XXX IX
si nous nous y fussions montrés fidèles. La foudre eût pu gronder sur nos têtes , le fer homicide et sacrilège les menacer, toutes les passions homicides nous attaquer à la fois : mais qu'eût dit, en nous couronnant de la palme immortelle , l'Eglise si glorieuse de nos combats, et si ravie de nos triomphes ? Enfants bien-aimés! heureuse votre Mère, heureuse, sans doute, cette Epouse de Jésus- Christ qui, parla grâce de son Epoux, lire un grand honneur, et de la vie crucifiée des martyrs de la charité, et de la mort violente de la foi ! Elle recueille la blancheur des lys par les bonnes œuvres de ses enfants, comme elle acquiert par leur sang l'éclat de la rose. Puissant motif de nous piquer d'une noble émulation pour parvenir au bonheur : que ne nous efforçâmes-nous de mériter une couronne ou aussi belle que le lys, par la pureté du cœur et l'innocence de nos mœurs; ou aussi éclatante que la rose, en nous préparant à verser notre sang pour Jésus-Christ. Dans le champ du Seigneur naissent des fleurs de couleurs différentes : les unes conviennent au temps de la paix , les autres à celui de la guerre; toutes doivent servir à former les couronnes que Jésus-Christ destine à ses fidèles soldats. Ah ! ce temps de paix, ce temps où l'Eglise honorée, bénie par toutes les puissances de la terre, fleurit, comme autrefois sous les Constantin , les Henri, les
saint Louis, hélas, ce temps ne s'est-il pas \ évanoui : ne sommes-nous pas au temps de | l'assaut? Ne nous fallait-il pas tous monter généreusement à la brèche, pour attaquer le monstre de l'incrédulité , et le démon des mœurs dissolues ? Malheureux ! qu'avons nous fait ? Après avoir lâchement jeté nos armes , nous nous livrâmes à un loisir honteux, à des penchants coupables; nous devînmes les prêtres du siècle , et nous avons cessé d'être ceux de Jésus-Christ. Amis , prêtons une oreille attentive aux accents de la mère éplorée, delà nouvelle Rachel gémissant sur ses fils qui ne vivent plus pour elle ; victimes d'une criminelle tiédeur, elle oublie que vous avez déchiré son sein avec tant d'inhumanité, pour vous dire par la bouche de ses pasteurs fidèles : Nous n'avons cessé de prier le Dieu tout-puissant d'éclairer votre esprit et de charger votre cœur, afin que vous puissiez jouir avec nous de la félicité éternelle ; nous formons tous les jours les mêmes vœux pour vous; nous vous conjurons de penser, tandis qu'il en est temps encore, à vos véritables intérêts; nous vous offrons et nos conseils , et tous les secours que la charité la plus tendre peut suggérer ; nous vous exhortons de la manière la plus pressante , de satisfaire à Dieu , et de sortir de l'abime profond où vous êtes tombés, abîme d'un affreux et scandaleux relâchement; nous vous en
montrons les moyens. Consolez donc, sans délai , l'Eglise notre Mère; venez avec nous, vivez avec nous dans une même foi, dans une même pénitence sur la terre , et soyez éternellement heureux avec nous dans le Ciel. Voilà ce que notre cœur vous dit et ne cessera de vous dire : c'est lui seul qui se fait entendre; c'est lui seul que nous écoutons pour vous.
Le Seigneur, par la voix de ses augustes représentants, vient, non de nous intimer ses ordres, mais de faire retentira nos oreilles le cri de son amour } tendres frères, y serionsnous insensibles ? Ah I quelle ravissante carrière s'ouvre ici devant nous? La crainte filiale, le repentir du cœur, de généreuses résolutions nous y conduisent , et la joie sainte nous y soutiendra : déjà je trouve sur nos lèvres l'invocation suppliante à la miséricorde :« Respice et miserere meî, quia unicus et pauper sum ego. » {Ps. 24, f^. 16.) Déjà nous nous retraçons fidèlement la peinture de nos maux, nous sondons nos plaies, nous en reconnaissons la profondeur : « Opprobrium hominum et abjectio plebis. ( Ps, 21, i^. 7.) Iniquitates meae supergressae suntcaputmeum; et, sicut onus grave gravatœ sunt super me. » {Ps. 37, u, ô.) Une crainte religieuse et si vive s'insinue jusqu'à la moelle de mes os j « Major est iniquitasmea , quàm ut veniam merear. {Gen, 4, i^. 13.) Oblilu^es
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Domini creatoris tui. {Deut, 32, v. 18.) Afflictus sum et humilialus sum nimis; rugiebam à gemilu cordis mei. » {Ps. 37, p. 9.)
Nous comptons avec une secrète horreur nos iniquités, et le souvenir amer que nous en conservons, durera jusqu'au dernier soupir de notre vie : « Recogitabo tibi omnes annos meos in amaritudine animse meœ. » {Is. 38, u. 15.)
