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tant, d'ailleurs, qu'il n'avait accepté le pouvoir que par ordre du pays. Ses remerciements, aussi habiles que le reste, lui donnaient Tapparence du dévouement le plus désintéressé. Il acceptait le poste auquel il était appelé, quoique la tâche fût périlleuse et le fardeau accablant; mais îl se rendait à la volonté du pays, « qui doit être dautant plus obéi, disait-il, d'autant mieux servi, d'autant plus aimé qu'il est plus malheureux ».
Serviteur du pays, il agissait en maître avec T Assemblée. Après des remerciements, où perçaient déjà ses intentions de gouvernement personnel, M. Thiers lui présentait ses ministres, des hommes exclusivement de son choix ; puis il lui imposait, au nom de la nécessité, au nom du patriotisme, cette trêve des partis qui s'est appelée, de ce jour-là, « le pacte de Bordeaux » et qui n était, en réalité, qu'un ajournement indéfini, qu'un rejet déguisé de la monarchie.
« Sachez donc (c'est en ces termes que fut formulé le pacte d'union), renvoyer à un terme qui ne saurait être bien éloigné les divergences de principes qui nous ont divisés, qui nous diviseront peut-être encore, mais n'y revenons que lorsque ces divergences ne seront plus un attentat contre l'existence et le salut du pays ! » Et telle était la fascination ou l'impuissance de la majorité qu'elle instituait en M. Thiers un véritable gouvernement. Sous prétexte qu'elle ne pouvait faire, sans une Constitution, la monarchie, elle applaudissait presque unanimement au sophisme de l'homme qu'elle venait de nommer « chef du pouvoir exécutif de la République Française », et qui lui disait d'une façon si persuasive et si attendrissante : « Y aurait-il quelqu'un ici qui oserait discuter savamment des articles de Constitution, pendant que nos prisonniers expirent de misère dans des contrées lointaines et pendant que nos populations, mourantes de faim, sont obligées de livrer aux soldats étrangers le dernier morceau de pain qui leur reste ? »
C'était bien une Constitution que cette organisation du pouvoir, pour une durée indéterminée, et sans condition définie, en la personne de M. Thiers.
Très habilement et sans paraître songer à autre chose
52 l'Échec de la restauration monarchique en iS73
qu'aux graves intérôts du moment, M. Thiers avait imposé la trêve politique à tous les partis jusqu*à la libération du territoire. C'était se donner tout le délai nécessaire pour établir subrepticement un autre régime que celui que voulait la majorité de l'Assemblée.
Transformanl, pour ainsi dire, le Gouvernement de la Défense Nationale en son Ministère à lui, il s'en était associé les principaux membres, MM. Jules Favre. Ernest Picard, Jules Simon, auxquels il avait adjoint plusieurs de ses amis, tons républicains aussi, M Dufaure, le général Le Flo et Tamiral Pothuau. Il ne manquait à cette combinaison que le général Trochu, à qui son titre, au moins nominal, de président du Gouvernement de la Défense Nationale interdisait de devenir simple ministre, et M. Gambetta, qui avait prudemment passé la frontière, et aussi MM. Crémieux et Glais-Ilizoin, qui n avaient pas été réélus députés. La part faite à la Droite dans le nouveau Ministère se bornait à MM. de Larcy et Lambrecht. Encore ceux-ci occupaient-ils les moindres postes, ceux des travaux publics et du commerce.
Jamais Cabinet n'avait été moins parlementaire. Au lieu d'être IVxpression de la représentation nationale, il représentait uniquement les visées de M. Thiers et les vœux du parti républicain. Crétait le gouvernement nouveau officiellement relié à la révolution du Quatre-Septembre.
Un pareil ministère n'était qu'un rouage du gouvernement personnel. M Thiers n'acceptait même pas cette responsabilité ministérielle, qui est la base du régime parlementaire et que lui-même, sous TEmpire, déclarait être une des libertés nécessaires du pays. Il prétendait conserver absolu entre ses mains, et sans partage ni contrôle, ce pouvoir autoritaire qu'il s'était fait attribuer aux dépens de la représentation nationale Déjà même le titre qui lui avait été conféré ne lui suffisait plus et il essayait de s'attribuer subrepticement celui de « Président de la République », qu'il aurait peut-être réussi éprendre, sans les démocrates de la Gauche qui n'étaient pas encore ses amis.
C'était toujours rhomme de 1840, dont Lamartine disait
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en s'adressant à lui : « Il y a en vous non un principe, mais une passion. 11 y a la passion de gouverner, de gouverner seul, de gouverner toujours, de gouverner avec la majorité, de gouverner avec la minorité, de gouverner envers et contre tous. »
M. Thiers se retrouvait plus que jamais lui-même.
« Devenir chef de TEtat et rester son propre premier ministre, ou plutôt son ministère tout entier, régner et gouverner du haut de la tribune, par la seule autorité dune parole sans rivale »\ c'était la réalisation du plus beau rêve de pouvoir qu'il eût pu jamais faire, et le plus conforme à son caractère comme à ses aspirations.
En somme, TAssemblée avait fait pour M. Thiers ce que M. Thiers lui-même devait condamner quelques années plus tard, n'étant plus alors en cause, et sans prendre garde qu'il se condamnait rétroactivement lui-môme, lorsqu'il disait : « 11 ne faut jamais livrer son pays à un homme, quel que soit cet homme, quelles que soient les circonstances. » L'Assemblée, en lui conférant un pouvoir discrétionnaire, lui avait livré le pays et s'était livrée ellemême.
Au premier usage qu'il fit de son autorité par la composition de son ministère, qui n'était qu'une émanation de lui, il apparut tout de suite que le chef du pouvoir exécutif ne se contenterait pas d'être l'agent et le collaborateur de TAssemblée Nationale, mais qu'il entendait gouvpmer pour son propre compte et à sa manière.
En huit jours à peine, que l'on était déjà loin de la monarchie !
La conclusion de la paix dont M. Thiers voulait faire son œuvre personnelle, allait lui donner encore plus d'importance. Dans la discussion des préliminaires il s'était posé en chef du gouvernement et il n'avait pas eu de peine, avec son habileté ordinaire, à se faire charger de la négociation avec le vainqueur.
Il était immédiatement parti, le 19 février, au soir, pour Versailles, accompagné de M. Jules Favre, ministre des
' H. de Meanx, Souvenirs politiques.
Affaires étrangères, et de la Commission consultative de quinze membres, chargée de l'assister dans les négociations du traité.
Pendant ce temps-là, il laissait l'Assemblée occupée dans ses bureaux à des enquêtes diverses sur l'état des forces militaires, des chemins de fer, des routes et des canaux, sur les ressources financières, industrielles, commerciales du pays, sur la situation administrative, enquêtes illusoires, qui devaient absorber tout son temps et toutes ses pensées. Les séances avaient été suspendues. Par le fait, l'Assemblée n'était plus rien, le Gouvernement, c'est-à-dire M. Thiers, était tout.
Huit jours se passèrent uniquement dans l'attente du résultat des pourparlers de Versailles, huit jours pendant lesquels il ne fut question que de savoir de quel prix l'ennemi allait se faire payer sa victoire. Tout le reste fut oublié. Enfin, les clauses du traité de paix avaient été arrêtées à Versailles : il ne fallait plus que la ratification de l'Assemblée Nationale. Si terribles que fussent les conditions imposées par le vainqueur, M. Thiers en avait tempéré la rigueur en obtenant, à force d'instances, une réduction d'un milliard sur l'indemnité de guerre, et la conservation de Belfort, laissé à la France, moyennant l'entrée des Allemands à Paris ^ Quant à Belfort, il se flattait de l'avoir arraché par son désespoir et il avait toujours des larmes pour le dire.
C'étaient là de faibles compensations pour l'énorme rançon de cinq milliards et la perte de deux provinces ; mais on devait tout de même en savoir gré à l'habile négociateur, quoique, à ce moment-là, il y eût lieu plutôt de se demander si, avec la monarchie et un roi, on n'eût pas obtenu des conditions plus douces. On discutera longtemps sur le point de savoir si M. Thiers, mieux informé des sentiments intimes de M. de Bismarck et des dispositions des puissances européennes, aurait pu encore, même après la prolongation inconsidérée de la guerre, conserver Metz à la France '. Mais il n'est pas douteux qu'aucune
» Voir Souvenirs de M. Thiers. Les Préliminaires de la Paix, mercredi 25 février, journée du 24 février. (Dans le Malin du 19 mai 1903.) • Voir en sens contraire : Hanotaux, Histoire de la France contempo-
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habileté de diplomatie n'aurait plus fait que la présence, d'un roi à la tête du pays, d'un roi avec les forces de l'avenir et des appuis en Europe, pour ramener le vainqueur aux dispositions plus modérées qu'il avait montrées d'abord, et dont il ne s'était départi qu'avec la certitude de pouvoir obtenir beaucoup plus d'un pays épuisé par la jfuerre et resté en république.
Toujours est-il que, le lendemain de la signature des préliminaires de la paix, M. de Bismarck pouvait écrire, dans i*intimité, à sa femme : « Hier, nous avons enfin signé, nous obtenons plus que, dans mes calculs politiques, je n'avais pensé obtenir \ »
Dans la séance du 1*' mars, la plus tragique, la plus douloureuse qu'il y ait jamais eu, l'Assemblée Nationale avait à la fois prononcé la déchéance de l'empereur Napoléon III et de sa dynastie, et ratifié les préliminaires du traité de paix, signés à Versailles le 26 février.
Lautorité de M. Thiers s'était accrue dans ces débats si violents, si dramatiques, où il était intervenu avec autant d'émotion que d'habileté pour prononcer la parole suprême de condamnation de l'Empire et donner la raison décisive de la paix. Il semblait que c'était grâce à lui qu'avait été conclue la paix, paix terrible où la France expiait, comme en 1815, les fautes et les revers de l'Empire, avec la gloire en moins, mais paix nécessaire et universellement désirée.
La situation de M. Thiers, devant l'Assemblée et devant le pays, était désormais prépondérante. 11 personnifiait en lui le gouvernement. Avec l'autorité morale, il avait
rainey t. I ; et Henri Welschinger, M. Thiers et Melz en 1871 (dans la Hépublique Française du 4 mai 1903; Ch. de Lacombe, Soles et Souvenirs de M. Thiers (dans le Correspondant, 10 juin 1903).
* Lettre du 27 février 1871 (Lettres de Bismarck à sa femme pendant la Kuerre de 1870). Voici intégralement, dans sa ti-aduction, le passage de cette lettre concernant M. Thiers :
« Mon petit ami Thiers est très spirituel, très aimable, mais il n'est pas G homme à traiter verbalement d'alTaires. La mousse de sa pensée déborde c de son cerveau, comme le ferait la mousse d*une bouteille de vin qu'on s viendrait de déboucher. A part cela, c'est un excellent petit homme à ' cheveux blancs, estimable et affable, aux bonnes manières françaises de ' l'ancien temps. Hier, nous avons enfin signé ; nous obtenons plus, que, « tlans n>es visées politiques, je n*avais pensé obtenir. »
le pouvoir effectif. L'Assemblée s'effaçait de plus en plus devant lui^ et, de souveraine qu'elle était, tombait au rang d'une simple Chambre législative.
Pour confirmer ce qui avait été fait, le 18 février, et habituer de plus en plus les esprits à l'idée qu'on ne devait de longtemps s'occuper de la question gouvernementale, M. Thiers n'avait cessé d'insister, dans les jours qui suivirent le vote du traité de paix, sur la nécessité de s'en tenir à l'œuvre essentielle du moment et d'ajourner le point de la Constitution.
C'est surtout dans la séance du 10 mars que le chef du pouvoir exécutif avait déployé toutes les ressources d'un esprit aussi délié que souple, pour persuader à la majorité que l'intérêt du pays, et le sien propre, exigeait que l'on réservât la question constitutionnelle.
11 s'agissait de décider l'Assemblée nationale à quitter Bordeaux et M. Thiers y réussit. Pour lui la réinstallation des pouvoirs publics dans la Capitale était le signe moral de la fondation de son gouvernement ; il voulait au moins s'en rapprocher. D'ailleurs, ne prévoyant pas encore le danger de la Commune, que les esprits avisés lui signalaient en vain, il comptait prendre son point d'appui contre l'Assemblée sur Paris. Cette question de la translation du siège de l'Assemblée à proximité de la Capitale lui avait fourni l'occasion de développer tout son plan gouvernemental.
Le comble de l'habileté chez M. Thiers avait été d'amener l'Assemblée à reconnaître, comme sa propre politique, celle qu'il lui imposait : « Vous êt<»s souverains, déclarait-il, en feignant d'abord de constater les droits de l'Assemblée, souverains autant qu'un gouvernement l'a jamais été... Et cependant, spontanément, par un acte que j'admire, que j'honore, dont je vous remercie, vous vous êtes dit : « Nous ne serons pas constituants ». Et à ces mots, comme quelques protestations s'élevaient adroite : « Je ne veux pas dire, ajouta-t-il plus habilement encore, que vous ayez renoncé absolument à tout ce qui serait nécessaire au salut du pays. Non, votre pouvoir est tout entier. Vous n'avez renoncé, vous n'avez le droit de renoncer à aucune partie de ce pouvoir. Je dis seule-
ment que vous le réservez... Vous vous êtes dit que vous ne feriez que ce qui était urgent, qu'au lieu de constituer, vous vous borneriez à réorganiser. » Et tirant un argument suprême de la division des partis ; a Vous vous êtes dit que, si vous vouliez exercer le pouvoir constituant que vous avez, vous vous diviseriez à Tinstant môme, et que, si, au contraire, vous ne vouliez que réorganiser, vous seriez tous d'accord. »
Tous les groupes, incertains d'abord s'ils devaient approuver ou protester, avaient fini par applaudir unanimement à ces spécieuses paroles qui, plus elles semblaient reconnaître la souveraineté de FAssomblée Nationale, moins elles lui en laissaient Texercice.
Par ce discours insinuant, résumé de tous ses entretiens particuliers, M. Thiers avait réussi à persuader à la majorité que Tajoumement de la monarchie était moins l'effet de ses calculs personnels que le résultat des sages résolutions de tous*.
Jamais pouvoir constituant d'une Assemblée n'avait été escamoté plus adroitement.
Cependant, malgré toutes ses réticences et toutes ses précautions oratoires, M. Thiers avait laissé échapper, par une imprudence voulue, toute sa pensée sur cette réorganisation du pays, qu'il proposait comme l'unique but des pensées et des travaux de l'Assemblée. En s'adressant au parti républicain, comme si c'était lui l'arbitre de la situalion, il avait osé dire : « Cette réorganisation, si nous y réussissons, elle se fera sous la forme de la République et à son profil. »
Une telle déclaration aurait dû éveiller sur-le-champ toutes les susceptibilités, provoquer même les protestalions delà majorité, si déjà, affaiblie, divisée, désemparée, ''lie n'avait eu conscience, et M. Thiers le sentait bien, de son impuissance à vouloir et à pouvoir faire la monarchie.
C'était le moment où M. Lucien-Brun, un des plus clairvoyants et des plus hauts esprits de l'Assemblée,
' ■ 40 mars. Admirable discours de M. Thiers », dit naïvement M. Ch. àf" Lacombe, un de ces monarchistes ralliés, dans son Journal polilique «p. 6).
disait à Louis Veuillot : « Nous sommes déjà tellement avilis que, si M. Thiers nous faisait dire par un huissier de nous en aller, nous partirions sur-le-champ , sans même prendre notre chapeau. » Et combien ce mot justifiait ce que Louis Veuillot lui-môme lui avait dit, dès les premiers jours, à Bordeaux : « Hâtez-vous de faire la monarchie , parce que, si vous donnez seulement quinze jours à M. Thiers, vous êtes perdus ! »
C'en était déjà fini, en eflFet, pour la monarchie et pour l'Assemblée elle-même. M. Thiers avait persuadé à TAssemblée qu'il était de l'intérêt du pays de ne pas préjuger la question de gouvernement et l'Assemblée avait résolu cette question contre son propre sentiment, en instituant la République sous le principat de M. Thiers.
Quelles que fussent les réserves de forme et de droit, le fait primait tout et le fait, c'est que le gouvernement de la France était la République.
A la faveur de cette équivoque, M. Thiers n'eut plus qu'une pensée : refaire mieux le Quatre-Septembre, constituer, sous son autorité, une République conservatrice.
Toute son action tendit dès lors à faire de la République un fait accompli, à transformer pour son compte, avec le concours du parti républicain, le provisoire en définitif, pensant avec raison que le pays finirait par préférer ce qu'il voyait établi à ce qu'il pouvait croire impossible.
L'Assemblée Nationale n'était arrivée à Versailles que pour assister à Tinsurrection de Paris. Après avoir décidé, le iOmars, qu'elle quitterait Bordeaux, elle s'était ajournée au 20. Avant qu'elle se fût réunie dans la Ville de Louis XIV, la Commune avait été proclamée. M.Thiers, à poine installé à Paris avec ses ministres, n'avait eu que le temps de fuir devant l'émeute, pour venir rejoindre l'Assemblée.
Le pouvoir factieux, qui s'organisa sous le nom de Commune de Paris, n'était qu'un dédoublement de la République du 4 Septembre. Le gouvernement, improvisé en cette journée de désordre, avait, selon un mot très juste du temps, devancé à l'Hôtel de Ville les véritables chefs du mouvement révolutionnaire et pris le pouvoir en quelque sorte à la course. Depuis, il avait vécu en lutte, plus ou moins avouée , avec le parti qu'il tenait derrière lui et qui, dès lors, voulait la Commune, c'cst-à-dirc, sous un nom vague, la révolution radicale *. Ayant pris fin par la convocation de l'Assemblée Nationale, il avait laissé le pouvoir occulte subsister dans les clubs électoraux, leur commune source d'origine.
Les faits ont prouvé que la révolution du i8 Mars ne fut pas une explosion soudaine du sentiment populaire ; elle avait été longuement préparée.
Elle remontait au lendemain du 4 Septembre. Ce jourlà, pendant que les premiers arrivés, qui s'étaient consti-
' Rapport sur Vinsurreclion du 18 Mars, par M. JA'tial Delpit, député à, l'Assemblée Nationale.
tués d'eux-mêmes en gouvernement de la Défense Nationale, siégeaient dans une salle de THôtel de Ville, dans une autre, se tenait, sous la présidence d'Henri Rochefort, un conciliabule composé des citoyens Ranc, Flourens, Lissagaray, Tibaldi et autres, d'où sortit le comité central. Celui-ci, sous prétexte de survoilier les administrations municipales et de pourvoir aux nécessités de la défense, s'empara définitivement de la haute direction du mouvement révolutionnaire à Paris. La Commune date de là.
11 y avait eu, en effet, dès lors, deux révolutions parallèles, celle du 4 Septembre qui régnait, celle du 18 Mars qui s'organisait. Toutes deux avaient coexisté jusqu'au jour où le gouvernement officiel, disparaissant au milieu des troubles publics, laissait le champ libre an parti communard qui avait grandi à ses côtés.
Le 18 Mars éclata comme la conséquence du 4 Septembre. C'était la logique de Témeute.
En perpétuant le gouvernement du 4 Septembre, expression du droit révolutionnaire, M. Thiers avait préparé et ouvert la voie à la Commune. On le considéra néanmoins comme un sauveur, parce qu'il fut obligé, pour n'ôtre pas supplanté par elle, de la combattre.
11 avait été fort imprudent de sa part de soulever la question du transfert do l'Assemblée Nationale à Paris. Cette discussion inopportune n'avait fait que surexciter les esprits au sein de la turbulente cité et fournir un prétexte aux futurs insurgés, qui se posaient en défenseurs de la République et de la Capitale h la fois. Klle ne fut pas étrangère aux violents événements de Paris.
Mais cette insurrection elle-même servit M. Thiers. Au moment où l'Assemblée, mieux éclairée sur les intentions du maître qu'elle s'était donné, allait commencera se ressaisir, la Commune vint à point pour permettre à celuici de reprendre son ascendant. Avant de l'épouvanter lui-même par ses folies et ses crimes, elle lui fut un moyen d'effrayer les âmes candides et honnêtes de la Droite, par la perspective des troubles et des conflits qui résulteraient à Paris de toute atteinte à la République.
Avec son habileté ordinaire, l'homme de tant d'expédients tira parti d'une insurrection qu'il n'avait pas voulu
PROJRTS MONARCHIQUES 61
prévoir, qu'il ne sut pas réprimer à temps, et dont il crut d'abord avoir facilement raison en cherchant h pactiser avec elle.
Dans le dessein de s'appuyer sur Paris contre TAssemblée Nationale, M. Thiers avait usé de ménagements PDvers les groupes turbulents de la Capitale, occupés à préparer la Commune. En vain les esprits clairvoyants, les journaux conservateurs de diverses nuances lui représentaient ils rinconvénient de laisser des hommes, exaltés par la fièvre d'un long si^ge et pjir les ardeurs d'un patriotisme exubérant, jouer avec les fusils et les canons n»stés en leur possession : il n'écoutait aucun avis, il fermait les yeux au danger. Le gouvernement de la Défense nationale tavait fait une condition absolue de la capitulalion de Paris que la (îarde nationale conserverait ses armes, parce que cette armée-là était son armée. M. Thiers ne voulut pas non plus désarmer la population parisienne sur laquelle il comptait secrètement.
De peur de paraître touchera la République en réprimant les agissements de ceux qui s'en proclamaient les défenseurs déterminés, il aima mieux laisser faire, comme si les périls qu'on lui signalait étaient chimériques, ou comme s'il y trouvait secrètement son compte. 11 fallut les événements, il fallut cette explosion du 18 Mars, qui surprit le Gouvernement au point de l'obliger à la retraite sur Versailles, pour ouvrir les yeux au chef du pouvoir exécutif et le mettre, malgré lui, en lutte avec la Commune, donnant alors à tout le monde le droit de le taxer d'aveuglement et dincohérence pour avoir passé sans transition de la plus folle confiance h la plus pitoyable panique *.
* Selon les nos, ses souvenirs d'historien l'avaient aussi mal servi dans ct'Ite circonstance que ses calculs d'homme d'Ktat. Surpris par l'émeute, mais se rappelant alors le plan qui avait si bifn réussi à Vienne au général autrichien Windischgrœtz, il avait jugé plus habile, à son exemple, de fuir devant rinsurrection. croyant qu'il lui serait plus facile de reprendre ï*aris que d'y rester. Selon d'autres, M. Thiers n'avait fait i|ue revenir à l'idée qu'il avait eue lui-mi^me en i8l8. lorsque, le 24 février, vers midi, encore ministre, il conseillait à Louis-Philippe de se retirer avec les troupes do maréchal Bugeaud sur Saint-Cloud, se faisant fort de le ramener victorieux dans trois jours (Voir l'^c^atr du 17 et 18 mars 1902).
Ce qu'il y a de certain, c'est que l'expérience ne lui avait rien appris. A
62 l'échec de la restauration monarchique en lb73
Et encore, le premier moment de stupeur et d*alarine passé, chercha-t-il à entrer en accommodement avec les fédérés du 18 Mars, plutôt qu'à recourir aux moyens nécessaires de répression. Il se serait même arrangé avec les modérés, avec ceux que Ton appelait alors les conciliateurs, comme M. Méline, si les hommes du parti libéral qui étaient entrés, p:ir zèle de la République, dans le mouvement insurrectionnel, avaient réussi à le discipliner. C'est dans ce but que, même après le massacre de la place Vendôme du 22 mars, il avait cherché à tirer parti de la situation, en appuyant les maires et les députés de Paris contre le Comité central et en autorisant (au moins officieusement) les élections pour la Commune de Paris*.
Môme après l'élection de la Commune, il n'avait pas renoncé à l'espoir de s'entendre avec elle, pour éviter un conflits 11 cherchait à la mettre dans son jeu.
Aussi préoccupé de sauver la République que les factieux qui s'étaient insurgés pour la défendre, M. Thiers avait eu d'abord une conduite ambiguë vis-à-vis de Tinla veille de la Commune, comme k la veille de la Révolution de 4848. M. Thiers se croyait le maître du flot populaire, et de rat^me que, le 24 Février, sans même essayer de lutter, il s'était trouvé emporté avec la dynastie des d'Orléans, de même, le 18 Mars, il avait été obligé de fuir, avec ses ministres, devant l'émeute maîtresse. Cependant, il avait été prévenu de toutes manières. D'après la déclaration de M- Vautrain. député à PAsseniblée Nationale et l'un des 20 maires de Paris, dès le 4 mars, rinsorrection existait à Paris ; l'existence du Comité central était connue et le danger assez pressant pour qu'une réunion de tous les maires de Paris eût été convoquée au ministère de l'Intérieur. Là.. M. Vautrain avait demandé que, dans la nuit même, les canons qui étaient déjà aux mains des insurgés fussent repris et le comité central dissous. Le ministre de l'Intérieur. M. Picard, hésitait à commencer la lutte sans ordres précis, bt cependant, six jours après, le 10 mars. à. Bordeaux, M. Thiers déclarait au sein de TAssemblée, que Paris était tranquille, qu'il n'existait aucun danger sérieux. (Voir compte rendu de l'Assemblée Nationale du 2 février 1872. Journal Officiel, 3 février.)
• « En réalité, écrivait alors Renan, M. Thiers pactisait avec le vole dn dimanche 26 mars. A une personne qui l'engageait à avoir une attitude plus nette, il a dit : « Et s'ils font de bons choix ?... » M. Thiers était à ce moment-là complice de ce que l'on a appelé « la capitulation des maires » (Lettre à M. Berthelot).
'M. Arnaud, de l'Ariège, son ami, ayant été élu, le 26 mars, membre do la Commune, parlait dès le lendemain à M. Thiers de donnûr sa démission. « Vous avez tort, Arnaud, lui répondit le chef du pouvoir exécutif, vous avez tort! Il faut être partout, voyez-vous ! Il faut être partout î o
Voir Le Malin, 2 janvier 1808 (Petits mémoires, par Ranc).
surreclion. Ce ne furent que les excès de la Commune qui l'amenèrent à la combattre. Mais en la combattant il prenait contre elle le parti de la République. C'était une chance inouïe, pour le régime que M. Thiers et ses amis cherchaient à acclimater, que de paraître aux yeux du pays une transaction et comme un juste milieu entre la Commune, que le gouvernement de Versailles combattait sous le couvert républicain, et la Monarchie que la majorité de l'Assemblée Nationale tendait à restaurer. « La République devenue un tiers parti, jamais, dit M. Louis Teste, les conventionnels de 1793 ou môme les constituants de 1848 n'auraient pu faire un vœu aussi invraisemblable *. » — Aucune situation ne pouvait convenir mieux non plus aux arrière-pensées de l'habile dictateur qui paraissait si bien défendre la cause de l'ordre en protégeant la République contre la Commune.
Ainsi ces funestes événements eux-mêmes servaient la politique de M. Thiers.
A la faveur de la Commune, et sous prétexte de lui répondre, le chef du pouvoir exécutif et ses ministres s'intitulaient « le gouvernement de la République ». Ils déclaraient, à la face du pays, n'avoir d'autre but que « le salut de la République ». Les notes et déclarations des 18 et 19 mars, insérées au Journal officiel^ disaient : « Des malveillants n'ont pas craint de répandre le bruit que le gouvernement préparait un coup d'Etat, que plusieurs républicains étaient arrêtés. Ce sont d'odieuses calomnies. Le gouvernement, issu d'une Assemblée nommée par le suffrage universel, a plusieurs fois déclaré qu'il voulait fonder la République 2. » — « Le gouvernement de la République n'a et ne peut avoir d'autre but que le salut de la République '. » — Et, par la bouche de ce gouvernement, la garde nationale et l'armée se levaient, dans les proclamations affichées sur les murs, « pour défendre d'un commun accord la patrie et la République».
* Le Gaulois, 4 septembre 1902.
• Journal Officiel^ 19 mars.
' Journal Officiel, 19 mars.
64 l'èchrc De la restauration monarchique en 1873
Une autre note, relatant longuement les incidents de la journée de Vinsurrection et publiée dans le premier numéro du Journal officiel de Versailles, concluait ainsi : <c Les factieux qui ont porté à la République une si grave atteinte seront forcés de rentrer dans Tombre*. »
Le même jour, à Touverture de la séance de l'Assemblée Nationale, le président, M. Grévy, profitant de Témoi et du trouble général, disait : « la représentation nationale saura se faire respecter, elle saura remplir imperturbablement sa mission en pansant les plaies de la patrie et en assurant rétablissement de la République. »
Il n'était plus question que de la République. A quelques jours seulement de distance, le pacte de Bordeaux était déjà bien oublié. L'insurrection, que M. Thiers avait laissé faire, devenait l'occasion pour lui de prendre le nom de gouvernement de la République et de se poser en défenseur de la République. Dans toutes ses proclamations, dépêches et discours, il avait pris l'habitude de crier : Vive la République ! On lui avait donné, disait-il, la République, il voulait rendre la République.
Cette situation fausse, c'était le résultat de la faute commise par l'Assemblée Nationale en ne proclamant pas tout de suite la Monarchie.
Tout ce qui s'était dit, tout ce qui s'était fait à Bordeaux avait profité à la République. Les sinistres événements par lesquels passait la France ne servaient qu'à consolider ce régime subreptice. On s'éloignait de plus en plus du point de départ. La Commune conspirait pour M. Thiers. Plus d'une fois même la conduite du chef du pouvoir exécutif à son égard avait paru suspecte.
Un jour de cette période de troubles, M. Mortimer- Temaux, l'historien de la Terreur, avait voulu interroger à la tribune le chef du pouvoir sur les bruits qui couraient au sujet d'une démarche des délégués de la municipalité de Bordeaux auprès de lui. Le maire de cette ville avait rapporté que M. Thiers lui avait promis, si les insurgés voulaient déposer les armes, de laisser les portes de Paris ouvertes pendant huit jours et d'accorder
* Journal Officiel, 20 mars.
des secours aux ouvriers fédérés jusqu'à la reprise du travail. Comment admettre de pareils pourparlers ? Comment entrer dans des concessions au plus fort de la lutte contre l'insurgé ? M. Thiers, sans répondre à M. Ternaux, sans juger bon de donner la moindre explication, s*était violemment emporté. Il avait, comme il devait le faire tant de fois, posé la question de confiance à TAssemblée. Il ne pouvait plus, disait-il, supporter davantage les tracasseries que lui suscitait perpétuellement la Droite, dans un sentiment de noire inquiétude. Et, puisqu'on voulait le renverser, il ne demandait, à cette Droite aussi lâche qu'ingrate, qu'un délai de huit jours. « Huit jours, s'écriait-il aux applaudissements répétées de la Gauche, accordez-moi huit jours ; il n'y aura plus de danger, la tâche sera proportionnée à votre courage et à votre capacité * î » Et la Droite avait accordé les huit jours et au delà, accoutumée déjà qu'elle était de supporter les injures (le son maître, comme à plier devant ses exigences. Les colères de tribune entraient dans les calculs de l'irascible dictateur.
