CHAPITRE XI LAHBASSADE PARLEMENTAIRE
La Commission élue, le 4 octobre, par la réunion des Droites et du Centre droit, était composée de MM. Combier, de Tarteron, d'Audiffret-Pasquier, Collet, Daru, Baragnon, de Larcy et Chesnelong, avec le général Changarnier pour président. M. Decazes déclina roflfre d'en faire partie ; il venait d'être désigné par le président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, pour le poste d'ambassadeur de France à Londres et son départ devait avoir lieu à la fin du mois. Du reste, il était de ceux qui, pour agir, aiment mieux être dehors que dedans. On ne songea môme pas à s'adjoindre un des mandataires attitrés du comte de Chambord. Par respect pour le roi, M. Lucien- Brun et ses deux collègues se tenaient ordinairement à l'écart des pourparlers, où ils pouvaient craindre d'engager par leurs paroles ou seulement par leur présence une plus haute responsabilité que la leur. On ne les consultait pas, d'ailleurs, non plus que le marquis de Dreux- Brézé, représentant officiel du prince.
La Commission avait été nommée sous les réserves formulées par chacun des groupes au sujet du drapeau, mais avec le désir généralement sincère, quoique un peu illusoire, chez le plus grand nombre, d'arriver à une entente pratique. Toutefois, à cette réunion du 4, où un certain accord avait paru se faire à la fin, le duc d'Audi ffret-Pasquier avait nettement déclaré, avant qu'on ne se séparât, qu'il fallait qu'une dernière réunion générale eût lieu, le 18, après celle de la Commission de permanence, et que, si à cette date, la question du drapeau n'avait pas été résolue, le Centre droit reprendrait sa liberté d'action.
D'un autre côté, M. Maurice Aubry ne laissa pas ignorer à ses amis que le duc Dccazes était resté avec lui après la séance, renouvelant ses réserves expresses sur le drapeau, tant en son nom, qu'au nom du maréchal de Mac-Mahon, dont il avait sondé les sentiments intimes. Ce que lui avait répondu alors M. Aubry était la vérité môme de la situation constitutionnelle, à savoir : que le pouvoir exécutif, dont il semblait être le porte-parole, était subordonné à l'Assemblée Nationale ; que celle-ci avait seule mission et autorité pour constituer un gouvernement et statuer sur une question de principe ; que si le drapeau était le symbole de la nation, ce symbole était inséparable de son histoire, et que le drapeau ne pouvait pas être seulement Temblème d'une époque, d'un régime; qu'il n'y avait pas lieu de préjuger des accords à intervenir à ce sujet entre les représentants et le roi, avant le retour de celui-ci ; qu'il serait tout à fait inconséquent d'amoindrir Tautorité monarchique avant de l'avoir restaurée ^
Ces réflexions si justes, si sensées, auraient dû couper court aux menées des faux restaurateurs de la monarchie, dont la prétention était de commencer par imposer, de leur autorité privée, au roi, des conditions qui étaient la méconnaissance de son droit. Mais leur conduite même ne montra que trop, par la suite, qu'ils n'insistaient tant sur cette condition préalable du drapeau, que parce qu'ils prévoyaient qu'elle serait la pierre d'achoppement des négociations avec le roi.
Négocier pour amener le comte de Chambord à se soumettre ou à se démettre, c'était toujours l'arrière-pensée des meneurs cachés, celle qui avait inspiré le plan de M. Decazes.
Aussitôt nommée, la Commission des Neuf avait résolu de tenir, dès le surlendemain, sa première réunion. Elle était pressée d'aboutir à un résultat que le pays attendait anxieusement et qui allait maintenant dépendre d'elle. Un incident vint compliquer la situation et hâter les événements. Dans le dissentiment relatif au drapeau, le duc Decazes avait fait intervenir insidieusement le Président
' Mémoire inédit.
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de la République. 11 n*hésita plus à le mêler directement à l'affaire.
Le soir môme du 4 octobre, il était venu rendre compt<» de la réunion au maréchal de Mac-Mahon ;• il avait vu aussi le duc de Broglie. Dès le lendemain, M. d*Audiffret- Pasquier était mandé auprès du Président de la République.
Le prétexte de cotte convocation était le projet de loi présenté à l'Assemblée sur l'administration de larniée; en réalité, c'est de la question du drapeau que le maréchal de Mac-Mahon, à l'instigation du duc Decazcs et sur le conseil de M. de Broglie, voulait entretenir le président du Centre droit.
On a rapporté comme presque textuelles les paroles suivantes que le maréchal aurait dites à M. le duc Pasquier :
« Vous avez eu à supporter hier des attaques imméritées, mon cher duc. La cause que vous défendez était la bonm\ En ce qui me concerne, je dois me tenir à part de tous les arrangements de partis. Appelé par TAssemblée, dans un moment critique, à faire respecter ses décisions, à venir en aide au pays et à défendre l'ordre, je reste dans la limite de mes fonctions. Je maintiendrai Tordre et je ferai respecter les décisions, quelles qu'elles soient, sauf en un cas, cependant. On parle de substituer le drapeau blanc au drapeau tricolore. Je crois devoir à. ce sujet vous donner un avertissement. Si le drapeau blanc était levé contre le drapeau tricolore, et s'il arrivait qu'il fût arboré à une fenêtre, tandis que l'autre flotterait vis-à-vis, les cAewsé'^^o/^ partiraient tout seuls et je ne pourrais répondre de Tordre dans la rue, ni de la discipline dans Tarmée. »
Ces paroles attribuées au Président de la République venaient-elles bien de lui ? Ne les lui avait-on pas suggérées pour s'en servir ensuite comme d'im argument irrésistible en faveur du drapeau qu'on entendait maintenir envers et contre le roi? Elles ne représentaient pas, d ailleurs, Topinion de tout le Gouvernement; car si elles répondaient à la pensée du chef du Cabinet et de la majorité des ministres, elles n'exprimaient pas les sentiments de la fraction légitimiste. M. Ernoul avait précisé-
ment provoqué, à quelque temps de là, un incident qui faillit amener une crise de cabinet, en interpellant à une des séances du Conseil le ministre de la Guerre, général du Barail, sur ce que ferait l'armée au cas où le drapeau blanc serait adopté*. Ce jour-là, le maréchal Mac-Mahon n'avait rien dit, comme s'il ne se fût pas cru assez autorisé à parler au nom de tout le Gouvernement, en appuyant le ministre de la Guerre dans sa déclaration contre le drapeau royal.
Une réserve plus grande encore lui était imposée avec les personnages, si importante que fût leur situation dans l'Assemblée, qui venaient l'interroger en particulier pour engager ensuite le Gouvernement par ses paroles. Ce n'était pas à lui, chef du pouvoir exécutif et de l'armée, à prétexter une prétendue opposition militaire pour mettre obstacle à un projet d'un aussi grand intérêt pour le pays que le rétablissement de la monarchie.
11 n'ignorait pas que son autorité était du plus grand poids dans la circonstance et que lui seul suffisait à faire accepter ou à faire rejeter par l'Assemblée l'emblème royal. Si vraiment il avait été favorable, comme il paraissait l'être en paroles, au retour du roi, ou il ne devait pas s'arrêter devant de soi-disant préjugés de l'armée, ou il devait être prêt à empêcher qu'elle ne se montrât hostile, ainsi qu'eût fait un véritable chef de gouvernement.
Lorsque Bonaparte, voulant restaurer l'ordre en France, eut résolu de rétablir le culte catholique, il ne s'inquiéta pas de ce que penserait ni l'armée, ni le public. Ce fut dans une vue supérieure de gouvernement, plus ou moins intéressée, il est vrai, qu'il conclut le Concordat, sans consulter l'opinion. Et cependant, il avait à lutter contre de plus vives répugnances et des oppositions plus ardentes qu il n'y en eut jamais contre le drapeau blanc. « Les ennemis de Bonaparte, écrivait le général Thiébault, dans ses Mémoires, se réjouirent de l'établissement de la religion catholique. Ses amis et l'armée en masse en furent consternés. » L'hostilité des généraux de la République n'arrêta pas le Premier Consul. Un Delmas put le blâmer
' Général du Barail, Mes Souvenirs, t. III, p. 423 et suiv.
grossièrement en face, Moreau lui-môme put affecter l'abstention ; il n'en arriva pas moins que, le jour mémorable du 2 avril 1802, Bonaparte parut solennellement à Notre-Dame, suivi des soixante généraux convoqués pour la cérémonie du Te Deum d'actions de grâce. Et le lendemain, toute la France et Tarmée elle-même applaudissaient à cet acte d'autorité, qui affirmait le rétablissement -de Tordre par le rétablissement de la religion.
Le maréchal de Mac-Mahon n'eut ni Tesprit, ni la décision d'un chef d'Etat. Son mot, authentique ou non, sur les « chassepots », fit fortune. Il donna une formule aux opposants du drapeau blanc. C'est le mot que le duc d'AudiflFret-Pasquier rapporta, comme l'ayant entendu, à la Commission des Neuf, pour traduire les répugnances et appréhensions du Maréchal au sujet du drapeau du comte de Chambord. 11 s'était, d'ailleurs, fait accréditer en se procurant un certificat du secrétaire général de la Présidence, le vicomte Emmanuel d'Harcourt. Au sortir de l'audience du Maréchal, il avait eu soin de solliciter l'autorisation de reproduire ses paroles. Et le soir même il avait reçu de M. d'Harcourt la réponse suivante :
Mon cher duc, le maréchal a bien voulu me raconter l'intéressante conversation qu'il a eue avec vous cette après-midi et la déclaration très nette qu'il vous a faite relativement à la nécessité de maintenir le drapeau tricolore. Je lui ai fait observer qu'il pouvait être utile dans l'intérêt de tous que son langage soit répété! 11 m'a répondu : « Je n'ai aucune objection à ce que M. le duc d'AudilTret-Pasquier fasse connaître à ses collègues l'opinion que j'ai exprimée devant lui et qui n'est que l'écho -des impressions de l'armée tout entière ».