Bien-aimés , si tels sont nos sentiments , déjà nous sommes assurés que le Ciel s'intéresse à nos larmes : a Cor contritum et humiliatum Deusnondespicies. » {Ps.^Q^p, 19.) Déjà nous pouvons regarder comme l'aurore d'un beau jour, celui du retour des bienfaits, des grâces signalées du Seigneur : « Convertere , anima mea, in requiem tuam : quia Dominus benefecit tibi. » {Ps. 144, i>. 7.) Hâtons-nous donc de nous lever , pour voler dans les bras du Père : « Surgam , et ibo ad patrem. » ( I-Kc. 15, p. 18.) Hâtons-nous de pleurer le passé ,de bannir à jamais ce qui, dans nous, outragea le divin Maître : «Recedite à me, amarè flebo. {Isa. 22, <^. 4.) Juravi et statui custodire judicia justitise tuse. (P*. 118, i^.106.) Da mihi intellectum etscrutabor legem tuam j et custodiam illam in toto corde meo. » {Ps. 118, *^. 34.)
Mais ne nous contentons pas de régler le présent, sachonsprévoir et disposer l'avenir : « Ego autem dixi, non movebor in œternum.
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(Ps. 29, <^. T.) In juslificalionibus luis meditabor : non obliviscar sermones luos. ( Ps. 118, f^. i6,)Paralus sum elnonsum tuibalus, ut custodiam mandata tua. {Ps. 118, i^. 60.) Dixi, nùnc cœpi, hœc mutatio dexterae excelsi. » {Ps. 76, ^. 11.) Mais reconnaissons-le bumblement ; il nous faut créer en nous un nouvel être : « Cor mundum créa in me Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis. (Ps. 60, p. 12.) Ne perdas cum impiis animam meam. ^y (Ps. 2^, p. 9.) Hélas 1 nous sommes si coupables, nous fûmes toujours si faibles 1 mais notre Dieu est le Dieu des petits et des pauvres : & Ne nos inducasin tenlationem, sed libéra nos à maîo {Matth. 6, V, 13.)
Cependant ce serait un tort de nous le dissimuler à nous-mêmes : la carrière que nous allons parcourir est semée, sans doute , de ronces et d'épines ; mais si nous les arrachons avec ardeur, avec constance, bientôt nous aurons à cueillir et des fleurs et des fruits. Ne nous décourageons donc pas : « Quarè tristis es anima mea, et quarè conturbas me? spcra in Deo. » [Ps. 4, p. 6, 7.) Ah ! le Dieu que nous allons servir , est si propice à nos gémissements, à nos pleurs ! « Delectare in Domino, et dabit libi petitiones cordis tui. » {Ps. 36, P. 4.) La joie d'une conscience calmée, reconciliée doit être notre partage: « Ego autem in Domino gaudebo, et exultabo
in Deo Jesu meo. » [lïab. c. 3, ^. 18.) Notre ame heureusement ramenée dans !e sein de notre Père , doit tressaillir d'allégresse , se livrer aux transports de la joie la plus innocente : « Anima autem mea exultabit in Domino : et delectabitur super salutari suo. » {Ps. 34, i'. 9.)
Eh! comment ne nous formerions-nous pas l'avenir le plus riant, le plus aimable? Dieu, cet excellent Père, si bon, si clément, si miséricordieux et si tendre, Dieu va veiller sur nous comme sur la prunelle de son œil : ti In velamento alarum luarum exultabo : adhœsit anima mea post te; me suscepit dextera tua. w {Ps. 62, v. 8. 9.) Le passé pardonné, le présent réglé sur les maximes Evangéliques, c'est avec délices que nous nous retracerons nos anciens droits aux dons de notre Dieu : « Deleclâsli me Domine in factura tuâ , et in operibus manuum tuarum exultabo. » (P^. 91, p- 6.)
Ravis de l'inconcevable révolution survenue dans nos pensées , dans nos sentiments , dans toute notre personne, nous ne pourrons l'attribuer qu'à l'abondance des miséricordes divines, et à notre vive crainte des justices éternelles : « Quàm magna multitude dulcedinistuse, Domine, quam abscondisti timentibus te. » [Ps. 30, f^ 20.) Dans le sentiment ineffable qui nous pénétrera , nous ne douterons plus de l'efficace des promesses que le
Dieu bon adresse à ses nouveaux amis : « Inebriabuntur ab uberlate domùs tuœ; et torrente voluplatis tuse potabis eos. w {P-s, 36, p. 16.) Comparant notre nouvel état à l'ancien, notre indigence apparente avec des misères réelles, notre première et vaine opulence à notre bienheureuse détresse , que nous nous trouverons riches par les grâces de notre divin Maître I « Melius est modicum juslo, super divitias peccatorum mullas. •» {Ps. 36, ^.16.) Nous nous proclamcions nous-mêmes, les plus heureux, ou mieux, les seuls heureux sur la terre. « Beata gens cujus est Dominus Deusejus. » {Ps. 32, p. 12.)
Avec la plus juste indignation contre nos coupables habitudes, n'ayant plus de liens honteux avec le monde et le péché, nous apprécierons tous les avantages inestimables et constamment attachés au service du meilleur des pères : « Elegi abjectus esse in domo Dei mei , magis quàm habitare in tabernaculis peccatorum. M (P5. 83, <^. il.) Qu'alors nous deviendrons généreux, et, comme nous nous empresserons de nous donner tout entier à un Dieu qui aura daigné se donner à nous avec tant de bonté, de clémence et d'amour : a In via mandatorum tuorum cucurri, cùm dilatâsti cor meum. » {Ps. i\s,i>. 32.) Avec quel abandon lui exposant nos besoins, nos infirmités, notre faiblesse, nous solliciterons l'appui consolateur de sa grâce ! « Redde
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mihi Isetitiam salutaris lui, et spiritu prin-
cipali confirma me. » {Ps. 50, <^.^4.)
