L.-P. d'Orléans
Vienne, 3 août.
Dans laprès-midi, M. le comte de Paris informait luimême de sa démarche, par le télégramme suivant, le comte d'Harcourt qui avait suivi de près les princes à Vienne et était descendu à THôtel impérial :
Monsieur le comte Bernard d'Harcouri, député, Hôtel Impérial, Vienne.
« Vous voyez que j'ai tenu compte des avis que vous me don- « niez il y a quelques semaines.
« J*ai télégraphié à (F) pour demander à être reçu ; je n'ai pas encore de réponse. »
Le même joiu*, le comte de Paris informait par lettre de sa démarche à Frohsdorf ceux de ses amis intimes qu'il n*avait pas prévenus de son départ. 11 écrivait dans ces termes à M. le vicomte Othenin d'Haussonville, qui lui avait adressé une lettre restée sans réponse, au sujet de l'opportunité d'une visite du prince au comte de Chambord :
Vienne (*OM/i^né). 3 août 1873.
ce Mon cher ami,
a La date ci-dessus est, je crois, la meilleure réponse que je « puisse faire à votre lettre reçue à l'instant. « Je suis arrivé hier soir : j'ai demandé d'être reçu à Frohs-
* Document inédit.
«dorf; je n'ai pas encore de réponse. J'ai la conscience trana quille. Je ferai pour le mieux, et désire en tout cas éviter tout « ce qui ressemblerait à un éclat. Il vaut mieux ne pas parler « de moi et de mon voyage jusqu'à ce que je sois sorti du défilé « où je suis entrée »
La réponse que M. le comte de Paris paraissait s'étonner de n'avoir pas encore reçue ne tarda pas à arriver. Elle ne pouvait venir plus tôt. M. le comte Henry do Vanssay était, en ce nioin(»nt-là, de service à Frohsdorf. Gentilhomme de bonne race, il était Thonneur et le dévouement même. Le prince n'avait pas de plus loyal ni de plus fidèle serviteur.
Il était midi passé quand arriva au château la dépêche do Vienne. Le comte de Chamhord se tenait selon son habitude, après le déjeuner, dans le petit jardin privé contigu au parc. On lui remit le télégramme ; il le passa à son secrétaire, habitué à dépouiller la correspondance. M. de Vanssay lut et eut un cri d'étonnement. 11 présenta aussitôt la dépèche à son maître. Le prince la lut avec attention. Il en marqua aussi sa surprise et sa satisfaction. Puis il réfléchit. Après quelques minutes de silence, lo comte de Chambord consulta sa montre : il était midi et demi.
A 3 heures 43, partait de Neustadt, la station de chemin de for la plus proche, un train direct pour Vienne. Le prince dit à M. de Vanssay de prendre ce train et de se rendre aussitôt au palais Cobourg, pour régler, avec la personne qui accompagnait le comte de Paris, l'entrevue demandée.
M. de Vanssay se récusa d'abord, hésitant à s(» charger d'une mission aussi délicate. Sur les instances du prince, il y consentit, le priant de lui donner alors ses instructions par écrit. Grave, ému, le comte de Chambord rentra au château et rédigea sur-le-champ, dans son cabinet, la note suivante :
« Les intérêts les plus chers de la France exigent d'une fa^on impérieuse que la visite faite, dans la situation présente, par
• Comte d'Hausson ville. Le Comte de Paris, Souvenirs personnels^ 1895, p. 30-i.
264 l'êghec de la restauration monarchique en 1873
S.A.R. monsieur le comte de Paris à monsieur le comte de Chambord ne puisse donner lieu h aucune interprétation erronée ; monsieur le comte de Chambord demande que monsieur le comte de Paris, en l'abordant, déclare qu'il ne vient pas seulement saluer le chef de la Maison de Bourbon, mais bien reconnaître le principe dont monsieur le comte de Chambord est le représentant, avec l'intention de reprendre sa place dans la famille. »
Frohsdorf, 3 août 1873.
Cette note définissait exactement la mission de M. de Vanssay, en môme temps qu'elle réglait les conditions de la visite qui devait s'ensuivre. Avant de se mettre en route, le messager du comte de Chambord expédia, par son ordre au comte de Paris une dépêche ainsi conçue :
« J'aurai l'honneur de me présenter dans la soirée au Palais « Cobourg, pour porter h Son Altesse royale la réponse à son « télégramme ».
Comte de Vanssay. »
M. de Vanssay avait Tordre de s'aboucher avec la personne de confiance que Ton supposait devoir accompagner le comte de Paris et de s'en tenir rigoureusement, dans sa mission, à l'esprit et h la lettre de la note dont il était porteur.
« Mon embarras fut grand, dit le fidèle mandataire du prince, dans la relation de Tcntrovue de Frohsdorf, rédigée sur Thcure môme, lorsqu'on arrivant à Vienne, j'appris au palais (Cobourg que M. le comte de Paris était venu seul et que je serais, par conséquent, obligé de remplir directement ma mission *. »
M. de Vanssay avait rencontré, sur le seuil, le comte de Paris lui-mômc, qui rentrait au Palais, et c'est de lui qu'il apprit, après un accueil tout simple et très ouvert,
* M. do Vanssay a raconté lui-môme» dans une noie qui fait foi, les circonstances de l'entrevue du 5 août entre les deux princes.
Cette pièce a été publiée pour la première fois dans le livre très autorisé de M. le marquis de Dreux-Brezé, Notes et Souvenirs (pp. 90 et suiv.), d'après le procès-verbal autographe do M. de Vanssay, communiqué k l'auteur par son neveu, M. le comte de Lauzon.
LA VISITE DU COMTE DE PARIS A FROHSDORF t265
que le prince était seul et qu'il faudrait traiter directement de l'affaire avec lui... Ils entrèrent ensemble.
« Immédiatement introduit près du prince, continue M. de Vanssay, ses premières paroles me donnèrent aussitôt l'occasion d'entrer dans le vif de la question.
« — Je désire, me dit-il, porter le plus tôt possible mes respectueux hommages au chef de ma famille.
« — M. le comte de Chambord, répondis-je, sera très heureux de recevoir la visite de Votre Altesse Royale, mais il entend donner à cette démarche, dont il a été vivement touché, une signification plus accentuée, les relations de famille ne pouvant être utilement renouées qu'avec la reconnaissance du principe dont il est le représentant. »
Le prince, très modestement et très loyalement, se déclara prêt h se soumettre aux exigences du chef de la famille. M. de Vanssay connaissait toute la pensée du comte de Chambord h ce sujet. 11 lit allusion aux bruits, vrais ou faux, qui représentaient le duc d'Aumale comme un dissident, voire même un compétiteur, opposé h la réconciliation. Le comte de Paris l'interrompit pour lui déclarer qu'il parlait au nom de toute sa famille et qu'il accomplissait sa démarche avec Tassentimenl de tous ses oncles.
Mais il fallait s'expliquer entièrement :
« Je demandai la permission, dit M. de Vanssay, de lui remettre la note qui traduisait fidèlement les instructions de Monseigneur. »
Quelques détails ajoutés h la relation do M. de Vanssay, certains documents, ignorés encore , certaines circonstances peu connues, qui se rapportent à cet événement, achèveront d'en marquer le caractère et aussi de faire comprendre pourquoi la démarche si loyale du chef de la famille d'Orléans n'eut pas ensuite tous les résultats qu'on pouvait en attendre.
Ce fut avec un désappointement très marqué que le comte de Paris reçut dés mains de M. de Vanssay la note du comte de Chambord relative aux conditions de l'entrevue, soit qu'il craignît que celles-ci ne fussent de nature à y mettre obstacle, soit surtout qu'il redoutât, en
266 l'échec de la restauration monarchique en i873
les acceptant, d'aller au delà des intentions des autres princes de sa famille et de ses amis.
Dans les pourparlers qui avaient précédé son départ pour Frohsdorf, Tidée avait, en effet, prévalu, on s'en souvient, que le comte de Paris devait demander immédiatement lui-même une audience au comte de Chambord, afin d'empêcher celui-ci de traiter l'affaire par notes, en mettant des conditions à la visite.
Le plan du comte de Paris se trouvait donc dérangé par la remise d'une note contenant les instructions du chef de la Maison de France... Sa mauvaise impression était visible.
« Je m'effor(^ai, relate M. de Vanssay, de l'atténuer en lui disant que cette note ne contenait rien de nouveau; que Monseigneur n'avait jamais tenu d'autre langage et qu'il serait inébranlable sur ce point. »
Le comte de Paris, d*un air froid et déçu, prit la note et, sans la lire, la mit dans sa poche, disant qu'il avait besoin d'y rétléchir avant d'y répondre, et que, d'ailleurs, il était prêt h remettre à une autre fois sa visite à Frohsdorf, si son cousin le jugeait plus convenable. Puis, sur les nouvelles assurances de M. de Vanssay que la note ne pouvait rien changer à ses déterminations, le comte de Paris reprit l'entretien, comme si la visite devait avoir lieu ; il y mit iin brusquement pour se rendre à dîner chez sa tante, la princesse Clémentine.
Au cours de cette conversation de trois quarts d'heure, qui parurent longs au mandataire, son interlocuteur dit cette parole remarquable, qui attestait la sincérité de ses sentiments : « Mon grand-père a brisé l'anneau, je veux renouer la chaîne des traditions*. » C'était une réminiscence de la célèbre parole : « renouer la chaîne des temps »,
* Je tiens de M. de Vanssay lui-même cette parole ainsi que les autres détails relatifs à sa négociation avec le comte de Paris.
M. de Vanssay n'a laissé ni mémoires, ni papiers. Il s'était borné à rédiger la relation de l'entrevue de Frohsdorf, telle qu'elle a été publiée dans l'ouvrage Soles et Souvenirs du marquis do Drcu^-Brezé. Plus tard, sur des renseignements de vive voiv obtenus de lui, M. le comte Costa de Beauregard rédigea des notes ipi'il communiqua à. M. Hanotaux, pour son Histoire de la France contemporaine et que celui-ci a qualifiées à tort de Mémoires inédits.
inscrite dans la déclaration de Saint-Ouen*. On Tavait retenue, à répoque,conimecaractérisantrespritde la Charte octroyée par Louis XVUl au peuple français.
Il dit aussi à peu près en ces termes : « J'ai certaines idées ; mon cousin a les siennes. Les miennes me sont personnelles. Ce n'est que par un accord avec la nation qu'il peut faire prévaloir ou modifier les siennes. Je n'ai pas plus à les examiner qu'il ne saurait me demander d'abdiquer les miennes. » Par ces mots, le chef de la famille d'Orléans marquait nettement Tintcntion de circonscrire l'objet de sa visite à la reconnaissance du principe de la légitimité en la personne du chef de la Maison de France et, pour le reste, d'écarter la discussion des questions politiques, dont il estimait que la solution appartenait au pays.
L'entretien avait pris fin sur une parole de congé du comte de Paris, qui donnait rendez-vous à M. deVanssay pour le lendemain.
Celui-ci rentra le .soir à Frohsdorf, ne rapportant pas la réponse que le comte de Chambord attendait. On n'en était encore qu'aux préliminaires de la visite. Rien n'avait été conclu.
Lorsque, le lendemain 4 août, M. de Vanssay revint au palais Cobourg à l'heure fixée, il trouva le comte de Paris, anxieux et ému, moins pressé, semblait-il, d'accomplir la visite pour laquelle il était venu. Le prince loi dit qu'il avait très profondément réOéchi aux conditions mises par le comte de Chambord à l'entrevue, aux termes de la note qui lui avait été communiquée, aux paroles qu'il devait prononcer en abordant son cousin. A plusieurs reprises, en se servant d'une locution qui lui était particulière, il répéta à M. de Vanssay : « C'est capital, très capital ». Puis entrant dans l'examen de la note, il demanda si tous les termes en étaient rigousement absolus.
Une partie surtout de la phrase que le chef de la famille d'Orléans devait prononcer, en abordant le chef de la Maison de Bourbon, l'arrêtait, c'est celle où il devait
* 2 mai 1814.
exprimer rintentîon de « reprendre sa place dans la famille ». Sans dire qu'il trouvât la formule ambigué ou excessive, il demanda à M. de Vanssay si elle ne pouvait ôtre remplacée par une autre, et c'est alors qu'il tira dosa poche la note qu'il avait lui-même rédigée et écrite de sa propre main :
« Monsieur le comte de Paris pense comme monsieur le « comte de Chambord qu'il faut que la visite projetée ne donne « lieu à aucune interprétation erronée. Il est prêt, en abordant « monsieur le comte de Chambord, à lui déclarer que son inten- « tion n*est pas seulement de saluer le chef de la Maison de « Bourbon, mais bien de reconnaître le principe dont monsieur « le comte de Chambord est le représentant.
c( Il souhaite que la France cherche son salut dans le retour à (( ce principe, et vient auprès de monsieur le comte de Chambord « pour lui donner l'assurance qu'il ne rencontrera aucun com- (c pétiteur parmi les membres de sa famille. »
La note libellée par le comte de Paris reproduisait celle de M. le comte de Chambord, avec cette modification que le dernier membre de phrase, relatif à l'engagement de « reprendre sa place dans la famille », était remplacé par Tassurancc que le comte de Paris donnait à son cousin qu'il « ne rencontrerait aucun compétiteur parmi les membres de sa famille ».
Quoique la différence fût considérable, et dans l'idée et dans la forme, M. de Vanssay n'hésita pas à accepter, pour sa part, cette rédaction et môme h se porter fort que le comte de Chambord Tacceplerait aussi.
Le comte de Paris changea aussitôt de visage. Ce fut pour lui comme Targument décisif qu'il attendait pour se déterminer à faire ce qu'il était venu faire en quittant la France. Sur ces paroles de M. de Vanssay, il se leva subitement, l'air résolu, et frappant d'un fort coup de main la table près de laquelle il était assis : « Eh bien ! dit-il, j'irai demain à Frohsdorf. » Puis, comme se parlante luimême, il ajouta : « Je sais bien que ce que je fais ne sera pas approuvé de tous mes amis »; et après un instant de silence, prenant congé de M. de Vanssay, il répéta : « J'irai demain. »
M. Joseph du Bourg, un des secrétaires, à tour de rôle, du comte de Chambord, mais absent alors, a écrit que le comte de Paris s'était servi, la nuit précédente, du télégraphe de l'ambassade française, mis gracieusement à sa disposition, pour consulter ses amis de Paris ^ Rien ne le prouve.
11 est certain que le prince ne communiqua point ce jour-là avec son principal confident, le duc Decazes; celuici ne connut les pourparlers relatifs à l'entrevue que par une dépôclie de M. Bernard d'Harcourt à lui adressée-. Le temps, d'ailleurs, eût manqué au prince, dans Tespace d'une nuit, pour en référer h ses amis des exigences du comte de Chambord et recevoir d'eux une réponse.
Dès le lendemain matin, en effet, à 9 heures, conformément au rendez-vous pris la veille, il recevait la seconde visite de M. de Vanssay et arrêtait avec lui les conditions de Tentrevue. Dans cette conjoncture grave, l'héritier des d'Orléans se décida par lui-même. II consulta seulement son oncle, le prince de Joinville, qui, après l'avoir accompagné h Vienne, pour donner îi sa démarche plus d'importance, le laissa Taccomplir seul, et ne vint rendre visite lui-môme au comte de Chambord que quelques jours plus lard'.
Le 5 août, au matin, le comte de Paris partait pour Frohsdorf, accompagné d'un seul valet de chambre.
Le chemin de fer conduit de Vienne à la petite ville de Wiencr-Neudstadt, située h douze lieues de la capitale autrichienne. Le prince y amvait à huit heures du matin. M. de Vanssay l'attendait avec une voiture. De Neudstadt à Frohsdorf il y a encore une lieue et demie, et le château
• Voir le journal VUniverSy 24 octobre 4894. Le récit de M. Josepli du Bourg contient sur la visite du comte de Paris au comte de Chambord plusieurs inexacUtudes qu'il est facile de relever en le comparant avec le procès-verbal de M. de Vanssay et le récit donné ici.
' On la trouvera plus loin, page 274.
"Dans son livre : Les entrevues des princes à Frohsdorf (1873-1883) qui contient de très intéressants détails sur la maladie et la mort du comte de Chambord, M. du Bourg a répété, à tort, que c*était le prince de Joinville qui était venu à Frohsdorf demander lui-même une audience pour son neveu, le comte de Paris.
270 l'ÉCHFX me LA RESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
se trouve un peu au delà du village, à Textrùme frontière de l'Autriche, du côté de la Hongrie.
Le comte de Paris était très ému ; il trouva le trajet long, malgré le charme du paysage. Une vallée fertile et riante s'ouvrait h ses yeux, encadrée à l'horizon par une longue chaîne de montagnes que domine le pic neigeux du Schneiberg. Mais, à cette heure émouvante, les beautés de la nature le laissaient insensible. La circonstance ne se prêtait guère non plus aux souvenirs rétrospectifs. Pourtant, sur la route de Frohsdorf, le noble voyageur aurait pu se rappeler que cette résidence, avant de devenir la demeure du dernier des Bourbons, avait abrité la sœw de Napoléon, vçuve du roi Murât, tombée avec lui de son trône précaire, et qu'une autre femme, la veuve découronnée du grand empereur, Marie-Louise, y était venue visiter dans son exil la fille de Louis XVI ; en sorte que le lieu où allait s'accomplir la réconciliation de la Maison de Franco se présentait à lui comme un mémorial de la double catastrophe de la Royauté et de l'Empire. Et combien ces pensées eussent été propres à fortifier l'héritier de Louis-Philippe dans la généreuse résolution de rendre possible, par sa soumission envers le chef de la famille royale, le rétablissement de la monarchie et la restauration do l'ordre en F'rance ! Combien, du moins, il dut se sentir encouragé dans sa trop tardive démarche, en approchant de cette noble retraite* où, depuis tant d'années, le lils des rois attendait, pour remonter sur le trône de ses pères, l'heure de Dieu et la parole de la France !
« Nous arrivions au château à neuf heures moins un quart, relate M. do Vanssay. Monseigneur l'attendait dans le salon rouge. L'entrevue a été des plus cordiales. En abordant Monseigneur, M. le comte de Paris a prononcé mot à mot, sans on omettre un seul, la phrase convenue, à très intelligible voix et en présence de MM. de Chevigné, René de Monti et moi*.
« Monseigneur Ta alors emmené dans ses appartements
* La note autographe du comte de Paris contenant les paroles historiques qu*U prononça en abordant lo comte de Chambord, remise la veille à M. de Vanssay ponr être communiquée au chef de la Miùson rojtle, resta entre les mains de celui-ci.
OÙ ils sont restés seuls une grande Jemi-heure ; puis est venue Ja présentation h Madame, h M. le comte de Bardi, suivie du déjeuner, lequel a été fort animé, sans gène ni contrainte. Nous avons repris à onze heures et demie le chemin de Neudstadt et Monseigneur va demain à Vienne rendre la visite à M. le comte de Paris, qui Tattendra à deux heures au palais Cobourg. »
M. le comte de Paris, en demandant à être ret^Mià Frohsdorf poury porter la déclaration loyale qu'il était résolu à faire en son nom et au nom des siens, n'avait pas prévu qu'il aurait à se servir de la formule même dictée par le chef de la famille des Bourbons. 11 avait néanmoins très loyalement subi cette condition. Ce fut avec une très digne sincérité qu'en abordant le comte de Chambord, venu à sa rencontre dans le salon, il lui dit dans les termes convenus, mais avec un tour de phrase différent :
«Je viens vous faire une visite qui était depuis longtemps dans mes voeux. Je viens en mon nom et au nom de tous les membres de ma famille, vous présenter mes respectueux hommages, non seulement comme au chef de notre Maison, mais comme au représentant du principe monarchique en France. »
Et il ajouta :
« Je souhaite qu'un jour vienne, où la France comprenne que son salut est dans ce principe. Si jamais elle exprime la volonté de revenir à la monarchie, nulle compétition au trône ne s'élèvera dans notre famille. »
Pour toute réponse, le comte de Chambord ouvrit ses bras à son jeune cousin et scella sur son cu»ur la réconciliation.
Pendant qu'il l'emmenait dans ses appartements, au premier étage du château, on l'entendit dire, sur l'escalier, de sîi voix forte et chaude : « Vous avez fait une bonne action. Le bon Dieu vous en tiendra compte ^ Vous avez
' Dieu ne lui a pas tenu compte de sa bonne action, de la manière que semblait annoncer le chef de la famille. Le comte de Paris n'a pas plus régné que le comte de Chambord. Mais Dieu a permis que le jeune prince vécût assez pour réparer, par une vie exemplaire, le passé de sa race et pour donner, par sa conduite, toujours digne et noble, l'idée des vertus qu'il ^nrait portées sur le trône, où, entouré de princes tels que le duc d'Âlençon et son fils le duc de Vendôme, il aurait vraiment renoué, à la suite du
bien fait de venir ainsi tout seul et tout droit. » Et le comte de Paris expliqua qu'il avait mieux aimé agir ainsi que par intermédiaires.
Seuls, en tôte-à-téte, pendant une demi-heure, les deux princes ne causèrent que de choses de famille, avec des réflexions générales sur la situation, mais sans aborder aucune des questions qui auraient pu les diviser.
D'après le marquis de Fiers, membre de TAssemblée Nationale, venu quelques jours après à Frohsdorf, le comte de Chambord faisant allusion aux paroles dites la veille par son cousin à M. de Vanssay, lui aurait dit au cours de Tentrevue : « Croyez que je trouve tout naturel que vous conserviez les opinions politiques dans lesquelles vous avez été élevé; Théritier du trône peut avoir ses idées, comme le roi a les siennes*. »
Le déjeuner qui suivit les présentations fut cordial et animé, sans que Ton sortit de la banalité des conversations de table. Et, à onze heures et demie, Iç comte de Paris prenait congé du chef de la famille pour rentrer à Vienne.
Telle fut cette mémorable entrevue de Frohsdorf, qui réalisait, sinon Tententc parfaite entre les chefs des deux branches, ainée et cadette, du vieux tronc royal de France, du moins la fusion dynastique, si longtemps poursuivie.