Enhardis par cette violente incartade, non moins que par la docilité de la Droite, les chefs du groupe républicain, MM. Peyrat, Edgar Quinet, Louis Blanc, Brisson, Tirard, Greppo, Schoelcher, Tolain et autres, avaient osé, sous prétexte d'apaiser la Commune, demander le vote d'urgence d'une proposition ainsi conçue : « L'Assemblée Nationale reconnaît la République comme le gouvernement de la France. » Ce n'était après tout que la consécration de la politique de M. Thiers, tolérée par la Droite avec plus de patience que de clairvoyance.
Les auteurs de cette proposition n'avaient pas craint d'imputer la fureur exaspérée de Paris, dans ces derniers jours de la Commune, au manifeste que le comte de Chambord venait de publier à l'occasion de la sanglante insurrection, où il annonçait, avec une autorité toute njyale, qu'il serait rappelé, non seulement parce qu'il ♦'tait le Roi, mais parce qu'il était le fondé de pouvoir nécessaire pour remettre en place ce qui n'y était pas.
' Séance da 11 mai (Journal officiel dix 12).
Les républicains accusaient le prince exilé de rappeler ses titres à la France et de lui montrer la restauration de Tordre dans le retour au principe monarchique. Mais, pendant ce temps-là, M. Thiers et ses ministres, sans se soucier même du pacte de Bordeaux, imposaient au pays la République et engageaient bien autrement Tavenir que ne le faisait le comte de Chambord, dans ce loyal appel à la tradition et au droit.
Au milieu des attentats de la Commune, M. Jules Simon, ministre de Tlnstruction publique et des Cultes, adressait aux recteurs de TAcadémio, et en eux, aux membres de l'Université qui avaient pris parti pour l'insurrection, une circulaire où il disait : « Cette révolte a-t-elle une cause sérieuse ?,.. On prétend combattre pour la République, mais l'Assemblée a-t-elle détruit la République ? Au contraire, elle Ta maintenue. 11 est vrai qu'elle Ta maintenue provisoirement jusqu'à la Constitution. Quand on fera la Constitution, si on renverse la République, ce jour-là, les républicains auront un grief. Ils décideront si, en leur àme et conscience, la République est audessus du suffrage universel. »
Malgré les précautions oratoires de son langage, M. Jules Simon posait donc en principe la République; il allait même jusqu'à reconnaître que les républicains auraient un juste grief contre l'Assemblée Nationale, quoique issue du suffrage universel, si la République venait à être renversée par la Constitution. C'était méconnaître ouvertement les droits de l'Assemblée et de la Nation, et une telle parole n'était pas moins séditieuse que toutes les incartades des professeurs universitaires en faveur de la Commune.
L'empiétement du pouvoir exécutif sur le pouvoir constituant n'était pas douteux. 11 tendait à consacrer légalement l'état de choses créé, d'un côté, parla volonté personnelle de M. Thiers, de l'autre, par la faiblesse ou l'impuissance de l'Assemblée Nationale.
A la fin de l'insurrection parisienne, la municipalité de Versailles faisait afficher, sous les yeux de l'Assemblée, un manifeste où elle donnait « son adhésion énergique au gouvernement légal émané du suffrage universel,
auquel le pays a confié la tâche patriotique de maintenir la République et Tordre social w. Tel était le langage qui se tenait ouvertement au mépris dès droits souverains de TAssemblée, au mépris même des engagements de M. Thiers.
Celui-ci consacrait toutes ces usurpations en s'efTorçant toujours d'empêcher, sous prétexte d'union, la majorité monarchique d'agir pour son compte. Habile à profiter de tout^ les circonstances, il faisait tourner les malheurs publics eux-mêmes à ses calculs secrets. Certes, il réprouvait les excès de la Commune et en déplorait les horreurs. Son patriotisme s'afiectait vivement de la catastrophe de Paris, mais du récit même, fait à l'Assemblée, des sauvages destructions accomplies le dernier jour de l'insurrection, il tirait, aux applaudissements de la Gauche, <îette conclusion : que le remède à tant de maux, le devoir en présence de ces odieux attentats, c'était, avec le sang-froid, l'union. « Sans Tunion, disait-il, vous ne feriez qu'affaiblir inutilement le pouvoir*. » Et l'union, c'était l'abdication de l'Assemblée aux mains de son maître, c'était l'acceptation du fait républicain.
Ainsi, après la conclusion de la paix avec l'Allemagne et la défaite de la Commune, on se retrouverait dans la même situation politique qu'au lendemain du 4 Septembre. C'était le même provisoire républicain, le même personnel de gouvernement, avec Gambetta en moins et Thiers en plus.
Etait-ce pour cela qu'une Assemblée souveraine, où les royalistes comptaient les deux tiers de voix, avait été élue, avec le pouvoir, et le mandat tacite, de faire un gouvernement? Quoique dominée par l'homme entre les mains duquel elle avait abdiqué, la majorité gardait la conscience de l'œuvre à accomplir. Elle comprenait qu'elle n'avait pas rempli sa mission ni répondu à l'attente de la meilleure partie du pays, en instituant un gouvernement intermédiaire et indéterminé n'offrant d'autres garanties que celle de la personne du chef du pouvoir exécutif. Il
* Séance du 24 mai {Journal Officiel du 25).
68 l'échec de la restauhation monarchique en 1873
y avait parmi ses membres un grand nombre de partisans convaincus et dévoués de la monarchie ; ceux-ci ne pouvaient accepter comme définitif Tétat de choses improvisé au milieu du désarroi où Ton s'était trouvé au lendemain des élections.
La terrible épreuve par laquelle on venait de passer avait ouvert les yeux et élevé les cœurs. Sous le coup de la nouvelle catastrophe, l'Assemblée Nationale comprenait mieux que son mandat, dans des conjonctures aussi graves que celles où se trouvait la Franco, ne consistait pas seulement à s'occuper des conditions de la paix et de la réorganisation des services administratifs, mais qu'elle avait une grande œuvre de restauration à accomplir, œuvre chrétienne et sociale à la fois, pour laquelle il fallait avant tout appeler les lumières et les grâces d'en haut. On paraissait l'avoir trop oublié jusque-là.
Pas plus qu'à Bordeaux, les représentants de la nation n'avaient songé, en arrivant à Versailles, à inaugurer leurs travaux sous les auspices d'un acte public de religion. Ils étaient venus siéger dans ce palais de Louis XIV, où avait été proclamé, naguère, parles princes allemands, l'Empire germanique, à l'ombre môme de la chapelle royale, transformée ce jour-là en temple protestant, et toute pleine encore de la voix du prédicant d'Outre-Rhin, qui avait célébré comme une œuvre de la Providence l'exaltation du nouvel empire luthérien. Et ils n'avaient pas ou l'idée d'aller, eux aussi, dans ce sanctuaire historique, pour en effacer les souvenirs humiliants et y faire reparaître les gloires françaises et catholiques, en proclamant les espérances de l'avenir !
Mais les derniers événements les avaient éclairés. Enfin, le 43 mai 1871, un des héros de la bataille de Patay, blessé, sous la bannière du Sacré-Cœur, au milieu du vaillant régiment des zouaves pontificaux, M. Cazenove de Pradines, député de la Loire-Inférieure, déposait une proposition de loi, à cet effet « de demander des prières dans toute la France pour supplier Dieu d'apaiser nos discordes civiles et de mettre un terme aux maux qui nous affligent ». Un autre vaillant, le général du Temple, faisait d'un mot voter l'urgence sur cette proposition, observant
qu'il ne convenait pas « de faire attendre Dieu ». Et le rapporteur du projet de loi, M. le comte de Melun, n'avait plus qu'à dire : « Depuis trop longtemps Dieu a été oublié panni nous; il appartient à une Assemblée Nationale de réparer cet oubli et de montrer au monde que la France reconnaît enfin la main qui seule peut la sauver et la guérir. »
On revenait aussi au Roi, comme on était revenu à Dieu. Les événements de Paris avaient failli plonger la France entière dans l'anarchie ; ils n'en faisaient que mieux ressortir la nécessité d'établir un pouvoir fort et stsible. D'un autre côté, les entreprises de plus en plus ouvertes de M. Thiers inspiraient les plus justes inquiétudes pour l'avenir. On ne pouvait pas ajourner davantage l'œuvre constitutionnelle.
Les groupes royalistes de l'Assemblée étaient ramenés à s'occuper des projets de restauration monarchique, dont M. Thiers s'était efforcé, depuis le commencement, de les détourner.
La Commune vaincue, le moment paraissait donc venu d'en finir aussi avec la République. Il fallait profiter de la stupeur de Paris, de la réprobation générale qui s'attachait aux excès de l'insurrection, et du besoin que l'on avait du rétablissement de Tordre et de la sécurité, pour donner au pays le gouvernement qui pouvait le mieux lui convenir.
Malheureusement, les choses n'étaient pas plus avancées du côté des partisans de la restauration monarchique. C'étaient les mômes difficultés, les mômes obstacles qu'au commencement. Les deux partis, légitimiste et orléaniste, subsistaient. L'union n'était pas plus faite entre les représentants des deux branches royales qu'entre leurs partisans.
Ah ! si, à ce moment-là encore, le comte de Paris, au lieu de se borner à s'effacer derrière l'aîné de la famille, était venu se placer résolument à côté de lui, au rang que lui assignait, dans l'opinion, son titre héréditaire, de quel effet n'eût pas été, dans le pays, et sur l'Assemblée, cette réconciliation publique, cette restauration loyale et ouverte de l'unité dynastique!
Dès Bordeaux, les tenants les plus actifs de la monarchie, les amis des princes d'Orléans, comme les fidèles du comte de Chambord, s'étaient préoccupés, mais trop tardivement déjà, des moyens de mettre fin aux dissensions de famille créées par les événements du passé. Les uns et les autres comprenaient que la restauration du trône ne pouvait se faire sans l'accord préalable des princes de la Maison de France. Même ceux d'entre eux qui s'étaient le plus laissé persuader par M. Thiers qu'il fallait réorganiser le pays avant de reconstituer le gouvernement, ou qui avaient cru que les embarras de la première heure n'étaient pas favorables à un changement de régime, comprenaient mieux maintenant qu'il fallait préparer la solution que Ton se réservait d'offrir au pays, en donnant pour base au principe monarchique l'union des princes de la famille royale.
A ce moment-là, plus qu'à aucune époque précédente, la « fusion » apparaissait comme la condition indispensable d'une restauration du trône. Malgré toutes les rancunes et tous les préjugés qui pouvaient éloigner du comte de Chambord les esprits imbus des idées libérales, la nécessité d'un rapprochement entre les princes des deux branches et entre orléanistes et légitimistes s'imposait à tous.
Un prélat, dont le rôle à l'Assemblée Nationale devait être aussi actif que celui qu'il avait eu au Concile du Vatican, M^' Dupanloup, évoque d'Orléans et député du Loiret, avait écrit dès Bordeaux, au prince de Joinville, pour le presser, lui et les autres princes de sa famille, de rendre au pays « une Maison de Bourbon respectant en elle-même, et non pas violant, par des compétitions de personnes, le principe qu'elle représentait, une famille royale unie, enfin, et forte dans son union, pour le bonheur et l'honneur de la France » *.
Une autre démarche, non moins spontanée, avait été faite, auprès d'eux, à Biarritz, vers la mi-mars, par l'ancien commandant en chef de l'armée de Paris, le vaillant
* M. de Mcaux, Souvenirs politiques; M»' Lagrange, Vie de M»* Dupanloup. t. III, p. 223.
général Ducrot, à qui il n'avait manqué, pendant le siège, que le succès pour s'illustrer par une gloire égale à ses mérites et à sa valeur.
Les princes d'Orléans ne s'étaient pas trouvés à temps à Bordeaux, mais ils entendaient profiter des dispositions favorables de la majorité pour faire abroger les lois d'exil qui les retenaient encore éloignés de la France. Au fond, ils n'aspiraient qu'à y rentrer à titre de simples citoyens *. Ils avaient cru d'abord, que la guerre leur en donnerait l'occasion et qu'ils pourraient revenir, dans cette chère patrie, l'épée à la main. La politique les avait écartés. A la faveur des élections, ils avaient pu former l'espoir de rentrer. Deux d'entre eux, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, s'étaient fait élire députés, l'un dans les départements de la Haute-Marne et de la Manche, l'autre dans celui de l'Oise. Le 15 février, ils avaient débarqué d'Angleterre à Saint-Malo pour se rendre à Bordeaux. Prévenu d'avance de leur arrivée, M. Thiers, qui se considérait déjà comme le chef du gouvernement et qui voyait en eux des compétiteurs, s'était laissé aller d'abord aux menaces, disant que les lois d'exil n'étaient pas abrogées, et qu'il saurait les appliquer, si on Ty obligeait ; puis, calmé par le duc Decazes et d'autres amis des princes, il avait passé des menaces aux conseils, invitant leur principal représentant, M. Edouard Bocher, à les dissuader, au nom de la paix publique, de venir maintenant à Bordeaux, sous la promesse de faire valider plus tard leur élection et abroger les lois d'exil qui les frappaient d'incapacité ^
Sur cet avis, les princes, après avoir passé quelques jours au château du duc Decazes, à La Grave, s'étaient, non sans protestations, retirés à Biarritz.
11 ne pouvait y avoir de doute sur la validité de Télection du duc d'Aumale dans l'Oise et de la double élection
* Le duc d'Aumale, en particoUer, était resté dans les idées qu'il expri* malt dès 184S, alors qu'arrivé en exil en Angleterre il écrivait, le 31 mars, à son ancien précepteur, M. Cuvillier-Fleury :
« Je ne désespère pas de vous revoir un jour en France et de pouvoir y « vivre, non certes comme prince, je le déplorerais, mais en citoyen dévoué « et courageux. » {Journal et correspondance intimes de Cuvillier-Fleury^ t. H, 1903.)
' H. Daudet, Le duc d'Aumale, p. 204.
du prince de Joinville dans la Manche et dans la Haute- Marne : le vote avait été aussi libre que spontané, les princes étant restés hors de France. Mais la condition politique faite aux membres des anciennes familles régnantes par la loi du 24 mai 1848, qui leur interdisait le sol français, nécessitait, préalablement à leur admission dans l'Assemblée, le rappel de cette mesure.
Les amis des d'Orléans comprenaient que leurs princes avaient quelque chose à faire pour se ménager, malgré le chef du pouvoir exécutif, leur entrée à l'Assemblée. Une réconciliation préalable des princes de la branche cadette avec le chef de la branche aînée de la Maison de France s'imposait comme la condition du concours à obtenir de la Droite royaliste pour l'abrogation des lois d'exil.
De lui-môme, le général Ducrot, royaliste aussi convaincu qu'il avait été, à l'armée, loyal serviteur du régime impérial, était donc venu trouver les princes à Biarritz, après s\^tre assuré auprès de deux des membres les plus importants de la Droite et du Centre droit, le comte Armand de Maillé, son ami et le duc Decazes, que les propositions qu'il allait leur porter seraient agréées des deux groupes.
Le général, sans autre mission que celle qu'il s'était donnée lui-môme, et par zèle pour la restauration monarchique, avait apporté au prince de Joinville et au duc d'Aumale un marché qu'il se faisait fort de faire ratifier par toute la Droite royaliste. Les princes donneraient un gage public de soumission au roi et de l'union complète de tous les princes de la Maison de France, par une visite du chef de leur famille au comte de Chambord, alors à Genève, et, en échange, les lois de proscription seraient abrogées, et Félection des deux princes validée, en dépit de M. Thiers. C'étaient là les conditions préalables d'une action monarchique. Les princes, malgré toutes les objections du duc dWumale, en particulier contre l'ancienne Royauté, qu'il croyait impopulaire, acceptèrent, en principe mais avec diverses restrictions, l'idée d'une visite à Frohsdorf, sauf h la différer après l'abrogation des lois d'exil *.
* Vicomte de Chai vet-Nas trac, Les projets de restauration monarchique et le général Ducrot, pp. 35-47. (Voir le récit détaillé de celte entrevue qui
Le général Ducrot, conOant en la loyauté de M. Thiers, et en sa fidélité envers les fils du roi qu'il avait servi, pensait que cet arrangement lui agréerait, comme étant propre à faciliter la restauration delà monarchie, et il lui en avait fait part, sans se douter qu'il donnait au chef du pouvoir exécutif un nouveau motif de s'opposer à Texécution de ce dessein.
En somme, les princes d'Orléans, que le général Ducrot avait voulu engager dans les intérêts de la monarchie, n'avaient rien fait, à la suite de sa démarche, pour montrer qu'ils crussent soit à l'opportunité, soit au succès de Tentreprise. Ils étaient restés dans leur abstention à l'égard du comte de Chambord, se bornant à déclarer, par l'organe du duc d'Aumalc, dans une note remise à M*' Dupanloup, que ni lui ni aucun des membres de sa famille ne feraient obstacle au rétablissement de la monarchie légitime \
Déjà se dessinait le plan secret qui devait être suivi par les chefs du parti orléaniste à l'égard de leurs princes et qui explique toute la conduite des événements jusqu'à, la fin de 1873. Le duc d'Audi (ïret-Pasquier, député de rOrne, l'avait exposé en ces termes au duc d'Aumale devenu son hôte, dans son château de Sacy, après avoir quitté Biarritz, sous les menaces de M. Thiers ; « Ne vous compromettez pas ; attendez les événements. M. le comte de Chambord sera impossible, et alors, naturellement, entre une république radicale et une république princière, la France aura à choisir et vous serez tout indiqué, ne vous étant compromis en rien, ne faisant pas obstacle au comte de Chambord, et les républicains, eux, n'ayant rien h vous reprocher »^.
La question de la validation des princes, différée une première fois, lorsque l'Assemblée procédait à la vérifi-
fut fort vive et mit à, découvert les sentiments des princes d'Orléans doDt l'aJ-stention avait été jusque-là bi regrettable.)
* CSette note avait été obtenue par M. Estancelin, ami des d'Orléans, à la suite d'une démarche analogue à celle du geniéral Ducrot (Robinet de Cléry, Les deux Fusions, p. 215).
' Le Messager eudois du 22 juin 1905 (Lettre de M. Estancelin, en présence dt) qui le plan fut exposé).
74 l'Échec de la bestauration monarchique en 4873
cation des pouvoirs de ses membres, s'était trouvée indéfiniment ajournée par IVclosion de la Commune. Ce n'était plus le moment de s'en occuper en face d'une insurrection, dont le prétexte était précisément de défendre la République contre une Assemblée royaliste et réactionnaire. Un pareil contre-temps ne servait que trop bien les vues du chef du gouvernement à qui incombait la charge de combattre l'émeute.
Mais, d'autre part, cette insurrection elle-même faisait à la majorité un nouveau devoir de presser l'afl'aire qui s'imposait le plus à elle. On ne pouvait pas laisser indéfiniment le pays se débattre dans l'incertitude et l'agitation. 11 fallait songer à lui donner pour Tavenir un autre gouvernement que celui qui le mettait à la merci des insurrections populaires. Il y avait donc à reprendre plus h fond les négociations commencées à Biarritz. La question des princes, suspendue provisoirement, devait revenir, un jour ou Tautre, et il fallait se mettre en mesure de la résoudre. Elle était la clef de la situation. Autant les amis des d'Orléans avaient à cœur de faire réintégrer leurs princes dans leurs droits de citoyens, autant les légitimistes étaient décidés à y mettre pour condition qu'ils faciliteraient, par un rapprochement avec le comte de Charabord, le rétablissement de la royauté.
Des pourparlers incessants, en vue de la validation des princes élus, avaient lieu entre les chefs de la Droite et ceux du Centre droit. Car il était nécessaire de se mettre d'accord pour s'assurer une majorité contre le chef di^ pouvoir exécutif, dont l'opposition déclarée à la réintégration des proscrits, en qui il voyait des prétendants importuns, devait peser sur le vcfte de TAssemblée.
Un certain comité composé de douze membres, — six orléanistes : MM. de Gorcelles, Jules de Lasteyrie, d'Audiffret-Pasquier, de Mérode, Saint-Marc-Girardin, général de Chabaud-Latour ; six légitimistes : MM. de Gontaut-Biron, de Meaux, de Cumont. de Rességuier, de Lacombe et de Maillé, s'était constitué dans les premiers jours de rinstallati(m de T Assemblée à Versailles, sous la présidence de M. Saint-Marc-Girardin et servait, en quelque sorte, de directoire, dans les négociations qui s'étaient
engagées sur la base du programme même rapporté de Biarritz par le général Ducrot : Abrogation des lois d'exil, validation de r élection des princes, réconciliation de la Maison royale.
Ces négociations ne laissaient pas que d'être laborieuses. D'un côté, les légitimistes ne voulaient pas roumr les portes de la France aux'merubres de la famille d'Orléans, pour les trouver ensuite sur le chemin du trône, en concurrence ou en opposition avec le roi légitime ; de Tautre, les monarchistes constitutionnels ne consentaient pas, même au prix de la rentrée de leurs princes, à prendre rengagement de coopérer sans conditions au relèvement du trône des Bourbons.
Les princes d'Orléans avaient non seulement à rétracter leur passé, mais à désavouer certaines déclarations et engagements plus récents. Ecrivant, le 18 janvier 1874, à son ami M. Elsingre, le comte de Paris lui disait : « Je suis plus républicain que mes amis. » Dans sa circulaire aux électeurs de TOise, le duc d'Aumale leur avait liit, de son côté : « Rien dans le passé de ma famille ne me sépare de la République ».
C'étaient là des professions de foi dont il était facile aux princes de se dégager, en se remettant à l'unisson des sentiments de la majorité de l'Assemblée Nationale. Lorsque les dispositions du plus grand nombre étaient à la monarchie, ils n'avaient aucun motif de persister dans des déclarations républicaines, uniquement inspirées [Kir les circonstances.
D'eux-mêmes ils ne demandaient qu'à revenir, avec la France, à la tradition monarchique, pourvu qu'avec elle ils revinssent aussi.
Restait la question de la réconciliation dynastique.
M. le comte de Paris avait été sondé de plusieurs pa;*ts. Les événements avaient modifié ses idées et ses dispositions. On l'avait trouvé très loyal et très large. Il reconnaissait pleinement son devoir de soumission envers M. le comte de Chambord. Comme chef de la branche d'Orléans^ il était personnellement tout disposé à s'incli-
ner devant l'autorité du chef de la Maison de France ; il n*aspirait qu'à prendre sa place derrière lui, déclarant n'avoir ni conditions politiques ni conditions personnelles à poser, mais réservant toutefois certaines questions qui lui tenaient à cœur, et sur lesquelles il savait ses amis très engagés.
Les autres princes, il est vrai, à l'exception du noble duc de Nemours qui partageait les sentiments de son neveu, ne parlaient ni surtout ne pensaient tout à fait de môme.
Le duc d'Aumale et le prince de Joinville, directement intéressés à la négociation, se déclaraient bien, eux aussi, prêts à reconnaître le droit de M. le comte de Chambord; ils se disaient môme pressés de le faire, afin de fournir à la France des garanties d'ordre et de paix ; mais ils y faisaient expressément certaines réserves, ils y mettaient certaines conditions. Ce n'était pas une adhésion pure et simple qu'ils donnaient à la restauration monarchique.
Ces princes et leur frère, le duc de Montpensier, à qui leur passé et leur âge donnaient plus d'autorité, semblaient alors accorder peu d'importance au comte de Paris ; ils ne se cachaient pas de dire que ses dispositions à reconnaître si facilement la légitimité provenaient d'une certaine indolence de caractère et d'esprit, contre laquelle ils avaient à le prémunir.
Pour eux, ils ne pouvaient s'engager sans savoir quel drapeau prendmit la royauté et quel caractère elle donnerait aux institutions générales du pays. Ils paraissaient môme craindre que le comte de Chambord, adoptant les traditions monarchiques, ne voulût dater son règne du jour où Charles X, renversé par la révolution de Juillet, avait abdiqué en sa faveur. On a dit alors que le duc de Montpensier, non content d'appuyer les observations de ses frères, demandait que l'on revînt sur les engagements pris envers le comte de Chambord, pour que les d'Orléans restassent les représentants du libéralisme. Ce qui achevait de jeter du doute sur les véritables sentiments des princes, c'est que le comte de Chambord avait, disaiton, invité ses cousins à venir conférer avec lui en Suisse ou en Angleterre, et que ceux-ci avaient décliné la pro-
position, sous prétexte qu'il leur serait pénible de traiter dételles questions sur le sol étranger*.
On s'entretenait, dans les groupes de la Droite, de ces dispositions des princes, que leurs amis commentaient de manière à ne pas rebuter les fidèles de la légitimité, sans toutefois leur concéder rien au delà de ce qu'ils étaient décidés à se réserver, mais, de part et d'autre, on se montrait accommodant. Ce que tout le monde enTisageait principalement, c'était la possibilité d'opérer un rapprochement entre les deux branches de la famille royale, à la faveur de l'abrogation des lois d'exil. On oubliait les difficultés pour ne voir que le but à atteindre.
A la suite des premiers pourparlers, il avait été décidé, dans le Comité des douze, qu'une démarche serait faite auprès des princes d'Orléans, en vue d'arriver à un accord entre les divers groupes de la majorité. On avait désigné MM. de Maillé, de Meaux et de Cumont pour remplir cette mission.
Le prince de Joinville et le duc d'Aumale étaient à cette époque, à Dreux, attendant que l'Assemblée de Versailles eût statué sur leur sort, et n'ayant qu'un désir, celui de pouvoir vivre en France.
L'entrevue des délégués de la Droite avec les princes, ménagée par M. Bocher, eut lieu assez secrètement, dans les derniers jours de mars, à un moment où toute l'attention était concentrée sur les péripéties de la lutte engagée avec la Commune. Les conditions furent plutôt indiquées que posées de part et d'autre.
Les princes voulurent bien déclarer à demi-mots qu'il n'y avait pas de prétendants dans leur famille et que, si la France voulait le rétablissement de la royauté légitime, il ne s^élèverait parmi eux aucune compétition ni opposition.
Le duc d'Aumale fit toutefois remarquer, non sans aigreur ni sécheresse, que les d'Orléans correspondaient mieux à certain état d'esprit, à certains préjugés, si l'on voulait, du peuple français, à son goût pour la monarchie «t sans prêtres ni nobles », ainsi qu'on l'avait vu en 1830,
* Ce D'était là qu'au faux brait accrédité on ne sait corn méat.
78 l'échec de la bestauration monarchique en 1873
et qu'il importait plus, pour la reconnaissance des droits de Taîné de la famille, de gagner le peuple que les cadets.
De leur côté, MM. de Maillé, de Meaux et de Cumont, sans prétendre engager le comte de Chambord, se plurent à montrer le parti légitimiste affranchi de toute idée, de toute passion rétrogrades, sincèrement attachée la liberté, acceptant le drapeau tricolore, prêt à s'entendre avec les Orléanistes*.
Dès cette première entrevue de Dreux, les difficultés, qui devaient plus tard faire tout échouer, étaient apparues aux esprits clairvoyants ; mais, les pourparlers ayant continué à Versailles, on était arrivé à convenir que, après Tabrogation des lois de bannissement, M. le comte de Paris, irait en son nom et au nom de toute sa famille, rendre hommage à M. le comte de Chambord, le reconnaître, non seulement comme le chef de la Maison royale, mais aussi comme le représentant du parti monarchique, en exprimant le vœu que la France revînt à ce principe et rétablît la royauté.
Quelles que fussent les incertitudes et les appréhensions pour l'avenir, on estimait alors que c'était un résultat suffisant que d'avoir décidé les princes d'Orléans à faire leur soumission au chef de la Maison de France. Sans croire tout arrangé pour cela, il était permis de fonder des espérances sur cette démarche qui, en rapprochant les membres des deux branches royales, rapprocherait aussi leurs partisans ^
* Vicomte de Meaux, Souvenirs politiques {Correspondant. 25 septembre 1902) ; Ernest Daudet, Le duc d*Aumale, p. 67.
• On n*a pas encore dit que l'initiative du rapprochement était venue du Pape. Dès les premiers jours de mars, avant la démarche du général Ducrot à Biarritz, Pie IX avait écrit directement lui-même au comte de Chambord et au comte de Paris, pour les engager, au nom des intérêts communs de la France et de l'iiglise, à s'entendre pour faciliter le rétablissement de la monarchie. Il avait reçu de l'un et de l'autre les plus filiales assurances à ce sujet. Aussi était-il plein de conGance dans l'issue de sa démarche. Un peu avant l'entrevue de Dreux, il disait à un des famUiers du Vatican, l'illustre Jean-Baptiste de Rossi : « Je crois avoir fait l^nion entre les princes de la Maison de France. La monarchie va se faire. » Pie IX en concevait de particulières espérances, tant pour Rome que pour la Franc6>
Du reste, depuis ce moment-là, et sous le coup des évé* nements de la Commune, si propres à réunir les partis d'ordre, un nouvel engagement, plus précis encore, avait été pris par les princes d'Orléans. En leur nom, celui d'entre eux qui pouvait paraître le plus suspect aux légitimistes, avait remis le 27 mai, au comte d'Haussoriville, pour qu'il la fît passer dans les rangs de la Droite, une note ainsi conçue : <c Toute notre vie témoigne pour nous : notre départ d'Alger en 1848, notre conduite en exil, notre pétition même de Tan passé, notre conduite depuis lors, nos professions de foi et notre réserve depuis trois mois. Si l'on soulève la question de la compétence des anciennes dynasties, nous refusons de nous engager sur ce terrain, qui est le terrain réservé, le terrain constitutionnel. Mais à la Droite, comme à la Gauche, nous pouvons affirmer que nous ne sommes ni des prétendants, ni des compositeurs, qu'il n'y a dans la branche d'Orléans, ni prétendants, ni compétiteurs *. »
Le passé mis à part, cette note donnait satisfaction aux légitimistes et fournissait une base d'entente. Aussi, à ce moment-là, presque tout le monde aimait à croire que de l'union des princes de la famille royale naîtrait l'accord des volontés pour la restauration du gouvernement traditionnel qui, plus que jamais, apparaissait comme le gouvernement nécessaire. Les républicains le craignaient autant que les royalistes l'espéraient.
