‹ L'échange des otages: Thiers et Mgr DarboyChapitre 12 sur 25 · AVANT LE MASSACRE. — SUPRÊMES DÉMARCHES · texte numérisé non relu

AVANT LE MASSACRE. — SUPRÊMES DÉMARCHES

Le 2 mai, l'envoyé de Mgr Darboy eut à subir une dernière épreuve, — la plus cruelle peut-être de toutes, — qui allait soudain modifier ses résolutions.

Vers une heure de l'après-midi, le nonce apostolique vint lui remettre une lettre ou plutôt deux lettres de l'archevêque, conçues en termes identiques. Nous en publions le texte pour la première fois.

« DeMazas, 27 avril 1871.

« Monsieur le Vicaire général (1), « En vous rendant à Versailles pour

(1) L'autre exemplaire porte : « Monsieur le Grand Vicaire. »

une mission qui, de sa nature et dans notre commune appréciation, devait durer trois ou quatre jours au plus, vous avez promis sur Ihonneur de rentrer ici (1) quel que fût le résultat de votre démarche.

« Voila quinze jours que vous êtes parti, et vous ne revenez pas.

« Vous faites savoir qu'on aous dit de rester encore, d'attendre l'issue de la négociation entamée, et qu'on ne veut pas que vous rentriez à Paris à présent.

«« Celte réponse vaut ce qu'elle vaut; mais enfin c'en est une (2). Vous aviez

(1) Variante : « A Paris. "

(2) L'abbé Lagarde écrit au sujet de ces mots : « Ce ne peut être qu'une allusion au mot au crayon

donné à la nièce de Flotte. Et ce mot du 19 avril ne fut sans doute communiqué à Monseigneur qu'après sa note du 23 qui n'en fait aucune mention, pas plus que des trois lettres que je lui avais précédemment écrites » .

promis non de l'écrire, mais de la rapporter en personne, favorable ou non.

Votre parole est faussée ; vous ne pouvez pas en disconvenir ; et comme je m'en suis porté garant, je ne peux en demeurer là.

« C'est pourquoi, si vous êtes captif et matériellement empêché, dites-le nettement; le public saura du moins à qui s'en prendre.

« Si vous ne subissez qu'une pression morale et si vous disposez de votre personne, je demande que vous rentriez à Paris sans le moindre retard. En cas de refus, je ne saurais me dispenser de réprouver publiquement votre conduite.

« Recevez, monsieur le vicaire général (1), l'assurance de mes sentiments

dévoués.

« G. Darboy,

" Archevêque de Paris, s (1) Variante : « Monsieur le Grand Vicaire, n

La date de cette lettre, — 27 avril, — est celle de l'article du Journal officiel de la Commune ! . . . Les menaces de réprobation qu'elle contenait étaient celles que laissaient déjà prévoir les notes de Mgr Darboy du 19 et du 23, publiées par le même numéro du Journal officiel. . .

Pourquoi l'archevêque en écrivit-il deux exemplaires, enfermés chacun dans une enveloppe portant, de sa propre main, l'adresse de son Aicaire général? — Était-ce afin que sa lettre lui parvînt plus sûrement? Mais non, puisque les deux exemplaires avaient été confiés à une seule voie, M. Washburne (1), et que cette voie, déjà employée, était aussi sûre que possible. — C'est qu'un des deux exemplaires n'était pas, d'abord, destiné à r abbé Lagarde ! . . .

(1) C'est lui qui remit le document au nonce.

Heureux qu'un pareil document ait échappé au confident indiscret et néfaste de l'archevêque, et saisissant avec empressement l'occasion que lui donnait ce dernier de l'éclairer, l'abbé Lagarde lui adressa la réponse suivante :

« Versailles, le 2 mai 1872.

« Monseigneur,

i< C'est seulement aujourd'hui vers une heure que me sont parvenus les deux plis que Votre Grandeur a bien voulu remettre pour moi à M. le ministre des États-Unis et qui renfermaient, en double exemplaire, la lettre qu'Elle a eu la bonté de m'écrire le 27 avril dernier.

Je m'empresse de vous répondre, Monseigneur, en vous adressant, avec l'espérance que, cette fois, ils pourront être placés sous vos yeux :

« 1° Un numéro du Moniteur qui rectifie d'une manière incomplète, mais cependant assez exacte, un article du Journal officiel de la Commune, en date du 27 avril, la date même de la lettre que je viens de recevoir.

« 2° La copie d'une lettre que j'avais écrite le 23 au soir à M. Flotte et qu'après réflexion, dans une pensée de réserve et de prudence, je n'ai ni envoyée à son destinataire, ni livrée à la publicité.