De la façon secrète dont elle se passa et par les réticences dont Pentourèrent ceux qui voulaient en régler les effets il leur gré, elle n'eut pas tout de suite, ni en France, ni en Europe, tout le retentissement qu'elle aurait dû avoir. On n'en comprit qu'après coup l'importance et môme, dans l'ignorance où l'on resta pendant plusieurs jours, des circonstances de la démarche du comte de Paris, on n'en apprécia pas bien sur-le-champ toute la signiiication. Et surtout on ne put pas se rendre bien compte d'abord des difficultés qu'elle laissait subsister, à côté des heureuses conséquences qu'elle présageait.
Lorsque, six semaines plus tard, le comte de Sugny vint avec M. Merveilleux du Vignaux, en mission officieuse à Frohsdorf, M. de Vanssay leur montra avec émotion
comto de Chambord, les traditions de la royauté chrétienne. VoirM«'d'fliilst> Une âme royale et chrétienne.
• llarqois de Fiers. Le comte île Paris (p. 468).
rerabrasure de fenêtre dans laquelle le roi avait embrassé son cousin : « Hélas, répondit le premier des deux envoyés, pourquoi ne sont-ils pas partis le lendemain ensemble, poiur Paris? » C'eût été là, en effet, la conclusion naturelle de la visite, si elle avait été autre chose que l'acquittement d'une promesse et la condition obligée de la réalisation des combinaisons tenues en réserve.
a Deux grands résultats, a néanmoins écritM.Chesnelong, étaient acquis. La réconciliation des princes de la Maison de France était faite, le principe d'hérédité, représenté par M. le comte de Chambord, était reconnu. Mais les questions litigieuses qui pouvaient se dresser entre le Roi et la majorité de l'Assemblée Nationale, pour le rétablissement de la Monarchie, n'avaient pas été abordées et restaient toujours en suspens*. »
De ce côté-là, il y avait bien des obstacles à prévoir et même ils devaient se montrer plus ardus après la visite qu'avant. M. le comte de Paris, connaissant son parti, savait que cette visite elle-même serait un sujet d'opposition. C'est pour cela qu'après s'être décidé à aller à Frohs- (lorf, dans les conditions déterminées par le chef de la Maison royale, il disait à M. de Vanssay : « Je sais bien que ce que je fais ne sera pas approuvé de tous mes amis. »
11 pensait à ceux qui, comme le duc de Broglie, désapprouvaient, au point de vue de l'opportunité politique, Tinitiative qu'il avait prise vis-à-vis de Frohsdorf, à ceux surtout qui trouvaient qu'une semblable démarche décapitait le parti dont il était le chef. Pour les autres, moins opposés ou môme favorables à cette tentative de rapprochement entre les deux branches de la famille royale, c'était une concession importante que le comte de Paris avait obtenue en faisant accepter la rédaction de sa note, à la place de celle du comte de Chambord. Car, si la double reconnaissance du principe de l'hérédité et du représensentant de ce principe subsistait, l'engagement demandé au comte de Paris de « reprendre sa place dans la famille », engagement qui impliquait le désaveu de l'usurpation
• La campagne monarchique, p. 28.
IS
de 1830, était remplacé par la simple promesse de ne pas élever de compétition contre le chef de la Maison de France. De cette manière le principe orléaniste était sauf. On réservait le passé et on ne s'engageait que poiu* Tavenir. Ce n'était pas Tabandon du droit et des traditions de 1830. ce n'était qu'un pacte ayant pour objet de faciliter la restauration de la monarchie, selon la formule parlementaire qui restait à trouver.
Un compromis de ce genre devait satisfaire les amis du comte de Paris qui étaient entrés, sincèrement ou non, dans son projet de visite à Frohsdorf; car il laissait intactes les questions constitutionnelles sur lesquelles le parti libéral n'admettait aucune transaction.
C'est dans ce sens que M. Bernard d'Harcourt annonça tout de suite au duc Decazes le résultat des pourparlers relatifs à la visite. Il y avait un langage convenu entre eux pour correspondre par le télégraphe.
Le 3 août, dans la matinée, pendant que M. le comte de Paris était à Frohsdorf, M. d'Harcourt expédiait de Vienne à son correspondant la dépêche suivante :
Duc Decazes^ iS rue cTAlbe^ Paris.
Affaire diamants négociée. Conditions acceptables. Minnacst chez Octavie. Télégraphierai aujourd'hui après retour.
Bernard d'Harcourt ^
L' « affaire diamants » c'était J 'entrevue de Frohsdorf, négociée entre le comte de Paris et M. de Vanssay, à des conditions que M. d'Harcourt estimait acceptables pour le duc Decazes et leurs amis. Minna, prénom de M"' la marquise de Beauvoir, et Octavie, prénom de M"*' la duchesse Decazes, étaient les pseudonymes télégraphiques sous lesquels on avait trouvé piquant de désigner M. le comte de Paris et M. le comte de Chambord.
Dans la nuit, le duc Decazes recevait par le faélégraphe la communication annoncée, et dès le lendemain matin,
• Document incidit.
partait de Paris la dépêche suivante, qui paraissait à Londres, dans Tédition du soir du Times, du 6 août :
Paris, 6 août.
Selon des nouvelles arrivées hier à onze heures et demie du soir, voici le texte d'une note émanée d'un personnage politique considérable et en position d'être bien informé :
« Le comte de Chambord a reçu le comte de Paris ce matin. L'entrevue a été cordiale, et il paraît certain que les questions politiques n'ont pas été discutées. Il était difficile de supposer qu'il pourrait en être autrement. Le comte de Paris a tout juste apporté à son cousin, en son propre nom et en celui de sa famille, l'expression de sentiments de respect et de déférence. Il n'avait ni mandat ni position l'autorisant à discuter les conditions qui pourraient rendre possible une restauration monarchique en France, car ces conditions sont exclusivement de la compétence de l'Assemblée Nationale. Mais il est établi par cette visite que les princes d'Orléans ne seront plus un obstacle à la réconciliation de la France et du prince qui représente la monarchie traditionnelle. »
Cette note, destinc^e h prévenir l'opinion, précisait le caractère et la portée que Ton entendait donner, dans un certain parti, à la visite du comte de Paris. On voulait qu'il fût établi que cette démarche toute privée n'engageait pas la politique ; que M. le comte de Paris n'avait parlé qu'en son nom, n'ayant point d'ailleurs mandat de rien dire ou faire qui préjugeât les décisions do l'Assemblée Nationale. On réduisait ainsi l'acte du prince à un simple rapprochement de famille, propre seulement à faciliter les arrangements parlementaires en vue d'une restauration possible de la monarchie. D'avance, on soulevait les diffi- <îultés qui devaient tout faire manquer plus tard.
Seul, en dehors des princes de la famille d'Orléans, M. Decazes avait été informé directement par dépêche, dans la journée, de la visite à Frohsdorf. En même temps qu'il en instruisait la France et l'Europe par la note du Tîmes, qui ne pouvait venir que de lui, il en avait communiqué oralement la nouvelle aux intimes. Le surlendemain 1 août, il recevait de M. d'Harcourt une lettre
détaillée sur révénement qu'il s'était empressé de commenter d'avance.
De son côté, M. le comte de Paris, outre un rapport adressé à son frère, le duc de Chartres, pour la famille, écrivait, le jour môme aussi, au duc d'Audiffret-Pasquier :
« Vous avez appris par dépêches avant d'avoir reçu cette « lettre, que Tentrevue a eu lieu; mais je ne pouvais laisser « un jour si important pour moi, sans vous dire que je me suis « senti soutenu par le souvenir de vos conseils. »
Vienne, 5 aoûH873).
Après sa lettre au duc Decazes, le comte Bernard d'Harcourt écrivait encore, dans la soirée du 5, au vicomte Othenin d'Haussonville :
« Le comte de Paris vient d arriver de Frohsdorf, où il a passé quatre heures ce matin. 11 est satisfait de sa visite; la réception a été cordiale ; aucune allusion n'a été faite ni aux récriminations contre le passé, ni aux questions brûlantes. En politique on s'est tenu aux généralités. J ai écrit une longue lettre à Decazes et le comte de Paris luimôme a envové un rapport à son frère. Fais-toi montrer ces lettres à ton prochain voyage à Paris et tâche de voir aussi les deux notes écrites : Tune apportée par M. de Vanssay au nom du comte de Chambord contenant les mots : <( Reprendre son rang dans la famille » ; C autre envoyée par le comte de Paris et écrite de sa main^ ne contenant plus ces mots y mais ttne affirmation des droits de la France de choisir son gouvernement.
« C'est une bonne chose que ce soit fait; j'en suis bien content comme tu le seras toi mème^ »
Ces diverses communications, rédigées dans le môme esprit, tendaient à former Topinion dans le môme sens. On croyait par Ih se rendre maître plus facilement des événements et plier la volonté de celui de qui dépendait la décision aux sentiments suggérés au public.
Ce n'est que le lendemain de l'entrevue de Frohsdorf
* La dépêche adressée au duc de Chartres, ou celle à M Decazes.
* Hanotaux, t. ir« p. 13â.
que M. de Vanssay expédiait, de la part du comte de Chambord, au journal VUnion^ la dépêche suivante qui devait apprendre officiellement l'événement de la veille.
Vienne, 6 août, 9 h. 50 mat.
« Hier, 5 août, visite de monsieur le comte de Paris à Frohs- « dorf. Réception très cordiale. Monsieur le comte de Chambord, « très satisfait, rend aujourd'hui, à Vienne, la visite h Monsieur « le comte de Paris. »
Dans sa forme brève et réservée, cette dépêche constatait la satisfaction que le chef de la Maison de France avait éprouvée de la démarche de son cousin auprès de lui. Elle ne restreignait pas, comme la note du Times, Tentrevuc de Frohsdorf à une simple réconciliation de famille, ne devant avoir sur les événements que Tinfluence que lui donnerait la politique des partis. Au contraire, elle faisait comprendre que cette visite, dont le comte de Chambord avait été si. satisfait, et ù. laquelle il avait répondu par une réception si cordiale, devait être considérée comme le prélude d'une restauration monarchique, désormais assurée.
C'est ce ^sentiment personnel de satisfaction du prince, ces espérances intimes qui résultaient pour lui de la démarche du comte de Paris, que M. de Vanssay traduisait clans la lettre adressée, le 6 août au soir, de Frohsdorf à l'illustre évêque de Poitiers, M^"" Pie, un des conseillers les plus influents de Frohsdorf :
« Quel événement, Monseigneur, que celui dont toute TEu- « rope s'entretient en ce moment. Nous sommes entrés bien « évidemment dans cette phase providentielle où le bon Dieu « procède par des coups imprévus, inattendus, improbables, qui « plongent dans le néant les pauvres petites combinaisons humai- « nés, afin de mieux prouver que Tœuvre est tout entière de sa « main. Vous aurez compris h la lecture de la dépêche adressée à « r(/«ton que tout s'est passé, pour le fond et pour la forme, dans « les conditions de dignité, de sérieux et de cordialité, qui don- « nent à cette réconciliation un caractère vraiment rassurant pour « Tavenir. Je n'ai pas besoin d'ajouter que Monsieur le comte de
« Chambord a exigé non seulement une visite du chef de la famille» « mais une reconnaissance expresse du principe dont il est le « représentant, excluant toute compétition sur le terrain monar- « chique. La condition a été acceptée après mûre réflexion, et « dans les deux entrevues, Monsieur le comte de Paris a fait « preuve, jusque dans les moindres détails, d'un tact parfait... <c J'ai été le chétif intermédiaire désigné par la force des choses. a Jugez, Monseigneur, si le cas était nouveau pour moi! »
Les jours suivants, le prince avait parlé dans le même sens aux visiteurs venus à Frohsdorf, soit en raison de son voisinage avec Vienne, où l'Exposition universelle avait attiré un certain nombre de Français notables, soit par suite de la connaissance qu'ils avaient déjà de l'événement du 5 août.
Le premier personnage politique qui s'était présenté était M. Amédéc Lefèvre-Pontalis, député d'Eure-et-Loir, monarchiste de principe, conciliant par lemperamenl. 11 était arrivé le 7. Dès le surlendemain M. Maurice Aubry, député des Vosges, le plus intègre des financiers et le plus dévoué des royalistes, lui avait succédé au milieu d'autres visiteurs de marque. A Tun et à l'autre M. le comte de Chambord avait dit et répété que la fusion, au point de vue politique, était faite et parfaite, assurant que, pour la suite, Ton devait avoir toute confiance dans la parole de son cousin'. Puis étaient venus le marquis de Fiers, le fils du marquis de Dampierre, le baron Vital de Rochetaillée et d'autres encore : à tous, le comte de Chambord tenait le même langage et montrait les mêmes espérances. A leur tour, les hôtes de Frohsdorf s'étaient empressés de faire part de leurs impressions favorables à leurs amis politiques de France, en môme temps que des sympathies qu'ils avaient rencontrées à Vienne et dans toute TAutriche pour la cause monarchique.
M. le comte de Paris méritait à ce moment la confiance que le comte de Chambord voulait que Ton eût en lui. Le prince était allé à Frohsdorf, en toute loyauté, pour remplir la promesse faite, depuis plus de deux ans, aux
* La France aux Français. — Fragments d'histoire contemporaioe, 4873-i883, par Maurice Aubry (Inédit),
légitimistes. Sans chercher h prévoir toutes les conséquences de sa démarche, il avait tenu avant tout h dégager sa parole, en faisant dis[>araître le principal obstacle qui s'était opposé jusque-là au rétablissement de la monarchie. Sincèrement il voulait Tunion, quoiqu'il n'en admit pas encore toutes les conditions. 11 désirait de bonne foi, sans abdiquer cependant ce qu'il appelait ses idées personnelles, que la réconciliation de famille fût le rapprochement des partis. Loin d'aller au-devant d'une rupture qui lui aurait rendu sa liberté d'action, comme IVussent souhaité certains de ses amis, plus désireux de le voir se mettre à la tête du parti constitutionnel qu'à la suite du légitimiste, il espérait par sa démarche fticiliter le retour à la monarchie. S'il ne voyait pas assez tout ce qu'elle laissait subsister d'obstacles et de difficultés, faute de lui donner toute la franchise et toute la largeur qu'elle comportait, il comptait néanmoins qu'elle produirait une enU^nte suffisante pour rendre possible ce que la majorité de l'Assemblée et du pays attendait alors de la réconciliation de la famille royale.
Tels sont les sentiments qu'il exprimait dans une lettre écrite quelques jours après l'entrevue de Frohsdorf :
« Je vous remercie, y disait-il, d'avoir si bien compris et apprécié ma récente démarche auprès de M. le comte de (^^hambord. J'ai été inspiré par une pensée d'union. J'ai voulu écarter tout ce qui pouvait faire obstacle à cette union des conservateurs, fondée sur des intérêts communs et sur un respect des opinions de chacun, partout où il peut y avoir divergence. Cette union peut seule nous sauver des ennemis sociaux *. »
11 écrivait également, à la môme date, à M. Othenin d'Haussonville :
« Tout ce que je recueille en ce moment me montre que j'ai été bien inspiré en faisant la démarche qui m'a conduit à Vienne. Je n'oublie pas que vous êtes de ceux qui me l'ont conseillée avec le plus de chaleur et de conviction \ »
' La rérilé jnir Vesgai de restauration monarchique t p. 34 ; Marquis de Fiers (p. 177).
' D'Haassonville, Souvenirs personnels, p. 31.
C'était bien sa pensée que la visite qu'il venait d'accomplir si loyalement devait servir à faire avancer les affaires de la monarchie *. Ainsi appréciait-il encore, à dix-huit ans de distance, sa visite de 1873 à Frohsdorf. Dans une lettre intime adressée de Villamanrique, le 10 avril 1891, au baron Tristan Lambert, un des plus ardents et des plus généraux partisans de la légitimité, il disait :
« Le 5 août 1873 n'a pas seulement consacré l'union des deux branches de la Maison de France par la reconnaissance du principe de l'hérédité, mais aussi par la fusion des partisans de ces deux branches, par 1 oubli réciproque des querelles et de§ griefs antérieurs*. »
Quelques années plus tard, le 25 janvier 1894, répondant au comte Henri de Vanssay, il s'exprimait en termes plus expansifs encore sur sa visite à Frohsdorf :
Palacio de ViUeaianriquc, provincia de Sevilla (Espana), 25 janvier 1894.
« Je suis bien touché, lui disait-il, de la manière dont vous
a me rappelez notre entrevue à Vienne du 3 août 1873; j'en ai
« toujours gardé un profond souvenir, car ce sont les paroles
« que vous m'avez apportées et celles que je vous ai conflées
« qui ont scellé le rétablissement de Tunité héréditaire dans la
« Maison de France. Il est à la fois bien doux et bien triste de
« se reporter par la pensée à ces jours pleins d'espérance et où
« il semblait que Dieu lui-même tendait la main à la France poar
« Taider à se relever. Il n'a pas voulu terminer si tôt ses épreuves.
« Il a voulu que l'expérience du régime républicain fût déci-
« sive et pût convaincre les plus aveugles. Espérons qu'il jugera
« bientôt que cette expérience est suffisante. Mais pour le flé
« chir, il faut nous souvenir du vieil adage : Aide-toi, le ciel
a t'aidera. ^ »
* A son retour à Paris, dans un dîner intime qui réunissait & la table du duc de Chartres, aux Champs-Elysées, avec le duc d'Aumale, quelques amis particuliers de la fami le, M. Estancelin, le comte de Bondy, le marquis de Beauvoir, le jeune prince causa longuement de son voyage et paraissait heureux du résultat ; il avait trouvé le comte de Chambord aussi affectueux «t cordial que possible et il aimait à dire combien l'air affable et gracieux de son cousin donnait de charme âi sa conversation.
■ Lettre inédite.
» Lettre inédite.
Enfin, dans son testament politique, daté du 21 juillet 1894, quelques semaines avant sa mort, M. le comte de Paris se rendait à lui-môme ce témoignage :
« En 1873 j'ai été à Frohsdorf pour écarter tous les obstacles personnels et pour donner Texemple du respect absolu du principe héréditaire dans la Maison de France. »
C'était bien là l'esprit dans lequel ce prince, réfléchi et loyal, avait accompli, sans élan mais par conscience, le grand acte qui devait conduire au relèvement du trône. Mais ce sentiment s'était accru et fortifié en lui à la date de ces dernières pièces, bien postérieures à la mort du comte de Chambord, qui l'avait fait, pour le plus grand nombre des royalistes, son héritier politique,
A l'époque de sa visite à Frohsdorf, le chef de la famille d'Orléans appartenait davantage à son parti et il subissait plus immédiatement l'influence de son entourage. Aussi, tout en agissant loyalement, tout en voulant sincèrement la restauration de la monarchie, avait-il eu soin de restreindre sa démarche à une stricte reconnaissance du principe de l'hérédité en la personne du chef de la Maison de France, laissant subsister les autres questions politiques, qui avaient divisé jusque-là les deux fractions du parti royaliste, et dont la solution, par là même, restait encore à trouver.
Rendant compte lui-môme à M. Chcsnelong de la visite du 5 août, le comte de Paris lui disait : « En faisant cet acte j'ai acquitté une promesse et rempli un devoir. Mais à part les paroles que j'adressai à M. le comte de Chambord en l'abordant pour saluer en lui l'unique représentant du principe monarchique. en France, tout dans notre entrevue se passa en épanchements personnels dont la cordialité me toucha très vivement et dont je garde, moi aussi, le meilleur souvenir *. »
Cette visite il l'avait faite seul et au nom seulement des princes d'Orléans ; elle n'avait été rien de plus, au fond qu'un acte de soumission et de déférence envers le chef de la branche aînée des Bourbons.
Le comte de Paris s'en tint strictement là, croyant
' Chesnelong. La campagne monarchique^ p. 272.
avoir fait tout son devoir et engagé son parti autant qu'il lui était permis de le faire, en venant saluer son aîné comme le représentant légitime du droit monarchique et en lui donnant l'assurance qu'il ne rencontrerait aucun compétiteur dans sa famille. C'est l'attitude qu'il conserva dans la visite que le comte de Chambord lui rendit le lendemain, à Vienne. Les positions furent exactement gardées de part et d'autre.
Soit pour éviter que la visite rendue prît, dans un nouveau rapprochement, un caractère plus expressif que celle de la veille, soit pour empêcher que la conversation ne s'engageât dans des questions qui avaient été réservées à dessein, le comte de Paris voulut avoir auprès de lui, dans cette nouvelle entrevue, son compagnon de voyage, M. Bernard d'Harcourt.
En conséquence, dans la matinée du 6 août, il lui adressait h Tllôtel impérial, le billet suivant pour lui donner rendez-vous à l'heure de la visite.
6 août 1&73.
« Voulez-vous vous trouver aujourd'hui au Palais Col)Ourg: « en habit et cravate noire... ^ »
Pour marquer le caractère semi-cérémonieux qu'il voulait laisser à cette seconde entrevue, le comte de Paris avait réglé lui-môme le détail du costume de la personne qui devait raccompagner. Ces menus points d'étiquette prenaient une importance politique.
Il fallait qu'on vît que la visite qu'allait recevoir le chef de la Maison d'Orléans n'était, comm^ celle qu'il avait faite lui-môme, qu'un acte de rapprochement politique, n'impliquant pas plus l'entente parfaite entre les représentant des deux dynasties, que l'intimité familiale entre l(*s personnes. Et c'est ce qui eut lieu.
La conversation, tout en étant amicale de la part des deux princes, ne sortit guère de la banalité des entretiens officiels. Le comte de Chambord s'informa avec intérêt de
* Document inédit.
la famille de son cousin, il lui témoigna même le désir d avoir les portraits photographiés de ses enfants. Pour le reste, on s'abstint de toute question politique. Il n'y eut, comme la première fois, que des vœux généraux pour le bonheur de la France, des espérances imprécises pour le rétablissement de la monarchie.
A Versailles, dans Tentourage du Président de la République, on avait été tout de suite informé du départ secret Ju comte de Paris pour Frohsdorf. La démarche qu'il allait accomplir était loin de laisser indifférent le monde de la Présidence et le maréchal de Mac-Mahon lui-même.
11 n'y a rien, semble-t-il, à quoi Ton puisse plus facilement s'habituer que le pouvoir. Avec le désintéressement le plus vrai et le zèle le plus réel du bien public, les hommes investis de Tautorité en arrivent tout naturellement à croire qu'ils sont nécessaires. Personne ne protesta jamais plus que M. ïhiers qu'il ne voulait pas du pouvoir, ot personne ne s'obstina plus à le garder. Peut-être luimême était-il sincère.
