‹ L'échange des otages: Thiers et Mgr DarboyChapitre 11 sur 25 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans la nuit du 23 au 24 avril, après avoir écrit à Jules Simon, l'abbé Lagarde écrivit selon sa promesse (1) à celui qui avait imaginé l'échange de Blanqui et n'avait certainement pas été étranger à l'article du Cri du Peuple. Cette lettre est trop importante pour que nous n'en reproduisions pas ici les passages essentiels : " Permettez-moi de vous rappeler, disait le vicaire général au citoyen Flotte, qu'en accompagnant très volontairement Mgr l'archevêque à la préfecture de

(1) Faite à la nièce de M. FloUe.

police, je ne pouvais me faire illusion et que j'acceptais ainsi d'avance toutes les conséquences de son arrestation. Croyez donc que la piété filiale, qui m'avait une première fois conduit en prison, m'aurait sans peine ramené de nouveau au poste d'honneur et de péril que j'avais choisi en toute hberté. Mais vous conviendrez, monsieur, que l'article du Cri du Peuple d'aujourd'hui dimanche et la communication qu'il m'a A^alue en m'enlevant tout le mérite de mon dévouement pour me placer sous le coup des plus cruelles imputations et des plus odieuses menaces, sont bien de natm^e à m'arrêter et me donnent au moins le droit d'exiger avant

tout qu'on me rende justice

« Hier encore, j'étais très décidé à rapporter, dès qu'elle me serait donnée, la réponse qu'on me faisait attendre depuis six jours, heureux de revenir sans bruit

partager sinon la cellule de mon archevêque, ce qui était mon espérance en quittant l'archevêché avec lui et ce qui m'a été refusé, du moins sa captivité et ses dangers.

« Mais aujourd'hui, laissez-moi vous le répéter, ce ne peut plus être qu'à la condition que l'on réparera d'abord publiquement le tort public qui m'a été fait. J'ai, d'ailleurs, les plus fortes raisons de croire que la prolongation de mon séjour ici n'aggrave en rien la situation de Mgr l'archevêque et les assertions du Cîi du Peuple à cet égard ont été d'avance contredites par un autre journal, la Montagne, que j'ai également sous les yeux.

« Sans relever maintenant davantage les accusations dont je suis l'objet, et qui, en tout cas, n'auraient pas dû atteindre mon vénérable et malheureux arche-

vêque, je tiens à protester tout de suite contre l'accusation de haute trahison qui aurait pesé sur nous. Non, il n'a été question, dans notre courte comparution à la préfecture de police, que de la religion dont nous étions les ministres, et c'est le seul crime qui nous ait été reproché. Je ne veux pas me plaindre non plus du traitement qui nous a été infligé contre toute justice et que subissent encore, avec Monseigneur, tant de prêtres et d'autres honorables citoyens. Mais vous me permettrez de croire qu'il n'est pas meilleur que celui de votre ami.

" C'est vous redire. Monsieur, combien vivement je regrette d'avoir été si mal servi par les circonstances, et combien je voudrais pouvoir encore contribuer en quelque chose à l'apaisement des esprits et aa rapprochement des cœurs. Aussi, quoi qu'il arrive, croyez que j'oublie sin-

cèrement le présent pour me souvenir du passé, et que je ne retire aucune des paroles par lesquelles je vous ai, dans ma dernière lettre, exprimé les sentiments que vous m'aviez inspirés. »

C'était clair : l'abbé Lagarde entendait qu'on désavouât d'abord publiquement les venimeuses calomnies qu'on avait lancées contre lui. Il en avait d'autant plus le droit qu'il connaissait à fond les individus auxquels il avait affaire, qu'il savait que les odieuses attaques du Cri du Peuple cachaient un piège destiné à amener l'échec des négociations officieuses dont il était l'âme.

Bien qu'il ait poussé la concifiation jusqu'à dire à Flotte qu'il conservait envers lui les mêmes « sentiments " , il craignit cependant de commettre une imprudence en lui envoyant sa lettre directement. Le lendemain matin, il

chargea donc Mlle 0... de la communiquer d'abord à MM. Amodru et Plou qui, sur les lieux, pourraient mieux juger de son opportunité.

Quelques heures après, il recevait par l'entremise du nonce, — à qui M. Washburne venait de l'envoyer en même temps que les détails de sa première entrevue avec l'archevêque, — un pli fermé (1) à son adresse et dont la suscription était de la main de l'archevêque.