Muni de cette pièce, le duc d'Audiffret-Pasquier s'était rendu à la Commission des Neuf pour en donner lecture. En ouvrant la séance, le général de Changarnier avait déjà préparé les esprits à l'effet de cette communication. « J'honore le drapeau blanc, avait-il dit, mais j'aime trop le drapeau tricolore pour jamais consentir à le répudier. Je ne suis pas suspect. Malgré mes quatre-vingts ans, je mo ferais casser la tête pour mettre M. le comte de Chambord sur le trône... Je lui serais dévoué jusque-là. Je ne
le suis pas jusqu'à sacrifier le drapeau tricolore. » M. le comte Daru et M. Callet déclarèrent après lui qu'ils étaient dans les mômes sentiments. M. Daru insista en disant, au nom de ses amis : « Il ne suffit pas à mon avis que la question ne soit pas tranchée contre le drapeau tricolore ; il faut encore qu'aucun doute ne plane sur la solution au moment de la rentrée du roi... 11 importe aussi que nul autre drapeau ne puisse, h ce moment, être arboré nulle part*. » A son tour, le duc d'Audriffret-Pasquier affirma avec chaleur qu'on ne pouvait rappeler le roi sans que le pays et Tarmée fussent rnssurés auparavant sur le maintien du drapeau national. 11 savait d'ailleurs, que le Maréchal-Président ne croyait pas pouvoir répondre de la paix publique à l'arrivée du roi, si la question du drapeau n'était pas résolue d'avance en faveur du drapeau actuel, ilest alors qu'il produisit la lettre de M. Emmanuel d'Harcourt à Tappui du fameux mot, déjà ébruité partout : « les chassepols partiront tout seuls ».
Cette lettre, communiquée à la (Commission, lit grande impression sur ses membres. Elle ébranla les amis du comte de Chambord, confirma ceux des princes d'Orléans. Personne ne douta sur le moment, qu'elle ne fût la garantie du propos si grave attribué au Maréchal, quoique, depuis, des personnes très dignes de foi aient assuré que le Maréchal ne s'était pas reconnu dans ce mot et n'avait aucune connaissance de la lettre écrite en son nom à l'usage de la Commission des Neuf.
Etait-ce bien de lui-môme, en effet, que le maréchal Je Mac-Mahon avait parlé ainsi ? Entré dans Parmée h l'époque de la Restauration, ayant servi au début de sa carrière militaire sous le drapeau blanc, pouvait-il avoir contre Pemblème de la monarchie légitime cette prévention qui lui aurait fait tenir le propos qu'on mettait dans sa bouche? Ne se rappelait-il pas avec quel enthousiasme les populations, en 1814, avaient accueilli le glorieux symbole de la royauté des lys, avec quelle facilité les
' On répétait alors un mot du préfet de police, M. Léon Renault : <c Avec 200.000 francs je fais pavoiser Paris, en blanc, du haut en bas ». Le mot fui dit devant le marquis de la Tour-du-Pin-Ghambly et le comte Albert de MuQ (Hevue catholique et royaliste, 20 mars 1909, p. 211).
vieux {généraux dos armées de TEmpirc, qui avaient plii^^ sujet encore que les hommes de 1873, d'ôtre attecln^^s aux trois couleurs, avaient accepté le changement de drapeau? On ne (K)uvait pas préjuger, comme le faisait le maréchal de Mac-Mahon, des dispositions de Tarmée, pas plus que de celles de la population. Le Maréchal avait dû subir bien profondément les influences de ses conseillers pour se persuader que les chassepals partiraient tout seuls, à la vue du drapeau sous lequel avait été organisée, à quarante ans de là seulement, la conquête de TAlgérie.
Uevinit celte déclaration inattendue du Maréchal, qui mettait un obstacle invincible à la restauration du drapeau blanc, les représentants des deux Droites, M. de Larcy, MM. de ïarteron et Combier émirent l'avis que Ton pouvait réserver la question jusqu'à ce qu'elle fût résolue par l'accord du roi et de la représentation nationale. M. Chesnelong entra dans cette idée en proposant d^étudier un arrangement qui fût acceptable des deux paris.
Par (\vemple, on pouvait fusionner les deux drapeaux comme les deux partis, en ayant un drapeau qui serait tricolore^ sur une face et blanc sur l'autre, ou les combiner entre eux, de manière à ce que les emblèmes de la monarchie, les lys, les armes de la Maison de France, une cravate blanche à la hampe se superposassent aux trois couleurs. On pouvait même faire agréer du comte de (Hiambord une autre transaction, non moins satisfaisante pour le^ dt nx partis, d après laquelle aucun changement ne serait apporté au drapeau avant que le roi n'eût pris possesj^iuû du pouvoir, sauf ensuite, pour lui, après avoir été sahié h son avènement par le drapeau tricolore, à s'eiiteuilre .ivec l'Assemblée pour la modification à } ap|>orler. Si cet arrangement était accepté du comte de tMmiubuE'd, n'y avait-il pas là les bases d'un accord entre touH Iv^ gmnpes monarchiques?
Oilt* combinaison, plus ingénieuse que nette, avait été trouvée ravaut-veille dans une sorte de conciliabule qui se tint, te s<tir, à l'issue de la réimion des bureaux de la lJroi^% ail café du quai d'Orsay. M. de Falloux avait reparu, cumme dans toutes les circonstances critiques,
L AMBASSADE PARLklMENTAlRE 35H
pour donner les conseils que certains ne cessaient de lui demander. Le petit cénacle composé de MM. de Meaux, Barajçnon. Chesnelong, de Cumont, réunis à table autour de M. de Falloux, avait réussi à combiner une formule qui parut tout à fait propice, parce qu'elle répondait à la fois aux intentions de la majorité et qu'elle cadrait avec la récente déclaration du comte de Chambord, disant à M. Combier qu'il se faisait fort, à sa rentrée en France, d'obtenir de ses représentants une solution compatible avec son honneur. On croyait s'en tirer par Thabileté.
M. Chesnelong proposa donc à la Commission la formule suivante, toute fraîche éclose, qu'il disait propre à donner satisfaction à la fois aux partisans des trois couleurs et au prince : « Le drapeau tricolore est maintenu. 11 pourra être modifié par l'accord du roi et de la représentation nationale. » Cette formule réservait le droit du roi. Le comte de Chambord eût pu, si elle avait été sincère, Taccepter dans ces termes ; mais tout de suite, le duc d'Audiffret-Pasquier exigea davantage. 11 demanda que les mots : « 11 pourra être modifié... » fussent remplacés par ceux-ci : « 11 ne pourra être modifié que par Taccord du roi et de la représentation nationale. » C'était changer complètement l'esprit de la transaction et ouvrir la perspective d'un conflit pour le lendemain de la rentrée du roi. On ne s'en aperçut pas trop dans le moment, désireux que l'on était d'aboutir à quelque chose.
La formule de M. Chesnelong, modifiée par le duc Pasquier, fut adoptée à l'unanimité et la mission de la faire accepter du prince, confiée, sur la désignation du comte Daru, à son habile et éloquent auteur. 11 fut convenu, en conséquence, qu'il irait à Frohsdorf, au nom de la Commission, soumettre au comte de Chambord les propositions sur lesquelles elle croyait pouvoir établir son projet de restauration monarchique *.
Chose remarquable, aucune objection ne s'éleva au sein de la Commission contre une procédure, que M. le comte de Paris n'avait cessé de déconseiller, pour sa part. Jusqu'à la fin il persista à croire que l'affaire do la monarchie
« Ch. Chesnelong (pp. 76 à 93).
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devait se traiter exclusivement dans TAssemblée, entre ses amis et ceux du comte de Chambord et que, une fois l'accord fait entre eux, la solution s'imposerait d'elle-même par la force des choses.
