‹ L'échange des otages: Thiers et Mgr DarboyChapitre 8 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le chef du pouvoir exécutif ne pouvait être très favorable aux négociations dont l'abbé Lagarde était chargé. Les circonstances ne s'y prêtaient point.

Mgr Darboy, comme l'avait de suite observé son grand vicaire, n'avait pas été heureusement inspiré en menaçant Thiers du blâme de l'opinion publique : dans son affreux duel avec les communards, ce dernier ne songeait qu'à employer les dernières violences, et il ne pouvait admettre l'idée de parlementer avec les insurgés.

Sans doute l'abbé Lagarde ne repré-

sentait point la Commune; mais les arguments ne manquaient point pour démontrer que l'archevêque n'était plus qu'un aveugle instrument, et pour soutenir que s'il avait été mis au courant des événements par d'autres personnes que par ses geôliers, il n'aurait pas hésité à repousser un échange de nature à compromettre la cause de l'ordre. . .

Quant à la satisfaction secrète qu'aurait éprouvée Thiers à sacrifier un prélat qui conservait encore les sympathies justifiées ou non de certains Hbres penseurs (1), nous la jugeons fort sujette à caution. Comme le raconte M. de Marsay dans un récent ouvrage (2), Thiers, éclairé par les événements, a fort bien pu dire en 1872, aux députés

(1) La lecture des Cahiers Rouges de M. Vcil- LAUME est à ce point de vue très édifiante.

(2) La "Vie de Chesnelong.

de la gauche, que la politique extérieure de la France devait être " une politique catholique " . Quelques semaines avant sa mort, il put même affirmer à MM. Relier et de Mun, en leur annonçant la prochaine persécution religieuse, qu' « il était catholique et que cette fois il serait avec eux » : mais cela ne prouve pas du tout qu'en 1871 il soit devenu « ultramontain » au point de désirer la mort d'un archevêque auquel Pie IX avait dû refuser le chapeau de cardinal! Tout indique au contraire qu'il avait conservé l'indifférence un peu moqueuse dont il s'était targué auprès de M. de Belcastel ; comme ce dernier lui demandait « où il en était avec le bon Dieu » : « Sur cela, répondit-il en riant, nous nous entendrons; car je ne suis ni de la cour, ni de l'opposition (1). »

(i) Cité par M. Hanotaux dans son Histoire de la troisième République, p. 56.

On voit ce qu'il faut penser — ou du moins ce que nous pensons — des confidences qu'aurait faites MgrDarboy à son « ami " des mauvais jours, le blanquiste Flotte : « Croyez-moi, vous n'obtiendrez rien de Thiers. M'aider à me sauver, moi! Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir de quelles haines me poursuivent, jusque dans ma prison, ceux que j'ai combattus toute ma vie (1). »

Lorsqu'il eut été introduit en présence du chef du pouvoir exécutif, l'abbé Lagarde lui remit la lettre ouverte de l'archevêque de Paris, donna quelques détails sur l'incarcération des otages et raconta, — sans que Thiers se départît

(1) Cite (t. II, p. 153) par M. Vcilladme auquel Flotte répétait le propos « le soir même d'une de ses visites à Mazas » .

de cette moue dédaigneuse qui était chez lui le signe de l'incrédulité, — ce qu'il avait appris des sinistres projets du parti violent de la Commune. Le négociateur aborda ensuite l'objet même de sa mission, observa que Mgr Darboy s'était fait à lui-même les objections que soulevait sa démarche, et insista sur la double pensée qui lui paraissait justifier F échange proposé : contribuer à l'apaisement des esprits, et empêcher qu'un grand crime n'ajoutât a à la terreur des uns et à l'audace des autres ». S'il était accepté, l'échange serait de nature à amener quelque détente dans la situation et à faciliter tout au moins les efforts tentés contre les énergumènes par le parti le moins violent de la Commune; d'un autre côté, s'il s'opérait sans bruit, certains de ses inconvénients disparaîtraient. Quant à la force nouvelle qu'ap-

porterait à l'insurrection un homme de la notoriété de Blanqui, cette force serait singulièrement diminuée par l'âge et les infirmités du conspirateur; il était du reste probable que le prestige de Blanqui tenait surtout à son éloignement et au mystère dont on entourait sa détention ; lorsqu'il serait mêlé aux agitations anarchiques de la Commune, il n'y apporterait guère qu'un nouvel élément de discorde (1).

