‹ L'EcclésiasteChapitre 77 sur 120 · I.ECCI.F.SIASTE, III · texte numérisé non relu

I.ECCI.F.SIASTE, III

du même mot dans le v. 16, soit surtout par le fait que le v. suivant (IH) dans les mêmes témoins (AC 155) commence aussi par èzîî (etTta). M a avec lui les autres mss. de G (n V et les autres cursifsl Sh Jér. T. Ka( est donc primitif dans G qui a dû le lire dans son original hébreu. — 'CEiw'"' prend le sens de « rendre justice aux bons et punir les méchants » en raison de la présence des deux compléments, les bons étant d'ailleurs placés les premiers; cf. Ps. VII, 9; XXVI, 1; xliii, 1 (Del.i.

DU? se dit du lieu et du temps. G, qui primitivement ne le traduisait pas (cf. le com. du v. 18), G (voir aussi au v. 18) Sh P l'entendent du lieu, ainsi que parmi les modernes Zirk. Elst. Del. Wright, Volck qui interprètent « auprès de Dieu », ce qui dans le contexte n'est guère naturel (KoN. III, p. 151, note 1). Jér. V et parmi les com. Knob. Klein. Tyl. préfèrent « alors », c'est-à-dire au temps du jugement. D'une façon comme de l'autre on obtient une pensée qui n'est pas juste : « Il y aura auprès de Dieu ou lors du jugement un temps pour toute chose et pour toute œuvre ». La restriction .( auprès de Dieu ou lors du jugement » est de trop, d'après m, 1, du moins si on l'applique à « toute chose » aussi bien qu'à « toute œuvre ». On n'obtiendrait un sens satisfaisant qu'en traduisant : « car il y a un temps pour toute chose, et il y aura alors un temps sur toute œuvre », c'est-à-dire en ne faisant porter WC que sur nirya~Sj S>1 et en donnant à h'J un sens prégnant impliquant l'idée de jugement, ce qui est vraiment forcé. Aussi les corrections alïluent. Me N. considère D'à comme une diltographie et une corruption de la dernière syllabe de nÛ"'D ou de la première de im)3N. Zapl. invoque la métrique, toujours secourable aux exégètes embarrassés, pour enlever le mot malencontreux. Sieg. le laisse en place, mais l'adjoint au v. suivant : « Alors j'ai dit », construction qui ne résout pas toutes les difficultés, comme on verra, et qui a l'inconvénient d'être inou'ie dans l'Ecclésiaste : "tmox ou bien n'est pas relié à ce qui précède, ou l'est par la simple copulative (voir au V. suivant). Un très grand nombre d'interprètes, Dod. v. d. Palm, Hitz. Gratz, Ren. Kôn. {loc. cit.), Ruet. Wild. Haupt, Driv.-Kitt. Bart. Klein. (7'//. St. iind Kr. 1909, p. 524), à la suite de Houbigant, veulent lire DÛT : « Dieu a établi etc. ». On obtient ainsi une construction assez dure, le verbe étant rejeté tout à la fin de la proposition et le sujet non exprimé. D'ailleurs d'après III, 1, qui semble copié ici, le verbe est plutôt superfiu.

Mais il est une singularité que personne n'explique d'une manière satisfaisante, c'est que des deux noms régis par ni?, le premier soit précédé de ^ et le second de Sy. Del. dit bien, et avec raison, qu'en hébreu tardif Sî? en est venu à remplacer Sn et S à peu près dans tous les sens. Mais cette équivalence ne prouve pas qu'on ait accoutumé d'employer dans la même proposition "} et ^'J, immédiatement à la suite l'un de l'autre et dans le même sens, après un seul nom, ou verbe, non répété. Les exemples qu'on pourrait apporter (Xomb. vu, 3; Deut. xxvii, 12-13; Jér. i, 18; xvii, 1; Lam. m, 60, 61; I Chr. X, 13) ne rentrent pas dans ces conditions, sauf peut-être Is. xv, 9, mais qui n'est guère intelligible et doit être altéré (cf. encore pour Sn et S Jér. III, 17; Ps. xxxiii, 18 qui ne sont pas sûrs comme on peut voir dans Cor- MLL, Das Buc/i Jereinia. Leipzig, 1905, et Briggs. A crit. and exeget. Com-

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18 J'ai dit dans mon cœur, au sujet des fils de Thomme : « Dieu veut les faire connaître et montrer qu'ils sont quant à eux des

mentary on the book of ihe Psalms, Edinburgh, 1906). D'autre part, n\y:;)2n a l'article, qui manque devant ysri- Ces indices réunis donnent à penser que les deux substantifs ne doivent pas être mis sur le même pied, c'est-à-dire en dépendance du même nom. Comme, d'autre part, en raison des difficultés énoncées plus haut et aussi de la lacune de G qui primitivement ne lisait pas DU? (voir le com. du v. suivant), la fin de notre v. paraît altérée, il est probable qu'à l'origine nU71?Gn~S3 Sv, au lieu de dépendre de T\V, servait de complément à un autre substantif placé à la fin du v. en parallélisme avec ni?, et dont wà ne garde plus que des vestiges. On pourrait penser à VOTs, qui se trouve dans m, 1, dont 17 b est évidemment un rappel ou si l'on veut un écho. Cette correction reçue, les termes seraient de part et d'autre les mêmes, sauf l'addition de niL'^yDn dans 17, et la structure des propositions serait aussi identique, l'ordre des membres étant seulement interverti. Les traces des deux premières lettres de 707 se retrouveraient dans DU7, les sifflantes s'échangeant parfois par homophonie, et celles de la troisième dans le 1 que G a lu au début de 18. Mais •L22U'a convient mieux pour le sens, el si l'on se reporte aux passages qui contiennent une pensée voisine, et qui sont sortis de la même main (voir ci-dessous), on admettra volontiers que ce terme est celui qu'ils indiquent : viii, 6, qui reproduit presque identiquement le premier membre de 17 a, mentionne 'ûEU^D en parallélisme avec T\V (cf. vui, 5); \i, 9 et surtout xii, 14 montrent le même subtantif faisant précéder de hv son complément. Il est plus difficile de dire comment, du mot entier, il ne serait resté que les deux premières lettres interverties. Le mot aurait-il été écrit en abrégé, l'abréviation incomprise, et l'ordre des lettres changé pour faire un sens (cf. le com. de m, 12)?

Zapl. rejette DU? et ajoute "i^nS après uS. Bick. (p. 69; cf. p. 7, 8, 12), Haupt, Sicg. Me N. et Bart. rejettent le v. tout entier. Il doit en effet être attribué au hasid, comme contenant l'affirmation de la rétribution morale. On ne voit pas clairement si cette rétribution est temporelle ou d'outre-tonibe, mais dans les passages parallèles rien n'indique qu'il faille jamais songer à cette dernière. Voir le com. sur ii, 26 et Vlntrod. p. 160 ss.

18. Le début du v. se présente dans G de plusieurs façons dilférentes, suivant que DU? du v. précédent est traduit ou non, et attribué à 17 ou à 18. 1° DU? omis • vM zlr.a. (B 68). 2« DU? omis • ït^iX ûtm (x AG 106 155 159 161) C. 3° UzX- sTîia ou s-rov (V 147 157 248 253 261 296 298) Sh P Jér. VT. 4° Ix-sr za\ l'.T.it. (254). 5° i/.iX- h.zlv.T.x (252 299). Les différentes positions occupées par ivsX indiquent que ce mot est d'insertion postérieure dans G. 3° est identique à M et représente dans les mss. de G et dans Sh la leçon hexaplaire; 2° représente une correction hexaplaire, mais la présence de xaî devant elra aura fait attribuer iv.zX au v. 18. 1" ainsi confirmé par 2" représente G primitif auquel 4° (hexaplarisé) rend aussi témoignage. 5" peut être une corruption de 3*^ ou de 40 (cf. Me N.). Le texte hébreu de G omettait donc DU* et lisait iniCNl. Il

i/f.cclésiastf, iir, 18. 305

ne faut pas conclure que l'hébreu primitif faisait de même. — m::"T~S" : le substantif se rencontre dans Job, v, 8 au sens de « cause juridique », et la formule, dans Ps. ex, 4 ; Eccl. viii, 2 : « à cause de » ; vu, 14 suivie de U : « de façon que ». Elle est tardive et équivaut à im~Sy Ol2TSy) souvent employé en hébreu biblique. Cette dernière locution signifie aussi bien « au sujet de » (Ex. vni, 8; Nomb. xxv, 18; xxxi, 16; II Sam. xviii, 5; II R. xxii, 13; Jér. vu, 22; XIV, 1) et rien n'interdit de traduiro de môme la formule présente. C'est ainsi qu'ont interprété VT et parmi les com. Knob. Klein. \Tli. St. und Kr. 1909, p. 522). — ^1 est l'inf. qal àe yyi (cf. -"1, Is. xlv, 1; TjU, Jér. v, 2G, et voir GK 67 p et Ko.\. I, p. 339), comme l'ont compris toutes les versions, sauf P qui le fait dériver de XIZ- L'infinitif est suivi du suffixe nominal exprimant le complément direct (Kon. III, 231 a; cf. GK 61 a et 115c). Ce verbe signifie au qal « séparer, choisir » (Ez. xx, 38; I Chr. vu, 40, etc.), au nipli. « se purifier » (Is. lu, 11; II Sam. xxii, 27; cf. Soph. in, 9). La même racine donne en néohébreu le sens de « séparer, expliquer, rendre clair », et en judéo-araméen celui de « séparer, purifier ». G oiaxpivîî', Jér. séparât ont accepté le sens usuel du qal en hébreu. V ut probaret eos et T ont admis la signification, sans exemple ailleurs, d'« éprouver » et celle interprétation est suivie par la plupart des com. modernes. Cependant Knob., à la suite de Grotius, Spohn, 9.osenmuller, « leur montrer », Gràlz « les instruire », Me N. « les manifester » pensent être plus fidèles à la racine telle qu'elle s'est développée en néohébreu. Il est incontestable que ce dernier sens est plus conforme au contexte, surtout si « éprouver » s'entend d'une épreuve morale, d'une circonstance providentielle obligeant chacun à faire preuve de vertu et à se déclarer comme bon ou comme méchant. Et même si l'épreuve n'a pas ce caractère, si elle doit amener les hommes à se montrer ce qu'ils sont au point de vue seulement de leur valeur intellectuelle ou de leur puissance, le terme « éprouver » ne convient pas bien encore, car dans la pensée de l'auteur et dans la suite du texte, Dieu oblige moins les hommes à se révéler qu'il ne les manifeste lui-même. Pour ces motifs on a accepté la traduction de Me N. Peut-être cependant le texte est-il altéré et lisait-on à l'origine DIdS pour □"1?2n'7 « pour les affliger ». G fait précéder 5ta/.pivcï de 8ti et il est suivi par C Jér. ; de même P. Il n'y a pas lieu de supposer un texte différent de M : Sti sera une corruption de roîi (Me N.) et P aura été influencée par G. Le S précédant l'infinitif peut introduire une proposition finale. Seulement dans ce cas on devrait supposer l'ellipse de la prop. principale : « J'ai dit dans mon cœur : Cela (sans doute ce qui précède) arrive à cause des fils de l'homme pour que Dieu les éprouve. » Mais rien n'interdit de reconnaître ici un futur périphrastique comme dans m, 15. Ce futur peut exprimer l'imminence d'un événement, mais aussi l'obligation ou l'intention (cf. GK 114 k). Son emploi s'est beaucoup développé en néohébreu (Driv. H. T. 204, obs. 2). Sans doute, le sujet □Xl'iNn devrait dans ce cas précéder l'inf. ^lais cette condition ne semble pas essentielle. Le Ps. lxii, 10 présente probablement la même construction, le sujet venant après le verbe, et II R. xiii, 19 montre que le discours peut commencer ejc aèrwpft> par un infinitif précédé de S. On traduirait : « J'ai

dit dans mon cœur au sujet des fils de l'homme : Dieu veut les manifesl'ecclésiaste. 20