C'est dans ce sens qu'il écrivait d'Arc-en-Barrois, le 6 octobre, après la réunion tenue chez M. Aubry : « Vous savez que j'ai toujours déconseillé à mes amis de s'adresser directement au comte de Chambord pour obtenir de lui des concessions. Je crois qu'il faut continuer à éviter de mettre sa personne en jeu, parce que la meilleure manière pour lui, aujourd'hui, d'accepter le drapeau tricolore, est peut être de se faire forcer un jour la main par ses amis... Il fallait dire à ceux-ci tout ce qu'on leur a dit, il fallait le dire devant vos collègues de la Droite modérée : ils Font entendu; on ne s'est pas brouillé; en maintenant votre terrain, vous en êtes arrivés à la nomination d'une commission, dans le sein de laquelle on pourm parler plus à l'aise... Je persiste à croire que c'est la Droite modérée qui peut exercer, dans le sens des concessions, Tinfluence la plus décisive... Je crois donc que, malgré les apparences, votre réunion a pu avancer les affaires' »>
A un autre point de vue, le marquis de Dreux-Brézi^ désapprouvait les démarches qui devaient avoir pour but d'obtenir du comte de Chambord des concessions, daprè> un programme arrêté d'avance. Dépositaire des pensées du prince, il ne cachait pas à ceux qui l'interrogeaient qu'on n'arriverait pas au but de cette manière. « Le devoir de l'Assemblée, répétait-il, est de proclamer purement el simplement M. le comte de Chambord roi de France, sous le nom de Henri V. »
C'est ce que ne comprenaient pas les parlementaires du Centre droit. Ils acceptaient le comte de Chambord, mais conditionnellement, et s'ils ne parlaient pas de lui imposer une Charte, ils entendaient lui faire accepter d'avance les bases d'une Constitution, telle qu'ils la voulaient. Aussi ne concevaient-ils pas qu'on pût faire la monarchie sans traiter d'abord avec le prince des conditions de son acce^ sion au trône.
* LeUre citée par M. Hanotaux (p. 157).
On allait donc, avec la Commission des Neuf, s'enpager plus avant encore dans la voie des démarches directes, ouverte par M. Decazes, et cette fois, avec des conséquences beaucoup plus graves, car il ne s'agissait plus seulement de visites et d'ouvertures privées, mais d'une ambassade officielle auprès du prince, pour le mettre en demeure d'accepter ou de refuser les conditions que le délégué de la Commission des Neuf avait mandat de lui porter.
Comprenant toute la responsabilité qui allait lui incomber, M. Chesnelong aurait voulu s'adjoindre, pour une mission aussi grave et aussi délicate, des compagnons capables de la rendre plus facile et de lui donner à luimême plus d'autorité. Il avait tout de suite songé au vénérable baron de Larcy, son collègue à la Commission des Neuf, un des fidèles de Frohsdorf pendant l'exil, à M. Lucien-Brun, sonami, dont il connaissait le crédit auprès de M. le comte deChambord. L'un, dans sa délicatesse de vieux royaliste, déclina l'honneur de faire partie d'une ambassade chargée de porter au prince une communication, qu'il savait devoir lui être pénible, sur le point du drapeau ; l'autre, prêt à mettre son dévouement et son influence à la disposition de M. Chesnelong, fut luimême appelé par le Prince à Frohsdorf, avec MM. de Carayon-Latour et de Cazenove de Pradines, et dut prendre les devants sur l'envoyé de la Commission des Neuf. M. Chesnelong en fut réduit à partir seul, soutenu par la confiance de ses collègues et l'importance du but à atteindre. A lui seul incombait la charge de faire réussir ce qui avait jusque-là échoué.
On a blâmé le choix de la Commission des Neuf: on a dit que son envoyé était insuffisamment préparé par une carrière commerciale au rôle d'un Talleyrand. L'honorable négociant de Pau, devenu homme politique sous l'Empire, était peut-être dépourvu des talents de diplomate; mais, pour s'acquitter de la mission dont il était chargé auprès d'un prince comme le comte de Chambord, il avait les qualités de cœur et d'esprit préférables h celles des politiques de carrière. S'il n'avait fallu que de l'ardeur, de la conviction, de Téloquence, des ressources inépui-
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sables de dialectique pour réussir dans un semblable message, aucun choix ne pouvait être plus favorable que celui de la Commission.
Le tort de M. Chesnelong fut d'accepter une mission, vouée d'avance à un échec certain, dans les conditions où elle s'accomplissait. La négociation consistait, en effet, à faire accepter du comte de Chambord des conditions et à obtenir de lui des garanties. Sans bien s'en rendre compte, sans le vouloir même, le délégué des Neuf allait donc proposer à l'héritier de la Couronne de France un véritable marché. Il allait, de la part d'une commission parlementaire, dicter des conditions à un prince, dont les paroles et les sentiments étaient publics, dont la politique avait toujours été h découvert. 11 allait, avec tout le respect et la déférence que comportaient et la différence des situations et la sincérité de ses sentiments, lui dire: « Reniez votre drapeau, votre passé, voire parole; sacrifiez votre honneur, votre dignité, vos principes ou, sans cela, vous ne régnerez pas sur nous. »
Mais, si M. Chesnelong ne sentit pas l'inconvenance et presque l'odieux d'une pareille démarche, du moins, dans sa généreuse illusion, il dépensa, pour en assurer le succès, tout ce qu'il y avait en lui de loyale ardeur, d'ingéniosité et d'abondance oratoire.
Avant de partir, il voulut que l'objet de sa mission fût nettement défini par ses mandants. Il craignait avec raison que dans une négociation d'une nature si délicate et d'un intérêt si important, il ne subsistât quelque doute, quelque équivoque. Pour lui, il voulait d'abord qu'il fût bien convenu — comme si se^ intentions avaient pu changer le caractère même de son mandat — qu'il se présenterait au Prince de la part de la Commission, non pour lui poser des conditions, mais pour lui soumettre les possibilités et les nécessités de fait, qui résultaient, comme il disait, de la complexité de la situation ; pour lui exposer, à cet égard, les sentiments et les vœux de la Commission, en qui étaient représentés les divers éléments de la majorité monarchique de l'Assemblée ; enfin, pour obtenir de lui une parole, des déclarations qui
pussent être un gage d'entente entre le prince et la majorité sur les questions que soulevait le rétablissement de la monarchie.
Dans les termes vagues où il était formulé, ce premier point fut accepté par les membres de la Commission, sans réserve ni restriction. M. Chesnelong demandait ensuite d'être autorisé d'une manière bien précise à notifier au prince, au nom de la Commission, « qu'en premier lieu, il serait proposé h l'Assemblée d'appeler Henri V au trône, en vertu de son droit royal héréditaire; que l'Assemblée reconnaîtrait ainsi le droit royal, comme faisant partie du droit traditionnel national, et ne le créerait pas ; qu'en second lieu, et par cela même, la Charte qui serait proposée par le roi deviendrait la loi constitutionnelle du pays par la délibération de l'Assemblée et la sanction du roi; qu'elle ne serait donc pas farte sans le prince et avant qu'il eût pris possession du pouvoir. »
M. Chesnelong a écrit que, sur ces deux points, il y avait eu encore, sans débat, unanimité complète et absolue de sentiments dans la dernière séance de la Commission tenue avant son départ. Ce n'est pas tout î\ fait exact. On parut accéder unanimement à la demande de M. (Chesnelong ; mais, pour corriger ou restreindre ce qu'elle semblait avoir de trop excessif dans le sens du droit royal, le duc Pasquier proposa de transformer ces déclarations générales en stipulations précises, qu'il dicta lui-même, et qui rendaient beaucoup moins les idées du comte de Chambord qu'elles ne rappelaient les principes de la monarchie parlementaire et libérale. Afin, disait-il, de montrer au pays, dès le premier jour, le véritable caractère de la monarchie, telle que le roi et l'Assemblée étaient d accord pour la vouloir, Tacte de rappel du lloi devait stipuler : 1** que les lois constitutionnelles, dont la proposition serait réservée au gouvernement du roi, reposeraient sur les quatres bases suivantes : le pouvoir exécutif au roi, le pouvoir législatif s'exerçant par le roi et deux Chambres, Tinviolabilité du roi, la responsabilité des ministres ; 2*^ que les libertés civiles et religieuses, qui constituent les droits publics des Français, seraient maintenues.
360 l'lCHEC de la RESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
C'est ce programme, plus précis dans les termes que la formule de M. Cliesnelong, et aussi plus restrictif du droil royal et plus en rapport avec les idées modernes, qui fut adopté par la Commission des Neuf, et que son délégué fut chargé de faire agréer du comte de Chambord.
Quant à la question du drapeau, M. Chesnelong avait pour mission de faire connaître au prince les vues de la majorité du Comité des Neuf, résumées dans les paroles du général Changarnier; en outre, Tétat des esprits dans l'Assemblée et le pays, les dispositions du gouvernement et, eu particulier, les sentiments du maréchal de Mac- Mahon, d'après la communication confidentielle faite à la Commission, en son nom, par le duc Pasquier. Enfin, la formule de la Commission au sujet du drapeau devait être expressément insérée dans Tacte de rétablissement de la royauté.
En somme, c'est le propjramme du Centre droit, plus ou moins atténué dans la forme, le programme de la monarchie constitutionnelle et tricolore, formulé dès le commencement par les ducs d'Audriffet-Pasquier el Decazes, que M. Chesnelong était chargé de présenter au roi et de faire agréer de lui.
L'honorable ambassadeur n'avait pas à se dissimuler que la partie la plus délicate de sa mission était celle qui avait trait au drapeau. En ce qui concernait la question constitutionnelle, on pouvait arriver à faire cadrer à peu près les propositions de la Commission des Neuf avec les manifestes antérieurs du comte de Chambord; mais il était beaucoup plus difficile, au sujet du drapeau, d'obtenir du prince des déclarations qui pussent s'harmoniser avec cette formule de la Commission: « Le drapeau tricolore est maintenu : il ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de la représentation nationale ».
