CHAPITRE V
Nous avons vu qu'à partir du 17 avril l'abbé Lagarde avait dû demeurer à Versailles à la disposition du gouvernement.
Cette situation se modifia le dimanche 23 avril.
La veille au soir, le journal le Cri du Peuple^ dans un article intitulé le Serment et signé « Casimir Bonis », avait violemment attaqué l'envoyé deMgr Darboy. Rappelant les «tortures » de Blanqui, l'emprisonnement de l'archevêque « accusé de haute trahison contre la RépubUque », la lettre à Thiers dont le journal « avait entre les mains l'autographe »,
et le serment prêté par M. Lagarde, il accusait celui-ci d'avoir trahi ce serment sous le prétexte d'obéir à Thiers. Il terminait ainsi : " Nous avons entre les mains toutes les pièces. Nous allons les publier. Le peuple appréciera. — Ce nous est cependant un devoir de constater que le clergé français a, dans la personne de Mgr Darboy et de son vicaire général, trahi un serment juré sur la tête de son archevêque. — Que Paris juge maintenant où est la modération, l'honneur, la justice, et sur qui devra retomber la responsabilité des événements! "
Ces injures et ces menaces calculées eurent la vertu de faire cesser subitement les hésitations du gouvernement de Versailles, d'ordinaire plus dédaigneux.
Vers midi, Jules Simon envoya chercher l'abbé Lagarde par le secrétaire
général de son ministère, M. Saint-René Taillandier; il lui dit que l'article du Cri du Peuple était de nature à compromettre le gouvernement qui l'avait retenu; que les ministres dcA'aient par conséquent décliner au plus tôt toute responsabilité dans ce qui pourrait arriver. Le président du Conseil avait jugé le moment venu de répondre à la lettre que lui avait remise l'abbé La garde de la part de l'archevêque, et comme l'envoyé avait promis de retourner à Paris, il le chargeait de porter cette réponse au prisonnier. En prononçant ces mots, Jules Simon lui présentait un pli cacheté : puis il ajouta qu'il ne pouvait que l'engager à partir sans retard. M. Vitet, vice-président de l'Assemblée, qui se trouvait aux côtés de Jules Simon, donnait son assentiment à ses paroles : le ministre des cultes le fit remarquer à l'abbé Lagarde.
Profondément surpris, dans de telles circonstances, d'une semblable communication, le vicaire général rappela qu'il avait été envoyé avec un pli ouvert, et que dès lors, il ne jugeait pas possible de se charger d'un pli fermé; venu en négociateur, il ne pouvait ni ne voulait s'en retourner en commissionnaire. Il avait d'ailleurs besoin de lire en entier l'article du CiH du peuple auquel on venait de faire allusion et qui lui paraissait en effet modifier notablement sa situation. Enfin, il lui iaWaitsayoir jusqu'à quel point était justifiée la crainte que la prolongation de son séjour à Versailles ne compromît l'archevêque et les otages; le contraire lui semblait se rapprocher davantage de la vérité, car, durant les dix mortelles journées d'attente que venait de lui imposer le gouvernement, il avait commencé diverses démarches qui n'avaient point
encore abouti, mais dont il espérait chaque jour des nouAcUes, et qui lui présentaient un caractère assez sérieux pour qu'il ne fît rien avant de savoir où elles en étaient.
Jules Simon insista sur la promesse que l'abbé Lagarde, d'après ses propres dires, avait faite de rapporter à l'archevêque la réponse de Thiers, et sur la nécessité de tenir cette promesse : « Je sais à qui et dans quelles conditions ^ ai promis, répondit l'envoyé. C'est là d'ailleurs une question qui relève avant tout de Dieu et de ma conscience, et je crois avoir une conscience honnête et droite. » Le ministre crut devoir alors interpeller M. Vitet qui l'approuva, tout en se tenant sur une certaine réserve, de façon à ne pas blesser le vicaire général. Ce dernier regretta de ne pouvoir respectueusement tomber d'accord avec un homme qui
avait la double autorité de l'âge et du caractère, mais qui ne connaissait la situation que d'une façon très incomplète.