Une telle argumentation méritait qu'on s'y arrêtât, et Thiers ne l' écouta point sans marquer à la fin quelque sympathie en faveur de la cause plaidée devant lui. Il répondit qu'en une affaire aussi délicate, il était obligé de conférer avec les

(1) On connaît l'appréciation de Maxinoe du Camp : « Blanqui relâché n'eût apporté aucun péril nouveau à ceux dont on était assailli; c'eût été un fou de plus à l'Hôtel de Ville qui était une maison d'aliénés. >> {Convulsions de Paris, 5»édit., t. I", p. 232-233.)

ministres et les membres de la Commission des Quinze : mais que personnellement, « malgré la répugnance qu'il avait à traiter avec des rebelles » , il ne serait pas « défavorable à l'échange » (1) tant il était désireux d'arracher l'archevêque aux mains scélérates de ses geôliers. En terminant, il invita l'abbé Lagarde à revenir parler avec lui le lendemain, vendredi, à midi.

Cette première entrevue donna bon espoir à l'envoyé de Mgr Darboy. Elle avait eu pour témoin l'abbé Allain, secrétaire de l'archevêché, que l'abbé Lagarde avait eu l'heureuse fortune de rencontrer au moment où il allait trouver ïhiers, et qui devait l'accompagner désormais dans toutes ses démarches.

Pour augmenter ses chances de réus-

(1) Dans le mémoire de l'abbë Lagarde celle phrase est suivie du mot sic.

site, l'abbé Lagarde résolut de voir tous les ministres, de leur raconter son entretien avec Thiers, et de s'efforcer de gagner leur appui. Il commença ses visites sans désemparer, malgré les fatigues qu'il avait endurées depuis la veille. Il Ait en particulier Jules Simon qui le mit au courant d'un incident aussi néfaste qu'inexplicable, machiné tout exprès, semble-t-il, pour faire avorter les négociations entamées.

Le 8 avril, c'est-à-dire le surlendemain de son transfert à Mazas, Mgr Darboy avait écrit à Thiers une lettre (1) dans laquelle il flétrissait " les actes barljares, . . . les atroces excès » des troupes versaillaises; il conjurait le Président " d'user de tout son ascendant pour amener promptement la fin de la guerre civile,

(1) Voir cette lettre aux pièces justificatives.

et, en tout cas, pour en adoucir le caractère »; dans un post-scriptum significatif, il ajoutait : " La teneur de ma lettre prouve assez que je l'ai écrite sous la communication qui m'a été faite (1); je n'ai pas besoin d'ajouter que je l'ai écrite non seulement en dehors de toute pression (2), mais spontanément et de grand cœur. ))

La veille (3), M. Deguerry, curé de la Madeleine, avait écrit (4) dans le même sens, de la Conciergerie, aux membres du gouvernement de Versailles, les suppliant d'arrêter les exécutions de bles-

(1) Au cours d'un interrogatoire qu'il avait subi la veille.

(2) C'est nous qui soulignons.

(3) Voir cette lettre aux pièces justificatives.

(4) Cette lettre et la suivante ont été publiées dans l'article du Correspondant du 25 mai 1878. Nous croyons utile de les replacer dans cette étude sous les yeux du lecteur.

ses OU de prisonniers, chaque exécution devant en amener « deux des nombreux otages » . Il avait également ajouté en post-scriptiim : " Je crois devoir vous déclarer que j'ai conçu et écrit cette lettre saîis aucune pression, mais, comme je l'ai dit au commencement, de mon libre mouvement. »

On voit le parti que les gens de la Commune avaient su tirer de la loi des otages (votée le 5 avril à l'Hôtel de Ville), et on se rend compte de l'absence de « pression " exercée sur les auteurs de ces deux lettres...