Dans d'aussi heureux sentiments, balancerons nous alors , ô mes frères bien-aimés! à jurer au Seigneur une fidélité sans bornes! Hélas! ce serait nous donner la mort que de nous insinuer, que notre retour au meilleur des Maîtres ne serait pas couronné par la persévérance : loin de nous désoler par une telle perspective , nous ne nous pardonnerons pas le plus léger manquement aux devoirs de notre pénitence : nous ne nous épargnerons point les plus vifs reproches : «Dormitavit anima mea praetsedio. {Ps. lis, i'. 28.) Adhœsit pavimento anima mea. (P*. 118, ^.25.)Aruit tanquàm testa virtus mea.» (Ps. 21, 1^. 16.) Nous nous piquerons d'une émulation généreuse :«Currebatisbenè : quis vosimpedivit?(Ga/a/. 5, p. 7.) Converteread Dominum , et relinque peccata tua : precare ante faciem Domini , et minue offendicula. {Eccli. 17, P. 21, 22.) Expecta Dominum, viriliter âge. » Un saint zèle pénétrant jusqu'à la moelle de nos os , nous voudrons associer tous les pécheurs, tels que nous fûmes, hélas! trop long-temps, à la félicité qui fait aujourd'hui notre partage, « Converlimini et videbitis quid sit inter justum et impium , et inter servientem Deo et non servientem ei. »
Frères chéris, notre sort s'embellit, et
xlvij Pavenir découvre à nos regards de magnifiques destinées! l'image de noire éternité ne sortira plus de notre mémoire : « Cogitavi dies antiquos , et annos œlernos in mente habui. » {Ps. 76, p. 6.) La patrie soulèvera pour nous le voile qui nous dérobe ses ineffables attraits : « Domine, dilexi decorem domûs tuœ, et locum habitationisglorise tuse.» {Ps. 25, i^. 8.) Nous saluerons, bénirons, envierons , par les vœux les plus ardents , nos divins tabernacles: « Quàm dilecta tabernacuta tua , Domine virtutum. » {Ps. 83, t^. i.) Ah ! l'espoir de les posséder un jour sera si vif, que nous tomberons en défaillance par l'ardeur consumante de nos désirs. « Concupiscitet déficit anima mea in atria Domini. » {Ps. 83, P. 2.) Par quelles comparaisons touchantes, nous nous plairons à dépeindre les élans , les transports de nos cœurs embrasés : « Quemadmodùm desiderat cervus ad fontes aquarum, ità desiderat anima mea ad te Deus.(P5. 41, p. i.) Quisdabitmihi pennas sicut colombse , et volabo et requiescam. » {Ps. 57, f. 7.) Soumis aux volontés de notre adorable Maître, jamais las d'une pénitence que notre foi nous fera juger trop légère ; néanmoins, il nous sera comme impossible d'arrêter les tendres plaintes , les gémissements amoureux, les soupirs enflammés qui retraceront notre désir unique d'entrer dans la patrie : « Heu mihi ! quià incolatus meus
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prolongalusest.(P5, 119, p. 5.)Tasdetanimam meam vitse mese {Job, 10, <^. 1.) numquid non paucitasdierum meorum finielur brevi. {Job; 10, <^. 20.) Quis me liberabit de corpore mortis hujus. {ad Rom. 7, i^. 24.) Oslende mihi faciem tuam. {Exod. 33, p. 13.) Ostende mihi gloriam tuam. {Exod. 33, p. 18.) Satiabor, cùm apparuerit gloria tua. » {Ps. 16, u, 15.) Si le tableau, que ma main et mon cœur viennent d'esquisser, paraissait exagéré, j'oserais répondre : Ah ! vous n'avez donc pas conçu la plus légère idée de l'ineffable bonté du Dieu qui vousappelle.« Qui nous appelle » répliquera, sans doute à l'instant, quelqu'un de mes frères trop effrayé d'une longue carrière de funestes erreurs, de criminels désordres : « Qui nousappelle. » Mais hélas! n'a-t-il point cessé de le faire : pour moi, pourtant d'autres, le règne de son amour, de sa miséricorde n'a-t-il point vu son terme Ah!