Le maréchal de Mac-Mahon, si éloigné d'abord de la politique, avait fini par prendre quelque chose des sentiments qu'inspire la possession de la puissance souveraine. Aussi, lui et les siens tenaient-ils à savoir tout de suite ce qui s'était passé à Frohsdorf. Dès le lendemain de la visite, le maréchal faisait adresser par le Secrétaire général de la Présidence, M. Emmanuel d'Harcourt à son frère, M. Bernard d'Harcourt, la dépêche suivante, qui devait être transmise au destinataire par l'ambassade de France à Vienne :
Secrétaire de la Présidence au comte dHarcourt, Ambassade de France. Wien.
Télégramme
Wien-Versailles, 3,23i. 25. 6. 10/40.
Prière de télégraphier nouvelles par le chiffre de l'Ambassade.
Emmanuel Harcourt *.
' Document inédit.
Le jour même, dans la soirée. M. le comte Bernard d'Harcourt faisait expédier par l'ambassade de France, en s'adressant à Tun des attachés, la réponse suivante, qui Ij*. rendait compte sommairement au maréchal de Mac-Mahon,
de l'entrevue de Frohsdorf et renvoyait pour les détails à une lettre particulière adressée au duc Decazes :
Au maréchal de Mac-Mahon^ Versailies.
6 août i873.
Comte de Paris a été hier matin à Frohsdorf. Audience demandée la veille par télégraphe accordée après avoir tâtë les dispositions du comte de Paris.
Celui-ci a fixé lui-même les termes dont il se servirait. Réception cordiale, pas un mot de politique; déjeuner ensemble. Visite rendue aujourd'hui à Vienne ; toujours pas de politique. J'ai vu comte de Chambord ce soir; m'a manifesté grande satisfaction à plusieurs reprises et m'a semblé attacher grande importance à l'événement d'hier, mais n'ai pas obtenu une indication politique. Ai écrit détails à Decazes. Emmanuel peut lui demander. Hommages.
Signé : Bernard.
« Je vous serais reconnaissant, Monsieur le Comte *, de vouloir bien faire chiffrer cette dépêche et de retrancher les mots qui vous paraîtraient superflus. ^ »
On remarquera les termes de cette dépêdic. M. Bernard d'Harcourt savait qu'on attacherait la plus grande importance, dans le groupe de M. Decazes et autour du maréchal, à ce que le comte de Paris, en faisant sa visite, n'eût rien dit de plus que ce qu'il était indispensable de dire. Par là on était assuré que la démarche n'avait pas dépassé les limites d'une simple reconnaissance du principe monarchique ni engagé personne autre que le chef de la Maison d'Orléans et les princes de sa famille. C'est ce que M. Bernard d'Harcourt constatait en marquant que le
* Un des attachés de TAmbassade de France à Vienne.
* Document inédit.
comte de Paris avait « fixé lui-même les termes dont il se servirait ».
Ce n^était pas tout à fait exact, puisque le comte de Paris avait accepté presque toute la note du comte de Chambord. mais *la modification qu'il avait obtenue d'y faire était jugée assez importante pour que M. d*Harcourt pût dire que le prince avait fixé lui-même les termes dont il se servirait.
La dépêche constate aussi, par deux fois, avec satisfaction, qu'il n'y avait pas eu un mot de politique dans les deux entretiens des princes.
On pouvait craindre, en effet, dans le parti orléaniste et à la Présidence, que la visite à Frohsdorf, que Ton n'avait pu empêcher, qu'il avait fallu même accepter comme une nécessité de la situation, prît un caractère politique, et que le comte de Paris, allant jusqu'au bout de sa démarche, complétât la réconciliation de famille par la fusion des principes.
11 y avait tout lieu ijfe croire que, dans cette circonstance, la réserve empêcherait Ic^comte de Chambord de provoquer des explications qui eussent pu détruire l'effet de la démarche elle-même, mais on n'était pas certain que le comte de Paris, livré h lui seul, ne se laisserait pas aller, malgré son parti, à donner des gages d'une soumission absolue envers le chef de la Maison de France et à sceller la réconciliation par des résolutions pratiques.
On attachait donc, d'un certain côté, la plus grande importance à ce que l'entre^^ue des princes ne tournât pas à la politique. Car on avait fait en sorte d'éviter tout ce qui aurait pu donner à la visite du comte de Paris une autre signification que celle d'une simple réconciliation de famille. Ce fut un véritable succès pour les orléanistes et les présidentiels d'apprendre par la dépêche de M. d'Harcourt au maréchal de Mac-Mahon et sa lettre à M. Decazes qu'il en avait été ainsi.
Le public ne tarda pas non plus à en être informé par la voie des journaux.
De l'entourage de M. le comte de Paris on télégraphiait de Vienne, le 7 août, au journal parisien, la Presse :
286 l'échfx de la restauration monarchique en 1873
« Je peux compléter mes renseignements d'hier. La réponse « de M. le comte de Chambord aux paroles très significatives « de M. le comte de Paris a été surtout une df^cîaration de cor- « diale et affectueuse bienvenue.
« Dans les deux entrevues, on s*est occupé de la situation « politique générale de la France, mais on n'a pas élé au <( delà^. »
Co résultat concordait tout à fait avec le but poursuivi par les chefs do l'opposition libérale.
Pendant que M. le comte de Paris était allé à Frohsdorf pour remplir ses engagements et faciliter l'œuvre do la Droite, les politiques qui, par-dessus les groupes parlementaires, conduisaient les événements, avaient agi de leur côté.
Il leur importait de donner le change àPopinion, aussi bien sur le départ du comte de Paris pour Frohsdorf, que sur le caractt'^re de sa visite. Ils pensaient que. devant Teffet considérable qu'allait produire dans le public Pacte du chef de la famille d'Orléans, et pour empocher le courant d'opinion d'aller tout droit et sans ambages à la restauration du trùne des Bourbons, il fallait s'emparer du mouvement monarchique et le détourner du comte do Chambord, au profit de leur prince et de leur parti.
La lettre ci-dessous, adressée par le duc Decazes au comte Bernard d'Harcourt, en réponse à la communication du 6 août, annoncée dans la dépôche de celui-ci au maréchal de Mac-Mahon, dévoile leur conduite, en môme temps qu'elle fait connaître leurs vrais sentiments sur Pentrevue de Frohsdorf.
Celle-ci s'était passée tout à fait à souhait pour eux. Les princes d'Orléans avaient tout le bénéfice de leur démarche. Ils apparaissaient aux yeux du public comme les instigateurs de la restauration monarchique, alors généralement désirée, et s'il s'élevait par I^ suite des difficultés et des obstacles contre elle, la faute en retombait dès maintenant sur le comte de Chambord, de qui seul aurait paru venir Pempôchement. Quant aux p(*incipes et aux intérêts du parti libéral, ils étaient suffisamment sau-
• La Presse, 9 août.
vegardés par la réserve que le comte de IHiris avait su ol>server.
M. le duc Decazes répondait donc en ces termes à M. Bernard d'Harcourt :
Paris, le 14 août.
« La situation de notre prince se dégage avec une « grandeur incontestée et, après tout, rien n*est com- « promis.
« Nous passons parole aux purs. Ils comprennent la « responsabilité qui, désormais, pèse sur eux seuls et s'en « préoccupent, mais ils nous témoignent, en attendant, « une bruyante reconnaissance. Le plan de Janicot * me « parait être de déterminer un courant d'opinion dans le « parti qui pèsera sur Frohsdorf et d'agir siu* le Prince « par une succession d'envoyés plutôt que par une action « collective.
« S'il ne réussit pas, la prorogation des pouvoii^s du « maréchal M. -M. sera évidemment mise à l'ordre du « jour, malgré les w Chevau-Légers » et sans eux.
« Mais ce que je veux vous dire, c'est ma satisfaction « personnelle qui est extrême, et ma joie de vous voir « mêlé à ce grand acte...
« Les journaux ici ont été ici ce qu'il fallait qu'ils fus- « sent. Nous avons mêlé le vrai au faux de manière k « leur permettre de nous servir en se contredisant, et « nous avons ainsi détourné à notre profit le premier « moment de surprise. Maintenant nous laissons courir...
« Je vais ce soir à Eu * et reviens mercredi.
« Bien et tout à vous, cher ami.
Decazes ^ ».
Afin de prévenir, chez le comte de Paris, les effets d'un
* Directeur de la. Gasalle de France.
* Résidmice du comte de Paris. A cette date il n'était pas encore de retour à Eu; mais son frère/le duc de Chartres, s'y trouvait.
' Cette lettre, jusqu'ici inédite, est la pièce capitale de l'histoire des tentatives monarchiques en 1873; elle fait connaître à fond le caractère et les intentions d'un de« hommes qui j curent le principal rôle.
élan dont il pouvait craindre les écarts — et qui eût tout dérangé, si le prince s'était laissé aller ultérieurement à des concessions, dont le comte de Chambord aurait pu se se prévaloir pour annoncer lui-môme au peuple français la visite du 5 août, — le duc Decazes ajoutait en postscriptum :
« Othenin * est enchanté, son père aussi * le duc d*A.* « n'est pas le moins enchanté..
« Nous verrions de graves dangers à fixer les bases de « la solution. C'est pourquoi nous serions effrayés d'une <( publication princière. — Vous remarquerez que nous <( avons mis une sourdine au Jourîial de Paris * ».
Cette lettre confidentielle, qui révèle les dessous de la campagne monarchique de 1873, éclaire une situation fort obscurcie depuis, à dessein ou de bonne foi, par ceux qui ont voulu rejeter sur le comte de Chambord la responsabilité de l'échec de la restauration.
« Après tout rien n'est compromis », écrivait le duc Decazes, à la suite de l'entrevue du 5 août. C'était le soupir de soulagement de ceux qui, n'ayant pu empêcher la visite du comte de Paris, s'étaient efforcés de la restreindre il son seul objet et comptaient en tirer tout le proBt pour eux. Par cet acte, en effet, se trouvait engagée la question de la monarchie. Le parti orléaniste recueillait l'avantage de la démarche de son chef. Il avait fait les avances ; c'était maintenant aux « purs », comme les appelait M. Decazes, c'est-à-dire aux légitimistes, à agir de leur côté, en indiquant quelles conditions ils acceptaient pour le rétablissement de la royauté.
L'opinion avait été préparée par les journaux à juger
* Le vicomte Othenin rt'IIaussonviUe.
* Le comte Joseph-Othenin- Bernard d'HaussonviUe. Député de 4842 à 1848, il avait voté la « flétrissure » contre les cinq fîdèles, Berryer, BUn de Bourdon, de Larcy, la Rochejaquelein, duc do Valmy, qui allèrent portera Henri V, à Bclgrave-Square, l'hommage de leur obéissance et de leur dévouement.
' Le duc d'Aumale.
* Le principal organe orléaniste, que Ton faisait parler selon les circonstances. 11 avait pour rédacteur en chef M. Edouard Hervé.
au point de vue des parlementaires, l'entrevue de Froshdorf.
Le sentiment général fut la surprise. C'est ce que Ton voulait, afin d'empôcher que ce ne fût l'allégresse et Ten- Ihousiasme. Aussi, pendant que le National, averti par une indiscrétion calculée, annonçait le départ des princes pour Frohsdorf, et que les feuilles orléanistes, comme la Presse et le FrançaiSy confirmaient discrètement Tévénemont, d'autres journaux républicains, informés en sens contraire, accueillaient la nouvelle avec tant d'incrédulité, que, les princes étant déjà arrivés à Vienne, le Bien Pubiic \ siir la foi de l'officieuse Agence Havns, persistait à démentir leur départ; si bien que le public, devant la réserve des journaux légitimistes, qui n'étaient pas renseignés et les contradictions des autres, que l'on faisait parler en sens contraire, ne savait à quoi s'en tenir. Le fait, d'ailleurs, était diversement apprécié, comme il convenait, pour que le doute tînt dans les esprits la place de la satisfaction, et arrêtât Félan irrésistible qui se serait produit dans le pays vers la monarchie, si Ton avait su positivement que le comte de Paris était allé à Frohsdorf, faire sa soumission à Henri V ot opérer l'union de tout le parti royaliste,
•Tandis que les uns prétendaient que le chef de la famille d'Orléans, sachant bien qu'on n'arriverait pas à une entente, ni avec le comte de Chambord, ni dans l'Assemblée, était allé provoquer une rupture, les autres disaient que le comte de Paris abandonnait ses idées et manquait à ses amis, qu'il allait abdiquer entre les mains de l'aîné des Bourbons, sans tenir compte de son parti, et qu'il n'arriverait qu'à mécontenter celui-ci, sans être assuré môme d'être reçu à Frohsdorf. C'était une confusion voulue d'informations et d'appréciations.
L'auteur de la Vérité sur fessai de restauration monarchique \ qui écrivait en 1873, dit, en constatant cette diversité de langage, tant dans les journaux républicains que dans les journaux orléanistes, au sujet de la visite du
' Dn journal important d'alors.
* M Ernest Daudet; il avait gardé l'anonyme.
comte de Paris h Frohsdorf : « Dès ce moment, Tévénement appartint à la presse qui le commenta de mille manières, mêlant, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas, Terreur à la vérité * »...
Nous savons par la lettre du duc Decazes à M. d'Harcourt, d'où venait ce mélange voulu de Terreur et de la vérité dans la presse. « Les journaux ici, écrivait-il, ont été ce qu'il fallait qu'ils fussent. Nous avons mêlé le vrai au fauXy de manière à leur permettre de nous servir en se contredisant, et nous avons ainsi détourné à notre profit le premier moment de surprise. »
Cet aveu, fait dans l'intimité à un ami et coopérateur, pour lequel il ne pouvait y avoir de secret, explique à la fois les intentions et les agissements de ceux qui voulaient la monarchie sans le comte de Chambord, ou avec le comte de Chambord amoindri et soumis. Et ceux-là se croyaient permis en politique ce qui est jugé malhonnête dans les affaires privées. Ce fut, jusqu'au bout, leur règle de conduite de mêler le vrai au faux, afin de dérouter Topinion et d'embrouiller la situation à leur profit*.
Cette tactique tortueuse, propre seulement à faire naitre des malentendus et à créer des dissentiments, devait aboutir à la déplorable équivoque qui fit avorter si misérablement la tentative de restauration monarchique
Ce que les journaux, abusés par leurs inspirateurs, avaient dit, les uns et les autres, de la démarche de M. le comte de Paris, n'était pas la vérité. 11 n'y avait eu dans son acte, ni le calcul ni la duplicité que d'autres avaient voulu v mettre. Il était allé droit au but, non sans hésitations ni réserves, mais avec la volonté sincère qu'il servît, s'il était possible, en ne sacrifiant pas tout des principes et des intérêts de son parti et des siens, à préparer
* C'était chez M. Decazes, on peut le dire, un procédé renouvelé de lapolitique paternelle. Ainsi s'était constamment servi des journaux anglais» le ministre favori du trop complaisant Louis XVIII, pour discréditer l'hérilier présomptif de la couronne et le parti royaliste pur avec lui, et préparer un autre système de monarchie et même un autre ordre de succession. La méthode avait trouvé des imitateurs chez les membres de rAssemblii^ Nationale pénétrés des mêmes idées, animés des mêmes intentions.
les voies au rétablissement de la monarchie, en la personne de Taîné de la famille.
Sans comprendre assez que la reconnaissance du principe et du droit, dont le comte de Chambord était le représentant, devait avoir pour conséquence de faire cesser toutes les divergences de vues, toutes les idées particulières qui étaient l'obstacle à Tunion des royalistes, le comte de Paris cherchait, de bonne foi, à donner ù son acte tout son effet. Il désirait sincèrement qu'il fût le point de départ d'une nouvelle action monarchique qui eût conduit au rétablissement de la dynastie des Bourbons.
On n'a pas su, à Fépoque, ni dit depuis, que dans le dessein de faire aboutir Tentrevue de Frohsdorf, il était allé trouver le maréchal de Mac-Mahon pour l'informer lui-même de sa démarche auprès du comte de Chambord et l'intéresser à l'entreprise monarchique ^
C'est le soir du 12 août que le prince, après un court séjour à Vienne, rentra à Paris. Le lendemain il se rendit à Versailles, ayant fait demander une audience au maréchal-président. Il l'entretint de sa visite à Frohsdorf, dont la dépêche et la lettre de Vienne du comte Bernard d'Harcourt lui avaient déjà fait connaître les principales circonstances ; mais c'est en vain qu'il le sollicita, dans rintérêt du pays et pour répondre au vœu de l'Assemblée Nationale, d'aider au rétablissement de la monarchie.
Le maréchal de Mac-Mahon accueillit aussi peu favorablement ses ouvertures qu'il devait accueillir, trois mois plus tard, celles du comte de Chambord. Il objecta sa situation constitutionnelle, qui l'obligeait avant tout à l'abstention; il objecta aussi l'incertitude de l'entreprise, dont le succès, pourtant, eût dépendu de lui et surtout de son gouvernement. Il ne voulut pas comprendre ce qu'on lui demandait.
Certainement, le maréchal était loyal. Mais pourquoi, le lendemain du 5 Août, après la reconstitution de la famille royale, et surtout après la démarche du comte de Paris auprès de lui, ne convoqua-t-il pas, comme le lui
* Je tiens le fait de M. de Vanssay, à qui M. le comte de Paris lui-même le révéla dans une visite qu'il lui fit à Versailles, peu de temps après la mort du comte de Chambord .
demandait son visiteur princier, TAssemblée Nationale, pour s'en remettre à sa décision de ce qu'il ne se croyait pas le droit de résoudre par lui-même ? Pourquoi ne comprit-il pas que le grand fait, attendu, désiré depuis si longtemps, changeait les conditions du mandat provisoire qui lui avait été confié par les représentants du pays et que, en tout cas, il fallait les appeler à en décider? N'avait-il pas été sollicité d'agir par le comte de Paris lui-môme? Pouvait-il alléguer qu'il n'avait pas compris l'importance de l'événement qui venait de s'accomplir, ou qu'il n'avait pas à en tenir compte, lui qui y avait pris un intérêt si immédiat ?
Le maréchal-président n'eût engagé en rien sa responsabilité en convoquant alors l'Assemblée Nationale. C'était le moyen constitutionnel de donnera l'entrevue de Frohsdorf sa conclusion légitime. Ce moyen avait été suggéré au maréchal par le comte de Paris lui-môme. Il était correct, il était légal ; de plus, il ne préjugeait rien, il n'engageait rien . Mais sur ce point le maréchal prit conseil de ses ministres et de ses amis. M. le duc de Broglie, président du cabinet du 24 Mai, ne fut pas moins empressé que le duc Decazes à dissuader le maréchal de recourir à une mesure qui eut hâté la solution que lun et l'autre désiraient retarder. Et le lendemain, 14 août, en môme temps que le comte de Paris allait rejoindre sa famille à Villers-sur-Mer, sans avoir rien obtenu du maréchal de Mac-Mahon, une dépêche était envoyée de Paris au Times, h TefiFet d'apprendre au public français que ni le gouvernement du maréchal ni les chefs du parti orléaniste n'étaient pressés de donner suite à la démarche du comte de Paris auprès du chef de la Maison de Bourbon. Cette dépêche était ainsi formulée :
Paris i4 août 1873
On dit aujourd'hui qu'il n'est nullement question de convoquer l'Assemblée avant l'époque fixée, et à l'appui de cette affirmation on cite les paroles suivantes d'un homme politique extrêmement influent : « Nous ne voulons pas bâcler la monarchie, nous voulons l'établir sur des bases solides; quelques mois
ne sont de conséquence ni au pays ni au comte de Chambord. L'an et l'autre auront le temps de réfléchir : la France sur ce qu'elle se doit à elle-même, et le prince, sur ce qu'il doit à la France. » Les partisans de la fusion ont la plus grande foi dans les intentions du comte de Chambord et ils soutiennent que s*il était pas disposé à rendre possible son avènement au trône, il aurait déjà communiqué ses vues au pays *.
La dernière phrase de la dépêche indiquait que, d'un certain côté, Ton ne considérait pas que [tout fût fait, au point de vue de la monarchie, par la réconciliation de Frohsdorf, et que Ton se réservait, aux termes de la lettre de M. Dec€Lzes à M. d'Harcourt, de fixer soi-même « les bases de la solution ». Elle faisait même à dessein pressentir des difficultés de la part du comte de Chambord ; elle insinuait que le prince pourrait bien mettre à son avènement au trône des conditions qui le rendraient impossible et cela, parce que l'on se préparait déjà à en exiger de lui de telles, que Ton savait qu'il ne les accepterait pas.
« Après tout, avait pu écrire M. le duc Decazes, à la suite de l'entrevue de Frohsdorf, après tout, rien n'est compromis. » Et, en effet, rien n'était conclu.
Le comte de Paris, le premier, après avoir repris contact avec ses amis, à son retour, avait conscience des difficultés que sa démarche laissait subsister, des oppositions qu'elle continuait de soulever dans son propre parti. Dans une visite que lui firent, à Villers-sur-Mer, MM. le marquis de Beaucourt et de Glanville, au nom du Comité royaliste du Calvados, dans le courant du mois d'août, il leur répéta ce qu'il avait dit à M. de Vanssay : « Si j'ai tant tardé à faire cette visite, c'est que je savais que je ne serais pas stnvi par ions mes amis, » Du côté de ces réfractaires qui ne voulaient pas « bâcler la monarchie », devaient naître les obstacles que faisait présager intentionnellement la dépêche du Times,
En soi, la visite du comte de Paris était un acte d'une portée considérable et qui créait une situation nouvelle.
* Le Times du 45 août.
Le sort de la monarchie, le salut de la France étaient, en effet, dans Taccord des deux branches de la famille royale et il n^était que là. Mais il aurait fallu que, parmi les partisans du r<^gime monarchique, il n'y eût qu'un même esprit, qu'un même sentiment, et surtout qu'une même volonté; il aurait fallu que, au lieu de s'attachera des idées et à des opinions particulières et aussi à des visées personnelles, qui ne pouvaient que perpétuer les divisions, tout le monde eût cherché de bonne foi et sincèrement à donner à lacté du comte de Paris toutes ses conséquences.
