CHAPITRE IV
Le lundi 17 avril arriva à Versailles une femme intelligente, courageuse et prudente, qui vit encore aujourd'hui et qui nous a prié de taire son nom.
Nous saluons respectueusement une humilité qui cache de l'héroïsme, et donne plus de poids encore à un témoignage (1) dont la précision est parfaite et la sincérité indiscutable.
iNIlle 0 . . . avait connu le vicaire général Lagarde dans une bonne œuvre. Lorsqu'elle apprit le but de sa mission, elle songea immécUatement à
(1) C'est le mémoire publié par M. l'abbé Barges.
aller mettre son dévouement à son service. Elle le rencontra le mardi matin et fut frappée des traces profondes que les souffrances endurées depuis le 4 avril avaient imprimées sur son visage. Il lui déclara qu'il était décidé à attendre le dernier mot de M. Thiers, et qu' « aussitôt la réponse reçue, bonne ou mauvaise, il repartirait pour Paris » . En attendant, son plus grand désir était de trouver un moyen sûr de communiquer avec l'archevêque. Mlle 0... s'offrit comme messagère et fut chargée de deux lettres : l'une pour Mgr Darboy auquel l'abbé Lagarde annonçait le nouA^eau et inexplicable délai imposé par Thiers, délai qui permettait d'espérer encore et serait employé par le négociateur au mieux des intérêts des prisonniers; l'autre, pour le directeur de Mazas qui était prié de dire si, oui ou non, les missives précédentes
étaient parvenues à leur destinataire.
Grâce à son ingéniosité, Mlle 0. . . surmonta toutes les difficultés et parvint jusqu'au sieur Mouton. Il lui promit de communiquer à l'archevêque la lettre de son envoyé, comme il l'avait fait pour les précédentes : " Seulement, ajoutat-il, je ne les lui ai pas remises, parce que cela n'est pas permis ; nous lui lisons ses lettres et nous les gardons ... Il lui est interdit de voir personne, ainsi que d'avoir des livres et des papiers. "
Mgr Darboy ne connaissait donc des lettres envoyées de Versailles que ce que la Commune jugeait à propos de lui faire lire... Ce n'est point le mot adressé le 19 avril à 1 abbé Lagarde, par le directeur de Mazas, qui prouve le contraire.
Nous copions ici scrupuleusement ce document dont nous possédons l'original :
66 THIEBS ET M'' DARBOY
« Paris, le 19 avril 1871.
« Citoyen, je vous dirai que les lettres adressées par vous à l'archevêque de Paris me sont toutes arrivées, c'est vous dire qu'il en a pris connaissance.
i< Je vous salue.
« Le directeur :
" C. Mouton. «
L'abbé Lagarde fut mis au courant de tout cela et reçut ce mot le 20 avril par l'intermédiaire de Mlle 0... Le même jour, Mme veuve Fournier (1), nièce de Flotte, — et non Flotte luimême, comme on semble l'avoir fait croire à l'arclievéque, — venait lui remettre un billet de ce dernier dont nous
(i) Nous en reparlerons à la fin de cette étude.
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avons l'original et qui est ainsi conçu : i< M. Flotte, inquiet du retard que paraît éprouver le retour de M. Lagarde et voulant dégager vis-à-vis de la Commune la parole qu'il lui avait donnée, part pour Versailles à l'effet de communiquer ses appréhensions au négociateur.
« Je ne puis qu'engager M. le grand vicaire à faire connaître au juste à M. Flotte l'état de la question, à s'entendre avec lui soit pour prolonger son séjour encore de vingt- quatre heures, si c'est absolument nécessaire, soit pour rentrer immédiatement à Paris, si c'est jugé plus convenable.
« Archevêque de Paris. «
« De Mazas, 19 avril 1871.
Ce billet ouvert, qui ne tenait aucun
compte des lettres antérieures de son destinataire, le livrait à Flotte.
Pour toute réponse, le négociateur remit à la nièce du blanquiste un mot au crayon, également ouvert : "M. Tliiers me retient toujours ici et je ne puis qu'attendre ses ordres comme je l'ai plusieurs fois écrit à Monseigneur. J'écrirai dès que j'aurai du nouveau. " Puis il crut rester fidèle à sa mission en faisant agir toutes les influences dont il disposait en faveur des otages.