Étonné de cette résistance et désireux de la vaincre, Jules Simon dit brusquement en tendant de nouveau le pli :
« Ainsi, monsieur l'abbé, vous refusez de porter à Mgr l'archevêque la réponse de M. le Président. — Je refuse, monsieur le ministre, de la porter dans tes conditions où elle est donnée. Je ne puis me charger d'une lettre fermée dont vous me laissez ignorer le texte et le sens même, et qui n'est sans doute guère de nature à satisfaire et à calmer les esprits. Avant tout, j'ai besoin de connaître l'article du journal qui a déterminé votre communication et le résultat des démarches dont j'ai eu l'honneur de vous parler tout à l'heure. Du reste, je me ferai un devoir de vous écrire demain matin au
plus tardle parti auquel je m'arrêterai. — Réfléchissez bien, monsieur l'abbé, reprit Jules Simon de son ton le plus doucereux, ce que je vais ajouter est dur, mais il le faut... Le ministre des cultes n'a pas sans doute précisément d'ordre à vous donner... Mais, le gouvernement, si vous ne partiez pas, serait obligé... de publier... — Oh! monsieur le ministre, interrompit l'abbé Lagarde, si je suis attaqué publiquement, je saurai me défendre publiquement... Je n'ai à rougir de rien de ce que j'ai fait. Encore une fois, j'aurai l'honneur de vous écrire demain matin au plus tard (1) . »
Pourquoi le gouvernement de Versailles n'avait-il pas renvoyé de suite le
(1) M. Simon, fils de M. Jules Simon, se trouvait alors à Versailles avec son père : il nous a affirmé que ce dernier ne doutait point de la pureté des intentions de l'abbé Lagarde.
représentant de Mgr Darboy avec une réponse ouverte, comme il l'avait fait pour le curé de Montmartre?
Pourquoi lui remettait-il une lettre fermée au moment où l'article comminatoire du Cri du Peuple rendait son retour si difficile et si dangereux? « Cette conduite, écrit l'abbé Lagarde (1), est assurément de nature à autoriser le soupçon d'une déplorable faiblesse, sinon de quelque odieuse macbination, de la part au moins du ministre dont on connaît le passé et le caractère. " Disons plus simplement que Thiers refusait sans nul doute l'échange de Blanqui (2) et qu'il ne voulait aucun intermédiaire pour informer l'archevêque d'une aussi grave nouvelle ; en face des raisons qu'il avait
(1) En marge de son Mémoire, p. 41.
(2) La lettre offerte à l'abbé Lagarde par Jules Simon n'a jamais été publiée.
d'agir ainsi, les droits de l'abbé Lagarde d'être traité en négociateur lui avaient paru négligeables . Nous verrons plus loin comment il faut juger ce que M. Emile Ollivier (1) appela « une dureté de cœur inqualifiable » .
En quittant l'hôtel de la préfecture, l'abbé Lagarde se rendit chez le nonce; Mgr Chigi, qui lui avait accordé avec empressement l'appui de sa haute influence auprès des ministres d'Angleterre et des États-Unis, lui avait annoncé depuis peu que M. Washburne avait obtenu l'autorisation de voir l'archevêque dans sa cellule. Il reçut le malheureux négociateur avec bonté et lui apprit que Mgr Darboy devait précisément voir le jour même M. Washburne;
(1) Dans l'Eglise et l'Etat au Concile du Vatican.
il recevrait sans doute un mot lui racontant l'entreAue.
A ce moment, Mlle 0... arrivait chez M. Perrot, le député de l'Oise qui avait offert l'hospitalité à l'abbé Lagarde, sur la recommandation de M. Léon Fagniez.
Elle apportait l'article du Cri du Peuple, et les nouvelles encourageantes que possédait l'abbé Amodru au sujet des négociations engagées; peut-être apportait-elle aussi une lettre de M. Capdevielle, rédacteur du Vengeur, lettre du 23 avril dont les papiers de l'abbé Lagarde renferment cet extrait: « Il faut que l'abbé L... ne bouge pas de là-bas. Je viens de prendre toutes les dispositions nécessaires pour assumer (dégager) (1) sa responsabilité, et pour que, à la fin delà crise, il n'ait rien à démêler abso-
(1) CeUe parenthèse rectificative a été ajoutée par l'abbé Lagarde.