Au sortir de la séance du Comité des Neuf, M. Chesnelong avait reçu une nouvelle confidence, propre à lui faire comprendre encore davantage les difficultés de sa mission. La veille au soir, le comte Daru avait vu le maréchal de Mac-Mahon et lui avait parlé de la communication faite en son nom h la Commission par le duc Pasquier. Il confia & M. Chesnelong que le maréchal lui avait dit avec un
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accent très résolu : « J'ai tenu à faire connaître mon sentiment de chef du gouvernement à la Commission. C'est aussi mon sentiment de soldat. Je ne répudierai jamais le drapeau tricolore. 1/armée que je connais bien est dans les mêmes conditions que moi; je ne croirais pas pouvoir répondre de son dévouement, si ce drapeau lui était enlevé. »
En faisant ainsi parler le maréchal-président, les partisans de la monarchie tricolore savaient bien qu'ils se donnaient une autorité plus considérable contre le comte de Chambord ; mais on peut croire que le maréchal n'aurait pas tenu le môme langage, s'il n'y avait été incité par ceux qui, depuis que les espérances de l'hérédité légitime étaient devenues plus prochaines, s'appliquaient à lui insinuer que le rétablissement de la royauté n'était pas possible sans le drapeau tricolore et les institutions libérales dont il était le symbole.
Avant son départ M. Chesnelong vit aussi M. le duc de Broglie. Le président du Conseil des ministres lui avait déclaré qu'on ne pouvait pas engager la campagne monarchique sur la déclaration transmise à M. Ernoul au nom du comte de Chambord, déclaration ainsi conçue : « Le roi, à son entrée en France, se « fait fort d'obtenir du pays, par ses représentants, une solution compatible avec son honneur». Il estimait que la proposition de M. le duc d'Audriffet-Pasquier, affirmant le maintien pur et simple du drapeau tricolore, était la seule qui offrît des garanties de succès devant l'Assemblée et le pays, mais que, à la rigueur, la formule adoptée par la Commission, malgré la perspective possible d'un changement du drapeau, pouvait aussi offrir un terrain suffisant d'action, à la condition d'ùtre acceptée dans sa teneur môme par le prince.
« Nous nous en contentons, dit-il à M. Chesnelong; tâchez de la faire agréer par le roi. Avec moins que cela, l'entreprise serait vouée à un insuccès fatal. Le maréchal ne s'y prêterait pas, moi non plus.
« Je veux la monarchie très sincèrement et très énergiqueraent ; je suis prôt à y mettre ma responsabilité, ma vie, mon honneur, dans des conditions possibles. Mais nous n'aurions pas le droit de jouer le sort du pays dans
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une tentative où la défaite serait certaine. J'ajoute que la réunion do rAssemblée est proche et qu'il nous faut prendre un parti dans ces quinze jours. »
Ce que M. le duc de Broglie entendait par « conditions possibles », c'étaient celles que ses amis et lui avaient iixées et qu'ils exigeaient impérieusement du comte de i^hambord, celles que M. Chesnelongétaitchargé de porter à Frohsdorf, comme l'expression des justes revendications du pays et des résolutions arrêtées du Comité des Neuf.
M. de Broglie, qui aurait pu être, comme chef du gouvernement, d'un si grand secours à la royauté, n'avait pas conliance dans l'entreprise monarchique. Il s'était fait des dispositions du pays des idées conformes aux siennes propres ; il ne croyait pas que le pays pût vouloir la monarchie autrement qu'il la voulait lui-môme, ni qu'il souhaitât plus le comte de Chambord que les parlementaires ne le souhaitaient. Les garanties de succès, sans lesquelles il n'estimait ni prudent ni possible de tenter une restauration monarchique, n'étaient que des satisfactions données aux idées libérales de son parti.
Kn. somme, la campagne monarchique s'était engagée sans que ceux de qui en dépendait principalement le succès y eussent foi.
Comme on avait lieu de croire que les questions constitutionnelles, telles qu'elles étaient formulées dans le programme du (x)mité, ne soulèveraient pas de difficultés irréductibles, le point précis du débat portait sur le drapeau. C'rst là que se concentraient toutes les exigences et toutes les oppositions du parti libéral.
« Datis lu réunion du 4 octobre, a écrit à ce sujet M. Chesiielong, la question constitutionnelle ne fut même pasab<>rdée; on était convaincu qu'à cet égard l'accord existait ou se ferait. La question du drapeau fut seule agitée Los membres du (Centre droit déclarèrent à ce moment qu'ils ne s\nigageraient dans la campagne monarchique ([ue si le maintien du drapeau tricolore était d'avance stipulé dans l'acte de rappel du roi et accepté par le roi luiménuN H, enmme la formation de la Commission des Neuf fut urrèLée dans cette réunion, M. le duc Decazes déelara, nu ïM\n\ du Centre droit, que les représentants de
ce groupe n'entreraient dans cette commission que sous la réserve de ne se prôter h aucun projet dont le maintien définitif du drapeau tricolore ne serait pas la condition expresse *. »
La première fois que M. le duc Decazes avait suggéré à M. Chesnelong l'idée d'une ambassade auprès de M. le comte de Chambord, il lui avait formellement déclaré, on s*en souvient, que, si la monarchie éUiii nécessaire pour l'avenir du pays, il n'y avait toutefois de monarchie acceptable que la monarchie constitutionnelle, et qu'elle n'était possible qu'avec le drapeau tricolore. Et c'est cela qu'il fallait bien faire comprendre au prince, en lui signihant nettement que le maintien du drapeau tricolore était nécessaire pour que Tarmée et le pays se ralliassent à la monarchie et en rendissent ainsi le rétablissement possible.
On insistait sur ce point, parce que tout était là, aujourd'hui comme en 1849, parce que la question du drapeau était restée la pierre d'achoppement de la monarchie.
En définitive, la mission de M. Chesnelong consistait à faire accepter du comte de Chambord le drapeau tricolore dont on savait qu'il ne voulait pas.
L'honorable délégué de la Commission des Neuf, aYerti, au dernier moment, par une dépêche adressée au marquis de Dreux-Bré/é, qu'il pouvait se mettre en route, partit seul, précipitamment, le 12 octobre au soir. Le temps pressait, car la Commission s'était ajournée au 1(>, afin de pouvoir rendre compte de son mandat à la réunion des groupes de Droite fixée au 18. Os quelques jours allaient être décisifs.
Comme le comte de Chambord se trouvait, dans le moment, à Salzbourg, c'est là que M. de (Chesnelong se rendit directement.il arriva dans cette ville, le mardi 14 octobre, vers deux heures de l'après-midi. MM. de (Carayon-Latour, Lucien-Brun et de Cazenove de Pradines, mandés quelques jours auparavant près du prince, l'attendaient. Ils le
* Chesnelong (pp. 442^3).
361 i/kcheg de la restauiution monarchique en 1873
conduisirent à riiôtel Ncubourg; le prince y était installé avec Madame la comtesse de Chambord.
A peine arrivé, M. Chesnelong fut prévenu qu'il allait ôtrc reçu tout de suite. Il n'eut môme pas le temps de se remettre des fatigues d'un voyage précipité et de se préparer à un entretien dont dépendait le succès de la campagne monarchique. Il faisait très chaud; le ciel était orageux. Le modeste ambassadeur était accablé à la fois du poids de la chaleur et de celui de sa responsabilité. Ses amis lui avaient dit : « Bon courage ! Monseigneur vous attend avec impatience et vous accueillera avecsympathic. » Mais lui, plus préoccupé de la difficulté de son rôle que rassuré par ces paroles encourageantes, sentait Témotion et la crainte l'envahir à ce moment critique.
Qu'allait être cette rencontre du mandataire des groupes monarchiques de l'Assemblée Nationale avec l'héritier du trône de France: Tun, pénétré de l'importance de sa mission et de la gravité de la cause qu'il venait plaider; l'autre, de la grandeur de son droit et de la nécessité du principe qu'il représentait ; tous deux également désireui du succès d'une démarche qui devait décider du sort de la monarchie, mais en en sentant, l'un comme Tautre, le point délicat, tous deux animés, à des points de vue difféférents, d'un môme amour de la France, d'une même passion pour son bonheur et son bien ?
M. le comte de Chambord attendait debout, au salon, l'envoyé de la Commission des Neuf. L'abord du prince fut cordial et encourageant. « Je sais, dit-il à M. Chesnelong, en lui prenant les mains, qui vous êtes et j'avais depuis longtemps le désir de vous connaître. Je suis charmé de vous recevoir dans des circonstances si solennelles pour notre pays... Soyez donc le bienvenu. Asseyezvous et causons de la France * ».
L'entretien s'engagea. « Je sais, dit le prince, quelle est la loyauté de votre caractère et je ne doute pas de la sincérité de votre dévouement. Parlez avec une entière franchise et sans crainte de me déplaire. J'ai besoin de tout
• M. Chesnelong a donné un récit aussi sincère qu*é1oqaent de cette scène historique {La campagne monarchique..., p. 109 et suiv.).
L AMBASSADE PABLEMENTAIRE 365
savoir et je vous prie de vous exprimer à cœur ouvert. »
M. Chesnelong exposa alors Tobjet de sa mission. H n'eut pas de peine à faire agréer de s6n auguste interlocuteur les deux premières parties du programme de la Commission des Neuf. Quoique les stipulations qu'elle contint parussent d'accord avec les idées, plusieurs fois exprimées par le prince, soit dans ses manifestes au pays, soit dans des lettres à ses amis, la formule qui leur était donnée n'était cependant pas celle qui pouvait le mieux convenir à Texpression de la pensée royale, surtout en ce qui concernait les libertés civiles et religieuses proclamées dans cet acte. Mais le prince parut acquiescer à tout, sachant que la difficulté principale entre lui et les commettants de M. Chesnelong ne tenait pas à la question constitutionnelle.