c'en est fait, sans doute, j'ai tout perdu l Beau Paradis , mon aimable patrie , je te dois un éternel adieu! O Ciel! quel langage! et que le code sacré de nos saints Evangiles le condamne d'une manière précise et solennelle ! Eh quoi ! l'Apôtre déicide lui-même a-t-il été rejeté? Ces mots sublimes, si dignes d'être médités sans cesse par tous les pécheurs j ces mots ; Amice , ad quid venisti ? {Matih. 26 , V. 50.) ne proclament-ils pas la durée de l'empire de clémence et de miséricorde ! Ne nous
décourageons , ne nous désespérons jamais : si les annales de l'Eglise offrent, parmi les disciples de l'Agneau qui se sont égarés, d'effrayants et désolants tableaux; si la fin cruelle , par exemple , d'un Théodore de Mopsueste, la fm non moins lamentable d'un Ochin, celle d'un Bèze, peut-être, hélas ! celle d'un Baïus, doivent nous glacer d'effroi; combien , pour ces traits de la terrible justice d'un Dieu trop long-temps bravé, combien de détails de grâce et de pardon accordés par le Ciel aux coupables, et déposés au long dans les fastes de la foi ! Eh puis ! ô nos frères heureusement touchés, changés, convertis! quels rapports entre nous et ces trop fameux personnages? Hélas! nous marchâmes, j'en conviens, dans la voie large qu'ils s'étaient ouverte , sous le funeste empire de penchants corrompus, de passions déréglées : oui, nous marchâmes dans la voie de mort qu'ils ont parcourue : mais, pour finir comme eux, il faudrait persévérer comme eux , et leur affreuse constance dans le mal nous l'avons en horreur. Voyez ce Théodore, le maître de Nestorius et de tant d'autres impies distingués , qu'il avait eu le secret de séduire et de s'attacher à un point inconvenable : premier inventeur du Nestorianisme et du Pélagianisme tout ensemble , dont lui seul peut-être voyait alors la connexion dans les principes qu'ont développés
les Sociniens long-temps après lui , et qui leur faisaient référer tous nos mystères au tribunal de la raison : voyez cet homme sauvage et ruse , ou, pour employer la touche énergique de ses contemporains, ce monstre farouche et perfide , qui , du fond ténébreux de sa retraite dans la seconde Cilicie, oiile vieillard débouté termina sa carrière, corrompit de son souffle empoisonné la foi des Eglises circonvoisines, jusqu'à ce que ses affreuses productions fissent, après sa mort, le scandale et l'horreur de l'Eglise universelle. Voyez aussi ce trop célèbre Ochin , austère, éloquent, hardi î l'hypocrite vanta beaucoup à Ignace , les macérations dont il donnait l'exemple aux nouveaux frères mineurs, et le pressa fortement d'en établir de pareilles dans sa compagnie. Son habit rude, sa barbe qui lui descendait au-dessous de la poitrine, ses bras décharnés, qu'il avait soin de découvrir, un air de langueur, affecté avec beaucoup d'art pour annoncer la pénitence et l'épuisement de ses forces, sa réputation d'éloquence , telle qu' aucun homme ne prêcha jamais avec plus de concours et d'applaudissements , la préoccupation générale qui le faisait regarder comme un saint et un homme extraordinaire , tout cet appa-» reil n'en imposa pointa Ignace, qui frémit à la seule idée d'une vertu ternie par l'ostentation. Il l'avertit de se tenir en garde contre
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l'esprit d'enflure et de vanité, qu'il lui désigna figurément sous le nom de démon du midi. Les effets ne tardèrent pas à vérifier les appréhensions de l'homme de Dieu. L'orgueil est ami de l'extraordinaire et de la nouveauté , les fréquents rapports d'Ochin avec l'Espagnol JeanValdis, arrivé depuis peu d'Allemagne à Naples, lui donnèrent du goût pour le nouvel Evangile; le dépit de n'avoir point été élevé au cardinalat auquel il aspirait, ne lui permit pas de se contenir : il prêcha l'erreur avec son assurance accoutumée ; et, cité à Rome sur la rumeur publique, il aurait eu l'audace de s'y présenter, s'il n'eût rencontré en chemin le fameux hérétique Pierre Martyr qui l'en détourna. Ils se retirèrent tous deux en pays de sûrelé; Martyr en Suisse, et Ochin à Genève, avec une fille de Lucques, qu'il commença à débaucher en route , et dont il fit sa femme au terme de son voyage.
Ce misérable fit bientôt horreur à nos frères séparés eux-mêmes, qui ne purent le supporter. Il fut réduit à errer en Angleterre, en Suisse, d'où il se fit chasser pour avoir, entre autres erreurs, enseigné la polygamie. Réfugié en Pologne, il y donna dans les impiétés du Socinianismej et, s'en étant fait encore chasser , il alla mourir en Moravie , âgé de plus de quatre-vingts ans, dans la plus affreuse misère , abandonné généra-
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lement de tous les hommes, lui que les grands et les princes avaient autrefois brigué l'honneur de loger dans leurs palais. Les protestants aussi bien que les catholiques , ne parlent d'Ochin qu'en détestant sa mémoire; les annales des capucins portent qu'il mourut pénitent et martyr à Genève j mais le savant évêque d'Amélia, Graciani, qui l'avait connu et qui nous a fourni ce que nous en rapportons ici , parait malheureusement beaucoup plus croyable. A cette peinture hideuse et repoussante, mais qui n'offre plus avec nous, que dans le lointain seulement, quelques traits de ressemblance, vous ajoutez celui de Bèze mourant, délaissé du Ciel qui le proscrit : mais auparavant l'avaitil invoqué ? N'avait-il pas au contraire , constamment, volontairement fermé les yeux à la lumière? On rapporte que Deshayes, gouverneur de Monlargis, se trouvant à Genève pour les affaires du Roi, contracta une étroite familiarité avec ce ministre , au moyen de la belle humeur dont ils étaient doués l'un et l'autre. Dans une de ces conversations badines , où l'on peut tout hasarder, Deshayes lui demanda ce qui pouvait attacher un homme tel que lui à la triste réforme de Calvin , Bèze ne répondit rien ; il se leva, et faisant entrer d'un appartement voisin une jeune fille fort belle : « Voilà, lui dit-il; ce qui me convainc de la beauté de