30G LVxCLÉStASTE. III, 18.

ter, etc. » On dira plus loin quelles considérations favorisent celte seconde interprétation. Il est bien possible aussi que nous soyons en présence d'un texte altéré. DXlSNn est sujet de l'inf. tandis que le suffixe est complément (GK 115 A-; cf. Nomb. xxiv, 23). Cependant Klein. [Th. St. iiiul kv. 1909, p. 522) renverse les rôles : « afin qu'ils cherchent Dieu ». — riNlS est lu par toutes les versions, sauf T, à ïhiph. et cette lecture est reçue par Ginsb. Mot. Bick. Me N. Zapl. Bart. La préformante n aurait subi la syncope comme dans N'iTDnS (v, 5). Si l'on maintient le qal avec Knob. Del. Wright, Now. Eur. Rtiet. Wild. Sieg-. Haupt, on est obligé d(^ supposer l'ellipse du sujet, représenté seulement à l'esprit par le suffixe de DIlS, ellipse beaucoup trop dure. Gietm. maintient le qal, mais lui donne Dieu pour sujet et cite à l'appui Gen. xi, 5 et III, 22. Le point de vue de Qohéleth est totalement différent. — nrny, d'après Baer (p. 23); mais Michaelis, Hahn, Driv.-Kitt. : "DHU;. Sur la vocalisation de ur voir GK 36; Kôn. I, p. 136, et cf. Eccl. ii, 22. — nnn peut représenter le sujet déjà exprimé par Dn et ainsi marquer la copule suivant un procédé familier à Qohéleth (cf. Gen. xxv, 16; Zach. iv, 5). D'autres le rattachent au mot suivant avec lequel il formerait une addition apportant une précision à la proposition qui précède. — anS n'est pas un datif de réciprocité « les uns envers les autres », car 19 s. n'explique pas ainsi l'assimilation qui est faite des hommes aux animaux : ils sont dits pareils aux bêtes, non pas en raison de leur conduite les uns envers les autres, mais à cause de leur nature animale et mortelle. QnS serait donc un datif d'intérêt propre (Kon. III, 36) : « quant à eux » ou « par rapport à eux-mêmes », « en eux-mêmes ». Cette fin de V. est bien surchargée. Gratz, Sieg. Bart. effacent les deux derniers mots : r\'C>T] serait une dittographie des dernières lettres du mot précédent et nnS une glose. Me N., s'appuyant sur ce que G a rendu par xafy: aùroï;, veut lire anS Dm « même à leurs propres yeux » (voir le v. suivant). La variante de G tend à prouver qu'en effet le texte n'est pas sûr en ce qui concerne m^n, mais le confirme pour dhS qui se retrouve d'ailleurs avec le même sens au v. suivant.

Il est nécessaire, pour l'intelligence du v., de savoir s'il constitue un développement nouveau et indépendant, comme la traduction adoptée le suppose, ou si au contraire il se rattache étroitement à ce qui précède comme une conclusion ou une explication des faits immédiatement énoncés. De la réponse qui est apportée à cette question dépend aussi l'interprétation de l'assimilation faite, par l'auteur, de l'homme à la bête. im]2N qui commence le v. ne marque pas une connexion» im)2N"1 en introduit une dans ii, 15 et ix, 16, comme 'inim dans ii, 15. Mais 'imax (Tnm) n'a pas cette force : dans i, 16; II, 1; vu, 23, il ouvre des propositions indépendantes, sans lien étroit avec les précédentes. Même dans vi, 3 et vin, 14 où laïQN annonce des conclusions, le lien entre les propositions est marqué d'une autre manière. Il ne peut y avoir de doute sur la portée de im)2iS que dans m, 17; mais ce texte est d'origine secondaire et imDNT peut y être primitif, puisque G le lisait dans son original hébi'eu (voir le com. de ce v.). Donc la présence de tniax en tête de la phrase ne préjuge rien quant à l'enchaînement des propositions. Cet enchaînement s'imposerait cependant si l'on devait traduire : « Cela arrive à cause des fils de l'homme, pour que Dieu les épi-ouve, etc.». Cette traduction

semble favorisée par Gen. xliii, 18 : « Et ils (les frères de Joseph) dirent : A cause de l'argent qui revint dans nos sacs la première fois nous sommes introduits, pour se jeter sur nous et pour tomber sur nous, etc. ». Mais comme on voit, la proposition principale est exprimée dans ce texte : « nous sommes introduits » ; elle est au contraire absente dans Qohélelh, il faut en supposer l'ellipse, et en la rétablissant introduire une liaison qui n'est pas autrement exprimée. C'est ce que font néanmoins la plupart des corn. : Zirk. Knob. Ew. Vaih. Del. Mot. Wright, Bick. Sieg. Me N. Haupt, Bart. Mais ils se divisent naturellement quand il s'agit de déterminer quelle pensée se cache sous les mots « cela arrive » (ou termes analogues qu'on supplée) et de dire par conséquent quel lien logique rattache le v. 18 à ce qui précède et quelle est la portée exacte, dans ce même v. , de l'assimilation de l'homme à la bête. D'après les com. qui maintiennent l'authenticité du v. 17, « cela » représenterait le retard apporté par Dieu à l'exercice de sa justice (l'idée de ce retard surgirait de la comparaison des vv. 16 et 17), et l'assimilation de l'homme à la bête consisterait en ce que son sort avant le jugement final est sans rapport avec son mérite ou son démérite moral : « Les hommes sont soumis à des chefs injustes et méchants (16), mais une sanction morale interviendra, par les soins de la Providence, en temps opportun (17) ; le retard de cette sanction a pour but d'abord d'éprouver les hommes, c'est-à-dire en leur laissant provisoirement toute liberté d'action de permettre le classement des bons et des méchants, ensuite, de démontrer que la destinée de l'homme, au moins tant que n'intervient pas la justice divine, ne diffère pas de celle de l'animal (18) : elle aussi est soumise à l'arbitraire, à la violence, au hasard, et non plus que parmi les bêtes il n'y a proportion parmi les hommes entre le mérite moral et la destinée. » Del. peut être considéré comme le modèle de cette interprétation. Les com. au contraire qui considèrent 17 comme interpolé rattachent naturellement notre v. au v. 16. Pour eux, « cela » représente l'injustice et la méchanceté des autorités humaines, et l'assimilation de l'homme à l'animal consiste ou bien en ce que, par suite de l'absence totale de rétribution, jamais son sort ne sera réglé d'après son mérite moral : « Dieu permet le règne de la violence dans la société humaine (16) pour bien montrer qu'elle n'est pas soumise à d'autres lois que la société des bêtes (18) et que les hommes n'ont pas à compter pour eux non plus sur un triomphe de l'ordre moral » (Sieg.), ou bien même en ce que sa moralité ne vaut pas mieux que celle des bêtes : « La corruption qui règne dans les affaires civiles et religieuses (16) sert à démontrer que l'humanité, bien qu'elle ait reçu le don de l'intelligence, n'atteint pas un niveau (moral) supérieur à celui de l'animal (18) » (Bart.).

Que valent ces interprétations? On a dit déjà que la traduction qui leur sert de base ne s'impose pas : une autre est possible, qui n'exprime pas une connexion aussi étroite entre 16-17 d'une part et 18 de l'autre. Mais le grand tort des commentateurs nommés ci-dessus est de faire intervenir dans notre chapitre l'idée de rétribution morale qui lui est absolument étrangère, et cela sans autre motif que le désir de créer, entre deux versets embarrassants, l'enchaînement rigoureux qu'une traduction douteuse suppose. Tout notre chapitre en effet, et il faut insister sur ce point pour l'exacte intelligence tant des vv. 19-21 que du v. 18, tout notre chapitre se déroule en dehors de l'idée

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de sanction morale, en dehors de cette idée que le bonheur est dû à la vertu et constitue régulièrement son apanage. Seul le v. 17 suppose le principe de la rétribution et même affirme son existence. Mais il est d'insertion postérieure dans le livre, comme Bart. et Sieg. le reconnaissent. Au v. 18, m::S « pour les éprouver » paraît introduire le point de vue moral. Mais le sens du terme est fort discutable, et la notion du bien et du mal, voire la distinction des bons et des méchants, ne sont pas encore la rétribution. Quant au v. 16, qu'on pourrait aussi être tenté d'alléguer, il mentionne l'injustice et la méchanceté des chefs du gouvernement, mais il n'affirme pas précisément le principe de la sanction morale, ni ne se plaint qu'elle ne soit pas réalisée ici-bas. Jamais les autorités humaines, même dans la pensée de Qohéleth, n'ont eu pour fonction de remplacer le juge suprême, de récompenser toutes les bonnes actions, ni de punir toutes les mauvaises. La justice humaine ne réalise qu'une part infime de la sanction morale, et si sa prévarication peut être un malheur pour les faibles, elle n'équivaut certainement pas à l'absence de rétribution. Dans l'ensemble du chapitre, il est question à plusieurs reprises du succès (9, 12-13, 19 c, 22) et de savoir à quoi il est attaché et de quoi il dépend (11, 14-15); mais la moralité n'est nulle part indiquée comme moyen de l'obtenir, ni on ne lui fait le reproche d'être impuissante à le procurer. Même dans la comparaison de l'homme avec la bête (19-21), quoiqu'on dise assez ordinairement, l'auteur n'introduit pas non plus le point de vue de la rétribution, ni même celui de la moralité. Il assimile, il est vrai, la fin de l'être raisonnable et la fin de l'animal; mais, si tant est qu'il se préoccupe d'un avenir d'outre-tombe, il se demande uniquement s'il y a par delà la mort un sort difterent pour l'homme quel qu'il soit et pour la bête, et non pas si le juste y recevra un autre traitement que le coupable. Il ne dit pas non plus, ni n'insinue, que les vices de l'homme le ravalent au rang de la bête. Seuls les chefs sont accusés. La masse au contraire est plainte (cf. le com. du v. 16). Qohéleth ne dit pas que l'homme soit méchant comme la bête, mais qu'il est malheureux comme elle, et il n'attribue pas ses maux, pour l'instant, à l'absence de rétribution. C'est seulement aux chapitres vii-ix qu'il incriminera le défaut de sanction morale. Jusque-là, et même dans II, 14-16, il ne fait aucune allusion à la vertu de l'homme comme lui donnant droit à quelque avantage; il constate seulement que son intelligence, son habileté et son industrie sont insuffisantes à lui procurer un profit durable.