" Ces documents suffiront, j'ose l'espérer, pour faire apprécier à Votre Grandeur la situation douloureuse dans laquelle m'ont placé des circonstances qui n'ont certes pas dépendu de ma volonté; et quand je pourrai y ajouter tous les détails de mon triste séjour ici, je me persuade que vous me trouverez peutêtre plus à plaindre qu'à condamner.

« Quoi qu'il en soit, Monseigneur,

croyez que je n'ai pas cessé d'avoir pour vous les sentiments d'un fils aussi reconnaissant que soumis et dévoué. Je ne puis mieux vous le prouver qu'en sollicitant de votre cœur paternel une parole qui, devant l'opinion si précipitamment faussée par tant d'attaques injustes, me rende publiquement la confiance dont j'ai la conscience de n'avoir point démérité et qui me permette ainsi de revenir avec quelque honneur et dignité occuper auprès de vous la place que j'avais été heureux d'accepter, et que j'étais et suis toujours, dans ces conditions, disposé à reprendre au prix de tous les sacrifices. »

On voit qu'à la date du 2 mai, le grand vicaire, malgré tout ce qu'il savait ou redoutait, promettait de quitter Versailles, dès qu'un mot de l'archevêque, lui « rendant publiquement sa confiance y ,

lui permettrait de paraître à Paris avec quelque honneur et dignité » . 11 ne songeait même plus à obtenir une semblable satisfaction de Flotte ni des gens de la Commune.

Ce n'était point là que de vaines promesses. Mlle 0... étant en effet arrivée à Versailles le 2 mai, et ayant donné au négociateur les nouvelles les plus rassurantes, — délivrance de Mlle Darboy obtenue en grande partie parles Polonais, permission accordée à M. Plou de visiter l'archevêque hbrement et sans témoins, — il n'en marqua pas moins sa résolution, désormais irrévocable, « de ne plus différer son retour dans le cas où Mgr l'archevêque, instruit enfin de la vérité, persisterait dans son désir de le voir rentrer et consentirait à lui écrire quelques hgnes dans le sens qu'il s'était permis de lui indiquer » . Il n'oubliait point les avis si graves trans-

mis par M. Amodrii et il ne se dissimulait point les conséquences possibles de son retour, mais " à la grâce de Dieu à qui il obéissait enaccomplissantson devoir (1) » ! Mlle 0. . . reprit donc, le 3 mai, le chemin de Notre-Dame des Victoires, avec la lettre pour l'archevêque et un billet pour M. Amodru : l'abbé Lagarde priait son confrère de faire parvenir le pli « en mains propres ", après en avoir pris connaissance et l'avoir copié. Il faudrait le communiquer à M. Chanterel, de l'Univers, dans le cas où Mgr Darboy, « cédant aux obsessions et pressions qui l'entourent ", pubherait sa lettre du 27. « Si Monseigneur, ajoutait le vicaire général, répond dans le sens que je lui demande, ie n'hésiterai certainement pas à revenir partager ses dangers (2) . »

(1) Mémoire de l'abbé Lagarde, p. 63.

(2) Il envisageait une autre hypothèse qui prouvait

M. Amodiii, se conformant aux volontés du vicaire général, remit le pli à M. Plou qui avait déjà vu deux fois MgrDarboy . Celui-ci reçut par cette voie, le soir du jeudi 4 mai, la réponse attendue.

Le lendemain, de troublantes missives vinrent de nouveau battre en brèche les résolutions de l'abbé Lagarde. Se plaçant à des points de vue diamétralement opposés, elles arrivaient à la même conclusion.

La première, signée E. Puyol (l), expose avec des détails fort intéressants ce que les gens bien informés pensaient alors de la Commune :

sa confiance dans le succès de ses secrètes négociations : « Si Monseigneur était mis en liberté avant qu'il ait rien publié, vous lui feriez le plus tôt possible parvenir mon pli. »

(l) Futur recteur de Saint-Louis des Français, à Rome.

« 3 mai 1871 (1).

« Je m'empresse de vous faire savoir, monsieur l'Archidiacre, que la situation paraît se tendre de plus en plus. On disait ces jours derniers que nos prisonniers étaient mieux traités (2) et qu'on pouvait entrevoir le moment où ils seraient rendus à la liberté (3). Si de telles espé-

(1) Lettre reçue le 5 par l'abbé Lagarde comme l'indique le timbre de la poste.

(2) Gela confirme ce que nous avons dit plus haut.