A la séance du 2 juin, lorsque l'Assemblée Nationale venait d'être saisie d'une double proposition. Tune émanant de M. Jean Brunet, un honnête républicain de 1848, l'autre du vieux royaliste, M. Dahirel, signée d'un grand nombre de membres de la Droite, pour l'abrogation générale des lois d'exil, un incident bien propre à confirmer les plus sincères illusions s'était produit. Un député de la gauche, M. Henri Brisson, l'un des futurs chefs du parti républicain, avait demandé, en parlant contre l'urgence, aux auteurs de la seconde proposition d'expliquer
mais 11 ne connaissait pas exactement la situation parlementaire à Vertailles. De loin, il pouvait se laisser tromper par les apparences. * E. Daadet, Le duc d'Aumale, p. 238.
ce qu'ils entendaient par cette expression « la maison de Bourbon »; si, dans leur pensée, elle impliquait la branche aînée et la branche cadette et si, en conséquence on devait considérer que la fusion était accomplie par les deux branches et par leurs partisans. M. Numa Baragnon, Torateur par excellence des improvisations, avait répondu, au nom de la Droite, qu'il ne faisait pas difficulté de reconnaître que l'expression employée par les signataires de la proposition pourrait être plus générale, plus exacte, qu'on aurait pu dire, au lieu de la Maison de Bourbon, « la Maison de France ». Cette réponse, aussi bien que le mot du duc de la Rochefoucauld, s' écriant dans la même séance : « Le parti monarchique n'est plus divisé », avait produit une vive sensation. Et M. Henri Brisson prenant acte de ces paroles, avait conclu en disant : <c Ainsi la fusion est faite, nous signalons cette réponse au pays. »
Les choses, malheureusement, n'en étaient pas encore là, mais les adversaires de la royauté pouvaient craindre qu'elles n'aboutissent trop vite encore au résultat qu'ils s'efforçaient d'empêcher.
Mieux que personne M. Thiers comprenait que l'abrogation des lois d'exil, dans les conditions où elle allait avoir lieu, était un grand pas fait vers la solution monarchique; c'est pourquoi il s'y opposait autant qu'il lui était permis de le faire, sans s'aliéner entièrement la Droite.
Il y avait eu, en effet, précédemment, une sorte de traité passé, par Tentremise de délégués royalistes, entre M. Thiers et les princes d'Orléans, aux termes duquel le chef du pouvoir exécutif consentait à faire valider leur élection et abroger en leur faveur les lois dVxil, mais à la condition que, de leur côté, ils s'engageassent à ne pas paraître à la (Chambre avant le vote et à donner leur démissionne lendemain.
Ce contrat ne liait pas moins M. Thiers que les princes, qui avaient eu, d'ailleurs, la précaution de stipuler que c'était vis-à-vis TAssemblée et non vis-à-vis le chef du pouvoir exécutif qu'ils prenaient l'engagement exigé.
En vain M. Thiers avait-il cherché depuis, par des manœuvres de police, à éloigner les princes de Dreux et
de la France ; leurs amis s'étaient interposés pour empêcher d'aussi odieux calculs d'avoir leur effet, et le duc d'Audiffret-Pasquier les avait retenus, sur la route de l'exil, qu'ils s'étaient crus obligés de reprendre, à son château de Sassy, dans l'Orne, en déclarant net à M. Thiers que là ils étaient chez lui.
Les princes, absents de l'Assemblée, mais toujours présents en France, M. Thiers n'avait pu empêcher, après la fin des troubles de Paris, que la question de leur élection ne fût portée à la tribune, mais il fit tout pour la faire échouer. Sur la proposition de M. Peltereau-Villeneuve, la vérification des pouvoirs des deux princes élus avait été mise à l'ordre du jour de la séance du lundi 5 juin. Le jour venu, le chef du pouvoir exécutif avait commencé par demander, contre le vœu unanime de la majorité, contre l'attente du public, l'ajournement de la question au jeudi suivant, alléguant que le sujet était grave et méritait réflexion, que lui-même se sentait souffrant, fatigué, et qu'il ne pouvait prendre part au débat. Ce n'était qu'un prétexte pour gagner du temps.
Espérait-il que la cérémonie « respectable et douloureuse » en rhonneur des otages massacrés pendant la Commune, qui, selon son mot, devait « attirer l'Assemblée entière à Paris », lui vaudrait un regain d'ascendant et de crédit sur la majorité, par le souvenir opportunément renouvelé de la répression de l'insurrection? C'est ce que Ton crut d'abord, car il était inadmissible que, sur « un sujet aussi grave », comme il disait, auquel il avait pu et dû réfléchir depuis quatre mois, le gouvernement n'eût pas une opinion faite et qu'il lui fallût trois jours de plus pour prendre un parti.
La vérité est que M. Thiers cherchait à gagner la Commission chargée de l'examen de l'affaire et que les pourparlers n'avaient pas encore abouti. 11 consentait, ne pouvant plus s'y opposer, à la validation des élections des princes et au rappel des lois de proscription, mais avec des exigences nouvelles, qui aggravaient encore la convention précédemment intervenue; car, cette fois, c'était à la double condition que l'Assemblée lui remît, pour deux ans, le droit de bannir du territoire, dans l'intérêt public,
les princes rentrés en France et qu'elle obtînt des d'Orléans la promesse formelle de leur démission ou de leur absence perpétuelle de la Chambre, après la validation.
C'étaient là, sans doute, des conditions exorbitantes aux yeux des royalistes, mais Thabile dictateur avait de si bonnes raisons de les exiger ! S'il réclamait la faculté du bannissement, ce n'était pas, bien entendu, pour en faire usage contre le comte de Chambord, ni contre les princes d'Orléans qui, disait-il, étaient ses amis, mais seulement contre les Bonaparte, dont il connaissait et craignait les menées. Il pesait sur la Commission en lui découvrant l'intention certaine du prince Napoléon et autres Bonaparte de se présenter aux élections, après le rappel des lois d'exil, d'agiter l'opinion en leur faveur, de rentrer dans la politique, de ressaisir le suffrage universel. Cette perspective inquiétait la Commission et peu s'en fallut qu'elle n'acceptât les conditions que l'intraitable dictateur mettait à la validation des princes d'Orléans.
Devant l'Assemblée, dans la séance du 8 juin, M. Thiers avait fait appel, avec une nouvelle habileté, avec de nouveaux arguments, à l'apaisement des partis politiques, à Tunion nécessaire pour reconstituer le pays : « Quelle a été, disait-il, notre pensée à tous, à Bordeaux? C'est celleci : « il y a deux tâches à remplir : une qui nous unit, « une qui nous divise ». Heureusement la tâche qui nous unissait était urgente, la tâche qui nous divisait pouvait être ajournée. » Il avait dit encore : « Il y a une portion de cette Assemblée qui a été nommée par des électeurs monarchiques et qui a la foi monarchique : eh! bien, elle a eu la sagesse de ne pas vouloir céder à ses préférences et elle a permis, elle permet tous les jours que je m'appelle le chef du pouvoir exécutif de la République firançaise... Le fait qu'on m'a livré, que j'ai accepté en dépôt, c'est la République ; je ne trahirai pas la République! L'avenir que vous avez voulu réserver, c'est celui de la Monarchie; je ne ferai rien contre cet avenir; ravenirne me regarde pas ; c'est le présent seul qui m'impose des devoirs. » Dans cet ordre d'idées le chef du pouvoir exécutif avait encore insisté sur la trêve des partis, sur l'ajournement des questions constitutionnelles, sur l'essai
loyal de la République. « Croyez-moi bien, si la Monarchie doit se relever en France — avenir que je ne veux pas sonder — elle n'aura qu'une raison, à mon avis, qui puisse faire taire le parti républicain, ce sera de pouvoir lui dire : « La République a été respectée pendant qu'elle « existait : Tessai en a été fait loyalement. » Et si, Fessai ayant été loyalement fait et n'ayant pas réussi, les républicains veulent vous demander encore la République, vous pourrez leur répondre au nom de la raison, au nom de l'expérience : « L'épreuve est faite, la République est « impossible. »
Tout ce discours tendait à raffermissement du pouvoir établi et à l'exclusion des prétendants à la monarchie. Toutefois, en présence de FAssemblée, M. Thiers n'aurait pas CTU prudent de découvrir toute sa pensée, ni de heurter de front des intentions contraires aux siennes. Il voyait la majorité trop décidée à ouvrir ses rangs aux princes d'Orléans, élus au môme titre que les autres députés, pour déclarer ouvertement qu'il entendait les exclure de la Chambre. L'habile homme n'avait pu dès lors s'opposer directement à Tabrogation des lois de proscription, qu'il appelait simplement des lois de précaution ; il s'était borné à en indiquer les inconvénients, les dangers mêmes. Mais il l'avait fait combattre très habilement par ses amis, afin d'empêcher au moins qu'elle ne tournât à l'avantage immédiat de la monarchie.
MM. Leblond et Ducarre, M. Marcel Barthe surtout, firent des discours insidieux pour demander, comme M. Thiers, l'ajournement de la question. Ils alléguaient le pacte de Bordeaux, l'inconvénient d'affaiblir l'autorité du chef du pouvoir exécutif, les dangers d'une nouvelle guerre civile, l'impossibilité d'obtenir la souscription de lemprunt pour la libération du territoire et d'autres raisons du môme genre, propres à faire impression sur les esprits timides et irrésolus. « Il est incontestable, disait M. Marcel Barthe, qu'en parlant de la famille de France et en demandant l'abrogation des lois de bannissement qui lui interdisent l'entrée du pays, on a voulu exprimer un vœu monarchique. » Et il montrait que cette proposition diviserait la France en deux parties, l'une qui, s'inclinant
devant le passé et reconnaissant Finstitution monarchique, voulait la rétablir avec les principes de légitimité et de droit absolu, dont les manifestes du comte de Chambord étaient l'expression, et l'autre qui était animée de principes absolument opposés et pour qui la République était une institution non moins légitime et inviolable.
« La souveraineté nationale et le suffrage universel, disait Torateur, en s'adressant à la Droite, sont aujourd'hui nos seules institutions politiques ; c'est sur elles que reposent la paix publique et Tordre social. 11 est certain que, du jour où vous auriez adopté la proposition qui vous est ÎFaite précisément par la partie de cette Assemblée qui, à tort ou à raison, est considérée dans le pays comme formant des vœux pour le rétablissement de la monarchie légitime, on ne manquera pas de dire que vous avez déjà préjugé la question constitutionnelle. » L'avocat de M. Thiers insistait : « Il y aurait sagesse, tout en abrogeant les lois de bannissement qui peuvent froisser les consciences délicates et généreuses, à dire que les princes ne rentreront en France que quand la Constitution, quelle qu'elle soit, monarchique ou républicaine, aura été votée. » Et il ajoutait captieusoment : « Est-ce que cette proposition peut préjudicier à quelqu'un? Assurément non. Le sens qu'on attache à la question qui vous est soumise a déjà agité le pays, et on ne manquera pas de dire que TAssemblée Nationale a commencé à résoudre la question constitutionnelle au profit de la monarchie. »
Cette objection, adroitement introduite dans le débat, amenait un membre du Centre droit, ami particulier du chef du pouvoir exécutif, M. Target, à dire, tant en son nom qu'au nom de ses amis : « Je proteste contre Tinterprétation donnée par Torateur. L'Assemblée, tout en volant l'abrogation des lois de proscription et la validation de Télcetion des princes, entend rester dans le programme de Bordeaux \ »
C'était tout ce que voulait M. Thiers. Sa tactique avait réussi. Il résultait, en effet, des débats que la validation d(î l'élection des princes n'était pas l'expression d'un vœu
* Journal officiel du 9 juin 1871.
monarchique et surtout que la majorité n'entendait pas préjuger, par son vote en faveur de Fabrogation des lois d'exil, la question constitutionnelle.
Ainsi, cette discussion que M. Thiers n'avait pu éviter, il la faisait tourner à son profit.
C*était encore une atteinte au droit souverain de TAssembléc, encore un échec pour la monarchie. Et le chef du pouvoir exécutif avait si bien conscience du nouvel avantage remporté par lui qu'il put se montrer généreux envers ses adversaires, en affectant, dès le lendemain du vote, d'accueillir les princes d'Orléans, accourus à Versailles, avec autant d'empressement qu'il avait mis d'ardeur et d'astuce à les repousser jusque-là ^
Finalement tout cela aboutissait à maintenir le dictateur de circonstance au pouvoir. L'Assemblée était de plus en plus paralysée. L'affaire de l'élection des princes avait servi à évoquer de nouveau devant le pays le danger de la guerre civile, la crainte de Tennemi, la perspective de nouvelles entreprises des Bonaparte ; et, au milieu de l'incertitude et des divisions du présent, la continuation du provisoire républicain paraissait la seule sauvegarde contre tous ces périls.
C'était le moment pour M. Thiers de tirer parti de cette situation. Il se sentait de plus en plus le maître, en dépit des pourparlers engagés entre les groupes de la Droite et les princes, pour faire avancer les affaires de la monarchie. Bientôt, comme contre-partie de l'abrogation des lois d'exil, à laquelle 98 députés républicains s'étaient opposés, un ami du Président, M. Baze, déposait une proposition tendant à confirmer et à proroger les pouvoirs de M. Thiers pour deux ans, au bout desquels une Assemblée Constituante serait convoquée ^.
En vain, un membre de l'extrême Droite, M. Dahirel. répondait-il à cette proposition attentatoire aux droits de rÂssemblée Nationale, en demandant la nomination
' Marti&J Delpit, Journal et correspondance, p. 190. On trouve là le récit de la soirée donnée, dès le 12 juin, par M. Thiers en l'honneur du retour de« Princes.
• Séance do 15 juin (dan^ le Journal officiel du 16).
d'une Commission do quinze membres pour Texamen d'un projet sur la forme définitive du gouvernement. L'Assemblée n'était plus en mesure de faire acte de souveraineté en face de M. Thiers. Elle n'avait plus l'autorité suffisante pour se mettre si tardivement à s'occuper de la question principale.
Près de cinq mois du régime que M. Thiers avait réussi îi faire accepter de l'Assemblée et du pays, sous le nom de République, avaient accoutumé un grand nombre d'esprits h prendre ce provisoire pour le définitif, à voir dans cet état de choses politique le nouveau gouvernement do la France.
Les incertitudes du lendemain profitaient nécessairement au régime établi. Beaucoup de gens, n'ayant pas foi dans les intentions du parti royaliste on dans le succès de ses entreprises, s'attachaient au présent et aimaient mieux conserver ce qui existait que de courir les chances de l'inconnu. Ce sentiment prévalait surtout dans la classe industrielle et commerçante, pour qui la stabilité du moment est le principal intérêt.
Le succès de l'emprunt contracté pour le paiement de l'indemnité de guerre était comme la consécration publique du régime existant, le signe de l'adhésion du pays à Tordre politique établi sous l'autorité de M. Thiers. Les hommes qui ne vivent point de politique, mais d'afTairos, — et c'est toujours le plus grand nombre — ne pouvaient qu'être sensibles à cette constatation.
Aussi ridée républicaine avait-elle fait des progrès marqués dans la masse de la nation. On le vit aux élections complémentaires du 2 Juillet 11 y avait à pourvoir aux sièges des députés, devenus vacants par suite d'option, d'annulation, de décès ou de démission. C'étaient 113 députés nouveaux à nommer dans 49 départements. Paris, pour sa part, en avait 21 à élire. Là, le parti du 4 Septembre et celui de la Commune relevaient déjà audacieuseraent la tète. M. Gambetta, réfugié en Espagne pendant l'insurrection, reparaissait pour donner son nom à la faction qui voulait le triomphe des idées révolutionnaires.
Mais, h Paris même oii, si l'on avait moins connu h*s abus de la dictature provinciale, le souvenir de la Com-
lune étaif encore plus présent qu'ailleurs, où les ruines Dos-mômes rappelaient aux yeux les excès de ce temps, s idées de république avaient repris assez de faveur pour 'fltrebalancer les influences conservatrices. Huit candidats la liste républicaine, dont cinq radicaux et, parmi eux, on Garabetta, furent élus avec treize candidats consertours de l'Union Parisienne de la Presse. Dans les )artements, il y eut une proportion de quatre-vingts ublicains ou candidats du gouvernement, pour une izaine seulement de conservateurs ou royalistes. (Hait le résultat de cette politique de cinq mois, avait détourné de plus en plus les esprits de Tidéo i monarchie, en favorisant rétablissement de la répuuo V
nx-Ià seuls ne le comprenaient pas qui vivaient dans londe restreint des fictions parlementaires et des os politiques fermés. Ainsi, la veille môme de ces tons si gravement révélatrices, à l'occasion d'un dîner é par M. Thiers, en Thonneur du comte de Paris et n frère, le duc de Chartres, certains s'étaient fait illuusqu'à croire qu'un changement favorable h la moie s'était produit chez lui et qu'on pouvait le compter les partisans d'une restauration. Tout simplement, iers se sentait désormais assez sûr de la situation ondescendre à flatter la Droite et même à Tentreans ses illusions\ Chez lui, c'était pure tactique. ; une perspicacité qui devançait les événements, f»rs avait tourné d'avance les élections de Juillet h
prétendu tjue les élections coniplémenlalrcs de juillet étaient une la lettre du comte de Chambord du 8 mai 1871, où ses adversaires oulu lire que, s'il montait sur le trône, il rétablirait le pouvoir lu Pape. Le prince n'avait point dit cela, non plus (|ue iesevéques, int à. FAssemblée Nationale une protestation contre l'occupation l'ontificaux, n'avaient donné sujet de faire dire que les catho- !S fx»yalistes voulaient la guerr»;. Les élections du 2 juillet s'expliieox autrement. Une fois le traité signé avec rAllemagnc, et la vaincue, Topinion attribua facilement au chef de l'Ktat le mérite ibli la paix au dedans comme au dehors, et comme M. Thiers t la République, la partio flottante des électeurs alla naturelleandidats républicains qui étaient en mi^me temps les siens. récit de ce dîner auquel il assistait, le comte de Falloux s'est * naïf qu'il n'était d'ordinaire. (Voir Mémoires d'un royaliste, )
88 l'échec de la restauration monarchique en i873
son profit. S'autorisant du succès extraordinaire de Temprunt, le plus important qui eût jamais été contracté par aucun gouvernement, il faisait publier dans le TimeSy suivant la vieille pratique des ministres de la Restauration et du Gouvernement de Juillet, des articles de tendance, que le Journal officiel reproduisait ensuite. Le Times du 30 juin écrivait donc :
« La confiance du capital est la manifestation la plus rassurante que la France ait faite jusqu'ici. On voit que la nation est moins esclave que Ton se Tétait imaginé des principes dynastiques, des prétendants se disant sauveurs de la société. Bien que n'ayant qu'un gouvernement provisoire, le peuple français a l'esprit d'unité ; il a, de plus, la volonté et le pouvoir de faire un choix et de le maintenir...
« Mais, restons dans le présent...
« Il y aura douze mois, le 6 juillet prochain, que l'Empire, à l'occasion de la candidature d'un HohenzoUern au trône d'Espagne, a troublé l'Europe. Que de soufl'rances depuis ce jour! Mais l'anniversaire de cette époque sinistre trouvera la France debout, pleine d'espérance et reprenant, d'un pas assuré, sa marche vers la prospérité. Quels noms vont sortir de l'urne dans deux jours? Quels que soient les principes politiques des nouveaux élus, ils accepteront le gouvernement existant. Celui-ci gagne, dans le succès de l'emprunt, des millions d'alliés. Cette attente certaine va faire renaître le commerce et l'industrie. Paris, si vivace, va redevenir ce qu'il était et ranimer les départements rassurés. Nous venons d'apercevoir comme le premier signal de la résurrection de cet esprit national, que les désastres sans précédents des douze derniers mois n'ont pu étouffer. »
C'était la pensée de M. Thiers que Ton avait dans ce commentaire anticipé des élections. Il préparait ainsi l'opinion h voir dans le résultat de cette nouvelle consultation du suffrage universel l'expression de la confiance et de la satisfaction publique et la confirmation du régime existant.
Il n'avait pas dépendu de lui que ces élections complémentaires ne fussent entièremont républicaines. Malgré tout, le pays n'était pas encore généralement dans la disposition d'accepter comme définitif un état de choses trop semblable à celui d'où il avait voulu sortir, au mois
de février. Le sentiment conservateur et monarchique s'était encore fait sa part, une trop petite, il est vrai, dans le choix des nouveaux élus. La majorité restait, à TAssemblée Nationale, du côté des espérances royalistes.
M. Thiers, tout en étant maître de TAssemblée et tout en disposant des influences gouvernementales sur le suffirage universel, pouvait toujours craindre, malgré tout,, que l'ensemble de la population, dans les départements, continuât, au fond, à vouloir un autre gouvernement que celui qu'il cherchait à accréditer. Sa politique était de s'appuyer sur Paris pour peser sur le reste de la France. 11 aurait voulu, dans la Capitale, un conseil municipal républicain. Aux élections municipales qui eurent lieu aussi en Juillet, après les élections législatives, les journaux officieux du Gouvernement avaient tout fait pour décrier et détruire <c TUnion de la Presse Parisienne», qui appuyait la liste des candidats de Tordre. Ils nV réussirent que trop au second tour de scrutin, où Ton vit les noms sinistres des Mottu, des Bonvalet, des Ranc, des Lockroy, des Clemenceau, des Cantagrel et autres amis de la Commune, sortir des urnes électorales, comme une nouvelle menace.
Ce résultat, si mauvais qu'il fût, n'était pas pour déplaire à M. Thiers. Il lui permettait de dire que Paris voulait la république et que le reste de la Fmnce ne tarderait pas à suivre la Capitale, dans la voie où il travaillait à ramener le suffrage universel.
En somme, les élections complémentaires de Juillet avaient plus profité au parti républicain qu'à la cause monarchique. Elles semblaient justifier la conduite du Chef du pouvoir exécutif. L'effet produit sur le pays était défavorable. On sentait bien que la république regagnait tout le terrain que perdait la monarchie. A la suite de ces élections, Gambetta avait pu reparaître. Ce n'était pas là un des symptômes les moins significatifs de la situation.
De jour en jour, la position de M. Thiers s'affermissait. Le temps, qui est souvent tout en politique, lui profitait. Le provisoire républicain, en se prolongeant, tendait à devenir une formule normale de gouvernement.
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Par contre, la condition de la monarchie, loin de s améliorer au sein de l'Assemblée Nationale, se ressentait des divisions qui s'accentuaient davantage aussi avec le temps. Entre légitimistes et orléanistes un accord était intervenu, mais ce n'était pas encore la fusion, au sens des partisans de la monarchie constitutionnelle et libérale, lesquels entendaient par là un compromis dont le comte de Ghambord devait principalement faire les frais,
Môme après le rappel des lois d'exil, qui avait été roccasion des pourparlers, l'entente était loin d'ôtre assez complète entre les deux principaux groupes de la majorité royaliste pour qu'une action commune fût devenue possible. M. Thiers comptait sur ces dissidences, qu'il connaissait bien, pour prolonger indéfiniment le régime constitué en sa personne. 11 n'avait pas pu empêcher la rentrée des princes en France, mais il pouvait contribuer beaucoup à empêcher qu'elle eût le résultat qu'on en attendait.
A tous les points de vue, sa situation était plus forte. Il avait maintenant dans l'étranger un auxiliaire puissant. Les dispositions avaient changé à Berlin, depuis la conclusion du traité de paix, grâce au gage territorial dont son gouvernement était nanti. La république ne l'effrayait plus, surtout avec M. Thiers, et même, il y trouvait une sécurité qu'aucun régime monarchique ne lui eût procurée pareillement.
Ce n'était plus assez, en effet, pour la Prusse d'avoir vaincu la France, elle voulait encore l'empôcher de se relever, afin deluioter tout désir, tout moyen de reprendre par les armes ce qu'elle avait perdu.
Sur le premier moment, la Cour de Berlin avait pu croire que le traité qu'elle lui avait imposé suffirait à la réduire pour longtemps à l'impuissance. La guerre civile était venue joindre ses désastreux etfets à ceux de Tinvasion, et la politique fourbe de Bismarck n'avait pas manqué de tirer parti de cette nouvelle cause d'affaiblissement pour la France ; même on avait pu l'accuser, aussi bien que l'argent de l'Italie S de nôtre pas restée étrangère à l'insurrection de Paris.
* Univers, :it mars 1871.
Au sein ilo l'Assemblée N.ationale, dans la séance du 15 juin, le général Trochu, président de Tancien gouvernement de la Défense Nationale, avait soulevé d'unanimes applaudissements lorsque, pour la seconde fois, avec un accent chaleureux et indigné, il avait montré la main de la Prusse dans la Commune*. On avait remarqué, en effet, avec quel soin les fédérés, si ardents pendant le siège à réclamer une action énergique et à dénoncer les faiblesses et les tergiversations du Gouvernement devant l'ennemi, s'étaient préoccupés d'observer les moindres conditions des préliminaires du traité de paix. A peine maîtres du pouvoir à Paris, les chefs du parti de la résistance à outrance, n'avaient rien eu de plus pressé que de s'incliner devant la Prusse victorieuse. Cette humble altitude contrastait singulièrement avec les clameurs de la rue cl les protestations des journaux démagogiques contre les signataires du traité. On se rappelait, en outre, la correspondance, bien signiJicative, échangée entre létat-major allemand et Tétat-major communard de la place de Paris. Enfin, un des principaux chefs de l'insurrection, le polonais Dombrowski, sujet du Grand-Duché de Posen, arrêté pendant le siège comme agent prussien, s'était trouvé tout de suite et comme naturellement à la li^te des armées de la Commune.
Dans tous ces faits, on pouvait saisir la complicité prus- >icnne Le général Trochu en donnait une nouvelle preuve, lorsque rappelant que le prince de Bismarck avait fait à la Commune l'honneur de parler d'elle deux fois dans des discours officiels, il faisait remarquer que le Chancelier n'avait trouvé aucune parole pour exprimer le sentiment de réprobation qu'inspiraient au monde entier, (levant la morale universelle, les crimes de la faction démagogique.
La France était sortie avantageusement de cette terrible épreuve et c'était une raison de plus pour la Prusse de
' La premiero fois, c'était h. la st^ance du 20 niar.s, au lendemain môme de rinsoirection. (Journal Officiel (de Versailles) 21 mars et 16 juin 1871.] Enln» U'mps, an jour d'avril, rencontrant M. Thiers dans les couloirs du Palais de Versailles, le général Trochu l'avait arnUé en lui disant : « Mon- Bienr le Président, je crois devoir vous dire que lo chef de notre Commune de Paris est M. de Bismarck. » (Martial Delpit, Joutmal.)
craindre qu'elle ne se relevât également de la catastrophe qui semblait devoir Tensevelir. Aussi ses hommes d'Etat^ f [N>yant avec raison que des défaites ne sont jamais irréli;«nibles pour un peuple fort, voulaient-ils consommer la vnïne de la France en lui imposant un gouvernement qui stvrait pour elle un principe de dissolution et d'impuis- *^ance.
Dès lors se faisait sentir cette politique occulte d'outrelitiin, qui n'a cessé de peser sur les affaires de France, jusqu'à ce que rétablissement définitif de la République, jiux mains des républicains, lui eût donné toute satisfac- (irm. Avec les Gambetta, les Jules Ferry, les Grévy et leur& successeurs, l'Allemagne ne devait plus avoir jamais rien il craindre.
Pour le moment, le gouvernement de M. Thiers suffisait à remplir les vues de Berlin. II servait à implanter vu France le régime républicain, dont M. de Bismarck pouvait attendre, mieux que d'aucun autre, la confirmation dt^s résultats obtenus. Ce que réclamait la politique de cet liomme d'Etat, enivré par la victoire, c'était une France impuissante ou avilie, incapable de préparer jamais une rtvanche contre TAUemagne*. Avec la république, il avait ili' quoi être rassuré sur l'avenir; il n'avait qu'à laisser iuire le temps.
L'honnête Assemblée Nationale, en perpétuant le régime r/'[niblicain, sous le nom de M. Thiers, ne se doutait pas H Kirs de ces calculs; elle n'aurait pu croire que sa coniluite, qu'elle estimait sage et prudente, dût faire à ce [loint le jeu du vainqueur.
En se donnant à M. Thiers, elle avait donné la France ;i M. de Bismarck.
" Les révélations du proc^'S d'Arnini ont mis au jour, devant l'Europe, ïps iif^ssements de cette politique tortueuse, de 1871 à 1873.
L** 2 mai 1874, Bismarck écrivait encore au prince de Hohenlohe, nommé uiiih-issadeur h. Paris : « Nous sommes intéressés avant tout ii ce que la h rince ne soit pas assez forte à l'intérieur, ni assez bien considérée à l*e.th liear pour contracter des alliances. Une République et des troubles à. l'iiitérieur sont une garantie pour la paix. »
] s'occupant de Tabrogation des lois d'exil, comme minaire aux projets de restauration monarchique, la le s'était retrouvée en présence de la vieille question « fusion ».
que Ton entendait par là, depuis 1848, c'était, à la la réconciliation des deux branches de la lignée ^ dont Tune avait supplanté l'autre en 1830, et le jchement de leurs partisans respectifs, dans un syscommun de monarchie également adopté des deux
<( fusion », expression malheureuse d'une idée , était le but de tous ceux qui, repoussant la Répu-
et n'ayant pas adhéré à TEmpire, voulaient une •ation de la Monarchie dans la conciliation de deux les, de deux ordres de gouvernement, jusque-là ros. Elle consistait, d'un côté, à faire reconnaître
princes de la maison d'Orléans les droits hérédilu comto de Chambord, et de l'autre, à gagner le s de Charles X à la monarchie constitutionnelle et ?ntairede 1830. Double opération dont, à vrai dire,
des termes était exclusif de l'autre.
^ en était venue dans les salons politiques, à la
* la révolution de 1848, qui avait renversé la
de Juillet, proscrit les d'Orléans après les Bour-
qui allait ramener les Bonapartes.
vait pour tous de hauts enseignements dans cette » catastrophe, où l'on avait vu tomber une dynastie Orne manière qu'elle s'était élevée. Les esprits et droits en furent frappés. Comment ne pas
reconnaître Taction d'une justice supérieure dans le renversement par Témeule de ce gouvernement^ issu luimême de Témeute ? II apparaissait clairement que le principe électif de la monarchie de Juillet était un principe révolutionnaire, puisqu'il pouvait aussi bien servir à renverser un gouvernement qu'à l'établir.
Dès lors, la nécessité s'imposait de revenir au principe de la légitimité et, par conséquent, à l'union dynastique.