Nous allons présenter, dans leur ensemble, les démarches qu'il inspira, dirigea ou approuva jusqu'à la semaine tragique; nous serons obligés d'en reparler plus loin (1) ; mais elles eurent dès l'origine trop d'influence sur ses déterminations, et elles constituent une expli-
(1) Chap. VII.
cation trop nécessaire de sa conduite pour que nous tardions à en donner une idée.
Dès l'avant-veille (18 avril) , de concert avec les chanoines Bourret, Allain et Louvrier, il avait adressé aux ambassadeurs d'Angleterre et des États-Unis une lettre les suppliant d'intervenir en faveur de l'archevêque, '< afin que la cause de l'humanité et de la civilisation cessât de souffrir dans sa personne '^ . Mgr Chigi, nonce apostolique, ayant appuyé cette démarche (1), MM. Lagarde, Bourret et Allain rendirent visite à lord Lvons qui se contenta de leur marquer beaucoup de sympathie. M. Washburn, au contraire, qui était resté à Paris et qui reçut les lettres du nonce et des chanoines par
(1) Voir les lettres des chanoines et du nonce dans le Correspondant du 25 mai 1878, p, 605. Voir aussi aux pièces justificatives.
l'intermédiaire de son premier secrétaire, paya très activement de sa personne. Il pouvait le faire avec d'autant plus de succès qu'il avait eu, aux Etats- Unis, des relations avec quelques chefs de la Commune, en particulier avec Gluseret, général durant la guerre de Sécession et naturalisé citoyen américain, alors ministre de la guerre de la Commune.
Nous ne referons pas ici l'historique d'une intervention généreuse que M. Washburn a racontée, et dont Maxime du Camp a pubhé les pièces dès 1881 (1). Retenons seulement que c'est l'abbé Lagarde qui en eut l'initiative, et que le succès avec lequel le ministre des Etats- Unis parvint à faire fléchir les rigueurs delà captivité de l'archevêque contribua
(l) Les Convulsions de Paris, 5* édit.. t. I", p. 365-385.
beaucoup à affermir le vicaire général dans ses pénibles déterminations.
Il avait d'ailleurs — ou croyait avoir — d'autres garanties de réussite.
Le 1 9 avril, ausortir deMazas, Mlle 0 . . . était allée rendre visite à M. l'abbé Amodru, vicaire de Notre-Dame des Victoires (1). Ce prêtre — resté seul au ser- A"ice du célèbre sanctuaire avec deux autres vicaires — lui dit qu'un jurisconsulte dévoué, M. Etienne Plou, était venu lui proposer de plaider auprès de la Commune la cause de Mgr Darboy et des otages ; il mettrait à profit ses relations aA'ec le citoyen Charles Beslay, délégué de la Commune à la Banque, vieil-
(1) Incarcère a la RoqueUe le 24 mai et condaïunë à mort, ce courageu.x prêtre échappa au massacre et devint curé d'Aubervilliers. Il a écrit une brochure intitulée : « La Roquette, journées des 24, 25, 26, 27 et 28 mai 1871 » . Paris, Lecoffre, 1887 (20^ édition).
lard d'une grande bonté qui avait envers lui certaines obligations.
L'abbé Lagarde accepta avec joie l'appui d'un auxiliaire aussi précieux et l'encouragea de son mieux. En face de Rigault et de Ferré, M. Plou fit valoir avec énergie, souvent au péril de sa liberté, les droits de l'humanité indignement foulés aux pieds ; il obtint ainsi l'autorisation de voir les otages dans leur prison et d'apporter certains adoucissements à leur captivité. Le 22 avril, il chercha à détruire les préventions de Beslay à l'égard de l'abbé Lagarde. Le 26, il parla à Beslay, à Protot et à Moisey en faveur de Mlle Darboy, visita cette dernière à Saint- Lazare et obtint le soir même sa mise en liberté.
Le 4 mai — ici, nous anticipons un peu sur les événements — il remit à l'archevêque une lettre justificative de
i'abbé Lagarde, et, aussitôt après Tentrevue, rapporta à Mlle 0... les paroles ■du prisonnier : ^Igr Darboy avait « compris les raisons " de son vicaire général, reconnu qu' " il n'avait pas limité de temps pour son retour r, et qu'il l'avait envoyé à Versailles *< non en commissionnaire, mais en négociateur <. Le 6 mai, ]M. Plou se rencontra à Saint- Denis avec l'abbé Lagarde (1) et lui affirma qu'il était beaucoup plus sage de rester à Versailles.
