‹ L'échange des otages: Thiers et Mgr DarboyChapitre 6 sur 25 · DE MAZAS A VERSAILLES LA MISSION DU GRAND VICAIRE LAGARDE · texte numérisé non relu

DE MAZAS A VERSAILLES LA MISSION DU GRAND VICAIRE LAGARDE

Les journées du mercredi et du jeudi saint se passèrent au Dépôt sans grand incident. Les prisonniers ne communiquaient pas entre eux, mais leurs gardiens obligeants les mettaient au courant de ce qui se passait, leur apprenaient les noms des otages nouveaux qu'ils entendaient jour et nuit enfermer dans les cellules avoisinantes. Jeudi, à une heure du matin, le vacarme redoubla : c'était Rigault, accompagné de son état-major, qui « honorait " la prison de sa visite et s'assurait par lui-même de la présence

de l'archevêque; il se fit ouvrir la cellule de ce dernier, et projeta la lueur sinistre d'un falot sur la misérable couche où le Prince de l'Église paraissait dormir.

Le soir du même jour, à six heures, Mme Corré entra précipitamment dans les cellules de Mgr Darboy et de M. Lagarde pour les avertir qu'ils allaient être transférés à Mazas ; elle leur apporta un dernier repas, ajoutant, comme consolation, qu'elle ne croyait pas à une « exécution » prochaine : " C'était également, rapporte M. Lagarde, le sentiment du gardien qui vint après nous inviter à faire nos préparatifs de départ. »

A huit heures, les deux otages descendaient au greffe, leur petite valise à la main : ils y renconti*aient le président Bonjean, les PP. Ducoudray (supérieur de la Maison des Jésuites de la rue des Postes), Clerc et de Bengy, l'abbé Allard,

ancien missionnaire, l'abbé Crozes, aumônier de la Roquette, arrêté le mardi à la préfecture de police même, au moment où il venait visiter sans défiance et sur sa demande le curé de Plaisance. Tous devaient être massacrés, sauf MM. Lagarde et Crozes.

On procéda à l'appel nominal, puis les prisonniers durent monter les uns après les antres dans la voiture cellulaire qui allait les conduire à Mazas. On sait comment est construit un « panier à salade " : quand l'abbé Lagarde se vit confiné dans une case horriblement étroite, sans autre ouverture que le petit grillage du plafond, il ne put se faire à la pensée qu'il resterait une demi-heure dans cette position et il frappa à coups redoublés contre la porte qu'on venait de refermer sur lui. Le garde national de service dans le couloir eut la charité de se rendre à ses protestations.

de rouvrir sa case et de lui permettre de s'asseoir aux pieds de l'archevêque qu'on n'avait point enfermé.

A Mazas, le directeur Mouton attendait les otages et ne leur épargna aucune des humiliantes formalités qui précèdent l'incarcération. Ils furent dirigés vers les douze grands corps de logis qui rayonnent autour du pavillon central et renferment chacun cent cellules. Mgr Darboy et son grand vicaire eurent le privilège d'être mis dans des celhdes de malades où un lit de fer remplaçait le hamac ordinaire suspendu à la muraille par des anneaux : le premier devint le n" 21 de la 1'^ division, et le second le n" 59 de la 6* division. L'abbé Lagarde fut toutefois transféré, le samedi matin, dans une cellule de valide, le n° 37 de la 3* division.

Jusqu'au mercredi de Pâques 12 avril,

il restèrent au régime du secret le plus absolu. Les seules nouvelles qu'ils reçurent furent les propos extravagants et sinistres que tenaient à dessein les geôliers dans les corridors : ces communards attribuaient les pires cruautés aux troupes de Versailles, et en faisaient retomber la responsabilité sur l'archevêque et sur les prêtres. On communiquait en outre à Mgr Darboy le Journal officiel de la Commune dont les récits tendancieux, écrits dans un style relativement modéré, lui donnaient peu à peu une notion fausse des événements. Tout était calculé pour tirer des otages le plus utile parti possible.

C'est ce qui explique les lettres que l'archevêque de Paris consentit alors à adresser à Versailles.

Dans ses remarquables volumes sur l'Église et sur l'État au concile du Va-

tican, M. Emile Ollivier trace de l'archevêque un saisissant portrait qui renferme ces lignes : « Son âme puissante, toutefois plutôt diplomatique qu'ecclésiastique, animait un coi'ps frêle qu'elle faisait ployer. Quoique pieux, régulier, de mœurs exemplaires et très dévoué à ses devoirs épiscopaux, il tenait de Richelieu plus que de saint Vincent de Paul. »

Les adversaires de l'Eglise cherchèrent à exploiter ce caractère.