Du côté des orléanistes, comme du côté des légitimistes, les dispositions étaient favorables. L'insurrection de Février avait été une surprise et une déception pour toute cette génération d'hommes politiques, ministres, législateurs, diplomates, écrivains, entrés avec ardeur dans le mouvement de 1830 et qui avaient cru pouvoir se livrer impunément au jeu des oppositions parlementaires et libérales. Maintenant, ils en éUiient venus à douter de la légitimité des insurrections. Ils voyaient bien que, si l'usurpation peut avoir son jour, il ne lui est pas donné di* prévaloir indéfiniment contre le droit. Les Mole ,les Duchatel, les Guizot, les Salvandy, les Barante, les d'Haussonville, les Broglie, les Tocqueville et autres serviteurs en disponibilité de la dynastie déchue, sans renoncer à leur libéralisme, étaient tout disposés à chercher le succès de leurs doctrines dans une combinaison politique qui consistait à faire la part égale de la légitimité et celle de la révolution, en faisant monter Henri V sur le trône de Louis- Philippe, et en investissant du droit de future succession le petits-fils de l'usurpateur de 1830. Pour eux, la fusion devait être l'union bidynastique.
Les légitimistes, de leur côté, les Berryer, les de Saint- Priest, les de Noailles, les de Larcy, les de Barthélémy et bien d'autres, n'avaient plus de raison de tenir rigueur aux princes de la branche cadette. Ceux-ci, depuis que la révolution les avait détrônés, étaient redevenus, à leurs yeux, les premiers princes du sang et désormais rien ne devait paraître plus souhaitable à des royalistes qu'une reconstitution de la famille royale.
Le lendemain de la révolution, rapporte M. Charles de Lacombe, deux des amis du comte de Chambord entraient dans le cabinet de Berryer pour lui demander ce qu'il y
vaitàfaire: « La réconciliation, avait répondu le grand rateur royaliste, nous ne devons plus avoir d'autre pon-
La question de légitimité n'entrait môme plus en mpie. On ne discutait pas les titres de la maison d'Orans. Par le fait que le comte de Paris était le petit-Iils
Louis-Philippe et que son grand-père avait régné, on considérait, dans l'opinion commune, à défaut do desndant mâle du comte de Chambord, comme l'héritier turel de la Couronne de France. A cette époque, le cas conflit des droits successoraux entre les représentants la Maison d'Anjou et ceux de la Maison de Bourbon ne posait pas pour la majorité des royalistes. Le fait priit le droit, quel qu'il fût.
.e jeune comte de Paris, prince français, petit-fils du qui avait succédé à Charles X, était, aux yeux du plus nd nombre, l'héritier désigné du comte de Chambord 1 n'avait qu'à se rapprocher de lui pour prendre rang i suite.
l. le comte de Chambord, si ferme, de tout temps, le droit monarchique, dont il se reconnaissait seul ' avec la nation, loin d'être opposé à la fusion, telle I l'entendait, la désirait dans l'intérêt du pays, ms rien céder de son droit, sans se prêter à des conons que, jeune encore, il jugeait incompatibles avec incipe qu'il se faisait gloire de représenter, et sans se er aller aux séduisantes promesses d'une future élém, qui lui eût coûté le sacrifice de ce qu'il croyait son honneur et son devoir, le comte de Chambord
vu favorablement les partisans de la royauté chercher n tendre des deux côtés, pour ramener le pays à sa e traditionnelle de gouvernement et à son ancienne le de rois.
•tait entré volontiers dans un mouvement d'opinion, pouvait sortir la restauration du droit monarchique. trait même approuvé et encouragé par une lettre au le Noailles dans laquelle il disait : « Etranger et
r^nal Politique, t. III, Berryer sous la République et le second . (Paris ,1895).
inaccessible à toutes les passions qui perpétuent les funestes discordes, je regarderais comme le plus beau jour de ma vie celui où je verrais tous les Français rapprochés par les liens d'une fraternité véritable et la famille royale réunie à son chef dans les mômes sentiments de respect pour tous les droits, de fidélité à tous les devoirs, d'amour et de dévouement pour la patrie *. »
Cette lettre de Texilé de Frohsdorf se ressentait un peu du vague dans lequel devait rester le projet de fusion jusqu'à ce que Ton vînt à en préciser les conditions. Car, dans la pensée de l'héritier du trône et des fidèles de la légitimité, la fusion ne pouvait être que la reconnaissance pure et simple, sans réserves ni conditions, d'un principe indiscutable, d'un droit imprescriptible. Elle ne pouvait être ni une alliance, ni un compromis. C'était, avec tous les ménagements de circonstance, la soumission des princes de la famille d'Orléans et de leurs amis au •chef de la Maison de France, et la reconstitution de l'union monarchique.
Mais ce n'est pas ainsi que tous comprenaient la fusion. Le projet était d'autant plus agréé qu'il était moins défini. Il répondait au besoin du moment. Chacun s'y rattachait à sa manière, sans en considérer toutes les difficultés, sans en calculer tous les eiïets.
On n'est pas encore bien fixé aujourd'hui sur les vrais sentiments des princes de la famille d'Orléans à l'égard d'une entreprise qui était plus ou moins la condamnation de leur conduite passée.
Depuis que le temps, d'un côté, les événements politiques, de l'autre, ont de plus en plus éloigné la France de la solution qui, jusqu'à la mort du comte de Chambord, avait paru possible, les espérances ont fait place aux dis- <;ussions et l'on en est à rechercher les causes des événements restés à l'état de souvenirs historiques.
Les uns veulent que la fusion ait été, à l'origine, opposée aux véritables intentions du chef de la Maison <rOrléaiis ; les autres assurent, au contraire, qu'elle aurait
* Lettre au duc de Noailles, b octobre 1848.
LA FfSION DYNASTIQUE 97
eu son assentiment. D'après les premiers, loin de se prêter à un rapprochement des deux branches royales, Louis- Phiiippe, alors retiré & Saint-Léonard, s'y serait montré tout à fait défavorable. M. deKeratry assure môme que, à certaines ouvertures tentées près de lui, il aurait ainsi répondu : « Il ne peut être question de moi en cette affaire. Mon rôle est fini en ce monde. La chose ne peut regarder que mes fils. Dans mon opinion elle ne se fera jamais parce que, de l'autre côté, on ne fera rien de ce qui serait nécessaire pour la rendre possible * . » Par ces paroles, le roi de 1830 aurait fait allusion aux conditions qu'il estimait indispensable d'exiger du comte de Chambord et qu'il savait ne devoir pas être acceptées.
Et ainsi, dans le sentiment des partisans de la Monarchie de Juillet, le comte de Paris, en s'écartant de cette réserve et de cette défiance, aurait outrepassé les intentions «le son aïeul, de même que, plus tard, il aurait méconnu les traditions libérales de sa famille et répudié Théritage des idées de 1789 et 1830, que représentait exclusivement la Maison d'Orléans .
D'autres, au contraire, se sont portés garants de la bonne volonté de Louis-Philippe. Ils ont raconté que le monarque déchu s'était plus d'une fois demandé, dans les heures de recueillement et de réflexion de l'exil, si, en prenant la place du royal proscrit de 1830, il ne s'était pas rendu coupable devant Dieu, devant les hommes et devant l'histoire.
Un témoin de cette époque, M. Maurice de Barberey, a même rapporté, d'après le comte Duchatel, les propres paroles du chef de la famille d'Orléans, qui seraient Tapprobation la plus formelle de la fusion. Le roi détrôné aurait dit, dans les derniers jours de sa vie, h son ancien ministre : « Je veux que vous soyez le dépositaire, l'interprète de mes dernières intentions et vous charge de les redire h mes enfants, quand je ne serai plus. Je désire ardemment qu'ils se rapprochent de leur cousin, du chef de notre Maison, afin qu'il n'y ait plus qu'une « Maison de France ». Moi je ne pouvais tenter ce rapprochement,
* Le Figaro du 10 septembre 1891.
98 i/kCHEC de la nESTAURUTION MONAIICHIQUE EN 1873
trop (le choses m'en empochaient; mais mes enfants n'ont rien dans leur passé qui fasse obstacle à une réconciliation sans réserves ; — qu'ils Taccompliasent après moi^ c'est mon vœu le plus cher. »
Très attachée aux institutions de 1830, qu'elle avait été des plus ardentes à faire accepter, la reine Marie-Amélie aurait montré, jusqu'au bout, sous des apparences de douceur, une opposition inflexible à toutes les démarches de fusion.
M"* la duchesse d'Orléans, de son coté, la veuve de l'héritier présomptif du trône de Louis-Philippe, serait restée fidèle, jusqu'à la fin, aux idées de son mari, aux prescriptions de son testament politique, par lesquelles il recommandait à son fils, le comte de Paris, de rester le serviteur passionné de la Révolution. Opposée dès le début à toute idée de rapprochement, elle aurait, en dernier lieu, écarté les entremettem^ importuns, qui lui lui parlaient de fusion, par ces paroles dilatoires : « Le comte de Paris va bientôt atteindre l'âge de sa majorité. Libre de ses pensées, maître de ses actions il prendra conseil de sa conscience et de son honnem'\ »
Quoi qu'il en soit, l'idée d'une réconciliation des deux branches de la famille royale avait fait du chemin sous la présidence du prince Louis-Napoléon Bonaparte, si bien que les représentants du parti légitimiste se trouvaient d'accord avec les anciens orléanistes pour vouloir un rapprochement. Aux uns et aux autres, la fusion appaniissait comme le seul moyen de faire obstacle aux visées du prince Président, en qui on devinait déjà le futur empereur. Et ce fut encore plus sincère et plus spontané après le 2 Décembre Car les dernières illusions étaient tombées, et ceux qui avaient cru naïvement que la Présidence de la République pouvait être la préface du retour de la Monarchie, étaient maintenant convaincus que le prince Louis- Napoléon avait voulu jouer un tout autre rôle que celui de restaurateur de la dynastie royale.
* M. de Palloux, UD des principaux ouvriers de la fusion, à cett^ épofliie. a écrit « que le principal obstacle À la réunion de la maison de Bourbon autour de son chef était venu de la duchesse d'Orléans et que sur sa. mémoire pèserait le succès du Deux-Décembre ». '
L'établissement de TEmpire n'avait fait que rendre plus pressante la nécessité de chercher, dans la réconciliation des deux branches de la famille royale, la seule chance qu'il y eût encore de relever le trône des rois.
Les négociations engagées à ce sujet au sein du parti royaliste avaient abouti à la démarche faite à Nervi en 1854, par le duc de Nemours, au nom de tous les princes d'Orléans, auprès du comte de Chambord, démarche qui impliquait la réconciliation des deux branches.
Mais, ni l'empressement des partisans de la fusion, ni l'activité des allées et venues entre Claremont et Frohsdorf n'avaient pu donner le change sur les véritables dispositions des négociateurs. On avait beau répéter partout que Fentente était nécessaire, annoncer h Tenvi dans les salons politiques et les journaux que la fusion allait se faire, qu'elle était faite : tout cela n'était qu'illusions des uns, espérances hâtives des autres. Sous les belles apparences d'union, il était facile de s'apercevoir que l'on n'était d'accord que sur le but. Tout le reste divisait. En réalité, il n'y avait pas d'entente possible entre ceux qui voulaient le maintien du principe monarchique et de la légitimité et ceux qui voulaient combiner le droit héréditaire avec le régime de Juillet. C'était une fusion irréalisable.
On le vit bien, lorsque les incidents de ces laborieuses^ négociations amenèrent de part et d'autre des explications plus complètes. Ainsi, la visite elle-même de M. le duc de Xemoiu*s, interprétée d'abord comme le gage d'une parfaite entente entre les princes sur les conditions de la monarchie, était loin d'avoir le sens qu'on avait cru pouvoir lui donner. Pour avoir dit dans une lettre, écrite à l'occasion de la mort de M. de Salvandy, l'un des plus actifs partisans de la fusion *, que la réconciliation accomplie en 1853 était une des plus fermes garanties de l'avenir de la France, le comte de Chambord avait provoqué de la part du duc de Nemours, lui-môme, de tous les princes d'Orléans le plus favorable à la fusion, une réponse qui faisait ressortir tous les dissentiments encore Sttbsi&tauts ^
* Lettre du 85 décembre 4^6 à M. Pageot.
• Leltre daléc de Claremont, le 25 janvier 1857.
iOO l'ëghec de la restauration monarchique en 1873
Dans cette lettre, il importe de le rappeler pour Téclaircissement des incidents de 1873, M. le duc de Nemours, faisant allusion à la phrase du comte de Chambord, protestait contre des paroles qui avaient pour effet de faire croire à des engagements que ses frères et lui n'avaient pas contractés. 11 y déclarait que les conditions préalables du rapprochement des deux branches consistaient dans le maintien du drapeau tricolore, dans le rétablissement du gouvernement constitutionnel et dans le concours de la volonté nationale au rappel de la dynastie, et que en ces trois points se résumaient pour ses frères et lui des principes que leurs convictions, comme le respect dû au passé de leur famille, leur commandaient de ne jamais abandonner *.
* Ame noble et magnanime de prince, caractère chevaleresque et généreux, le duc de Nemours se rattachait, par ses principes et par ses aspirations, à la monarchie traditionnelle, bien plus qu'à .la royauté parlementaire de 1830. Quoique fils de Louis-Philippe, il tenait de plus près à Charles X. De lui on disait, parmi les d'Orléans, qu'il était le légitimiste de la famille.
Dans cette réputation, si justifiée par les sentiments bien connus et la conduite habituelle d'un prince d'une si haute loyauté, il y avait pourtant une ombre inexplicable. Pour tout le monde, il était l'auteur de cette fâcheuse lettre de Claremont qui, tout à coup, après plusieurs années de négociations longues et pénibles, était venue briser les espérances de la fusion.
Mais, avant sa mort, le digne prince a tenu, par un juste souci de son honneur et de la vérité, à rétablir les faits & cet égard. Une note testamentaire du S3 juin 1877, léguée par lui à son fils, le noble duc d'Àlençoo, et dont on doit la publication à la piété filiale et à la haute loyauté de ce prince, dit expressément qu'il n'était pas l'auteur de cette lettre, qu'elle était contraire & son opinion et que sa signature n'y figure que comme raison sociale de la famille d'Orléans, par suite d'une décision arbitrale (du duc Victor de Broglie) qui l'avait obligé à endosser la responsabilité de cette pièce {Le duc de Nemours , par René Bazin).
Cette note si loyale éciaire singulièrement certains points de cet épi. sodé de la fusion, qui ne fut, d'un bout à. l'autre, qu'une longue déception pour ceux qui voulaient croire que la monarchie pouvait en sortir.
tille est importante surtout pour la conclusion de cette i^grettable affaire. En publiant la vérité sur les incidents de 1857, en chargeant son fils, le duc d'Alençon, le témoin le plus assidu de sa pensée et de la seconde moitié de sa vie, et si digne, par lui-même et par son propre fils» d'être l'exécuteur testamentaire des intentions paternelles, M. le duc de Nemours a montré que dans les nouvelles négociations pour la fusion, poursuivies de 1871 à 1373, il était du côté de ceux qui estimaient, avec le comte de Chambord, que le rapprochement des deux branches de la famille royale, en vue de la restauraUon de la monarchie, se ferait bien mieux, plus ' sincèrement et plus sûrement, sous les plis du drapeau blanc qu'à l'ombre du drapeau tricolore. C'est un point important acquis à Phistoire si douloureuse de l'échec delà monarchie en 1873.
LA PUSION DYNASTIQUE 101
Cette lettre, en réalité, rompait tout et c'est ainsi que )ut le monde Tavait compris, quoique, dans sa réponse,
comte de Chambord se fût efforcé d'en atténuer la portée, 1 cherchant à maintenir ce qui pouvait subsister de la conciliation, opérée près de quatre ans auparavant, et en )urnant, avec autant de prudence que de modération, la lution des questions sur lesquelles existait le désaccord. Cette réponse fait aussi comprendre Tattitude du comte Chambord dans les nouvelles négociations de 1873 et ntre que, depuis le commencement, il avait su unir
vrai esprit de conciliation h la fermeté dans les prin-
es.
I y répétait une fois de plus à son cousin :
Ainsi que je n'ai cessé de le dire, j*ai toujours cru et rois toujours à l'inopportunité de régler, dès aujourji et avant le moment où la Providence nous en imîrait le devoir, des questions que résoudront les inté-
et les vœux de notre patrie.
Ce n'est pas loin de la France et sans la France qu'on
disposer d'elle. Je n'en conserve pas moins une iction profonde que c'est dans l'union de notre Maison LOS les efforts communs de tous les défenseurs des tutions monarchiques que la France trouvera un jour 5alut *- »
5 choses en étaient là depuis 1857. La fusion était 3 à l'état de vague aspiration, de combinaison pos-
de solution éventuelle, inion dynastique n'avait pu se faire. Les questions isque-là avaient divisé le parti monarchique, quesde 1815 et do 1830, questions de Charte et de dra-
toutes ces questions qui touchaient à l'essence ' de la monarchie, étaient toujours pendantes. solution n'en était pas plus facile en soi dans le it que dans le passé. Les circonstances, néanmoins, t plus favorables en 1871. On n'en était plus, comme a République ou sous l'Empire, à discuter et à er en vue d'une restauration purement éventuelle,
s de Venise, du 5 février 1857.
102 l'échec oe la restauration monarchique en 1873
sinon invraisemblable, do la Hoyauté. Maintenant, il n'y avait pas d'auti^e gouvernement légal que celui qui émanait de la volonté de l'Assemblée Nationale ; elle était maîtresse de le changer. Sans révolution, sans coup d'Etat, on pouvait, par un simple vote de l'Assemblée souveraine, passer du provisoire républicain au définitif monarchique.
La possibilité de réaliser, en fait, ce que Ton avait essayé de préparer, en théorie, dans les négociations antérieures, donnait donc un caractère plus pratique et plus immédiat aux projets nouveaux. Par le seul fait qu'on l'eût voulu, ils pouvaient aboutir.
Du côté des princes, le temps et les événements avaient modifié aussi les dispositions et rendu l'union monarchique faisable. Le comte de Chambord avait témoigné publiquement de son désir de voir réussir ce qui avait échoué jusque-là. Pour donner suite aux pourparlers de Dreux, il avait lui-même appelé de ses vœux l'union des deux familles royales. Dans une lettre du 8 mai 1871, écrite au milieu des troubles sanglants de la Commune de Paris, et dans laquelle il s'efforçait d'éclairer le pays sur ses véritables intentions, aiin de dissiper les préjugés et d'affermir les bonnes volontés, il avait fait lui-même des ouvertures aux princes d'Orléans : « Ce que je demande, disait-il, c'est de travailler h la régénération du pays; c'est de donner l'essor h toutes ses aspirations légitimes, c'est, à la tôte de toute la Maison de France, de présider à ses destinées *. »
Malgré toutes les rancunes et tous les préjugés qui pouvaient éloigner de l'héritier de Charles X les hommes imbus des idées libérales, la fusion s'imposait comme la condition nécessaire au réUiblissement de la monarchie, ne fût-ce que dans l'intérêt de la branche cadette de la famille royale. Mais que pouvaient les exigences de la situation et même, chez beaucoup, les désirs les plus sinc<»res contre des diflicultés qui tenaient beaucoup plus encore aux doctrines qu'aux personnes?
Par le fait il y avait deux prétendants, deux genres
* LeUre ù M. de Carayon-Lalour.
de royauté. Le temps n'avait fait qu'accentuer cette situation.
On se retrouvait, en 1871, en présence du môme dualisme monarchique. G^était la môme opposition de principes, la môme division en monarchistes traditionnels et monarchistes constitutionnels, la môme contradiction d'idées et de tendances de part et d'autre. Les royalistes de l'Assemblée Nationale formaient un parti d'honnôtos gens qui voulaient tous le bien du pays, mais pas de la môme manière, qui désiraient tous la royauté, mais pas la môme ni le môme roi. Les parlementaires, les libéraux prétendaient allier le principe de Tliérédité royale au principe de la souveraineté populaire. Incontestablement, ils voulaient la monarchie, mais une monarchie accommodée à leurs idées ou à ce qu'ils croyaient ôtre les vœux et les besoins du pays, une autre monarchie, en un mot, que celle du comte de Chambord. Ils voulaient faire un roi, mais non reconnaître le roi. Tout était là.
Avec de pareilles dispositions, comment la fusion auraitelle pu s'accomplir ? Comment pouvait-on résoudre le problème, déjà si difficile par lui-môme, qui consistait dans la combinaison de deux monarchies exclusives Tune de laiitre ?
Cette situation datait de plus loin encore que les pourparlers de 1848. Elle était le résultait des divisions anciennes qui avaient créé deux partis dans la monarchie. I^puis longtemps le parti libéral s'était séparé du prittcipe de la légitimité. Héritier de ces hommes de 1788 qui disaient déjà, avec d'Espremesnil, qu'il fallait « débourbonnailler » la France, il avait gardé tous ses préjugés, toutes ses antipathies contre la dynastie de la branche tinée. C'est ce parti libéral, plus ou moins attaché à la Révolution, qui, en 1815, après les Ont Jours, s'était opposé à la restauration des Bourbons, allant jusqu'à offrir aux souverains alliés d'accepter, à leur choix, à rexclusion de Louis XVIII, tout auti*e roi, ou le duc d'Orléans, ou Napoléon II, ou môme un prince étranger. C'est ce môme parti qui ne cessa, sous Louis XVIIl, d(» conspirer contre le comte d'Artois, de disputer ensuite à Charles X sa couronne par une opposition tantôt sourde, tantôt ouverte;
le môme qui provoqua la révolution de Juillet, et qui, à défaut des princes de son choix, aurait préféré Napoléon 111 lui-môme au comte de Chambord ; pour qui, en un mot, tout gouvernement était bon, à l'exception de la légitimité.
Cette aversion pour le prince qui représentait le principe et la tradition monarchiques réunissait encore, en 1871, toutes les fractions du parti libéral. Ils étaient nombreux à r Assemblée Nationale, ceux qui, avec le premier duc de Broglie, appelaient 1830 « la plus pure des révolutions »*, ceux qui pensaient avec M. Guizot que la monarchie, sortie de là, avait été « légale et nationale »*.
Demeurés fidèles h la dynastie de Juillet, ils ne consentaient pas h sacrifier le droit de leurs princes ; la monarchie dont ils étaient partisans, c'était celle qu'ils avaient vu régner avec Louis-Philippe, la monarchie consentie par la nation, la monarchie contractuelle, avec les garanties du régime parlementaire contre ce qu'ils appelaient les abus du pouvoir absolu, et non la monarchie traditionnelle, où l'hérédité seule était le droit et où le roi régnait et gouvernait à la fois.
En un mot, ils voulaient, non la royauté, mais le parlementarisme monarchique, tel que l'avait instauré le gouvernement de Juillet, dont le seul titre était le vote des 300 députés qui avaient adjugé le trône de F'rance à Louis- Philippe et changé le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, pour le compte de Charles X, en roi des Français.
Beaucoup de membres du Centre droit et de la Droite modérée voulaient bien, pour faciliter la restauration monarchique, rappeler le comte de Chambord, mais sous cette réserve qu'il abdiquerait le lendemain ou qu'il se changerait lui-môme. « Ce n'est pas seulement un roi constitutionnel qu'il nous faut, disait l'un d'eux, le jeune marquis de Castellane, mais un roi conditionnel. » On refaisait môme, contre le comte de Chambord, le mot siu* Louis XVIIl, astucieusement prôté par le premier duc
* Voir V Univers du 2 mars 18Ti.
■ Utlres (le M. Guizot, n« 100. p. 360.
LA FUSION DYNASTIQUI^ 105
Decazes aux ultraroyalistes de la Chambre « introuvable », afin d'amener le roi à la dissoudre : « 11 faut qu'il ou>Te les yeux ou qu'il les fernijc. » C'est ainsi que se traduisaient encore certaines espérances qui, pour n'être pas tonjoiurs avouées, n'en étaient pas moins le mobile de la conduite de bon nombre d'opposants, à qui la perspective de l'abdication ou même de la mort du chef de la Maison de France semblait la seule solution possible.
Les événements de la Commune, les visées de plus en plus manifestes de M. Thicrs, les agissements du parti bonapartiste qui renaissait, à la faveur des circonstances, avaient bien fait comprendre la nécessité du retour à la monarchie; mais, dans cette majorité royaliste, où les préventions et les intrigues dominaient les bonnes volontés, les uns continuaient à repousser le comte de Chambord, les autres à se défier de lui, et la plupart ne voulaient le rappeler qu'en lui imposant des conditions.
Après s'être laissé persuader par M. Thiers d'ajourner la monarchie, tous ces honnêtes gens n'écoutaient pas moins docilement les conseils des anciens parlementaires, plus expérimentés, plus habiles que les fidèles légitimistes à manier les hommes, qui leur représentaient la nécessité d'entourer le relèvement du trône de garanties libérales, et, pour cela, d'amener l'exilé de Frohsdorf, soit à se désister de ses droits à la Couronne, soit à accepter toutes les exigences du libéralisme.
L'Assemblée Nationale de 1871 comptait, on l'a vu, un certain nombre d'hommes ayant déjà fait partie des anciennes iVssemblées ou appartenant à d^s familles parlementaires, dont ils avaient apporté avec eux les souvenirs et les doctrines. D'autres, attachés par leur passé, par leurs idées à l'école catholique libérale, professaient également les traditions du parlementarisme. Les uns et les autres s'entendaient.
C'est de ce coté principalement que venait l'opposition au représentant de la légitimité. Il y avait là des hostilités héréditaires contre le comte de (Miambord, aussi bien centre sa personne que contre ses idées. On lui reprochait de représenter un principe suranné, un droit impopulaire.
i06 l'échec de la restauration monarchique en 18*3
On raccusait de n'être pas de son temps. Mêlant le présent au passé, les libéraux disaient que le pays n'accepterait pas le retour d'un gouvernement comme celui de la branche aînée des Bourbons, issu d'une intervention étrangère, et que les maux actuels rendraient encore plus odieux, en rappelant trop cruellement à la France les tristes souvenirs des premières invasions de 1814 et 1815. Ils objectaient encore que l'exilé de Frohsdorf, qui n'avait pas revu la France depuis sa première jeunesse, n'était pas apte h gouverner un pays dont il connaissait à peine les mœurs, les idées, les besoins, les justes aspirations. « 11 n'a pas de postérité, ajoutaient les orléanistes; son héritier légitime est le comte de Paris : pourquoi, par une abdication pure et simple n'engagerait-il pas ses partisans à reporter tous leurs vœux sur le chef de la Maison d'Orléans? »
Les mômes assuraient, d'accord avec les parlementaires, que la monarchie du droit divin n'avait aucune chance d'être rétal)lie en France ; par contre, que la distance qui séparait la république libérale de la monarchie constitutionnelle était si faible qu'il était possible d'opérer un rapprochement entre leurs partisans et que c'est à cela surtout que Ton devait tendre. Que demandait, en effet, la grande majorité des électeurs pour le nouveau gouvernement ? Une Constitution dans laquelle il fût tenu compte des aspirations libérales du peuple français pour le régime parlementaire, pour les libertés civiles et politiques, la liberté des cultes, la liberté de la presse, la liberté de réunion, le droit d'association des travailleurs, le service militaire obligatoire pour tous, la réorganisation administrative avec l'admissibilité de tous aux emplois publics.
Les monarchistes constitutionnels acceptaient ce programme, comme les républicains libéraux ; seulement, tandis que ceux-ci demandaient que le pouvoir suprême fut exercé temporairement, ceux-là désiraient, 'comme une meilleure garantie d'ordre et de stabilité, que la présidence de ce gouvernement, ou la royauté, pour l'appeler par son nom, fiU héréditaire.
Là seulement résidait la divergence d'opinion entre les
deux partis ; mais cette divergence n'était pas irréductible, étant donné que la monarchie constitutionnelle pouvait être considérée, selon le mot du duc Victor de Brc^lie, comme la meilleure des républiques, et que l'opinion générale du pays pouvait être présumée plus favorable à la monarchie qu'à la république.
Comme terrain de conciliation, les républicains modérés étaient invités à accepter un roi pour président de la République, tandis que les partisans de la monarchie constitutionnelle s'obligeaient à faire une constitution républicaine avec le roi.
C'était, comme on le faisait remarquer, le sens de la proclamation du duc d'Aumale à ses électeurs, le 6 février : « Quand je considère, y disait-il, la situation de la France, son histoire, ses traditions, les événements des dernières années, je reste frappé des avantages que présente la monarchie constitutionnelle. Je crois qu'elle peut répondre aux légitimes aspirations d'une société démocratique et garantir, avec l'ordre et la sécurité, tous les progrès, toutes les libertés. »
C'est sur ces bases que les personnalités dirigeantes des groupes libéraux de la Droite entendaient négocier la fusion avec les fidèles de la légitimité. Ils voulaient les amener à une forme de monarchie, en rapport avec leurs idées, et acceptable en môme temps pour les républicains, delà nuance de M. Thiers.
C'était le système de conciliation entre les principes monarchiques et les institutions révolutionnaires, qui avait faussé, à l'origine, la Restauration de 1813. Il avait survécu à la triste expérience de la chute de Charles X. Les fils de 1830 n'avaient pas renié leur vieux libéralisme. Leur idéal était toujours le Gouvernement de Juillet; ils n'avaient pas d'auh*e intention quedy revenir. Ils voulaient refaire constitutionnellement ce qui avait été fait révolutionnairement en 1830, c'est-à-dire reconstituer légalement la royauté sur les bases du droit populaire. Louis-Philippe, comme le disait M. Odilon Barrot, n'était pas un continuateur de la monarchie traditionnelle, un roi succédant à un roi. Il était la Révolution succédant au Droit divin.
Ainsi les parleinontairos do TAsserablée Nationale auraient-ils voulu qu*il en fût du nouveau roi. La Charte de 1814 avait été une concession de la Couronne ; désormais, c'est la Couronne qui devait ôtre une concession de la Souveraineté nationale. Les libéraux de 1871 ne concevaient pas autrement la royauté, tout en comprenant que cette manière de voir était incompatible avec les idées du comte de Chambord et de ses amis, pour qui il n'y avait pas d'autre monarchie que celle qui était fondée sur le droit d'hérédité et le principe d'autorité.
Une Constitution libérale admettant le principe monarchique,Vt, pourcela, la royauté constitutionnelle rétablie en France, avec la famille d'Orléans, c'était là, au fond, ce que beaucoup de royalistes parlementaires voulaient et ce que les républicains modérés eussent accepté. Aussi les habiles n'avaient-ils cessé de recommander à leurs princes une attitude expectante, qui leur réservât « le bénéiice de toutes les chances et l'option de toutes les éventualités ». Mais il était aussi difficile de faire admettre du comte de Chambord cette solution que de la faire prévaloir sans lui. Malgré tout, on ne pouvait pas faire la monarchie en dehors du roi et des légitimistes.
Avec des dispositions si différentes de part et d'autre, les tentatives de rapprochement entre les deux fractions du parti monarchique devenaient vaines. Aussi pouvaitcm soupronner les hommes dirigeants des groupes parlemenUiires de ne chercher dans la fusion que l'échec delà fusion.