Il est aisé maintenant de saisir ce qu'ont d'artificiel et de faux les interprétations rapportées ci-dessus, car toutes supposent que l'idée de rétribution ou au moins de moralité domine tout le développement. Del. se heurte au caractère adventice du v. 17. Même dans l'état actuel du texte, l'idée du retardement de la sanction n'est pas exprimée, et si on peut la déduire logiquement de la comparaison des propositions, elle ne surgit pas d'elle-même du choc des deux vv. 16 et 17. Si quelque chose est sous-entendu dans 18, c'est évidemment la ])roposition principale de 17, mais cette proposition exprime beaucoup plus l'espoir et même la certitude du jugement que son délai. D'ailleurs Del. lui-même a fait observer au v. 18 que dhS ne doit pas être interprété dans un sens de réciprocité « ils sont des animaux les uns pour les autres », parce que, dit-il, le v. 19 motive rassimilation do l'homme à l'a-

i/ecclésiaste, iii. 18. :-i09

nimal, non par leur conduite réciproque, mais par leur destinée individuelle. Rien de plus juste. Mais il faut dire de même que « cela arrive » ne doit pas être interprété du retardement de la justice divine, parce que les vv. 19 ss. « car etc. », qui expliquent et motivent le v. 18, ignorent et même excluent, pour l'instant, cette idée de retard ou de délai, et assimilent l'homme à l'animal jusque dans la mort et au delà. Il ne s'agit pas dans 19-22 d'une assimilation seulement conditionnelle ou temporaire de l'homme à la bête, comme le supposerait le v. 18 interprété selon Del., et rien n'autorise à ajouter à ce dernier v. les mots « tant que Dieu n'interviendra pas », car rien dans 19-22 ne fait espérer une intervention divine ultérieure. Au contraire, la conclusion pratique (22), qui est de cueillir ici-bas les joies possibles comme seul profit ù espérer de l'existence, exclut pour le moment une pareille hypothèse. Sieg. n'est pas non plus exact quand il prétend que de la prévarication de la justice humaine Qohéleth déduit l'absence totale de rétribution pour l'homme, à l'instar de ce qui se passe chez les bêtes. Le raisonnement ne manquerait pas de pessimisme : il n'y a pas de justice humaine, donc il n'y a pas non plus de justice divine ! Mais Qohéleth ne traite pas ici le problème de la sanction. Il n'attribue pas les maux qui accablent l'homme au défaut de rétribution, car il n'a pas supposé encore que le bonheur puisse ou doive être une acquisition de la vertu. Il le considère simplement comme la conquête de l'industrie et du labeur humains. Il n'a pas écrit : « que revient-il à l'homme d'avoir fait le bien et évité le mal », mais : « que lui revient-il de son travail et de sa sagesse » (i, 3; ii, 11, 15, 22-24; m, 9, 11-12, 22). Bart. n'est pas davantage dans le vrai en faisant dire à l'auteur que l'homme au point de vue moral se ravale au rang des bêtes. Qohéleth ne compare point la conduite de l'homme et celle de l'animal, mais leurs destinées, leur mort pareille, et il ne fait pas non plus des hommes en masse des êtres corrompus et pervers.

Il faut donc rejeter toutes ces interprétations et renoncer du même coup à établir une suite rigoureuse entre 16 (ou 16-17) et 18. C'est à quoi invite le V. 19, lequel annonce clairement qu'il motive et explique 18, et marque ainsi que ce dernier v. se rattache plutôt à ce qui le suit qu'à ce qui le précède. Si l'on entre dans cette voie et qu'on accepte la traduction donnée, le chapitre entier apparaîtra d'une suffisante unité. L'auteur met en lumière, dans une sorte de gradation douloureuse, la misère de l'homme. Sans remonter à une cause morale, à un démérite, il en indique les formes, ou si l'on veut, les causes immédiates : d'une part le caractère d'incompréhensibilité et de nécessité du gouvernement divin (1-15), d'autre part l'injustice et la méchanceté des gouvernements humains (16). Au total, la condition faite à l'homme n'est pas meilleure que celle de la bête (18). L'homme n'a en tout cas aucun avantage durable sur l'animal, puisque sa fin est pareille (19-21). On pourrait spécifier et dire que durant sa vie l'homme n'est pas avantagé, parce qu'il n'est ni plus savant ou plus fort (1-15) ni moins maltraité que les bêtes (16). Mais ce serait donner à la pensée de Qohéleth une précision qu'elle n'a pas. II suffît de dire que 1-16 a porté son esprit à un degré de pessimisme tel, que lassimilation de l'homme aux êtres inférieurs lui paraît simplement juste. Ainsi, sauf le v. 17 qui est d'une autre main, tout le développement est cohé-

310 l'ecclésiaste. m, 19.

bêtes. » 19 Car 'le sort' des fils de l'homme et 'le sort' de la bête sont \m sort' identique pour eux : telle la mort de l'un, telle la mort de l'autre, et il n'y a qu'un même souffle (de vie) pour tous (deux).

19. mpa ... nipoi ... nipa GCSh p .lér. T; M mpQi ... nipoi ... nipn.

rent. Le mouvement de la pensée se continue, et il s'achève dans une affirmation nouvelle (18 ss.) qui, sans être la conclusion stricte de 16, est cependant en harmonie avec toute la première moitié du chapitre. Si l'on pouvait établir que la traduction adoptée est incompatible avec l'usage de la langue, il faudrait, en raison des idées qui dominent le contexte, conclure que le v. 18 a été retouché, en même temps que le v. 17 était introduit, et dans le dessein de l'adapter aux mêmes idées; car ni l'un ni l'autre verset ne seraient en harmonie avec 19-22.

Sur la pensée de ce v. voir Ps. xlix, 13, 21, et comparer Sag. ii, 2-3. — Zapl. supprime sans motif sérieux "laSl ''JN TIDN*.

19. DhS qui dans M termine le v. précédent a été transporté par G C Sh P au commencement du v. 19, et G suivi par C Sh a traduit par xatys aùioï? qui suppose Dnb QZ (cf. Dillmainn, p. 10). — 13 a été lu par Sh Grégoire d'Agrigente P ([.^œ étant une corruption de^^.^00; cf. Kam. ZATW, 1904, p. 201 et Me N.) Jér. VT. Mais G se présente sous quatre formes différentes : 1° '6x1 auvd[vT7)[j.a Grég. Agr. Sh. 2° où auvavTrijjia G (B) et C. 3° auv^vTY)[j.a G (AG 68 106 161 248 261). 4° w? auvavTri[j.a G (N V et les autres minuscules). 2» représente le plus ancien état de G, où étant probablement une corruption de Zu, intentionnelle d'après Me N. (cf. xi, 9 dans G), mais peut-être accidentelle, puisque la pensée de l'original est restée intacte dans le reste de la version. 1° et 3° sont des corrections faites d'après l'hébreu; 4" serait d'après McN. ou bien une traduction de l'hébreu lu fautivement mpCD, ou bien, et cette hypothèse est plus vraisemblable, une corruption de 3° par dittographie de — ot; qui termine le mot précédent. — mpDI ... mpD à l'état absolu (GK 93 rr) est maintenu par Ew. Ginsb. Del. Wright, Now. Bick. Gietm. Au contraire l'état construit mpa, lu par toutes les versions anciennes, est adopté par Knob. Tyl. Wild. Sieg. Me N. Haupt, Zapl. Bart. D'après Wild. Sieg. Zapl., les massorètes auraient introduit l'état absolu sous l'influence d'un préjugé dogmatique, afin d'éviter une assimilation absolue de l'homme à l'animal. — Dans mpm secundo, les com. qui suivent la Massore considèrent le 1 comme introduisant l'apodose (Kôx. III, 415 z); cf. v, 6. Mais il n'a pas été lu par G C Sh P Jér. T, et il manque aussi dans 41 mss. K. de R. Il a di\ être ajouté dans M en corrélation avec l'état absolu des deux mpD qui précèdent. La leçon des versions est certainement préférable. Winckl. et Sieg. veulent corriger en mpQ ... H'^'pl^ ... HIpQD, mais sans motif sufTisant. — onb est rendu exactement par G (B) C Jér ; mais h^h est supposé par G (N*'='a) Sh (- aÙToî'ç/Tiàatv, mais sans doute pour aJ-roï; - nSaiv/) 4 mss. K. de R., et dSdS par G (V 253) Grégoire d'Agrigente P T. — inia ne se rencontre ailleurs dans la Bible hébraïque que dans Prov. xiv, 23; xxi, 5.

L ECCLÉSIASTE, IIl, 20. 311

Et l'avantage de rhomme sur la bète est nul, car tout est vanité. 20 Tous (deux) vont dans un même lieu; tous (deux) sont sortis de

G (X<^-'» V 253) 0 %cà T's r.i'J'S'jv.oL, G (lous les autres niss.) C Sh xa\ -• ÏKi^-rsasuaEv, et S /.où. t( -Xe'ov traduisent par une interrogation, ce qui suppose ~nc imi comme dans m. 8, II. — Sieg. Haupt, Zapl. effacent de ce v. Sdh 1d San; Haupt et Zapl. suppriment en outre n*2n2n~":'2, et Haupt seul retranche le commencement du v. jusqu'à rTZnan primo.

nipn (cf. Il, 14 s.) désigne le sort final de l'homme et de l'animal. Qohélelh ne veut sans doute pas dire que la destinée de l'homme est d'un bout à l'autre aussi misérable que celle de la bête, mais que les avantages de l'homme, s'il en a, disparaissent à la mort. De même donc que le sage, à la fin, n'est pas plus avancé que l'insensé (ii, 15-23), de même l'homme n'a pas d'avantage durable sur l'animal; car il meurt comme lui et perd en un instant, et pour toujours, les biens péniblement amassés (cf. v, 14-15; vi, 4-6; ix, 5-6, 10).

Sur le sens et la portée de nil voir le v. 21. — Sd est interprété comme dans II, 14; cf. ce v.

20. G n'a pas lu ou a omis "Si"! comme en témoignent G (B x 68 li7 157 159 254) et le fait que les autres mss. ne placent pas Tiopôusiai au même endroit : G (N'^^' a C) l'ajoute après là Travxa, mais G (V) après l'va. — 'E;:iaTpÉ- •J^ti dans G (B 68 254 261 296) suivi par G Sh Jér. devient kr.ii-:phti dans G (M A C V et les autres minuscules) conformément à M dont P et V ne s'écartent pas. Il est possible que la confusion se soit produite dans le grec entre •} et ç, mais le groupement des témoins paraît bien indiquer que i-iixç,l-]iv. est primitif dans G et donc que celui-ci a lu Z'^"^ (rf. Gen. m, 19) au lieu de 2C. En tout cas, si Ir.i^s-^é'^ti est une corruption, la corruption est très ancienne, et ÈTïKiTpÉçE'. représente une correction faite d'après l'hébreu. — Haupt omet le commencement du v. jusqu'à iriN.