On eut tout de suite le sentiment qu'il n'en était pas ainsi et que bien des obstacles subsistaient de part et d'autre. Aussi, la démarche du chef de la famille d'Orléans n'eut-elle pas tout le retentissement qu'elle aurait dû avoir, si on l'avait vraiment regardé comme le prélude de la restauration attendue. Quelle émotion, en effet, n'eût-elle pas produite dans le pays, chez tous les hommes d'ordre qui attendaient, depuis la guerre, un gouvernement définitif, un gouvernement conforme aux besoins et aux vœux de la majorité de la nation, si, le lendemain de l'acte mémorable du 5 Août, tous les journaux qui reflétaient l'opinion des divers groupes de la Droite, l'avaient célébrée comme le gage certain du rétablissement de la royauté en France! Quelle satisfaction, quelle confiance n'eût-elle pas provoquée dans la masse des citoyens, trop désabusés de l'Empire et pas encore assez épris de la République pour vouloir souhaiter alors un autre gouvernement que celui du Roi ! Il y aurait eu comme une explosion de contentement général, un mouvement unanime de soulagement et d'espérance, à la pensée que la France allait rentrer dans ses traditions, recouvrer ses rois, recommencer une vie nouvelle de paix et de prospérité !
Au lieu de cela, on sut à peine, dans le moment, ce qui s'était passé; on ne fut pas suffisamment prévenu qu'un acte important, d'où dépendait le succès delà monarchie, venait de s'accomplir. On ne trouva pas dans le langage des journaux, dans les discours des hommes autorisés à parler au public, de quoi se livrer tout de
suite à la confiance, à l'allégresse ; en un mot, on n'eut pas Tassurance que la monarchie était faite.
Dans les affaires politiques le sentiment est beaucoup. Souvent le succès dépend de l'impression que Ton en a. Certainement, la monarchie se fût faite si le pays avait cru alors qu'elle allait se faire. C'est bien pour arrêter <;et élan de l'opinion, qui aurait décidé le rétablissement de la royauté, comme par acclamation, que les politiciens s'étaient arrangés pour atténuer l'effet de la réconciliation de la famille royale, en mêlant le vrai au faux, en jetant Je doute et l'équivoque sur un acte qui aurait dû se passer au grand jour de la publicité, sans réticence comme sans ombre. Le premier élan fut brisé et ne se reproduisit plus ensuite aussi vif, aussi confiant.
Les habiles avaient si bien agi que, même après la démarche toute spontanée et loyale du comte de Paris, tout resta en question. En réalité, rien n'était changé ; il n'y avait de moins, à cette heure, dans le parti orléaniste que les princes de la Maison d'Orléans. C'était tout le résultat de la fusion.
La visite de M. le comte de Paris à Frohsdorf , si amoindrie qu'elle eût été par les manœuvres des chefs orléanistes, engageait, malgré tout, son parti. En même temps qu elle apportait aux légitimistes des espérances nouvelles, elle obligeait le Centre droit à se prêter au rappel du comte de Chambord. Ou il fallait, en efifet, déclarer qu'on ne voulait plus de la monarchie, depuis qu'elle était devenue possible, ou il fallait bien se mettre à Tœuvre pour paraître vouloir la faire réussir. Cette alternative s'imposait. Or, il y avait, même dans le groupe parlementaire et libéral, trop d'hommes qui préféraient sincèrement les institutions monarchiques au régime républicain pour que l'on pût laisser passer l'occasion d'y revenir, même si Ton ne se rendait pas bien compte des difficultés qu'on allait rencontrer à faire la monarchie sans le roi.
Ces difficultés n'étaient que trop réelles et trop nombreuses. 11 y en avait do plus d'une sorte qui tenaient soit à la situation elle-même, soit aux dispositions des partis, et il suffisait de regarder au fond des choses pour les apercevoir.
La réconciliation entre les deux branches de la famille royale était opérée, mais ce n'était pas tout. Comme en dSlo, s'appliquait, en ce moment, le mot justement historique : « l^es Bourbons sont une institution et non une famille \ » Après le 5 Août la famille était refaite, il restait à refaire l'institution. Pour cela, il fallait à la fois
* Lettre de Pozzo di Bor^o au comte de Nosseirode, minislxe des affain'S étrangères de Russie, ruai iSIi».
Tunion de tout le parti royaliste et le concours des pouvoirs publics.
L'union existait moins que jamais entre les partisans de la monarchie. Le résultat à obtenir les divisait autant que les moyens pour y arriver. Pendant que les uns voulaient aller droit au but en rappelant simplement Théritier du trône, les autres se réclamaient de leurs idées personnelles ou alléguaient l'état des esprits et les prétendues nécessités de la situation pour mettre des conditions, qu'ils savaient inacceptables, au retour du roi.
Les adversaires de la royauté se rendaient compte de ce dissentiment profond. Dans une lettre destinée à la publicité, un des importants du Centre gauche, M. Marcel Barthe, insistait sur l'impossibilité de la « fusion », malgré Tentrevue de Frohsdorf. Il en donnait diverses raisons qui revenaient à dire que la monarchie représentée par le comte de Chambord n'était pas du goût de la masse des électeurs, ni selon le vœu de la majorité des fusionnistes parlementaires. Et le Journal des Débats, commentant cette lettre , disait : « Peut-on réconcilier des principes naturellement incompatibles? Peut-on fusionner la monarchie du droit divin, telle que Tentendent les purs de F Extrême -Droite et telle qu'elle nous est jusqu'à présent apparue dans toutes les publications émanées directement de M. le comte de Chambord, avec la monarchie constitutionnelle, issue de la Révolution de 1789? »
Assurément cette fusion-là n'était pas possible ; mais ce n'était pas une raison pour dire que la monarchie était impossible et conclure au maintien du provisoire républicain.
Le seul obstacle réel venait des parlementaires. Il n'y avait pas lieu de tenir compte des préventions populaires ni des répugnances libérales d'une partie de la bourgeoisie contre la monarchie de Henri V. Le pays, en masse, eût accepté la monarchie qu*on lui aurait donnée. Le besoin que l'on avait de l'ordre, de la paix, de la sécurité, et pour tout dire, d'un bon gouvernement, faisait que chacun eût soumis bien vite ses préjugés et ses préférences aux décisions de l'Assemblée Nationale. Tout dépendait d'elle.
Mais chez elle c'était la division. La majorité s'entendait moins que jamais sur la monarchie qu'elle voulait mettre à la place de la république. Il n'y avait pourtant pas deux monarchies. Celle que concevaient et que voulaient les parlementaires n'en était pas une. Les doctrinaires libéraux le reconnaissaient eux-mêmes, et Entre la monarchie constitutionnelle et la république, écrivait Benjamin Constant, la différence est dans la forme^ » Et M. Thiers venait de redire très justement : « La monarchie constitutionnelle est, au fond, une république..., une république avec un président héréditaire. »
Et, en elfet, entre la monarchie constitutionnelle fondée sur la souveraineté du peuple, d'après les principes de 89, et la république également fondée sur cette souveraineté, il n'y a pas de différence essentielle, et Tune et l'autre peuvent s'abriter sous le mèrçe drapeau, sous le même emblème politique. A Tune et à l'autre convient également le drapeau tricolore, l'emblème de 89. Sous la monarchie constitutionnelle, comme en république, c'est le peuple qui gouverne.
Il n'y a donc vraiment qu'une monarchie, celle qui repose sur le principe d'autorité, en la personne du roi, et par conséquent, il ne devait y avoir qu'une manière de la vouloir. Voilà ce que tous les fusionnistes auraient dû comprendre. Quelle inconséquence c'était de leur part, alors que l'expérience, la raison, l'intérêt général, tout jetait le pays hors de la république, de vouloir la reprendre sous une autre forme, d'en perpétuer tous les inconvénients, tous les dangers sous un autre nom ! L'ensemble du pays était désabusé de la république, malgré la faveur nouvelle rendue provisoirement au régime par M. Thiers. Si un mouvement général, très confus, sans doute, très discordant en bien des points, mais réel et spontané, s'était formé, en 1871, au profit de la monarchie, cela tenait au dégoût, à la défiance que l'on avait des personnes et des choses républicaines. Tout portait donc alors à la monarchie, mais à la \Taie, à la seule désirable.
Si les parlementaires du Centre droit s'étaient bien persuadés de ces trois vérités : la première, qu'il n'y a qu'une monarchie, celle où le roi règne et gouvernée la
fois, en union avec la nation et au moyen des institutions publiques consacrées par le temps; la seconde, que la monarchie constitutionnelle, qu'ils voulaient fonder, avec ses principes et ses institutions révolutionnaires, est la même chose que la république ; la troisième, que le pays dans son ensemble, voulait, sciemment ou non, la monarchie, la vraie et qu'il en avait besoin, il n'y aurait plus eu qu'un seul parti monarchique dans la majorité, comme il n'y avait plus à Theure présente qu'une famille royale, et la royauté se serait faite d'elle-même.
Mais qu'on était loin de là, au lendemain du 5 Août ! Combien, dans le monde politique, il subsistait de discordances et d'hésitations ! Comme on pressentait que l'opposition et l'intrigue allaient continuer à s'agiter avec la reprise de l'action royaliste, que commandait l'acte du comte de Paris !
Aussi, malgré la satisfaction et l'espérance causées, chez le plus grand nombre, par la visite du chef de la famille d'Orléans à Frohsdorf, les esprits attentifs n'étaient pas sans éprouver la plus sérieuse inquiétude au sujet des suites politiques d'un événement, dont l'heureuse issue dépendait d'abord de l'unanimité des volontés au sein de la Droite et restait subordonnée à l'accord de l'Assemblée Nationale et du Gouvernement.
Dans cet acquiescement des deux pouvoirs en exercice gisait la première difficulté. Laisserait-on le gouvernement en dehors des combinaisons et des arrangements qu'il allait falloir prendre pour arriver au but ? ou, si Ton agissait de concert avec lui, comment s'y prendrait-on pour établir une entente entre la majorité et le ministère, sur les moyens à employer, sur la marche à suivre, afin de donner à l'entrevue de Frohsdorf ses conséquences?
Le personnage le plus considérable de l'Assemblée Nationale par sa situation était M. Buffet, son président. Homme intègre, irréprochable, esprit droit mais obstiné, élevé depuis sa jeunesse dans le parlementarisme par son entrée précoce dans les Assemblées législatives, où il n'avait pas tardé à acquérir une importance en rapport avec son talent et son caraclère, ayant même occupé, sous
la République de 48 et sous TEmpire, des postes ministériels, il s'était fait une doctrine politique en dehors du droit d'hérédité monarchique. 11 avait contre la royauté traditionnelle, peut-être môme contre la personne de M. le comte de Chambord, avec des sentiments de respect et d'estime, les préjugés de l'école parlementaire à laquelle il appartenait.
Dans un entretien que M. Maurice Aubry, son compatriote et ami, avait eu avec lui, dans les Vosges, en revenant de Frohsdorf. il avait pu se convaincre et il n'avait pas dissimulé à ses amis politiques de Paris et de Versailles que l'entreprise de restauration monarchique, en la personne du comte de Chambord, n'obtiendrait pas le concours actif du président de l'Assemblée Nationale ^ D'autres collègues de M. Buffet, ayant eu l'occasion de lui faire visite, pendant les vacances, à son château de Ravenel, avaient emporté une impression aussi défavorable.
M. Buffet disait, comme les chefs du Centre droit, qu'il ne suffisait pas aux représentants de la nation de décider d'eux-mêmes la restauration d'un gouvernement, mais qu'il fallait que ce gouvernement fût en soi acceptable du plus grand nombre et qu'il offrît des garanties suflisantes de durée. 11 ne comprenait qu'une monarchie d'opinion et il ne lui semblait pas que ce fût le cas du régime politique représenté par un prince aux idées absolues, qu'un exil de quarante ans avait rendu étranger aux besoins de la société moderne et au peuple français lui-môme. 11 eût été difficile de faire comprendre à cet homme d'Etat, encore imbu des idées libérales, que l'Assemblée Nationale n'avait à statuer que sur une question de principe et non sur les qualités d'un homme, que son rôle n'était pas d'édicter une Constitution mais de rappeler le roi et que, lorsqu'elle aurait proclamé la royauté, elle n'avait qu'à laisser au roi le soin d'organiser le gouvernement.
Cette manière d'envisager la restauration monarchique n'était point la sienne, ni celle des parlementaires deTAssemblée. Aussi continuait-on, dans le goupe constitu-
* Maurice Aubry {Mémoire inédit).
LES SUITES DE L ENTREVUE 30i
tionnel, à ne montrer qu'un médiocre empressement pour une entreprise si peu conforme aux préjugés et aux théories qui régnaient de ce côté.
On ne pouvait pas compter sur M. Buffet pour agir activement en faveur de la monarchie, pour grouper les bonnes volontés, aplanir les obstacles, maintenir l'union entre les groupes. Son inlluence, si considérable par le rang qu'il tenait et Testime qu'il inspirait, devait restera peu près perdue pour la cause, et cela était d'autant plus fâcheux que personne n'aurait pu combattre avec plus d'efficacité, au sein du Centre droit, l'action dissolvante qui ne cessa de séparer de plus en plus ce groupe des autres portions de la Droite.
D'un autre côté, le Cabinet, dont le duc de Broglie était le chef, n'était rien moins qu'acquis à une entreprise qui tendait à remplacer le gouvernement du maréchal deMac- Mahon par celui d'Henri V. Bien qu'il comptât, parmi ses membres, deux hommes absolument dévoués à la cause monarchique, MM. Ernoul et de la Bouillerie, qui eussent servi plus volontiers le roi que le maréchal, il n'était dans son ensemble qu'un ministère simplement conservateur , expression exacte de l'idée qui avait présidé au changement du 24 Mai et de la majorité qui l'avait accompli. Depuis cette époque, son caractère neutre s'était encore accentué et toute sa politique avait été de se tenir à l'écart des combinaisons monarchiques et d'observer la plus stricte abstention.
Pour M. de Broglie, en particulier, l'habitude qu'il avait bien vite prise du pouvoir ne lui faisait rien voir de plus pratique et de plus convenable que le maintien de l'état de choses présent. Des censeurs sévères de cet important personnage ont prétendu qu'il n'avait jamais eu d'autre but que de rendre le roi impossible en se rendant lui-même nécessaire. Il n'avait pas un dessein aussi précis. L'intention qu'on lui prétait de vouloir faire, à l'exclusion du roi, un gouvernement pour lui-môme, n'était de sa part que l'effet d'une foi sincère en l'excellence du régime parlementaire, dans laquelle entrait, comme il était naturel à un homme de sa valeur, le sentiment de sa propre supériorité, avec le désir de jouer un
premier rôle. Du reste, il n'avait pas confiance dans Tentreprise de la Droite. Il s'était fait des dispositions du pays une idée conforme aux siennes propres ; il ne croyait pas que le pays pût accepter la monarchie à d'autres conditions que celles qu'il y mettrait lui-même. Pour lui, il la voulait sans la vouloir, car il ne l'admettait et ne la croyait possible que dans la mesure des concessions que l'héritier du trône ferait aux idées libérales.
11 parlait, en ces termes, de Fentrevue de Frohsdorf à M. de Falloux, son ami, qu'il avait prié de venir conférer avec lui, à Versailles, sur l'événement : « Les princes d'Orléans, après avoir longtemps délibéré entre eux, ont été demander une réconciliation sans restriction et sans réserve. On leur avait affirmé maintes fois que celte manière était la seule qui pût toucher le cœur de M. de comte de Chambord ; mais que, cette satisfaction une fois donnée, l'abandon du prince serait à son tour sans limites. Il n'en a pas été tout h fait ainsi : le comte de Chambord a témoigné avec effusion ses sentiments de famille...; mais il a toujours professé que les décisions politiques devaient lui appartenir et ne pouvaient être prises avec utilité que lorsque la France, de son côté, aurait reconnu et rappelé le droit monarchique.
« Le comte de Paris, qui avait à cœur de ne point troubler une entrevue dont il jouissait sincèrement et qui, en outre, tenait à ne rapporter que de bonnes paroles à ses oncles et à ses amis, n'a pas insisté davantage. Toutefois, de quelques mots mêmes du comte de Chambord et des paroles plus explicites de son entourage, le comte de Paris est revenu avec une impression conforme à nos espérances communes, c'est-à-dire que le comte de Chambord s'opiniâtre dans un point d'honneur exagéré, mais qu'au fond il regrette son manifeste de Chambord et que, s'il ne veut pas céder d'avance pour ne point acheter le trône au prix d'un démenti qu'il s'infligerait à lui-môme, il n'opposera point de résistance aux vœux de la France régulièrement exprimés. »
Le comte de Falloux lui avait objecté avec raison : « Mais c'est un cercle vicieux : le prince croit ne pouvoir céder avec dignité qu'une fois rappelé en France ; or, il
ne sera point rappelé sans avoir cédé ou, du moins, sans avoir donné, sous une forme ou sous une autre, la garantie qu'il ne rentrerait pas pour élever, dès le lendemain de son retour, un conflit avec la nation tout entière*. » L'affaire, dans ces conditions-là, était insoluble ; aussi le duc de Broglie ne manifestait-il aucun entrain pour une restauration qu'il ne concevait que par la soumission du comte de Chambord aux exigences de l'opinion .
Ce ne fut que pour suivre le mouvement qu'il consentit à s'y associer quelque peu lui-même et à y faire participer de loin, avec lui, le ministère. Mais rien de ce côté ne vint réellement faciliter une entreprise qui aurait exigé lappui ouvert du gouvernement, avec l'action franche et nette de l'Assemblée.
Il n'y avait guère à compter non plus sur le maréchal de Mac-Mahon. Le comte de Paris s'en était assuré par lui-même au retour de Frohsdorf. Le maréchal était plus sensible à d'autres suggestions ^ Le 16 août, le général Chanzy, ancien commandant en chef de l'armée de la Loire, avait eu ostensiblement une entrevue avec lui. Sa haute situation militaire, sa qualité de député, la place qu'il occupait dans le parti républicain donnaient de Timporiance à une démarche que l'on savait être opposée aux vœux et aux espoirs nés de Tentrevue de Frohsdorf. Les royalistes avaient de quoi s'en inquiéter.
Ces dispositions peu favorables, du côté de ceux dont le concours aiu*ait été nécessaire pour l'œuvre du moment, laissaient les choses en suspens. Aucune initiative n'était prise ni de la part du gouvernement, ni de la part des chefs de la majorité parlementaire, pour donner à l'acte du 5 Août son effet. On tergiversait, on attendait. Les divisions renaissaient, quand il aurait fallu se mettre à Tœuvre. Les journaux remplaçaient le Gouvernement et l'Assemblée. 11 n'y avait qu'eux, dans les premières semaines qui suivirent Tentrevue de Frohsdorf, à s'oc-
* De Falloux, Mémoires dun royaliste, t. II, p. 554 et suiv.
* « A peine nommé président, a écrit le baron P. de Bourgoing, le maréchal fut l'objet d'intrigues qui avaient pour but de le maintenir au pouvoir, d'empêcher qu'il ne préparât l'avènement du comte de Chambord ». [Gaulois, 44 juin 1897.)
cuper de la monarchie, soit pour 1 appeler, soit pour la repousser. Il semblait que le monde politique n*eût que de rindifférence pour l'affaire qui s'imposait à lui. Les vacances tenaient éloignés ceux qui auraient dû être présents à Versailles pour hâter la conclusion que Ton attendait de Tévénement de Frohsdorf. Pareille abstention, dans un moment où il aurait fallu se presser d'agir, était très funeste à Tentreprise monarchique et avait de quoi faire douter de son succès.
A défaut du Gouvernement, qui restait en dehors de tout, à défaut de l'Assemblée, qui semblait ne se préoccuper de rien, personne n'avait qualité pour se mettre en avant et chacun pouvait se demander s'il y avait eu réellement quelque chose de changé dans la situation et s'il devait résulter de l'entrevue à Frohsdorf des chances nouvelles pour la monarchie.
Pourtant, le sentiment public prenait le dessus. Au milieu de cette inertie et de ces incertitudes il y eut dans le pays une heure propice d'attente et d'espoir. On avait fini par mieux savoir ce qui s'était passé, le 5 Août, à Frohsdorf. Avec son bon sens tout simple, le peuple avait conclu que la réconciliation de la famille royale, c'était la restauration du trône. A l'idée que la monarchie allait pouvoir se faire, beaucoup de gens étaient redevenus monarchistes ou étaient tout près de l'ôtre, les uns par raison, les autres par entraînement. Peu à peu un grand courant d'opinion s'était formé, qui faisait présager le prochain avènement du roi. Les classes aisées se félicitaient du rétablissement d'un régime d'ordre et de conservation sociale ; les classes laborieuses entrevoyaient un avenir meilleur, à la faveur de la sécurité et de la paix qui assuraient une reprise du travail et des affaires.
C'était le beau mois d'août, le temps des moissons et des villégiatures. Les cœurs se mettaient à l'unisson des joies de la nature. Dans les châteaux, sur les plages, aux eaux, où affluaient les familles en vacance, on était tout à la joie de vivre; dans le monde des affaires, on supputait les chances d'un gouvernement fort et stable; aux champs, dans les ateliers, parmi les durs labeurs, on se
prenait à espérer des jours plus propices, un avenir plus assuré. Partout les esprits étaient en éveil, les populations en mouvement, dans Tattente de Theureux événement que l'on présageait. Ici, des réunions publiques et des assemblées, dans lesquelles on s'entretenait de Timminente éventualité du jour ; là, des prières, des processions, des pèlerinages aux sanctuaires les plus vénérés et les plus populaires, afin d'obtenir du ciel le retour du roi.
II y avait partout comme un ébranlement de Topinion vers la monarchie et les plus indiflFérents s'y laissaient aller. Au souvenir de ces jours de joie et d'espérance, déjà si loin de nous, et que les contemporains eux-mêmes ont presque oubliés, on s'étonnera toujours qu'un événement qui était dans les vœux du plus grand nombre et dans l'attente de tous ne se soit pas réalisé spontanément.