liij ma religion. » Quelque temps après, ce malheureux lut atteint de la maladie qui mit fin à ses jours , se sentant proche de la mort , il voulut encore parler à saint François de Sales; mais la mesure des divines miséricordes parut comblée pour lui. Les Genevois, à qui toutes ces visites avaient donné de terribles ombrages, observèrent de si près Bèze et François qu'il ne leur fut plus possible de se joindre. On assure néanmoins que Bèze, avant d'expirer, se repentit de son apostasie, et se rétracta de ses erreurs; mais étant mort au pouvoir des Calvinistes, on ne voit pas, il faut l'avouer en gémissant, comment il a été possible d'acquérir des connaissances capables de persuader ce qui demanderait les plus fortes preuves. Enfin, c'est le célèbre et trop célèbre Baïus , dont les derniers moments vous laissent, frères chéris, dans une cruelle incertitude sur le retour des divines miséricordes; mais aussi quel avait été , quel fut toute sa vue ce veillard turbulent? Le seizième jour de septembre de l'année 1589, la soixante-dix-septième de son âge, et la quarantième de sa carrière académique, il alla rendre compte au souverain Juge d'un si long temps employé à introduire des nouveautés suspectes , dans l'une des écoles chrétiennes la plus pure et la plus florissante : oui , sans doute, il fut rendre raison des notes d'hérésie, et de
toutes les flétrissures les plus outrageantes imprimées, autant qu'il était en lui, aux Docteurs et aux points de Doctrine \eÉ plus conformes à l'enseignement public de l'Eglise; des injures vomies dans ses apologies perfides , contre un saint Pape qui réprouvait sa Doctrine? de son obstination à fatiguer quatre Papes de suite, par ses innovations effrayantes et ses apologies insultantes ; enfin de sept ou huit protestations où il signait et jurait tout sans rien tenir; où il se disait éternellement soumis à la bulle de Pie V, qu'il ne cessa jamais de blasphémer. La sincérité deBaïus à son dernier moment, dont il n'appartient qu'à Dieu de juger, reste donc pour les hommes dans les termes du problème. Ajoutons cependant, qu'avec le vice des anges superbes, Baïus avait plusieurs vertus humaines; la sobriété, la chasteté, assez de douceur et beaucoup d'application aux devoirs de son état. 11 avait encore des talents et du génie, quoique beaucoup moins qu'il ne pensait. On dit qu'il avait lu neuf fois tout saint Augustin. Il eût mérité plus d'éloges, si moins surchargé de cette nourriture forte, il l'eût mieux digérée.
Convenons maintenant que ces exemples de rigueur, cités de loin en loin dans l'histoire de l'Eglise, ne sont ménagés par la Providence que pour nous inspirer une
crainte salutaire, une surveillance, qui ne bannisse jamais, mais qui plutôt accompagne et fortifie la confiance filiale.
Il entretint, sans doute, en son cœur vaincu par des coups de la grâce , deux sentiments salutaires, ce Pierre Abailard, né aux extrémités de la France , près de Nantes, en Bretagne , mais parvenu à une triste célébrité dans le centre du royaume, par l'éclat et la frivolité de ses talents, par l'étrange manière dont il s'en prévalut; enfin par la présomption turbulente dont il is'efforça de couvrir tant d'ignominie et de ridicules. Nous nous garderons bien de présenter les détails romanesques et sales de ses premières années, que ne doit pas seulement rejeter une plume consacrée à l'Eglise, mais tout écrivain honnête et sensé : que nous importe le corrupteur et le ravisseur de sa propre élève, le célibataire forcé, et toujours passionné, le dialecticien même, enorgueilli des vains triomphes de son habileté sophistique , livré à sa manie pour la nouveauté et l'extraordinaire en tout genre? Il ne put attirer quelqu'attentlon que par ses erreurs, ou ses assertions inouïes en matière de foi ; et il ne doit fixer les regards que par la pénitence où l'excès de ses humiliations parut l'amener sincèrement sur la fin de sa vie. Il n'appartenait qu'aux cyniques de noire siècle de travestir ce pédant libertin en un personnage d'importance.
A la bonne heure , ajouteront encore des âmes poursuivies par un repentir trop amer, et par milles idées décourageantes : que l'on finisse comme on a vécu , comme on a toujours voulu vivre; mais que, dans le sein d'une héroïque pénitence, la dernière heure d'un solitaire soit livrée aux plus cruelles angoisses; ah! quel spectacle! en peut-il. être de plus désolant ? Contemplez cet illustre abbé réformateur de La Trappe, si recommandable par sa longue et austère pénitence. Il fut assisté dans les derniers moments, par le prélat du diocèse où son abbaye était située, et dont la relation manuscrite des circonstances de sa mort, a élé faite sous ses yeux, et peut-être par lui-même : lirez-vous sans effroi, les terribles épreuves auxquelles il est réduit : en regardant ce véritable pénitent aux derniers coups de son sacrifice, nous n'avons reconnu dans son maintien et dans ses paroles , que la crainte , la frayeur et la faiblesse d'une ame abattue , qui paraît n'avoir ni lumière, ni courage, ni confiance. Nous l'aperçûmes , en quelque sorte, dans cet état d'abandon où se trouva notre Seigneur Jésus-Christ rendant le dernier soupir sur la croix. Nous le vîmes un moment dans cedésespoir innocent, qu'on peut comparer à la descente de notre Seigneur aux enfers. Car les véritables prédestinés passent par tous les degrés de son sacrifice. Jésus-Christ
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s'effraya , sua le sang, demanda que le calice passât et s'éloignât de lui , et il se sentit dans son humanité, abandonné de Dieu son père. Nous avons reconnu tous ces divins caractères dans l'agonie du saint abbé. Parmi les troubles et les inquiétudes qui l'agitaient, M. de Séez lui répétait ce verset du psaume cinquantième : « Et, secundùm multitudinem miserationum tuarum , dele iniquitatem meam. » A quoi le saint abbé lui répondait : «Et factus sum sicut equus et mulus quibus non est intellectus. » — Et un moment après : (c Déficit virtus mea et lumen oculorum meorum. » — Ensuite regardant M. de Séez, a Tout me manque, dit-il, le néant me saisit, où sont donc les miséricordes du Seigneur ! Il m'a abandonné , » et puis, soupirant et versant des larmes (car son corps atténué et mourant n'en avait pas encore tari la source) : « Eternité effroyable, disait-il, ômort, détournez-vous de moi!