Ce V. développe et précise la pensée du précédent, hz représente à tout le moins l'homme et l'animal ou d'une façon générale tous les êtres vivants. Dlp*2 est expliqué par "1£"" et représente donc la terre (cf. vi, 6), et non pas le cheol. Il n'en faudrait pas conclure avec Sieg. que Qohéleth nie l'existence du cheol. Il l'alTirme au contraire expressément dans ix, 10. Sieg., il est vrai, estime que ce dernier texte, parce qu'il est en contradiction avec notre v., doit être attribué à un autre auteur. Mais les deux passages ne sont pas contradictoires, le point de vue seul diffère. La Genèse, qui parle dans m, 19 comme fait ici Qohéleth, affirme néanmoins l'existence du cheol dans xxxvii, 35; xLii, 38; xliv, 29, 31 (tous textes d'origine iahviste); Job, x, 9, qui fait aussi retourner l'homme à la poussière, exprime fréquemment la foi au cheol (VII, 9; XI, 8; xiv, 13, etc.) et va jusqu'à le mettre en parallélisme avec la poussière Cxvii, 13-16), ce qui montre bien que les deux concepts ne sont pas exclusifs l'un de l'autre. Pour l'instant, Qohéleth considère seulement que la mort de l'homme est en soi pareille à celle de l'animal. Que l'homme ait été tiré de la poussière (Gen, ii, 7) aussi bien que les animaux (Gen. i, 24; ii, 19), et qu'il y doive retourner (Gen. m, 19), ce sont des vérités, l'une traditionnelle, l'autre expérimentale, que les auteurs hébreux aiment à rappeler

312 LECCLÉSIASTE, III, 21.

la poussière, et tous (deux) retournent à la poussière. ^^ Qui sait 'si' le souffle (de vie) des fils de l'homme monte en haut, et 'si' le souffle (de vie) de la bête descend en bas vers la terre ?

•21. nivn ... nb^vn G C ShP VAT; M miN-i ... nSiyn.

(Job, X, 8-9; XXXIV, 15; Ps. civ, 29; cxlvi, 4; cf. B. S. xl, 11, qui s'explique dans le sens de xli, 10).

21. Au lieu de in M VT, 1D1 a été lu par G Sh C F Jér. et 60 mss. K. de R. L'inteiTOg-ation est ici encore de pure forme et équivaut à une négation : « on ne sait pas » (cf. i, 3; ii, 2, 22, etc., et avec 5n\ ii, 19; vi, 12; Ps. xc, 11).

D'après toutes les versions, y compris T, on doit vocaliser miin... nSiyn. L'immense majorité des interprètes modernes, excepté pourtant Hengstenberg et Motais, reconnaît que ces deux participes sont précédés du n interrogatif et non pas de l'article; cf. GK 100 m et Kôn. II, p. 240 et III, 379 a, 414 d. L'interrogation qui vient en tête de la phrase, et tout le contexte des versets voisins, ne permettent aucun doute. Si par un artifice quelconque, d'ailleurs illégitime, on transforme l'interrogation dubitative en alTirmation, on obtient une pensée qui contredit formellement le v. précédent et le suivant, lesquels en ce cas devraient aussi être modifiés. Au point de vue grammatical, l'adjonction du pronom }<in à chacun des deux participes marque la formation de deux propositions nouvelles : elle implique par conséquent le caractère interrogatif du n qui introduit ces propositions, et interdit au contraire de considérer les participes comme des appositions (précédées de l'article) aux compléments directs (niT bis) de la proposition précédente. La présence du pronom n'a pas de raison d'être si n est article; elle est requise pour représenter nil si n est interrogatif. Driv. {H. T. 190, obs.) cite en exemple Nomb. xiii, 18-20, qui est en effet très instructif à cet égard : il s'y trouve au v. 18 une construction similaire, dans laquelle on rencontre à la fois n article suivi seulement du participe, puis n interrogatif suivi du pronom. Le même exemple montre que n s'emploie aussi bien dans l'interrogation indirecte que dans la directe, l'hébreu ne distinguant d'ailleurs pas l'une de l'autre (GK 150 i). La seule question qu'on puisse poser est de savoir si la vocalisation massorétique exclut le sens interrogatif, si l'on doit par conséquent la modifier et accuser les Massorètes d'avoir introduit l'article sous l'empire d'un préjugé dogmatique, en vue de rendre orthodoxe un passage inquiétant. Ew. Sieg. Wild. GK 100 m n'hésitent pas devant celte accusation. Au contraire Bart. prétend que la vocahsation actuelle peut convenir au n interrogatif et cite en exemple pour le premier cas (nbiyn) : ^*\sn, Nomb. XVI, 22, et pour le second (n"n\"l) : 3"l3n, Job, xxiii, 6; QiNnn, Is. xxvii, 6; lialin, Lév. x, 19. Mais dans Nomb. xvi, 22, qui est d'ailleurs unique, la Massore a voulu indiquer l'article (GK 100 m; Kôx. II, p. 240). Quant aux exemples suivants, le premier (Job, xxiii, 6) ne porte pas, car la vocalisation n suivie du dagecli fort se rencontre en fait plusieurs

LECCLESIASTE, MI, 21. 313

fois devant une consonne avec chewa (GK 100 /; Kô>. IL p. 239), mais ce n'est pas le cas dans Qohéleth; le second vaut moins encore, car Is. xxvii, 6 n'est pas interrogatif ; reste donc seulement Lév. x, 19 qui est unique. Les autres exemples qu'on pourrait apporter ne sont pas suffisamment garantis (cf. KoN. II, p. 238-2i0). Dans ces conditions, il est difficile d'admettre que la vocalisation massorétique ait été introduite pour exprimer l'interrogation. Ce n'est point par hasard que deux anomalies, dont l'une au moins (la première) est sans exemple, se sont donné rendez-vous dans un texte pareil : ce fait résulte d'une intention, l'intention de faire lire l'article et par là de supprimer l'expression d'un doute qui paraissait scandaleux.

Les deux sujets des propositions subordonnées, nill... mi, ont subi l'attraction du verbe de la principale et sont passés dans celle-ci pour y jouer le rôle de compléments directs. Cette construction est facilement admise après les verbes qui expriment la perception (GK 117 h); cf. Qoh. ii, 24; viii, 17; et avec i"-\ Ex. xxxii, 22; II Sam. m, 25, etc. On la trouve dans l'interrogation indirecte : Ex. xvi, 4; Deut. xiii. 4; Nomb. xiii, 18; Esdr. n, 59; Xéh. vu, 61 (Kdx\. III, 414 d).

Plusieurs com., parmi lesquels Knob. Elst. Ginsb. Del. Wright, Cheyne (Job and Solo/non, p. 228), Wild. et Haupt, ont confondu la rouah dont il est ici question avec la néphech (USI) ou l'àme, et conclu que le v. révoque en doute ou même nie formellement l'immortalité (« qui sait si l'esprit de l'homme monte en haut ») de l'àme humaine, laquelle périrait à la mort comme celle des bêtes (« qui sait si l'esprit de la bête descend en bas vers la terre »). Mais la rowa/i désigne le souffle impersonnel de vie, ce que nous dénommerions force vitale (Gietm. Sieg. Bart. BCB, GB), tandis que la néphech seule est l'àme individuelle et personnelle. Sans doute, rouah n'exprime pas toujours et exclusivement le principe universel de vie. Ce terme peut désigner aussi un esprit individuel, même humain (cf. A. Lods, La croyance à la vie future et le culte des morts dans l'antiquité Israélite, Paris, 1906, I, p. 58 ss., qui se réfère entre autres à Gen. xlv, 27; Jos. v, 1; I R. XXII, 22; Ez. ii, 2; Zach. xii, 1; Prov. xvi, 2; Cant. v, 6). Mais « on ne trouve que le mot néphech pour désigner l'àme en tant qu'elle subsiste après la mort » (LoDS, ibid.). Si rouah ne reçoit jamais cette acception, de quel droit la lui imposerions-nous ici'?

Nous ne le ferions pas d'ailleurs sans introduire dans l'interprétation de notre livre une véritable incohérence. Si en eff'et on traduit rouah par « l'âme », il faut dire que Qohéleth nie au chapitre m la survivance de celle-ci (21 n'exprime que le doute, mais 19 serait bien une négation), pour l'affirmer au contraire dans xii, 7. Car il n'existe aucun motif de changer à la fin du livre le sens du mot, l'opposition restant la même entre la poussière et la rouah. Il est vrai que dans m, 21 l'auteur parle du « souffle de l'homme » et dans xii, 7 du « souffle » tout court. ^Mais il ne s'ensuit pas que celui-ci reste une chose impersonnelle, propriété de Dieu, tandis que celui-là serait la même force, mais individualisée, devenue possession au moins temporaire de l'homme et constituant la néphech personnelle. Les auteurs bibliques ignorent des distinctions si subtiles. Au Ps. civ, le souffle de vie est indifféremment appelé « souffle des bêtes » ^v. 29) et « souffle de Dieu » (v. 30), et dans Job, wxiv.

314 l'ecclésiaste, m, 21.

14, la vie de « toute chair «, considérée comme résidant dans les êtres individuels, est appelée aussi bien « le souffle de Dieu ». D'ailleurs, si tant est qu'on puisse accorder ensemble vaille que vaille les deux textes m, 21 et xii, 7, entendus de l'âme, en faisant intervenir dans l'intervalle du premier au second un progrès de la pensée dont la preuve n'est nulle part, on ne peut concilier ni l'un ni l'autre avec ix, 10. Ce dernier v. affirme en eflet la croyance au cheol : il dit formellement que l'homme y descend après la mort. Or soit m, 21, soit xii, 7 sont incompatibles avec cette affirmation si la rouah est l'àme personnelle, m, 21 exclut le cheol en ne laissant à l'âme défunte qu'une alternative, la destinée des bêtes (on ne prétendra pas que les Juifs envoyaient celles-ci au cheol) ou l'ascension vers Dieu, xii, 7 l'exclut encore plus radicalement en se prononçant pour la seconde hypothèse, c'est-à-dire en renvoyant la rouah vers le créateur. Le corps à la poussière, l'âme à la terre (m, 19) ou à Dieu (xii, 7), il ne reste rien de l'homme qui puisse descendre au cheol : que devient l'affirmation de ix, 10? Et pourtant rien n'autorise à la rejeter, comme le fait Sieg., car elle contient la pure tradition juive et cadre parfaitement avec le pessimisme de Qohéleth. Mais ce n'est pas seulement IX, 10, c'est toute la pensée de l'auteur qui proteste contre l'identification de l'âme avec la rouah. Dans cette interprétation, en effet, l'ouvrage se termine, comme on l'a dit, par l'affirmation incontestable dans xii, 7 de la foi à l'immortalité de l'âme. Or si Qohéleth avait connu l'immortalité bienheureuse, il n'aurait pas écrit son livre, car la plupart de ses critiques contre la vie n'auraient plus aucun sens ni aucune raison d'être. Voir le com. de xii, 7.

Mais le v. lui-même qu'il s'agit d'interpréter se refuse à l'identification de lame avec la rouah. On ne prend pas assez garde que la proposition concernant la bête est interrogative et par conséquent dubitative, aussi bien que celle qui concerne l'homme. Sans doute, on ne va pas jusqu'à traduire : « qui sait si l'esprit des fils de l'homme monte en haut, tandis que lesprit de la bête descend en bas vers la terre », mais on interprète à peu près comme si le second membre contenait une affirmation. Et pourtant Qohéleth met aussi bien en doute que l'esprit de la bête se perde dans la terre. Or, si « l'esprit » n'est pas autre chose que l'âme individuelle, et si, selon nos exégètes, « descendre en bas » est « périr à jamais » et « monter en haut », « jouir auprès de Dieu de l'immortalité bienheureuse », quelle est donc exactement la question que se pose Qohéleth au sujet de l'âme des bétes? Se demandet-il vraiment si pour elle aussi la mort est l'anéantissement ou si une autre destinée ne l'attend pas?