(3) L'abbé Lagarde lui-même écrivit le 4 mai à M. Amodru : " Les journaux continuent de parler d'une prochaine délivrance. »

L'Univers du 1" mai 1871 renfermait la note suivante : « D'après une dépêche de Berlin, en date du 27 avril, Mgr l'archevêque de Gnesen, qui en a été prié par Mgr l'archevêque de Westminster, aurait demandé à M. de Bismarck d'insister auprès de la Commune pour la déhvrance de Mgr Darboy, dont la vie paraît menacée. M. de Bismarck ayant télégraphié à ce sujet à M de Fabrice, celui-ci

rances ont pu être légitimes, elles ne le sont plus. Une démarche que l'un de mes amis a tenté hier à ma solhcitation me permet de vous transmettre des renseignements précis. Dès qu'il a été question auprès de citoyen Cournet, délégué à la Sûreté générale, de Mgr l'archevêque, et des moyens de le voir, il y a eu explosion de mécontentement et de colère. L'expUcation n'a pas tardé à venir. Dans la séance où a été décidée la création d'un Comité de Salut pubHc, on a pris, paraîtil, des mesures énergiques.

i( On trouve la révolution trop débonnaire et on s'aperçoit qu'à l'extérieur on ne tient aucun compte de son attitude réservée. On continue, disent les frères et

aurait signifié à la Commune que si elle exécutait contre Mgr Darboy les menaces dont les journaux étaient remplis, la Prusse interviendrait immédiatement au nom de l'Europe pour punir cet attentat. "

amis, à agir avec barbarie contre les prisonniers fédérés. Il est temps que cela finisse et on ne tardera pas à user de représailles. Mon ami est revenu chez lui avec l'impression que l'on était sur le point de se livrer à des actes de rigueur contre les malheureux prisonniers et qu'il était impossible pour le moment d'exercer une action quelconque en leur faveur. J'avais eu l'honneur de vous prévenir contre certaines espérances d'évasion que l'on a conçues un peu à la légère. Aujourd'hui, après l'évasion du colonel Lisbonne dont la fuite a excité une grande émotion, en présence des dispositions actuelles si peu portées aux transactions, il me semble permis de croire que Dieu seul peut intervenir avec succès.

" L'influence diplomatique est nulle et fait plus de mal que de bien.

« A l'heure présente, je n'hésite pas à TOUS dh'e, monsieur l'Archidiacre, qu'il ne faut pas songer à rentrera Paris. Votre présence ne modifiera pas les dispositions de ces hommes, ni en bien, ni en mal. Ils ne seront ni plus sévères ni plus bienveillants pour notre archevêque et les autres détenus. Leurs pensées sont dirigées par des impressions d'une nature échappant à toute influence sensée. Il s'agit pour eux de terrifier leurs adversaires et d'exercer des actes de vengeance. Ils ne raisonnent plus : ils s'abandonnent à leurs instincts. A mon sens, je ne crois pas que votre venue puisse modifier leurs sentiments et leur conduite. Au surplus, les événements marchent avec une telle rapidité que les hommes qui dirigent les affaires ne sont plus ceux qui se sont préoccupés de votre mission et qu'aujourd'hui on n'a pas l'esprit à ]se livrer

avec vous à des interprétations plus ou moins sévères. »

La seconde lettre, datée du 5 mai, était de M. Amodru. En voici les passages essentiels :

u il y a eu une très grande utilité et même nécessité de retarder votre retour (1).

« A présent, les difficultés sont levées (2). J'ai pu écrire avant-hier à Sa Grandeur : " Permettez-moi, Monseigneur, de vous dire un mot relativement à un retour très désiré. La Providence a voulu ce retard dans l'intérêt de tous. L'honneur restera sauf. »

« Vous pouvez sans' crainte. Monsieur et bien cher archidiacre, vous en rapporter à ce que vous dira M. Plou qui a

(1) C'est M. Amodru qui souligne ainsi.

(2) L'abbe' Lagarde a écrit en marge : « Elles ne sont pas levées du tout. »

déjà rendu de très grands services avec une prudence des plus rares.

" Si vous entrez à Paris aujourd'tiui même, j'irai immédiatement vous voir. »

Des nouvelles aussi contradictoires n'étaient certes pas de nature à influencer beaucoup la conduite de l'abbé Lagarde. Il n'en fut point de même de la conversation qu'il eut à Saint-Denis, le samedi 6 mai, avec M. Plou (1) .

L'avocat lui raconta en détail son entrevue de l'avant- veille, à Mazas :

Mgr Darboy avait paru « très étonné »

de ce que contenait la lettre de son envoyé, et de tout ce que lui apprit M. Plou. Il ignorait l'article du Cr? du Peuple et les attaques des autres journaux de la Commune ; il convenait que la

(1) Nous avons dit que l'abbé Schœpfer (futur évéqiie de Tarbes) accompagnait a Saint-Denis l'abbé Lagiarde.

position de son envoyé, déjà si difficile, avait été rendue bien compliquée par la publication imprévue de billets qu'il avait écrits sans connaître toute la violence de ces attaques. Il avouait qu'il n'avait pas fixé le jour du retour de l'abbé Lagarde, parti non en commissionnaire, mais en négociateur. Une se refusait pas, mais >' il hésitait cependant " à lui écrire le mot demandé ; pour le moment, il consentait seulement à l'insertion d'une note anonyme dans les journaux.