Pour eux, elle n'était que la soumission ou l'abdication du comte de (Chambord. On avait dans leur conduite un exemple de ce que les passions ou les préjugés politiques peuvent apporter d'obstacles aux meilleures intentions. Tous étaient, ou voulaient paraître d'accord sur la nécessité de revenir au g(mvernement traditionnel de la France; mais, au lieu de rendre au pays son roi, on discutait sur les conditions du régime qui était censé répondre le mieux aux nécessités politiques ; on se demandait qui serait roi, en imaginant des combinaisons pour faire arriver celui-ci ou celui-là ; on voulait choisir un roi au lieu de reconnaître un principe. A ces prétentions se
mêlaient des compétitions de groupes, des ambitions de personnes, qui rendaient le succès des pourparlers encore plus difficile.
Certainement M. le duc de Broglie, M. le duc d'Audiffret-Pasquier, M. le duc Decazes aussi, et leurs amis désiraient le rétablissement de la monarchie, comme une forme plus digne et plus stable de gouvernement, mais ils mettaient leurs théories libérales et leurs vues personnelles encore au-dessus de la cause monarchique.
Ce n'est pas imputer à des hommes, dont plusieurs étaient fort bien intentionnés, des pensées en désaccord avec leur conduite, que de dire que les chefs du libéralisme parlementaire repoussaient le principe représenté par le comte de Chambord, parce que ce principe était la négation même de leur raison d'être. Ils voulaient, sans se l'avouer peut-être eux-mêmes, que le rétablissement (le la monarchie fût leur œuvre, pour en être les hommes nécessaires, et aussi pour justifier, par l'acquiescement du chef de la Maison de France à leurs conditions, la révolution et la monarchie de 1830. N'était-ce pas montrer, en effet, qu'elle avait été une nécessité sociale, puisque le petit-fils lui-même du roi détrôné était obligé à son tour d'accepter les idées libérales, représentées par le drapeau tricolore et le régime parlementaire qu'on lui imposait comme la condition nécessaire de son retour?
Les anciens légitimistes, les amis du comte de Chambord, comme MM. de la Rochette, de Carayon-Latour, de Rodez-Bénavent, de Franclieu,de Belcastel, Lucien-Brun, Ernoul, de Cazenove de Pradines, Fresneau, d'Aboville, Dahirel et beaucoup d'autres avec eux, ne pouvaient partager ces manières de voir. Fermement attieichés à la tradition, ils voyaient dans la royauté héréditaire, non seulement le gouvernement séculaire de la France, mais aussi le principe nécessaire de l'autorité, et l'expression de ce droit divin qui ne constitue pas, comme on a voulu le dire, un titre de propriété personnelle pour le roi, mais qui est une indication historique de la Providence et le témoignage des siècles sur l'^iéritier du trône. Ils voulaient la monarchie pour elle-même ; ils la voulaient avec son droit, avec son principe, avec son représen-
tant légitime ; ils la voulaient avec ses institutions nationales et ses garanties traditionnelles. Ils ne comprenaient pas que Ton posât des conditions au roi, et surtout ils ne consentaient pas à favoriser les calculs des politiques, qui ne se croyaient pas révolutionnaires, tout en empruntant à la Révolution ce qu'elle a produit de plus funeste, ses erreurs et ses faux principes. Ils ne voulaient pas d^autre monarchie que celle du comte de Ghambord, chef de la Maison de France, et ils la voulaient comme le prince la vou-lait lui-même. Pour eux, il n'j avait pas à discuter le roi, il fallait le prendre ou le laisser.
Avec le renom d'honnêteté et de dévouement au bien public qu'a laissé TAsserablée Nationale, on répugne à chercher dans des mobiles cachés, dans des actions occultes, le secret des événements. Il y eut, cependant, au milieu de cette masse d'honnôtes gens, dévoués à leur pays, quelques acteurs principaux, moins droits, moins désintéressés, dont le rôle doit être mis au jour, si Ton veut se rendre compte de ce qui se passa.
L^histoire qui pénètre les dessous des événements est souvent obligée d'être sévère pour des personnages, dont la conduite extérieure paraissait ne pas donner prise au blâme. Mais ils se sont eux-mêmes livrés au jugement de la postérité.
Pour le malheur du pays, il se trouva dans TAssemblée Nationale, ou à côté d'elle, des hommes qui se croyaient plu^ aptes que les autres à diriger et dont la supériorité consistait surtout h prendre pour la sagesse politique leur manière de voir. Autant ils avaient de confiance en euxmêmes, autant ils eurent de prépondérance sur les autres.
C'est de réternelle histoire. Les choses se font par les hommes et les hommes sont conduits par quelques-uns seulement. L'Assemblée de 1871, comme toutes le» Assemblées politiques, se laissa mener par ses têtes. Le groupe le plus nombreux de la majorité, celui où dominait les idées libérales, obéissait à quelques-tms de ses mera-* bres qui devaient à leur nom, à leur habileté, à leur assurance, l'ascendant qu ils avaient pris..
Ce parti, que Ton appelait alors le parti des ducs, parce qa'il avait à sa tôte le duc d'Audiffret-Pasquier, le duc de Broglie et le duc Decazes, se laissait conduire par les hommes en qui il avait confiance et dont les idées et les leiwlances personnelles répondaient le mieux aux siennes \
Tous les trois avaient une haute situation, qui ne fit que grandir à TÂssemblée Nationale, et ils la devaient à diverses causes. L'un d'eux surtout avait tout de suite paru appelé à jouer un rôle politique prépondérant. Par l'illustration de son nom, par la supériorité de son intelligence, par ses titres littéraires, dignes de TAcadéniie, et surtout par l'idée que Ton avait de ses capacités d'homme d'Etat, M. le duc Albert de Broglie était le plus en vue des trois. Il fut cependant moins mêlé à l'action pirlementaire, soit que son caractère le portât peu à entrer dans les conciliabules et les manœuvres de parti, soit que sa dignité Tempôchât de s'occuper de trop petites choses. Absorbé en lui* mi^me, il ne se laissait pas facilement deviner. Il était quelque peu emprunté et embarrassé : on ne savait si c'était de sa grandeur ou de ses desseins secrets. D'ailleure, il se suffisait à lui seul , sans éprouver le besoin de se donner, par un surcroit d'activité, par une ingérence continue dans les affaires parlementaires, une importance qu'il croyait tenir de ses propres mérites. Et telle était k sereine complaisance de soi dans laquelle il se renfermait, au milieu de l'agitation des autres, que les événements ne purent, môme après les plus fâcheux insuccès, ébranler chez lui l'imperturbable C(mfianee en ses capacités gouvernementales et en ses idées politiques.
M. le duc d'Audiffret-Pasquier s'était acquis aussi par ses antécédents de ftimille, par sa fortune, par ses talents, surtout par son abstention politique sous l'Empire et par l'ardeur particulière qu'il montra Contre le régime déchu, une notoriété qui le fit choisir d'emblée comme président du Centre droit, lorsque la majorité se fut divisée, un peu flus tard, en groupes distincts. Ses fonctions, son caractère plus actif et plus entreprenant, ses opinions plus
' M. Thiers disait peu rospectueuseraont dos trois ducs Pasquior, Broglie et Dtcaies : «r Le premier est un hanneton, le second un brouillon et le troisi*^me un fripon. »
ii2 l'ëchbc de> la restauration monarchique en 1873
ardentes, et aussi ce besoin d'exercer un rôle personnel, qui s*aliic naturellement chez Thorame politique au sentiment de sa valeur, le mêlèrent d'avantage aux luttes, aux intrigues de la vie parlementaire.
Personne n'eut une part plus effective, quoique souvent cachée, dans les événements de 1871 à 1873, que le duc Louis Decazes. Aux élections qui suivirent la guerre, il s'était montré impatient de rentrer dans la vie politique, d'où il avait été exclu sous le régime impérial. On l'avait vu, le 4 Septembre, au premier rang des assaillants qui, ce jour-là, envahirent le Palais- Bourbon, en réclamant la déchéance de l'Empire. M. Ranc, le futur préfet de police du gouvernement de la Défense Nationale, a noté sa présence parmi les plus ardents. A l'Assemblée Nationale il avait tout de suite conquis, grâce à son nom, à ses relations et à son activité, une situation prépondérante dans le parti de ses opinions.
Homme habile, esprit souple et délié, assez conservateur pour être du parti de l'ordre, assez sceptique pour n'avoir ni le préjugé des principes ni le scrupule des moyens, tenant à la Monarchie par ses antécédents, à la Révolution par ses opinions et ses tendances, il était de ceux qui se montraient le plus opposés au Comte de Chambord et qui repoussaient avec le plus d'aversion les principes de la royauté légitime et traditionnelle. 11 avait hérité de son père son esprit de diplomatie et d'intrigue, sa finesse et, ce que Ton devrait appeler sa duplicité, s'il n'était admis qu'en politique la droiture et la loyauté sont plutôt des défauts que des qualités. Comme lui, il était imbu des idées libérales et révolutionnaires ; comme lui aussi, il avait été affilié, dans sa jeunesse, quoique h un moindre degré, à la Franc-maçonnerie, et cela seul suffirait à expliquer la ressemblance de conduite entre l'un et l'autre*.
Pourrait-on comprendre ce qui se passa en 1873, le rôle que cet important personnage joua dans les événements d'alors, sans se rappeler les cinq années du ministère dont son père, Elie Decazes, fut l'âme sous la Restau-
• Voir V Univers du 8 février i876. Le Monde maçonnique^ janvier 1878, p. 386.
LA FUSION DYNASTrQUE 413
ration, sans évoquer rhistoirc parlementaire de cette époque, depuis les agissements du favori de Louis XVIII pour faire dissoudre la Chambre royaliste de 1815, jusqu'à ses intrigues pour écarter le comte d'Artois de la succession de Louis XVIII et substituer la branche cadette à la branche aînée des Bourbons?
ff Peu d'hommes, a dit Thistoire impartiale en parlant du ministre do la Restauration, ont fait autant de mal à la cause royaliste et, par conséquent, à la France, que M. Decazes. » L'histoire ne devra-t-elle pas répéter ce jugement pour le continuateur de cette politique de famille, qui ne fut qu'une longue conspiration contre la succession légitime?
Aucun membre de TxVssemblée Nationale ne fut plus hostile à Tavènement du comte de Chambord que le fils du ministre favori de Louis XVIII, aucun ne travailla plus dans Tombre à l'écarter du trône.
Le duc Louis Decazes était demeuré l'homme de 1830, l'homme des idées libérales et réformistes d'alors. Resté à l'écart sous l'Empire, faute d'avoir pu y jouer un rôle, il avait publié en 1868 sous le titre : La Liberté et les Conservateurs, un écrit fort habile où il exposait son système de politique essentiellement opportuniste. Il y établissait que les gouvernements n'ont pas d'autre mission que de céder à l'opinion et, pour cela, d'accomplir eux-mêmes, l'une après l'autre, chacune des réformes politiques et sociales réclamées par chaque nouvelle génération, selon le développement logique et forcé des principes de 89. 11 voulait qu'ils marchassent avec la Révolution, pour n'être pas emportés par elle.
L'auteur de cette profession de foi politique ne pouvait être favorable h la monarchie, telle que la comprenait et la voulait le prince qui se refusa toujours à ôtre le roi de la Révolution. Aussi lutta-t-il obstinément contre le comte de Chambord, tantôt à découvert, tantôt secrètement, toujours avec astuce, le plus souvent par intrigue. 11 croyait servir son parti, et peut-être aussi le pays, en empêchant que la monarchie se fit autrement qu'avec les principes de 89 et le programme de 1830.
Dès l'origine, le duc Louis Decazes apparaît comme le
confident intime des princes d'Orléans et leur principal inlermédiaire auprès de leurs amis politiques. C'est chez lui, dans son château de La Grave, près de Liboume, que le prince de Joinville et le duc d'Aumale, élus députés, mais dont les pouvoirs ne devaient être vérifiés que plus tard, avaient pris secrètement domicile. C'est lui aussi, qui avait reçu et communiqué à Bordeaux, aux chefs de la Droite une lettre du comte de Paris, où le jeune prince disait : w Je n'ai aucune ambition personnelle. Je travaillerai loyalement à la solution qui paraîtra devoir assurer le plus sûrement à la France le gouvernement libre, stable et honnête dont elle a besoin *. »
Si tout le monde avait été alors dans les dispositions du prince et si le prince lui-même avait conformé davantage sa conduite à ses intentions, la fusion, qui semblait être le vœu général, n'aurait pas rencontré les difficultés nées de la divergence des opinions et de la mésintelligence des partis. Mais la déclaration, si droite, si honnête, par laquelle le comte de Paris faisait, en quelque sorle, abdication do lui-même et de ses idées personnelles, ne pouvait servir de règle il son parti, lorsqu'il avait pour principaux représenfants des hommes qui n'entendaient pas du tout sacrifier leurs doctrines et leurs préférences à Tunion et à rentenle commune. Ceux-là, tout royalistes qu'ils fussent, étaient moins partisans de la royauté que de leurs idées. Aussi ne voulaient-ils voir dans la fusion qu'un arrangement, par suite duquel les concessions des légitimistes auraient ramené la monarchie à la conception qu'ils en avaient, et fait du comte du Chambord, non l'héritier légitime de Charles X, mais le successeur reconnu de Louis-Philippe, ou plutôt le roi de l'Assemblée Nationale. Telle était surtout la manière de voir de M. Decazes, de M. d'Audiffret-Pasquier, et de leurs amis.
Dès la réunion de l'Assemblée Nationale à Bordeaux, un plan avait été concerté par eux en ce sens. Il consistait à accepter ou plutôt à subir le roi légitime, puisque Pon ne pouvait se passer de lui pour faire la monarchie,
* Ë. Daudet. Le Duc d'Awnale.
et, (l'autre part, à imposer au comte de Chambord une constitution libérale, avec le drapeau tricolore, ou h l'obliger d abdiquer*.
C'est sur ce programme élaboré en petit comité, et plus ou moins avoué par ses auteurs, que s'étaient engagés les premiers pourparlers entre royalistes purs et parlementaires pour le rétablissement de la monarchie. C'est ce programme, si conforme aux dispositions réelles d'un bon nombre de membres de l'Assemblée, qui domine toute rhistoire des tentatives de restauration monarchique, de 1871 à la fin de i873.
Pour le faire accepter de tous les groupes de la Droite, il fallait autant de dissimulation que d'habileté. Le véritable but fut toujours caché. On eut soin de présenter le programme de la nouvelle monarchie comme une transaction nécessaire avec les exigences de la situation. Il (allait, disait-on, partir de la révolution de 1830 et tenir compte des faits nouveaux, des idées nouvelles qu'elle avait apportées, pour faire la monarchie de 1871. Si c'était une déviation du droit, on rentrerait dans le droit en reconnaissant le comte de Chambord, mais en môme temps on prendrait de la royauté de Juillet son principe et son esprit, on ferait une Constitution qui ne serait autre que la Charte royale de 1813, sauf des changements sur lesquels l'entente serait facile ; on conserverait surtout le drapeau tricolore, comme emblème du régime.
Ces conditions, présentées avec habileté, semblaient donner satisfaction aux deux partis, sans exiger d'aucun coté de trop grands sacrifices h l'entente.
Le point important n'était-il pas, en effet, que l'on proclamât la monarchie avec le comte de Chambord ? Quant à la Constitution, le roi et ses amis pouvaient-ils refuser de la recevoir de l'Assemblée Nationale, quand elle ne ferait que reproduire pour le fond la Charte octroyée par Louis XVIII ? Et le maintien du drapeau tricolore, avec accessoires royalistes au besoin, n'était-ce pas une concession juste et nécessaire au sentiment national et à l'armée, en échange du trône qu'on allait rétablir?
* la Vérité êur la fusion (1874), p. 14.
Beaucoup de membres de la Droile crurent à la sincérité de ce programme. Des royalistes éprouvés, tels que MM. de Larcy, de Kerdrel, de Dampierre, qui comptaient parmi les plus marquants, Tacceptèrent. Ou ils ne devinèrent pas les réticences et les arrière-pensées qu'il cou* vrait, ou ils se persuadèrent qu'il fallait acheter le rétablissement de la royauté au prix de toutes les concessions. Et ainsi l'accord se conclut peu à peu, et plus ou moins explicitement, sur cette double base du droit monarchique et du régime parlementaire, avec le drapeau tricolore.
Ce fut Tœuvre des habiles d'amener les esprits droits et honnêtes de l'Assemblée Nationale h une conception de la royauté, si différente des idées que représentait le comte de Chambord et auxquelles il fallait bien s'attendre qu'on se heurterait un jour ou l'autre. Car, ce que Ton avait soin de ne pas dire, c'est que ce programme constituait réellement une mise en demeure au prince de se soumettre ou d'abdiquer, et c'est ce que les événements, conduits par quelques-uns seulement, montrèrent par la suite.
Un homme exerça à côté de l'Assemblée une influence des plus considérables. Sans être rien, il fit beaucoup. M. de Falloux avait été un des premiers ouvriers de la fusion ; son rôle politique, autant que son talent d'écrivain, l'avait mis de bonne heure en vue. On rendait hommage à sa belle et courageuse conduite en 1848, on appréciait les services rendus alors par lui au pays. Il avait eu Thonneur, comme ministre de l'Instruction publique, d'attacher son nom à la loi sur la liberté de renseignement. Chrétien sincère et homme de son temps, il était, avec Montalembert, un des chefs de ce parti catholique libéral, dont le programme consistait h réconcilier l'Eglise avec la société moderne. Ayant cessé, à la fin de 18S0, de faire partie du Cabinet du prince président de la République, il s'était retourné du côté royaliste et tout de suite, en homme qui voulait certainement le bien et qui avait autant de confiance dans ses idées que l'on pouvait en avoir dans ses intentions, il avait cherché à donner des conseils et à diriger.
En 1851, il s'était rendu à Venise auprès du comte de Chambord pour lui communiquer ses vues. Dès cette époque il voulait Tabandon du drapeau blanc et l'acceptation du régime parlementaire. Il était revenu de Venise peu satisfait, aigri môme, de n'avoir pas obtenu ce qu'il demandait, regrettant que le chef de la Maison de France ne sût pas avoir « vis-à-vis de ses cousins quelque mouvement spontané, ou quelque parole heureuse à la façon d'Henri IV» .
Depuis lors, M. de Falloux, tout en faisant profession d'être dévoué au roi et en voulant servir la cause monarchique, s'était signalé par une constante opposition aux idées et à la personne de M. le comte de Chambord. On a dit, .peut-être avec quelque antipathie particulière, qu' « il détestait le prince, voyant en lui non seulement un homme qui ne l'appréciait pas, mais aussi un roi qui voudrait être le maître »*.
Toujoiu^s est-il qu'il n'avait pas cessé de faire passer des avis à l'exilé de Frohsdorf, sans qu'on lui en demandât. En 1856, il avait été à la tète des fusionnistes libéraux qui voulaient imposer au comte de Chambord le drapeau tricolore et il était de ceux qui approuvèrent la rupture des négociations à ce sujet. Quand il recommença à se mêler des affaires de la monarchie, ce fut pour y apporter les mômes vues, les mômes préoccupations. N'étant plus député depuis longtemps, et n'ayant pu ou voulu le redevenir aux élections de 1871, M. de Falloux était resté homme politique. Sans ôtre môle aux affaires publiques, il en avait toujours pratiqué les dessous. On ne sait s'il regretta de ne point faire partie de l'Assemblée Nationale ; en revanche on le vit agir comme s'il avait reçu le mandat de diriger ses amis et de conduire les événements. Avec de brillantes qualités d'esprit, un talent séduisant de parole, il était de ceux qui, moins doués pour l'action, se croient plus aptes k donner des conseils. C'est un des hommes qui ont le plus fait sans paraître.
De loin comme de près, son inlluence ne cessa pas de
* Eugène Veuillot, Le Comte de Falloux el ses Mémoires, p. 175.
se faire sentir sur ses amis et, par eux, sur les membres de TAssemblée que Taflinité de leurs opinions rattachait à sa sphère d'action. Autour de lui se groupèrent naturellement les hommes de Técole du catholicisme libéral, que les luttes récentes du Concile du Vatican avaient déjà réunis précédemment en parti d'action religieuse.
Un grand acte venait, h cette époque, d'être accompli dans THglise. La question de Tautorité, débattue jusquelà dans les écoles Ihéologiques, s'était posée devant TAssemblée plénière des évùques. A côté des docteurs, qui enseignaient, avec la tradition et les Pères, que le suprême magistère de TEglise, centre de Tunité, devait nécessairement avoir le caractère monarchique, d'autres prétendaient que le gouvernement de TEglise universelle était un gouvernement collectif et que le pouvoir suprême résidait dans les (Conciles. Mais le synode du Vatican avait jugé souverainement que ce prétendu mode de gouvernement, où l'autorité n'avait plus d'autre base que le consentement général, exprimé par la majorité des suffrages, comme dans les Etats h régime parlementaire, était incompatible avec la souveraineté de Dieu, à qui il ne pouvait convenir de se subordonner « aux groupements fortuits des opinions et au jeu des fusions humaines », et non moins contraire aussi au caractère divin et surnaturel de TEglise, que Jésus-Christ n'a point fondé sur la sagesse humaine.
Quoique soumis aux décisions de TAssemblée du Vatican, l'ancien parti de l'opposition conciliaire s'était retrouvé, h Versailles, sur le terrain politique, avec les mêmes teniUuices à appliquer ii l'Etat le régime qu'il avait voulu pour l'Eglise. M«' Dupanloup, M. de Broglie, M. de Meaux, M. de Hességuier, M. de Blois, M. de Cumont, M. Charles de Lacombe, M. Lambert Sainte-Croix, et d'autres de moindre notoriété, formaient, avec M. do Falloux, un groupe de royalistes libéraux qui n'admettaient pas dans l'Etat d'autre forme de royauté que celle du régime parlementaire. On les avait vus à l'époque du Concile, combattre d'avance, dans des intentions qu'ils
croyaient excellentes, et pour le plus grand bien de TEglise, les décisions conciliaires, les jugeant inopportunes et funestes. A Paris, h Rome, ils s'étaient efforcés de faire échec au Pape et à la définition de Tinfaillibilité pontificale. C'est à révèchémème d'Orléans, sous les yeux et sous les inspirations de M'^^Dupanloup, qu'avait été rédigé, par M. de Broglie, le fameux manifeste du Correspondant sur le Concile du Vatican *.
Les luttes du Concile avaient leur prolongement au sein de l'Assemblée Nationale Les opposants d'alors au Pape étaient encore les opposants au roi, et les mêmes qui n'avaient pas voulu de la papauté, investie du privilège de Imfaillibilité, ne voulaient pas davantage de la royauté, avec son principe d'autorité. Catholiques libéraux, royalistes parlementaires, les uns et les autres se confondaient dans une même hostilité intime contre le comte de Chambord, qu'ils sentaient opposé à leurs idées, à leurs prétentions. Orléans, la ville épiscopale de M^' Dupanloup, qui part4igeait son temps entre l'Assemblée et son diocèse était, comme Angers, lacapitale deM. de Falloux, un centre d'ac^ tion orléaniste, en antagonisme avec les éléments légitimistes de l'une et l'autre cité. Ici et là s'agitaient les questions du jour et se prenaient les résolutions qui influaient ensuite sur la conckiite de beaucoup d'honnêtes gens de l'Assemblée, habitués à prendre conseil de leurs chefs.
Dès le premier jour, M. de Falloux était accouru à Bordeaux ; ses avis avaient beaucoup contribué à maintenir dans l'indécision bon nombre de royalistes qui, laissés à eux-mêmes, auraient agi plus spontanément. On a pu surtout reprocher à ce politique, dont l'habileté égalait l'intelligence, d'avoir poussé ses amis h ajourner la restauration de la monarchie. Ce fut une grande faute, en effet d'avoir laissé s'établir en dehors d'elle un régime qui ressemblait tant à la République. 11 était facile de prévoir que le gouvernement qui rétablirait la paix, l'ordre, les finances, l'armée, ne serait pas remplacé quand on voudrait, parce qu'il aurait rendu au pays précisément les services que le pays demandait à l'Assemblée. C'est la Répu-
' M. de Mcaux, Souvenirs politiques [Correspondant du 10 avril 1902, p. 9).
i20 L*ÉCHËC DE LA RESTAURATION JaONARCIlKjUe EN 1873
bliqiic qui avait été à la peine et c'est elle que Ton voulut ensuite à l'honneur. Si la Monarchie avait été mise en mesure de rendre les mômes services, elle aurait eu les mêmes titres à la confiance et à la reconnaissance du pays.
Mais les importants, les politiques, comme on les appelait au xvr siècle, ne le comprirent pas alors. Très attachés à leurs idées, confiants en eux-mêmes, jusqu'à la présomption, et n'ayant foi pour la plupart qu'en leur habileté et leurs expédients, ils se conduisaient moins d'après les données du bon sens et des faits que d'après les suggestions de leur propre jugement. Ils croyaient faire pour le mieux en agissant selon leurs vues. Et le danger était bien que l'honnêteté de leurs intentions fit illusion sur la sagesse de leurs conseils.
Leur rùle, public ou secret, était en raison de l'ascendant qu'assuraient à ces sages et à ces habiles, sur beaucoup de leurs collègues, chez les uns, Tàge, l'expérience, le caractère, chez les autres, le talent, le don de la parole, chez tous, une valeur réelle qui faisait de chacun d'eux une personnalité marquante.
L'inlluence que les chefs de l'école libérale exerç4iient dans l'Assemblée, loin de contribuer à faciliter l'entente entre les groupes, rendait de plus en plus difficile l'affaire de la fusion. Les divisions dynastiques devenaient des divisions intestines au sein de la Droite; les questions de doctrine prenaient d'autant plus d'importance que ceux qui en étaient les principaux tenants jouissaient de plus d'autorité. Leur personnalité même devenait un élément de scission. Plus on s'occupait de faire la monarchie, plus ils opposaient leurs prétentions, leurs théories. D'une part, les compétitions personnelles, de Tautre, les conceptions différentes de la royauté rendaient l'entente impossible.
Le gouvernement que les libéraux et les parlementaires voulaient, c'était, avec le drapeau tricolore, ime monarchie constitutionnelle et contractuelle, mise d'accord avec la souveraineté populaire, entourée des prétendues garanties parlementaires et des institutions soi-disant libérales. Ils voulaient une monarchie la moins monarchique possible ;
LA FUSION DYNASTIQUE i2i
ils voulaient un roi qui n'en fût pas un, et, pour plus d'un d'entre eux, c'était avec l'intention d'être lui-même le ministre qui mènerait ce roi et tout le gouvernement, d'être le roi du roi \
Au fond, tout se résumait dans une opposition plus ou moins ouverte, plus ou moins consciente, à la personne et aux idées du comte de Chambord. Il était le roi et c'est lui que l'on considérait comme l'obstacle à la royauté. Le tout était de se passer de lui. Les habiles ne manquaient pas d'indiquer les moyens d'y arriver. On insinuait de tous les côtés que si le comte de Chambord ne voulait pas régner, comme plusieurs l'assuraient, ou n'y consentait qu'à des conditions inacceptables pour l'opinion libérale, un autre prince restait, qui rendrait l'entreprise de la restauration monarchique plus facile, par les garanties qu'il offrait d'une sage conciliation de la monarchie avec les besoins de la société moderne.
Ces propos faisaient leur chemin dans les esprits. Colportés par la presse, ils créaient une opinion défavorable au prince qui personnifiait le principe de la légitimité. On en arrivait à ne plus voir en lui que le représentant d'un droit suranné, incompatible avec les choses du siècle et la tendance générale des esprits. On s'habituait à ne plus compter sur lui, on se détachait même de plus en plus de sa personne. Ces dispositions se rencontraient chez le plus grand nombre de royalistes parlementaires de l'Assemblée Nationale. Le fond de leur pensée était que la fusion ne s'accomplirait que par la mort ou l'abdication du comte de Chambord.
La suite des événements montra que tels étaient bien les sentiments de cette majorité monarchique. Une cir-
• « Le trait essentiel de ce groupe, où les capacités, certes, étaient nombreuses », écrit un de ceux qui l'avaient le plus fréquenté, a c'était au moins de sous-en tendre, et, pour quelques-uns. d'affirmer le droit de ces capacités à jouer, dans la monarchie, le rôlo dirigeant que devrait consacrer la constitution nouvelle. Les personnalités marquantes s'étaient donné 14 rendez-vous ; et Ton y sentait quelque chose du vieil esprit des parlements bridant l'autorité royale, dont il aurait dû leur sufTire de demeurer 1« rtttnail, comme Etienne Pasquier parlait. » [Un peu cThisloire à propos ^wi nom : Bmoul, par Merveilleux du Vignaux, ancien député à l'Assemblée KaUonale, p. 24.)
constance fit éclater au grand jour toutes les préventions et toutes les oppositions qui couvaient au sein de l'Assemblée Nationale contre le prince, placé dans cette étrange situation que, sans lui, on ne pouvait pas faire la monarchie, et que, avec lui, on ne le voulait pas.
Jusque-là, lo comto do Chambord n'avait point paru. Roi sans couronno. Français sans patrie, il était resté à l'écart, attendant qu'on le rappelât. C'est en dehors de lui que s'étaient traitées les aiïaires de la monarchie ; il était comme absent du monde politique, quoiqu'il tînt la première place dans les préoccupations de la Droite et dans les négociations engagées entre les divers groupes à son sujet. On le traitait encore en exilé, puisqu'il n'était point là, et beaucoup de libéraux, considérant le pouvoir central comme vacant, selon le mot habituel de M. de Broglie. voyaient en lui un simple prétendant plutôt que l'héritier nécessaire de la Couronne.
Lui. cependant, était présent à tout ce qui se passait. Trois fois depuis la chute de l'Empire, il avait fait entendre de loin sa voix au pays, et pour parler en roi. Spontanément après la catastrophe, l'auguste exilé s'était rapproché de la France. D'octobre 1870 jusque vers la lin de janvier 1871, il résida au Grand Sacconex, en Suisse, comme pour être plus près des événements.
Déjà, au lendemain de la journée de Sedan, il s'était entremis, comme le Pape, en faveur de la paix, auprès dn roi de Prusse, sans que celui-ci eût voulu accueillir ses ouvertures*. On n'en avait rien su. Mais au plus fort de l'invasion, il s'était magnanimement adressé au peuple français, en s'offrant à relever avec lui la nation de ses mines -
«< Ne l'oubliez pas, disait-il, c'est par le retour à ses
• Voir V Univers du 9 octobre 1870.
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traditions de foi et d'honneur que la grande nation, un moment affaiblie, recouvrera sa puissance et sa gloire.