La rouah n'est donc pas la néphech. Notre texte doit s'entendre d'après Gen, II, 7 : « lahvé Dieu forma l'homme de la poussière du sol, et il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint une ne/^Âec// vivante », Job, xxxiv, 14-15 : « S'il (Dieu) ramenait à lui sa rouah, s'il retirait à lui son souffie, toute chair expirerait à l'instant, et l'homme retournerait à la poussière », et Ps. civ, 29-30 : « Tu retires leur souffle; ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle; ils sont créés et tu renouvelles la face de la terre »; cf. Is. xlii, 5; Job, xxvii, 3; xxxii, 8; xxxiii, 4. L'homme et l'animal vivent grâce à une communication temporaire du souffle de Dieu. La vie est chose trop excellente pour n'être pas divine au moins dans son ori-

l'ecclésiaste, III, 21. 315

gine. D'autre part, le souffle était quelque chose de mystérieux, apparaissant et disparaissant avec la vie, insaisissable et incompréhensible. On en fit non seulement le signe, mais le véhicule et le principe de la vie. Il faut lire dans la Sagesse (ii, 2-3) l'argumentation des impies : " Le souille de nos narines n'est qu'une vapeur... Notre corps tombera en cendres et le soulTle se dissipera comme une vapeur sans consistance ». Découvrir que le souffle n'est qu'un peu d'air expiré pouvait devenir un scandale et servir d'argument aux matérialistes de ce temps-là. On identifiait donc avec le souffle la force vitale elle-même. Dieu l'avait donnée, tandis que la terre avait prêté un peu de poussière. A la mort, celle-ci faisait retour au sol; mais la force vitale, le souffle, était chose trop noble et trop divine pour ne pas retourner à son auteur.

L'assimilation du souffle de vie de l'homme et de la bête dans notre texte n'a dès lors rien de surprenant. Elle est également faite dans Job, xxxiv et au Ps. civ. Qohéieth veut dire que la vie de l'un n'est pas d'une essence supérieure à celle de l'autre. Toutes deux sont périssables; l'homme et l'animal sont égaux devant la mort. Seulement tandis que Job et le Psaume n'auraient pas hésité à faire remonter à Dieu le soutTle de la bête expirée, Qohéieth témoigne d'une époque plus récente et d'une psychologie un peu plus raffinée. De son temps on n'assimile plus si naïvement le soulïle de vie de l'animal au souille de Dieu. Peut-être aussi un sens nouveau de la dignité humaine se fait-il jour. Le souffle de vie de la bête va se perdre dans la terre. Seul celui de l'homme remonte au créateur. Dieu reste l'auteur de la vie animale, aussi bien que de la vie humaine. Mais le respect qu'on a pour lui ne permet plus de lui renvoyer la rouah de la bête, et le respect qu'on a pour l'homme exige qu'on retourne sa rouah au créateur. La piété envers les morts fait qu'on donne la sépulture au corps humain, tandis qu'on ne se préoccupe pas de celle d'un âne (Jér. xxii, 19). La rouah de l'homme doit être recueillie auprès de Dieu : non plus que son corps, elle ne doit voisiner avec la dépouille de la bête.

Ainsi interprété notre texte ne contredit ni xii, 7, ni ix, 10. Qohéieth, constatant que la vitalité humaine n'est pas plus persistante que la vitalité animale, se demande si l'une est meilleure que l'autre et s'il vaut la peine de la faire remonter à Dieu (m, 21), puis en fin de compte il se range à l'opinion commune (xii, 7). Quant au v. 10 du ch. ix qui aftîrme l'existence du cheol, il n'est pas incompatible avec la conception ci-dessus exposée de la rouah. Qu'on veuille bien remarquer d'abord que les livres bibliques qui professent expressément la théorie de la rouah, souffle impersonnel de vie (Gen. ii, 7 ; Job, xxxvii, 3, etc.), affirment néanmoins la survivance de la néphech dans le cheol après que Dieu a retiré son souffle (voir les textes cités dans le corn, du v. précédent). Qohéieth a pu faire de même. Qu'on ne dise point qu'il y a à cela une contradiction, que la néphech est inutile et sans raison d'être à côté de la rouah, et que, dans tous les cas, le souffle de vie remonté à Dieu, la néphech ne peut plus exister même dans le cheol. L'affirmation de nos auteurs est nette : ils croient à la fois à la rouah et à la néphech, et celle-ci descend dans le cheol. Si le raisonnement qu'on leur oppose était valable, il faudrait seulement conclure qu'ils n'ont pas su faire la synthèse des notions reçues : ils les auraient superposées l'une à l'autre dans leur esprit sans

316 l'ecclésiaste, m, 22.

"Et j'ai vu qu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme que de se

parvenir à les harmoniser. Mais l'objection prouve surtout qu'on a mal compris. Outre le corps et l'âme, il y a dans l'homme la vie elle-même. L'Hébreu, esprit réaliste et concret, ne consent pas à faire de la vitalité une simple abstraction. Bien qu'il ignore nos catégories, nous pouvons dire cependant qu'il ne fait pas du souffle de vie une substance distincte de l'àme, mais une qualité de l'être humain tout entier, qualité communiquée par Dieu, qui en reste le maître et la retire quand il veut. Le souffle retourné à son auteur, il est à la rigueur exact de dire que non seulement le corps, mais même la néphech ne vit plus (cf. Nomb. vi, 6; Lév. xxi, 11), car on ne conçoit pas d'autre activité que la vie et l'activité terrestres. L'âme subsiste cependant, mais d'une existence qui n'est pas à proprement parler la vie. On ne conçoit, en effet, cette existence que comme la négation de la vie présente, la seule dont on ait l'idée, ou plus exactement, afin de pouvoir garder encore un concept de l'àme et en parler, comme un amoindrissement extrême de cette vie. Quoi qu'il en soit, la néphech existe dans l'homme nonobstant la conception reçue de la rouah, et elle continue à subsister après la mort. Qohéleth, en hésitant (m, 21) sur la direction que prend la rowa/idu trépassé, ne détruit pas la notion du cheol où se rend la néphech, de même qu'en faisant remonter la rouah à Dieu (xii, 7), il n'introduit pas un mode supérieur de survivance.

Mais, dira-t-on encore, si Qohéleth croit au cheol, comment se fait-il qu'il ne le mentionne pas ici pour différencier le sort final de l'hom.me de celui de l'animai? C'est que pratiquement la, survivance dans ce triste séjour ne comptait pas pour le bonheur de l'homme. Elle équivalait seulement à la privation, sans compensation connue, de tout ce qui fait la vie présente : tel est bien d'ailleurs le sens de ix, 10 (cf. v, 14; ix, 6). Rien d'étonnant à ce que Qohéleth, qui suppute l'actif de la destinée humaine, ne fasse pas entrer le cheol en ligne de compte.

On voit aussi ce qu'il faut penser de l'opinion de Knob. Sieg. 'Wild. d'après lesquels notre auteur nierait l'immortalité de l'âme. Il n'est question que de la rouah dans nos textes, et non point de l'àme. La survivance de celle-ci n'est donc point rejetée. Quant à l'immortalité bienheureuse, en tant qu'elle implique la réalisation de la rétribution morale, c'est un concept que Qohéleth n'a pas connu. Il n'imagine pas que l'homme trouve la félicité au delà de la mort; le seul bonheur pour le trépassé serait de revenir sur terre (v, 14; IX, 6, 10; cf. Job, xiv, 13-14). Se reporter à Vlntrod. p. 176 ss., 186 ss.

Sur les tentatives faites par le P. Condamin (RB, 1901, p. 373) et le P. Zapletal (p. 80), pour expliquer ce verset en fonction des doctrines apocalyptiques sur l'état des âmes après la mort, voir Vlntrod. p. 73 ss. — Sieg. considère YIkS comme une addition d'un glossateur qui a voulu indiquer explicitement que la rouah des bêtes ne descendait pas au cheol. Mais du moment qu'il s'agit uniquement de la rouah, les mots « en bas «, même sans autre précision, ne désigneraient pas le séjour des morts.

22 a. lUJNa exprime le comparatif (Kôn. III, 392 e). — liyyD peut être un sing. (cf. GK 93 ss), mais il n'y a pas de motif de ne pas en faire un pluriel.

LECCLÉSIASTE, III, 22. 317

réjouir dans ses œuvres, car c'est sa part : car qui lui donnera de découvrir ce qui arrivera par la suite ?

— Sur pSn, cf. II, 10. — Haupt rejette a~Nr! comme une glose qui détruit le mètre, et ipSn Ni""'';. — La pensée, qui exprime la conclusion de Qohéleth sur l'usage à faire de la vie, a déjà été énoncée dans ii, 24 et iir, 12, et elle sera répétée dans v, 17, 18; viii, 15; ix, 7-9; xi, 8-10. Elle exclut évidemment des vv. précédents toute connaissance de la rétribution future ou de l'immortalité bienheureuse.

22 b. L'interrogation est ici encore de pure forme et équivaut à une négation. — '< Qui le ramènera » (Ren.) ne traduit pas exactement "i.sizV Le sens de cet hiph. est « amener » et par conséquent ici « mettre en état de » (cf. Ps. Lxxviii, 71). Winckler {Altor. Forsclt. IV, 351] lit Ijltii « qui lui apprendra », qui n'est pas nécessaire et ne se rencontre pas dans cette construction et avec ce sens : Néh. viii, 2 est différent (Sieg.). — Le contexte de la première moitié du v. paraît d'abord indiquer pour niXI le sens de « jouir » (cf. II, 1, 24; m, 13), et c'est celui qu'ont admis Herz. et Scholz. Mais la très grande majorité des exégètes traduit par « voir » ou mieux encore par « connaître », et ce sens est confirmé par les passages parallèles (vi, 12; vu, 14; x, 14; cf. viii, 7), qui expriment sûrement cette idée en termes légèrement différents. Comme il s'agit de connaître les choses avant qu'elles n'arrivent et non pas de les voir se réaliser, Sieg. a raison de traduire par « découvrir » (cf. BDB 908 a et voir le même verbe avec un sens analogue dans Jug. xvi, 5 et I Sam. xxiii, 22). — TM21 est ainsi vocalisé, au lieu de ■nî22, devant la proposition relative (GK 102 k) dont les deux mots forment groupe.

TiiriN est généralement traduit « après lui » et entendu au sens de « après sa mort» : voir Kon. iIII, 401 b\ et cf. Eccl. ii, 12, 18; Job, xxi, 21, où l'expression a ce sens d'après le contexte, et Prov. x\, 7. En conséquence, la plupart des com. (entre autres Ginsb. Del. Bick. Sieg. Wild. Zapl., lequel pour ce motif transporte assez logiquement 22 b à la fin de 21) interprètent : « Qui donnera à l'homme de connaître ce qui lui arrivera après lui », et expliquent que Qohéleth par ces paroles continue à révoquer en doute l'immortalité de l'àme. On peut faire observer que dans « ce qui lui arrivera » le mot « lui » est une addition des interprètes. Mais la véritable question est de savoir si les faits désignés par la formule « ce qui arrivera » se passeront sur terre ou dans un autre monde, et, à supposer qu'ils se passent sur terre, s'il s'agit de faits qui doivent avoir lieu après la mort de l'homme ou de son vivant.

