IV. va:sité des richesses, v, 9-vi
La fin de ce chapitre et tout le suivant font valoir les inconvénients des richesses et racontent à quels accidents ou mésaventures sont exposés les riches, toujours pour conclure que la fortune n'assure pas le bonheur et que l'homme doit prendre les jouissances immédiates que Dieu met à sa portée. I. Les richesses ne donnent pas le bonheur, 9 : le riche voit ses biens dévorés par de nombreux parasites, 10; il dort mal, 11; il perd parfois tout son avoir et se trouve ainsi frustré du fruit de son labeur, 12-16. Le mieux est donc de profiter sans délai des biens que Dieu nous accorde, 17-19. H. Le riche qui meurt sans avoir joui, eût-il longtemps vécu, a une destinée pire que celle de l'avorton; car il a eu plus de peine, vi, 1-5, et à la mort il n'aura aucun avantage sur celui-ci, 6, de même que le sage n'en a aucun sur l'insensé, 8. Mieux vaut jouir du présent que se consumer en désirs et s'épuiser en efforts inutiles, 9. L'homme ne peut rien changer à ce qui arrive, 10, et toute discussion de sa part à ce sujet n'est qu'une vanité et une inutilité de plus, 11 : il ne découvrira pas ce qu'il lui conviendrait de faire pour assurer le succès à ses entreprises, car il ignore comment les choses tourneront dans l'avenir, 12. — Le v. 7 intercale un conseil relatif à la modération dans les désirs.
9. ^DD est choisi pour exprimer la richesse, parce que la monnaie du temps était d'argent. — ^2X3^ a le même sens que dans i, 8; iv, 8; Prov. XXVII, 20 : celui qui aime l'argent n'en a jamais assez, il en veut toujours plus. Le sens n'est pas que l'argent ne le nourrit point. — "lO est pronom indéfini : cf. i, 9; m, 15; Prov. ix, 4, etc. (KôN. III, 382 b; GK 137 c). — Ce V. présente le seul cas où inx fasse précéder son complément de la prép. 3 : il est fort probable que ce i est une dittographie de la lettre finale du verbe (Michaelis, Grâtz, Driv.-Kitt.). Mais VY27\ « al)ondance » peut désigner les richesses (Is. lx, 5; Ps. xxxvii, 16; I Ghr. xxix, 16) et il n'est pas nécessaire de supposer avec les mêmes interprètes une corruption de texte et de lire "riaD sous prétexte que P et T emploient ici ce terme. — nS, attesté
346 l'ecclésiaste, v, iO.
aime l'abondance n'en a pas le profit. Gela aussi est vanité. ^^ Quand les biens sont nombreux, nombreux sont ceux qui les mangent, et quel avantage pour leur possesseur sinon qu'il les voit de ses
par P Jér. VT, a été lu iS par G (Bn) Sh aùiSiv et G (AGK'='=) C aùiou qui dans G (V) est barré et surmonté de auTw. Les deux leçons de G sont probablement des corruptions de aùrio. — Parmi les interprètes, les uns (Zirk. E\v. Herz. Elst. Ginsb. Zôckl. Sieg. Haupt, Bart.) supposent devant HNian « revenu, produit » l'ellipse de yiiui, ellipse qui serait bien dure et dont aucune version ancienne n'a eu le soupçon; les autres (Knob. Del. Wright, Now. Ren. Wild. Me N. Zapl.) préfèrent laisser le sujet en casus pendens et voir dans riNim xS une prop. nominale formant apodose. Cette interprétation est mieux en harmonie avec ce qui suit. Il serait en effet possible de voir dans notre v. le tableau classique de l'avare toujours avide de trésors dont il ne profite jamais. Flacci quoque super hoc concordante sententia qui ait : Semper avarus eget (Jér.). Mais les vv. suivants nous mettent en présence d'un riche qui, sans doute, ne résiste pas au désir très naturel de s'enrichir davantage, mais qui pourtant n'est pas une victime de l'avarice et entend jouir de ses biens. Or le v. 9 a probablement en vue le même personnage; il émet une proposition générale que le v. 10 explique et justifie : celui qui aime l'argent ne se contente pas d'une petite fortune, et quand il en a acquis une grande, elle lui apporte de tels embarras qu'il ne jouit pas de son abondance, mais qu'il en souffre plutôt. Haupt supprime =iDj secundo et Zapl. considère SlH n"t~DM comme une glose, parce que sans parallèle.