Même sur Tarticle de la responsabilité ministérielle, qui impliquait le régime parlementaire, il s'était montré beaucoup plus conciliant qu'on ne devait s'y attendre et M. Chesnelong n'avait eu garde d'y appuyer. Du reste, entre les deux formules, responsabilité ministérielle et responsabilité des ministres, par lesquelles s'exprimait ridée d'un gouvernement où Tautorité royale est plus ou moins restreinte par l'exercice d'un pouvoir exécutif distinct et par le contrôle des (Chambres, la (Commission des Neuf avait choisi la seconde, comme étant celle qui établissait une opposition moins aiguë entre les prérogatives de la Couronne et le contrôle parlementaire. Elle laissait place à une application plus sage, plus modérée d'un principedontles conséquences, exagéréescomme elles l'avaient été sous la Monarchie de Juillet, étaient incompatibles avec un gouvernement bien ordonné.
Du silence ou même des signes d'acquiescement du comte de Chambord sur les divers points du projet de la Commission exposés devant lui, M. Chesnelong avait conclu que le prince approuvait tout ou du moins ne s'opposait à rien.
C'était une interprétation trop accommodante. Si le roi avait admis la Charte, les deux Chambres, la responsabililé ministérielle, les libertés civiles et religieuses, au sens où Ton se plut à l'entendre, ensuite, après le rapport
360 LKCHKC DE LA RBSTAIRATION MONARCHIQUE EN 1873
do M Chosnelong, c'est tout le gouvernement conslituti(»nnel, tout le régime parlementaire qu'il eût concédé Avec cela, le drapeau blanc n'était plus qu'un non-sens el il n'y avait plus de raison d'y tenir. Le comte de Chambord aurait tout simplement consenti à être le roi delà Révolution, ce qu'il se refusait énergiquement à admettre, mémo au prix de la Couronne.
Peut-être dans ses proclamations et surtout dans ses lettres antérieures, de 1848 à 1870, avait-il trop parlé quelquefois le langage courant, en paraissant accepter le régime parlementaire et libéral des gouvernements modernes, avec la sécularisation qui en est la conséquence; mais alors Texpression avait certainement dépassé sa pensée et, h maintes reprises, il s'était corrigé lui-môme en montrant que s'il n'entendait pas rétablir l'ancien régime, avec les abus de l'autorité absolue, s'il voulait faire à la liberté sa juste part, il voulait aussi pour la France un pouvoir autoritaire et fort, un régime stable de gouvernement, iivec des institutions politiques à l'abri des caprices de l'opinion, Tusage réglé des libertés civiles, \(\ tolérance religieuse et non l'égalité des cultes, et enfin l'union de 'l'Eglise et de l'Etat dans la concorde des deux pouvoirs spirituel et temporel. A cet égard, le manifeste po>térieur du 2 juillet 1874 vint redresser des interprétations inexactes, que l'on avait pu tirer de son acquiescement tacite au programme de la Commission des Neuf
Avec M. (^liesnelong, le comte de Cbambord crut qu'il n'avait pus à s'expliquer h fond sur des points qui n'étaient que secondaires dans la circ(mstance.
Restait la question du drapeau, celle qui avait été de tout temps le principal obstacle de la fusion, celle qui résumait toutes les divisicms de principe du parti monarchique .lusque-là l'approbation ou le silence du prince avait été pour le mandataire de la Commission un encouragement. M. Chesnelong aborda résolument le point aigu de la négociation.
« L'accord est complet, dit-il, sur les questions constitutionnelles : que n'en est-il de même sur la question du drapeau ? »
« — Ah ! oui, répondit le comte de Chambord, je sais
LAMBASSÂl>e PARLEMENTAIRE 367
qu'elle rencontre bien des diflicuUés et je le regrette. » Et tout de suite, enlevant le débat : «Je n'ai jamais eu, continua-t-il, je n'aurai jamais la vulgaire ambition du pouvoir pour le pouvoir lui-mi^rae, mais je serais beureux de consacrer à la France mes jours et ma vie, comme elle a toujours eu mon âme et mon cœur. J'ai souffert de vivre loin d'elle ; elle ne s'est pas bien trouvée d'être séparée de moi. Nous sommes nécessaires l'un à l'autre.
a Elle a droit à tous mes sacrifices. 11 y en a deux pourtant qu'elle ne peut pas me demeoider : celui du principe que je représente et celui de mon honneur. La question du drapeau touche au principe que je représente, et sans lequel je serais impuissant pour le bien ; elle touche aussi à mon honneur. »
Un langage si haut <lépassait de beaucoup les arguments de la cause dont M. Chesnelong avait à se faire Favocat. 11 parla néanmoins avec abondance, avec chaleur, alléguant les motifs qui militaient le plus en faveur de Femblé.me qu'il avait mandat de défendre, et qui étaient le plus capables aussi d'impressionner son interlocuteur: les dispositions de la Droite et de la Commission, l'opinion du Gouvernement, celle du duc de Broglie, en particulier, les paroles du maréchal de Mac-Mahon qu'il était spécialement chargé de rapporter au roi, enfin les sentiments de l'armée et ceux du pays, opposés à un changement de drapeau. Mais c'était en vain.
Fendant qu'il plaidait si chaleureusement la cause de l'emblème tricolore, tantôt avec les raisons les plus captieuses, tantôt par les adjurations les plus pressantes, le prince gardait une attitude aussi ferme que calme, un air impassible dans sa bienveillance, un silence impressionnant qui témoignait d'une résolution irrévocable.
lîne seule fois, il interrompit l'éloquent avocat pour prononcer le mot décisif de l'affaire. A ce moment-là, M. Chesnelong lui proposait une transaction où il croyait trouver une solution. C'était, soit le mélange, soit la coexistence des deux drapeaux. L'idée, au premier abord, était étrange. « Je remarquai, dit M. Chesnelong, sur la figure de Monseigneur, une expression visible de mécontentement. » Mais le négociateur s'était dit : « Puisque la
36b l'échec de la IIESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
branche aînée et la branche cadette ont fusionné, pourquoi les deux drapeaux ne fusionneraient-ils pas? » Le nouveau drapeau aurait été blanc par Tune de ses faces, tricolore par Tautre, avec Técusson fleurdelisé au centre; ou bien, il y aurait eu deux drapeaux, un pour le roi, l'autre pour Tarmée et la nation.
Pendant que M. Chesnelong présentait cette combinaison du drapeau mixte, le roi, tout entier à sa pensée, lui dit avec un accent de fermeté douce, comme s'il se parlait à lui-môme : « Jamais je n'accepterai le drapeau tricolore. »
C'était l'arrôt irrévocable. Mais sans se déconcerter, M. Chesnelong répliqua sur-le-champ : « Monseigneur permettra que je n'aie pas entendu cette parole... »
La restriction, tout habile qu'elle fût, ne sauvait malheureusement que la suite de la conversation ; elle ne changeait rien au fond des choses. Parce qu'il avait obtenu la permission de n'avoir pas entendu le mot, qui coupait court atout, M. Chesnelong ne pouvait pas se conduire ensuite, comme si le mot n'avait pas été dit.
Il ne le comprit pas assez. Il crut, dans sou zMe plus ardent que judicieux pour la cause dont il était chargé, que l'autorisation obtenue par un ingénieux artiiice d'avocat lui donnait le droit de ne pas tenir compte de lu parole entendue et surtout de ne pas la rapporter.
De cotte dissimulation, reprochée plus tard par les uns et les autres à l'honnête négociateur, devait naître Téquivoque. à jamais déplorable, qui lit tout avorter.
Sur le moment, M. Chesnelong n'était préoccupé que du désir de réussir dans sa négociation. L'incident terminé, comme le comte de Chambord continuait à se prêter àTentretien, il reprit le cours de ses arguments, avec autant de courage que d'adresse. Il insista de nouveau jusqu'à insinuer qu'au point de vue même du vrai principe monarchique, l'obstination du prince, au sujet du drapeau, n'était peut-être pas absolument justiiiée.
— « Ah! le principe monarchique, interrompit de nouveau le comte de Chambord. Je n'ai eu, depuis plus de quarante ans, d autre mission eflective et je n'ai pu rendre d'autre service au pays que de le garder intact ! J'y ai
bien réfléchi, je ne crois pas en exagérer la portée ; je tiens à ne pas le laisser déchoir en mes mains. C'est par lui que je pourrai être une vraie force pour remettre la France dans la voie de ses destinées. Roi diminué, je serais un roi impuissant, et je n'aurais plus que la valeur d'un expédient.
a Le drapeau est le symbole, l'expression extérieure du principe ; il en est la manifestation devant le peuple, la seule qu'il-voie, la seule qui ait pour lui une signification décisive. Et voilà pourquoi le principe et le drapeau ne peuvent pas être séparés ! »
Et le prince, continuant sur ce ton élevé, exposait son programme royal de gouvernement : « Je l'ai dit, je ne suis pas un parti et je ne régnerai pas par un parti. J'appellerai à moi tous les mérites, toutes les capacités, tous les dévouements. L'unité de la France, tel a toujours été le programme de ma Maison, je n'en aurai pas d'autre. J'aurai à refaire Tunité morale de la France en effaçant le souvenir de toutes les discordes et en unissant, au service du pays, tous les hommes de cœur que le malheur des circonstances a pu souvent séparer. A cet égard, la garantie est dans mes intentions, dans mes sentiments, dans mon devoir, auquel je ne faillirai pas, dans la droiture de mon âme, dont, j'espère, personne ne doute. Mais elle est aussi dans l'autorité que me rendra mon principe. Et c'est pourquoi je suis tenu de n'affaiblir ce principe ni en soi, ni dans ce qui en serait la représentation.