Le premier point n'est pas douteux : les événements dont Qohéleth se préoccupe se réaliseront sur terre et non pas dans un autre monde. Sa manière de parler le prouve à elle seule. Si les faits que l'homme voudrait tant connaître et qu'il ne peut prévoir doivent se dérouler sur terre, il est tout simple d'exprimer l'idée « après sa mort » par les mots « après lui », c'est-àdire « lui parti et disparu du théâtre des événements ». Si au contraire il s'agit d'éventualités qui doivent se produire dans un autre monde, il n'est plus du tout naturel d'employer pour signifier « après la mort de l'homme » l'expression « après lui <. Ainsi on ne dirait pas : « ce qui arrivera dans l'autre

318 l'ecclésiaste. m, 22.

monde après lui », ni non plus : « ce qui lui arrivera après lui ». Donc, dans le contexte, et si « après lui » veut dire « après sa mort », il ne peut s'agir que d'éventualités terrestres : l'auteur, par sa façon de s'exprimer, trahit le lieu des événements qui préoccupent sa pensée, et ce lieu, c'est la terre. D'ailleurs le passage parallèle vi, 12 dit formellement : « qui fera connaître à l'homme ce qui arrivera après lui (?) sous le soleil », donc sur terre, et rien n'indique que notre v. émette une pensée différente. Nulle part, en effet, il faut bien le remarquer, Qohéleth ne se plaint que la destinée qui attend les liomraes après le trépas soit incertaine. II se plaint seulement de ce qu'elle est mauvaise. Il est suffisamment au fait du sort qui est réservé aux morts; c'est le cheol tel qu'il est décrit dans vi, 4-5; ix, 5-6, 10; xi, 8; c'est la perte, sans compensation, de tous les biens présents. Aussi n'a-t-il pas notre curiosité inquiète au sujet de l'au-delà. Il ne songe pas à l'immortalité bienheureuse qui préoccupe tant ses commentateurs. Il ne parle dans ce v. que de ce qui se passe ici-bas. Saint Jérôme ne s'est pas mépris sur la nature des événements auxquels notre auteur fait allusion : Nec enim possumus, cum haec vita fuerit dissoluta, rursum nostris laborihus perfrui, aut scire quae futura sunt in mundo postea. Il savait que jusqu'à la rédemption, la mort n'apportait à l'homme aucune espérance. Zôckl. et Now. estiment de même que Qohéleth a en vue ce qui se passera sur terre après la mort de l'homme, mais Now. précise en disant qu'il s'agit de savoir si la justice finira par triompher en ce monde. Pour Bart. l'ignorance humaine a pour objet aussi bien l'avenir terrestre que la destinée de l'âme après la mort.

Mais est-il vraiment question de ce qui se passera après la mort de l'homme? Il ne semble pas. Que viendrait faire en ce cas, dans le contexte, la réfiexion : « car qui fera connaître à l'homme ce qui se passera sur terre après sa mort»? En quoi l'ignorance où est l'homme de ce qui arrivera ici-bas après son trépas doit-elle l'encourager à jouir sans retard des fruits de son travail? La question, ou plutôt la négation, que pose Qohéleth le préoccupe beaucoup, car il la répète souvent (vi, 12; vu, 14; x, 14; cf. viii, 7). Mais il est bien trop positif pour s'inquiéter à l'excès de ce qui aura lieu sur terre après son départ. Si la connaissance d'un avenir si éloigné ne le laisse pas tout à fait indifférent, elle ne le passionne certainement pas. Now. essaie de motiver cette curiosité en lui donnant pour objet la réalisation terrestre de la sanction morale. Mais, outre que le point de vue de la sanction n'est pas celui de Qohéleth dans le présent chapitre et qu'il ne convient pas de l'introduire subrepticement sous des termes aussi généraux que « ce qui arrivera », en quoi l'ignorance ou la connaissance d'une rétribution temporelle se réalisant après sa mort peut-elle encourager l'homme à jouir du présent ou le détourner de le faire, puisqu'en aucune hypothèse il n'a, personnellement, rien à en espérer? Lorsque Qohéleth traite ex professo cette question, il réclame une sanction qui s'exerce du vivant de l'homme. Job avait dit déjà : Qu'importe à l'homme que justice soit faite sur la terre quand il n'y sera plus? Que lui en chaut-il? (xxi, 19-21). Et Qohéleth ne pense pas autrement (ix, 4-6; cf. vi, 3). Il n'y aurait qu'un moyen d'expliquer pareille question de la part de notre auteur, ce serait de supposer qu'il a connu les rêveries apocalyptiques et l'annonce d'un retour des morts à la vie terrestre. !Mais c'est là une hypothèse

l'f.cclésiaste, m, 22. 319

évidemment fausse et avec laquelle l'ensemble du v. ne s'harmonise pas : voir Ylntrod. p. 73 ss.

Comme le texte a sûrement en vue ce qui se passera sur terre, et que ce qui s'y passera après la mort de l'homme ne peut décidément intéresser celui-ci au point de vue spécial de la jouissance, il reste à voir si T^inx ne pourrait être interprété autrement que ne font la plupart des com., c'est-à-dire autrement que par « après sa mort ». S traduit ici par a^xà TaijTa et comme il n'a pas eu un texte différent, il est clair qu'il a considéré le suffixe comme un neutre. Zirk. veut qu'on entende toujours liinx, dans le livre, d'un avenir qui ne s'étend pas au delà de notre vie, et jamais de l'avenir qui suivra la mort. Gietm. traduit par post /loc ou post/iac Ilaupl, qui d'ailleurs traite 22 b comme une glose, rend par « ensuite », et dans les passages parallèles, sauf vi, 12, par un terme analogue. Cette interprétation de *|i"inN n'est pas sans exemple. Elle est la seule possible dans ix, 3 (voir ce V. où Jér. et V traduisent par post Iiaec) et dans Jér. li, 46 (cf. Gen. xix, 26), et convient à tous les emplois de la formule dans Qohéleth. En fait cette formule ne s'y rencontre pas en dehors des textes parallèles et de IX, 5. Le lecteur peut se reporter en particulier à vu, 14, où l'interprétation qu'on défend ici est reçue par un grand nombre de com. Nous sommes donc autorisés à traduire par « dans la suite » et à nous croire en présence d'une forme analogue à ^nn'' (sur ce dernier mot voir GK 135 /•; KuN. III, 344 /i; Barth, ZDMG, XLII, 356). Le suffixe (si suffixe il y a), qui à l'origine exprimait le neutre, s'est affaibli au point que l'expression entière n'a plus eu qu'une valeur adverbiale. 1*iinN en ce sens est probablement tardif : cf. Néh. m, 23, 39 (':"). Traduire « après lui » et entendre non plus « après sa mort », mais « dans la suite et de son vivant », comme font dans VII, 14 Knob. et un assez grand nombre de com., ne paraît pas heureux. Nous rejoignons ainsi une idée chère à Qohéleth, longuement expliquée dans 1-15, et qui convient parfaitement au contexte de 22 a. Il serait d'extrême importance pour l'homme, pour le succès de ses entreprises et pour son bonheur, de pouvoir par la sagesse prévoir le cours des événements : il agirait à coup sûr, au lieu de s'agiter au hasard. Malheureusement, si l'avenir ne nous réserve aucune surprise, en ce sens que tous les événements qui s'y produiront sont du déjà vu (i, 9-11; m, 15; vi, 10), l'ordre dans lequel ils doivent se dérouler nous échappe (m, 1-11; viii, 6-7; ix, 11-12), parce que nous ignorons d'après quels principes se dirige celui qui les guide souverainement (m, 11; vu, 23-24; viii, 17; xi, 5). Dans cette incertitude, le mieux est de jouir, jour par jour, du fruit de son travail. Le v. 22 redit après 11-12 : carpe diem, ne remets pas la jouissance à demain, de quoi demain sera-t-il fait?

m. ANOMALIES DIVERSES DAXS LA SOCIÉTÉ HUMAIXE, IV, 1-8.

Un troisième développement, moins homogène et moins enchaîné que les précédents, relève dans la société humaine un certain nombre d'anomalies qui permettent à Qohéleth d'affirmer que la vie est mauvaise : beaucoup de choses s'y passent à contre-sens, et il n'y a rien à en espérer. Les faibles sont opprimés, 1-3. L'homme se tue de travail, mais son principal mobile est la jalousie et le désii' d'éclipser son voisin, 4-6; ou bien il n'a ni parent ni héritier

320 l'ecclésiastf.. iv, 1.

IV. ^ Et je me suis tourné et j'ai vu toutes les oppressions qui s'exercent sous le soleil : et voici les larmes des opprimés et il n'est point pour eux de consolateur, et de la main de leurs oppresseurs (procède) la force et il n'est point pour eux de consolateur.

et cependant, non content de s'épuiser à la besogne, il se prive de tout : pour , qui donc? 7-8. Ce développement, interrompu par un petit recueil de sentences (iv, 9-12), se continue dans iv, 13-16, est interrompu de nouveau par un autre groupe de sentences (iv, 17-v, 6) et s'achève enfin dans v, 7-8.

IV, 1. D'après GK 120 e et Kôx. III, 369 r, le premier verbe détermine la manière dont s'opère l'action exprimée par le second, 2^'C^ exprimant la reprise de l'acte : « j'ai encore considéré ». "NlNl est un des trois imparfaits consécutifs, du livre; cf. i, 17; iv, 7. — ^'i'p'ù.''J primo est un nom abstrait usité aussi dans Job, x\xv, 9; Am. m, 9; cf. Kox. III, 261 c^. Le second emploi de la même forme est le participe passif. Le participe □''ii'yj lient lieu du verbe à un mode personnel (Kox. III, 239 e). — La copulative de n:m n'est pas traduite dans G (B) G et le codex Ambrosianus de P (K.vm. ZATW, 1904, p. 183); sur l'emploi de njH dans le cas présent, cf. GK 147 b. n"D~ est un collectif ici comme dans Is. xxv, 8; Ps. xxxix, 13; xui, 4; cf. GK 163 b. — "jlNT introduit une proposition circonstancielle : « sans qu'il y ait personne etc. ». onj, ordinairement suivi de l'ace, est ici et Lam. i, 2, 9, 17, 21, suivi de S. — ns n'est jamais employé, même en néohébreu, au sens de « violence » qui peut paraître indiqué ici et qui a été reçu par Ew. Ginsb. Zôckl. Del. New. Sieg. Mais le sens de « force » peut être maintenu : les opprimés ne trouvent point de consolateur ni de vengeur, parce que leurs oppresseurs sont puissants. 112 vaudrait peut-être mieux que T'a ; cf. Jér. in manibus.

Haupt rapporte D~S secundo non plus aux opprimés, mais aux oppresseurs qui viennent d'être nommés, et il traduit en conséquence DHiQ secundo par vengeur : « il n'y a pas contre eux de vengeur ». Bart. incline à le suivre. Sieg. rejette tout le texte comme une dittographie. Le pi. de an- ne se présente jamais au sens de « venger », mais le nipli. et Vlnthpa. signiOent parfois « se venger », et cette dernière forme fait une fois (Gen. xxvii, 42) précéder son complément de S. Néanmoins, il est peu probable qu'une formule identique ait dans deux cas si rapprochés des sens dilTérents. DnS peut encore représenter les opprimés que le suffixe de DiTipt,?" vient de rappeler à la pensée. Si Qohéleth avait voulu exprimer l'idée que Ilaupt suppose, il aurait employé d'autres termes. La répétition produit un certain effet, et comme elle est garantie par tous les témoins, il est mieux de la maintenir. Qohéleth ne craint pas les redites : il a ce trait de commun avec la plupart des déprimés.