Malheureusement, Ferré remplaça Rigault à la direction des prisons et refusa obstinément à M. Plou l'autorisation de nouvelles visites aux otages. Le 18 mai, M. Plou tenta un dernier effort auprès de Rigault qui annula l'interdiction de Ferré, assura que les exécutions ne commence-
(1) Alors accompagne de l'abbé Schœpfer. Voir plus loin (chap, vi).
raient point par les prêtres et permit à l'avocat de présenter la semaine suivante, devant le jury d'accusation, la défense de l'archevêque.
M. Plou vit Mgr Darboy le lendemain 19 mai. Il lui demanda de s'associer M* Rousse, bâtonnier de l'Ordre des avocats (1) : l'archevêque, prétextant que c'était inutile et qu'il aiderait lui-même, à la barre, M. Plou avec lequel il s'était « parfaitement entendu ^ , y consentit avec beaucoup de difficulté (2) . — On sait
(l)Nous reparlerons plus loin de l'intervention de M. Rousse.
(2) A propos de M. Rousse, le mémoire de Mlle 0... (p. 35) renferme ce curieux passage : « M. Plou, que je vis aussitôt après son entrevue avec Monseigneur (le 19 mai), se disposait à aller chez M. Rousse pour lui demander de s'associer à sa noble cause.
« Je le revis, le lendemain; il me dit qu'il avait éprouvé une déception en ne trouvant pas M. Rousse très disposé à se produire devant la Commune pour plaider en faveur de Monseigneur; qu'heureusement
ce qu'il advint ensuite, au cours de la Semaine Sanglante.
En même temps qu'étaient tentées ces démarches, — sur lesquelles nous reviendrons, — d'autres personnes travaillaient au salut de l'archevêque et des otages, d'accord avec l'abhé Lagarde.
Un ecclésiastique polonais du clergé de Saint-Eustache, M. Lisicki, était venu trouver M. Amodru. Il était l'ami d'un colonel polonais, L. Nitmann, qui avait servi dans l'armée des Vosges et commandé un corps de " Vengeurs (1) ». Ce
il y avait là une dame qui avait uni sa demande à la sienne, qu'enfin il avait fini par obtenir l'assurance de son concours; mais que pour lui éviter tout ennui, il allait lui-même s'occuper de lui procurer le permis nécessaire afin qu'il pût voir Monseigneur le plus vite possible. »
(1) Nitmann raconte ses exploits, non sans ostentation, dans un mémoire de seize grandes pages qu'il envoya à l'abbé Lagarde en septembre 1871 et qu'il voulait publier en brochure. On y trouve de
colonel faisait montre de sentiments pieux et se disait l'ami du délégué à la guerre Gluseret et du général Dombrowski : d'après lui, ces deux chefs de la Commune n'étaient pas, au fond, hostiles à la religion ni aux prêtres, mais pour gagner leur appui effectif une certaine somme d'argent (1) serait nécessaire.
Comme ils n'avaient qu'une autorité militaire et qu'il fallait agir directement sur le gouvernement de la Commune, Nitmanu était aussi entré en relations avec Félix Pyat : le déclamateur du Vengeur, dans un moment d'embarras, s'était, paraît-il,
nombreux détails sur les négociations qui devaient amener la délivrance de Mgr Darboy ; mais ISitmann, sur lequel nous possédons d'autres documents, n'est jias un narrateur qui doive inspirer une grande confiance.
(1) On sait que d'autres personnes cherchèrent à user de la vénalité de Dombrovvski. (Cf. Georges Veysset, Un épisode de la Co?7î?)n/HC. par Mme Forbans Veysset, Bruxelles, Landsberger, 1873.)
laissé aller a avouer que si quelqu'un lui donnait tout de suite trois mille francs pour la rançon de l'archevêque, il le ferait mettre en liberté. . .
jSitmann exposa la chose à l'abbé Lisicki qui chercha aussitôt une personne assez confiante et assez généreuse pour risquer la somme; mais il n'en trouva point et lorsqu'il eut l'idée de s'adresser à l'abbé Amodru, Pyat avait à compter avec d'autres et se montrait plus difficile.