Ce pli (2) était ainsi conçu : « Au reçu de la présente lettre, et en quelque état que se trouve la négociation dont il est chargé, monsieur Lagarde voudra bien reprendre immédiatement le chemin de Paris et rentrer à Mazas. On ne comprend pas ici qu'il faille dix jours à

(1) Ecrit en double ou fermé après coup puisque la Commune en conserva une copie qu'elle publia.

(2) Nous avons entre les mains l'original.

iiQ gouvernement pour savoir s'il veut accepter ou non l'échange proposé. Ce retard nous compromet gravement et peut avoir les plus fâcheux résultats.

« archevêque. « De Mazas, 23 avril (1).

L'abbé Lagarde constata de suite que Mgr Darboy, pas plus que le 19 avril, ne faisait allusion aux lettres qu'il lui avait écrites pour lui expliquer la prolongation de son séjour à Versailles. Le prisonnier semblait ignorer toujours les embarras suscités par sa lettre du 8, et la situation

(1) Dans sa brochure, B. Flotte déclare que Mgr Darboy lui remit copie de ce billet le 23 avril. Rigault lui aurait dit alors : « Ces fourbes de Versailles jouent cet imbécile de Lagarde. Il n'obtiendra rien. Vois souvent Darboy... Offre tous les otages si la chose est nécessaire. »

délicate créée par l'article du Ci^i du Peuple. Enfin, les termes de la missive trahissaient la pression exercée par la Commune, — en particulier le mot a ici » (que M. Maxime Vuillaume ne reproduisit point dans son article du Journal officiel de la Commune du 27 avril) (1) . Persuadé que si l'archevêque avait connu le véritable état des choses, il eût été le premier à ne pas hâter un retour qui, loin de lui être utile, risquait de lui être fatal; convaincu d'ailleurs qu'une lettre fermée, reçue par la voie si sûre du nonce et du ministre des États-Unis, ne pouvait être connue que de lai, le négociateur « crut en conscience que le mieux était de chercher d'abord à éclairer Monseigneur, tout disposé, s'il insistait ensuite, à le rejoindre sans retard, après

(1) Sans doute parce que ce mot ne figurait point sur la copie qui lui fut remise.

avoir toutefois expliqué publiquement sa conduite (1) » . Il chargea dans ce but Mlle 0... de retourner de suite à Paris, pour instruire M. Amodru de ce qui se passait et le prier d'aviser aux moyens d'éclairer au plus tôt l'archevêque. Tout ce qui était arrivé depuis le 13 avril, et tout ce qu'il connaissait des événements de Paris lui faisait redouter l'aboutissement d'une « odieuse machination » .

M. Plou reçut le 25 la lettre destinée à Flotte : il jugea qu'il n'y avait rien à tenter pour le moment contre les prétextes et les partis pris de la Commune ; que toute contestation ne servirait qu'à l'exciter davantage, et qu'il valait mieux, dans l'intérêt des otages, user de ménagements. Mlle O... transmit, le 26, ces réflexions à M. Lagarde, qui se résigna

(1) Mémoire, p. 47.

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à porter seul tout le poids d'une aussi dure épreuve : " Vous penserez comme moi, écrivit-il à M. Plou, que le mieux est de souffrir encore quelques jours en silence, et d'attendre pour éclairer le passé qu'il n'y ait plus de danger de passionner davantage le présent, et de compromettre par là un avenir déjà si troublé (1). »

Le silence allait devenir, hélas! plus douloureux que jamais.

Déjà la veille, la Sociale, dans un article intitulé « les paroles d'honneur (2) » , avait traité le grand vicaire de traître, de menteur et de lâche : « Les documents que nous publierons, ajoutait l'anonyme,... montreront une fois de plus quelle confiance nous devons avoir dans la parole de nos ennemis. »

(1) Lettre adressée le 26 avril à M. Etienne Plou, 6, rue Ventadour.

(2) Numéro du 25 avril, article non signé.

Les documents en question furent publiés le 27 avril, par le Journal officiel de la Commune, dans un article de Maxime Vuillaume (1), alors rédacteur du Père Diichène. L'article, intitulé : « Une Page d'Histoire », faisait l'apologie de Blanqui, et reproduisait toute une série de pièces (lettres de Mgr Darboy à Thiers et à l'abbé Lagarde, lettres de ce dernier à Flotte et à l'archevêque) qui prouvaient avec quel soin on avait surveillé la correspondance du prélat. La même réprobation englobait le grand vicaire et " toute cette bande de misérables ou d'idiots qui ont jeté la France dans l'abîme d'où l'a retirée la révolution du 18 mars "; seul, l'archevêque était déclaré innocent et de bonne foi. — C'est

(1) Blanquiste convaincu, ami de Flotte. — M. Vuillaume est devenu rédacteur à C Aurore et au Radical.