Ah! Monsieur, les montagnes me couvrent; je méjuge moi-même, que je ne voie point, Seigneur, votre face terrible ! Soutenez-moi, Monsieur, car je m'égare. » — « Allons , mon frère, lui dit M. de Séez, « Oportet haec pâli, et sic intrare in regnum Dei. » Voilà la dernière épreuve, encore un moment de combat. » Le saint abbé lui dit : « Eh! bien , souffrons , achevons donc la règle , et mourons sur la cendre. » « Eh ! bien , lui dit M. de
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Séez, souffrez-vous toujours avec constance?» « Mon corps, dit-il , ne souffre plus; mon ame est dans les ténèbres. » Le pontife l'excitant à ce moment qui décide de tout , lui dit : « Imitez , mon frère , le grand solitaire qui opposait ces mots aux frayeurs qui l'environnaient de toutes parts : « Egredere, anima mea, quid times? » Il répondit avec le peu de voix qui lui restait : « Hilarion avait conservé la blancheur de son innocence , et j'ai blanchi sous le péché. » Sentant ce dernier souffle qui finit l'action du cœur, il demanda les prières des agonisants, et comme M. de Séez prononçait ces dernières paroles, « Egredere, anima christiana, » le hoquet fatal lui fit ouvrir la bouche, et il poussa le mot de miséricorde , avec lequel nous devons croire que sou ame passa dans le sein de Dieu.
Je dois vous l'avouer, ô mes bien-aimés ! en méditant ce récit fidèle , mille fois , je me suis , au premier coup-d'œil j étonné qu'un aussi généreux solitaire , que le célèbre abbé de Rancé, qu'un vieillard, la gloire du désert, l'héroïque imitateur des Antoine, des Pacôme, et des Hilarion, ait eu une fin, en apparence, si amère et si désolante. Oui , au premier aspect, ce tableau atterre et pénètre d'effroi. Quoi , Seigneur , une si belle vie , une si glorieuse carrière de souffrances volontaires, et de mortifications inouïes, vous
permettez qu'elle se termine par des épreuves accablantes , par les plus profondes humiliations? Que faut-il donc pour apaiser votre colère , pour se procurer le cours de vos miséricordes divines ? Voilà comme ce tableau m'avait plongé dans une cruelle incertitude, Rancé , me disais-je, expire sans éprouver aucune consolation. Son agonie me laisse une impression si douloureuse ! Est-ce ainsi que meurent tous les justes? Alors, j'ai voulu lire la vie de ce fameux pénitent : j'ai vu qu'il avait été prêtre, mais prêtre mondain, prêtre ambitieux, prêtre victime de la volupté^ j'ai vu que , mille fois , il avait souillé la sainteté de son caractère; et qu'avant les beaux jours de sa pénitence, un bon chrétien eût rougi de ressembler à l'abbé de Rancé. A cette lecture, mon étonnement a disparu : je me suis dit à moimême : le solitaire mourant -est livré aux plus cruels assauts; long-temps le prince du mensonge s'est flatté de cette conquête, elle va lui échapper pour jamais ; il est naturel qu'il se livre à une rage cruelle contre ce vertueux malade.