Il promit néanmoins à Nitmann de joindre ses efforts à ceux de Cluseret et de Dombrowski pour arrêter les violences dont les otages risquaient d'un jour à l'autre d'être les victimes.
L'abbé Lagarde, instruit par l'abbé Amodru, essaya à son tour de se procurer l'argent demandé, encore que le colonel eût prévenu MM. Lisieki et Amodru qu'ils risquaient leur vie en se prêtant à
78 THIERS ET M«' DaRBOY
une pareille négociation, et qu'en tout cas ils n'obtiendraient ni signature, ni reçu; des promesses verbales devraient leur suffire. La somme exigée se montait maintenant à soixante mille francs; mais elle ne serait versée qu'en cas de véritable réussite. L'abbé Lagarde stipula en outre que la Commune fournirait à Mgr Darboy et à tous les otages mis en liberté le moyen de quitter Paris. En attendant, une petite somme serait versée pour permettre à Dombrowski, à Cluseret et à Pyat de se concilier le concours d'hommes qui n'étaient accessibles qu'à cette influence. Avec un gouvernement aussi instable et anarchique que celui de la Commune, — instabilité et anarchie qui renouvelaient chaque jour les difficultés en les midtipliant, — le projet polonais était-il réalisable? Nous ne le croyons guère.
L'abbé Lagarde ne se faisait du reste pas
d'illusions, du moins au début : *< Tout en désirant comme lui (M. Lisicki) le succès de cette combinaison, — écrivait-il le 21 avril au vicaire de Notre- Dame-des-Victoires, — je n'ose l'espérer. Il y a, en tout cas, des garanties et des précautions à prendre dans l'intérêt de ceux qu'il s'agit de délivrer, et même de celui qui consent si généreusement à entamer une pareille négociation.
Aucun sacrifice ne nous coûtera si nous arrivons au résultat que, pour ma part, je cherche à obtenir depuis que je sais ici, sans ménager ni mon temps, ni ma peine ; mais, encore une fois, il faut se rappeler avec qui on traite et n'avancer qu'avec prudence. -
C'est dans ces sentiments clairvoyants que le vicaire général envoya à Paris une somme de trois mille cinq cents francs « pour être employée dans l'intérêt de
Mgr l'archevêque et des otages (1) ".
Cette somme lui fut alors prêtée par les deux personnes dévouées qui s'étaient faites ses messagères, mais il les leur fit rembourser l'année suivante sur sa propre fortune (:2) . Cela ne suffit point, hélas! pour sauver les otages, mais leur sort en fut notablement adouci durant les quatre semaines que parlementèrent les négociateurs, avec une persévérance et un courage inlassables. Les brutalités des premiers jours furent en quelque sorte suspendues, pour être reprises avec une nouvelle sauvagerie à partir du moment où Cluseret lui-même eût été emprisonné par la Commune.
La conséquence la plus importante, — et nous prions le lecteur de bien retenir ceci, car nous y voyons, quel que soit le
(1) Voir pièces justificatives.
(2) Ibid.
bien-fondé de ses espérances, la justification de la conduite que tint 1 abbé Lagarde après son entrevue avec Jules Simon, — la conséquence capitale de l'intervention polonaise fut l'état d'esprit dans lequel MM. Amodru, Lisicki et Nitmann entretinrent bientôt l'envoyé de Mgr Darboy : ils le convainquirent que son retour à Paris serait le signal de la mort des otages, et qu'en restant à Versailles il était approuvé non seulement par tous les adversaires de la Commune, mais encore par le parti modéré de cette dernière, parti qui pouvait l'emporter d'un jour à l'autre, et délivrer aussitôt les prisonniers. — Nous pouvons d'ailleurs apporter ici le témoignage singulièrement concluant de M . Maxime Yuillaume qui écrit dans ses Cahiers Rouges (1) : " La
(1) T. Il, p. 148.
Commune avait laissé le décret en souffrance, désireuse au fond que quelque incident — l'acceptation de l'échange de Blanqui... — la délivrât du cauchemar d'un massacre possible dans les prisons, d'un renouvellement de l'Abbaye et delà Force, j»
Le lumineux mémoire de Mlle 0...