Flotte qui avait communiqué la plupart des pièces, et en particulier le mot de l'archevêque du 23 avril. (Nous savons, par le témoignage de M . Vuillaume luimême, combien il avait capté la confiance du prisonnier) (1) .

Abandonné par le gouvernement de Versailles, flétri par la presse devant l'opinion, dénoncé par son archevêque lui-même « dont on avait réussi à prendre la main pour le frapper ", l'abbé Lagarde, selon ses propres expressions, recevait i< le coup de grâce " . Et comme si ce n'était point encore assez, la personne qui lui remit, dans l'après-midi du 27, le numéro du Journal officiel lui exprima en même temps les sappHcations d'un certain nombre de ses confrères de Paris qui ne comprenaient point sa désobéis-

(1) Voir en particulier le tome II de Mes Cahiers Rouges, p. 153.

sance envers l'archevêque; Mlle XXX u ne négligea rien pour le déterminer à revenir sur-le-champ à Paris avec elle " , lui affirma que son retour désarmerait aussitôt toutes les colères ameutées contre lui, et lui donna comme preuve de son assertion que, malgré l'incident de l'échange des otages, on remarquait depuis quelques jours une diminution de violences dans la persécution religieuse. Tout à coup, comme le vicaire général ne paraissait point se rendre à ses raisons, elle se jeta à ses pieds, un crucifix à la main, l'adjurant de ne pas résister plus longtemps à ce qu'elle regardait avec ceux dont elle était l'interprète « comme son obligation la plus sacrée >- .

Scène tragique que celle où le grand vicaire de Paris, mis en face de sa conscience de prêtre et de son Dieu crucifié, allait peut-être déchaîner le massacre,

allait en tout cas engager son honneur devant ses confrères, ses amis, ses ennemis, la France entière et la postérité !

Il lui fallut alors une force d'âme peu commune pour ne point faiblir un instant dans la résolution qu'il avait prise et à laquelle il ne s'était arrêté que sur les plus graves renseignements et après les plus mûres réflexions : ^ Si j'ai la plus grande déférence pour ceux qui me rappellent avec de pareilles instances, se contenta-t-il de répondre à Mlle XXX, je crois être beaucoup mieux informé qu'eux de l'état réel des choses; je sais en particulier à quoi m'en tenir sur le temps d'arrêt qu'on me signale dans les violences de la Commune contre les églises et les prêtres ; je n'y suis même pas étranger, et c'est là une des raisons qui ne me permettent pas de rentrer en ce moment à Paris où ma présence serait

très loin d'amener les heureux résultats qu'on suppose. »

Nous connaissons les « informations »

qui permettaient à l'abbé Lagarde de parler ainsi. Elles lui furent confirmées quelques instants après par Mlle Tarot, que M. Amodru lui avait envoyée d'urgence : il devait « résister même à ses amis » lui faisait dire le vicaire de Notre- Dame des Victoires, et « sacrifier momentanément son honneur » pour sauver beaucoup dévies qu'un retour prématuré mettrait en danger.

Sacrifier son honneur, fût-ce ^< momentanément » , est pour un homme de cœur une épreuve si lamentable que rien ne peut la réparer, même le salut assuré de ceux pour lesquels on se sacrifie. — En pareil cas, le libre penseur ne verrait qu'une solution : le suicide. L'abbé Lagarde ne pouvait y songer : ;< Dès lors,

écrit Mlle 0. . . , commença pom' lui cette longue et douloureuse agonie du cœur, épreuve obscure et humiliante qui n'ôte pas la vie comme le martyre en laissant une mémoire comblée de gloire et d'honneur, mais qui n'en est peut-être pas moins dure pour la nature, ni moins agréable à Dieu. C'était le moment de l'expiation : il fallait au Seigneur des victimes de toute sorte. »

L'abbé Lagarde était ^< convaincu » qu'il devait rester à Versailles jusqu'à ce que l'archevêque « pût enfin être exactement renseigné (1) " . En agissant ainsi, il avait du moins la certitude de ne point attirer sur la tête des otages de nouvelles représailles (comme la note de l'archevêque du 23 avril le faisait craindre), puisque l'article du Journal officiel concluait

(i) Mémoire, p. 54.

qu'il était seul coupable et devait seul porter la responsabilité de sa faute (1). D'ailleurs, à partir de cette époque, les journaux communards qui avaient trahi le mot d'ordre auxquels ils obéissaient en attaquant le négociateur avec autant d'unanimité (2) que de violence, cessèrent subitement de s'occuper de lui (3), Ils ne répondirent même point à la bienveillante rectification que M . Plou,

(1) « Seul, Lagarde a manque à sa parole. Notre impartialité nous fait un devoir de dégager la responsabilité de ceux que nous croyons innocents de cette violation de la foi jurée. " (Article de M. Vuillaume, in fine.)