« Ne vous laissez plus entraîner par de fatales illusions. Les institutions républicaines, qui peuvent correspondre aux aspirations de sociétés nouvelles, ne prendront jamais racine sur notre vieux sol monarchique.
« Pénétré des besoins de mon temps, toute mon ambition est de fonder avec vous un gouvernement vraiment national, ayant le droit pour base, l'honnêteté pour moyen, la grandeur morale pour but ^ »
Un peu plus tard, dans une protestation émue contre le bombardement de Paris par l'armée allemande, Henri de France avait fièrement déclaré que personne plus que « le fils des rois chrétiens qui ont fait la France » ne pouvait parler au monde « pour la Ville de Clovis, de Clotilde et de Geneviève, pour la Ville de Charlemagne, de Philippe-Auguste, de saint Louis et d'Henri IV, pour la Ville des Sciences, des Arts et de la Civilisation* ».
Enfin, au milieu des horreurs de la Commune, il avait adressé h un de ses fidèles amis, M. de Carayon-Latour, et, en lui, au peuple français, une fière et éloquente lettre pour dire ce qu'il était et ce qu'il voulait comme roi, pour protester contre les calomnies répandues sur son compte, dissiper les préjugés, tracer à grandes lignes le programme de son gouvernement.
« Sachons reconnaître, y disait-il, que l'abandon des principes est la vraie cause de nos désastres.
« Tne nation chrétienne ne peut pas impunément déchirer les pages séculaires de son histoire, rompre la chaîne de ses traditions, inscrire en tôte de sa Constitution la négation des droits de Dieu, bannir toute pensée religieuse de ses Codes et de son enseignement public.
« Dans ces conditions elle ne fera jamais qu'une halte dans le désordre, elle oscillera perpétuellement entre le césarisme et l'anarchie, ces deux formes également lion-
* Manifeste da 9 octobre 1870.
• Manifeste du 7 janvier 1871.
teuses des décadences païennes et n'échappera pas au sort (les peuples infidèles à leur mission. » Il ajoutait :
a Le pays Ta bien compris, quand il a choisi pour mandataires des hommes éclairés sur les besoins de leur temps, mais non moins pénétrés des principes nécessaires à toute société, dans Thonneur et la liberté.
« C'est pourquoi, malgré ce qui reste de préjugés, tout le bon sens de la France aspire à la monarchie. »
Et le prince répudiant Tidée qu'on lui attribuait d*iiri pouvoir sans limite, définissait ainsi ses prétentions :
« Ce que je demande, c'est de travailler à la réorganisation du pays ; c'est de donner l'essor à toutes ses aspirations légitimes ; c'est, à la té te de toute la Maison de France, de présider à ses destinées, en soumettant avec confiance les actes du Gouvernement au sérieux contrAlr* de représentants librement élus. »
Enfin, avec une confiance que les événements nedevaieni pas justifier, il concluait par ces royales déclarations:
« Croyez-le bien, je serai rappelé, non seulement paao que je suis le droit, mais parce que je suis l'ordre, parce parce que je suis la réforme, parce que je suis le foridi? de pouvoir nécessaire pour remettre à sa place ce qui n'y est pas, et gouverner avec la justice et les lois dans le but de réparer les maux du passé et de préparer enfin uu avenir.
« On se dira que j'ai la vieille épée de la France dans^ la main, et dans la poitrine ce cœur de roi et de père qui n'a point de parti. Je ne suis point un parti, et je ne veux pas revenir pour régner par un parti. Je n'ai ni injun* h venger, ni ennemi à écarter, ni fortune à refaire, saut celle de la France, et je puis choisir partout les ouvriras qui voudront loyalement' s'associer à ce grand ouvrage.
« Je ne ramène que la religion, la concorde et la paix >*
Et le dernier mot de cette éloquente lettre était celui-ci qui résumait toute la pensée, tout le programme de l'auguste exilé de Frohsdorf :
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« La parole est à la France et l'heure est à Dieu. * »
C'étaient là des paroles présentes à tous les esprits, comme celles, non moins connues, où l'exilé de Frohsdorf déclarait qu'il ne voulait pas « être le roi d'une classe ou d'un parti, mais le roi de tous », et que son règne « ne saiu*ait être ni la ressource, ni rœu\Te d'une intrigue, ni la domination exclusive d'un parti ».
Dans ces paroles et dans beaucoup d'autres, on avait toute la pensée de celui que les malheurs de la patrie rapprochaient si heureusement du trône. Il n'était pas besoin de rien lui demander de plus pour savoir dans quel esprit et selon quels principes il régnerait. On était sûr d'avoir en lui un roi tel qu'il le fallait à la France du XIX* siècle, un roi qui se considérait comme le mandataire du peuple, en vertu du contrat d'origine liant l'un à l'autre le prince et le pays, comme le dépositaire du droit traditionnel et national.
Ces fiers et nobles documents avaient frappé l'attention. Beaucoup se rappelaient aussi les plu^ célèbres des proclamations et des lettres adressées de l'exil par le prince soit au peuple français, soit à des amis particuliers, et dans lesquelles il s'attachait à formuler le programme de la monarchie du droit national, adapté aux conditions de l'état démocratique de la société.
A chacune des secousses révolutionnaires que le pays avait ressenties depuis 1830, le prince avait affirmé sa volonté de coopérer, d'accord avec le peuple, à la grande œuvre de restauration nationale. Dès 1844, on l'avait entendu dire : « Je garde les droits que je tiens de ma naissance comme appartenant à la France » ; et plus tard: « La monarchie en France, c'est la maison royale de France indissolublement unie à la nation ».
Mais les paroles ne suffisaient plus, il fallait des actes. Il y avait déjà près de cinq mois que l'Assemblée Nationale siégeait et le comte de Chambord n'avait encore rien fait qui marquât son intention de régner. Tout le monde ne comprenait pas cette abstention prolongée du prince. Plusieurs s'étonnaient même qu'il n'eût pas agi davan-
* LeUie du 8 mai 1871.
LE UANIFESTE DU DRAPEAU BLANC t27
tage jusque-là. 11 leur semblait que la place de l'héritier de la Couronne aurait dû être depuis longtemps en France, etceux-là n'étaient pas éloignés de lui reprocher de n'avoir point profité de l'occasion de revenir, soit au moment de la guerre, soit depuis la paix. On rapportait ce mot de M. Guizot au général de Chabaud-Latour, après la guerre : « Durant ces tristes mois, je n'ouvrais pas un journal sans y chercher la nouvelle que le comle de Chambord était au milieu des zouaves de Charette* ».
Ce n'est pas que le prince n'eût songé plus d'une fojs, soit sur les conseils de son entourage, soit de sa propre inspiration, à se jeter au plus fort de la lutte contre les Allemands, en appelant autour de lui les plus vaillants gentilshommes ; mais il ne s'était jamais arrêté à cette résolution, qui répugnait à la conception qu'il avait de son droit.
Un jour, surtout, en pleine guerre, un de ses plus anciens familiers, le marquis de la Ferté-Meun l'avait vivement pressé de lever une petite armée de ses troupes pour aller au secours de la France. « Nous serons, lui disait-il, 20.000 royalistes derrière vous. » Emu, le comte de Chambord, après un instant de réflexion, lui avait répondu : « Nous causerons de cela demain ». Et le lendemain matin en l'abordant, il lui disait. « La Ferté, ce que tu m'as dit là n'est pas politique ».
Dans cette grave circonstance, le comte de Chambord avait été retenu, comme il le fut encore plus tard, par ridée qu'il avait de la restauration monarchique. Il ne la concevait pas, en effet, comme une aventure qui pouvait être tentée, les armes à la main, ni comme une mesure qu'on pouvait imposer de force au pays K Pour rentrer en France, comme pour gouverner, il voulait le concours de la nation. Il n'entendait pas s'imposer, il attendait qu'on
* Dès le 23 août 1870. le prince qui suivait, avec des angoisses patriotiques, les péripéties de la guerre, avait mis son château de Chambord à la disposition de la Société do secours aux blessés, pour servir d'h6pilal aux soldats.
' Cest ce qui faisait dire plus tard à M. de Bismarck, dans une de ses boutades germaniques qui lui étaient familières : a Le comte de Chambord ae régnera jamais en France, parce qu*il n'est pas capable de traverser la Seine à la nage, une épée à la bouche. »
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le rappelât. Mais pour que Ton vînt à lui, il avait, de son côté, un premier pas à faire.
Au point oii en étaient les choses, l'héritier du trône ne pouvait rester plus longtemps en dehors des projets de restauration monarchique qui s'agitaient à Versailles. Peut-être, selon le sentiment de quelques-uns, avait-il trop tardé à se mettre en communication avec l'Assemblée Nationale. Mais, à la vérité, il n'était point sûr d'elle. Mieux que personne, il connaissait les défiances et les oppositions secrètes dont il était l'objet, de la part d'un certain nombre de ceux qui figuraient dans les rangs du parti royaliste. C'est ce qui l'avait obligé d'attendre que les circonstances l'appelassent à se montrer.
Mais maintenant, le moment lui paraissait opportun, après l'abrogation des lois d'exil, d'entrer en scène.
Les royalistes ne pouvaient ni ne voulaient non plus le laisser de côté plus longtemps. La situation commandait un rapprochement; les faits allaient l'amener eux-mêmes. Une fois la Commune vaincue et la proscription de la maison de Bourbon levée, le prince de Joinville et le duc d'Aumale s'étaient empressés d'arriver à Versailles. Le duc de Chartres était venu les rejoindre. On attendait d'un jour à l'autre le comte de Paris, que les couches de sa lemnie retenaient encore en Angleterre. Les princes avaient été aussitôt entourés et fêtés par leurs amis. A tous, ils apparaissaient comme les précurseurs du retour de la monarchie. La maison de M. Bocher, leur haut intendant, chez lequel ils habitaient, était devenue le centre de réunions où il semblait que l'entente allait se faire entre ceux qui devaient désirer également le relèvement du trône.
De son côté, M. le comte de Chambord s'était rapproché. Pour être plus à portée de ses amis et des événements, il était venu s'installer à Bruges, dans le calme et la discrétion de la paisible cité llamande.
Les mêmes intermédiaires qui avaient négocié à Dreux, avec les princes d'Orléans, les conditions de l'accord dans la Maison de France, crurent le moment venu de s'entremettre également auprès du comte de Chambord. C'étaient
leurs hommages et ceux de leurs amis que MM. de Meaux, <le Gumont et de Maillé voulaient apporter au prince, mais aussi leurs indications sur les dispositions de l'Assemblée et sur les moyens d'aboutir à Tentente désirable entre les royalistes. Ils pouvaient se croire autorisés à faire cette démarche par le témoignage de satisfaction qu'ils avaient reçu de Frohsdorf à la suite de leur anibassi(lf* à Dreux.
Peu de confidents connaissaient leur projet. Ils 's'en ouvrirent par occasion à M. Lucien-Brun, qui comptait déjà parmi les chefs de la Droite légitimiste. Lucien-Brun élait entré, de longue date, dans la confiance du comte ik (ihambord. Jeune avocat du barreau de Lyon, et déjà distingué par son talent et ses convictions royalistes, il avait été appelé à Luceme, en 1860, auprès de Tauguste exilé, et de cette première entrevue il était sorti avec l'amitié et la pleine confiance du prince, qu'il devait ^^arder jusqu'à la fin.
L'ami de Frohsdorf avait tout de suite offert à ses collègues de se joindre à eux ; mais avant qu'il eussent reçu du comte de Chambord la réponse à leurs ouvertures, lui-même avait été immédiatement mandé à Bruges. Sur iTtte invitation, sans prévenir ses futurs compagnons de voyage, il s'était rendu seul à l'appel du roi.
Son départ précipité, l'attente prolongée d'une réponse qui ne venait pas, commençaient à inquiéter les négociateurs de Dreux. Sur ces entrefaites. M. Lucien-Brun était revenu de Bruges, sans rapporter aucun message, sans même chercher à voir ceux avec qui avait été concertée la démarche commune auprès du prince. Le hasard d'une rencontre leur apprit qu'il était de retour, et, à ses réponses évasives, à ses réticences voulues, ils comprirent qu*H avait reçu des communications peu favorables à leurs vues. Car, si l'arrivée des princes d'Orléans à Versailles avait imprimé dans les milieux parlementaires un élan nouveau vers la royauté, c'est que beaucoup se flattaient que, malgré tous les obstacles, la restauration monarchique se ferait plutôt dans les sens des idées libérales, dont les héritiers de Louis-Philippe étaient l'expression, que selon les vues trop absolues du chef de la Maison de France.
Au bout de plusieurs jours seulement, arriva la réponse (lu comte de Chambord, bien différente de celle que Ton eût souhaité d'obtenir. Renseigné sur ce qui se passait à Versailles, sachant que la question du drapeau avait déjà été mise en avant, sans son aveu, et qu'on disposait de lui, comme s'il n'eût eu qu'à ratifier les conditions que l'on mettait à son rappel, il ne pouvait être disposé à recevoir des négociateurs qui ne seraient venus à lui que pour lui persuader de les accepter. 11 se borna à faire mettre sous les yeux de MM. de Meaux, de Maillé, et de Cumont, un billet de service ainsi conçu : « Monseigneur désire les voir, mais seulement après qu'il aura reçu ses cousins. »
Cette brève communication mettait fin 5. l'espoir que les intermédiaires officieux avaient conçu de préparer les voies à la visite des princes d'Orléans et de faciliter l'entente, au moyen des concessions qu'ils se flattaient d'obtenir du principal intéressé. Leur rôle était ternainé, ils n'avaient plus qu'à laisser faire le prince.
L'heure était, en effet, arrivée pour lui de parler à la France et chez elle. 11 avait songé depuis longtemps à ce qu'il devait lui dire. Mais, après tout ce qui s'était déjà fait en dehors de lui et ce qui se préparait encore, il ne pouvait plus s'affirmer en roi au pays et inaugurer en quelque sorte sa prise de possession du trône, que son drapeau à la main.
A ce moment-là, le comte de Paris avait fini par quitter l'Angleterre. On l'attendait de jour en jour. Les plus zélés ouvriers de la fusion trouxuient qu'il tardait trop à remplir ses engagements, qu'il ne montrait pas assez d'empressement à accomplir auprès du chef de la famille la démarche dont on était convenu à la suite de l'entrevue de Dreux. C'était l'objet d'explications assez embarrassées entre légitimistes et orléanistes. Car, quel motif avait le comte de Paris de tant différer cette visite promise, de laquelle on attendait la réconciliation de la famille royale et le succès de l'entreprise monarchique? N'était-ce pas témoigner trop d'indifférence aux yeux du public ou donner lieu aux défiants de croire à des arrière-pensées de sa part ?
Ce retard était une seconde faute, semblable à celle qui avait été commise à Bordeaux. Car, si la visite promise
LE 3IANIFESTE DU DRAPEAU BLANC i3i
(lu chef de la Maison d'Orléans avait été faite tout de suite, spontanément, il n'y aurait pas eu tant de pourparlers et de ces propos tenus sur la question du drapeau, qui provoquèrent le manifeste que le comte de Chambord se vit obligé de publier pour y répondre.
Enfin, le comte de Paris était arrivé dans les derniers jours de juin et la nouvelle, quoique tenue d'abord secrète, s'en était bien vite répandue dans le monde parlementaire. M. Thiers, entraîné par le mouvement qui semblait tourner l'Assemblée vers la monarchie, n'avait pas pu se dispenser de faire bon accueil au petit-fils de Louis-Philippe. Môme, il avait donné en son honneur, le i" juillet, à Versailles, ce fameux dîner qui avait pu faire croire à un homme aussi avisé que le comte de Falloux que lui aussi allait travailler pour la monarchie, alors qu'il n attendait que les élections du lendemain pour se rattacher de plus en plus à la république. Là, il n'avait été question que de la réconciliation de la famille royale et le jeune chef de la Maison d'Orléans avait annoncé hautement, à cet effet, son prochain départ pour Bruges, où se trouvait alors le comte de Chambord.
On n'a pas bien su si le comte de Paris s'était décidé (le lui-môme à venir en France, h cette heure, ou s'il avait été informé secrètement que le comte de Chambord se préparait, de son côté, à s'y rendre. Soit coïncidence, soit préméditation, le chef de la famille d'Orléans était arrivé juste au moment où l'aîné de la dynastie des Bourbons allait venir. Néanmoins, il parut ne rien savoir.
M. le comte de Chambord avait quitté Bruges, le l" juillet, avec M. de Monti de Hézé, alors de service auprès de lui. Seuls le marquis de la Perte et le comte de Blacas, ses représentants politiques en France, M. Lucien-Brun, conseiller de choix, ainsi que le comte Henry de Vanssay, un des gentilshommes ordinaires de sa maison, avaient été mis dans la confidence du voyage. Seuls aussi ils le virent h son passage à Paris.
Parti la nuit de Belgique, le prince était arrivé le lendemain matin, dimanche, 2 juillet, à Paris. Un parent de M. de Vanssay, le baron de Nanteuil, occupait un appar-
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tement, au numéro 10 de l'avenue de Villars, dans un quartier alors peu fréquenté, où la présence du prince ne risquait pas d'ôtre signalée. C'est là que le comte de Chambord descendit.
Depuis les jours, vieux déjà de quarante ans, de Texil, le petit-fils de Charles X n'avait pas revu Paris ni la France. Quoique désirant conserver le plus strict incognito y il ne put se décider à traverser en voiture la Capitale, sans y faire quelques haltes.
Pour ne pas attirer Taltention, il était monté dans un simple fiacre, avec ses deux compagnons, MM. de Monti et de Vanssay, qui avaient pour consigne de le traiter sans aucune distinction. Successivement il s'arrêta à Notre-Dame, la vieille basilique de Philippe-Auguste, l'église de son baptême, à la Sainte-Chapelle de saint Louis, demeurée comme Notre-Dame, miraculeusement intacte, au milieu de Pincendie du Palais de Justice'. Il salua, en passant, la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf; il mit pied à terre devant les ruines du Palais des Tuileries, dont il restait encore le pavillon de Marsan, avec la chambre où il était né. Là, le prince ne put s'empôcher de pleurer. Le cocher remarqua Témotion de son voyageur. L'église Saint-Koch était à quelques pas de là; le prince s'y rendit pour assister, à la dérobée, à une messe matinale. Comme il descendait de voiture, les yeux encore humides de larmes, le cocher, bon enfant parisien, lui dit : « Ne pleurez pas, bourgeois, c\Hait bien pis encore quand ils ont mangé mon cheval. » Dans les maux du siège et les horreurs de la Commune, il y avait eu des ruines et des douleurs pour tous, pour le roi et pour le cocher.
A Saint-Uoch s'arrêta la course du comte de Chambord dans Paris ; il gagna de là l'avenue de Villars. Tous ces souvenirs, chers et tristes à la fois, avaient vivement ému son âme si royale et si française. Mais les pensées de
* De Chambord môme, le prince écrivant, le 3 juillet k M. Libmann, le vaillant sauveur de la Chapelle Expiatoire et d'un grand nombre de prêtres, de religieu.\, et de personnes de toute condiUon, pendant la Commune de Paris, lui disait : « Saint Louis a, par son intercession, sauvé la Sainte-Chapelle qui reste seule debout aujourd'hui au milieu des ruines qui Tentourent. »
l'heure présente retenaient davantage son esprit. L'héritier «lu trône de France apportait avec lui le projet de manifeste qu'il lui tardait d'adresser au peuple français, pour lui annoncer que son roi se mettait à sa disposition, et en même temps pour se faire connaître à lui tout entier, de façon à dissiper les préjugés que Ton s'était plu à répandre dans les masses contre sa personne, ses principes et ses intentions. Il avait aussi à répondre aux insinuations déloyales par lesquelles plusieurs avaient cherché h le lier d'avance.
I^ loi du 8 juin 1871, en abrogeant, avec les lois de bannissement, toutes les mesures d'exception prises en 1832 contre les princes de la branche aînée de la Maison de Bourbon, avait ouvert au petit-fils de Charles X les portes de la France et Taccès du château domanial de Chambord, dont il portait le nom.
Il était bien digne de la majesté royale ce merveilleux *»difice de la Renaissance, « TAlhambra de la France », a dit Victor Hugo, « beau comme un palais de fées, grand comme un palais de rois ». Jadis, un touchant élan d'affection et de fidélité nationale en avait fait l'apanage du prince, qui devait aussi en immortaliser le nom, en le portant, avec une incomparable noblesse, pendant une longue vie d'exil.
Par une délicate attention, digne de son cœur vraiment royal, le comte de Chambord avait voulu dater son message à la France de ce château de Chambord, qui lui avait été offert au lendemain de l'assassinat du duc de Berry, par souscription publique, et d'où il avait pris son nouveau titre princier, en abandonnant celui <le duc de Bordeaux*. C'est donc à Chambord qu'il se rendait en pas-
* a Louvel. quoi qu'on en ait dit, avait des complices qui essayèrent de continuer son œuvre, soit par des entreprises contre la personne de M» la duchesse de Berry, pendant sa grossesse, soit par dos libelles, niant d'avance ridenlité du prince qu'elle devait mettre au monde. La souscription de Chambord est née d'une explosion d'indignation contre ces inlrigues, criminelles ou misérables, dont la persévérance marquait bien II» calcul. C'est altérer la vérité que de la représenter comme inspirée par dfis préoccupations purement artistiques.
a ùenx qui prenaient part à cette manirestation «Haiont animés d'un double sontiment : Phorreur de l'assassinat du 13 février 18â0 — et, il faut bien le
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sant par Paris, c'est de là qu'il allait parler à la France, comme les circonstances ToLligcaient à le faire.
A peine était-il arrivé chez M. de Xanteuil que le marquis de la Fcrté-Meun se présenta h lui, chargé d'une commission de Monsieur le comte de Paris. La veille, le représentant du comte de Chambord avait re(;u, à Versailles, la visite d'un personnage qui s-élait annoncé sous le nom de comte de Lutteroth et qui venait de la part du chef de la Maison d'Orléans*.
L'envoyé avait abordé le représentant du roi en ces termes : « Êtes-vous autorisé, monsieur le Marquis, à faire parvenir à M. le comte de Chambord une demande de M. le comte de Paris? » Et sur la réponse affirmative de M. de la Ferlé, il avait ajouté > « Eh bien! voulezvous, monsieur le Marquis, faire savoir à M. le comte de Chambord que M. le comte de Paris désire aller le \o\r en France ou à l'étranger où il voudra? » Sans révéler expressément la présence du comte de Chambord à Paris, M. de la Ferté s'était chargé avec empressement de la commission.
Interrogé par un personnage légitimiste dans quels sentiments il allait faire sa démarche et si elle aurait un objet politique, le comte de Paris avait simplement répondu : « C/est une visite de famille que je fais; mais on sait bien que dans une famille, il n'y ^ qu'un aîné. »
Cette visite n'était donc rien de plus que l'acquittement strict d'une promesse ; mais quoique ne devant avoir aucun caractère politique, elle était tout de même le prédire, la joie de la naissance d'un prince, qui écartait du In'ine la branche d'Orléans.
« Aussi celte souscription fut-elle accueillie avec rage par le parti qui préparait un chanftomont de dynastie. Paul-Louis Courier aiguisa sa plume. Dans un pamphlet célèbre, il fit des mœurs de la cour un tel tableau, qu'il fut puni par le jury de la Seine pour outrage à la morale publique. Los souvenirs do Chambord devaient faire du duc de Bordeaux, encore au berceau, un prince débauché. Puis, par un contraste qui trahissait le but de l'écrivain, Paul-Louis Courier comblait d'éloges enthou- 8i«kstes le lils aîné du duc d'Orh-ans, « le jeune duc de Chartres, enfant qui promet d'être un jour un homme do bien, et dont on espère beaucoup, p (Le Château de Chambord, dans X'Vnxvers du 13 mai 1886).
* Cest sous ce même nom do colonel américain, que le prince de Joiiiville avait demandé à servir dans l'armée française pendant la guerre.
mier pas fait vers la réconciliation, le premier gage donné d'une entente entre orléanistes et légitimistes pour le rétablissement de la royauté.
M. le comte de Chambord ne s'attendait pas si tôt à la visite de son cousin. Il estimait que cette démarche importante ne devait pas se faire à Timproviste, jugeant avec raison que tant qu'elle n'aurait pas été loyalement concertée, elle ne pourrait pas donner de résultats sérieux. Des explications préalables étaient nécessaires. 11 ne suffisait pas de se voir, il fallait aussi s'entendre.
Or, les difficultés qui avaient empoché jusqu'ici la réunion des deux branches de la Maison de France étaientelles aplanies? La question du drapeau, notamment, était-elle résolue ou écartée? Dans quelles dispositions le comte de Paris venait-il trouver le comte de Chambord? Était-il prêt, non seulement à reconnaître le droit du chef de la famille, mais encore à accepter le programme du roi? Venait-il simplement pour s'acquitter d'une promesse, ou était-il résolu à faire tout ce qu'il faudrait, à consentir à tout ce qui serait exigé pour que sa visite eût tout l'effet qu'on était en droit d'en attendre?
Le mot du petit-fils de Louis-Philippe : « C'est une visite de famille que je fais » avait été rapporté au comte de Chambord, qui n'en savait pas davantage sur les intentions de son cousin. Tout restait incertain.
Dans la pensée du comte de Chambord, le manifeste qu'il avait préparé devait être, non seulement une haute affirmation du principe royal, mais aussi l'épreuve loyale de la fusion. Cette épreuve devait nécessairement précéder la visite du comte de Paris. Mettant au-dessus de tout les questions d'honneur et de loyauté, le chef de la faimille ne pouvait admettre qu'une démarche comme celle-là se fît sur une équivoque et que la réconciliation qui devait en être la conséquence, s'accomplît avec des réticences de part et d'autre.
Rien ne lui eût été plus pénible que de penser qu'on pût l'accuser d'avoir voulu surprendre la confiance du jeune prince qui venait à lui. Fort de ses loyales intentions il ne pouvait soupçonner non plus qu'on dût lui faire un grief d'un excès de délicatesse.
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D'un autre côté, pour Tacte qu'il avait h accomplir, il n'avait pas à prendre conseil du comte do Paris.
Compromis, engagé malgré lui, par des paroles imprudentes d'entremetteurs suspects ou d'amis indiscrets sur la question du drapeau, question que, pendant quarante années d'exil continu, il avait tenue en réserve, et qu'il comptait réserver encore, il croyait nécessaire maintenant de s'en ouvrir avec la France avant de recevoir son cousin. C'était entre la nation et lui que devait se traiter l'affaire.
Il savait que, depuis les pourparlers de Dreux, on le représentait comme disposé à abandonner le drapeau blanc et que c'était surtout en raison de cette concession que le comte de Paris se décidait à venir à lui *. Il lui parut plus digne, plus convenable, dans les circonstances présentes, de prévenir cette démarche qui aurait faussé la situation pour tous les deux, et ainsi de différer la visite annoncée, jusqu'au jour où elle pourrait se faire dans des conditions qui ne comporteraient plus ni ambiguité, ni malentendu. C'est à quoi il se décida après avoir reçu le message du comte de Paris.
En conséquence, il dicta sur-le-champ cette réponse, cachetée du sceau de ses armes, avec la suscription : « Note à communiquer à M. le comte de Paris ». Elle était ainsi conçue :
« M. le comte de Chambord a été heureux d'entendre « l'expression du désir que M. le comte de Paris a manier festé d'être reçu par lui. M. le comte de Chambord est « en France. Le moment qu'il avait indiqué lui-même « est donc venu de s'expliquer sur certaines questions a réservées. Il espère que rien dans son langage ne sera « un obstacle h cette union de la Maison de Bourbon qui « a toujours été son vœu le plus cher. La loyauté veut « néanmoins que ses cousins soient prévenus, et M. le « comte de Chambord croit devoir demandera M. le comte « de Paris de différer sa visite jusqu'au jour très prochain « où il aura fait connaître à la France sa pensée tout
* M. de Fallonx avait dtë on des plus empressés à répandre autour il^ lui le bruit que le comte de Chambord acceptait le drapeau tricolore, «t ses propos, avec d'autres semblables, étaient revenus aux oreilles du prince.
« entière. Il eût désiré recevoir la visite de son cousin à « Chambord ; mais il croit convenable de ne pas y pro- « longer son séjour en ce moment. En quittant Chambord, « il prendra la route de Bruges où il demeurera du 8 au « 16 juillet. »
Paris, 2 juillet 1871.
Sur Tordre de M. le comte de Chambord cette note fut remise, dans la journée, par le marquis de la Ferté au <« comte de Lutteroth », avec mission de la communiquer sans retard à M. le comte de Paris.
Elle appartient à l'histoire des tentatives de la restauration monarchique, et par Timportance qu'elle eut ce jour là, et par le prétexte qu'elle fournit aux adversaires do la royauté légitime d'accuser le comte de Chambord. Mal comprise ou dénaturée, elle a été l'objet de récriminations et de polémiques qui ne se fussent point produites, si, parmi les détracteurs du prince, les uns avaient été mieux informés et les autres mieux intentionnés *. Ni on no saurait reprocher à oe prince, aussi loyal que généreux, d'avoir, dans cette grave occurrence, manqué de courtoisie, de sincérité et d'intelligence politique, ni on ne peut l'accuser d'avoir été Tobstacle volontaire au rapprochement tenté alors avec lui.
La note, quoique impersonnelle et rédigée à la troisième personne, n'était, en réalité, ni discourtoise ni désobligeante, comme on l'a dit, pour son destinataire. C'était l'habitude de M. le comte de Chambord, conforme à l'usage diplomatique, de dicter sous cette forme ses instructions et ses communications. La note n'était point adressée personnellement h M. le comte de Paris; elle contenait simplement l'expression de la pensée de son auteur, telle qu'il voulait qu'elle lui fût transmise fidèlement.
• Voir les documents de la discussion rétrospective qui s'engagea sur cette noie, à la suite de la publication des Mémoires d'un royaliste de M. de Falloux, dans V Univers des 29 janvier, 4 et 6 février 1888. Pour l'histoire vraie de cette première démarche du comte de Paris auprès du comte de Chambord. se référer à la lettre du comte de Monti à M. de Maquille, publiée dans les Sûtes et Souvenirs du marquis de Dreux-Brezé (4» édit., p. 277;.
II n'y avait là rien que de naturel et de droit. Loin que le comte de Chambord relusàt impérieusement, comme Tesprit de parti s'est plu à le dire, de recevoir la visite de son cousin, il lui marquait, au contraire, son désir de
10 voir en lui donnant rendez-vous, à Bruges, du 8 au 16 juillet; seulement, la franchise et la droiture de son caractère répugnaient à ce qu'il parût en agir par surprise avec son parent. Les circonstances lui faisaient un devoir d'avertir le jeune prince, venu loyalement à lui, qu'il avait, avant de le recevoir, h accomplir un acte de nature à influer sur ses dispositions. Ne lui eût-on pas reproché, au contraire, d'avoir manqué de sincérité, s'il avait répondu aux avances du comte de Paris, sans le prévenir de ses intentions ultérieures? Avec sa loyauté le comte de Chambord ne pouvait admettre qu'on pût l'accuser d'avoir voulu surprendre la confiance de son cousin.