10. 2 suivi de l'inf. construit marque ici le temps (cf. GK 114 e); nn, « être ou devenir nombreux » ; 13"! de 311 a le même sens. — n'iSîTS est un plur. d'excellence qui désigne une personne unique, comme dans v. 12 ; VII, 12; VIII, 8, ainsi que l'indique le suffixe de Tijiî; (GK 124 i\ Kôn. III, 263 k). — DN "iD, particule exceptive et restrictive (GK 114 e; Kôn. III, 372 i), a été singulièrement rendue dans G. A en juger d'après le partage des témoins, G (BxAC) Sh G ôrt àp/rj représentent la plus ancienne leçon et G (}^c.a Y) gft iXV ^ paraît être une correction; cf. 0 eî [a^ S ^^ \P\ [aôvov, Jér. nisi ut. Me N. suppose que l'original de G portait niNI niN"l DX '^j [qerê et kethib] et que nixi a été lu niu;N"l (plutôt sous la forme n*"*»:^"!); DN était rendu par àîv qui aura disparu accidentellement. Mais il est peu probable que du temps de G le qerê ait été ainsi introduit dans le texte à côté du kethib et que dtv ait disparu de tous les témoins. Mieux vaut supposer que DN 13 a été traduit d'abord par Sri iJXX' r^ comme dans I R. xxi, 7 (6); xxx, 17, 22; II Ghr. ii, 5 (6), et qu'une faute de copiste, facilitée par l'assonance, lui aura de très bonne heure substitué 8ti àp-/^Tj. nlXI ketib, nixi qerê, hapax, devient nixi dans les mss. orientaux (GB); cf. G -o\> ôpàv.
L'entretien et l'administration de grandes richesses en nature exige un nombre élevé de serviteurs (cf. ii, 6 s. ; Job, i, 3) qui vivent sur le fonds. La « vue des yeux » du riche peut avoir pour objet soit les richesses ellesmêmes, soit ceux qui les dévorent. Dans le premier cas l'auteur voudrait
L^ECCLESIASTK, V, li. S'»'?
yeux? •'Le sommeil du travailleur est doux, qu'il ait peu ou beaucoup mangé; mais l'abondance du riche ne lui permet pas de dormir.
•iprimer cette pensée que le pouvoir de jouir donné à l'homme étant forcément limité, on no retire de ses biens, au delà d'une certaine limite, d'autre joie que celle de les contempler : on n'en jouit pas vraiment puisqu'on ne les « mange » pas; cf. v, 18; vi, 2. Dans le second cas, le propriétaire a, non pas la satisfaction, mais le déplaisir de voir d'autres personnes profiter de ses richesses et vivre à ses dépens. La première interprétation est plus conforme à la conception générale de Qohéleth. Dans la seconde, on devrait ■upposer qu'en employant le terme « avantage » il use d'une ironie qui n'est pas dans sa manière.
11. ITJ (M G [V 253] P Jér. VT) a été lu my par G (tous les autres mss.) CS9 et sans doute Sh. — y2'»^n est en casus pendens et représenté ensuite dans la proposition par le sulfixe de lij^x (cf. GK 143 c; Kon. III, 341 a). Ce substantif a partout ailleurs (Gen. xli, 29, 30, 31, 34, 47, 53; Prov. m, 10) le sens d' « abondance » ; mais plusieurs interprètes lui attribuent ici le sens de « satiété » qui est celui de ysiU; voir ci-dessous. — Le b est employé devant iv^*; pour marquer le génitif, sans doute afin de permettre la présence de l'art, devant le nom régissant; cf. Kô.n. III, 281 m. Ginsb. Sieg. préfèrent considérer iv^y'-) comme le complément de n''3D, complément représenté «nsuite par lS (cf. i, 11). Mais une pareille reprise du complément n'est pas dans les habitudes de la langue, tandis que l'emploi de b pour l'expression du génitif est bien établi (cf. GK 129). Après n'^n, le complément qui désigne la personne est ordinairement précédé de nx, plus rarement (Ex. xxxii. 10; II Sam. xvi, 11, etc.) comme ici de b (Kôn. III, 289 d). — Sur pu;i forme forte, cf. GK 69 n.