Le 10 avril, le prisonnier reçut la visite de Benjamin Flotte, ami intime de Blanqui : ce personnage, condamné à cinq ans de détention lors de l'affaire du 15 mai 1848 (1) et représenté par M. Lu-

(1)11 existe à la Bibliothèque Nationale (Lb, 55 356) une brochure dcB. Flotte parue en 1849 et intitulée « les Calomniateurs démasqués : protestation du citoyen B. Flotte accusé devant la Haute Cour de justice séant à Bourges " (Paris, au bureau de la Commune Sociale, in-folio piano.)

cien Descaves (1) comme " une barbe »

fréquentant avant la Commune la brasserie de la rue Saint-Séverin avec Eudes, Rigault et Ferré, — ce personnage confirma au prisonnier ce qu'il avait lu et entendu raconter sur les « atrocités commises par les Versaillais », et il lui demanda avec les instances les plus vives de vouloir bien intervenir auprès de Thiers ; il s'agissait d'obtenir l'échange de Blanqui, interné on ne savait où, contre l'archevêque et quatre autres otages (Mlle Darboy, le président Bonjean, les abbés Deguerry, curé de la Madeleine, et Lagarde). L'échange se ferait discrètement^ en voiture.

Dans une brochure pubHée en 1885 et intitulée : Blanqiti et les otages en

(1) Préface de Mes Cahiers Rouges (de M. Vuillaume), t. I, p. 10. Flotte était revenu en France à l'annonce de la déclaration de guerre.

1871 (1), Benjamin Flotte raconte les origines de la mission dont il fut alors chargé . Il affirme que sa brochure est la '< reproduction exacte de notes prises en 1871 au jour le jour ". — Arrivé à Paris le 29 mars, il fut appelé à la préfecture de police le 9 avril : « Nous allons commencer, — lui dit Raoult Rigault, — par l'intermédiaire de l'archevêque qui est à Mazas, une négociation afin qu'on nous rende Blanqui qui se trouve entre les mains de ces coquins de Versailles. Veux-tu te charger de cette affaire?

Rends-toi à Mazas, entends-toi avec Darboy, tu as carte blanche. " Le soir même, à huit heures, Flotte aurait eu une première conversation avec l'archevêque qui aurait alors désigné, comme négocia-

(1) Paris, impr. Jeannette, Bibl. Kat. Lb, 578 743. Sur cet exemplaire se trouve écrite à la plume l'adresse suivante : « Flotte, 12, rue Godefroy. »

teiir, l'abbé Deguerry; sur le refus de Rigaiilt (1), il aurait consenti le 10 avril à envoyer le vicaire général Lagarde.

Après cette seconde entrevue, MgrDarboy eut une nuit agitée : son devoir était-il de se faire l'instrument d'une négociation où son intérêt personnel était en jeu en même temps que celui de ses compagnons d'infortune?... Après avoir longuement et péniblement réfléchi, il écrivit à Tbiers la lettre suivante :

« Prison de Mazas, 12 avril 1871.

« Monsieur le Président,

« J'ai l'honneur de vous soumettre une communication que j'ai reçue hier au soir, et je vous prie d'y donner la suite

(1) On sait que l'abbé Deguerry avait été confesseur de l'Impératrice; en 1868, il avait préparé le Prince impérial à sa première communion.

que votre sagesse etAOtre humanité jugeront la plus convenable.

u Un homme mfluent, très lié avec M. Blanqui par certaines idées politiques et surtout par le sentiment d'une vieille amitié, s'occupe activement de faire qu'il soit mis en liberté. Dans cette vue, il a proposé lui-même aux commissaires que cela concerne cet arrangement : si M. Blanqui est mis en liberté, l'archevêque de Paris sera rendu à la liberté avec sa sœur, M. le président Bonjean, M. Deguerrj'-, curé de la Madeleine, et M. Lagarde, vicaire général de Paris, celui-là qui vous remettra cette lettre. La proposition a été agréée, et c'est en cet état qu'on me demande de l'appuyer près de vous.

« Quoique je sois en jeu dans cette affaire, j'ose la recommander à votre haute bienveillance ; mes motifs vous paraîtront plausibles, je l'espère.

i< Il n'y a que trop de causes de dissentiments et d'aigreur parmi nous; puisqu'une occasion se présente de faire une transaction qui, du reste, ne regarde que les personnes et non les principes, ne serait-il pas sage de lui donner les mains et de contribuer ainsi à préparer l'apaisement des esprits? L'opinion ne comprendrait peut-être pas un tel refus.