(2) Citons encore ici la note tendancieuse du Soir du 27 avril : « L'affaire deMgrDarboy se complique de plus en plus. Je ne sais l'accueil qui a été fait à Versailles à son vicaire général, mais il a promis de revenir et nous l'attendons encore ; s'il tardait davantage , cela pourrait être fatal à l'archevêque. » {Signé : Didier.)

(3) Ils prononcèrent encore une ou deux fois son nom, mais avec une calme indifférence.

s'inspirant de la lettre (non remise) du 23 avril à M. Flotte, fit publier le 1" mai dans le Petit Moniteur et reproduire dans quelques-uns des journaux d'ordi^e paraissant encore à Paris : relevant les assertions du Cri du Peuple et du Journal officiel, l'article de M. Plou, très modéré, établissait que " M. Lagarde devenait une victime sacrifiée, que ses sentiments étaient absolument méconnus, et qu'il ne devait pas céder à une pression morale, injuste à tous égards » ; il se terminait ainsi : « Il suffit que M. Lagarde n'obtienne pas une réponse, comme s'il disposait d'une baguette magique, pour qu'on lui impute de manquer à la foi jurée... On rend son retour impossible, et on lui reproche de ne pas revenir occuper auprès de son archevêque la place qu'il avait cru devoir prendre sans y être contraint. Nous ne

croyons pas à la culpabilité de M. Lagarde et MM. Flotte et Vuillaiime nous paraissent trop loyaux pour maintenir une opinion contraire formée trop à laKâte. » L'abbé Lagarde interpréta la nouvelle attitude de la presse rouge comme une preuve du bien-fondé de ses sentiments à l'égard du parti violent de la Commune : « Mon retour, écrit-il, qu'on avait cberché à obtenir par toutes les menaces et toutes les pressions... n'était donc qu'un misérable prétexte pour Rigault et ceux qui voulaient avec lui le massacre immédiat des prêtres; c'est pourquoi, après avoir tout mis en oeuvre pour triompher de la résistance qui ruinait leur plan, voyant qu'ils ne pouvaient désormais me faire revenir, ils n'avaient plus à s'occuper de moi (1) ! »

(1) Mémoire, p. 56.

Quant à ceux qui jugeraient malgré tout que les raisons invoquées par l'abbé Lagarde pour justifier son refus n'étaient que des prétextes destinés à masquer son défaut d'héroïsme, nous les prions de lire attentivement cette lettre décisive, adressée le 29 avril au frère du vicaire général, M. Léonce Lagarde, inspecteur principal du Chemin de fer du Nord.

« Paris, samedi, midi 30.

K Mo^'SIEUB Lagarde,

« A la hâte, je vous écris deux mots pour les expédier train 21.

« Je sors du ministère de l'intérieur.

J'ai vu MM. Lucas et Lefebvre-Roncier (1), secrétaires du délégué à l'intérieur et à la sûreté générale.

(1) Lefebvre-Roncier, avant d'être secrétaire général à la Délégation à Cinlérieur, avait commandé

" Ayez bon espoir; mais il faut qu'avant quarante-huit heures votre frère l'abbé soit rentré à Paris. Ces Messieurs et Cournet (1) affirment qu'il ne lui sera rien fait. Ils en répondent, ils le logeront.

« Je suis porteur d'une copie de lettre que votre frère devra adresser aux membres de la commission executive.

'< Ayez 'quelqu'un qui puisse partir demain matin train 20 pour Versailles où il faudra qu'il parvienne à voir votre frère.

« // le faut. Je rentrerai ce soir train 30-180; je monterai à votre bureau.

l'artillerie. Il devint juge suppléant à la cour martiale, puis sous-chef d'état-major à la guerre où il suivit Delescluze. Il n'avait que vingt-cinq à vingtsix ans.