V nec posse eoru/n violendae resisle.re fait porter la négation l^Nl primo non seulement sur DrijG DnS, mais aussi sur 'i;i TiQ. On trouve la même interprétation dans T et non est qui vindiccl eos de manu molestantium eos in fortitudine manus et in virtute qui fait de ilD un ace. adverbial (cf. h-/yi dans les mss. B* et n de G, et « avec force » dans copte), et dans G (V) v.cà ani "/.Etpô? auJCOçpavToivTcov aùtoùç — oùx. ïativ tayuç aÙToiç et (N*-'^) — îî/,'J oux estiv.

LI'CCLÉSIASTE, IV, 2. 321

2 Et moi de proclamer les morts qui sont déjà morts plus heureux

P omet le ^ devant T^^Z, ce qui permet d'entendre un sens analogue. Mais la répétition de "j\x": et le parallélisme qu'elle introduit dans la pensée excluent sans aucun doute celte interprétation. — llaupt et Zapl. retranchent 1u;n

La pensée de ce v. est d'un homme qui a le sens de la justice et no manque pas de bonté. Qohéleth n'est pas l'égoïste qu'on pourrait croire.

2. L'inf. abs. pi. rQU.^ tient lieu d'un mode personnel et le sujet lui est adjoint (Ew. Zockl. Wright, Now. Wild. Mo N. Kon. [III, 225 e], GK 113 gg). Cet emploi correspond à l'infinitif historique du latin (Kon. III, 218 b; GK 113 /f). Les constructions similaires ne sont point rares en hébreu : cf. Is. XXI, 9; Jér. vin, 15; Ez. i. 14; Job, xv,35; Prov. xvn, 12; Esth. ix, 1 etc. Il n'y a donc pas lieu de faire de niU^ (avec Herz. Ginsb.) un adjectif verbal, ou (avec Gesenius, Knob. Elst. Del. Eur. Sieg.) un part. pi. dont la préformante aurait disparu, ni de corriger (avec Driv.-Kittel) en Tinau?!. Les anciennes versions connues traduisent foutes par un mode personnel; mais aucune n'est servile au point de maintenir le part, ou l'inf. dans des cas pareils (cf. I, 'i s.). Ce verbe ipi. ou liiihpa.) se rencontre dans la Bible hébraïque exclusivement dans I Chr. \vi, 35; Ps. lxiii, i; lxv, 8; lxxxix, 10; cvi, 47; cxvii, 1; cxLv, 4; cxlvii, 12; Prov. \xix, 11; Qohéleth, ici et viii, 15; mais il est usité en araméen biblique, en judéo-araméen et en syriaque. C'est un aramaïsme (Kautzsch, Aram. p. 87). — Au lieu de DTDD.Tnx, ont lu Ss'nx □innn G (BG^iJ-^'"'- 68 IOG 253 254 299) et C, témoins du grec préhexaplaire. — y(2 d'après Sieg. n'exprime pas ici le comparatif proprement dit, Qohéleth professant (11, 17) que les vivants ne sont aucunement heureux. Mais comme Qohéleth professe aussi iix, 5-10) que les morts ne sont pas heureux, et qu'il va déclarer (iv, 3) plus heureux que les uns et les autres celui qui n'est pas encore né, il reste à conclure qu'on ne doit point exiger île lui plus de logique dans son langage qu'on n'en demande au commun des mortels. — njlî? iBaer et Driv.-Kittel) ou njT" (Hahn), hapax, est une contraction de njn-lîT « jusqu'ici « ; cf. le néohébreu l^^TJ et voir au v. suivant ny. — Ilaupt considère ^T\12 l2Dtt? et □'lin secundo comme des gloses.

Qohéleth émettra dans i\, 4, que Sieg. lui enlève pour ce motif, une idée tout opposée; cf. xi, 7-8 que Sieg. attribue aussi à une autre main. Mais le pessimisme est comme toutes les passions : peu lui importe de se contredire pourvu qu'il s'affirme et s'exprime. Or, c'est précisément le pessimisme qui fait l'unité de ces réfiexions en apparence si divergentes : Qohéleth se plaint de tout, il est mécontent de tout, de la mort aussi bien que de la vie,'^et il déclare tour à tour l'une pire que l'autre. Celle à laquelle il songe lui paraît toujours la plus misérable. On comprend d'ailleurs que si Qohéleth est mécontent de la vie. c'est qu'il attendait beaucoup d'elle et qu'elle lui donne trop peu. Et on peut être sûr que si la mort était accourue à son appel, il lui aurait tenu, ou à peu près, le langage de La Fontaine dans La Mort et le BâcJieron :

322 l'ecclésiaste, iv, 3-4.

que les vivants qui sont encore vivants. ^ Et plus heureux que les uns et les autres celui qui n'a pas encore existé, celui qui n'a pas vu l'œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil ! * Et j'ai vu que tout travail et que toute habileté à l'œuvre

Le trépas vient tout guérir;

Mais ne bougeons d'où nous sommes :

Plutôt souffrir que mourir.

C'est la devise des hommes.

Les variations de Qohéleth sont donc simplement et profondément humaines : elles peuvent dérouter une logique étroite et formaliste, mais elles ne présentent aucun mystère pour le moindre psychologue. Voirie com. de iv, 8 in fine.

3. ixijx TN ... ST!2 serait un accusatif régi par nSk,* du v. précédent d'après Knob. Elst. Wright, Kôn. (III, 270 b), Sieg. Wild.: ou bien le même verbe devrait être suppléé mentalement devant STû (Ginsb. Me N.). Mais Del. fait observer avec raison que 2Ti2 T\21dJ ne se dit pas, et riN sert aussi à introduire le nominatif (cf. GK 117 m] comme l'ont entendu ici G P Jér. On peut sous-entendre devant 2Ti2 soit 'inx'^p soit un verbe analogue (V et feliciorem utroque judicatù, Del. Now. Bart. GK 117 /), ou faire de tout le v. une sorte d'exclamation. — nî7, hapax, est une forme abrégée de njTST du v. précédent. Il s'agit des enfants qui ne sont pas encore nés (S ÈY-vvTi'On. Cf. Job, III. 13-16; Jér. xx, 14-18). mais non de l'avorton dont il sera question seulement dans VI, 3-5. — nil^ycn peut être un collectif et désigner les mauvaises actions, c'est-à-dire les oppressions, qui se commettent sur la terre; cf. S -a xaxà s'pYa, V mala. Mais « l'œuvre qui se fait sous le soleil » peut servir, comme dans ii. 17, à exprimer l'ensemble des événements qui affectent l'homme; dans ce cas, Qohéleth porte un jugement sur toute la vie et c'est elle qu'il déclare mauvaise, tout comme dans ii, 17. G (BC^^''^'^''"" 68 254) C 'A0 aliv -«V To :to(rj[j.a : Sd aurait donc disparu de l'hébreu après Aquila. — nxi ne doit pas nécessairement être entendu au sens d'à éprouver », mais il va de soi qu'on ne voit pas l'œuvre mauvaise qui se fait sur terre sans en pâtir pour sa part. — Haupt omet 5?in ; Zapl. répète "ipri^U? pour le sens et le mètre, et retranche niryan.

Les vv. 1-3 reviennent sur le sujet énoncé dans m, 16 pour le développer davantage, mais du même point de vue. Ni dans l'un ni dans l'autre cas il n'est question de la rétribution morale. L'auteur constate seulement une des nombreuses anomalies de la société humaine, la souffrance qui atteint toute une catégorie d'individus par suite des injustices qui s'exercent. La seule différence qu'on puisse relever entre les deux textes est que dans le premier les oppresseurs sont les chefs du gouvernement, tandis qu'ici ce sont tous les puissants.

4. Les vv. 4-8 ont une certaine unité en ce sens que tous traitent du travail et des anomalies qui naissent à son occasion : anomalies dans le motif (4) et la mesure de ce travail (5-6), i)articuli<'i-ement chez l'homme isolé (7-8). La même idée ménage la transition au tableau des inconvénients de la vie

L'fiCCLÉSIASTt:, IV, 5. 323

est jalousie envers un liomme de la part de son semblable. Cela aussi est vanité et poursuite de vent.

^ L'insensé se croise les mains et dévore sa chair.

solitaire (9-12i : deux ensemble ont une bonne récompense de leur travail.

La construction de la première partie du v. 4 présente le môme phénomène d'attraction que m, 21 : le sujet de la subordonnée est anticipé dans la proposition principale où il joue le rùle de complément (KOn. III, 414 c). TINT ...DN sont ^jlacés devant des substantifs indéterminés, mais Sd « totalité » peut être considéré comme représentant un concept déterminé (Kon. III, 288 c). — VV.'dz peut désigner le succès dans le travail, mais aussi bien la capacité en tant qu'elle est le résultat d'un ell'ort volontaire ou une qualité acquise, par conséquent l'adresse, l'habileté. — ^2 introduit normalement la proposition complétive (GK 157). Le j'ronom N''."! a été traduit par G (A 13»^' "V" et les minuscules autres que ci-dessous : aùxô Ç^Xo;) et Sh, mais il est omis dans G (B C x 147 157 159 : to ;^Xo; et 253 261 : ô ÇtjXoç) P Jér., ce qui semble indiquer qu'il manquait dans l'original hébreu de G. — Comme nxjp doit être entendu activement et non passivement, Qohéleth veut dire que le travail de l'homme est inspiré par la jalousie (la jtlupart des coni.) et non pas que son succès excite l'envie (V oinnes laborcs hominuin et indiistrias aniniadverti paleve invidiae proximi, Klein. Mot.). — "j^ est dilîéremment interprété : 1" Knob. Ew. Elst. Del. Wright, Kun. (III, 308 b), Wild. veulent qu'il implique une comparaison : acmulatio unius prae altero, scilicet qua unus prac altero eininerc sttidet, jalousie de l'un désireux de surpasser l'autre. 2° Sieg. : jalousie de l'un excitée par l'autre. 3'^ nx:p est ordinairement construit avec '5 (I H. xix, 10; Xomb. xi, 29), ou avec 2 (Prov. ni, 31; xxHi, 17; XXIV, 1); mais on le trouve aussi à l'état consti'uit, le nom régi désignant l'objel de la jalousie (Is. xxvi, 11; Ps. lxix, 10). Par conséquent on peut interpréter : jalousie envers un homme de la part de son compagnon. C'est sans doute le sens indiqué par la leçon pi-imitive de G (B 106 155 25i 296) uTjXos àvôç\ i-o Toj âiatpoj ajtou, comme par G (xAV et les autres minuscules <ivop6ç) et Jér. qui ont le génitif; cf. PSh aemulatio viri (,) a [^] socio suo. Sur UiN et yi x l'un, l'autre », cf. Gen. xi, 3; Jug. vi, 29, etc. — n' représente le travail acharné inspiré par la jalousie. C'est une peine inutile : à quoi servira d'avoir surpassé son voisin, quel profit durable? Le v. 6 complétera cette i)ensée.

De ce V. il ressort que Qohéleth reconnaît à l'activité humaine un certain succès; cf. H, 21. Sa réflexion montre aussi qu'en bon pessimiste il voit de préférence, dans les actions conmie dans la destinée humaine, le cùté défectueux. Il ne prétend sans doute pas que tout travail est inspiré exclusivement par un sentiment de rivalité, « n'est que jalousie ». En fait il y a autre chose dans le pi'incipe et le but des entreprises humaines, même quand l'esprit de rivalité n'y est pas étranger.