L'abbé Lagarde pensa à bon droit la cause gagnée.

Il se déclara donc prêt à reprendre le chemin de Paris si Mgr Darboy jugeait son retour nécessaire et voulait bien reconnaître, par quelque parole bienveillante, qu'il n'avait été guidé dans ses actes que par l'espoir de sauver son archevêque. — Il demanda à M. Plou

d'aller en entretenir Mgr Darboy (1).

INIalheureusement, ces pourparlers furent brisés au moment même où ils allaient sans doute aboutir.

Lorsque M. Pion, dès le lendemain, se présenta à Mazas, il ne put y pénétrer. M. Puyol avait dit Arai : le parti violent de la Commune l'emportait de plus en plus. Le Comité de Salut public, établi le 30 avril, jour de la révocation de Cluseret, s'adjoignit le 9 mai Ferdinand Gambon, " l'homme à la vache », le garçon pharmacien Eudes et le robespierriste Delescluze (2), celui qui, le

(1) Mlle 0..., qui vit M. Plou« aussitôt après son entrevue » avec l'archevêque, rapporte ainsi les impressions du jurisconsulte :

u M, Plou m'ajouta que, d'après l'ensemble de toutes ces choses, il ne conseilla pas à \I, Lagarde de revenir. » {Mémoire, p. 32.)

(2) Ils remplacèrent Léo Meillet, Félix Pyat et Ch. Ge'rardin.

22 mai, devait emphatiquement sonner l'heure de la « guerre révolutionnaire » et demander place pour " les combattants auxbrasnus (1) » . Raoul Rigault, cethébertiste forcené qui eût volontiers, comme ses « grands « ancêtres de 1793, " étranglé le dernier des prêtres avec les boyaux du dernier des rois (2) » , Raoul Rigault, devenu procureur général de la Commune, tenait à mener rondement le procès des otages; à partir du 14 mai, il fat activement se-

(1) Proclamation du Journal officiel de la Commune.

(2) M. Lamazon, futur evêque de Limoges, dans son ouvrage la Place Vendôme et la Roquette, rapporte la réponse de Rigault au docteur Demarquay, qui lui demandait la liberté de l'archevêque : « Impossible, citoyen docteur, le critérium de notre

révolution, c'est la mort aux prêtres. » M. Demarquay insistant, Rigault répliqua avec une froide ironie : « Assez! Assez! Bien que je vous connaisse comme un parfait médecin, si vous continuez à vous intéresser à ces canailles, je vous fais... fusiller!

condé par son émule Théophile Ferré qui remplaça Cournet à la sûreté générale, — Cournet jugé trop modéré, encore qu'il eût remis au secret les malheureux prisonniers et les eût privés de tous les adoucissements qu'on avait réussi à leur ménager.

A Mazas, le sieur Mouton avait d'ailleurs eu comme successeur Maurice Garreau, jeune ouvrier serrurier qui connaissait les prisons pour y avoir jadis séjourné un peu malgré lui pendant quatre ans, et se montrait tout à fait digne de servir d'instrument aux sinistres individus qui triomphaient.

M. Plou essaya néanmoins de surmonter les plus redoutables obstacles.

Dans une lettre à l'abbé Lagarde du 16 mai, il donne sur ses démarches les curieux détails suivants (1) :

(1) En tête de la lettre est grave l'en-tête : « Etienne Plou, rue Ventadour, 6. »

« Monsieur le Vicaire Géïnéral,

« J'ai en l'honneur de vous promettre de temps en temps des nouvelles de Paris et je commence cette correspondance qui aura lieu au courant de la plume et pour laquelle je sollicite d'abord votre indulgence.

« Depuis le dimanche 7, je ne visite plus Mgr l'archevêque ni les autres ecclésiastiques détenus en ce moment. Tous les permis ont été supprimés parla Commune et malgré toute mon insistance, le citoyen Ferré, membre de la Commune exclusivement chargé des permis, a re fusé de renouveler ceux dont j'étais porteur,

« M. Rousse, bâtonnier de l'ordre des avocats, qui était appelé par plusieurs détenus, n'a pas été plus heureux que moi; et cependant il paraissait ven-

no THIERS ET M»' DARBOY

dredi 12 un article intitulé : " Les prisons de la Commune ", que l'auteur semblait bien avoir visitées en raison de l'exactitude de certains points de son récit.