(qui ne raconte que des faits qu'elle a vécus) va nous permettre d'examiner les choses de près.
Le dimanche 23 avril, dix jours après son arrivée à Versailles, l'abbé Lagarde reçut l'article du Cri du Peuple dont nous parlerons plus loin, et qui le mettait injurieusement en demeure de rentrer à Paris. Le 27, — jour où Mgr Darboy lui-même, comme nous le verrons, lui ordonnait de revenir, — il était visité par une demoiselle XXX, qui représentait, disait-elle.
quelques membres du clergé de Paris, et s'était vantée auprès de Mlle 0... de le ramener sûrement. Mlle O... s'était aussitôt rendue auprès de l'abbé Amodru : " Non, il ne faut pas que M. Lagarde revienne, s'écria M. Amodru, il ne faut pas! Il faut repartir immédiatement pour Versailles, peut-être sera-t-il encore temps de l'arrêter! Dites-lui que je le supplie de résister à toute pression, même de ses amis : c'est un affreux piège auquel eux-mêmes se trouvent pris; ils ne savent pas ce qu'ils font. Il y va de l'intérêt de tous! Je le supplie d'avoir confiance. Qu'il sacrifie momentanément son honneur : en le sacrifiant, il le sauve et il sauve les autres ! "
Les Polonais, expliqua alors M. Amodru à la messagère, l'avaient averti du péril effrayant que créerait le retour de M. Lagarde. Le colonel Nitmann, qui
recevait de Pyat et de Cluseret des confideuces relatives au clergé, avait été prévenu par eux des menées secrètes de la Commune. Cest avec préméditation qu'on avait dès le début entravé la mission de 31. Lagarde (1), espérant bien qu'elle ne réussirait pas ; le parti violent, qui voulait la mort des prêtres, attendait Je retour du négociateur pour avoir le prétexte de les exécuter. De là la pression morale exercée sur l'archevêque.
Instruit de source sûre de tous ces calculs, Nitmann avait chargé l'abbé Lisicki d'en avertir l'abbé Lagarde (2) ; ses amis
(1) Rappelons-nous la lettre publiée dans l'Affranchi.
(2) Dans une longue lettre écrite en latin que nous avons sous les yeux, l'abbé Lisicki supplia l'abbé Lagarde de rester à Versailles. Cette lettre commence ainsi : « Nuntium tunm accepi a quo comperii, te reditnm Parisios non obstantibus precibus meis paraie. Ah ! per Deum immortalem te lll
et lui estimaient que le parti violent n'était pas encore le plus fort; celui de Pyat et de Cluseret pouvait le contenir, et comme il ne désirait pas la mort des prêtres, il tenait essentiellement à ce que l'abbé Lagarde n'en donnât point le signal en revenant.
Voyant que la Commune allait être écrasée, et que leur perte était fatale, les modérés songeaient même sérieusement à entrer en composition avec Versailles; dans leur plan, figurait la conservation de l'arcbevêque qu'ils comptaient employer comme intermédiaire.
L'abbé Lagarde se rendit à ces arguments, et suivit avec un poignant intérêt des négociations qui parurent sur le point d'aboutir. Le 8 mai, en effet, M. Amodru, n'ayant pas au M. Lisicki depuis
Dne apello valedic proposito tuo, nisi mortem excellentissimi domini nostri accelerare cupias. "
deux jours, pria Mlle 0... d'aller lui demander de venir à Notre-Dame des Victoires. INllle 0. . . trouva le prêtre polonais fort affairé : il lui dit qu'il venait de recevoir deux membres de la Commune ; que dans quelques heures l'archevêque et tous les otages ecclésiastiques seraient en liberté ; qu'il s'agissait seulement de trouver la somme exigée pour que toutes les promesses pussent être remplies. Il ajouta qu'il attendait encore quelqu'un, qu'il ne pouvait donc s'absenter, et qu'il priait M. Amodru, en ce moment décisif, de venir plutôt chez lui, comme il l'en avait déjà fait prier la Acille par son ami, l'abbé Guitton.
Mlle 0... retourna en hâte à Notre- Dame des Victoires, et ^NI. Amodru, mis au courant, se rendit à Saint-Eustache.