liiment avec les insulteurs salariés . » Tous ceux qui s'intéressaient au salut des otages, — sauf les ministres dont les préoccupations semblaient être différentes,— s'accordaient donc à conseiller à l'abbé Lagarde de rester à Versailles. De là, la lettre qu'il écrivit à Jules Simon, le soir du 23 avril, à neuf heures et demie, " afin de pouvoir l'envoyer dès le lendemain matin dans le cas trop probable où le ministre, ne revenant pas sur sa communication, le laisserait dans l'impossibilité de retourner immédiatement à Paris (1). » (On voit qu'il ne s'agissait pour lui que d'un simple retard.) « Je n'ai pu encore parvenir, disait-il, à savoir le résultat des démarches dont j'ai eu l'honneur de vous parler, mais j'ai eu, depuis que je vous ai quitté, la confirma-
(l) Mémoire^ p. 43.
tion du caractère très sérieux de ces démarches, et mon devoir me parait toujours être d'attendre qu'elles aient abouti avant de répondre, autrement que je ne l'ai fait de vive voix, à la communication que A ous avez bien voulu me faire cet après-midi. J'ai eu d'ailleurs connaissance de l'article de journal auquel vous avez fait allusion et qui a déterminé votre communication, et je vais écrire à ce sujet à l'ami de Blanqui que je vous ai nommé. »
L'abbé Allain porta le lendemain cette lettre au cabinet de Jules Simon, et par là se terminèrent les négociations entre l'envoyé de Mgr Darboy et le gouvernement de Versailles.
Si Thiers avait accepté l'échange proposé, il est vraisemblable que le parti modéré de la Commune serait parvenu à sauver Mgr Darboy et les otages. C'est ce qu'affirma Henri Rochefort, le 20 sep-
tembre 1871, à l'audience du troisième conseil de guerre :
ic D. — Vous avez publié aussi un article dans lequel il est question d'échanger les otages contre Blanqui.
« R. — J'ai su qu'il avait été question de rendre les otages si on accordait la liberté à Blanqui. En appuyant cette proposition, j'agissais mû par une crainte très sérieuse. Je faisais appel à l'indulgence et à la modération de la Commune ; je ne voulais pas qu'il fût versé une seule goutte de sang. Si le gouvernement avait consenti à rendre Blanqui, la Commune aurait rendu tous les otages (1) . »
D'un autre côté, le refus de Thiers constituait un péril de mort pour l'archevêque. Les journaux de l'époque le déclarent ouvertement. Nous lisons dans le
(1) Voir plus haut l'opinion de M. Vuillaurae, p. 60.
Soir du 23 avril : « Les communeux paraissent tenir à la liberté de Blanqui plus qu'à toute autre chose. Ils feraient tout pour l'obtenir. Le vicaire général de l'archevêque est parti de Paris avec la lettre en question. . . Il y a de cela plus de huit jours... et Blanqui n'est pas mis en liberté. J'ai vu hier des partisans acharnés de la Commune qui parlaient déjà de mettre à mort Mgr Darboy... Je pense bien que dans le cas où le vicaire reviendrait, il rapporterait une réponse de M. Thiers peu conforme aux désirs des communeux : la vie de l'archevêque serait gravement compromise. »
Lt' Univers du 24 avril reproduit la note suivante du Père Ducliène : « Les chiens ne vont plus se contenter de regarder les évêques, ils les mordront; nos balles ne s'aplatiront pas sur les scapulaires; pas une voix ne s'élèvera pour nous maudire
le jour où l'on fusiUera l'archevêque Darboy.
ic II faut que M. Thiers le sache, il faut que M. Favre le marguillier ne l'ignore pas.
« Nous avons pris Darboy comme otage, et si l'on ne nous rend point Blanqui, il mourra.
" La Commune l'a promis, si elle hésitait, le peuple tiendrait le serment pour elle. Et ne l'accusez pas!
« Que la justice des tribunaux commence, disait Danton au lendemain des massacres de Septembre, et celle du peuple cessera... » Ah! j'ai bien peur pour Mgr l'archevêque de Paris.
" Gustave M AROTEAU (1). »
(1) Père Dnchêne, n" 39 (4 floréal an 79). — M. Vuillaume nous apprend, clans ses Cahiers Rouges (t. III, p. 312), que cet article est de lui.