« Malgré que des initiales seulement se trouvaient au bas de l'article, j'ai découvert l'auteur et je suis allé le prier de me dire par quel talisman les portes des prisons fermées avec tant de rigueur avaient laissé un passage ouvert pour lui.

" C'est par des relations, nouées au café, qu'une semblable faveur a été obtenue. On refuse aux détenus les visites de la famille et du conseil juridique, on l'accorde entre deux petits verres à un inconnu.

" Ma volonté étant de prouver au clergé que mon dévouement est réel, je me suis adressé comme vous le savez à M. Wasbburn dont le secrétaire, M. Kean, est venu me voir deux fois. Je crois ob-

tenir par lui de nouveaux permis, et si je puis encore conférer avec Monseigneur, je toucherai quelques mots de vos suppositions qui me paraissent très fondées.

« Les démarches que j'ai tentées pendant toute la semaine dernière, dans l'intérêt de nos chers détenus, ont motivé des rapports avec un publiciste très connu, M. Henri Gernuscki. Ce dernier, par amitié pour M. Chaudey, s'est occupé depuis vous, monsieur le Vicaire Général, de l'échange du citoyen Blanqui contre un certain nombre de prisonniers de Mazas parmi lesquels Monseigneur, M. Bonjean, M. Chaudey, etc..

« M. Cernuscki s'est entretenu à cet égard avec M. Tliiers; et la négociation paraissait avoir des chances de succès si elle était appuyée par le clergé de Paris et les notabilités du monde religieux qui s'y trouvaient encore.

nS THIERS ET U«' DARBOY

« A mon grand étonnement, M. Cernuscki m'a donné l'assurance que des démarches faites auprès de divers ecclésiastiques importants étaient restées sans résultat, que toute intervention avait été refusée et que dès lors la négociation avait dû être abandonnée.

« Toutefois, pour sauvegarder autant que possible les otages de la Commune, M. Thiers a indiqué où se trouve le citoyen Blanqui et a permis à sa famille de communiquer avec lui. »

Le chef du pouvoir exécutif se serait donc montré disposé à accorder à M. Gernuscki ce qu'il avait d'abord refusé à l'envoyé de Mgr Darboy : ne serait-ce pas la preuve qu'en lui-même l'écbange n'était pas impossible, même aux yeux de Thiers?

Quant au singulier résultat des " dé-

marches faites auprès de divers ecclésiastiques importants », il est à rapprocher de la mission dont Mlle XXX s'était acquittée auprès de l'abbé Lagarde, le 27 avril. . .

Ayant échoué par les voies indirectes, l'intrépide M. Plou résolut de s'adresser à Rigault lui-même qui, en sa quahté de procureur de la Commune, devait exercer près le « jury d'accusation » les fonctions de ministère pubHc; s'emparant habilement de cette circonstance, il essaya de faire comprendre au procureur que, puisqu'il s'agissait d'un procès, les accusés devaient avoir des avocats, et pouvoir de suite communiquer librement avec eux pour préparer leur défense.

Rigault refusa d'abord ; puis, flatté sans doute de ce qu'un honorable jurisconsulte comme M* Plou fit appel à son esprit de justice, et sûr que cette concession n'au-

rait aucune influence sur l'arrêt fatal d'un jury qui n'était qu'un jury d'exécution, il finit par délivrer le permis réclamé et promit même de ne point faire commencer les procès par les prêtres.

On était au 18 mai. M. Plou revit l'archevêque et le décida à charger également M* Rousse de sa défense. L'éminent bâtonnier, — ayant obtenu à son tour, grâce à l'intervention de son confrère, un permis de communiquer, — pénétra le lendemain dans la cellule de Mgr Darboy : " Il était couché tout habillé, raconta-t-il plus tard, les moustaches et la barbe longues, coiffé d'un bonnet noir, vêtu d'une soutanelle usée, ... les traits altérés, le teint très pâle. . . Je suis malade, dit-il, très malade... Je suis hors d'état d'aller devant leur tribunal. Si l'on veut me fusiller, qu'on me fusille ici... L'archevêque me parla ensuite des visites

qu'il avait reçues de M. Washburn, le ministre de États-Unis, et des négociations engagées pour obtenir un échange de prisonniers entre le gouvernement et la Commune . Je lui rappelai alors l'allusion que Raoul Rigault avait faite à de nouvelles négociations (1) . Il me dit qu'il en avait connaissance et que M. Washburn y apportait un grand zèle... »

Nous ne savons si Mgr Darboy parla alors à M^ Rousse de son grand vicaire, ni en quels termes ; il en entretint en tous cas M* Plou — qui retourna à Mazas le samedi 20 et le dimanche 21, — ou du moins il prononça le nom de l'abbé Lagarde, " mais en passant et sans revenir ni sur sa lettre, ni sur la réponse » de

(1) Il s'agit de la dernière lettre à Thiers dont nous allons parler et sans doute aussi des dernières démarches de M. Flotte.

son envoyé (1) . — Il avait manifesté plus clairement ses sentiments dans une lettre envoyée à Thiers la veille du dernier entretien.