De retour deux heures après, il déclara à la messagère qu'en présence des assu-
rances de M. Lisicki, qui paraissait vraiment certain de ce qu'il avançait, il n'y avait plus qu'à prier Dieu de faire aboutir enfin les efforts de leurs protecteurs. . .
Le lendemain, coup de théâtre qui renverse ce fragile échafaudage : Cluseret est arrêté pour être entré en relations avec les Prussiens au sujet de l'archevêque; ne pouvant décider certains membres de la Commune à permettre lélargissement des prêtres, Cluseret s'était en effet prêté à de secrètes négociations auxquelles l'abbé Lagarde n'avait pas été étranger. C'était ce dernier qui avait gagné Mme Olga de Penkratieff, fille d'un général gouverneur de Varsovie (1), à la cause des otages, et qui l'avait décidée à user en leur faveur de ses puissantes relations : nous parlerons plus loin de la lettre
(1) Et aide de camp de l'eaipcreur de Russie.
que lui écrivit à ce sujet le prince royal Charles de Prusse.
Avant d'être arrêté, Cluseret avait signé l'ordre de mise en liberté des prêtres et assuré que la journée ne se passerait point sans que ses promesses fussent exécutées (1) . — Rien de semblable ne fut à attendre de la part de Rossel, son suocesseur. Dombrowslii fut de son côté suspecté et eut jusqu'à la fin un délégué civil chargé de contrôler ses actes. Un troisième personnage favorable à la cause des prêtres, l'héroïque colonel Okolowicz, fut alors l'objet d'une tentative d'assassinat et dut être conduit — blessé — à une ambulance. Quant à Félix Pyat, à la suite de vives discussions, il donna sa démission de membre de la Commission executive et ne conserva plus dans la
(1) Accusé de trahison après la défaite d'issy, il fut enfermé à Mazas.
Commune la même influence ni la même autorité.
Malgré tout, l'abbé Lisicki affirma à Mlle 0..., au milieu de mai, qu'il fallait encore conserver quelque espoir : il restait quelques membres de la Commune initiés à la cause et qui pourraient la servir; le colonel Nitmann redoublerait d'efforts auprès d'eux, en dépit des avertissements de prudence qu'il avait reçus ; la vie des détenus serait en tous cas sauvegardée, car Cluseret avait à l'avance choisi et gagné les compagnies chargées de veiller sur Mazas.
L'abbé Lagarde avait gardé sur les tentatives des Polonais le secret le plus absolu, gage de la réussite ; elles n'en étaient pas moins parvenues à la connaissance du pubhc et les journaux publièrent des notes comme celle-ci : « On a offert leur immédiate liberté aux prêtres qui ont été
arrêtés, s'ils consentaient à la payer; car les comniuneux ont plus d'amour pour l'argent que de haine contre la religion. Suit le tarif : l'archevêque de Paris est évalué à 500000 francs; l'archevêque de Sura à 200000; M. Lagarde, premier vicaire général du diocèse, à 200000 (1) . . . » Les sommes à verser s'élevaient à un total de plus de deux milHons !
D'autres interventions, s' appuyant également sur l'idée d'une rançon, avaient été d'ailleurs proposées à l'envoyé de Mgr Darboy d'une façon presque officielle. Signalons celle de M. Emile Froment-Meurice qui lui écrivit de Bayonne, le 20 avril : " J'apprends par une source venant presque directement du sommet même du gouvernement que vous auriez apporté à Versailles une proposition con-
(1) L'extrait du journal où nous lisons cela se réfère au Daily Teleyrapli du 18 mai.
sistant dans l'échange des principaux membres du clergé parisien, otages de la Commune, contre Blanqui; que cette proposition rencontrait de l'opposition.