Sans doute, les meneurs du parti républicain s'agitaient, avec une nouvelle activité, pour arrêter l'élan des populations et susciter des obstacles. Bien des oppositions se formaient. Les intellectuels libres penseurs, les politiciens professionnels, et, avec eux, les bourgeois égoïstes, les industriels exploiteurs de l'ouvrier, les juifs et les usuriers, les sectaires protestants et les francs-maçons, les libertins, tous ceux qui avaient à se défier du roi, à craindre le règne du bien et de la justice, formaient un parti d'opposition, plus remuant encore que nombreux ; mais la masse, sans bien se rendre compte de ce qui se passait dans le monde politique et des dissentiments parlementaires, allait instinctivement et de confiance à la monarchie. Il n'eût dépendu que des conducteurs de la politique de profiter de ce large courant d'opinion pour ramener la France au régime de ses traditions et plier les esprits au fait accompli.
Mais l'obstacle venait toujours de ces libéraux, de ces <îonstitutionnels qui voulaient faire la monarchie selon leurs idées. Ils ne se montraient ni pressés, ni résolus. Il fallut la pression de Topinion publique, la nécessité môme de la situation, pour mettre en mouvement l'action parlementaire. Malgré les oppositions que soulevait l'idée d'une restauration selon les principes de la légitimité, malgré les défiances ou même l'aversion qu'inspirait Théri-
306 L*ÉCBeC DE LA BESTACRATION MONABCHIQCE E!« i873
tier de la couronne, il n'y avait plus à reculer de\'ant une entreprise qui s^imposait à la majorité de l'Assembléf" comme une conséquence de la réconciliation des princes L'initiative du chef de la Maison dOrléans avait mis son parti en présence du comte de Chambord. Il fallait maintenant ou rompre ouvertement avec un prince que la soumission de sa famille investissait doublement du droit de régner, ou s'arranger avec lui pour obtenir les condition> que Ton voulait mettre à son avènement au trùne.
Par le fait qu'aucune question politique n'avait été abordée dans l'entrevue des princes, les personnalités dirigeantes du Centre droit étaient arrivées à leurs tins. 11 leur restait maintenant à profiter de cet avantage en créant une situation conforme aux exigences du libéralisme. Leur préoccupation n'était pas tant de chercher le> moyens les plus favorables à la réalisation des projets monarchiques que de prendre leurs précautions contre le roi. Connaissant l'inditTérence du peuple pour les questions con>titutionnelles, ils craignaient, en les ajournant après la rentrée de l'héritier du trùne, de leur faire perdre toul l'intérêt qu'ils y attachaient cl de ne pouvoir plus débattre, en présence du souverain, « rentré dans ses Etats et parlant en roi », les conditions qu'ils entendaient mettre à son rappel.
Un plan de conduite avait été tout de suite arrêté à l'égard du comte de Chambord, comme on l'a vu par la lettre de M. Uecazes à M. Bernard d'Harcourt*. Entre parlementaires et journalistes il fut convenu, aux termes de cette lettre, qu'on déterminerait un courant d'opinion qui pèserait sur Frohsdorf et qu'on agirait sur le prince par une succession d'envoyés chargés d'obtenir de lui les concessions que Ton exigeait pour son retour. Et comme on pouvait déjà prévoir que le prince n'accepterait pas d'autres conditions que celles qu'il avait toujours mises au rétablissement du pouvoir monarchique en sa personne el qu'ainsi rien ne serait changé à la situation qui existait avant le S Août, il fut décidé, dès lors, que la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, dont il avait
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déjà été question, serait mise à Tordre du jour de l'Assemblée Nationale, « malgré les Chevau-Légers et sans eux » et que Ton attendrait ainsi, comme auparavant, les événements.
Cette ligne de conduite concordait avec les vues du Cabinet. Son chef, tout en s'intéressant aux vœux et aux efforts du parti royaliste, n'entendait pas s y associer, et, défiant à Tégard du résultat, il préparait déjà une autre combinaison dans le sens des dissidents.
Le 24 août, moins de trois semaines après Fentrevue de Frohsdorf, à un banquet du Conseil général de TEure, dont il était le président, le duc de Broglie avait dit ces mots significatifs : « Rangeons-nous tous autour du nom vénéré du maréchal de Mac-Mahou : c'est le chef naturel de tous les gens de bien. » Et, le môme jour, il écrivait à M. de Falloux : « Nous devons prévoir lobstination dont M. le comte de Chambord a déjà donné plus d'une preuve; nous devons, dans cette hypothèse, nous réserver une seconde solution qui prévienne le complet désarroi du parti conservateur. Cette combinaison serait un pouvoir temporaire, mais d'une assez longue durée, que nous confierions au maréchaP. »
Publiquement, le chef du Cabinet déclarait autour de lui que si les négociations pour la restauration monarcliique, qu'il se bornerait à suivre, n'aboutissaient pas à un résultat définitif, il se réservait le droit de faire des propositions de la part du Gouvernement à la Chambre, lorsque celle-ci se réunirait. On était donc implicitement d'accord des deux parts et, l'entreprise, à laquelle on semblait vouloir travailler résolument, n'allait se
* Mémoires d*un royaliste, t. H, p. 568.
Après la publication de l'ouvrage du marquis de Dreux-Brezé, Notes et SouvenirSy où l'auteur signalait l'existence, bien antérieure à la lettre du comte de Chambord du 27 octobre 1873, de deux projets, l'un, d'une lieutenance générale du royaume, l'autre de la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, tendant l'un et l'autre à l'organisation d'un provisoire en dehors du roi, le duc de la KochefoucauM, incomplètement informé, avait contesté les dires de l'honorable représentant du comte do Chambord. En réponse à son contradicteur, le marquis de Dreux-Brezé a établi l'un et Tautre point d'une manière désormais incontestable. Notes et Souvenirs, Annexes. Réponses et Pièces justificatives, Paris 189j (3« édition), p. 311, et Paris 1902 (4« édition), p. 227.
poursuivre qu'avec cette restriction qu'une autre solution que celle que Ton paraissait rechercher était déjà prête.
Le plan indiqué dans la lettre du duc Decazes n'avait été concerté qu^entre quelques-uns, mais beaucoup en furent les exécuteurs inconscients.
M. le comte de Paris y était étranger, quoique les « idées personnelles », qu'il s'était abstenu d'exposer dans l'entrevue de Frohsdorf, concordassent, au fond, avec les manières de voir de ses amis, qui n'admettaient pas d'autre monarchie que la leur. Rentré à Villers-sur-Mer, il écrivait, le 17 août : « Nous y verrons maintenant plus clair que lorsque je suis revenu de Vienne. 11 n'y a à discuter que sur des nuances; mais lorsque la conduite des conservateurs libéraux peut avoir une si grande importance, les nuances ont beaucoup de valeur. Quant à moi, persuadé que la consécration des principes de la monarchie constitutionnelle et traditionnelle à la fois est devenue aujourd'hui une nécessité de salut pour mon pays, je voudrais voir les conservateurs se proposer avant tout cette consécration, quel que fût Texpédient auquel on recourrait le lendemain pour tourner les obstacles auxquels il vaudrait mieux éviter de se heurter auparavant^ »
C'est dans ce sens qu'il répondait au marquis de Dampierre, député des Landes, qui lui avait écrit à l'occasion de sa visite à Frohsdorf : <c Ce grand acte de patriotisme rend possible l'union qui était la condition indispensable de toute tentative sérieuse du parti conservateur et laisse la parole h la représentation nationale pour dire dans quelles conditions elle veut le rétablissement de la royauté. » Le prince lui disait : « Vous avez bien apprécié les motifs qui m'ont déterminé et vous définissez avec une heureuse précision la tâche qui, après ma démarche à Frohsdorf, incombe aux représentants du parti conservateur dans l'Assemblée Nationale. 11 était de mon devoir de faire taire, une fois pour toutes, ces arguments d'après lesquels les divisions des princes rendaient la monarchie impossible. Aujourd'hui la monarchie à la fois tradition-
' Document inédit cité par M. Hanotaux, Histoire de la Ft^ance contemporaine, t. Il, p. 133.
nelle et constitutionnelle, définie d'une manière si ferme et claire dans le manifeste de la Droite de février 1872. peut être le programme commun de tous les conservateurs, à quelque nuance qu'ils appartiennent'. »
II s'agissait donc toujours d'imposer au comte de Chambord une monarchie autre que celle de ses principes, et que l'Assemblée Nationale, dominée par les chefs du libéralisme, aurait organisée pour lui ou pour un autre. Mais le comte de Paris, à la différence de ces libéraux dont Faction tendait surtout à écarter du trône le petit-fils de ChcwlesX, tout en étant dans les idées de son parti, recherchait loyalement une base d'accord et voulait se persuader que les difficultés sur les questions de principe s'arrangeraient par des concessions mutuelles ou par la force des circonstances. Avant tout il voulait réaliser Tunion des conservateurs fondée sur des intérêts communs*.
De retour à Paris, vers la mi-septembre il s'occupa activement de gagner à la cause monarchique le plus grand nombre possible d'adhérents dans l'Assemblée Nationale, en élargissant autant que possible les bases de l'entente.
II faut bien reconnaître que les conditions n'étaient plus les moines qu'en 1871. La monarchie avait vu diminuer le nombre de ses partisans dans l'Assemblée, par le fait des élections successives qui avaient remplacé nombre de royalistes par des républicains. La démission de M. Thiers n'avait été acceptée, le 24 Mai, qu'à 14 voix de majorité, y compris celles du groupe bonapartiste composé d'une vingtaine de membres. De l'autre côté, il se trouvait, sans doute, parmi les fidèles de M. Thiers, des hommes qui eussent préféré la monarchie, s'ils avaient cru pouvoir choisir, mais leur concours n'était rien moins qu'assuré. De toutes manières, l'union de circonstance formée, au 24 Mai, d'éléments composites, était menacée de se dissoudre à la première tentative qui serait faite pour sortir du nouveau provisoire, que beaucoup voulaient considérer comme définitif.
* Marquis de Dampierre, Cinq années de vie politique^ p. 178. ■ Marquis de Fiers, Le comte de Paris, p. 177.
310 l'échec de la restauration monarchique en 1B73
Les conservateurs groupés autour du nouveau gouvernement formaient au sein de TAssemblée une majorité suffisante pour promettre au ministère de Broglie une assez longue durée, mais cette entente ne pouvait aller au delà du jour où la discussion des lois constitutionnelles mettrait aux prises les royalistes, les impérialistes et les républicains modérés, en obligeant les uns et les autres à se déclarer pour le gouvernement de leur choix.
Cette échéance fatale, que beaucoup de conservateurs redoutaient, M. Thiers et ses amis les républicains l'attendaient, dans Tespoir d'une revanche du 24 Mai.
Et ils avaient sujet de compter sur les dissensions qui ne manqueraient pas alors de se produire. Eux-mêmes devaient y contribuer pour leur part. A ce moment-là, M. Thiers montrait un tel dépit d'avoir perdu le pouvoir qu'il était bien évident qu'il ferait tout pour le reprendre. De Suisse où il se trouvait alors, l'ex-président déchu s'efforçait d'exciter l'opinion par des discours et des lettres que tous les journaux de gauche reproduisaient à l'envi. Les protestants, ennemis nés de la royauté traditionnelle, s'agitaient avec les républicains.
C'était une raison de plus de se hâter de faire la monarchie. Les plus zélés le comprenaient, quoique l'entreprise se présentât dans des conditions moins favorables. Il n'y avait plus, en effet, la mAme foi, la même ardeur qu'à l'origine. On ne croyait plus autant à la nécessité d'une resUiuration monarchique pour le salut du pays. Beaucoup avaient cette arrière-pensée que, si elle ne pouvait pas se faire, il restait le gouvernement conservateur du maréchal de Mac-Mahon ou un autre. C'était l'effet de deux ans et demi d'hésitation, d'attente et de discussions. Malgré toutes les raisons de profiter de la nouvelle occasion qui s'offrait, la majorité monarchique n'en était pas moins incertaine et il fallait se l'assurer par une propagande personnelle.
C'est {\ quoi M. le comte de Paris s'employa activement, avec quelques amis, pendant les deux mois qui suivirent son retour de Frohsdorf. Dans le groupe de collaborateurs dont il s'étiiit entouré, on était unanime à penser, comme lui, qu'il y avait deux choses h faire pour préparer le
LES SUITES DE l'eNTREVUE 31 1
succès de la combinaison à laquelle on rattachait toutes les espérances monarchiques : trouver, pour le rétablissement de la monarchie une formule acceptée par M. le comte de Chambord, qui pût être proposée à l'Assemblée Nationale; assurer d'avance à cette formule Tadhésion d'une majorité*.
D'après les « pointages » de voix, auxquels tout est subordonné dans le régime parlementaire, on estimait autour de M. le comte de Paris qu'il fallait recruter quinze ou vingt suffrages parmi les membres du Centre gauche, restés partisans de M. Thiers, et c'est à les gagner que furent principalement employés les efforts du Comité qui agissait avec le prince. Lui-même avait dressé la liste de ces douteux, qu'il espérait rattacher à la monarchie, et par ses soins et ses démarches personnelles, divers acquiescements furent obtenus*.
Après avoir laissé passer l'occasion unique, providentielle, que l'on avait eue à Bordeaux de proclamer la monarchie, maintenant que les circonstances ramenaient à cette solution du commencement, on en était réduit, pour la rendre possible, h calculer, à négocier, à discuter. Et le malheur est que, dans la préparation du grand dénouement auquel on tendait de nouveau, tout, depuis Tentrevuc du 5 Août jusqu'à la lettre du 27 octobre, tout, en dehors des légitimistes, n'ait été que marchandage.
C'était la conséquence du passé. Si dès le premier jour on avait appelé le roi, la monarchie se fût faite d'ellemême. En 1873, les choses étaient changées. La politique, en même temps qu'elle avait affaibli le parti royaliste, l'avait profondément divisé. Les positions étaient prises par les hommes et par les divers groupes. Ce sont ces positions que les chefs de la Droite libérale et du Centre droit étaient préoccupés de défendre contre le roi.
A cause d'eux la monarchie ne pouvait plus être que le prix d'une entente et de concessions réciproques. Elle
' D'Haussonville, Souvenirs personnels, p. 31.
■ M. d'Haussonville, qui possède la correspondance échangée à, ce sujet entre le comte de Paris et lui, se borne à dire que la révélation do certaines promesses de vote, ou tout au moins d'abstention, causerait aujourd'hui quelque étonnement (Souvenirs personnels, p. 32).
se présentait comme un marché à débattre et c'était là, pour les adversaires du comte de Chambord, la circonstance la plus favorable pour faire tourner les événements selon leurs vues.
Beaucoup croyaient aussi de bonne foi qu'on ne réussirait dans la négociation qu'en forçant la m^in au prince, tant ils étaient persuadés que leur monarchie à eux était la seule que l'on pût faire accepter du pays, et c'est sur cette masse d'honnêtes gens que s'appuyaient les habiles pour diriger à leur gré le mouvement d'opinion né de l'entrevue de Frohsdorf.
Différents, en effet, étaient les mobiles qui faisaient agir les hommes du môme parti. Du côté des orléanistes et des libéraux, s'il s'en trouvait pour qui les conditions mises au rétablissement du trône n'étaient qu'un moyen d'en écarter le comte de Chambord, il y en avait d'autres, tout dévoués au prince, qui croyaient sincèrement qu'il était nécessaire de les exiger pour rallier cette opinion moyenne, bourgeoise, foncièrement libérale, qui voulait bien de la monarchie h la manière du Gouvernement de Juillet, mais qui n'entendait pas revenir à Tancien régime ni môme à la Restauration.
Malheureusement ces derniers avaient, quoique plus nombreux, beaucoup moins d'influence que les premiers et l'habileté de ceux-ci eut beaucoup plus d'effet sur les événements que la bonne volonté de ceux-là.
Les parlementaires s'étaient persuadés qu'il n'y aurait jamais en France une majorité pour accepter la royauté d'Henri V sans un programme libéral ; ils partaient de là pour vouloir imposer au comte de Chambord le programme qu'ils croyaient répondre aux exigences du plus grand nombre. Beaucoup de royalistes modérés, attachés de cœur au gouvernement séculaire de la France et à la personne de l'auguste exilé de Frohsdorf, étaient convaincus aussi qu'il y avait des concessions à faire à l'esprit moderne et que c'est à ce prix-là seulement qu'on pouvait arriver à un résultat.
Les adversaires de la monarchie entraient dans cette manière de voir, mais pour dire que le comte de Chambord ne pouvait pas revenir sur ses anciennes déclara-
LES SUITES DE L ENTREVUE 3i3<
tions bien connues, ni faire aucune des concessions qu'on lui demandait, sans manquer à ses engagements, à son honneur. Les bonapartistes parlaient en cela comme les républicains. Dans un manifeste du 26 septembre, le^ prince Napoléon allait jusqu'à dire : « Soutenons notre drapeau en face des menaces du drapeau blanc, étranger à notre France moderne et que le prétendant ne saurait abandonner que par un compromis et un sacrifice fait aux habiles de son parti. » C'était là une manière perfide de prévenir l'opinion et de la détourner du but qu'elle avait sous les yeux. De leur côté, les partisans de la légitimité objectaient qu'il n'y avait pas de conditions à imposer au roi, que le programme de la monarchie ne pouvait être que celui qu'il avait plusieurs fois formulé lui-môme, qu'il était et devait rester le prince de ses précédents manifestes.
Ces débats remplirent les journaux et occupèrent les esprits pendant les vacances. On commentait les renseignements plus ou moins exacts, qui venaient soit de Frohsdorf, soit des centres politiques ; on répandait toutes sortes de rumeurs qui tendaient à faire croire tantôt que la fusion avorterait une fois de plus, tantôt, au contraire, que le parti de la transaction l'enaporterait. Tout le monde était dans l'incertitude. Les plus attachés à la cause monarchique passaient tour à tour de la crainte à l'espérance, sans savoir au juste ce qu'il en était des bruits contradictoires qui se répandaient de plus en plus.
Cependant les choses en étaient restées exactement au point où elles se trouvaient le-o Août. Le comte do Chambord n'avait rien dit ni rien écrit depuis lors qui pût faire présumer quoi que ce soit dans un sens ou dans l'autre.
Mais cela même ne laissait pas que d'inquiéter certains membres du Centre droit et de la Droite modérée qui croyaient sincèrement à la nécessité de certaines concessions de la part du comte de Chambord. Qu'attend donc le prince, disaient-ils, pour parler à la France ? Ne comprend-il pas la juste impatience des espérances patriotiques depuis si longtemps trompées? N'a-t-il pas à prendre acte devant le pays de la solennelle réconciliation des
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princes de la famille qui rattache le présent au passé? N'est-ce pas à lui d'annoncer que cette démarche met fin aux dissentiments qui avaient divisé jusque-là les partisans de la royauté et qu'elle rétablit l'union monarchique sur les bases de concessions réciproques? Ne doit-il pas déclarer publiquement qu'aucun obstacle ne s'oppose plus désormais au rétablissement du trùne et que la France rassurée et confiante n'a plus qu'à revenir à ses anciens rois, à sa tradition gouvernementale?
D'autres, au contraire, estimaient que le roi attendu n'avait rien de plus à dire que ce qu'il avait déjà dit en maintes circonstances ; que le temps des paroles était passé et qu'il fallait en venir aux actes ; que l'entrevue de Frohsdorf appelait, non pas une nouvelle déclaration du prince, mais une résolution immédiate de l'Assemblée.
D'ailleurs, les dispositions du prince étaient assez connues. Plusieurs personnages, plusieurs députés de ses amis, s'étaient rendus auprès de lui, à la suite de l'entrevue du 5 Août. Il leur avait fait part des sentiments, des impressions que la visite du comte de Paris avait laissés en lui. Mieux que personne il se rendait compte de la situation. 11 n'y avait rien de changé au fond. Les questions politiques, celle de la Constitution, celle du drapeau restaient en suspens C'était au comte de Paris et à ses amis, c'était à ceux qui se trouvaient engagés par sa démarche à leur donner la seule solution que pût accepter le roi.
Pour lui, comme il l'avait répété en plusieurs circonstances, il n'était pas un expédient politique, mais un principe de gouvernement; il n'était pas un candidat à la royauté, mais le roi de droit. « Si la France, disait-il, veut le gouvernement que je représente et qui est le seul que je puisse lui donner, alors je suis à sa disposition et je veux bien traiter avec l'Assemblée de Versailles, qui est l'organe de la nation. Que si, au contraire, on ne veut qu'une monarchie de circonstance, destinée à légaliser les courants révolutionnaires et à leur opposer une digue temporaire, que la première génération renversera, alors il est inutile de m'appeler. Je sais bien que j'ai des principes impopulaires, mais ces principes sont ma force, ma
raison d'être, et je ne puis pactiser au fond avec ce que je considère comme Terreur, comme la cause du désarroi de la France. »
Tel était le langage que le comte de Chambord tenait après l'entrevue du 5 Août comme avant. On le connaissait; il n'était pas nouveau. Plusieurs ne désiraient tant que le prince parlât que pour l'obliger à désavouer ses manifestes antérieurs ou le mettre dans l'impossibilité de s'entendre avec l'Assemblée. La question pour eux n'était pas de savoir si la monarchie se ferait promptement, mais si elle se ferait conformément à leurs vues. Car, selon la formule élégante des raffinés du parlementarisme, ils no voulaient pas faire la monarchie en blanc. Dès lors ils ne concevaient pas qu'elle pût être autre chose que le résultat d'un arrangement entre l'Assemblée et le prince.
Négocier à cette heure était doublement une faute. Comme l'explique très bien le marquis de Dreux-Brezé, dans ses Souvenirs, M. le comte de Chambord avait réservé la question du drapeau et s'était fait fort de la résoudre après son retour en France. 11 ne voulait pas imposer au pays une Constitution formulée par lui seul et rédigée h l'avance. Il acceptait, au contraire, de renvoyer jusqu'à son retour sur le trône l'examen préparatoire de cette (>)nstitution. Il admettait de la faire d'accord avec les représentants de la nation. Il n'y avait donc ni motif ni place à des négociations, et il ne pouvait être question de conditions, toujours odieuses et de plus, particulièrement inopportunes en ce moment*. Mais les hommes qui menaient la campagne parlementaire se trouvaient les maîtres de la situation et ils en profitaient pour régler à leur gré la manière dont devait se faire la restauration poursuivie.
Peut-être faut-il regretter que, de son côté, le comte de Chambord, à Theure où la France attendait la solution suprême, n'ait pas cru devoir prendre une initiative qui aurait pu couper court à toutes les menées parlementaires. Mais aurait-il été suivi alors?