Prêtres de Jésus-Christ, frémissons pour nous-mêmes! si nous n'avons pas scandalisé comme Rancé, peut-être avons-nous encore été plus coupables aux yeux de notre Dieu : que n'avons-nous pas à craindre pour nos derniers moments ? Rancé pousse d« longs
gémissements, de profonds soupirs, et Rancé meurt sur la cendre, consumé d'austérités; et nous, ses imitateurs dans ses désordres , l'avons-nous jamais été de sa pénitence? Voilà comme je me suis désolé dans le recueillement de mon cœur : mais encore, celte fin de Rancé n'est-elle pas belle , résignée, soumise, exemplaire? Dût le souverain Juge épuiser sur nous, à ce dernier moment , la coupe de sa colère , ne serait-ce pas pour nous assurer, après la mort, ses éternelles miséricordes? D'ailleurs, nous exaltons la pénitence de Rancé : elle est noble, elle est héroïque, sans doute ; mais en quoi surtout a-t-elle droit à nos éloges, à notre admiration? En quoi nous semble-telle lui assurer la couronne immortelle? Ah ï c'est qu'il s'immola tout entier, c'est qu'il se crucifia dans la voie de la vérité, dans la soumission la plus parfaite à l'Eglise. Eh! nous sommes aussi nous , mes frères bienaimés , dans la barque de Pierre : Eh ! n'avons-nous pas eu l'insigne bonheur de conserver le dépôt de la foi, en dépit de nos penchants corrupteurs , de nos passions criminelles? grâces infinies vous soient rendues, ô mon Dieu, pour cette inestimable faveur dont, hélas! nous rendaient trop indignes l'abus continuel de vos grâces, nos mœurs toutes profanes , notre inconcevable tiédeur à célébrer vos mystères d'à-
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mour, de clémence et de miàéricorde. Dans nos longs égarements, chers et infortunés confrères , quel affreux danger nous avons couru ? celui de perdre la foi sur les pas de ces prêtres mondains et voluptueux, que leurs désordres conduisirent à ce terrible naufrage: mais nous l'avons évité , puisque nous croyons encore. Que de rapports humiliants pour les excès du cœur, entre nous et ces fameux lévites dont Saint Bernard nous fait une peinture si vive et si naturelle : contemplons-ia pour nous confondre; et, en apprenant que nos honteux modèles ont été plus loin que nous, et qu'en eux le désordre enfanta l'erreur et l'hérésie , exaltons le Dieu bon qui nous a retenus sur le bord de l'abîme. Que l'ange de Clairvaux disait-il d'Abailard ? « C'est un homme tout ambigu , et dont la vie est une contradiction perpétuelle j au-dehors, c'est un Jean-Baptiste ; mais au-dedans , c'est un Hérode. » Que disait-il d'Arnaud de Bresse? « Plût à Dieu que sa doctrine fût aussi saine que sa vie est austère ! Il ne mange ni ne boit^ il est de ces gens que l'Apôtre nous a marqués, lesquels ont tout l'extérieur de la piété, mais qui n'en ont, ni le fond , ni les sentiments. Ses paroles coulent comme de l'huile, et en ont, ce semble , l'onction ; mais ce sont des traits empoisonnés : car ce qu'il prétend par des discours si polis et de si belle apparence de
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vertus, c'est de s'insinuer dans les esprits et de les gagner à son parti. » Que disait-il de Henri, écrivant à un homme de qualité?
« Ne vous étonnez pas qu'il vous ait surpris; c'est un serpent adroit et subtil. A la voix, il ne paraît rien en lui que d'édifiant; mais ce n'était là qu'une vaine montre, et dans l'intérieur, il n'y a point de religion. » Amis du Seigneur, pourrait-on tenir de nous cet affligeant langage, de nous qui demeurés dans le sein de l'Epouse , humblement prosternés aux pieds du vicaire de Jésus-Christ, nous écrions après saint Chrysoslôme, après saint Jérôme, après l'illustre Bossuet : « O Eglise romaine! ô Rome, centre de toutes les Eglises, je te révère, non pas pour la magnificence de tes édifices, mais pour tes superbes colonnes de la foi, les corps de Pierre et de Paul dont tu est la dépositaire : « Non propter columnas marmoreas, sed propter fidei columnas, corpora Pétri et Pauli. »
O Eglise romaine, c'est à toi que je m'attache 1 On me demande si je suis pour Mélèce, pour Vital ou Paulin; je n'ai point d'autre réponse à donner sinon : « Je ne connais point Mélèce , je ne sais qui est Vital , j'ignore entièrement quel peut être Paulin : mais celui des trois qui s'attache à l'Eglise romaine, c'est pour celui-là que je me déclare. « Melecium nescio , Vilalem
Ixiij ignoro, Paulinum non novi ; sed si quis adhœret Calliedrœ luœ, meus est. » Saint Père, votre Eglise est la véritable arche; quiconque ne s'y trouvera pas , périra par le déluge : « Tua sedes est arca Noë : quicuinquenonfueritinillâjperibitindiluvio.»
0 Eglise romaine! que ma langue s'attache à mon palais, si je dis jamais rien qui soit contraire au respect qui vous est dû. Pensons , parlons , agissons comme ces grands hommes j attachons-nous à l'Eglise romaine, qui, seule avec toutes les Eglises catholiques de l'univers , est la vraie Eglise de Jésus-Christ. Si, dans le temps, nous avons cette Eglise pour mère, et que nous obéissons à ses ordres, nous aurons Dieu pour père pendant toute l'éternité bienheureuse.
Mais, aurais-je donc en vain réclamé devant vous les miséricordes célestes? Bienaimés, osez- vous continuer à désespérer de vous-mêmes? Oh ! s'il en est ainsi, si je suis assez malheureux pour vous retrouver dans cet état funeste, vous avez donc oublié ces solennelles promesses que Jésus-Christ adresse à tous les pécheurs, et dans lesquelles il leur annonce que leur ame, fûtelle, par ses iniquités, plus rouge que Fécarlale, elle deviendra , par son repentir uni aux miséricordes de son Père céleste, plus blanche que la neige : hommes ingé-
nieux à vous désoler, et à vous décourager, vous n'avez donc pas compris la beauté , le prix de cette divine parole, qui nous dit que le jour, le moment même où le coupable pleurera son ingratitude, sans nul délai, le sein consolateur sera ouvert, les larmes seront essuyées, ou du moins converties en des larmes de joie et de reconnaissance. Oh ! mes frères , comptons sur le Seigneur, sur le Dieu de nos pères , il est si bon ! « Quàm bonus Israël Deus! » Quelqu'égarésque nous ayons pu être, il n'est ici-bas, pour nous juger , qu'un tribunal de grâce et de miséricorde. Je ne saurais trop le dire , trop le faire entendre à mes infortunés frères ; et puisse cet épancbement d'un cœur qui les porte avec tant d'amour , les fixer et les intéresser! Il n'est point ici-bas de crime irrémissible. Nouveau Judas, eussiez-vous vendu Jésus-Christ , fussiez -vous les fondateurs, les plus ardents défenseurs de l'Eglise schismatique ; eussiez-vous égalé, surpassé, s'il est possible , les sacrilèges démarches du malheureux Gobet , le même Dieu qui ne dédaigna pas , sans doute , d'ouvrir les bras à ce pécheur mourant sur l'échafaud, vous attend , et vous presse de fuir le temple du démon , d'accourir vous réfugier dans l'asile de ses miséricordes.