(i) Membre de la Commune, de la Commission de sûreté générale (30 mars), de la Commission executive (4 avril), délégué à la sûreté générale (25 avril) où il remplace Rigault et où il est remplacé le 13 mai par Ferré; membre de la Commission de la guerre (16 mai).

Il est indispensable que vous me receviez à cette heure .

ic Les explications viendront demain votre frère, écrivant cette lettre, qui sera de suite insérée dans les journaux, sera libre dans trois jours. Ces Messieurs en répondent. Vous jugerez, d'ailleurs.

« Excusez le peu suivi de ma lettre : je voudrais beaucoup dire, vite et me faire comprendre.

« A demain matin, et soyez assuré de mon dévouement.

« L. Lartigues.

« Je voulais me rendre ici chez vous, je n'ai pas osé.

Il ressort de cette lettre qu'en rentrant alors à Paris l'abbé Lagarde non seulement ne risquait pas la mort, mais

encore allait au-devant d'une liberté définitive. — Tant de générosité à son égard ne confirmait que trop les craintes que lui inspirait le sort de l'archevêque; et en allant se mettre en sûreté sous le toit même des chefs de la Commune, il aurait eu nécessairement l'impression de consentir à être le complice des trames qu'il cherchait à déjouer.

Ayant promis le secret sur ces ouvertures mystérieuses, il n'en parla même pas dans le Mémoire destiné à sa famille, où il relata les événements. De là, le point d'interrogation qui se posait à plusieurs reprises lorsqu'on cherchait à expliquer tous ses actes.

Voici la lettre qu'il devait adresser aux membres de la commission executive :

« Messieurs de la Commission executive, le numéro 27 avril 1871 du Journal officiel de la Commune vient de me tom-

ber sous les yeux. Je n'accepte en aucune façon le rôle que l'on m'assigne dans l'article intitulé : Une Page d'Histoire.

« Je n'ai point refusé de rentrer à Paris, et j'ai toujours été résolu de tenir ma parole. C'est ce que je ferai dans les vingtquatre heures après la réception de cette lettre, avec le regret de n'avoir pu conduire à bien la négociation dont j'avais été chargé et celui non moins vif d'avoir vu tourner contre moi des exigences dont je ne suis point responsable. "

Le vicaire général, — d'après une note écrite au dos du précédent document, — devait se présenter au ministère de l'intérieur, place Beauvau, entre neuf heures et dix heures du matin, en laïc. Il demanderait M. Lucas ou M. Lefèbvre-Roncier de la part de MM. Bartes et Farino (1) ;

(1) Noms de convention, apparemment.

en cas d'absence, il les trouverait, 17, rue des Saints-Pères, chez Mlle Delescluze.

On s'engageait sur l'honneur à le rendre à la liberté vingt heures après.

A Versailles, l'ingénieur Timmermann, inspecteur délégué des chemins de fer du Nord, fut mis au courant de l'affaire par M. Léonce Lagarde qui lui télégraphia en style convenu le 30 avril : " Démarches les plus actives et énergiques sont reprises. Espérons toujours solution favorable. Prévenez rue Dangevillers (1). Lagarde (2) . » — Le 1" mai au matin, nouvelle dépêche « de service » : i< Sous-chef de gare Petit arrivera ce soir vers huit heures à Versailles, chargé d'une mission spé-

(1) Où demeurait le vicaire général.

(2) Cette dépêche expédiée de Lille à dix heures trente-cinq du matin passa par le bureau central du ministère de l'intérieur et porte le n" 15211. L'adresse de M. Timmermann était : « 3, impasse du Chemin-de-Fer » .

ciale. Prévenez rue Dangevillers. Bon espoir (1) . » Le quelqu'un dont parlait M. Lartigues était donc trouvé, et il y avait tout lieu de croire que les promesses faites par Cournet, Lefevbre-Roncier et Lucas se réaliseraient. 11 existait du reste un précédent rassurant : celui du curé de Montmartre, relâché aussitôt après son retour à Paris .

Avec une fermeté, une décision et une dignité qui ne trompent pas, l'abbé Lagarde écrivit à son frère, deux heures (2) après l'arrivée du - chef de gare Petit » :

« Je n'ai pas, comme ces messieurs de la Commune semblent le croire, à purger une contumace; et, encore une fois, ma grande préoccupation n'est point de me

(1) Dépêche n" 15623 partie de Lille et arrivée par Rouen au bureau versaillais du service du chemin de ter.