« Je parlerai au moment de ma rentrée en France. Je présenterai alors au pays une solution sur le drapeau compatible avec mon honneur et je me fais fort de l'obtenir de lui par ses représentants. J'ai la confiance que, lorsque la France et moi nous nous serons retrouvés, les obstacles s aplaniront et que l'accord qui semble si difficile aujourd'hui naîtra de la situation elle-mômc. »
A ce noble langage, si bien fait pour rallier au roi les esprits et les cœurs, si propre à aplanir toutes les difficultés, M. Chesnelong, aussi ému que découragé , comprit quil n'y avait plus lieu de parler de transaction sur le drapeau.
H ne restait plus au négociateur — et c'est à quoi il
370 l'échec db la rrstaubation monarchique en 1873
aurait dû peut-être s'en tenir — , qu'à revenir à robjet précis de sa mission, en s*elTorçant de faire accepter du prince la formule du drapeau, adoptée par la Commission des Neuf. Mais, craignant que, dans sa teneur même, elle ne parût trop rigoureuse, trop impérative, il préféra la présenter d'abord en termes moins stricts, plus enveloppés. a La Commission des Neuf et le Gouvernement, dit-îL sont d'avis que deux assurances sont nécessaires de la part du roi : (c II ne devra user de son initiative qa'a|M*ès avoir assuré la direction effective du gouvernement ; la possession restera jusque-là acquise au drapeau tricolore, qui sera le drapeau légal. Sur ces deux points, je conjure Monseigneur de m'autoriser à donner, en son nom, une assurance que la Commission et le Gouvernement considèrent, je le répète, comme absolument nécessaire.»
Le prince, que la chaleur d'orage de Taprès-roidî et la longueur de Tentretien commençaient à &>erver ne répondit rien. Soit fatigue, soit besoin de réflexion, il s'enferma dans le silence, laissant son interlocuteur, dans Fanxiété que lui inspirait cette attitude, reprendre avec une nouvelle insistance la suite de son discours.
« Voici, dit enfin M. Chesoelong, une dernière co»sidération que je voudrais surtout confier à votre grand cœur.
a Avec une concession sur le drapeau, dont, telle que je la comprends, votre honneur n*aurait pas à souffHr et dont la France vous serait profondément reconnaissante, je ne dis pas seulement que la monarchie se fera, je dis qu'elle est faite et que, demain, la France racclamer».
« Si, au contraire. Monseigneur se refuse & toute cooecssion aur le drapeau, si je dois, après-demain, rapporter à Paris cette réponse que votre résolution est inflexible, que vous n'accepterez même pas que la question, renvoyée jusqu'à votre prise de possession du pouvoir, soit résolue alors par l'accord du roi et de TAssemblée, non seulement la monarchie ne se fera pas — c'est ma prévision absolue — mais on cherchera dans d'autres voies des solutions précaires et fatalement impuissantes...
« ...Pardonnez-moi la liberté respectueuse de mon langage. Monseigneur, et lorsque vous croirei devoir me
L AMBASSADE PABLCVË?rrAIRE 371
dire, sur le drapeau, le mot d'où dépendra le suecès ou l'échec de la monarchie, lo salut on la perte du pays, j'ose vous supplier de peser cette dernière considéFation, et de la mettre en balance, dans votre conscience royale, avec les sentiments, d'ailleurs si nobles, si désintéressés et si fiers, qui pourraient vous incliner à la résistance ».
M. Chesneloag avait parlé avec une ardeur désespérée ; le prince avait écouté avec une émotion visible. Qu'^allait être la réponse ? Le prince se tut encore. Après quelques moments de silence, il se leva, en prévenant son interlocuteur que Madame la comtesse de Chambord devait repartir h? soir même à 7 heures pour Frohsdorf, mais que luimême différerait son départ jusqu'à minuit, pour reprendre l'entretien dans la soirée.
Cette première audience avait duré plus de deuxheiwes. M. Chesnelong en sortit attristé, découragé, croyant tout perdu. L'heure du dîner n'était pas encore venue. M. le comte de Chambord s'était retiré, en attendant, dans l'appartement de Madame. M. de Blacas s'y trouvait* Sans qwe le prince lui eût parlé du fond de l'entretien;,, il lui parut si vivement remué et si favorablement impressonné, •qu'il se hâta d'aller rejoindre M. Chesnelong pour l'en informer. Il le trouva accablé, désespéré. Mais aussitôt, cherchant à ranimer son courage, il lui parla des bonnes dispositions du prince. « J'ai, lui dit-il, le sentiment <pi'ii consentira à tout ce qui ne blessera ni son principe ni son honneur. Cherchez, combinez, trouvez quelque chose sur la question délicate qui soit acceptée par hii et qui puisse suffire & vos amis de Paris. Vous lui avez ÎBspiré confiance par la sincérité de votre langage ; je ne {mis croire que votre visite reste sans résultat. »
Réconforté par ces encouragements M. Chesnelong se reprit à vouloir tenter un suprême effort auprès du j^inco. Se«l avec lui-même, il chercha, il combina,, comme le lui avait conseillé M. de Blacas.
Avec sa bonne et franche loyauté, l'ambassadeur des Droites ne soupçonnait pas que cette résistance du prince, qu'il mit tant d'énergique ardeur h vaincre, entrait dans les prévisions de certains «le ceux dont il était le mandataure.
Le point à débattre était \Taiinent insoluble.
Ceux des meneurs qui ne s'étaient engagés dans l'entreprise monarchique qu'avec rarrière-pensée que la question du drapeau serait un obstacle insurmontable à Tavènement de Théritier de Charles X, avaient su enfermer la difficulté dans une formule telle que, de la part du prince, la repousser était faire tout échouer, ou que Taccepter était, à la fois, se démentir lui-même et se réduire à la condition d'un roi impuissant.
C'était cette stipulation captieuse que M. Chesnelong devait faire accepter du comte de Chambord.
A force de tourner et de retourner l'idée, Thabile négociateur en était arrivé à formuler en trois déclarations, ingénieusement graduées, cet article unique et irréductible du programme de la Commission des Neuf: « Le drapeau tricolore est maintenu et il ne pourra être modifié que par l'accord du roi et de l'Assemblée ». En scindant la difficulté, il s'était efforcé de l'amoindrir et même de la dissimuler.
Chacune des trois déclarations, prise à part, était en effet assez adroitement présentée pour paraître acceptable en soi : les trois combinées s'accordaient avec la formule de la Commission des Neuf.
Ces déclarations étaient les suivantes :
1® M. le comte de Chambord ne demande pas que rien soit changé au drapeau avant qu'il ait pris possession du pouvoir ;
2* Il se réserve de présenter au pays et il se fait fort d'obtenir de lui par ses représentants, à l'heure qu'il jugera convenable, une solution compatible avec son honneur et qu'il croit de nature à satisfaire l'Assemblée et la nation;
3** M. le comte de Chambord accepte que la question du drapeau, après avoir été posée par le roi, soit résolue par raccord du roi et de l'Assemblée.
Ces trois stipulations paraissaient à M. Chesnelong traduire aussi exactement que possible l'article de la Commission et d'une manière plus acceptable pour le roi. Avant de les développer devant le Comte de Chambord. il pria ses trois collègues et amis, MM. de Corayon-
l'ambassade parlementaire 37a
Latour, Lucien-Brun et Cazenove de Pradines, ses compagnons d'hôtel, de lui en donner connaissance et de le préparer à les accueillir favorablement.
« Quelles que fussent leurs préférences personnelles pour le drapeau blanc, a écrit M. Chesnelong, ils désiraient passionnément et avant tout, dans leur dévouement pour le prince et leur amour pour le pays, le succès de la restauration monarchique et ils savaient, comme moi, que ces trois déclarations étaient un minimum indispensable à obtenir pour avoir quelques chances de rallier une majorité dans rAsscmbléc. »
Ils n'avaient plus le temps de s'entremettre auprès du prince. L'heure était venue de passer à table. Au diner, qui fut court, on ne parla pas de politique. Après, M. le comte de Ghambord sortit pour aller conduire Madame à la gare. A son retour il demanda ses trois familiers, qui avaient hâte de s'acquitter de la commission de leur ami. Ils ne purent échanger que quelques mots avec le prince, sans pouvoir rien pressentir de sa réponse. Le comte de Ghambord était pressé d'en finir avec M. Chesnelong. 11 le fit appeler. Tout restait h faire au négociateur pour obtenir un acquiescement aux déclarations, équivalentes, dans sa pensée, au terrible article du projet de la Commission.