Mais, hélas! en vous décelant les plus secrets sentiments qui m'animent , en vous
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prolestant que ce n'est point un mouvement d'indignation , mais celui de la plus ardente charité , qui conduit et dirige ma plume, frères chéris , je vous dois un aveu pénible : en pensant à vous (et puis-je un moment vous oublier), un saisissement affreux me pénètre , glisse dans tous mes sens, et vient glacer mon ame ! Ah! qui me donne cette horreur involontaire? Désespérerais-je du retour d'un Dieu sauveur vers vous? Douterais-je de votre pardon, de sa clémence? Non, mes bien-aimés, que je suis loin d'alimenter , dans mon esprit , une opinion si peu conforme à l'esprit de ma foi! Non, je n'appréhende point que le Ciel refuse votre grâce ! Mais, la voulez-vous, la désirez-vous, la demandez-vous sincèrement? Ou plutôt (ô mon Dieu ! j'en devrais expirer de douleur), ne la rejetez-vous pas avec obstinalion? Accordez cependant à l'ami qui vous parle en se collant à vos pieds , un seul instant d'attention favorable. Au moment où, dans un réduit solitaire, je gémis si tendrement sur les prêtres relâchés qui ont éteint la ferveur dans leur ame, qui ont fait languir et mourir l'esprit de leur Sacerdoce, qui ne sont plus qu'un sel affadi, qu'une lampe sans lumière , qu'une ame sans vigueur et sans vie; quand, il faut le dire, je gémis ainsi et sur moi et sur vous, traçant ces lignes souvent interrompues par
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mes sanglots , souvent effacées par mes larmes, à ce môme moment , je me rappelle plusieurs de ceux qui marchèrent dans ces voies larges et ténébreuses , mais qui depuis ont si noblement ressuscité la belle aurore, les jours d'or de leur ministère : Ah ! que ne puis-je vous dépeindre en traits fidèles, leur situation présente.
Frères bien-aimés, j'ai recueilli leurs larmes, leurs regrets : si vous étiez témoins de leur joie , de leur calme profond au milieu des accents de la plus juste douleur; ils ont déjà repris la bonne odeur de Jésus-Christ, ils la répandent autour d'eux; et le coupable, dans son généreux repentir, aiguillonne, anime, enflamme le juste qui ne s'égara point , mais qui languissait, peutêtre, dans les voies de la vertu : il en fut un , souvent prosterné la face contre la terre devant l'autel de l'Agneau , y demeurant des temps considérables, n'ayant pas d'ailleurs, comme il le disait , d'expressions propres à rendre le bonheur que sa pénitence lui procure.
On est donc sur de devenir heureux en revenant à Dieu. Je me trompe, dira-t-on peut-être; si le Ciel absout, la terre n'absout point; et si le Dieu que j'outrageai , me pardonne , le monde qui m'a séduit, ensorcelé, jeté dans l'abîme, ce monde perfide n'oubliera jamais, pour me les reprochei*
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avec amertume, pour m^accabler de son mépris insultant , mes si longs et si honteux désordres. Eh! que nous importe la voix, le suffrage , ou le dédain du siècle , alors que nous ne l'écoutons plus, que nous fou- Ions aux pieds ses promesses, que nous réduisons, à leur juste valeur, tous ses dons? Alors, n'est-ce donc pas le moment de lui dire après le grand apôtre : « Mihi autem pro minimo est ut à vobis judicer, aut ab humanodie qui autem judicat me, Dominus est. » (1 Cor. A. p. 3, 4.)
D'ailleurs, est-il certain que la terre, malgré ses passions et ses crimes, ne nous fasse pas justice en dépit d'elle-même, quand nous sommes assez généreux pour déserter ses drapeaux? C'est un brillant, un sublime spectacle aux yeux des anges , aux yeux des hommes que le retour solennel d'un grand pécheur à la vertu; serait-ce une injustice de comparer cette démarche intrépide à la fidélité la plus héroïque? Faites, bien-aimés, contraster ces nobles images. N'offrez point en oppositions le vice dégoûtant, la vertu ravissante; mais, détournant vos regards d'un objet fait pour les souiller, fixez-les alternativement sur ces nouveaux Augustin, qui s'accusent aux yeux de l'univers , et sur ces athlètes glorieux qui n'ont cessé de combattre et de triompher au milieu de l'arène. — Dans ce parallèle, vous ne serez point
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assez hardis pour décerner la palme, ou à la foi conservée pure et sans tache, ou à la foi perdue, mais ensuite si glorieusement recouvrée : il vous suffira, par ces heureux rapprochements, de vous démontrer à vousmêmes, qu'auprès d'un Dieu de miséricorde €t d'amour, le repentir peut tout effacer; qu'auprès des hommes , il peut se comparer à l'innocence, s'en rapprocher au moins, et par ses sacrifices mériter une place auprès d'elle.
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