5. pin est ordinairement « embrasser » (cf. m, 5), mais ici « joindre les mains », les mettre l'une dans l'autre : le geste est à peu près le même dans

324 l'ecclésiaste. iv, 6.

^ Mieux vaut une main pleine de repos que les deux mains pleines de travail et de poursuite de vent.

les deux cas, sauf que dans le second il se fait à vide. Cette attitude est mentionnée aussi dans Prov. vi, 10; xxiv, 33, comme étant celle du paresseux, et les bras croisés sont encore le symbole de l'inaction. Le participe indique l'habitude. — « Dévorer la chair de quelqu'un » se trouve dans Mich. ni, 3 et Ps. xxvii, 2, et « manger sa propre chair », dans Is. ix, 19; xlix, 26. Le paresseux nuit à sa chair, la ruine, en s'abstenant, par horreur du travail, de se procurer les moyens de la nourrir. Tit.*2 (M Sh P T) devient -x; oia-M; dans G suivi par C Jér. V.

Sieg. Me N. Haupt, Bart. considèrent ce v. comme une glose : elle serait de Q' (le hak/iam). Sieg. transporte en outre 5 après 6. On ne peut méconnaître que 6 se rattache naturellement à 4 et que 5 interrompt la suite des idées. Même s'il était prouvé que 5 a été déplacé et venait primitivement à la suite de 6, il ne s'ensuivrait pas qu'on doive le considérer comme original, car tout le contexte (4-8) a pour objet l'excès de travail, lequel est déclaré être une vanité. Le plus simple est de supposer que nous sommes en présence d'une sentence, probablement même d'un proverbe inséré en vue de corriger ce que les rélloxions de Qohéleth semblaient avoir de favorable à la paresse. L'insertion serait d'origine sapientielle. Bick. Haupt, Zapl. Driv.-Kitt. Bart. reconnaissent la forme métrique du v. Le second stique est néanmoins un peu court. Zapl. le reconnaît et ajoute "iî2xS sur la foi de la Vulgate qui a dicens à la fin du v. Mais ce mot a été introduit par saint Jérôme, choqué de cette succession de pensées incohérentes, et désireux de trouver un lien logique entre 5 et 6 : ce Père a très bien senti et, s'il le fallait, démontré que 6 ressemble à la réflexion d'un paresseux, tandis que 5 est celle d'un sage qui veut le corriger.

Notre V. prendrait un sens tout différent et s'adapterait positivement au contexte si l'on pouvait établir que pin n'est pas original (on a dit que ce verbe n'est employé nulle part ailleurs au sens de « joindre les mains ») et qu'il doit être remplacé, comme Winckl. [Altor. Forsch. I, p. 451 s.) l'a conjecturé, par un verbe exprimant l'idée de « fatiguer à l'excès ». L'insensé serait dans ce cas l'envieux qui travaille au point de ruiner ses forces. Dans cet ordre d'idées, Zapl. propose ''2n(Ç) « détruire » (cf. v, 5). Mieux vaudrait supposer yp'i » déchirer ». conformément à Ez. xxix, 7 (où après ce verbe il faut lire ï^S « main » et non pas =]ri:). Le v. précédent et le suivant s'harmoniseraient bien avec 5 ainsi corrigé. Le v. 5 lui-même présenterait deux propositions parfaitement parallèles et « manger sa chair » serait plus naturel que dans le contexte actuel. Néanmoins, comme il est constant que l'Ecclésiaste ne i)résente pas toujours des idées bien suivies, comme il est fort probable que le livre primitif a été retouché et corrigé, comme enfin les témoins sont unanimes sur la teneur du v., un changement de texte ressemblerait trop à de l'arbitraire.

6. "IQ STC est une expression qui reviendra souvent, et parfois en séries :

l'ecclésiaste, IV, 7-8. 325

''Et je me suis tourné et j'ai vu une vanité sous le soleil. ^ Un homme est seul et n'a pas de second, il n'a ni fils ni frère, et il n'y a point de lin à tout son travail; pourtant ses j-eux ne se

IV, 13; V, 4; vi, 3, 9; vir, 1, 2, 3, 5, 8, 18, et au fém. i\, 16, 18 (cf. Prov. xv, 16, 17; XVII, 1). — xSa est à l'état construit, et rrij puis hl2'J sont en apposition, au sens large, à n^^ primo et secundo (K<i.\. III, 333 cl; cf. GK 131 d). T^Zi est « le creux d'une main » ; D*'^£n, toujours au duel (Ex. ix, 8; Lév. XVI, 12; Ez. x, 2, 7; Trov. xxx, 4 et ici exclusivement), « le creux formé par les deux mains réunies ». nSd secundo, zÀrîpwiia dans G (B 68 106 298) suivi par CSh, devient nÀrjocôuata dans G (K.VC) S. — Zapl. détache de ce v. les deux derniers mots n"1 ^\^'J'\^ qui font le vers trop long, et les case après bzn du V. 7 : omis dans celui-ci, puis recueillis en marge, ils auraient été par erreur adjugés au v. 6.

Ce V. se rattache étroitement, comme on l'a dit, au v. 4. Il fait la critique de l'envieux dont le travail est poursuite de vent, car le malheureux s'y exténue indéfiniment sans jouir jamais du fruit de son labeur. Mieux vaudrait mille fois travailler modérément (une main pleine de travail) et jouir entre temps des biens amassés (une main pleine de repos). Ne pas profiter de ses richesses, quand on peut le faire, est une sottise : cf. iv, 8; v, 10; vi, 2 ss. Qohéleth ne recommande ni l'oisiveté ni la paresse; il sait bien que le travail est inévitable (ii, 24 et parall.). Il oppose seulement la mesure à l'excès. Sur le repos élément de bonheur au moins négatif, cf. Job, m, 13.

7. Le début de ce v. reproduit les trois premiers mots du v. 1. On remarquera le «'««' consécutif devant le second verbe. L'interprétation est la même : « j'ai encore considéré une vanité ». L'auteur annonce donc la constatation d'une nouvelle anomalie.

8. inx '< seul » (cf. Ko.\. III, 315 «). — G (excepté n 296) za-'yE àôsXyo'ç et Sh paraissent supposer nx □:;. Le copte omet xaîyî uîôç /.«i'ye iosXçib; où/. ïaTtv aùrÇ et G (n) Jtô; xafYs, omissions accidentelles par suite de ôaotoTsXcUTov dans G et de la répétition de zafyE dans G (xl. Au lieu de nxl avec un accent conjonctif {munalj), on s'attendrait à lire nxl (cf. Prov. xvii, 17); mais on trouve aussi ÏNJfl (il, 7), avec un accent de même ordre. — Di secundo peut se traduire par « pourtant » (Del. BDB, p. 69 b), mais une particule de ce sens serait encore mieux placée au début de la proposition qui précède. — Au lieu de V'Z'^'S {hethib, V), Iji" [qerc) a été préféré par un grand nombre de mss. K. de R., par G Sh C Jér. P T, probablement sous l'infiuence de "nilTl. Mais le pluriel est plus naturel et le singulier du verbe n'est pas un obstacle : voir GK 145 k et cf. X, 12; I Sam. iv, 15; Mich. iv, 11. La plupart des com. adoptent le plur., bien que le sing. ait pour lui le plus grand nombre des témoins. « Ses yeux ne se rassasient pas de richesses » veut dire qu'il en désire toujours davantage : sur le regard expression du désir, cf. ii, 10. — V annonce le discours direct en insérant avant Vz'^l : nec recogitat dicens, et T intercale une proposition de même sens. C'est là une interprétation (cf. v. 5), et non la traduction d'un texte. L'introduction du discours direct est suffisanament mar^

32G LECCLÉSIASTE, IV, 8.

rassasient pas de richesses : « Et pour qui travaillé-je et privé-je mon âme de bien-rtre? » Cela aussi est vanité et occupation mauvaise.

nuée par l'emploi du pronom de la première personne. De cet emploi on ne peut pas conclure absolument que l'auteur se met en scène et par conséquent qu'il vivait isolé (Ivcn. Bick. [p. 31, 72], No^v.) et célibataire. — Baer (p. 61, 63) et Driv.-Kitt. maintiennent l'état construit dans 'Jij" tandis qu'on lit l'état absolu dans i, 13 et v, 13. Quoi qu'il en soit de la tradition massorétique, l'état absolu est à sa place ici comme dans ii, 26 et dans les deux autres textes indiqués (KoN. II, p. 99; m, 243 /"). "j^jy est ici « occupation » ou « chose » ; cf. I, 13. — Bick. (p. 12) retranche ij'kir "|\S'1 comme une glose explicative; mais Qohéleth ne craint pas les surcharges. Ilaupt laisse de côté la fin du v. à partir de Szn HT 03, et de même Zapl. pour des raisons métriques.

Le travail de l'isolé est vain, si lui-même, ne se trouvant jamais assez riche, ne consent pas à cesser de travailler pour jouir; car il n'a pas de fils ni de frère qui puisse après lui profiter de ses biens. Le pessimisme de Qohéleth se manifeste ici une fois de plus. Il a plaint dans ii, 18-19 celui qui a un héritier, car il lui faut tout laisser à celui-ci, qui sera peut-être un insensé. Et il plaint maintenant celui qui n'en a pas, parce qu'il travaille sans but. Il est vrai qu'il ne plaindrait pas de ce chef cet isolé, si celui-ci savait utiliser pour lui-même sa richesse. Voir dans B. S. xiv, 4, une réflexion analogue à celle de Qohéleth.

Comme on l'a annoncé, le développement commencé dans i\ , 1-8 se continuera dans 13-16.

Premier groupe de sentences :

Réflexions relatives aux avantages de la vie en comnuin, iv, 9-12.

Les vv. 9-12 contiennent une série de réflexions relatives aux inconvénients de la vie solitaire. Sicg. et Bart. pensent que nous avons affaire à des proverbes populaires. Il est i)lutôt à croire que l'auteur de ce développement, tout on s'insi)irant de dictons ayant cours parmi le peuple, les a complétés et interprétés au mieux de sa pensée personnelle : ces quatre versets présentent plus de suite que ne le ferait un groupement occasionnel de sentences détachées, même portant sur un seul objet. Sieg. Me X. Haupt considèrent en outre ces vv. comme des gloses. D'après Sieg. Q' dans 7-8 a seulement voulu montrer la vanité du travail excessif d'un isolé qui s'exténue et se prive sans savoir pour qui. C'est une de ces constatations pessimistes qui lui sont habituelles. Q-' (divers glossateurs) en prendrait texte i)0ur faire valoir les avantages de la vie à deux. Me N. attribue les mêmes vv. au Ijakhnm. Bart., sans se prononcer absolument en faveur de l'authenticité, fait observer que Qohéleth a pu insérer lui-même des proverbes dans son œuvre. Mais il faut bien avouer que les réHexions contenues dans 9-12 no semblent pas rentrer dans le cadre des idées de Qohéleth ni répondre à ses préoccupations habituelles. Elles doivent avoii- été insérées

LECCLÉSIASTF., IV, 9-10. 327

^ Deux (ensemblej sont plus heureux que l'isolé, parce qu'il y a pour eux une bonne récompense de leur travail : ^'^car si l'un 'tombe', [l'autre] relève son compagnon. Mais malheur à l'isolé qui

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