En tout cas, il y avait un devoir certain, celui de la
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Commission de permanence qui, investie d'une partie del'autorité de l'Assemblée Nationale, la représentait pendant les vacances, près du pouvoir exécutif. C'était à elle^ qu'il appartenait, h la suite de la visite de Frohsdorf, de donner à la réconciliation loyalement accomplie ses conséquences naturelles. C'était à elle de s'entendre avec le Gouvernement pour la convocation immédiate de la Chambre.
Elle n'avait pas d'autre mandat à l'heure présente. Si elle l'eût bien compris elle-même, elle aurait facilement fait comprendre à l'Assemblée que son devoir était de proclamer purement et simplement le comte de Chambord roi de France, sous le nom de Henri V. Mais elle n'était pas si pressée d'aboutir. En dehors d'elle et dans son propre sein, des influences défavorables à une prompte solution pesaient sur ses décisions.
Le même calcul qui avait inspiré, au moment de la visite du comte de Paris à Frohsdorf, les manœuvrer obliques de presse destinées à égarer Topinion, pour l'empêcher de se porter avec élan vers la monarchie, entrava les résolutions que la Commission de permanence était appelée à prendre, et que l'on attendait d'elle, à la suite de la réconciliation de la famille royale. Les têtes du parti libéral se défiaient de l'entraînement du pays ; elles voulaient se donner le temps de diriger Topinion et de prendre les sûretés nécessaires avant que l'attente générale ne les obligeât à se décider. Les principaux membres de la Commission étaient eux-mêmes les chefs de ces groupes parlementaires, qui ne comprenaient pas que la monarchie se fît sans leur concours et en dehors de leurs idées.
« On nous invite, disaient-ils, à voter sans conditions la restauration de la monarchie légitime : où seront pour nous, dans ce mode de procéder, les garanties constitutionnelles dont nous avons besoin et dont nous voulons nous assurer la possession? A la suite d'une résolution de l'Assemblée rappelant le roi sur son trône, ces garanties nous échapperaient nécessairement. On nous affirme, il est vrai, l'engagement pris par M. le comte de Chambord de ne pas se faire précéder en France d'une charte octroyée;
on nous assure qu'il est disposé à admettre la participation des représentants librement commis par le pays à la confection d'une Constitution. Il y a là certainement une satisfaction donnée à nos désirs, à ce que nous considérons comme les exigences légitimes du temps actuel. Mais combien durera cette satisfaction ? N'avons-nous pas tout motif de craindre qu'elle ne devienne, par la force même des choses, promptement lettre morte? Le peuple français, pris dans son ensemble, ne comprend rien aux questions constitutionnelles; il ne s'en désintéresse que ixop; il est par instinct, et aussi par habitude, avec le pouvoir établi, avec celui qui, à ses yeux, représente l'autorité. Lors donc que M. le comte de Chambord occupera le trône, si, au cours de la discussion de la Constitution, la France s'aperçoit d'un désaccord sérieux entre le roi et l'Assemblée, elle donnera spontanément raison au roi. Le partage des rôles, tel qu'on nous le propose, n'est donc pas, par suite même du caractère du corps électoral français, égal pour nous, défenseurs résolus des libertés parlementaires : nous ne saurions risquer une telle partie*. » Ces politiques, ces habiles voulaient que la question à laquelle ils s'attachaient avant tout fût préjugée dans leur sens, afin que la solution, après le retour du roi, n'en dépendit plus du pays.
Pour réserver ce qu'ils croyaient être les droits du Parlement et surtout les leurs, les chefs dirigeants voulurent s'occuper eux-mêmes des mesures à prendre en vue d'une restauration de la royauté. C'est autour de la Commission de permanence, qui tenait régulièrement ses séances, tous les quinze jours, à Versailles, qu'ils se groupèrent naturellement pour se concerter entre eux et aviser à la situation.
A la réunion du 27 août les dispositions n'avaient point paru très favorables. Le garde des Sceaux, M. Ernoul, s'en émut. Avec son collègue, M. de la Bouillerie, il avait vivement à cœur le succès de la cause monarchique. Sans engager en rien le cabinet, il y travaillait pour son
• De Dreux-Brczé, Notes et Souvenirs, pp. 103-104.
318 l'échec de la restauration monarchique RN 1873
compte. Un des membres les plus notables de la Droite modérée, M. de Sugny, mandé expressément par lui à. Versailles arriva pour assister, avec plusieurs de ses collègues, le duc de Bisaccia, le marquis de Juigné, M. de Saint-Victor, à la réunion qui se tint, le H septembre, à la suite de la séance de la Commission de permanence. Les membres du Cenlre droit y étaient en nombre.
Le duc d'Audiffret-Pasquier voulut profiter de la circonstance pour prendre nettement position en son nom et au nom de son parti, alin que l'on sût, dans le pays et à Frohsdorf, quelles conditions lui et ses amis mettaient au rétablissement de la monarchie.
11 ouvrit la séance par un discours oii paraissait une vraie émoti(m. 11 avait, disait-il, conseillé la démarche que venait de faire M. le comte de Paris, démarche qui devait être le point de départ d'une campagne de restauration monarchique et de relèvement national; mais pour que ce grand acte portât tous ses fruits, il fallait que le prince ayant accompli spontanément son devoir, la Droite se rendît compte de la responsabilité qui lui incombait et du rôle qu'elle allait avoir à remplir. « Nous avons fait le premier pas, disait-il, en s'adressant aux royalistes de ce groupe; à vous. Messieurs, de faire le second. Ne vous faites pas illusion. Vous avez demandé que M. le comte de Paris reconnilt sans condition le principe de la légitimité auquel nous adhérons tous : le prince s'est conformé à votre désir avec une générosité et une loyauté dont vous ne sauriez être trop reconnaissants ; mais, si le prince s'est lié, ses partisans ne le sont pas au même degré et ils n'ont pas abdiqué les idées qui leur sont chères, ni les principes dans lesquels ils ont été élevés. Vous devez nous aider à résoudre les questions qui restent posées et, en premier lieu, celle du drapeau qui ne doit plus rencontrer la même opposition, maintenant que la reconnaissance pure et simple du principe de la légitimité est un fait accompli. D'ailleurs, Messieurs, s'il est quelqu'un ici qui croie à la possibilité de restaurer la monarchie en France avec le drapeau blanc, qu'il le dise. Parlons à cœur ouvert, nous sommes d'honnêtes gens qui ne veulent pas se tromper. Cette
question du drapeau tranchée, dans le sens que désire la France, la monarchie est faite. En cas contraire et, malgré tous nos regrets, il nous faudrait chercher un modus vivendi d'un autre genre, qui ne serait que la continuation du provisoire. »
Les membres de la Droite gardant le silence, le duc Pasquier reprit : « Puisque nous sommes d'accord sur ce point capital, faites connaître au Roi Tétat des esprits et ^
mettez-vous en mesure de donner promptement à nos amis la solution qu'ils attendent. Nous devons nous retrouver dans quinze jours, il faut que nous ayons une réponse précise. »
Effrayé de cette sorte de sommation et des conséquences qu'elle pouvait avoir, le comte de Sugny prit la parole pour faire observer que ses amis et lui n'ayant reçu des groupes de la Droite aucun mandat, ils ne se reconnaissaient pas le droit de parler autrement qu'en leur nom personnel ; que le duc F^asquier lui-même ne se trouvait là qu'à titre de membre de la Commission de permanence et que, par conséquent, la question posée, dans les termes où elle venait de l'être, excédait leur compétence à tous. 11 ajouta que quand tout dépendait de la solution d'une question contre laquelle on se heurtait depuis si longtemps, il importait essentiellement de ne la soulever qu'au moment où l'on se serait assuré les meilleures chances pour la résoudre à la satisfaction des deux partis. Il demanda instamment qu'on évitât tout ce qui pouvait ressembler à un ultimatum et aussi que les journaux ne fussent pas informés de ce qui n'était en réalité qu'une conversation, afin de ne pas provoquer des discussions pleines de périls. 11 assura enfin à leurs alliés du Centre droit que ses amis et lui avaient un trop vif sentiment des devoirs qui leur étaient imposés par le grand événement du 5 Août pour qu'ils ne travaillassent pas, de leur côté, avec toute l'activité et toute l'énergie dont ils étaient capables, au succès de l'œuvre commune*.
Ces sages paroles parurent satisfaire tout le monde et Ton se sépara dans les meilleurs termes. Mais le fond
• M. de Sugny (Note inédile).
^20 LfclGHEC DE LA RESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
des pensées s'était manifesté. On avait vu se dresser, avec le duc Pasquier, l'obstacle irréductible à la conclusion de l'affaire monarchique. Par la voix de son président, le Centre droit avait déclaré d'avance qu'il ne céderait pas sur la question du drapeau. Etait-ce au roi, alors, à céder? Oui, pensaient M. d'Audriffret-Pasquier et ses amis. Et c'était presque une sommation qu'on se proposait de lui adresser. De ce côté-là, il se disait tout -haut que le moment était venu de savoir si la volonté du comte de Chambord était conforme à celle du plus grand nombre, si elle permettrait de soumettre au vote de l'Assemblée un projet de monarchie susceptible de rallier lous les suffrages. Pour cela, il fallait l'interroger luimême, en lui exposant la situation.
Comme le prince ne se décidait pas à parler au gré de l'autre partie, trouvant que c'était à l'Assemblée ellemême, depuis le 5 Août, à tirer les conséquences d'une démarche qui rendait possible ce qu'elle avait paru vouloir jusque-là, les grands meneurs pensaient qu'il fallait le mettre en demeure de dire s'il voulait, ou non, accepter les conditions qui lui étaient faites. Il ne pourrait pas refuser de s'expliquer avec les mandataires du pays, puisqu'il ne jugeait pas à propos de s'adresser au pays lui-môme. Mais ceux qui exprimaient le plus vivement cet avis n'étaient pas les plus propres à en obtenir un bon effet. Le duc Decazes avait émis, le premier, l'idée d'envoyer des ambassades parlementaires au comte de Chambord, pour l'amener à s'expliquer sur les points qui tenaient le plus à cœur aux représentants des idées libérales, et, de sa part, il ne pouvait y avoir que des intentions obliques dans une telle proposition.
M. le duc de Broglie avait conçu la démarche autrement. Partisan, en principe, de la monarchie, qu'il n'admettait pas, d'ailleurs, sans les institutions du régime parlementaire, il croyait de son devoir de chef du gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, de se tenir en dehors des négociations qui avaient pour objet le retour du roi. Toutefois il n'était pas sans se préoccuper, à son point de vue, du projet dont tout le monde parlait, et qui l'intéressait à plus d'un titre.
Il avait eu la pensée, c'est lui-même qui Ta révélé, que le maréchal de Mac-Mahon et M. Buffet, Tun, comme président de la République, Tautre, comme président de TAssemblée Nationale, pourraient, par une démarche commune, si les choses en venaient là, aplanir la voie vers la solution que les circonstances eussent imposée, et même faire disparaître le principal obstacle qui en fermait en quelque sorte Tentrée. A ses yeux, en effet, comme aux yeux de ses amis politiques, la seule grave difficulté qui pouvait entraver le retour de la monarchie, c'était l'intention annoncée par M. le comte de Chambord, s'il était rappelé au trône de ses pères, de changer la couleur du drapeau national, intention manifestement opposée, selon eux, aux sentiments de Tarmée et du pays.
Méconnaître à ce point une réalité aussi frappante, ce ne pouvait être, selon le duc de Broglie, que <c Teffet d'une illusion naturelle à un généreux proscrit qui ignorait l'état moral d'une nation qui lui était chère, mais dont il ne lui avait pas été donné, depuis Tenfance, de respirer l'atmosphère. On pouvait donc espérer qu'il ouvrirait les yeux à la vérité, si elle lui était présentée par deux témoignages dont il ne pouvait contester la haute et incontestable autorité ». Et ainsi le chef du Cabinet s'était persuadé qu'une double déclaration aurait pu être faite au comte de Chambord par les deux plus hauts représentants des deux pouvoirs exécutif et législatif. « M. le maréchal de Mac-Mahon lui aurait fait savoir, au nom de Tannée qu'il commandait, qu'il ne croyait pas qu'aucun général pût se prêter à mettre, sinon sa fidélité et son obéissance, au moins son dévouement à une épreuve qui Taurait blessée dans ses sentiments les plus chers. M. Buffet, de son côté, pleinement instruit des dispositions de l'Assemblée qu'il présidait, l'aurait averti également que le rétablissement de la monarchie, très possible et même très probable, si le drapeau tricolore était maintenu, ne réunirait, si la moindre incertitude subsistait à cet égard, pas même une minorité respectable. »
Comme président du Conseil des ministres, M. de Broglie n'aurait pas hésité, c'est encore lui qui nous l'apprend, à donner à cet avertissement une grande publicité en le
faisant parvenir au comte de Chambord par Torgane de Tambassadeur de France à Vienne. Et ce qui lui plaisait dans cette manière ouverte de procéder, c'est que tout se passerait ainsi au grand jour et que la France connaîtrait tout ce que méditaient et préparaient pour elle ses représentants ^
On ne saurait dire quel eût été le résultat d'une semblable communication à Frohsdorf, pas plus qu'il n'y aurait d'intérêt à discuter un projet qui ne fut pas mis à exécution. Pour venir de plus haut, pour être transmise plus solennellement, une telle signification n'aurait pas eu un autre caractère, ni un autre but que les négociations parlementaires qui eurent de si déplorables conséquences.
M. Buffet n'était pas éloigné de partager la pensée de M. de Broglie. Ce fut le maréchal de Mac-Mahon qui ne l'agréa point. « Bien que son opinion, conforme à celle de tous les chefs de l'armée, dit M. de Broglie, fût bien connue et qu'il ne fît pas difficulté de l'exprimer assez haut dans des termes d'une énergie familière, il crut plus convenable que le prince fût informé de la situation par l'organe d'une délégation de députés monarchistes qui iraient lui porter, avec autant de sincérité que de franchise, leurs vœux en même temps que leurs hommages'».
Le maréchal de Mac-Mahon avait pour familiers le duc Decazes et le vicomte Emmanuel d'Harcourt, son cousin germain, secrétaire général de la Présidence. Ils n'avaient pas eu de peine, l'un et l'autre, à lui persuader de ne pas s'associer à une pensée qui eût dérangé d'autres combinaisons.
Ces combinaisons-là, c'était précisément l'exécution du plan rappelé plus haut, qui consistait, à agir sur le comte de Chambord par une succession d'envoyés, pour l'amener au point où on le voulait.
Les auteurs du plan s'attachèrent surtout, dans les réunions et conciliabules parlementaires, à faire préva-
* De Broglie. M. Buffet. Cinquante années de vie parlementaire (dans le Correspondant^ iO juin 1899, pp. 638-9). ■ Ibid.
loir cette idée que le moment était venu pour le prétendant de Frohsdorf, s'il voulait vraiment régner, d'entrer personnellement en rapport avec l'Assemblée, afin de lui communiquer ses vues et ses intentions. Sans cela, disaient-ils, on ne saurait jamais à quoi s'en tenir sur les questions litigieuses qui tenaient la monarchie en suspens, et, le moment venu d'agir, on ne serait pas plus avancé après le 5 Août qu'avant.
Les journaux se mêlaient naturellement de l'affaire. Les organes de l'opinion libérale, comme le Français, la Presse, l'Assemblée Nationale, exposaient pour la centième fois le programme de la monarchie constitutionnelle, avec le drapeau tricolore, et adjuraient les journaux qui représentaient plus particulièrement les principes du comte de Chambord, notamment l'Union et VUnivers, de leur répondre s'ils l'acceptaient. Ces discussions, au milieu desquelles s'égarait l'ctpinion publique, fournissaient aux chefs du Centre droit un motif de plus d'insister pour que l'on obtint du prince la manifestation de sa pensée.
D'un autre côté, les journaux républicains, ceux surtout qui reflétaient plus directement la pensée de M. Thiers et celle de M. Gambetta, s'appliquaient à agiter les esprits, tantôt en affirmant que l'entrevue du 5 Août n'avait eu aucun résultat, tantôt en annonçant que la monarchie, si elle se faisait, ramènerait tous les abus de l'ancien régime, avec les droits féodaux et « le gouvernement des curés ».
Tous ces débats, tous ces renseignements contradictoires entretenaient Tinquiétude et l'impatience dans le public.
Confiant dans la loyauté de la démarche de son cousin, étranger aux manœuvres parlementaires qui commençaient h s'ourdir contre lui, le comte de Chambord, tout entier à la pensée que l'heure de Dieu était peut-être venue pour lui, s'occupait de son prochain retour en France. Le roi, quoi qu'on en ait pu dire, voulait régner et il ne tint pas à lui, h cette heure, qu'il ne remontât sur le trône de ses ancêtres. Mais d autres lui barraient le chemin. Rien n avançait. La situation restait la même.
Les bonnes volontés s'agitaient en vue du résultat désiré, mais les intrigues allaient aussi leur train. On cherchait surtout à agir sur le comte de Chambord pour Tamener aux concessions. Toujours ardent, Tévêque d'Orléans, M*"" Dupanloup, s'efforçait de mettre en mouvement ses amis : « 11 n'y a plus qu'une seule difficulté, écrivait-il au comte Costa de Beauregard, au sujet du drapeau, le comte de Chambord peut seul la résoudre. Mis au pied du trône chrétien, comme il l'est, sa responsabilité ne peut manquer de lui apparaître et de l'éclairer. Que s'il peut persuader l'armée, tout est dit, il n'y a plus de difficulté. Que s'il ne le peut pas, rien ne se fera et la France périra. Et l'Assemblée la plus monarchique du monde n'aura travaillé qu'au profit de la démagogie. Voilà à quoi les meilleurs amis du prince doivent sérieusement penser et devant Dieu *. »
D'autre part, les plus désireux de voir aboutir les projets monarchiques auraient voulu mettre en œuvre les plus hautes influences pour décider l'héritier légitime du trône aux concessions qu'ils jugeaient nécessaires. On parlait du Pape, on parlait de tel ou tel prince de l'Eglise. Un ami de la famille d'Orléans, M. de Beauvoir pria confidentiellement l'évêque de Poitiers, M*' Pie, qu'on savait jouir d'un crédit particulier à la cour de Frohsdorf, de se faire auprès du prince l'avocat du drapeau tricolore.
L'illustre évêque avait reçu précédemment mission de tracer, pour l'héritier de la Couronne, un programme de la monarchie traditionnelle et chrétienne. Il avait répondu avec le droit et l'histoire : « La royauté chrétienne, particulièrement la royauté firançaise, n'a jamais été une royauté arbitraire ni môme absolue. Elle avait un tempérament primitif dans l'existence des divers Ordres du royaume, dans les Assemblées provinciales, dans les Etats généraux, les Parlements, les libertés et coutumes locales, dans l'Eglise constituée, dans les lois, les institutions et, plus encore, dans les mœurs chrétiennes. » Pour le présent, il avait donné cette règle pratique, adaptée à la nouvelle organisation des pouvoirs publics en France :
* Abbé Lagrange» Vie de Monseigneur Dupanloup, t. III. p. 236.
« Héritier de la monarchie traditionnelle, qui est une monarchie tempérée, le Roi, en remontant sur le trône, reprend le droit monarchique avec la forme de tempéraments existante. »
Pour M*' Pie, comme pour tous les vrais royalistes, le roi devait être avant tout réintégré, pour qu'ensuite la Constitution pût être édictée de concert avec lui. Aussi, avait-il écrit à l'adresse des parlementaires : « L'idée de faire décréter la Constitution de la monarchie héréditaire et traditionnelle, pendant que le représentant de cette monarchie est à l'écart, est une idée que le bon sens des républicains eux-mêmes vient de qualifier comme elle mérite de l'être. »
L'évêque de Poitiers déclina le mandat qui lui était offert de plaider la cause du drapeau tricolore auprès du prince, ne voulant pas d'ailleurs, comme évoque, se mêler à la politique active. En vain, l'envoyé confidentiel lui montra-t-il, pour le persuader, une lettre du maréchal de Mac-Mahon où se trouvait cette déclaration : « Faire accepter le drapeau blanc par un seul régiment de l'armée française, c'est impossible, absolument impossible, aujourd'hui, demain, toujours !» — a Le drapeau tricolore, répondit l'émincnt prélat aux ouvertures qui lui étaient faites, en tant que drapeau simplement politique, est irrémédiablement révolutionnaire. Il signifie la souveraineté populaire, ou il ne signifie rien. En tant que drapeau politique et militaire k la fois, il est essentiellement et logiquement napoléonien, et ce n'est qu'avec le régime dictatorial qu'il devient relativement et très précairement conservateur.
tf Pour les princes do Bourbon, qu'ils soient aînés ou cadets, il produira de nouveau ce qu'il a fait en 1830, et ce qu'il n'a pu conjurer en 1848. Et, comme l'opposition est bien autrement développée qu'alors, le système de transaction et de faux équilibre parlementaire qu'il symbolise conduira le pouvoir à un renversement beaucoup plus précipité encore que par le passé.
« Pour ma part, j'cslime que nul de nous n'a le droit d'exiger du roi, si résigné qu'il puisse être à tous les sacrifices pour nous sortir de l'abîme, qu'il se jette dans
un courant où il a la certitude de se noyer avec nous...
« Si Dieu veut sauver la France, il lui inspirera de meilleures dispositions. Sinon, elle périra victime de ses stupides antipathies *. »
L'évèque de Poitiers, aussi ferme sur le principe monarchique que sur la doctrine catholique, n'était pas de ceux qui pouvaient conseiller au comte de Chambord de céder sur le drapeau. S'il avait cru devoir, en ce moment, intervenir auprès du prince, c'eût été pour l'engager plutôt à maintenir ses précédentes déclarations, à ne rien retrancher au programme de la monarchie traditionnelle et chrétienne, à ne pas entrer dans les compromissions où Ton cherchait à l'engager. Il voulait, avec raison, que le roi fût d'abord réintégré purement et simplement, n'admettant pas qu'on lui imposât d'avance des conditions, ni que l'on exigeât de lui des conditions préalables.
Ses paroles à M. de Beauvoir, expression exacte de la pensée du comte de Chambord, étaient la sagesse même» mais elles ne pouvaient guère être comprises de politiques qui se croyaient tous plus sages que le roi.