11 cnit de son devoir de l'arrêter au seuil de sa porte. La réponse de M. le comte de Chambord était un ajournement de la visite. Mal informé jusque-là, pour ne pas dire abusé par ses amis, M. le comte de Paris put en être surpris. Ce prince, le meilleur 'de sa race, avait l'âme assez haute, et l'humeur assez flegmatique, pour ne manifester aucun ressentiment, aucun dépit. Mais comme il avait annoncé, la veille même, chez M. Thiers, son prochain départ pour Bruges, il crut devoir prévenir ses amis du contretemps qui lui faisait ajourner sa visite. II chargea le duc Pasquier de communiquer la note aux trois négociateurs de Dreux. Ceux-ci, royalistes sincères, mais partisans des concessi(ms aux idées modernes, attendaient le résultat de la mission du colonel Lutteroth, avec d'autant plus d'anxiété que le prince n'avait différé de les recevoir eux-mêmes que pour recevoir d'abord ses cousins. II leiu* tardait d'apprendre quelle suite allait être donnée à la démarche du comte de Paris et si Ton pourrait reprendre les projets de restauration monarchique sur la base des promesses exécutées par les princes d'Orléans.
Dans la soirée du lundi 3 juillet, le duc d'Audi ffret-Pasquier vint les trouver dans une maison où ils étaient réunis avec quelques amis. <( Voici, leur dit-il la réponse que nous venons de recevoir. Nous vous la communi-
quons parce que c'est vis-à-vis de vous que nous avons pris des engagements et s'ils ne sont pas remplis, ce n'est pas notre faute; vous le reconnaîtrez après l'avoir lue. D'ailleurs, nous ne vous en laisserons pas prendre copie ; toute pièce copiée est tôt ou tard une pièce publiée et nous tenons, en ce qui nous concerne, à ne rien envenimer. »
Le ton de cette communication indiquait que la note de M. le comte de Chambord, qui devait tant lui être reprochée, n'avait pas été comprise. On pouvait augurer de là de nouvelles difficultés. « Le duc Pasquier, ajoute cependant M. de Meaux, protesta que les princes étaient résolus à ne point se blesser et que s'ils faisaient communiquer cette note, ce n'était point pour s'en plaindre, mais uniquement pour expliquer et justifier leur conduite^ »
La réponse dilatoire de M. le comte de Cliambord et rincortilude où l'on était de ses intentions redoublaient les préoccupations des royalistes, trop persuadés jusquelà que la restauration de la monarchie pouvait se traiter, avec un prince tel que Henri de France, comme une simple alfaire parlementaire, par négociations et compromis. Les princes d'Orléans avaient fait demander à quelques-uns d'entre eux s'ils avaient des renseignements sur un projet de manifeste du comte de Chambord, dont ils avaient été secrètement avisés, et sur le sens des réserves exprimées dans la note qui leur avait été communiquée de sa part. Ceux-là ne savaient rien encore des intentions du comte de Chambord. Mais, dès le lendemain, M. de Maillé, informé par une indiscrétion dont on put deviner l'auteur ^ de ce qui allait se passer, réunis-
' Souvenirs politiques, t. 11 {Correspondant, 25 sept. 1902).
' Le marquis de la Ferté-Meun, par fait gontUhomme, descendant des Uustres maréchaux de ce nom et allié aux MoIé, fut, depuis 1848 jusqu'en uillet 1871, avec le duc de Lcvis puis avec le comte de Blacas, le représenanl accrédité de M»*^ le comte de Chambord en France. Par intérêt pour i cause royaliste, il désapprouva le projet de manifeste du drapeau blanc, osqu'à essayer d'en dissuader le roi et d'en empocher la réalisation. Fidèle t respectueux sujet, il s'inclina devant la volonté de celui qu'il n'avait imais cessé d'appeler son maître ; mais son altitude l'obligea à la retraite près le manifeste royal. Il fut remplacé dans le haut poste de coniiance o'il occupait auprès du comte de Chambord par le maniuis de Dreux- Irezé.
n M. le marquis de la F.. .-M..., qui représentait officiellement le prince À
140 l'échbc de la restauration monarchique en 1873
sait ses deux amis, avec quelques-uns de leurs collègues, dans un des bureaux de TAssemblée Nationale, pour les mettre au courant de la situation. L'air empressé et ému avec lequel il était venu les chercher au cours de la séance indiquait assez la gravité de la communication qu'il avait à leur faire. M. de Meaux en a rapporté littéralement la teneur : « Je sais, leur dit-il — ne me demandez pas comment — que M. le comte de Chambord arrive en ce moment h Chambord et qu'il y vient pour aborer, dans un manifeste à la France, le drapeau blanc. Voilà la démarche dont parlait la note au comte de Paris ».
Le secret du roi avait été livré. C'était bien en effet, pour parler en roi au peuple français, et déployer à ses yeux le drapeau de la royauté, que le comte de Chambord était arrivé incognito de l'exil, voulant publier, en toute liberté, son manifeste, sans avoir à s'en expliquer d'abord, sans en laisser amoindrir d'avance l'effet ou fausser le caractère par des contestations intempestives.
II était nécessaire pour l'héritier de Charles X de se prononcer sur le drapeau. Car déjà, on avait engagé sans lui cette question qu'il s'était réservé d'aborder plus tard après son rappel en France. Insidieusement, sans l'avoir consulté, on annonçait, de plus en plus, comme pour le lier d'avance, qu'il était disposé à se conformer aux exigences de la situation. II n'appartenait à personne de soulever la question du drapeau contre le roi ; on la tranchait sans lui.
Faut-il parler ici d'intrigues, de manœuvres imputables à certains personnages qui, sous les dehors de l'attacht?ment à la monarchie, cachaient une hostilité réelle contre la personne du comte de Chambord et le principe de la légitimité dont il était le représentant? La plupart des membres de la majorité de cette honnête Assemblée Nationale étaient certainement étrangers à tout calcul
Versailles, avait répété à qui voulait l'entendre que la question du drapeau ne serait pas un obstacle à la restauration de la monarchie. Se croyant désavoué par le prince» il donna sa démission et quitta Versailles, pour n'y plus reparaître. » {Versailles (18701880). Souvenirs el récils dw^ks Études religieuses et littéraires^ 5 avril 1906, p. 192.)
déloyal ; maïs il suffisait chez elle de quelques hommes (intentions moins droites, de visées moins correctes, pour tnmbler la situation par des agissements au moins suspects.
Toujours est-il que, depuis que les négociations étaient rouvertes pour la restauration monarchique, on avait vu se renouveler ce qui s'était déjà passé en 1856, ce qui devait se produire de nouveau en 1873. Ce fut, chaque fois, la même tactique. En 1856, Tunion des deux branches de la Maison de France étant à Tordre du jour, la question du drapeau s'était de nouveau posée, comme au lendemain de la révolution de 1848. Certains « fusionnistes » libéraux, qui tenaient pour la cocarde tricolore contre le panache blanc de Henri IV, crurent que Ton viendrait à boni de l'opposition du comte de Chambord en lui forçant la main, en rengageant malgré lui. On raconta dans les salons, on publia dans les journaux que l'héritier de Charles X acceptait le drapeau tricolore, pour prix de la réconciliation avec les d'Orléans.
A cette époque, un des principaux organes de l'action fusionniste, le Moniteur du Loiret, inspiré par M. de Falloux et rédigé par M. Léon Lavedan, prétendait, contre les journaux légitimistes de Paris, que le comte de Chambord s'était décidé à reconnaître que le drapeau tricolore devait être, pour tous les partis, le drapeau de la France, et l'on en donnait les mêmes raisons que l'on devait faire >-aloir plus tard contre lui h l'appui des mêmes prétentions en faveur des trois couleurs *.
On assurait que le prince adoptait le drapeau tricolore, parce que la Révolution, qui l'avait arboré contre la monarchie, l'avait abandonné pour le drapeau rouge, et qu'il avait cessé d'être un signe de ralliement pour la révolte ; parce que l'armée, en le cou\Tant de lauriers, en avait fait le glorieux et impérissable symbole de la patrie; parce que le descendant de Henri IV et de Louis XIV trouvait dans ses nobles plis les couleurs de la vieille royauté unies et confondues avec celles de la France moderne. Et, pour conclure, l'on déclarait que si la doc-
• HonUeur du Loiret, juillet 1836 (notammenl le numéro du 17),
trine monarchique actuelle repoussait le drapeau tricolore, il faudrait désespérer de Tavenir d'une cause qui ne comprendrait plus son temps.
Des démentis autorisés étaient venus. Il avait été déclaré, contre tous ces dires, au nom de M. le comte de Chambord, et il fallait bien le croire, que la question du drapeau restait réservée par le prince exilé, qui en reportait la solution à d'autres temps. Mais pourquoi avait-on dit le contraire? D'où provenaient les informations qui donnaient le chef de la dynastie des Bourbons comme décidé à prendre le drapeau tricolore? Et quel intérêt avait-on eu à répandre un bruit de nature à faire avorter les projets d'union?
La situation se présentait la même, quinze ans après. En 1871 il s'agissait, comme en 1856, de savoir si le panache blanc de Henri IV devait se transformer en cocarde tricolore. Les partisans de l'évolution existaient toujours. Les mêmes fusionnistes libéraux cherchaient encore à envelopper la légitimité dans le drapeau de la Révolution. Comme autrefois, ils entendaient faire la fusion en sacrifiant la couleur royale aux couleurs révolutionnaires. Pénétrés de la maxime parlementaire : « le roi règne et no gouverne pas », qu'ils prétendaient déjà appliquer, ces importants croyaient qu'il leur appartenait de régler euxmêmes la question du drapeau, sur laquelle il y avait conflit avec le roi.
N'est-ce pas ce même parti qui revenait à ses anciens moyens d'action? N'est-ce pas de lui qu'émanaient les rumeurs qui s'étaient spontanément propagées à la suite de l'entrevue de Dreux, comme si l'on eut voulu obliger le comte de Chambord à les désavouer publiquement, au risque d'empêcher encore une fois l'accord de se faire?
Avec de pareils procédés, qui tendaient à imposer insidieusement les trois couleurs au chef de la Maison do France, on l'amenait forcément à se prononcer sur cette question du drapeau qu'il avail toujours écartée jusquelà, et qu'il n'aurait pus soulevée de lui-même, avant d'ôtro remis sur le trône. Et dès qu'on l'obligeait ainsi à parler, il fallait bien s'attendre à ce que le prince, mis en demeure d'adopter le drapeau qui représentait à ses yeux la Révo-
lution, revendiquerait hautement le drapeau de sa race, le drapeau blanc d'Henri IV et de Louis XVIII, celui avec lequel s'identifiait son principe.
Ce n'était là ni l'effet d'un caprice, ni le résultat d'un ilhiminisme de circonstance. Henri de France n'était que fidèle à lui-même et constant avec les sentiments de toute sa vie en manifestant son inviolable attachement au drapeau de ses ancêtres*.
Pour lui, en effet, la déclaration du droit royal n'allait pas sans l'affirmation du drapeau qui en était le symbole.
Ce n'est pas que le drapeau blanc eût par lui-même une valeur absolue, mais il tirait des circonstances sa signification et, pour le comte de Chambord, comme pour ses adversaires, il avait pris l'importance d'une idée.
Qu'était-ce donc que ce drapeau dans lequel s'incarnait le droit de M. de Chambord, ce drapeau qu'il élevait à la hauteur d'un principe, et sans lequel il croyait ne pas pouvoir régner?
11 n'y avait jamais eu, au sens moderne, de drapeau de la France, avant la Révolution, pas de signe extérieur national la personnifiant, pas d'emblème commun, uniformément arboré dans les armées, dans les fêtes, dans les manifestations publiques, sur les édifices et les maisons. Jusqu'en 1789 le pays se confondait avec le roi. Le drapeau de celui-ci était le drapeau de celui-là. La France et le roi ne faisaient qu'un. Le nom de famille des rois de la descendance capétienne, qui s'appelaient, de
* On a voulu mettre le comte de Chambord en contradiction avec luimême. M. de Falloux rapporte dans ?os Mémoires d'un royaliste (p. 59) {u'nne méprise révéla à Berryer, en 1848, au moment où l'on commençait a parler de la fusion, la présence chez le comte de la Ferronays d'un cha- ^>eaii de lieutenant général, à cocarde tricolore, commandé par M. le comte le Chambord. Mais l'assertion a été démentie par un témoignage contraire, tf** de la Ferronays, veuve du comte Fernand de la Ferronays» a attesté {u'au mois d'août 1848 son mari fut effectivement chargé par M. le comte te Chambord de lui faire faire à. Paris deux costumes, l'un de prince Iranais et l'autre de lieutenant général. Mais elle assure que personne ne les il avant qu*il8 ne fussent envoyés à Frohsdorf et qu'aucune cocarde ne igurait au chapeau. « M. de la Ferronays, ajoute-t-elle, était trop respecaeax des volontés du prince auquel il avait consacré sa vie pour prendre initiative d'une décision qui appartenait au roi seul, u (Lettre du 26 férier 1888 dans VVnivers du 27 février 1888).
144 l'échec de la restauration monarchiqlc en 1873
leur nom personnol, Hugues, Robert, Philippe, Louis, Charles, François, Henri, ce nom était France, comme celui du pays. Le dernier de la race royale, le comte de Chambord, s'appelait de son vrai nom Henri do France. Ainsi portent les actes de Tétat civil.
A la guerre, dans les céréimonies, la bannière de France, celle que Ton portait devant le souverain du royaume, à côté des étendards ou pennons des seigneurs et de^ Communes, était la bannière du roi. Depuis l'avènement des Capétiens, c'était le même drapeau, successivement bleu, bleu à croix blanche, bleu et blanc, et enfin complètement blanc, ayant toujours comme ornement la fleur de lys héraldique, dérivée du monogramme constantinien du Christ.
C'est cette enseigne royale, distincte des autres oriflammes et bannières de toutes couleurs, qui a présidé aux destinées de la patrie. Depuis Henri IV, l'ancienne bannière de France au champ d'azur croisé de blanc, puis nii-parlie bleue et blanche, s'était changée en drapeau blanc *.
Le nouveau drapeau ne dérivait pas seulement de la cornette blanche de Henri IV. 11 se rattachait au passé le plus ancien du peuple franc. Le blanc est national. « Le blanc, comme l'observe un vieil historien, a esté la couleur générale et désignation de la nation, comme le rouge parait toujours l'avoir esté de la nation angloise. » Après avoir été la couleur des Celtes et des Gaulois, nos ancêtres, il est resté jusqu'à la Révolution, la couleur par excellence du peuple Français, la couleur de la « franchise » ou liberté, comme de l'autorité. « De tout temps, dit Villehardouin, ceste nostre couleur blanche fust insigne et parengon de liberté. »
* On pourrait objecter que le drapeau des Bourbons n'avait pas une originf^ pure. Henri de Béarn, k la tête dos rebeUes et des huguenots leurs allié», les reîtres allemands, l'avait arboré, comme étendard de révolte, contre Henri III. Plus tard il l'avait déployé contre la Ligue, qui opposait, au nom des traditions nationales, un prince catholique à cet héritier huguenot do la couronne de saint Louis. C'était là le fameux panache blanc auquel !•' roi de Navarre demandait à ses partisans de se rallier dans la bataille, pour la conquête du trône de France.
Mais l'abjuration de Henri IV et la reconnaissance de son droit \^r la France catholique avaient légitimé le drapeau blanc. Avec les Bourbons il monta sur le trône.
Aux Croisades et en maintes batailles, l'enseigne ou l'écharpe blanche distingua le parti des Français. A Bouvinos, la grande journée de la monarchie française, le blanc des milices communales flottait àcôté du bleu royal. En constituant les Communes, les rois leur avaient «lonné les mômes droits qu'aux seigneurs féodaux, symbolisés dans la bannière ou drapeau, dont le fond était toujours la couleur blanche nationale, avec des ornements divers. La bannière de Jeanne d'Arc aussi, celle qu elle reçut miraculeusement du ciel avec sa mission, ^tait blanche. C'est celle qui flotta à Reims, au sacre de Charles VII. A cette noble couleur se rattache la reprise du sol national contre les usurpations de l'Anglais. Elle méritait de devenir à son tour la couleur des rois et de la France.
Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, sept générations de rois, jusqu^au comte de Chambord, avaient porté le drapeau blanc. Ce drapeau, illustré par la victoire et la conquête, s'était identifié avec la France, qui lui devait son achèvement et son unité. 11 avait fini, sous le règne glorieux de LouisXIV, par symboliser le pays*. Lors de la Restauration, après la chute de l'Empire, le drapeau blanc, remplacé depuis 1793 par les trois couleurs, était redevenu le drapeau français.
Le comte de Chambord l'avait hérité de Charles X. En mourant à Goritz en 1838, le vieux roi détrôné avait légué à son petit-fils, avec le droit à la Couronne, le drapeau blanc fleurdelisé d'or de ses ancêtres, en lui faisant promettre de le conserver intact. L'héritage était sacré. Le comte de Chambord ne pouvait plus séparer le drapeau du Trône. Il y allait de son honneur autant que de son droit.
Dans cette fatale nuit du 1" août 1830 qui vit Tabdicalion de Charles X et de son fils, le duc d'Angoulômc, en
' Il n'y avail plus alors que le drapeau du roi et les drapeaux de l'armée. Ceux de chacun des régiments étaient distincts. Us avaient presque tous povr emblème commun la croix blanche. L'enseigne blanche était devenue Temblème propre du monarque, chef suprême des armées de terre ei de mer.
145 l'échec de la nESTAUR.iTION MONARCHIQUE EN 1873
faveur du jeune duc do Bordeaux, lorsque Louis-Philippe eut placé sur sa lùtc « la couronne tombée du front do son cousin », il répudia le drapeau blanc des Bourbons pour adopter le drapeau tricolore, dont il se vantait d'avoir (t Imigtemps porté les glorieuses couleurs*» . Avec« le roi do Témeute » reparaissait renseigne révolutionnaire, Tétendard de la révolte, des crimes et des malheurs du peuple français. Si la victoire, à l'époque révolutionnaire et sous Fére Napoléonienne, lavait ennobli, ses forfaits dépassaient de beaucoup ses gloires. Il restait le drapeau des massacres de la Bastille et des Carmes, le drapeau de Téchafaud de Louis XVI et de Marie-Antoinette, le drapeau delà proscription des prôlres et des nobles, le drapeau de la tyrannie et du sang, le drapeau de tous les excès, de tous les crimes, de toutes les monstruosités que Thistoire a résumés d'un mot, en appelant l'époque qui les vit s'accomplir, la Terreur.
Ses méfaits s'étaient étendus au delà de la France. Avec la guerre, il avait semé sur sa route, les violences, lesfaux principes, les erreurs sociales, les haines de nations, les vengeances héréditaires, et répandu dans toute l'Europe des germes de subversion universelle. Et après des victoires aussi éphémères que brillantes, il avait présidé à Tinvasion et au démembrement du pays, pour voir se renouveler, au bout d'un demi-siècle de vicissitudes politises, plus funestes qu'heureuses pour la France, une mômxî catastrophe nationale.
A ces torts publics s'ajoutaient, pour le petit-fils de Gkarles X, des griefs personnels. On aurait dû com-
* Parpîes de Louis-Philippe dans sa proclamation aux Français. Les trois Ciiuleùrs, à vrai dire, n'avaient rien do séditieux par elles-mêmes. L.etir union remontait déjà loin. La croix rouge et bleue sur fond blanc symbolisait l'ordre illustre, d'origine quasi royale, de la Très Sainte Trinité pour la i^édemption des captiTs. Le bleu, le rouge et le blanc étaient, sous Ltjf^is KVl, les couleurs de la livrôe royale, celles des gardes-français et de» gardes-suissos. Les événements seuls leur avaient donné un caractère factieux. Pour la première fois, avec Lafayette, les trois couleurs avaient été aH>orées en cocarde, comme un signal d'indépendance et d'opposition en face de la royauté. Sur sa motion, le blanc fut ajouté aux couleurs bleue et rouge do la ville de Paris qui avaient été données comme signe de ralliewi»nl aux gardes nationales contre l'armée par les pères de la Commune. Les trois couleurs restèrent celles de la Révolution.
prendre les répugnances du prince pour un emblème qui ne lui rappelait que les plus tristes souvenirs. Ce drapeau tricolore, qu'on voulait lui imposer, ce n'était pas seulement le drapeau qui avait flotté sur Téchafaud de Louis XVI, c'était aussi le drapeau de la révolution de 1830, le drapeau que, dans ces journées de juillet, si mal appelées « glorieuses », les émeutiers avaient planté sur les tours de Notre-Dame en signe de révolte * et avec lequel ils étaient revenus mettre à sac rarchevêché, Yoisin de la cathédrale ; c'était, pour la France, le drapeau de la guerre civile et de la rébellion, et, pour le comte de Ghambord, le drapeau qui avait renversé le trône de sob aïeul Charles X, qui avait causé l'exil de sa famille et le sien, le drapeau fatal que, petit enfant, il avait aperçu, pour la première fois, à Dreux, la ville des princes d'Orléans, alors que fugitif il était emmené, les larmes aux yeux, avec sa jeune sœur \ à la frontière de France.
Il y avait là, pour lui, des souvenirs cruels et odieux. Pouvait-on lui demander de les oublier, en môme temps que de répudier les souvenirs attachants du drapeau blanc, du drapeau qui avait flotté si glorieusement, pour la dernière fois, sur les mosquées d'Alger, en fermant à jamais les portes de la Méditerranée h la barbarie musulmane et en ouvrant l'Afrique à la civilisation chrétienne?
Par le fait il y avait deux drapeaux en présence. Les événements leur avaient donné à chacun une signification opposée. Ce n'était pas une question de couleurs, c'était une question de principes.
Le drapeau n'est rien en lui-même ; il n'a de valeur que comme symbole. C'est un signe auquel s'attachent des idées. « De temps immémorial, les drapeaux onteu un langage; non seulement ils ont servi de signaux... mais on est convenu que leur érection ou leur couleur, dans telle circonstance donnée, signifiait quelque chose \ »
Deux ordres d'idées opposées étaient exprimés par le drapeau blanc et par le drapeau tricolore.
* Voii^ le journal VÊclair, 25 août 1902.
* La princesse Caroline de Bourbon.
* Rey. t. I, livre V, chap. xi.
148 l'échec DC la neSTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
Tandis que le drapeau blanc représentait la tradition, le droit de la monarchie héréditaire, le principe d'autorité, le drapeau tricolore désignait, avec la souveraineté du peuple, Pensemble des fausses libertés issues des principes de 89, liberté de la pensée et de la presse, liberté des cultes, libertés parlementaires, égalité civile et politique; il personnifiait la société moderne contre Tancien régime.
Avec les deux drapeaux, deux ordres d'idées, deux genres de monarchies aussi étaient en lutte. D'un côté, la liberté, telle qu'elle résultait des doctrines et des institutions de la Révolution ; de l'aulro, l'autorité comme fondement nécessaire de la société ; ici, une monarchie accommodée aux idées nouvelles, là, une monarchie reposant sur les données de la tradition et les principes chrétiens de Tordre social ; celle-ci capable de contenir la poussée des idées révolutionnaires et d'empêcher la France de tomber sous la domination des partis avancés, celle-là condamnée à favoriser le développement de la Révolution en préparant TaiTivée au pouvoir du parti républicain, et en conduisant le pays au socialisme par la république.
Les membres de T Assemblée Nationale se groupaient (le chaque colé, selon liMirs attaches antérieures et leurs opinions politiques. Beaucoup, quoique animés des meil«> leiu'es intentions, partageaient les préjugés du temps. Ils tenaient au drapeau tricolore, soit par affection, soit par convenance, lecroyanl le drapeau nécessaire de la France moderne, tandis qu'ils répudiaient le drapeau blanc, comme étant celui du passé, celui de l'ancienne France détruite par la Révolution.
Ce n'est pas tant le drapeau que Ton ne voulait pas que ce dont le drapeau était le signe. On ne lui préférait l'autre que comme symbole de ces principes de 89 auxquels on était par-dessus tout attaché.
Le conflit des drapeaux, c'était celui des deux sociétés, des deux monarchies représentées par chacun d'eux. Et c'est parce que le drapeau blanc était devenu, à tort ou à raison, l'expression d'un ordre de gouvernement, dont les libéraux ne voulaient pas, qu'ils lui opposèrent avec tant d'insistance le drapeau tricolore, comme représentant un ordre politique auquel ils tenaient avant tout.
La question du drapeau avait donc une importance qu'on a vainement cherché depuis à diminuer, pour augmenter les torts du comte de Chambord, comme s'il n'y avait eu qu'obstination sentimentale et puérile de sa part à refuser de laisser substituer entre ses mains le drapeau tricolore au drapeau blanc.
Mais le prince voyait de plus haut. Il comprenait toute la signification du drapeau. Avec un des plus éminents publicistes du temps, Jean-Baptiste-Victor Coquille, il aurait pu dire au peuple Avançais, pour l'éclairer sur le sens de l'emblème qu'il lui offrait : « Le drapeau blanc est le symbole de l'unité, il représente le principe d'hérédité, de perpétuité, de conservation. Il n'abrite pas de partis. Ceux qui se rangent sous le drapeau d'Henri V ne se divisent pas. Il n'en est pas ainsi du drapeau tricolore il est né de nos discordes civiles ; par sa triplicité de couleurs, il est l'image des partis qui déchirent la France sous le règne de la souveraineté du peuple. 11 représente la division. Il est arboré par trois ou quatre partis et non par un seul. Il est donc le symbole de la confusion et de l'anarchie ; car ces partis ne sont pas destinés à s'entendre et sont, par leur principe môme, constitués en irrémédiable hostilité. Orléanistes, républicains modérés, républicains rouges, bonapartistes, prennent le drapeau tricolore. Comment sortir de là ? Chacun de ces partis repousse un accord et veut dominer seul. Et cela dure depuis bientôt un siècle. Le drapeau tricolore a été à l'origine, il est resté le drapeau de l'insurrection et de la guerre civile. Rien ne saurait lui ôter ce caractère. La paix et l'union sociale ne renaîtront pas sous le signe de nos luttes intestines. Il n'est que le drapeau de la France livrée aux factions depuis 89. Henri V, sous le drapeau Wcolore, ne serait qu'un parti de plus ajouté aux autres partis, car le drapeau tricolore représente tous les partis. Or, le roi ni la France ne sont un parti, et le roi se diminuerait en prenant le drapeau tricolore *. »
En même temps que le signe de la division des partis, le drapeau tricolore, aurait pu ajouter le roi, est, par
• La Royauté française, p. 191.
IM l'échec de la restauratiOxN monarchique en 1873
origine et par destination, le symbole des faux principes et des fausses libertés modernes dont périt la France : cette souveraineté du peuple et cette égalité, cause de toutes les révolutions et source du socialisme, cette liberté de la presse, instrument permanent de trouble et de désordre dans le pays, cette liberté des cultes, qui a créé rinfluence juive et l'action protestante, devenues Tune et Fautre un si funeste dissolvant au sein de la vieille société française.
Il n'est donc pas vrai que la question du drapeau ne signifiait rien ; elle avait, au contraire, la portée d'une question de principe. Le drapeau tricolore était le drapeau de la révolution et de Tanarchie ; le drapeau blanc, celui de Tordre et de Tautorité.
Ainsi le comprenait le comte de Chambord et c'est pourquoi, à la veille de remonter sur le trône de ses pères, il voulait élever, aux yeux du peuple français, le drapeau blanc au-dessus du drapeau tricolore, et le montrer à tous, non seulement comme l'emblème du droit royal, mais comme l'expression de Tordre politique et social qu'il aspirait à reconstituer en France.
Malheureusement il ne devait pas (^tre compris. Trop complexe était la question du drapeau, qui allait être si loyalement posée par lui devant la nation. Pour la masse des esprits, elle ne pouvait avoir ni l'importance qu'elle avait prise dans sa pensée, ni la signification qui résultait des antécédents historiques et surtout des circonstances relatives aux tentatives de fusion dynastique depuis 1848.
Pour les Français du xix* siècle, le drapeau tricolore était surtout l'expression des droits et des libertés politiques, de l'égalité civile, des conditions nouvelles de la famille et de la propriété, en un mot, de Tordre social résultant des principes de 89, tandis que le drapeau bfanc personnifiait à leurs yeux l'ancien régime disparu avec la Révolution.
Il résultait de là une équivoque ne permettant pas au eomte de Chambord d'i'^trc compris ; car, ce qu'il répudiait du drapeau tricolore, ce n'est pas tant ce que le peuple y voyait que ce que les politiques y avaient mis.
LE MANIFESTE OU DRAPEAU BLANC ilî
En tant que le drapeau tricolore était le signe de la société moderne, constituée sur le principe de Tégalité des citoyens dans TEtat, de la division de la propriété et l'accessibilité de tous aux charges publiques, le prince ne l'eût pas répudié, puisqu'il déclarait, en 1871, être et vouloir être de son temps, et qu'il se défendait bien haut de songer à rétablir les dîmes, les droits féodaux, les privilèges et les classes privilégiées.
C'est à cause de sa signiiication politique que le comte (le Chambord repoussait Femblème tricolore. Avec le drapeau de la Révolution, il sentait qu'il ne pouvait pas être le roi qu'il fallait à la France. Dans Tétat d'anarchie morale où se trouvait un pays ballotté par quatre-vingts ans de révolution, il comprenait la nécessité d'établir un pouvoir fort, et en même temps il savait que le pouvoir ne serait fort qu'en étant chrétien. 11 voulait refaire la royauté avec l'Eglise. L'histoire, non moins que la foi, Téclairait sur les conditions nécessaires d'une restauration monarchique.
Dans les grandes crises politiques de la France, la royauté fut toujours reconstituée chrétiennement. L'élection de Hugues Capet, venant relever le pays de la déchéance des Carolingiens, fut catholique par le concours des évêques et des seigneurs ; la restauration de Charles VU, au temps de l'invasion anglaise, fut catholique par la mission de Jeanne d'Arc ; l'avènement de Henri IV, succédant aux guerres de religion, fut catholique par Faction de la Ligue et de la papauté.