D'autre part, j'ai reçu depuis deux jours plusieurs lettres de personnages politiques auxquels j avais écrit au sujet de l'incarcération de M. l'abbé Deguerry; toutes expriment la sympathie la plus sincère pour la situation des prisonniers des fédérés; presque toutes allèguent la difficulté de 1 intervention du gouvernement, insinuent que l'initiative privée, que des intermédiaires officieux pourraient peutêtre tenter quelque effort. De mon côté, j'avais pensé qu'un système de rançon serait plus praticable que celui d'échanges, m'appuyant sur la certitude que, pour le cm'é de la Madeleine, ses paroissiens (ils lui sont enlièrement dévoués et affectionnés) s'empresseraient, lorsqu'ils se-
ront réunis, de rembourser au gouvernement le prix de sa rançon, si on l'avançait. " Je ne doute pas que la population catholique de Paris, et elle est nombreuse, n'en fasse autant pour Mgr Darboy. Dans cette hypothèse, la difficulté ne serait pas de trouver des intermédiaires officieux : ils se rencontreraient aisément dans le groupe des républicains modérés (relativement à la Commune) qui font, dans un but de transaction, de fréquents voyages entre Paris et Versailles. Le difficile serait de trouver une combinaison pour que le rachat des prisonniers actuels ne devînt pas un encouragement à de nouvelles arrestations; un modus pour stipuler que, la négociation faite au profit des otages existants, s'il en était pris de nouveaux, il ne serait plus procédé que par voie de représailles sur la personne des prisonniers fédérés qui sont entre les mains de
l'autorité de Versailles. Il ne m'est pas possible, si loin du théâtre des événements et dans l'ignorance des moyens d'action, de rien préciser, mais j'imagine qu'on pourrait trouver dans ce sens quelque combinaison puisqu'on a bien trouvé celle qui permet à la Banque de France de livrer au gouvernement de l'Hôtel de Ville l'argent dont il a besoin en échange de garanties données pour la sécurité de l'établissement lui-même.
« Si, dans cet ordre d'idées, vous pensiez que INI. Frémy, gouverneur du Crédit foncier, pût vous être utile, vous le trouveriez, j'en suis certain, favorablement disposé; il doit être à Versailles. Peut-être dans ces divers renseignements en trouverez-vous quelqu'un qui puisse vous servir ; si vous faisiez usage de celui qui concerne l'opposition contre l'idée d'un échange, je vous serais obligé de
vouloir bien ne pas dire de qui vous le tenez, car mon nom indiquerait le canal par lequel il m'est arrivé et il me serait fermé à l'avenir.
« J'ajouterai, en terminant, que si vous sentiez l'utilité d'avoir à Versailles auprès de vous un second, appartenant à la société civile et paraissant par là désintéressé, pour concourir à la réunion en un faisceau des amitiés et des bonnes volontés qui ne manquent ni à Monseigneur l'archevêque de Paris, ni à Monsieur le curé de la Madeleine, mes sentiments pour ce dernier me feraient un devoir de me mettre à votre disposition; trop heureux si mon humble coopération pouvait contribuer à la formation d un programme, à l'essai d'une action en faveur de nos vénérables pasteurs prisonniers.
" J'ai l'honneur de vous présenter,
Monsieur le vicaire général, mes hommages les plus respectueux,
ce Emile Froinient-^Ieurice. »
« Jeudi, 20 avril 1871.
« La Plane, Saint- Pierre -d'Iruba , Bayonne (Basses-Pyrénées).
L'abbé Lagarde répondit, le 23 avril, que, " ne voulant négliger aucun moyen » , il avait " frappé à d'autres portes " qu'à celles du gouvernement, et qu' " il ne désespérait pas encore de réussir " par la voie à laquelle M. Froment-Meurice avait pensé. — Ce dernier lui écrivit de nouveau le 25 avril en lui envoyant des lettres de recommandation pour un certain nombre d'hommes politiques, et des lettres de renseignement relatives à la déHvrance des otages : " Il serait du devoir de tout ami des vénérables prêtres prisonniers, observait-il, de centra-
liser entre vos mains tous les renseignements qui peuvent venir de divers côtés. Il suffit parfois d'un détail de peu de valeur en lui-même pour faire avorter ou réussir tout un plan (1) . »
Instruit, ou croyant l'être, des secrets désirs du parti modéré de la Commune; encouragé par des personnages qu'il pouvait considérer comme les porteparole officieux du gouvernement régulier; cheville ouvrière, inspirateur ou confident de tant de négociations et de projets salutaires, l'abbé Lagarde n'étaitil pas fondé à croire que rester à Versailles, même au détriment passager et apparent de son honneur, était pour lui le plus pénible, mais le plus impérieux des devoirs?
(1) Voir ceUe seconde lettre de M. Fioment-Meurice aux pièces justificatives.