La fortune du riche lui occasionne tant de soucis qu'il ne peut trouver le sommeil (Knob. Del. Wright, Now. Bick. Wild. Zapl.) : cf. ii, 23 ; Eccli. xxxi, 1-2. C'est le thème développé par La Fontaine dans Le Savetier et le Financier. Cette interprétation est en harmonie avec le contexte antérieur. Quand la richesse dépasse un certain degré, elle devient une charge et un embarras tels qu'on n'en jouit plus, 9; le propriétaire doit s'entourer d'auxiliaires très intéressés qui profitent de ses biens autant que lui-même, 10; il est moins le maître de sa fortune que son esclave ou du moins son serviteur; la gestion qu'il assume lui impose travail et souci : il en perd le sommeil, 11. Cependant plusieurs exégètes, à cause de l'incidente « qu'il ait peu ou beaucoup mangé », croient qu'il est fait allusion à la satiété du riche, laquelle l'empêche de dormir, redundante crapula et incocto cibo in slomachi angustiis aestuante (Jér.).
Sieg. considère ce v. comme une glose (de Q'), sous prétexte qu'il inter rompt la suite des idées entre les vv. 10 et 12. Mais il n'existe pas entre ces 4eux vv. de suite logique étroite : le v. 12 annonce un nouvel inconvénient d«s richesses et ne se rattache pas mieux au v. 10 qu'au v. 11. Au con-
348 L'ECCLÉSIAStE, V, 12-13.
'- Il est un mal douloureux (que) j'ai vu sous le soleil : des richesses mises de côté par leur possesseur pour son malheur; 13 savoir, ces richesses se perdent par une circonstance malheu-
traire, le v. 11, tel qu'il a été interprété, continue le sujet traité dans 9-10; la pensée du travailleur a pu venir à l'esprit de l'auteur à l'occasion de la mention des serviteurs qui mangent les biens du riche (10) : non seulement ils profitent autant que lui de sa fortune, mais encore, moins chargés de soucis, ils ont le plaisir de dormir, qui lui manque. Il est toujours possible que notre V. soit une glose, mais le fait n'est pas établi. La seule indication valable d'une origine étrangère, c'est-à-dire sapientielle, serait l'emploi de la forme métrique; or, si l'on peut soutenir que les deux premières propositions constituent un vers (ne serait-ce pas un proverbe?), la dernière ne semble pas être rythmée.
12. Le part, qal de nSn « être malade, souffrir » prend ici le sens de « grave, douloureux »; le part. niph. est employé dans un sens analogue « inguérissable » dans Jér. xiv, 17; xxx, 12; Nah. m, 19; cf. Is. xvii, 11, et voir ci-dessous vv. 15, 16 et VI, 2. n^in a été considéré comme un substantif par G àpp'oarfa Sh G S P Jér. languor pessimus V infirmitas pessima, et en outre n"1 manque dans G Sh G. Seul T fait de nyi le substantif et de rtSin l'adjectif conformément à M. La singularité de la locution hébraïque ne suffit pas à expliquer ces divergences. D'après Me N., nyi devait manquer dans l'original hébreu de G, car le traducteur n'aurait pas fait du premier terme l'adjectif et du second le substantif au mépris de la syntaxe hébraïque (cf. ii, 21 et voir GK 132). En outre il aura lu Vhrj. S P Jér. V ont subi l'influence de G qu'ils auront seulement voulu compléter (cf. vv. 15, 16; vi, 12). Noter l'ellipse du relatif après nSin (cf. x, 15). — "nau? « garder » est opposé à dépenser (cf. m, 6), et a le sens de « mettre en réserve, épargner », comme l'indique le v. suivant. — TtSyaS est un plur. d'excellence (cf. v. 11); le S peut signifier « par » et désigner la personne qui garde [(cf. v. 8 et voir GK 121 /"), ou signifier « pour » et désigner la personne pour laquelle les richesses sont gardées. Ginsb. de Joag, Sieg. traduisent « pour », mais parce qu'ils n'ont pas donné à nau? le sens qui convient; « par » s'impose (Kôn. III, 104).
Qohéleth vise le cas fréquent, on pourrait dire classique, des personnes qui se privent de bien-être (cf. v. 16), pour réaliser quelques économies. Souvent cette petite fortune, péniblement amassée au cours de longues années, se perd d'une façon imprévue, et ordinairement au moment même où elle devenait plus nécessaire : et on se trouve ainsi « avoir épargné pour son malheur ».