<c Quelles sont donc, lui demanda le prince, les trois déclarations que vous désirez obtenir de moi? « M. Chesnelong les énuméra Tune après l'autre. Le prince adhéra sans difficulté aux deux premières. « Je ne demande pas, en effet, dit-il, que l'Assemblée prenne l'initiative d'un changement dans le drapeau et je n'ai pas l'intention de la prendre moi-même avant d'être monté sur le trône. Je n'ai donc aucune objection à ce que vous disiez, en mon nom, que je ne demande pas que rien soit changé au drapeau avant que j'aie pris possession du pouvoir. » Le comte de Ghambord parut môme acquiescer à la troisième déclaration, dont il ne comprit pas, sur-le-champ, toute la portée, tant il y avait, au fond, d'équivoque dans ces forraulessiindustrieuscmentatténuéesetgraduées. «J'entends bien, se borna-t-il h dire, présenter la solution à l'Assemblée et j'espère que nous nous accorderons. »
374 l'échec de la. BeSTA.CR4TI0If MONARCUIiQUE EN 1873
A ce moment-là, M. Cliesnelong put croire qu'il avait ploînemeiit réussi dans sa mission et que le succès de la campagne monarchique était assuré dans le sens de la CommitHiou..
Soa ^notion était extrôme. Croyant acquises les trois déclarations par lesquelles il avait traduit Tarticle de la Commission sur le maintien du drapeau tricolore, et débordant de joie, il dit au prince que, sur le terrain qu'il venait d'accepter et bien que lui-môme en eilt désiré un autre, la monarchie pouvait et devait se faire, que ses amis et lui n'épargneraient aucun effort pour qu'elle se fîl; que le Gouvernement et la majorité n'hésiteraient pas à s'engager avec eux, et que Dieu et le pays leur seraient en aide.
« Dans un mois, ajouta-t-il, nous aurons le bonheur, Monseigneur, de vous voir monter sur le trône de France et de voir s'ouvrir pour la France elle-même une ère de rénovation et de salut. »
Il ne pouvait pas parler de la France sans loucher profondément le cœur de son roi. « Chère France, dit alors le comte de Chamhord, que je serai heureux de la ser\'ir! j'espère quelle m'aimei-a ; j'ai toujours vécu près d'elle par le cœur, et il me sera doux de lui montrer mon amoar en no vivant désormais que pour elle.
« Il fîuit la sauver, la relever, la grandir, la rendre heureuse! Avec les honnêtes gens de tous les partis, j'y réussirai. Je lui apporterai trois choses qui seront ma force : un principe qui lui sera i!ne garantie de stabilité, le respect do sos libertés, dont ce principe sera la plus sûre sauvegarde, et la volonté énergique de lui faire du bien ! »
Cela, c'était lo beau programme de gouvernement, c'était le rovo du W»gne. Mais pour réaliser l'un et l'autre, il fallait que tous les obstacles qui s'opposaient à l'avènement de rhéritior dos Bourbons fussent aplanis; il fallait que toutes les volontés fussent d'accord pour l'appeler au trône ; il fallait que la négociation dont avait é\é chargé M . Chesnelong fût absolument sincère , qu'elle no comportât ni réticences, ni arrière-pensée; il fallait qu'elle fût un loyal moyen d'arriver à un accord, sans y
L AMBASSADE PAItLEMENTAIRE 37&
mettre des conditions inacceptables pour le prince, et non une voie pour arriver à établir une infranchissable barrière entre TAssemblée Nationale et Théritier du trône.
Ce qui se passait à Salzbourg n'était ni net ni sincère. Quelque loyauté que M. Chesnelong mît dans sa mission, il n*cn cherchait pas moins à arracher au comte de Chambord ce qu'il savait bien être contraire à ses sentiments et h ses résolutions intimes. 11 ne pouvait tenir pour assuré un résultat qu'il fallait attribuer à la circonstance, à Tentraînement oratoire, au courant de sympathie établi entre son auguste interlocuteur et lui, et sur des questions qui remuaient piofondément Tâme du prince, bien plus qu'à un acquiescement réfléchi et définitif de sa part.
Aussi les confidents du comte de Chambord, MM. de Blacas et de Monti, ses trois amis etco-mandataires réunis auprès de lui, MM. Lucien-Brun, de Carayon-Latour, de Cazenove de Pradines, s'étonnaient-ils, après cette seconde entrevue, que son assentiment eût été aussi complet et sans aucune réserve, au sujet des trois déclarations que M. Chesnelong se flattait et se réjouissait en même temps de lui avoir fait accepter.
Combien la négociation eût été plus franche et le succès plus assuré, si la Commission des Neuf, au lieu de vouloir dicter au roi les conditions de son retour, sétait bornée à envoyer undes siens recueillir, pourrAssembléo et pour le pays, des déclarations comme celles que le prince fit spontanément à M. Chesnelong et qui étaient pour tous la meilleure garantie d'un bon gouvernement!
Un quart d'heure après le second entretien, le comte de Chambord faisait, en efl^et, rappeler l'ambassadeur des Droites pour lui exposer, en quelque sorte, ce programme de gouvernement de bien public, d'ordre et de liberté, dont l'énoncé eût dû suffire aux stipulateurs de conditions pour le rétablissement de la royauté.
« Dites bien haut que, comme je l'ai souvent déclaré, je ûc serai pas le chef d'un parti, mais le roi de tous. Je prendrai le personnel gouvernemental parmi les hommes que leurs talents leur dévouement au pays, leur expérience des choses de la politique, leur supériorité éprou-
vée désigne d'avance à ma confiance. Les anciens légitimistes y auront leur part, mais cette part ne sera ni absorbante, ni exclusive. Quant aux hommes politiques représentant d'autres nuances, que leurs services ont mis en vue..., j'aurai à cœur de réclamer leur utile et indispensable concours...
« Avec eux, avec leurs amis, avec tous les hommes de foi, de cœur et d'honneur, qui sont si nombreux en France, nous arriverons à donnerau pays un gouvernement digne de lui, répondant aux besoins permanents de toutes les sociétés chrétiennes et civilisées et en harmonie avec les besoins particuliers, les aspirations légitimes de notre temps...
« Si je tiens à préserver l'intégrité du principe monarchique, ce n'est pas pour exercer une domination égoïste et absolue. Je veux une autorité tempérée, je ne repousserai pas le libre contrôle, je l'appellerai. Mais je veux aussi une autorité respectée dans ses prérogatives essentielles, pour y puiser la force de m'élever au-dessus des exigences des partis, dans Tintérôt môme du pays, et d'exercer un rôle de modérateur efficace et d'arbitre écouté. »
Des paroles si droites, si loyales, qui affirmaient les intentions toutes libérales du prince, à rencontre des préventions et des défiances dont la démarche de M. Chesnelong était l'expression, ne pouvaient qu'augmenter l'équivoque de la négociation. Car, si elles avaient lieu de satisfaire l'honorable mandataire des Droites et ses commettants, elles indiquaient aussi qu'il devait y avoir une autre cause de divergence entre la majorité de l'Assemblée et le prince, pour qu'on ne s'en fût pas simplement rapporté à lui.
Et c'est bien ce sentiment d'un désaccord profond, d'un désaccord caché, tenant à des motifs inavouables, qui inquiétait et qui troublait M. Chesnelong, malgré lui, quoique, à ce moment-là et après de telles paroles, il put lui sembler que sa mission avait réussi et qu'il n'avait plus qu'à en rapporter à Versailles l'heureux résultat.
Au fond, et en réduisant l'ambassade de M. Chesnelong à son seul objet réel, il n'y avait pas et il ne pouvait y
l'ambassade parlementaire 377
avoir d'entente véritable entre l'envoyé de la (Itmimis* sion des Neuf, chargé de faire accepter du roî, avant ci après son retour sur le trône, le drapeau trico!or(\ ot 1«? roi qui lui avait déclaré formellement qu'il ne rucci*pti^rait jamais. Pour n'avoir pas voulu entendre la parole dn comte de Chambord, M. Chesnelong n'en avait pas moins eu la pensée, toute la pensée du prince. L'accord ilnnl i[ avait pu se flatter un moment n'était donc qu'apparent.
11 le vit bien, lorsque quelques instants après» ulnj's que avec ses amis, il s'abandonnait à la joie et à la ctHiiianct', M. de Blacas vint lui apporter les dernières pan*lcs du prince au sujet des trois déclarations qu'il croyait avoir obtenues, cr J ai, en efl^et, venait de lui dire le ciniite do Chambord, accepté les deux premières et je maiiiii(.'iis mon acceptation. Quant h la troisième, M. Chesiielung m'a parlé sans doute de l'accord du roi et de l'Assmiblét' comme pouvant seul trancher la question, et je n y ai pas contredit. Mais je ne voudrais pas que cela fût iiéclari^ d'avance et en mon nom. Je me mettrais pour ainsi dirt* à la discrétion de l'Assemblée. Dites à M. Ch(»sncloiig mes impressions au sujet de cette troisième déclaration ; je désire qu'il s'en tienne aux deux premières. "
M. Chesnelong resta consterné par cette communication du dernier moment, qui renversait tout l'échafaiulage de son argumentation. 11 voulait revoir le prince une dernière fois. Le comte de Chambord, excédé de falifîue, s'*''tait mis au lit pour prendre un peu de repos avant son départ de nuit. Réveillé, à la demande de M. Chesnclonf;, il consentit à avoir un dernier entretien avec lui, uni* demi-heure avant son départ. 11 était alors près de dix heures et le prince devait partir h minuit.