Les « oratrices de clubs » de la Commune étaient du même avis que Maroteau. Nous lisons dans le compte rendu du quatrième conseil de guerre, présidé en octobre 1871 par le colonel de Boisdenemetz : u La charge la plus lourde qui pèse sur Mlle Evry, ou Euvrie, est le discours qu'elle aurait prononcé dans un club dont elle était vice-présidente. Elle am'ait parlé en faveur d'un échange de Blanqui avec l'archevêque de Paris et aurait déclaré que si on ne rendait pas le premier, il fallait aller jusqu'à faire fusiller Mgr Darboy (1). " — La Républicaine, c'est ainsi qu'on surnommait la citoyenne Evry dans le quartier qu'elle parcourait avec son écharpe et sa cocarde rouge, — la Républicaine était sans doute en relations avec la fameuse Vierge
(1) Utiivers du 18 octobre.
Rouge (Louise Michel) présidente de ce club de la Révolution (l) qui réclama < l'exécution d'un otage sérieux toutes les vingt- quatre heures jusqu'à la mise en liberté et l'arrivée à Paris du citoyen Blanqui, nommé membre de la Commune (2) v . Nous pourrions encore citer d'autres articles postérieurs à la Commune qui prouvent que l'opinion pubhque était faite sur ce point : « Pourquoi, — demandait le Figaro du 20 octobre 1871, — pourquoi, puisqu'on ne gardait Blanqui en prison que pour lui procurer les douceurs de la vie, comme on le verra dans la lettre de notre collaborateur, M. de Pont-Jest, ne l'at-on pas envoyé aux républicains de la Commune, qui n'ont fusillé les otages que
(1) Tenu à l'église Saint-Bernard.
(2) Vote du club du 21 floréal an 79 (18 mai). — Compte rendu du sixième conseil de guerre, audience du 16 décembre.
parce qu'on ne le leur rendait pas? »
Lorsque Jules Simon, le 5 juin, réclama de l'Assemblée un crédit de trente mille francs pour les funérailles de Mgr Darboy et des otages assassinés, « chères et déplorables victimes » , il répondit à ce terrible pourquoi en déclarant que ses collègues et lui avaient " refusé de croire à la réalisation des sauvages menaces » de la Commune. La postérité jugera-t-elle l'excuse suffisante? Dans son Histoire de ilnternationale (1), M. Villetard a publié en appendice un document qui émane du Conseil général de F i< Internationale " siégeant à Londres et où nous lisons : « La Commune avait à plusieurs reprises offert d'échanger l'archevêque et plusieurs prêtres par-dessus le marché contre
(1) Publiée en 1871.
Blanqui seul, alors entre les mains de Thiers. Thiers refusa obstinément. Il savait que Blanqui donnerait une tête à la Commune, tandis que V archevêque servirait mieux ses desseins quand il ne serait qu'un cadavre. . . Le véritable assassin de l'archevêque de Paris, c'est Thiers. " Ce jugement n'est sans doute qu'une boutade d'hommes trop passionnés pour convaincre le lecteur (I), mais il donne tout de même à réfléchir si on le rapproche de celui d'un écrivain comme M. Emile Ollivier : " La Commune offrit de l'échan-
(1) Il semble n'être que l'adaptation d'un écho du Gaulois du 19 juillet 1871 : « Dans un groupe de députés, on s'entretenait de la prochaine interpellation sur le meurtre des otages. On nommait comme assassins de l'archevêque de Paris, Raoul Rigault, Paschal Grousset et quelques autres écartâtes. — Pour moi, dit un honorable, je ne connais qu'un assassin à l'archevêque de Paris. — Et lequel? — Parbleu! Blanqui! ». — Signé : le secrétaire de la Rédaction : Emile Cardon.
ger (l'archevêque) contre Blanqui dont la mise en liberté n'eût certes rien ajouté aux forces de l'insurrection (1) . Mgr Darboy (12 avril) et M. Washburne lui-même transmirent la proposition à Versailles. Il ne s'agissait pas d'une négociation entre un gouverneur régulier et une bande de scélérats, ce qui était inadmissible :
M. Washburne aurait pris Blanqui dans sa voiture et aurait ramené l'archevêque. M. Thiers refusa avec une dureté de cœur inqualifiable; malgré tout ce que lui représentèrent Mgr Chigi et Washburne contre l'évidence, il affecta de ne redouter aucun danger pour cette tête précieuse.
Peu de jours après cette démarche, on conduisaitl'archevêqueàlaRoquette (2) . »
(1) Nous avons vu (p. 34) que, sur ce point, M. Emile Ollivier n'était pas seul de son avis.
(2) Extrait de [Église et L'État au Concile du Vatican.