En dépit de tout, les tenants du parlementarisme, attachés plus que jamais à leurs idées, ne voyaient pas d'autre moyen de les faire prévaloir que d'amener, par persuasion ou par contrainte, le comte de Chambord à les accepter. C'était le plan sur lequel, à part le groupe des Chevau-Légers, on était généralement d'accord, et d'excellents royalistes eux-mêmes le trouvaient bon.
M. Chesnelong n'avait pas oublié que l'on comptait sur lui pour le faire réussir. Les qualités personnelles du député des Basses-Pyrénées, la vivacité de son esprit, prompt à saisir et à s'assimiler les questions, son entrain oratoire, sa verve ingénieuse, et aussi ses opinions politiques accommodantes le désignaient pour cette mission. 11 avait été bonapartiste et il était devenu royaliste. Dans le parti monarchique, il tenait le milieu entre TExtrôme- Droite et le Centre droit. Sans compter parmi les libéraux, il sympathisait avec eux. Sa droiture, sa loyauté le
* M«» Baunard, Histoire du cardinal Pie, évéque de Poitiers, l. Il, p. 530-1.
préservaient de tout ce qui sentait Tintriguc, en même temps que son genre d'esprit le prédisposait aux concescessions et aux tempéraments. Au fond il préférait la monarchie parlementaire à la monarchie autoritaire. Plus ami de M. Lucien-Brun que du duc de Broglie, il se rapprochait plus en politique de celui-ci que de celui-là. Il combattait le libéralisme ; mais il avait un penchant pour le parlementarisme. C'était bien l'homme qu'il fallait au Centre droit pour servir de négociateur entre l'Assemblée et le comte de Chambord.
Mais en attendant d'être délégué expressément à Frohsdorf, il crut devoir faire part de cette mission éventuelle à M. de Carayon-Latour. 11 lui écrivit, à la date du 13 septembre, une lettre destinée à être mise sous les yeux du prince et à le disposer favorablement. Tout dévoué au succès de la cause commune, il y exposait, avec sa chaleur et son éloquence habituelles, les raisons des partisans de la royauté constitutionnelle en faveur du drapeau tricolore.
11 faisait valoir l'état de l'opinion, plus indifférente qu'^empressée pour une restauration monarchique ; la difficulté de former une majorité, avec l'adjonction nécessaire aux 320 voix des Droites et du groupe conservateur, de 40 voix du Centre gauche, qu'on ne gagnerait jamais à une monarchie de bon plaisir, avec une Charte octroyée. Sur la question du drapeau, plus aiguë encore que la question constitutionnelle, il disait : « Voudrezvous mettre le drapeau blanc et répudier le drapeau tricolore dans Tacte de l'institution monarchique? Ne vous faites pas d'illusion, vous n'aurez pas de majorité pour cela : vous échouerez misérablement. Réserverez-vous la question'pour la régler plus tard d'accord avec le roi ? On ne vous le permettra pas. C'est plein d'embarras et de périls. L'impossibilité est moins absolue ; tout cependant peut venir -échouer contre cette pierre d'achoppement.
« Je suis convaincu qu'un arrangement s'imposera au roi par la force des choses... Mais, rétléchissez-y, au lieu d'une concession tardive et arrachée, qui perdra de son prix par l'apparence de la contrainte, ne serait-il pas plus grand, plus profitable, plus politique que, par un motu
proprio, émanant d'une spontanéité généreuse, le roi supprimât la question, en la réglant d'avance dans le sens d'une loyale conciliation? L'effet serait immense, Topinion serait empoignée ; elle se réserve encore : elle se donnerait . L'acte du comte de Paris a plus fait en un jour que nos délibérations en trois ans : l'acte du comte de Chambord sur le drapeau donnerait une impulsion décisive et, jen suis convaincu, assurerait le succès*. »
C^était la thi^se que M. Chesnelong devait développer un pou plus Lard devant le comte de Chambord, avec plus d'insistanct? encore et d'effusion. 11 souhaitait dès lors que le prince, par une généreuse initiative, dont r effet, croyait-ïl, serait immense sur l'opinion, fît de luim^me ce que la nécessité l'obligerait à faire ensuite pour assurer le succès de l'entreprise monarchique.
La letlre de M. Chesnelong avait été transmise, comme il y comptait bien, à Frohsdorf, mais sans qu'elle déterminât d'autre rt^ponse que celle que M. de Carayon-Latour lui adressa pour son compte. Il fallait en conclure que le comte de Chambord n'avait pas été persuadé. Du reste, tout ce que Ton savait de Frohsdorf montrait que le prince, fidèle h lui-mi'^me, n'attachait pas moins d'importance à conserver son drapeau que l'opposition à le lui enlever.
Le Gouverueinent continuait à se tenir en dehors. Ses principaux membres n'étaient pas, toutefois, sans se préoccuper de la marche que pouvaient prendre les événements depuis Tacte du comte de Paris. Le duc de Broglie eu avait airiféii^ particulièrement avec M. de Falloux Son Cf>Uegue et ami, le ministre de la Justice crut qu'il lui appartenait tie prendre une initiative plus décidée. Homme d'une loyauté absolue, attaché au principe monarchique autant qu'i^ su foi religieuse, royaliste et catholique à la fois, M Eruoul représentait dans le cabinet de Broglie, avec M. de la Rouillerie, l'élément légitimiste. Ami de M*' Pie et son familier le plus habituel à Poitiers, il jouissait, comme lui, de la confiance de Frohsdorf. Sa situation présente, son puissant talent d'orateur lui assuraient une place dans le futur gouvernement du roi. Par
^ Gheânelang {y^ u;;, 35).
principe, par désir du bien public, il s'intéressait particulièrement à l'entreprise monarchique.
La réunion parlementaire du 11 septembre avait mis en relief le gros obstacle au succès de la restauration. Informés de ce qui s'y était passé, le garde des Sceaux et son collègue, le ministre de l'Agriculture, M. de la Bouillerie, crurent qu'il fallait en prévenir tout de suite M. le comte de Chambord et, pour cela, ils demandèrent à M. de Sugny de se rendre immédiatement à Frohsdorf, avec M. Merveilleux du Vigneaux, royaliste sincère, comme lui, et, comme lui, homme de haute intelligence et de loyauté absolue, l'un et l'autre désirant le retour du roi jusqu'à être prêts à l'acheter au prix qu'y mettait le Centre droit. Cette mission tout officieuse, qui n'engageait pas le cabinet et que son chef approuvait à titre privé, avait pour but de faire connaître au prince ce que M. Ernoul appelait les réalités positives, c'est-à-dire les dispositions de l'Assemblée et les vues du Gouvernement au sujet de la grande question du jour.
C'était l'idée du duc de Broglie réalisée moins solennellement. Dans le public on ignorait alors que les deux ambassadeurs eussent été délégués à Frohsdorf par la fraction légitimiste du cabinet ; aussi n'avait-on pas pris garde à un voyage qui ressemblait à tant d'autres.
A leur retour, quoiqu'ils eussent observé tous deux la discrétion voulue au sujet de leur mission, ils n'avaient pas manqué de faire connaître à leurs amis les plus intimes le résultat d'un voyage dont le caractère seul était secret. Rentrés à Paris le 22 septembre, ils s'étaient empressés de rendre témoignage des intentions libérales et généreuses de celui que l'on représentait si volontiers comme un esprit absolu, entiché de son droit et fermé aux nécessités pratiques du gouvernement.
Ils avaient eu tous les deux ensemble, puis chacun d'eux séparément, des entrevues avec le prince, dans lesquelles, en lui exposant la situation telle qu'elle ressortait des vues échangées dans les réunions parlementaires tenues à Versailles et des dispositions du maréchal et de son ministère, ils avaient pu recueillir de sa bouche les déclarations les plus propres à rassurer les libéraux
<jui ne voulaient ni d'une Constitution octroyée par le roi, ni d'un gouvernement de parti, ni d'une politique de réaction, ni de ce que Ton appelait l'ingérence cléricale dans les affaires publiques. Sur tous ces points, le prince s'était montré large, ouvert, conciliant.
Du reste, les deux envoyés avaient eu communication à Frohsdorf de la note, en date du i2 septembre, expédiée par M. de Blacas, au nom du comte de Chambord, à M. Ernoul lui-môme et qui était ainsi conçue :
« M. le comte de Chambord s'étonne d'avoir à revenir «ur ce qu'il a dit tant de fois relativement au pouvoir absolu. Toutes ses déclarations, depuis trente ans, n ont été qu'une môme protestation contre cette forme de gouvernement. Il ne saurait oublier que la monarchie traditionnelle est une monarchie essentiellement tempérée. Sous ce régime, le souverain exerce l'autorité en faisant appel au concours de deux Chambres, dont Tune est nommée par lui, dans des catégories déterminées, et l'autre est nommée par la nation, selon le mode réglé par la loi. Il ne peut donc y avoir place, sous un pareil régime, pour un pouvoir arbitraire ou despotique... »
Les déclarations que MM. de Sugny et Merveilleux du Vigneaux avaient recueillies de la bouche môme du comte de Chambord s'accordaient avec les termes de cette note.
Elles avaient reçu une confirmation immédiate dans une lettre adressée à M. le vicomte de Rodez-Bénavent par le comte de Chambord, sous l'impression de la visite de la veille, pour protester contre les bruits que les ennemis de la royauté s'attachaient à répandre sur ses sentiments absolutistes et ses intentions réactionnaires, en évoquant devant les populations le fantôme de la dîme, de l'intolérance religieuse, du régime du bon plaisir, et du <( gouvernement des curés » .
Sur la question du drapeau, les deux envoyés rapportaient des renseignements moins favorables. Ils étaient venus prévenir le roi que l'Assemblée Nationale ne ferait la monarchie qu'avec le drapeau tricolore, ne voulant en aucun cas laisser ce drapeau entre les mains de l'émeute. Le comte de Chambord s'était borné à leur répondre, selon les termes mômes de la note expédiée à M. Ernoul :
« M. le comte de Chambord, à son entrée en France, se réserve de traiter la question lui-môme, directement avec .- Tarmée. Il se fait fort d'obtenir une réponse compatible avec son honneur et ne croit pas devoir recourir, dans cette circonstance, à aucun autre intermédiaire. » Puis, sur Tobservatioa d'un de ses interlocuteurs qu'il était grandement douteux que, môme après le retour du prince, le drapeau blanc fût adopté, le prince avait ajouté presque à voix basse : « Oui, môme après la proclamation de la monarchie, si ma solution n'était pas adoptée, je reviendrais ici ». On lui avait objecté son ancienne lettre de 1857, au duc de Nemours, alors que, trouvant lui-môme inopportun de régler d'avance des questions que résoudraient les intérêts et les vœux de la patrie, il disait : « Ce n'est pas loin de la France et sans la France qu'on peut disposer d'elle » ; le prince avait répondu, doucement mais fermement : « Je n'avais pas écrit alors mon manifeste ».
De ces diverses paroles du comte de Chambord, interprétées dilîéremment, les légitimistes pouvaient conclure avec raison que le roi n'abandonnerait pas le drapeau blanc, les autres pouvaient s'imaginer qu'ils restaient maîtres de lui imposer le drapeau tricolore.
De retour de Vienne, le 18 septembre au soir, MM. de Sugny et Merveilleux du Vignaux, s'étaient rendus, dès le lendemain matin, à Versailles, chez le garde des Sceaux. M. Ernoul trouva le résultat du voyage insuffisant et, en conséquence, il fut décidé que l'on continuerait à agir auprès du comte de Chambord par des visites successives. Et immédiatement le comte de Kergolay, député de l'Oise, se mit en route pour Frohsdorf, suivi peu après par M . Combler, député de TArdèche.
Le jour suivant, M. de Sugny eut une entrevue avec M. de Broglie, Celui-ci ne lui dissimula pas que le Gouvernement ne pouvait ni ne devait s'engager avant la solution définitive de la question du drapeau. Le président du Conseil pensait, d'ailleurs, qu'on devait faire entendre au prince qu'il serait bon que, à la réunion de la Commission de permanence du 11 octobre, on pût apporter la réponse que tous attendaient anxieusement. C'était l'avis de
M. Emoul, de M. de Larcy et de M. Batbie, ministre de rinstruction publique et des Cultes.
Le 23 septembre, au matin, les deux émissaires ministériels se rendaient à Paris, chez le duc Decazes : celui-ci était venu les attendre à la gare. En arrivant du chemin de fer à son hôtel de la rue d'Albe, ils rencontrèrent sur les marches de l'escalier, M. de Blowitz, le correspondant parisien du Times, qui descendait en compagnie de deux autres courtiers politiques. Le comte de Paris sortait également de chez le duc ; il reconnut les arrivants et se hâta de rentrer. Un colloque eut lieu entre les quatre personnages sur les résultats de la mission à Frohsdorf. On s'attendait à mieux, mais il fut convenu qu'il ne fallait rien brusquer et qu'on poursuivrait quand même l'œuvre entreprise.
On se rendit de là chez le duc d'Audiffret-Pasquier qui avait invité à déjeuner les princes et le duc Decazes. 11 était très agité depuis le retour de MM. de Sugny et Merveilleux du Vigneaux. Il les retint tous les deux à sa table, avec ses invités. Après le repas, arrivèrent successivement le duc de Nemours, le prince de Joinville, le comte Louis de Ségur, le comte Bernard d'Harcourt. Tous les princes d'Orléans, sauf le duc d'Aumale, se trouvaient réunis avec les deux chefs du Centre droit, et un familier de la Maison du maréchal de Mac-Mahon.
L'entretien fut des plus animés. Une fois de plus on discuta la question du drapeau. Le duc d'AudilTret-Pasquier exposa de nouveau, avec sa verve et sa fougue habituelle, toutes les raisons en faveur du maintien des trois couleurs. MM. de Sugny et Merveilleux du Vigneaux étaient de son avis ; mais ils voulaient que Ton gagnât du temps et surtout qu'on ne leur posât pas à eux-mômes, à la prochaine réunion de la Commission de permanence, des questions auxquelles ils n'avaient pas encore de réponses précises à donner. Us ne dissimulèrent pas aux princes qu'on aurait facilement satisfaction, de la part de leur aîné, sur tous les points, sauf sur celui du drapeau. C'était là précisément la difficulté.
Le duc Pasquier, debout devant sa cheminée, pérorait, gesticulait, s'irritait. Decazes gardait le silence. Le duc de
Chartres se montrait de bonne humeur, confiant; le comte de Paris plus réservé, plus solennel, s'attachait à ses manières de voir; le prince de Joinville et le duc de Nemours regrettaient surtout que Ton ne fût pas arrivé à Frohsdorf à la solution qui eût mis tout le monde d'accord.
Au résumé, tout le monde fut d'avis qu'il fallait avant tout éviter de compromettre, par des discussions publiques, le sort des négociations dont dépendait le salut du pays. Le duc de Nemours se prononça formellement dans ce sens, le duc Decazes aussi, avec des réticences ; le duc Pasquier promit d'attendre. 11 fut convenu en outre que MM. de Sugny et Merveilleux du Vigneaux, pour n'avoir pas l'air de se cacher, se rendraient à la première réunion de la permanence, qu'on ne leur poserait pas de questions sur leur mission et que tout se bornerait à une simple conversation, dont on parlerait le moins possible dans les journaux*.
Cette réunion devait avoir lieu le surlendemain, 25. Elle avait déjà été préparée pour qu'elle eût l'importance qu'on voulait lui donner. Des lettres de convocation avaient été envoyées de tous les côtés. Un certain nombre de députés avaient pris les devants. Les importants, qui s'étaient donné un rôle, venaient fréquemment aux nouvelles, à Paris et à Versailles. Entre eux ils s'enquéraient des choses de Frohsdorf et commentaient les informations venues de droite et de gauche. Telles qu'on les connaissait, les déclarations faites par le roi, depuis le 8 Août, aux uns et aux autres, relativement à la question constitutionnelle et à ce que Ton appelait la politique du règne, paraissaient généralement satisfaisantes. Elles touchaient peu néanmoins ceux qui prenaient ailleurs leur motif d'opposition au roi. C'était, en effet, la pensée secrète de plusieurs que, si une restauration monarchique avait cessé par la démarche du comte de Paris d'être impossible, elle était devenue, avec le comte de Chambord, inacceptable. Ou il fallait donc y renoncer, ou il fallait se passer de lui pour la faire.
' M. de Sugny {Notes inédites).
Toute la difficulté portait sur Temblème de la future monarchie. On ne pouvait douter, d'après les paroles connues du prince, que Tobstacle ne vînt de là; et selon que 1 un voulait, sincèrement ou non, la monarchie avec le roi l**gitime, on pouvait ou craindre que la question du drapi^au ne fît échouer encore une fois l'entreprise monarçliique, ou espérer qu'elle empêcherait Tavènement du [M'tit-fils de Charles X.
Dans un sens comme dans l'autre on devait être décidé ^ agir. Aussi avait-il été reconnu qu'il était nécessaire de «i-ïnner suite aux projets nés de l'entrevue de Frohsdorf. t'i^ux qui voulaient l'alliance de toutes les fractions du [Kjfti monarchique, dans le désir commun du bien public c-t moyennant des concessions réciproques, comme ceux fjiii comptaient ramener forcément les autres groupes aux vues exclusives du Centre droit, étaient d'avis qu'il fallait st* concerter pour aboutir à une résolution définitive, que 1(* pays attendait impatiemment. C'est pour cela qu'il avait élé convenu qu'une réunion, aussi nombreuse que possible, des groupes de la Droite, aurait lieu le jeudi 25 septem- Itre à Versailles, après la séance bi-mensuelle de la Corantission de permanence.
Mais, le jour môme de l'importante réunion qui avait (Il lieu chez le duc d'Audiffret-Pasquier, à la suite du colloque chez le duc Decazes, quelqu'un, mal^é la discrélion dont on était convenu, s'était empressé, afin d'informer adroitement Fopinion, de prendre la voie ordinaire du Times, toujours tenue ouverte par le juif Blowitz, corrrspondant parisien du journal, pour divulguer le secret ilu voyage des envoyés confidentiels des deux membres l< gitimistes diL Cabinet et donner de leurs entrevues avec Ir prince un compte rendu approprié à TefTet qu'on vouliiit en obtenir.
La dépêche du 23 septembre au journal anglais avait rais en éveil la curiosité publique et excité plus vivement l'altrntion sur la première réunion parlementaire, qui allait sè tenir publiquement, depuis le 5 Août.
Une soixantaine de députés environ avaient répondu aux lettres de convocation ; ils se trouvèrent réunis, le jour dit,
à Versailles, avec les membres de la Commission. C'était un petit Parlement qui allait se tenir.
Les conversations échangées avant la séance témoignaient de dispositions favorables chez les royalistes, de résignation chez les dissidents. La perspective d'une restauration, rendue désormais possible par la réconciliation de la famille royale- avait suffi pour rattacher à la majorité bien des députés que leurs votes antérieurs rapprochaient plus de la Gauche que de la Droite. Plusieurs expliquaient leur changement en disant que, tant que TAssemblée Nationale n'avait eu aucune solution politique en vue, ils s'étaient ralliés, par sentiment de conservation, au gouvernement de M. Thiers, mais que maintenant que la monarchie s'offrait à eux, ils n'hésitaient pas à embrasser son parti. Les intimes amis de M. Thiers, comme M. Léon Say, ne pouvaient s'empêcher de reconnaître Tirrésistible élan de l'opinion et déclaraient la monarchie faite, tout en blâmant la Droite de vouloir la faire.
A l'issue de la séance de la Commission de permanence qui fut courte, tous les députés présents à Versailles s'adjoignirent aux membres de la Commission, pour délibérer tous ensemble sur la grande question du jour. La réunion eut lieu dans la salle du Budget, sous la présidence de M. le duc d'Audiffrct-Pasquier. Les discours prononcés dans cette séance, de près de deux heures, reflétèrent les dispositions où tous étaient d'arriver à une solution, mais aussi les arrière-pensées qui chez plusieurs devaient la rendre si difficile. « Plusieurs orateurs, au témoignage d'un des assistants les plus autorisés \ prirent la parole, mais avec un certain embarras et sans conclusion précise. »
Les exigences du Centre droit se manifestèrent sous, forme de vœux, qui devaient bientôt se changer en conditions expresses. M. le duc Pasquier, toujours ardent dans son langage, les formula le premier avec des effusions de désintéressement et de générosité propres à émouvoir ses auditeurs.
Il déclara que l'heure était venue pour tous de s'expli-
* M. Maurice Aubry {Mémoires inédits).
qucr et que le Centre droit, c'est-à-dire le parti des parlementaires, des politiques, avait le droit de connaître les intentions de la Droite. Il exposa les points qui, jusqu'à ce jour, avaient réuni les deux groupes et les points qui les avaient divisés. « Pour arriver à Tunion, pour la maintenir, pour la consacrer, nous avons fait, en toutes circonstances, preuve d'une abnégation sans exemple. » Il cita toutes les circonstances où le Centre droit avait sacrifié ses vues, ses sympathies, ses préférences à Tunion conservatrice, depuis le jour où il se taisait, en dépit des actes qui pouvaient lui déplaire et des manifestes de M. le comte de Chambord, et cédait sur tous les points, jusqu'au moment où le comte de Paris était allé abdiquer les prétentions qu'on lui prêtait entre les mains du comte de Chambord. « Nous vous avons tout donné, s'écria le fougueux orateur. Nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Ne nous demandez rien de plus. Nous n'avons pas le droit de sacrifier nos convictions les plus chères et cela, nous ne le ferons jamais. La seule monarchie à laquelle nous puissions consacrer nos efforts, c'est la monarchie tricolore. C'est elle que vous devez faire accepter de M. le comte de Chambord parce que la France n'en accepterait pas d'autre * . »
11 résultait de ces paroles que le Centre droit se considérait comme ayant fait seul jusqu'ici tous les sacrifices et que c'était maintenant à M. le comte de Chambord, au caractère et au patriotisme duquel chacun rendait le plus complet hommage, à faire la seule concession que Ton réclamait de lui, quand il avait déjà fait toutes les autres, celle du drapeau.