Ce furent deux longues et pénibles heures pour M. Chesnelong resté en conférence avec MM. di* Blacas, de Monti,et ses collègues MM. Lucien-Brun, de <]aray*»n, de Cazenove qui tous ensemble, dans leur douleur, dans leur angoisse, cherchaient le moyen de tout reparer. 11 crut l'avoir trouvé et en fit part aux autres ; ceux-ci approuvèrent l'idée.
Le comte de Chambord s'était fait réveiller h Thenre convenue. Admis pour la quatrième fois auprès de lui,
378 l'échec de la RESTAUBATION MONARCHIQUE EN 1873
M. Chesnelong revint d'abord sur les trois déclarations, insistant pour que le prince acceptât définitivement la troisième, comme les deux premières, avec lesquelles elle formait un seul tout. Cette troisième disait expressément, et là était le piège de la négociation : « M. le comte de Chambord accepte que la question du drapeau après avoir été posée par le Roi, soit résolue par Taccord du Roi et de r Assemblée. » A la réflexion, le prince avait fait demander à M. Chesnelong de la supprimer. « Elle me met trop, avait-il dit, à la merci de T Assemblée, n Et en eflfet, s'il acceptait que la question du drapeau fût réglée, après son retour, par l'accord du roi et de l'Assemblée, ou bien il s'engageait d'avance à accepter le drapeau tricolore, que lui eût imposé l'Assemblée, ou bien il allait au devant d'un conflit dont il ne pouvait sortir sans paraître manquer à la parole donnée. Dans les deux cas c'était la déchéance, déchéance de son principe ou déchéance du trône. Son sens perspicace avait percé la ruse. 11 avait été plus habile que ceux qui croyaient le tenir avec cette formule ambiguë, dont M. Chesnelong s'était fait, un peu naïvement, l'avocat.
Le comte de Chambord admettait bien que la Commission des Neuf déclarât que le changement de drapeau ne pouvait résulter que de l'accord du Roi et de l'Assemblée ; mais voici comme il l'entendait :
« Vous me rendez justice, dit-il à M. Chesnelong, en pensant que je ne veux pas imposer ma solution par la force ; je n'entends m'adresser qu'à la raison et au sens politique du pays et de l'Assemblée pour en obtenir la solution que je leur présenterai, et je compte que leur adhésion ne me manquera pas. J'ai môme la confiance que, malgré les dispositions actuelles que vous m ave/ fait connaître, lorsque nous nous serons mis en contact, moi et la majorité de l'Assemblée, celle-ci ne me refusera pas ce que je lui demanderai au nom de mon lionneur royal. Mais il y a ici une question de droit; je n'en parle qu'au point de vue du principe et sans avoir aucune intenfion d'aller, le cas échéant, jusqu'à ce qui serait peut-être l'extrémité de mon droit. Si, par exemple, le pays me paraissait disposé à accepter la solution qu^
j aurais présentée, et s'il se formait dans TAssemblée une majorité pour me la refuser, est-ce que je ne pourrais pas très régulièrement faire appel au pays par une dissolution de l'Assemblée? Encore une fois, la pensée d'user de ce recours est absolument éloignée de mon esprit; voilà pour le fait. Mais le droit d'en user fait partie de la prérogative royale ; et la troisième déclaration me paraîtrait resseiinbler à une abdication de ce droit. »
Le point de vue du prince était donc tout différent de celui de la Commission des Neuf et de son interprète, à propos de cette troisième déclaration, où on lui faisait dire q«'il acceptait que la question du drapeau, après avoir été posée par le roi, fût résolue par l'accord du Roi et de réassemblée.
L'heure prt'ssait. Comme dernier mot, le comte de Chaxnbord pria M. Chesnelong de ne point parler de cette trotsièfaie déclaration et de s'en tenir aux deux premières. Mats celles-ci ne valaient que par la dernière. L'honorable mandataire des Neuf sentait donc crouler, à l'instant suprême, toute sa négociation.
C'est alors, que avec toute l'énergie et toute l'opiniâtreté éloquente qui étaient en lui, il se rattacha au dernier, à l'unique moyen qu'il avait trouvé de sauver la situation, en reprenant l'article môme du projet de la Commission et en demandant au prince s'il permettrait h ses amis de rExtrême-l>roite de le voter tel quel.
M. Chesnelong raisonnait ainsi : « Au fond, la seconde déclaration implique que le roi présentera sa solution sur le drapeau à l'Assemblée et devra l'obtenir d'elle. L'Assemblée pourra y trouver la garantie que le roi n'imposera pas sa solution et que celle-ci ne sera acquise que si l'accord se fait entre l'Assemblée et le roi. Cela, il est vrai, ne se déduit de la seconde déclaration que par voie d'interprétation, mais cela y est, ou cette seconde déclaration aurait un double sens, ce que la loyauté de Monseigneur ne permet pas un seul instant de supposer. « Se faire fort d'obtenir » ce n'est pas obtenir par la force, c'est avoir la ferme confiance qu'on obtiendra par un accord réciproque. Il reste donc encore un point d'appui ; seii-
lement il n'est pas suffisan|;, il faut en trouver un second.
« La Commission des Neuf ne se départira pas de sa formule et elle voudra avoir la certitude que cette fortnule est acceptée par tous les groupes monarchiques de l'Assemblée. Elle compte que le Centre droit s'y résignera, bien que la prévision d'un changement possible du drapeau ne soit pas de son goût. Elle n'a pas de doute sur le vote de la Droite modérée ; elle demandera la garantie que la formule soit votée par l'Extrôme-Droite et elle ne marchera que si cette garantie lui est donnée. »
Par cette subtilité de raisonnement M. Chesnelong en était arrivé à se persuader que l'on pouvait, à la rigueur, suppléer à la troisième déclaration par l'autorisation donnée par le prince à ses amis de voter l'article de la Commission. De ceux-ci il avait déjà obtenu une adhésion complète. Sans manquer en rien au roi, et malgré leur attachement personnel au drapeau blanc, MM. Lucien- Brun, de Cnrayon et de Cazenove avaient pu autoriser le négociateur des Droites, en se portant fort également pour leurs amis de TExtrôme-Droite, à déclarer au comte de (^hambord qu'ils étaient disposés à voter la formule de la Commission des Neuf, sous la réserve de voter ensuite la solution qui serait présentée par le roi. Il n'y avait plus qu'à obtenir l'autorisation du roi lui-môme. « Certainement répondit le comte de Chambord, je leur laisse cette liberté. Ce vote les regarde, je respecte leur droit de représentants du peuple. Je n'ai ni à le diriger ni à l'entraver. Ils prendront conseil de ce qu'ils croiront être leur devoir. Us voteront selon leur conscience... 11 est bien entendu seulement que mes amis useront de leur liberté sous leur propre responsabilité et que la mienne n'est pas engagée. »
— « C'est entendu, Monseigneur, répartit M. Chesnelong. J'aurai soin de spécifier que, sur ce point, je parle en leur nom, et non au vôtre. Avec vos deux déclarations et cet engagement de mes chers collègues, j'espère que la campagne monarchique se poursuivra, bien que le terrain de Tentente soit bien étroit, bien réduit, et peutêtre bien difficile à maintenir dans ses exactes limites. Monseigneur peut être assuré que je n'y épargnerai ni
mes efforts, ni mon dévouement. » — « J'en suis certain, conclut le prince, et je vous en remercie. J'espère comme vous que le dessoin commencé se poursuivra et sera conduit à bonne fin ; je le désire pour le bonheur de notre chère patrie. »
II était alors près de minuit. La négociation se fût inutilement prolongée. Les nécessités elles-mêmes y mettaient fin. M. le comte de Chambord repartait pour Frohsdorf; M. Chesnelong était attendu à Versailles. Un quart d'heure après, ils se trouvaient tous deux à la gare de Salzbourg, d'où le prince, accompagné de ses familiers, devait regagner son ancien lieu d'exil, et M. Chesnelong avec ses collègues, la France.
L'émotion était vive en cet instant suprême. On allait se séparer sans avoir rien conclu de positif ni de certain. Les choses n'avaient pas pu aller plus loin, dans lestermes stricts du mandat du délégué de la Commission des Neuf, et avec les intentions bien arrêtées du comte de Chambord. Le prince paraissait préoccupé, quoique n'ayant rien perdu de son calme et de son aménité. Il comprenait la fragilité d'un accord, reposant bien plus sur des réticences et des ambiguités, que sur une véritable conformité de sentiments et de volontés. Néanmoins il voulut, au moment de se quitter, paraître confiant. Sa dernière parole fut ; « Encore merci, cher Monsieur, et au revoir, n'est-ce pas ? Je vous donne rendez-vous danssix mois, au château de Pau. »
Pau, c'était le pays de M. Chesnelong et aussi de Henri IV. A cette heure, le souvenir du Béarnais jetait comme un sombre reflet sur cette entrevue, qui s'achevait dans un adieu de nuit. Le temps n'était plus où un prétendant au trône aurait donné rendez-vous à ses amis, en mettant la main à son épée. Il n'y avait plus h faire la conquête du royaume. Le comte de Chambord ne pouvait attendre que d'un vote de l'Assemblée Nationale son retour sur le trône de ses pères. A la manière dont on lui marchandait son droit, il n y avait guère à espérer pour lui qu'il se retrouverait, dans six mois, avec M. Chesnelong, au château de Henri IV.