« Dans les crises aiguës comme celles que nous traversons, des représailles, des exécutions par l'émeute, quand elles ne toucheraient que deux ou trois personnes, ajoutent à la terreur des uns, à la colère des autres, et aggravent encore la situation. Permettez-moi de vous dire, sans autres détails, que cette question d'humanité mérite de fixer toute votre attention, dans l'état présent des choses à Paris.

« Oserai-je, Monsieur le Président,

36 THIERS et ^l^ DARBOY

VOUS avouer ma dernière raison : touché du zèle que la personne dont je parle déployait avec une amitié si vraie en faveur de M. Blanqui, mon cœur d'homme et de prêtre n'a pas su résister à ses sollicitations émues, et j'ai pris l'engagement de vous demander l'élargissement de M. Blanqui le plus promptement possible. C'est ce que je viens de faire.

« Je serais heureux, Monsieur le Président, que ce que je solhcite ne vous parût point impossible ; j'aurais rendu service à plusieurs personnes et même à mon pays tout entier.

« G. Darboy,

« Archevêque de Paris. »

Le lendemain matin (13 avril), vers dix heures, un gardien vint chercher l'abbé Lagarde pour le conduire dans la cellule de l'archevêque. Il y trouva M. Flotte.

Mgr Darboy lut à son vicaire général la lettre qu'il avait écrite, et lui demanda s'il consentait à la porter à Versailles, en promettant de revenir avec la réponse : l'abbé Lagarde accepta, et s'engagea à revenir lorsque la négociation serait terminée. Lorsque M. Flotte se fut retiré, il soumit toutefois à l'archevêque quelques doutes sur le fond et la forme du document; il lui semblait que l'échange proposé n'était pas aussi facile que le pensait Mgr Darboy ; que « l'opinion » ne serait peut-être pas aussi favorable, et que menacer de cette opinion, en cas de refus, le gouvernement, n'était sans doute pas le moyen d'en être écouté.

L'archevêque répondit au grand vicaire qu'il partait avec une lettre ouverte en nécjociateur, non en commissionnaire y qu'il pourrait par conséquent discuter avec Thiers, et appeler en particuher son

attention sur les réflexions verbales qu'il exprima. Ces réflexions — que nous ignorons — " frappèrent » l'abbé Lagarde ; et puisqu'il était désigné nominativement, il n'hésita plus à s'employer au salut des otages, promit à Mgr Darboy de ne rien négliger pour mener à bonne fin ses pourparlers et de lui rapporter aussitôt que possible la réponse de Tbiers.

En attendant que M. Flotte lui obtînt le permis qui lui était nécessaire pour sortir de Paris, l'abbé Lagarde, dès lors libre, dut demander l'hospitalité au sieur Mouton, directeur de la prison. Cet ouvrier cordonnier l'accueiUit avec toute la courtoisie dont il était capable et l'invita même à partager son frugal repas; espérant recueilUr sur le vif d'utiles renseignements et ne pouvant du reste faire autrement, le grand vicaire accepta. Arrivèrent bientôt plusieurs amis de Mouton,

entre autres un capitaine de mise aussi reclierchée que fantaisiste : capote grise des compagnies de marche, ceinture écarlate, chaîne d'or. . . Quel ne fut pas l'étonnement du prêtre en reconnaissant dans cet iiomme au regard fuyant le sieur Journaux, celui-là même qui avait dirigé avec Révol, le 4 avril, les opérations de l'archevêché!

Vers une heure et demie, M. Flotte revint avec le document dont nous avons l'original sous les yeux, et dont nous donnons ci-contre le fac-similé : « Commune de Paris. — Comité de Sûreté Générale.

Paris, le 12 avril 1871 . — Laissez sortir de Paris, le citoyen Lagarde, grand vicaire. Le membre de la Commune, Raoul Rigault. )' En dessous de cette signature, deux timbres à encre verte : celui du Comité de Sûreté Générale et celui de la Fédération de la Garde Nationale de la XI P Légion.

En possession de ce permis, l'abbé Lagarde monta en voiture avec M. Flotte et mi de ses amis, M. Latour, ancien garibaldien qui désavouait les « luttes fratricides " de la Commune et allait retourner le lendemain à New-York. A la gare d'Orléans où ils allèrent d'abord, les communications ayant été coupées (1) le 31 mars entre Paris et Versailles, on leur fit craindre que la ligne ne fût également coupée ; à la gare de Lyon, M. Flotte prit un billet pour Melun avec F argent qu'avait avancé Mouton sur sa caisse de directeur. Gomme le train ne devait pas partir avant deux heures, tous trois allèrent s'installer dans le salon d'un café voisin. — Le grand vicaire put ainsi recueillir de nouveaux renseignements sur les projets de la Commune : ses deux interlocuteurs,

^1) Par ordre de la Commune.

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