Livrées à ceux qui les avaient inspirées — et pour ainsi dire signées en y faisant maladroitement ajouter d'identiques post-scriptums, — elles restèrent plusieurs jours entre leurs mains. Le jeudi matin, 13 avril, elles furent remises par Dacosta, membre de la Commune, à

l'abbé Bertaux, curé de Montmartre, qui s'était chargé de les porter à Versailles et avait signé l'engagement de revenir se constituer prisonnier le samedi, en rapportant la réponse de Thiers. M. Bertaux, détenu au Dépôt, n'avait même pas vu l'archevêque détenu à Mazas (1) .

Arrivé à Versailles dans l'après-midi, le curé de Montmartre remit le lendemain (2) les deux lettres à Thiers. Celuici put, du reste, les lire à ce moment dans le journal révolutionnaire i' Affranchi^ où la Commune les avait fait publier le mercredi soir.

Qu'on juge de la stupéfaction de l'abbé Lagarde, lorsque Jules Simon l'eut mis

(1) Ces faits furent affirmés à l'abbé Lagarde par M. Bertaux lui-même.

(2) Il ressort d'un passage du mémoire de l'abbé Lagarde (p. 26} que M. Bertaux avait en vain cherché à remettre les lettres le jeudi après midi ; Thiers ne l'avait point reçu.

au courant de la chose! Personne, à Paris, ne lui avait parlé de lettres écrites quatre jours avant celle dont il avait été chargé, lettres qui modifiaient la situation et entravaient les négociations commencées au point qu'il y aurait renoncé s'il les avait connues. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'était qu'elles avaient été publiées par l'Jffranchï avant d'être remises à Thiers, et en termes tels qu'elles ne paraissaient avoir été conçues et imaginées que pour rendre impossible l'échange proposé d'autre part. Aussi l'abbé Lagarde douta-t-il d'abord de leur authenticité, doute partagé par Jules Simon qui lui proposa, le vendredi matin, d'insérer une note à V Officiel pour prévenir le pubHc à ce sujet. Mais il dut, hélas ! se rendre à l'évidence lorsque l'abbé Bertaux lui-même, rencontré dans l'antichambre de Thiers,

lui eut permis de constater l'authenticité certaine des documents.

La seconde audience qu'il eut avec le chef du pouvoir exécutif fut ce qui n'était que trop à prévoir. Sans même le laisser s'asseoir : " Avant de répondre à votre lettre, déclara Thiers, il faut que je réponde à une autre de date antérieure, mais qui vient seulement de m' être remise par M. le curé de Montmartre après avoir été publiée avant-hier soir dans un journal de Paris. Revenez demain samedi à la même heure. " — Le malheureux vicaire général ne put que s'incliner, tout en protestant de la complète ignorance où il avait été laissé d'une lettre aussi malencontreuse.

La réponse de Thiers à Mgr Darboy (1)

(1) Datée de « Versailles, 14 avril » et reproduite dans l'article cite du Correspondant. Voir pièces justificatives.

est catégorique : « Les faits sur lesquels vous appelez mon attention sont absolument faux, et je suis véritablement surpris qu'un prélat aussi éclairé que vous, Monseigneur, ait admis, un instant, qu'ils pussent avoir quelque degré de vérité... Jamais nos soldats n'ont fusillé les prisonniers ni cherché à achever les blessés... Les hôpitaux de Versailles contiennent quantité de blessés appartenant à l'insurrection... J'ai déclaré et je déclare encore que tous les hommes égarés qui, revenus de leurs erreurs, déposeraient les armes, auraient la vie sauve, à moins qu'ils ne fussent judiciairement convaincus de participation aux abominables attentats que tous les honnêtes gens déplorent. " A la fin, pourtant, un mot de pitié : «« Recevez, Monseigneur, l'expression de mon respect et de la douleur que j'éprouve en vous voyant victime