Le langage ému de l'orateur, le besoin d'entente chez tous les assistants déterminèrent une sorte de courant qui entraîna des royalistes comme le comte de Maillé et le baron de Jouvenel à déclarer, à la suite du duc Pasquier, qu'ils ne comprenaient pas, eux, d'autre monarchie que la monarchie constitutionnelle et qu'ils ne voulaient pas, non plus, d'autre drapeau que le drapeau national. M. de Carayon-Latour lui-même, « le type le plus chevale-
* La Vérité sur l'essai de restauration monarchique, p. 96.
resque du courage et de l'honneur », semblait s'associer à ces sentiments de conciliation et d'union, en déclarant qu'il était prêt maintenant à mettre sa vie au service du comte de Paris et du jeune duc d'Orléans, l'espoir de la monarchie, comme il l'avait donnée jusqu'alors au comte de Chambord. L'émotion semblait emporter l'assistance. Le duc de Larochefoucauld-Bisaccia demanda seulement que Ton substituât à l'expression de monarchie tricolore, employée par M. d'AudilTret-Pasquier, celle de monarchie du drapeau tricolore. M. Combler, légitimiste éprouvé, se montrait pressé d'aller faire part à M. le comte de Chambord du résultat de cette réunion.
Tout le monde était ému. Les sentiments de conciliation manifestés par chacun des orateurs, les réserves apportées dans leur langage sur les points qui pouvaient diviser, donnaient à la réunion un air de concorde et d'unanimité propre à faire illusion. 11 semblait après cela que l'union fût définitivement consommée entre toutes les fractions monarchiques.
Mais on était resté uniquement dans les considérations générales, dans la manifestation des préférences, dans la simple expression de vœux plus ou moins sincères : rien n'avait été précisé ni arrêté, soit que la réunion n'eût pas qualité pour engager les absents, soit plutôt qu'on craignît de rompre, dès la première séance, l'accord qui paraissait s'être produit entre tous les membres présents. On s'était surtout préoccupé de majorité dans l'Assemblée, de l'état de l'opinion publique, des chances de succès de Tentreprise monarchique. Il fallait néanmoins en venir aux conclusions. Tout de suite apparut le germe des divisions.
Le duc Dccazes, toujours le premier à proposer, émit • lavisque l'on chargeât les bureaux des trois réunions, dites réunions Changamier, du Centre droit et des Réservoirs, à l'exclusion de la réunion des « Chevau-Léger », de rédiger un programme commun de résolutions à adopter, en vue de la restauration de la monarchie. Cette motion, où personne ne soupçonnait de piège, fut approuvée à l'unanimité.
De leur côté, le duc d'Audi ffret-Pasquier et le comte
Daru, quoique favorablement impressionnés par cette première réunion, de laquelle ils espéraient qu'il sortirait une monarchie selon leurs vœux, étaient d'avis qu'il y en eût une seconde, où Ton convoquerait les membres des bureaux des trois groupes. Ils convinrent, avec M. Maurice Aubry, qu'elle se tiendrait chez lui, à Paris, le samedi 4 octobre suivant.
Dans rintervalle des deux réunions, M. Ernoul avait, comme on Ta vu, chargé un nouvel envoyé, pris celui-là dans les rangs de TExtrôme-Droite, M. Combler, de porter au comte de Chambord la réponse à sa note du 12 septembre. Le ministre faisait respectueusement observer au roi que l'Assemblée Nationale ne pouvait abdiquer en principe sa mission constitutionnelle, que la solution de la question du drapeau ne pouvait consister en un simple élan militaire, comme le prince semblait le vouloir, et que, d'ailleurs, il était inadmissible que Tarmée pût être appelée à délibérer sous les armes. En conséquence, le roi était sollicité de modifier la formule de sa note relative au drapeau.
M. Combler avait trouvé Frohsdorf en fête, à Toccasion de l'anniversaire de naissance du comte de Chambord et de la visite que le jeune duc de Chartres était venu rendre, à son tour, au chef de la famille. Sa mission s'était bornée à remettre la note de M. Ernoul ; il n'avait pu avoir du prince qu'une courte audience, qui lui avait permis seulement de constater que le comte de Chambord était prêt, comme par le passé, à toutes les concessions compatibles avec ce qu'il estimait son droit et son honneur de roi, mais aussi peu disposé que jamais à céder sur le point dont les opposants faisaient la condition essentielle de son rappel.
La réponse à la demande spéciale de M. Ernoul ne vint que quelques jours après, dans une lettre du comte de Blacas au garde des Sceaux. Le roi consentait d'autant plus volontiers à substituer, dans sa note du 12 septembre, ces mois les représentants du pays au mot amiée, qu'il déclarait compter sur Téloquente intervention du mini^tre royaliste pour faire accepter de l'Assemblée le drapeau blanc. C'était à la représentation nationale et non plus à
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larmée qu'il s'adressait en cette circonstance. La concession accordée réservait les prérogatives de TAssemblée et témoignait des dispositions conciliantes du prince.
Rien n'avait été omis pour peser sur les résolutions de Frohsdorf. On a même rapporté que le maréchal de Mac- Mahon, tout en s'abstenant de se môler aux négociations monarchiques, s'était décidé, sans doute sur les instances des familiers de la Présidence, à envoyer vers la fin de septembre son aide de camp, le marquis d'Âbzac, au comte de Blacas, avec mission de « déclarer à celui-ci que, avec le maintien du drapeau tricolore auquel Tarmée tenait, il ne ferait aucun obstacle au rétablissement de la monarchie ; mais que, s'il s'agissait du drapeau blanc, il considérait comme de son devoir d'agir autrement, toutes les informations prises auprès des chefs de corps lui donnant la conviction que la suppression du drapeau tricolore constituerait un grand péril et pourrait entraîner la désunion de l'armée, qui, seule maintenait l'ordre et la paix sociale* ».
Vrai ou mux, ce récit répond à la pensée dominante alors, qui était de faire de la question du drapeau la condition préalable du retour du roi.
Chez les uns, c'était désir de le faciliter, chez les autres, secret espoir de Tempôcher. Mais c'était bien un trait de l'esprit parlementaire que d'en être arrivé à faire dépendre d'une question aussi subsidiaire en soi, et qui n'avait d'importance que du côté du roi, le rétablissement du trône en France.
L'affaire de la monarchie se trouvait reprise par la force des choses. On ne pouvait plus la laisser de côté. Le Gouvernement lui-môme, quoiqu'il se trouvât de la sorte dans une situation équivoque, était obligé de suivre le mouvement ou, du moins, n'était plus en mesure de l'arrêter. La réunion du 25 septembre avait donné Télan. L'action parlementaire était engagée. Le premier moment d'ardeur passé, on s'était demandé où Ton en était au juste. Les visites particulières faites à Frohsdorf, depuis
* Marquis de Dampierre (p. 234).
le 5 Août, les diverses démarches officieuses accomplies auprès du comte de Chambord, quoiqu'elles s'accordassent toutes à le montrer conséquent avec ses déclarations antérieures, constant avec lui-même, laissaient subsister un certain doute sur les intentions définitives de celui dont on attendait la décision suprême pour avancer ou pour reculer. M. de Falloux avait dit, et c'était Toracle, à propos de la réponse à la note de M. Ernoul : « C*est , une acceptation plutôt qu'un refus, mais ce n'est ni Tun ni l'autre avec un caractère définitif ».
Les royalistes décidés, les fusionnistes sincères s'en tenaient à l'interprétation la plus favorable des idées et des paroles du comte de Chambord, telles qu'on les leur rapportait. Les visiteurs de Frohsdorf eux-mêmes ou n'avaient pas compris toute la pensée du prince, ou aimaient à se persuader que ses résolutions n'étaient pas aussi absolues ni aussi immuables qu'elles le paraissaient. En définitive, on traduisait ainsi, parmi les plus zélés pour la cause monarchique, les diverses déclarations rapportées de Frohsdorf : le roi rétabli sur le trône pourra accepter le drapeau tricolore, mais l'héritier de Charles X, le prince exilé depuis quarante-trois ans, ne peut le prendre et abandonner le sien pour rentrer en France. On interprétait dans le même sens aussi, ce mot que le comte de Chambord répétait sans cesse : « Qu'on me rappelle sans conditions et, après, toutes les questions litigieuses se résoudront facilement ». 11 semblait y avoir là une base de négociations et d'entente. « Trouvons, disait-on, une formule qui donne satisfaction au sentiment national, tout en réservant l'initiative royale et nous pourrons ainsi concilier les vœux du pays et les droits du roi. »
On espérait par là, à l'aide de nouvelles concessions mutuelles, arriver à s'entendre sur le texte de la proposition que l'on comptait présenter à l'Assemblée Nationale pour la reconnaissance de la monarchie.
M. le comte de Paris suivait avec attention tout ce mouvement. Resté d'esprit et de cœur avec le Centre droit, malgré son rapprochement de raison avec le chef de la famille royale, il ne voyait la solution monarchique que dans la concession que ses amis s'efforçaient d'arra-
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cher au comte de Chambord ; seulement il avait recommandé de ne pas « heurter Tobstacle » et il espérait, non sans quelque inquiétude intime, que Tainé (inirait par se rendre. Il comptait aussi pour cela sur le concours des légitimistes. « Us sont anxieux, écrivait-il, parce qu'ils redoutent qu'une inspiration malheureuse ne vienne tout gâter; mais ils s'enhardissent chaque jour à parler plus haut, comme la raison et la politique le leur conseillent. Ils cherchent une procédure pour lever le gros obstacle. Sans doute, la partie est grosse et pleine de périls, mais les périls ne seraient pas moindres à la jouer moins franchement que ne le fait le Centre droit '. »
Tout était donc à une transaction, dont les légitimistes et les orléanistes cherchaient également, quoique avec des idées différentes, la formule, pour en faire la base de la proposition h soumettre d'abord au comte de Chambord puis à l'Assemblée Nationale.
C'est dans ces dispositions conciliantes mais peu précises qu'une nouvelle réunion parlementaire eut lieu, comme il avait été convenu, le samedi 4 octobre, dans l'après-midi, chez M. Maurice Aubry*.
Un grand nombre de députés y avaient été convoqués par lettres privées. Le secret fut si bien gardé, cette fois, sur le jour et le lieu de la conférence que la plupart des invités eux-mêmes ne surent qu'au dernier moment chez qui ils devaient se rencontrer. Les journaux n'en eurent connaissance que le lendemain. On ignora du reste à peu près ce qui s'y était passé.
Cette seconde réunion fut loin d'offrir le même calme et la même unanimité que la première. De part et d'autre, la réflexion était venue ; les esprits n'étaient plus sous l'empire de l'émotion du premier jour, qui avait pu faire croire que la question de la monarchie allait se décider à l'amiable sans obstacles, sans délai. Aucune des questions qui divisaient les deux fractions du parti royaliste n'avait été résolue, aucune des conditions auxquelles pouvait se faire laccord n avait été arrêtée. Tout était resté en sus-
* Document privé cité par M. Hanotaux (p. !47).
* Son hôtel était avenue d'Antin, n* 1.
342 l'échec de la restauration monarchique en i873
pens. On allait maintenant entrer dans la discussion des points litigieux. Pour la conduite de Taffaire, on devait nommer, selon la proposition de M. Decazes, une commission spéciale, choisie parmi les membres des quatre groupes monarchiques : Extrôme-Droite, Droite, réunion Changamier, Centre droit, représentés à la réunion par leurs bureaux. C'était là Tobjet principal de la convocation. Les premiers discours échangés à cette réunion furent à la conciliation, comme ceux du 25 septembre, mais bientôt les dissentiments s'élevèrent.
M. de la Rochette, président de TExtrême-Droite, et ses amis ne voulaient pas d'une commission ni de discussions. Ils n'en voyaient que trop les inconvénients. Mais le duc d'Audriiïret-Pasquier , brusquant tout, souleva résolument la question irritante. « Où en est-on, demanda-t-il, de la question du drapeau ? C'est ce qu'il importerait de savoir. Quant à nous, je le dis avec une entière franchise, nous nous prêterons à tous les accords honorables sur tout le reste, mais sur ce point, nous ne posons pas au prince, nous nous posons à nous-mêmes, ou plutôt le pays nous pose une condition sine qua non. Il faut qu'il soit entendu avant tout et au préalable que le drapeau tricolore sera maintenu... Sommes-nous d'accord? »
C'était poser le conflit. Le Centre droit applaudit avec enthousiasme son président. Une partie de la Droite semblait approuver. Les membres de TExtrême-Droite, plus nombreux que la première fois, mieux renseignés sur les intentions de Frohsdorf, furent loin de ratifier les déclarations trop spontanées, trop ferventes de leur collègue, le comte de Maillé, sur le drapeau tricolore.
On allait de nouveau se heurter à l'obstacle. M. Baragnon intervint fort à propos. « La question du drapeau, dit-il, est une question constitutionnelle, qui ne peut être réglée que par le concert du Roi et de l'Assemblée. Le drapeau tricolore a le possessoire, maintenons-le lui ; mais ne contestons pas au Roi son initiative pour le lendemain. » Les avis étaient partagés ; la brouille recommençait. Avec beaucoup de présence d'esprit, M. Chesnelong remit la question du drapeau à sa juste place, avant
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qu^elle ne provoquât une nouvelle rupture. Il était rhomme des combinaisons, Torateurdes expédients. Sans; contredire aux prétentions du Centre droit, l'honorable député des Basses-Pyrénées proposa de chercher un terrain d'entente qui n'impliquât point la répudiation du drapeau tricolore, dont la gloire et le malheur avaient fait un drapeau national, mais un terrain d'accommodement où la dignité du roi se trouvât à l'aise. Si la monarchie était difficile à faire sans le maintien de ce drapeau, elle serait impossible, si le roi ne croyait pas devoir se prêter à des arrangements qui auraient été pris sans lui. Il insista surtout, en termes chaleureux et propres à rallier les esprits, sur la nécessité, à l'heure critique où l'on était, de restaurer avant tout la monarchie. C'était, disait-il, pour la France une question de vie ou de mort, la question principale, nécessaire : c'était la question d'aujourd'hui. La question du drapeau #ait, sans doute, importante, mais il convenait de la laisser à sa place, c'était une question secondaire : c'était la question de demain.
On aurait dû s'en tenir à ces sages paroles. Peut-être eussent-elles fait lunion. Mais tout le monde n'était pas disposé à laisser la question du drapeau au second rang, du moins ceux qui en avaient fait jusqu'ici la condition première de la fusion. M. Dccazes intervint dans le débat, mêlant insidieusement des souvenirs attendris d'enfance sur le drapeau blanc à des déclarations très formelles en faveur du drapeau tricolore. Il ne pouvait pas, à son témoignage, être suspect d'opposition à la monarchie, mais il avait dû en référer à qui de droit sur cette question du drapeau, et, si haut qu'il était remonté, il avait rencontré à ce sujet des résistances absolues. En conséquence, il ne pouvait participer à la nomination d'une commission préparatoire que sous les réserves les plus expresses sur ce point.
C'était la première fois qu'on faisait intervenir le Gouvernement, le maréchal de Mac-Mahon lui-même, dans cotte question du drapeau. L'intention n'était pas douteuse. On voulait se couvrir de la plus haute autorité pour justifier des exigences de parti. Les légitimistes compri-
rent que la déclaration du duc Decazes impliquait le dessein bien arrêté de ne rien céder sur le drapeau. M. de Larcy la releva vivement : « Si la réunion, dit-il, croit devoir recommencer 1830, il est inutile de nommer une Commission. » Ce mot allait au fond des choses. 11 suscita de part et d'autre une vive émotion. Les dissentiments intimes se firent jour. La réunion fut sur le point de se séparer au milieu du désaccord général et de la confusion des opinions. Les plus sages réussirent à empêcher une rupture violente. La séance fut seulement suspendue. La Droite et le Centre droit allèrent délibérer, chacun de leur côté, dans une pièce séparée. Pendant qu'ici, Ton s'excitait, dans la résolution de maintenir le drapeau tricolore, comme emblème de la monarchie libérale, à laquelle seule on voulait se rallier, là, on écoutait le langage conciliant de M. Aubry, qui s'efforçait d'atténuer le désaccord, en faisant observer que les paroles des parlementaires allaient ordinairement plus loin que leurs actes ; qu'il fallait avant tout compter sur la pression de l'opinion publique pour aplanir les difficultés des négociations et que, en tout cas, on ne pouvait pas se séparer aujourd'hui sans avoir remis à une délégation d'études le soin de préparer une solution.
Sur ce sage avis, la Droite se réunit de nouveau au Centre droit et la séance fut reprise. La question qui était le fond de tout revint naturellement la première. Du côté de la Droite, on crut trouver un terrain de conciliation dans la formule suivante, qui réservait à la fois les droits du prince et les prétentions du Centre droit : « Les emblèmes actuels seront maintenus, tant qu'ils n'auront pas été modifiés par une loi. » Mais cette formule fut repoussée par les membres du Centre droit, comme impliquant une renonciation possible, dans l'avenir, au « drapeau chéri ». Ils entendaient maintenir absolument leur emblème.
On allait de nouveau rompre sur cette question, sans autre résultat que d'avoir montré la plus fâcheuse impuissance à s'entendre sur les moyens de faire réussir ce que chacun paraissait désirer.
La parole persuasive et entraînante de M. Chesnelonç prévint une nouvelle rupture. L'honorable député des
Basses-Pyrénées fit ressortir vivement les inconvénients d'un échec dans les circonstances actuelles et la responsabilité qui en résulterait pour les promoteurs de l'entreprise monarchique. D'autre part, M. le duc Pasquier montra que l'on ne pouvait ajourner davantage une décision, quelle qu'elle fût, favorable ou contraire à la monarchie, sans tromper l'attente du pays.
Cette décision, la réunion n'était pas en mesure de la prendre. Il fallait en revenir aux négociations. On convint, non sans peine, de la nomination d'une commission composée de deux membres de chacun des quatre groupes de la majorité, avec le général Changarnier pour président. Toutefois le duc Decazes déclara formellement que, si le Centre droit consentait à se faire représenter dans la Commission, ce n'était qu'à la condition expresse de ne rien accepter, au sujet du drapeau, en dehors du maintien du drapeau tricolore, affirmé et garanti d'avance dans l'acte même qui appellerait le comte de Chambord au trône. Cette réserve faite, une délégation de huit membres, choisis deux dans chacun des quatre groupes de la majorité, fut instituée, sous la présidence du vieux général Changarnier, à l'effet de formuler une proposition définitive et de la faire accepter par qui de droit. Ce fut la célèbre Commission des Neuf, de qui allait dépendre le sort de la monarchie.
Mais avant qu'elle n'entrât en scène, tout avait déjà été secrètement concerté, entre plusieurs, pour prendre le comte de Chambord dans les filets parlementaires.
Dans ces jours-là, avait lieu à la Nonciature apostolique de Paris un dîner intime de convives de choix*. Comme on causait, au salon, de la question du prochain retour du roi de France, qui passionnait tous les bons Français, et que les convives se livraient à toutes leurs espérances, le nonce du Saint-Siège, S. Exe. M'^ Chigi, très au courant de tout ce qui se passait dans les milieux gouvernementaux et les cercles parlementaires, et beaucoup moins confiant que ses invités dans ce qui se pré-
' A ce dfner assistaient M" Desprez, archevêque de Toulouse, depuis cardinal, le R. P. Supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit, le R. P. Oom Chanaard, bénédictin de Solesmes, et Louis Veuillot.
parait, leur dit : « Ilélas! les choses ne sont pas telles que vous les supposez. Il se trame dans l'ombre des intrigues qui aboutiront à tout autre chose que la restauration monarchique. » C'était l'équivalent de ce que le comte d'Arnim, ambassadeur d'Allemagne à Paris, avait écrit, dès le mois de juin, à l'empereur, son maître*.
A quelques jours de là, le chef de la gare d'Angers communiquait confidentiellement à Fun des convives de la nonciature, le R. P. Dom Chamard, son ami, une dépêche de M. de Cumont, un des membres importants du Centre droit, qu'il venait de faire passer à M. de Falloux ; elle disait : « Nous le tenons* ».
C'était l'explication des sombres pronostics du nonce apostolique, l'expression authentique des dispositions secrètes du parti libéral à l'égard du comte de Chambord, la preuve de l'intrigue ourdie contre le roi et dont on allait voir se dénouer la trame.
On faisait courir à ce moment-là, à Versailles, des mots comme celui-ci : « Nous ne voulons pas faire la monarchie en blanc » et cet autre, à propos du comte de Chambord : « Nous le passerons au bleu ». Il circulait des propos encore plus étranges, comme celui qu'avait tenu, en présence du vénéré M. Auguste Nicolas, un des politiques les plus activement mêlés aux affaires du jour : « Eh bien! oui, nous le subirons, puisque nous ne pouvons pas faire autrement, mais il sera notre esclave' ». D'autres parlaient tout haut de ramener le roi <c pieds et poings liés ». On attribuait au duc Pasquier lui-même ce mot plus grossier encore : « Nous le ficellerons comme un saucisson et il ne pourra pas bouger ». Après tout, ces propos plus ou moins inconvenants n'étaient qu'un commentaire libre du plan révélé à M. Taine, dès 1871, au moment où l'on commençait à s'occuper du rappel du
* Voir plus haut, p. 255.
* Avec sa gravité d'historien ecclésiastique et sa haute loyauté de témoin, le R. P. Dom Chamard a donné au récit de ce double incident la vaieor d*un document historique, en l'insérant dans les Annales qui font suite a rHisloiro de l'Kglise de Kohrbacher. {Histoire universelle de VÈgUse calhf^ liquCy de Rohrbacher. Annales ecclésiastiques, de Dom Chamard, t. III. 1^<^' 4889; Paris, 1898, p. 409).
^ Lettre de M. de Vanssay, dans V Univers du l*»" décembre 1890.
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roi : « On Tenchaînerait par de grandes lois préalables et par la collaboration des Orléans*. »
C'est dans ces dispositions-là, communes à un trop grand nombre de pseudo-monarchistes de l'Assemblée, que mandat avait été donné par les groupes de Droite, à la Commission des Neuf, de chercher les bases d'un accord avec le roi. Etrange mandat, en vérité, quand la question du drapeau n'avait été soulevée que pour rendre tout accord impossible ! Vouloir ainsi négocier avec Frohsdorf, c'était aller au-devant de difficultés, tellement faciles à prévoir qu'on n'y comprendrait rien, si elles ne fussent entrées dans les calculs des adversaires intimes du comte de Chambord. On allait, en effet, lui demander ce que l'on savait qu'il refuserait.
* Hanotaux (p. 110-111).