(2) La lettre est datée du 1" mai 1871, dix heures du soir; nous n'en avons entre les mains que des extraits.

mettre en sûreté... Ainsi que je le dis dans ma lettre à M. Flotte, il faut avant tout qu'on me rende justice et qu'on répare publiquement le tort public qu'on m'a fait. Tu conviendras que la lettre, aussi plate dans le fond que piètre dans la forme, dont on m'impose la formule, ne répare rien du tout, et qu'après son insertion, le Journal officiel de la Commune reste très libre de garder sur mon compte l'opinion si peu flatteuse qu'il a émise et propagée sur ma loyauté. Après y avoir réfléchi devant Dieu et ma conscience, je n'ai pas cru pouvoir obéir à l'ordre que mon pauvre archevêque trompé m'envoyait de la prison; et dans son intérêt, aussi bien que dans l'intérêt de l'honneur de mon caractère, de ma robe et de mon nom, j'ai prolongé ici un séjour qui est un vrai supplice. Et maintenant, je m'en irais, uniquement pour tenter d'obtenir

une libération soi-disant régulière de la Commune, me soumettre à des exigences que je ne puis m'expliquer, et je me ferais précéder d'une lettre qui ajouterait infailliblement à la déconsidération dont on a cberché à me frapper! Non possumus! »

M. Léonce Lagarde répondit le 5 mai, à son frère, dans des termes qu'il importe aussi de reproduire, car le jugement qu'un bomnie d'honneur porte dans de pareilles circonstances sur la conduite de son frère est décisif. Si l'inspecteur principal Lagarde avait trouvé que le refus du vicaire général était de nature à porter atteinte au nom qu'il portait, il aurait d'autant plus cherché à le vaincre qu'il était luimême l'un des principaux agents de la négociation :

« Mon cher ami (1) . . . , je ne puis que

(1) M. Léonce Lagarde parle en son nom et en celui de son frère Adolphe qui l'en avait prié.

te répéter que malgré la douleur que nous inspire la situation délicate que t'ont faite de cruels événements, nous sommes pleins de confiance dans ta sagesse, et que nous ne pouvons que nous incliner devant les raisons majeures qui t'ont empêché jusqu'à présent d'aller retirer la parole que tu as été contraint de donner (1) .

" Mais quel que soit le parti définitif auquel tu devras t' arrêter, je tiens à te redire, mon cher et meilleur ami, mon excellent frère, que je suis à ton entière et absolue disposition (2). (Dans le cas où tu rentrerais à Paris) je suis à peu près

(1) L'abbé Lagarde a ajouté en marge : « Il n'y a point de parole à retirer! Mais impossibilité actuelle de remplir un engagement que je n'ai jamais nié et que je suis toujours prêt à tenir dans les conditions que j'ai droit d'exiger. »

(2) Suivent des formules convenues de télégi-ammes administratifs (la télégraphie privée ne fonctionnant pas) que Timmermann devra adresser, suivant les cas, à M. L. Lagarde.

sûr de décider la personne en question (1) à partir de suite pour Versailles et à t' accompagner elle-même à Paris. — Elle persiste à affirmer que tu n'y courrais aucun danger et que trente-six heures après tu serais libre, mais après, toutefois, quelques explications données (2). — Vois, pèse et agis, cher ami, et en tout état de cause, sois bien certain que notre confiance la plus absolue, notre dévouement, notre affection la plus fraternelle et nos plus saintes prières seront toujours avec toi. » Bien d'autres témoignages d'affectueuse estime devaient, par la suite, effacer les cruels outrages stoïquement soufferts alors par l'envoyé de Mgr Darboy. Nous les produirons plus loin. En atten-

(1) Note de M. L. Lagarde : « La même qui a fait les démarches dont je t'ai rendu compte. »

(2) Ne devaient-elles pas avoir trait aux négociations polonaises?

dant, constatons que le refus de l'abbé Lagarde, qui aurait sans nul doute cédé devant le salut des otages si, au lieu d'avoir eu précisément pour raison principale de l'assurer, il avait été uniquement inspiré par le désir de l'abbé Lagarde d'obtenir d'abord les satisfactions d'honneur qu'il était « en droit d'exiger » , constatons que son refus n'eut aucune espèce d'influence sur les odieux massacres perpétrés un mois après. Son nom ne fut pas une seule fois mêlé, de loin ou de près, aux événements de la Semaine sanglante.

Tous les témoignages s'accordent au contraire à déplorer le refus de Thiers, et à reconnaître que si l'échange de Blanqui avait été consenti, l'archevêque et les otages auraient vraisemblablement été épargnés.

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