Cette lettre — transmise par l'intermédiaire de M. Washburn et du nonce apostolique — était une sorte de mémorandum destiné à rappeler la négociation dont l'abbé Lagarde avait été chargé et la nécessité d'une solution favorable.

Elle débutait par une claire allusion aux missives du grand A^caire, ce qui indiquait que l'archevêque approuvait leurs expUcations. Après avoir nommé d'ailleurs son envoyé sans le moindre blâme, Mgr Darboy reproduisait les termes mêmes de ses premières lettres en disant que malgré la prolongation de son séjour à Versailles, " il pensait que toute espérance

(1) Voir aux pièces justificatives (n" 8) une lettre concernant les démarches de M. Plou.

de réussir n'était pas perdue " . Il reprenait ensuite les raisons que l'abbé Lagarde avait fait valoir en son nom , comme pour ratifier la façon dont il avait rempli sa mission, en négociateur et non en commissionnaire. Il déclarait que par suite des difficultés opposées à la proposition d'échange, sa vie se trouvait menacée et compromise, témoignant ainsi explicitement qu'il voyait bien maintenant le danger là où son vicaire général le lui avait toujours signalé, et où il n'était que trop réel; qu'il ne le voyait plus par conséquent dans la prolongation du séjour de son envoyé à Versailles, comme on le lui avait si malheureusement persuadé d'abord (1) .

(1) Il importe que nous reproduisions les passages suivants de l'ouvrage de M. l'abbé Amodru. {La Roquette, 20= édit., Lecoffre, 1887, p. 4.)

« Nous ignorions tout ce qui se passait au dehors : la faveur accordée ce jour-là même (24 mai) à tous

Il nous semble que l'abbé Lagarde ne s'est pas fait d'illusion lorsqu'il tira

les prêtres de se promener ensemble de 2 à 4 heures fut considérée comme de bon augure. C'était une erreur.

« Mqt Darboy fut si bien trompé par cette apparence d'adoucissement qu'il me pressait de questions et voulait continer avec moi la conversation.

« Il me demandait ce que faisait M. Lagarde. Je lui répondis que M. Lagarde avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir l'élargissement de Sa Grandeur et la délivrance de tous les prêtres, que j'étais parfaitement au courant de toutes ses démarches et de tout son dévouement, que j'espérais avoir l'honneur d'en conférer une autre fois avec Monseigneur, mais que ce n'était pas possible dans le moment actuel. Je lui montrai parun coup d'œil rapide un de ceux qui nous suivaient et nous écoutaient, et je lui dis en latin : Monseigneur, il y a ici des yeux et des oreilles. » Mgr Darboy n'insista plus; mais ayant vu après cela Mgr Surat et M. l'abbé Bayle, archidiacre de Saint-Denis, il leur dit : « L'abbé Amodru sait bien des choses (ju'il n'a pu me dire aujourd'hui. »

L'abbé Amodru ajoute à l'appendice du 30 octobre 1888, p. 7 :

a II y a même quelques otages qui furent très peu

AVANT LE MASSACRE i:9

de cette lettre la conclusion suivante : « C'était, au dernier moment, et de la main même avec laquelle on était parvenu à m'infliger la plus cruelle blessure pour un cœur de fils, toute une justification de la conduite que les circonstances m'avaient imposée (1). "

Pour lui permettre de retourner enfin

ail courant de ce qui s'était passe' et qui ont dû subir l'influence de ces récits irréfléchis, intéressés ou malveillants.

« Je remercie Dieu de ce qu il m'a permis d'avoir dans la prison un entretien suprême d'une demiheure avec Mgr Darboy. C'était environ quatre heures avant sa mort, dont il n'avait pas plus que moi le pressentiment. Dans cet entretien, j'ai pu me convaincre que ni Mgr Darboy, ni Mgr Surat, ni M. Bayle, ni M. Petit ne savaient bien ce qui s'était passé au sujet du message.

« Comuient les autres auraient-ils pu le savoir? Il m'est permis de dire, à l'honneur du clergé de Paris et de la religion, que les actes de M. l'abbé Lagarde, dont je fus témoin constamment, sont tous honorables et dignes de notre reconnaissance. »

(1) Mémoire., p. 72.