de cet affreux système des otages (1) . » Cette « douleur « était-elle, au fond, sincère? Nous ne savons. En tout cas, lorsque après avoir visité de nouveau plusieurs ministres, l'abbé Lagarde revint le samedi, à midi, à la préfecture, Thiers qui sortait du Conseil suivi des ministres, s'arrêta auprès de lui avec « un air pins bienveillant que la veille " et s'empressa de lui dire : '< J'ai regret, monsieur l'abbé, de vous faire connaître qu'à l'unanimité mes conseils ont été d'avis de refuser L'échange. — Dans ce cas, répondit le vicaire général, je n'ai qu'à me confier à la Providence et à reprendre le chemin de Paris avec la réponse que vous voudrez bien me donner. — C'est égal, reprit Thiers avec un air plus compatissant encore, veuillez attendre encore

(1) M. Bertaux porta aussitôt cette réponse à la préfecture de police et lut mis en liberté.

deux jours. — Mais il m'est très difficile de communiquei' avec Monseigneur et je lui ai promis de rapporter une réponse le plus tôt possible. — Revenez lundi. "

Il est donc bien établi que jusqu'au lundi 17 avril l'envoyé de Mgr Darboy fut retenu à Versailles par un ordre formel du cbef du gouvernement.

Il ne laissa point d'ailleurs sans nou velles l'archevêque de Paris. Dès le 13, il lui avait écrit pour lui rendre compte de son voyage et de sa première entrevue avec Tbiers; le 15, seconde lettre où il lui racontait sa seconde entrevue et l'informait du délai de deux jours qui lui était imposé. Le même jour, dans une lettre à Flotte qui prouve son entière bonne foi, il manifestait sa résolution d'aboutir : « Je ne néglige rien pour que (la réponse définitive) soit dans le sens de vos désirs et des nôtres. . . 3e vais me

remettre en campagne... Quoi qu'il arrive, et quel que soit le résultat de mon voyage, je garderai, croyez-le bien, le meilleur souvenir de notre rencontre (1)... »

Flotte reçut la lettre de l'abbé Lagarde, mais Mgr Darboy, comme nous le verrons, ne reçut rien du tout.

Le lundi 17 avril, à sept lieures du matin, l'abbé Lagarde se présenta à la préfecture de Versailles, avec Tabbé Allain, pour réclamer la réponse promise par Thiers. Il y fut reçu par le chef de cabinet du Président qui l'avait accueilli plusieurs fois avec sympathie et alla de suite prendre les ordres de Thiers.

Barthélemy-Saint-Hilaire, bientôt de retonr, annonça que " M. Thiers n'était pas encore en mesure de donner sa ré-

(1) Cette lettre a été publiée dans le Journal officiel de la Commune du 27 avril.

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ponse à M. l'abbé Lagarde et le priait de laisser son adresse afin qu'on sût où le prendre au besoin. . . »

Consterné d'un aussi vague ajournement, l'envoyé rappela l'embarras extrême où il se trouvait ; il ne savait même pas si Mgr Darboy recevait ses lettres, et il ne pouvait différer son retour. Le cbef de cabinet s'étant borné à lui répéter la décision de Thiers, il se retira, « le cœur brisé » , prévoyant toutes les amertumes dont il allait être abreuvé.

De même que l'archevêque, — de l'aveu même d'un communard, devenu le défenseur du radicalisme bourgeois, comme M. Maxime Vuillaume, — avait consenti à demander l'échange des otages K sans r arrière-pensée basse de sauver sa propre existence (1) '•, de même l'ar-

(1) Mes Cahiers Rouges, II, p. 153.

chidiacre de Sainte-Geneviève allait exposer un bien mille fois plus précieux que la vie, son propre honneur, pour aider les défenseurs de l'archevêque à empêcher un grand crime.

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