Haupt enlève DtQyJn nnn et "inyiS. Grâtz et Ren. veulent changer ce dernier mot en inUJiS « pour son héritage » (cf. Lév. xxv, 46). Cette proposition prouve seulement que ses auteurs n'ont pas saisi la portée des vv. 12- 16. Pour Qohéleth d'ailleurs, économiser en faveur de ses héritiers serait déjà en soi une sottise (cf. ii, 18-21).
13. Le waw initial est explicatif « savoir » : V pereunt enim (cf. Kôn. III, 360 d\ GK, p. 507, note b). On pourrait être tenté de le considérer comme
l'ecclésiaste, V, lA. 349
reuse, et il a engendré un fils et il n'a rien dans sa main. '^Tel qu'il est sorti du sein de sa mère, nu il s'en ira comme il est venu; et il ne recevra rien pour son travail qu'il puisse emporter dans sa
une ditlographie du 1 fiiKil du mot précédent, mais il est attesté par tous les témoins. -rSjy est à l'état absolu d'après Baer (p. 61); Driv.-Kitt. écrit cependant ]tay à l'état construit (cf. i, 13 et voir Kôn. III, 243 /"). Le suffixe dans ITi^ représente le fils d'après Grâtz, Del. Now. Ren. Sieg. et au contraire le père d'après Knob. Ginsb. Wright, Plump., et avec raison. — G (106, 261) u'tôv Xot|jLov (cf. Ez. wni, 10). Haupt retranche Ninn l^l'Vn et naiNG; Zapl., ii^^^^^^ seulement.
Del. et Sieg. trouvent ici un cas analogue à celui de Job. Les deux personnages perdent, en effet, soudainement et d'une façon imprévue leurs richesses. Mais là se borne la ressemblance. L'individu mis en scène par Qohélelh voit disparaître ses économies juste au moment où, comptant sur son avoir, il vient de s'établir et d'avoir un fils. Il s'est créé des charges nouvelles et n'a rien pour y subvenir : après s'être privé par esprit de prévoyance, sa main est vide précisément à l'heure où il faudrait qu'elle fût pleine.
14. 1tt?N3 et "éz, locutions conjonctives, introduisent des comparaisons (GK 161 b; Koi\. III, 388 b). — llu?l détermine le mode de l'action exprimée par rsS <' il retournera à aller », c'est-à-dire il s'en ira encore (cf. GK 120 d et voir I, 7^ S'iU?'' n'indique pas un retour en arrière, car on ne sort pas de cette vie par la voie qui a servi pour y entrer, ni une exacte répétition de l'entrée dans la vie, mais un acte analogue bien qu'opposé : c'est franchir une seconde fois les frontières de la vie, ce qui autorise l'emploi de 2*ri au sens de « encore » ou « de nouveau ». — xf' « lever, prendre », mais aussi « recevoir » : cf. V, 18; Ps. xxiv, 5. — Le 1 devant iScî? n'est point partitif (V de labore sito), mais indique l'origine (2 pretii) de ce que l'homme pourrait avoir à emporter. — T^'i est un jussif hiph. (GK 109 i; Driv. H. T., p. xvi; cf. x, 20; XII, 4). Le jussif exprime une volonté, mais il arrive qu'il s'affaiblisse en un potentiel (Nomb. xxiii, 19; Jèr. ix, 11; Job, ix, 33), et ce serait ici le cas : « rien qu'il puisse emporter ». On peut cependant faire de ce mot un qal T\)>vi avec Hitz. Kon. (III, 194 b), et c'est ainsi que l'ont interprété G Tva ropsuôr- Sh G S F Jèr. ut i-adat T; V eï nihil aitferet secum de labore suo est fort peu littérale, mais a dû lire de même, auferet traduisant Ntî^v L'unanimité des versions et l'emploi de l'écriture défective dans le cas de Y hiph. rendent le qal assez vraisemblable.
Haupt exclut encore ce v. comme glose. Sur la pensée, cf. Job, i, 21 ; Ps. xLix, 11, 18; I Tim. vi, 7. Il s'agit toujours du même personnage qui, ayant perdu le fruit de ses économies, se trouve en fin de compte aussi pauvre et dénué que le jour où il vint au monde. La mention du travail auquel il s'est livré achèverait de démontrer, s'il était nécessaire, qu'il est question du père et non pas du fils.
350 l'ecclésiaste, v, 15.
main. '■' Et c'est aussi un mal douloureux 'que, comme' il est venu, ainsi il s'en aille : et quel profit pour lui d'avoir travaillé pour du