à Paris comme il l'avait promis, et pour assurer le plein succès de sa mission, il ne fallait plus que deux choses :

Il fallait d'abord que Thiers consentît à se relâcher de son intransigeance, comme il avait paru le faire lors des démarches de M. Cernuscki. Or, il ne répondit même pas à la lettre de l'archevêque ! — Il ne répondit pas non plus à celle que lui apporta le lendemain M. Flotte. L'ami de Blanqui avait eu cependant la précaution de prier l'abbé Barrier de le conduire à la préfecture, ce que le vicaire général de Versailles accepta volontiers lorsqu'il eut appris qu'il s'agissait de porter une lettre de l'archevêque au chef du pouvoir exécutif (1).

Il fallait en second heu que le départ

(l) c'est l'abbé Barrier lui-même qui raconta l'incident à l'abbé Lagarde [Mémoire^ p. 71).

du grand vicaire fût matériellement possible. Or, le dimanche 21, le jour de la dernière visite de M. Plou à Mazas et la veille du jour où doit commencer le procès des otages, les troupes versaillaises entrent dans Paris. La Commune sentant bien qu'elle touche au terme de sa funeste domination et qu'il est inutile de couvrir ses sinistres projets de quelques semblants de formes judiciaires, ordonne, le 22 mai, le transfert des prisonniers à la Roquette. Il n'est même plus possible d'obtenir des renseignements précis sur leur sort qui, d'heure en heure, devient plus tragique. M. Amodru est arrêté à son tour.

Au miheu des angoisses de la semaine sanglante, l'abbé La garde " aima à croire encore à la possibihté d'une déUvrance par ceux qui lui avaient promis de protéger et de défendre jusqu'à la fin la vie

de Mgr l'archevêque. » Il fit mieux que d'y « croire » , il y travailla avec l'énergie du désespoir.

A Versailles, il était eutré en relations avec Mlle Olga de Penkratieff, fille d'un général gouverneur de Varsovie, aide de camp général de l'Empereur de Russie (1) . Cette personne mit à son service ses relations princières pour essayer de sauver Mgr Darboy.

Elle écrivit le 1" mai au frère de l'empereur d'Allemagne, le prince Charles de Prusse, qui lui répondit le 25 mai par une lettre que nous allons reproduire, car elle confirme sur plusieurs points ce

(l)Noiis avons entre les mains l'original d'une leUre de Mme O. de Penkratieff qui commence ainsi : « Paris, 15 janvier 1875, 2, rue Billault. M. le vicaire général, j ai eu le plaisir de vous voir souvent à Versailles pendant les tristes jours qui ont précédé la mort de Mgr Darboy où nous avons joint nos efforts pour essayer de le sauver... »

que nous avons dit de certaines négociations avec la Commune :

u Berlin, 25 mai 1871.

« Madame,

« Voti'e lettre du 1" de ce mois ne m'a été remise par M. d'Oubrel que le 16. Je me suis empressé d'écrire le même jour à l'Empereur, mon frère, qui m'a répondu. Par rapport à la recommandation de l'archevêque de Paris au général de Fabrice, recommandation dont le curé de la Madeleine a été exclu, le général Cluseret a répondu n'avoir pas obtenu la mise en liberté de l'archevêque, toutefois avoir obtenu que sa vie fût sauvée. Immédiatement après que le général Cluseret eut fait cette démarche, il fut destitué de son poste, et son remplaçant vient de déclarer à Fabrice les promesses de

Cluseret comme non avenues puisque la Commune seule aA'ait le droit de les ratifier, ce qui ne pouvait pas être obtenu d'elle pour le présent. Il est fort douteux que toute intervention en faveur de l'archevêque et du curé de la Madeleine soit possible, puisque les relations de Cluseret avec nous, les seules que nous avions, lui ont coûté son poste. Néanmoins l'Empereur a eu la grâce de faire parvenir au général de Fabrice votre demande pour les deux prêtres. D'après les télégrammes de Versailles, l'affaire de la Commune parait aux abois et les prêtres en sûreté. Ce beau Paris qui est incendié, pillé, saccagé par cette canaille! Je vous croyais depuis longtemps en sûreté aux bords du Rhin et, au lieu de cela, vous êtes restée si près des événements qui facilement auraient pu tourner au mal!

« Je vous prie, Madame, de croire à mes sentiments dévoués.

« Charles,. P. DE P. »

Le général de Fabrice, dont parlait le prince Charles, commandait à Soisy le quartier général allemand. C'est à son sujet que M. Washburn écrivait le 4 mai à M . Fish : " Ayant des raisons de croire que le général Fabrice est chargé par son gouvernement de faire son possible pour sauver la vie de l'archevêque..., j'ai cru de mon devoir de lui adresser un message verbal confidentiel (1). " — Mlle de Penkratieff lui écrivit, le 19 mai, pour le a supplier d'empêcher le massacre de l'archevêque de Paris et des autres otages décidé par la Commune sous les yeux de l'Europe indignée >' : « Toute la

(1) Maxime du Cai\ip, Convulsions de Paris, 5* édit., t. I", p. 375. Voir aussi t. IV, p. 146.

chrétienté vous sera reconnaissante d'avoir empêché ces abominations, ajoutait-elle. Vous me pardonnerez la liberté que je prends, monsieur le général. Mais S. A. R. le prince Charles de Prusse, un de nos amis, nous a si souvent parlé de votre bienveillance que je ne crains pas d'en abuser (1). »

L'abbé Lagarde se chargea de faire parvenir cette lettre par l'intermédiaire de Mme Bertrand et M. Hip. Salle.

Ce dernier obtint du commandant supérieur de Saint-Denis la permission de se rendre de suite au quartier général de Soisy où il vit de Fabrice le 20 mai, à dix heures et demie du matin : le général ej^prima le désir d'avoir « des renseignements positifs sur les dispositions des

(1) Nous avons entre les mains une copie de ceUe lettre écrite par l'auteur lui-uiêuie sur du papier à son chiffre et signée d'elle.

membres de la Commune " à l'égard de l'archcAêque (1).

Mlle de Penfratieff avait tenté d'autres démarches : elle avait en particulier, le 17 mai, écrit à l'archevêque de Gnesen et Posen, Miécislas, qui lui répondit le 28 mai : « Votre lettre du 17 m'est arrivée trop tard pour que j'eusse pu renouveler mes démarches auprès du prince de Bismarck en faveur de Mgr Darboy. La lutte était déjà chaude, et l'accès auprès des bandits parisiens impossible. Heureusement les nouvelles que nous ont apportées les télégrammes d'aujourd'hui annoncent la déliA'rance de l'archevêque et soulagent nos cœurs du poids qui les op-

(1) Lettre de M. Hippolyte Salle (63, rue Compoise, à Saint-Denis) à M. l'abbé Lagarde, écrite de Saint-Denis le 20 mai 1871. Il ressort d'une lettre de l'abbé Lagarde à Mlle de Penkratieff que la mère de cette dernière mit également son dévouement " à sa disposition » . (Lettre du 27 janvier 1875.)

pressait sous la menace du crime abominable dont notre triste époque semblait vouloir encore se charger. . . >'

Le 28 mai ! C'est ce jour-là même, vers huit heures du soir, que le général de Cissey, commandant le 2* corps d'armée, télégraphiait à l'abbé Lagarde :

« Monseigneur l'archevêque a été fusillé par les insurgés; son corps a été porté à l'archevêché. Votre présence serait très utile ici (1) . "

Il est inutile de prouver que depuis le 21 mai les événements ne permettaient plus à l'abbé Lagarde de songer au retour (2). — Lorsqu il apprit la mort de

(1) Dépêche n° 4450, expédiée du Bureau Central du ministère de l'intérieur, le 28 mai, à sept heures vingt du soir.

(2) On trouvera quelques détaits intéressants dans la brochure de l'abbé Amodru : « Appendice à la Roquette, détails supplémentaires sur la journée du 27 mai 1871. » (Lecoffie, 1889.)

Mgr Darboy, il se prépara aussitôt à aller à l'archevêché remplir ses devoirs de grand vicaire, et dès la réception de la dépêche du général de Cissey, il écrivit au frère (1) du prélat martyr :

» Je vous écris le cœur déchiré... La dépêche officielle qui détruit toutes nos espérances vient de m'être communiquée... Notre saint archevêque est un martyr!... C'est mercredi (24) qu'il a succombé..., et c'est aujourd'hui seulement que nous l'apprenons d'une manière positive !

" Je vais dès demain matin retourner à Paris... Il va sans dire que je suis complètement à votre disposition. Je n'ai pu, malgré tous les efforts, sauver le père

(1) Négociant à Nancy. La lettre est datée de Versailles, 28 mai. L'abbé Lagarde dit que MM. Pelgé et Allain sont avec lui. M. Pelgé est actuellement évêque de Poitiers.

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aimé et vénéré que je pleure avec vous. Qu'il me soit du moins permis de m'associer à votre deuil du plus profond de mon cœur et de vous aider, avec une piété toute filiale, dans les tristes démarches qui vous sont maintenant imposées. »

La c( piété toute filiale » de l'envové de Mgr Darboy fut si sincère, — disons le mot, si héroïque, — qu'il renonça par la suite à se justifier des cruelles accusations lancées contre lui, de peur de porter atteinte à la mémoire sacrée d'un martyr.

Le témoignage de sa conscience lui suffit.

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