La France de 1871 avait besoin, pour se relever de ses mines, d'une restauration catholique de la royauté. Le prince tenu en réserve par la Providence, pour le relèvement de « la Fille aînée de FEglise », le comprenait. Et là était la grandeur de sa mission, l'importance de son principe. Cette royauté chrétienne, il fallait en quelque sorte l'imposer au pays.
Il y a deux France, depuis la Révolution, et le comte de Chambord ne l'ignorait pas. 11 savait que la France révolutionnaire et irréligieuse était, par son esprit môme, de l'opposition au pouvoir, quel qu'il fût, et que si elle était républicaine, c'est que la république n'est autre
chose chez nous que la forme politique de rindépendance et de rirréligion. Il comprenait bien que cette France-là ne remonterait jamais, par son propre mouvement, à la monarchie et que, si elle Tacceptait, un jour d'entraînement et de nécessité, ce serait pour la combattre dès le lendemain. Il estimait donc que pour refaire une France monarchique, il fallait avant tout refaire une France chrétienne et qu'il n'y réussirait pas sans jouir d'une autorité assez forte pour lui permettre de s'appuyer sur l'Eglise.
Un roi très chrétien pouvait seul restaurer la monarchie en France et, pour être ce roi très chrétien, il lui fallait être d'abord un roi fort. Cette force, il la trouvait dans le principe de la royauté traditionnelle et héréditaire, dont il était le représentant et qui plaçait en lui la source de l'autorité.
A cette heure si décisive pour les destinées du pays, le comte de Chambord se souvenait du mot du duc de Richelieu au congrès de Vienne : « Je vous apporte un principe, avait dit, devant les représentants de l'Europe, Tcnvpyé de Louis XVIII, et, dans ce moment, ce principe, c'est ma force. » Parole souveraine qui eut une si grande influence dans le conseil des Etats européens en 1815, et qui valut à la France, vaincue et démembrée, de Napoléon de reprendre son rang parmi les nations. L'auguste exilé de Frohsdorf se présentant au peuple français, avec le seul prestige du droit royal, devait dire lui aussi : c( Je ne suis rien, mon principe est tout. »
C'est ce principe qu'il apportait à la France, avec son drapeau, et c'est pour le proclamer qu'il avait résolu, puisqu'on l'y appelait avant le temps, d'aller à Chambord, d'oîi sa voix devait se faire mieux entendre du pays et de l'Assemblée Nationale.
La nouvelle apportée par M. de Maillé à ses amis que le comte de Chambord venait d'arriver en France, pour y publier un manifeste, avait jeté une vive émotion dans tous les groupes de la Droite. Chez les uns, c'était le mécontentement causé par une résolution qui dérangeait toutes leurs combinaisons ; chez les autres, c'était la crainte
qu'elle ne servît de prétexte aux récriminations et aux défections des orléanistes. Ceux-ci et ceux-là comprenaient que Taflaire de la monarchie, dont ils désiraient la réussite, allait être remise en cause par Tacte du comte de Chambord. Ceux qui avaient eu l'initiative des démarches auprès des princes d'Orléans étaient consternés, sentant combien leur responsabilité se trouvait engagée, tant vis-à-vis leurs partisans que vis-à-vis les légitimistes, par cette initiative, malencontreuse pour eux, qui risquait de rompre à jamais l'accord. Les autres s'inquiétaient, par amour du roi, des oppositions qu'allait soulever contre le rétablissement de la monarchie la proclamation du drapeau blanc.
Les royalistes les plus purs, dans leur désir de fain^ arriver le roi, eussent voulu qu'il ajournât un projet dont ils ne prévoyaient que trop les conséquences. M. Lucien- Brun lui-même, dans les heures passées à Paris, auprès du comte de Chambord, avait adressé, de concert avec le marquis de la Ferté, de respectueuses remontrances à ce sujet au prince, craignant, ce qui devait arriver, que Ton ne tirât parti contre lui de son manifeste.
Cette question du drapeau blanc, se demandaient avec angoisse les plus fidèles, avait-elle encore assez de sens dans le peuple pour être utilement réveillée parle prince et comprise par la masse de la population ? La foi en la monarchie était-elle encore assez vive pour que, au lieu de la raviver en déployant devant le pays l'emblème de la légitimité, on ne risquât pas plutôt de l'éteindre en heurtant l'opinion? Le courant populaire n'était-il pas contraire au drapeau blanc et le prince pouvait-il espérer le remonter avec ce drapeau à la main ?
A plus forte raison les royalistes opportunistes, môme les plus dévoués, étaient-ils d'accord avec les parlementaires et les orléanistes pour désapprouver la résolution du prince. Les uns et les autres se réunirent dans un des bureaux de l'Assemblée pour aviser au moyen de prévenir la publication du manifeste annoncé. On résolut, des deux côtés, de tenter un suprême effort dans le but de conjurer ce que l'on considérait comme un malheur. 11 fut décidé qu'une ambassade serait envoyée au comte de
i54 l'échec de la BESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
Chambord pour l'informer de l'état des esprits à Versailles et pour tâcher de le dissuader de son projet.
« Nous avions parmi nous, écrit M. de Meaux, les héritiers de trois des plus grandes maisons de la monarchie : Maillé, La Rochefoucauld, Gontaut-Biron. Après la maison royale, il n'en était pas dont Tillustration fut plus étroitement liée à la gloire du drapeau blanc. Nous leur demandâmes d'obtenir du roi le sacrifice de ce drapeau. Tous trois acceptèrent, M. de Maillé, qui avait joué le rôle principal dans les négociations antérieures, aussi bien que les deux autres qui n'y semblaient pas mêlés jusqu'alors. » Et le narrateur ajoute : ^< C'était l'ancienne France qui allait adjurer son chef de ne pas tourner le dos à la France nouvelle*. »
C'était surtout le Parlement qui allait demander au roi. de retranclier quelque chose de son droit et de son honneur.
Cette mission, à la fois respectueuse et impérieuse, n'avait pu être confiée à des envoyés plus capables d'obtenir à l'amiable du comte de Chambord ce que l'on exigeait de lui. 11 semblait bien, en effet, qu'avec ces illustres représentants de la noblesse, la concession, si pénible qu'elle dût ôtrc pour son caractère et son autorité, devait se régler dans les plus honorables conditions pour le roi.
Un quatrième et important personnage se trouva à point pour compléter l'ambassade. Au premier bruit qui s'était répandu que le comte de Chambord allait faire un manifeste, M. de Falloux était accouru, avec M^*^ Dupanloup, pour savoir ce que l'on allait décider dans la réunion provoquée par M. de Maillé cl aussi pour se concerter avec ses amis. Il n'eut point de peine à persuader aux trois délégués de s'adjoindre Tévèque d'Orléans, afin que le clergé fût représenté, avec la noblesse, dans cette députation où Ton verrait comme une image vivante de l'ancienne France.
Dès le soir môme, le comte de Maillé, le duc de La Rochefoucauld, le comte de Gontaut-Biron partaient pour
* Souoenirs politiques [Correspondant, â^> septembre 1902).
LE MANIFESTE DU DRAP£AU BLANC ISri
Blois; M*' Dupanloup, ne pouvant voyager la nuit, Ui' se mit en route que le lendemain matin.
Le 5 juillet, vers 10 heures, les trois délégués se présentaient au château de Chambord pour remplir leur mission. Le prince, prévenu de leur arrivée, les fit introduire au bout de quelques minutes. Par les assauts qu'il avait déjà subis à Paris, de son représentant, le marqui;^ Je la Ferté, et par ce que M. Lucien-Brun lui avait fait connaître, le même jour, des dispositions dominantes de la Droite, le comte de Chambord comprit tout de suite quel était l'objet de la démarche des envoyés de Versailles.
De part et d'autre, l'abord fut plus réservé que spontané, et dès le premier moment de Tentrevue s'était produit, des deux côtés, le sentiment qu'on n'allait pas s'ea tendre.
Le comte de Maillé à qui son âge, la haute antiquité de» sa race donnaient le droit de parler le premier, au nom des autres, commença par exposer les faits qui avaient déterminé leur démarche'; il rappela les négociations avec les princes d'Orléans, à Dreux, et les résolutions qui s'en étaient suivies, puis la note qui avait fait ajourner hi visite du comte de Paris au chef de la Maison de France ; enfin l'annonce du projet de manifeste attribué au comtf de Chambord, sur lequel les princes d'Orléans leur avaient fait demander des explications. C'est ainsi qu'ils étaient amenés à se présenter au roi pour le solliciter respectueusement de renoncer au projet dont cm parlait. Us ne pouvaient s'empêcher de lui dire combien le manifesta aimoBcé serait inopportun. Déjà la lettre du 8 mai à M. de Carayon-Latour, dans laquelle on avait vu un véritable manifeste, en raison même de son caractère général et élevé, avait été interprétée défavorablement en plusieurs points et avait eu une fâcheuse inlluence sur l'opi-
* Descendant d'une des plus illoslres lignées chovalcresques do l'ancienno I^raooe, commandant d'un bataillon de mobiles de l'Anjou pendant la guerrd de 1870, illustré par sa vaillance au combat de Mennaie, le comte de Maillé était un gentilhomme accompli, mais quelque peu imbu des idées libérales an temps. Personne plus que lui n'avait le droit d'invoquer auprès du roi ^ exigences du présent avec les souvenirs du passé.
156 l'échëg de la restauration monarchique en 1873
nion. Les envoyés de la Droite faisaient allusion à une toute récente manifestation du suffrage universel.
Le jour même où le comte de Chambord arrivait à Paris, avaient lieu, en effet, les élections complémentaires de l'Assemblée Nationale, destinées à combler les vides causés par la mort, les démissions et surtout par Toption des candidats élus dans plusieurs départements à la fois. Elles avaient été, comme on Ta déjà vu, un succès inattendu pour les républicains. En quelques mois le corps électoral avait été retourné. Le parti républicain, appuyé par ses journaux, avait repris position dans le pays, après que la Commune eût été vaincue et le gouvernement de M. Thiers raffermi. Les adversaires de la royauté s'étaient perfidement servis de la lettre du comte de Chambord du 8 mai, pour répandre dans le pays l'idée que le rétablissement de la monarchie ramènerait « le gouvernement des curés », et la guerre pour le Pape.
Ces élections antilégitimistes avaient causé à Versailles une vive émotion. Les délégués de la Droite, interprètes des sentiments de leurs amis, y voyaient, pour le comte de Chambord, un motif de plus de renoncer à un manifeste qui serait encore plus mal compris que sa lettre précédente et achèverait de retourner l'opinion contre lui. Ils disaient savoir, en effet, que le point capital des réserves indiquées dans la note au comte de Paris était la question du drapeau. Or, sur ce point précisément, eux-mêmes avaient cru pouvoir s'engager avec les princes d'Orléans, dans le sens des désirs du pays, en se référant du reste aux déclarations antérieures du prince, qui avait toujours paru remettre la décision de l'affaire au pays.
C*était fausser le sens de ces déclarations. Le comte de Chambord dut faire remarquer qu'il avait simplement dit qu'il ne ferait rien loin de la France et sans la France.
Les envoyés insistèrent sur la nécessité du maintien du drapeau tricolore, symbole du régime moderne, déclarant que si Monseigneur renonçait à ce drapeau, il fallait qu'il renonçât aussi à la couronne de France.
Le prince répondit : « Je ne puis revenir en France qu'avec mon principe et mon drapeau. Je sais qu'avec le
drapeau tricolore je ne suis plus moi-même et que je ne puis rendre au pays les services qu'il attend de moi, en étant le représentant de Tordre et de la liberté.
« J'ai été prévenu, il y a quelques jours seulement, que mes amis s'étaient engagés sur la question du drapeau. Je suis donc obligé de dire mon sentiment sur cette question. Je ne veux pas qu'on me suppose autre que je suis et je ne veux pas que mes cousins aient à me reprocher de ne les en avoir pas instruit, avant de me voir V »
L'entretien s'animait. Les délégués représentèrent à leiu* royal interlocuteur que le drapeau blanc ne lui appartenait pas exclusivement, qu'il avait été le drapeau de la France et non pas seulement de sa maison, et dès que ce drapeau n'était plus celui de la France, le prince devait prendre celui qu'elle voulait aussi.
Le comte de Chambord demeura inflexible : « J'ai beaucoup réfléchi, leur dit-il, j'y ai beaucoup pensé : c'est une question d'honneiu* et de conscience politique pour moi. Je ne puis rien dire de plus. Séparons-nous, nous serons toujours amis*. »
C'était la conclusion. Le prince prenant la main de ses visiteurs et les embrassant avec efl'usion, les congédia.
Dans l'après-midi arrivait M**" Dupanloup. Le célèbre évêque d'Orléans avait été autrefois le catéchiste et le confesseur du jeune duc do Bordeaux. Ces souvenirs éloignés lui servirent d'entrée en matière avec le prince.
' Dans une leUro de Nantes, du 7 février 1872, relative aux incidents qui précédèrent la publication du manifeste sur le drapeau blanc, M. le comte René de Monti, alors de service auprès du comte de Chambord, écrivait à M. le vicomte de Maquillé, président des comités royalistes de l'Anjou, qui avait invoqué son témoignage : «... Ce fut alors que, compromis depuis gueUpie temps par des conversations, par des paroles imprudentes et non autorisées sur la question du drapeau (question que, pendant quarante et une années d*ezil, il n'avait jamais tranchée et qu'il comptait, réserver encore), M. le comte de Chambord se décida à ouvrir tout son cœur à la France, avant de recevoir M. le comte de Paris... »
En reproduisant cette lettre, M le marquis de Dreux-Brczé ajoute en note : « En fait, M. le comte de Falloux fut le propagateur en Anjou des bruits et récits au sujet desquels M. de Maquillé tint à 61 rc directement et très exactement informé .» Notes et Souvenii's, i« édition, pp 277-281.
* If. de Meaux a publié en entier dans ses Souvenirs le procès-verbal de cette entrevue rédigé par M. de Maillé et communiqué, au retour de Chambord, à un certain nombre de membres de la Droite royaliste.
158 l'échec dk la restauration monarchique en 1873
Mais il avait été prévenu d'avance par ses trois collègues de TAssemblée Nationale de l'inutilité de ses efforts. En vain le prélat revint-il, avec la fougue de son éloquence, sur les points déjà traités dans la conversation du matin. 11 se heurta aux mômes résistances, à la même résolution de ne rien céder sur la question du drapeau ^
Cependant, à Versailles, à Paris, le bruit s'était répainki que le comte de Chambord allait publier un manifeste. Les meilleurs royalistes, prévoyant le parti qu'on ne manquerait pas d'en tirer contre lui, n'étaient pas moins préoccupés que les politiques de l'Assemblée Nationale des moyens de prévenir une semblable résolution. M. de Cazenove de Pradines, le brillant héros de Patay, d'une fidélité au roi égale à sa vaillance sur le champ de bataille, était accouru de lui-môme pour supplier le prince de renoncer à son projet. Les amis et les collaborateurs du journal rUnion, sollicitèrent son rédacteur en chef, M. Laurentie, dont le dévouement à la cause monarchique était éprouvée par une longue carrière de bons et loyaux services, d'aller tenter, lui aussi, une démarche auprès du comte de Chambord. Ce n'était pas que M. Latirentie put aller plaider la cause du drapeau tricolore, qu'il avait toujours combattu, mais il s'était laissé persuader par ses amis qu'il importait, dans l'intérêt du roi, de prévenir un acte signalé d'avance par le parti des politiques comme devant mettre obstacle à la restauration ^
« — De vous, mon ami, lui dit le roi en le recevant, je
* Quelques jours plus lard, à Bruges, parlant de cotte visite où W* Dnpanloup était venu avec les autres pour le dissuader de la publication de son manifeste, comme étant inopportune, le prince disait, en Tîsanl aussi It conduite du prélat pendant le concile du Vatican : « C'est toujours la question de l'opportunité. Pour Monseigneur d'Orléans, ce n'est jamais le moment. » Et le comte de Chambord aurait pu refaire aussi le mot oélèbre du concile à propos des opposants : « Ce qu'ils ont dit inopportun, ils l'ont rendu Dëcessaire. »
La proclamation du drapeau blanc, à Chambord, fut due, en effet à ses adversaires, comme l'avait été, au concile du VaUcan, la déflniUon de Tinfaillibilité.
* Voir VVnivers du 6 février 1888. Lettre de M. Sébastien Laurentie. Dans son volume de Souvenirs inédits (p. 333), M. J. Laurentie n'a pas
eu de peine, après son père, M. Sébastien Laurentie, à justiOer son vén^ble aïeul des imputations dirigées contre lui par M. de Falloux dans ses Mémoires d'un royaliste.
suis prêt à tout entendre, parce que je suis sûr de vos sentiments et de vos intentions.
•t — Eh bien ! Monseigneur, cette lettre qui fait d'avance tant de bruit, qu'est-ce donc qui la motive? Pourquoi sou-* lever la question du drapeau ?
« — Ce n'est pas moi qui la soulève. J'ai été engagé, sans avoir donné mission pour cela à personne. La Chambre, les cercles connaissent la démarche et la croient faite en mon nom, avec mon autorisation. Bientôt le pays tout entier sera au courant. C'est au pays que je dois faire cooDaifare mes résolutions. »
Il n'y avait rien à répondre pour M. Laurentie. Fidèle à son rôle de modeste défenseur du trône, il était venu, non pour porter au prince des leçons hautaines et prétentieuses, à la façon des importants de la Fronde et du Parlement, mais pour remplir loyalement son devoir de serviteur et de conseiller.
H venait d'apprendre, ce qu'il ignorait jusque-là, que, fans les négociations avec M. le comte de Paris, la queslion du drapeau avait été engagée sans Tasscntiment du chef de la race des Bourbons, à son insu. Il savait maintenant sur qui pesait la responsabilité de Tacte, injustement reproché depuis à M. le comte de Chambord, après qu'on l'avait rendu inévitable. Car, si le prince avait toujours dit, à propos du drapeau, qu'il ne ferait rien loin de la France et sans elle, il ne pouvait admettre non plus que l'on en disposât en dehors de lui.
M. Laurentie comprenait les justes susceptibilités d'honneur et de conscience de l'héritier du trône dans celle question du drapeau, il n'en était pas moins aflligé de la résolution du prince de proclamer le drapeau blanc, à rencontre des sentiments du plus grand nombre, et au risque de détacher de lui et de sa cause la plus grande partie de l'Assemblée Nationale.
Plusieurs passages du manifeste, dont son royal interlocuteur lui donna communication, furent modifiés sur 5* demande, mais il n'obtint pas davantage. Il était arrivé le 6 au matin et, le soir môme, le prince ne voulant pas prolonger plus longtemps son séjour en France, devait quitter Chambord pour retourner en Belgique,
où il avait donné rendez-vous au comte de Paris.
Monseigneur revint de Chambord, comme il était venu, accompagné de son fidèle secrétaire, M. de Vanssay, qui devait porter à VUnion le manifeste daté du château de son nom, pour le faire publier. Celui-ci partageait les inquiétudes que ce grave document causait aux meilleurs amis du prince, sachant d'avance quel accueil lui était réservé.
Cette nuit passée en chemin de fer, avec le roi, dans un wagon ordinaire de 1'* classe, fut pour le dévoué secrétaire une nuit d angoisse. II eut tout le loisir de réfléchir aux conséquences de Tacte qu'il était chargé de faire connaître à la France. Le comte de Chambord dormit du sommeil le plus calme. M. de Vanssay comptait, comme dernier espoir, que la nuit lui porterait conseil. Le matin comme on arrivait à Paris, le prince s'éveilla. M. do Vanssay demanda à Monseigneur s'il n'avait rien à changer à sa lettre. « Non, répondit le prince, sorti brusquement de son sommeil, faites imprimer tel quel, c'est mon dernier mot. »
Il n'y avait plus h insister. M. de Vanssay prit congé de son auguste compagnon de voyage pour aller porter à VUnion le texte du manifeste, qui parut dans le numéro du soir, portant la date du lendemain 8 juillet.
Le matin môme, avant la publication par la voie de la presse, M. le comte de Paris en avait reçu un exemplaire manuscrit, que M. le comte de Chambord avait eu soin, par une déférence toute particulière, de lui faire remettre. L'héritier du trône de France s'adressait, en ces termes, à la nation :
Chambord, o juiUct 1871.
Français,
Je suis au milieu de vous.
Vous m'avez ouvert les portes de la France, et je n'ai pu me refuser le bonheur de revoir ma patrie.
Mais je ne veux pas donner, par ma présence prolongée, de nouveaux prétextes à Tagitation des esprits, si troublés en ce moment.
Je quitte donc ce Chambord que vous m*avez donné et dont
j'ai porté le nom avec fierté, depuis quarante ans, sur les che^ mins de Texil.
Eq m'éloignant, je tiens à vous le dire, je ne me sépare pas de vous : Ja France sait que je lui appartiens.
Je ne puis oublier que le droit monarchique est le patrimoine de la nation, ni décliner les devoirs qu'il m'impose envers elle.
Ces devoirs, je les remplirai, croyez-en ma parole d'honnête homme et de roi.
Dieu aidant, nous fonderons ensemble et quand vous le voudrez, sur les larges assises de la décentralisation administrative et des franchises locales, un gouvernement conforme aux besoins réels du pays.
Nous donnerons pour garantie à ces libertés publiques, auxquelles tout peuple chrétien a droit, le suffrage universel honnêtement pratiqué et le contrôle de deux Chambres, et nous reprendrons, en lui restituant son caractère véritable, le mouvement national de la fin du siècle dernier.
Une minorité révoltée contre les vœux du pays en a fait le point de départ d'une période de démoralisation par le men songe et de désorganisation par la violence. Ses criminels attentats ont imposé la révolution à une nation qui ne demandait que des réformes et l'ont dès lors poussée vers Tabime où hier elle eût péri, sans l'héroïque effort de notre armée.
Ce sont les classes laborieuses, ces ouvriers des champs et des villes dont le sort a fait l'objet dé mes préoccupations et de mes plus chères études, qui ont le plus souffert de ce désordre social.
Mais la France, cruellement désabusée par des désastres sans exemple, comprendra qu'on ne revient pas à la vérité, en changeant d'erreur, qu'on n'échappe pas par des expédients à des nécessités éternelles.
Elle m'appellera, et je viendrai à elle tout entier, avec mon déîouement, mon principe et mon drapeau.
A l'occasion de ce drapeau, on a parlé de conditions que je ne dois pas subir.
Fraisais,
Je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de ses ruines et à reprendre son rang dans le monde ; le seul sacrifice que je ne puisse lui faire, c'est celui de mon honneur.
Je sulset veux être de mon temps ; je rends un sincère hommage à toutes ses grandeurs, et, quelle que fût la couleur du drapeau sous lequel marchaient nos soldats, j'ai admiré leur héroïsme,
et rendu grâce à Dieu de tout ce que leur bravoure ajoutait au trésor des gloires de la France.
Entre vous et moi, il ne doit subsister ni malentendu, ni arrière-pensée.
Non, je ne laisserai pas, parce que rignorance ou la crédulilé auront parlé de priyiièges, d'absolutisme et d'intoléraoce, que sais-je encore? de dîme, de droits féodaux, fantômes que la plus audacieuse mauvaise foi essaie de ressusciter à vos yeux^ je ne laisserai pas arracher de mes mains Tétendard de IkBrilV, de François l**" et de Jeanne d'Arc.
C'est avec lui que la France s'est faite nationale, c'est avec loi que vos pères conduits par les miens, ont conquis cette Alsace et cette Lorraine dont la fidélité sera la consolation de ros malheurs.
11 a vaincu la barbarie sur cette terre d'Afrique, témoin des premiers faits d'armes des princes de ma famille ; c'est lui qui vaincra la barbarie nouvelle dont le monde est menacé.
Je le confierai sans crainte à la vaillance de notre armée; il n'a jamais suivi, elle le sait, que le chemin de l'honneur.
Je l'ai reçu comme un dépôt sacré du vieux roi mon aïeul, mourant en exil ; il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente; il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe.
Dans les plis glorieux de cet étendard sans tache, je vous apporterai l'ordre et la liberté.
Français, Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc de Henri IV.
Un prince, que la Révolution avait arraché à la France e4 que son droit rappelait au trône, ne pouvait parler à la nation un plus noble langage. Ce manifeste deChambonl, fier, éloquent, généreux, était le programme le plus sage, le plus honnête et, en môme temps, le plus libéral, de gouvernement que la France eût reçu, depuis le jour où l'antique constitution nationale avait sombré dans la tourmente révolutionnaire, pour faire place aux essais des novateurs. Ce gouvernement, conforme aux besoins réels du pays, fondé, pîir l'accord du roi et du peuple, sur les larges assises de la décentralisation administrative et des franchises locales ; ces libertés publiques restituées à la France chrétienne avec la garantie du suffirage uni-
versel, « honnêtement pratiqué », et le contrôle du Parlemont ; le mouvement national de la fin de Tancien régime, repris avec son véritable caractère et substituant les réformes à la Révolution ; les sages améliorations apportées au sort des classes laborieuses des champs et des villes : c'était là la plus heureuse perspective politique qui pût s'ouvrir à la France, après les malheurs des révolutions et des guerres.
Mais le prince qui s'offrait à remplir ce beau programme de gouvernement, et dont le règne s'annonçait pour la France sous d'aussi heureuses promesses, voulait venir tout entier à elle, non seulement avec son dévouement, mais avec son principe et son drapeau. En élevant à ses yeux le drapeau blanc, comme Temblème du droit monarchique et le signe de Fautorité, il voulait faire comprendre à une nation ballottée par les révolutions, éprouvée par les plus terribles désastres, qu' « on ne revient pas à la vérité en changeant d'erreur, qu'on n'échappe pas par des expédients à des nécessités éternelles ». Il calmait les susceptibilités de Topinion, en désavouant les idées d'absolutisme et d'intolérance, de privilèges et de droits féodaux qui s'attachaient au drapeau blanc ; et cet étendard d'Henri IV, de François 1*"" et de Jeanne d'Arc, par qui s'était achevée l'unité nationale et avait été vaincue en Afrique, la vieille barbarie musulmane, par qui serait vaincue encore la barbarie nouvelle du socialisme révolutionnaire impie, dont le monde était menacé, il ne l'arborait devant le peuple français qu'en promettant de lui apporter dans ses plis glorieux Tordre et la liberté.
Elaitr-ce là des prétentions exorbitantes de la part du prince vers qui la France était revenue dans son malheur? Quand il promettait un gouvernement si conforme aux besoins et aux aspirations du pays, ne pouvait-on lui concéder en échange le drapeau sans lequel il ne voulait pas revenir et ne croyait pas pouvoir régner? Etait-ce trop exiger du sentiment national que de lui demander d'accepter les conditions du roi, qui apportait avec lui les assurances d'un régime réparateur?
Peut-être les préoccupations politiques dont était agitée l'.Wemblée Nationale lui faisaient-elle trop douter du bon
sens et du vieil instinct monarcliique du pays, quand elle voyait dans le drapeau blanc un obstacle absolu au rétablissement de la royauté. Peut-être, en pensant ainsi, avait-elle plus égard aux dispositions d'une partie de ses membres qu'au véritable état de Topinion. Rien ne prouvait qu'au retour du roi, il ne se serait pas produit, dans le peuple et jusque dans l'armée, le môme mouvement d'esprit qui avait emporté, en 1814, les foules vers l'emblème de la vieille monarchie ; rien ne permettait de dire qu'on n'aurait pas revu les mômes élans d'enthousiasme qui avaient accueilli le retour du drapeau blanc avec celui des Bourbons. Bien des indices, au contraire, devaient faire croire que la majorité du pays, désabusée alors de la République comme de l'Empire, accepterait aussi volontiers l'emblème que le principe de la royauté, pourvu que la signification du drapeau blanc ne fût pas faussée dans son esprit par ceux qui, par préjugé ou par opposition, voulaient à toute force y voir le symbole de l'absolutisme d'un passé impopulaire.
Il semble bien que les groupes libéraux de la Majorité, à l'Assemblée Nationale, dans leur défiance du drapeau blanc, se regardaient plus eux-mômes qu'ils ne regardaient le pays, et, en réalité, la question des couleurs nationales n'avait pas dans l'ensemble de la population l'importance qu'on s'était habitué, depuis 1849, à lui donner dans les cercles politiques. La question du drapeau, on peut le dire, n'en aurait pas été une pour le pays, si on ne Tavait pas agitée devant lui avec tant d'insistance. C'était beaucoup plus une question parlementaire qu'une question populaire ; c'était aussi une question dynastique beaucoup plus qu'une question nationale. Il n'y avait pas de quoi, de la part du Parlement, en faire la condition essentielle du rétablissement de la royauté.
D'ailleurs, appelé par la force des choses à remonter sur le trône, le roi pouvait-il accepter que de simples députés, de qui il ne tenait pas son droit, et que l'Assemblée ellemême, qui n'avait pas d'autre mandat que de proclamer le principe de la monarchie, lui imposassent de prendre un autre drapeau que le sien pour prix de sa rentrée en France ? A la nation seule, il eût appartenu de lui poser
cette condition. Et c'était bien ainsi que Tentendait le comte de Chambord, lui qui ne voulait rien décider sans la France, lui qui, dans la longue série de ses lettres et proclamations antérieures, n'avait jamais abordé cette question du drapeau. Mais on l'avait obligé à se prononcer, en faisant croire qu'il avait abandonné volontairement le drapeau de la royauté traditionnelle, avant môme que le pays eût été consulté. Et c'est ce qu'il tenait à déclarer dans son manifeste, en disant aux Français : « A l'occasion de ce drapeau, on a parlé de conditions que je ne dois pas subir. » Il y avait Ifi un doute à trancher, une équivoque à dissiper. Il fallait, en effet, que la France, seule juge de la question, seule compétente pour en décider, sût que Ton avait voulu imposer au roi un autre drapeau que le sien et que Ton avait môme perfidement annoncé qu'il l'acceptait, mais que le roi tenait à son drapeau, comme au signe môme de son droit. Elle le savait maintenant et c'était à elle de se prononcer.
Mais le peuple n'était pas seul en cause. A côté du pays il y avait ses représentants.
Lorsque parut le manifeste de Chambord ce fut, parmi les membres de l'Assemblée, une véritable consternation, à laquelle se mêlait, chez les uns, le dépit, chez les autres la douleur. Quoique attendu il surprit encore.
A leur retour, les délégués de la Droite s'étaient empressés d'annoncer l'échec de leur mission. Môme ils en rédigèrent un procès-verbal qui fut communiqué à un certain nombre de leurs collègues. Ils avaient jeté l'alarme dans tous les rangs royalistes. En constatant l'inutilité de leurs efforts, ils faisaient présager l'irrévocabilité des résolutions du prince. On ne pouvait, disaientils, que déplorer des illusions persistantes, dont il n'y avait plus qu'à attendre d'irrémédiables décisions. On se répétait le mot de l'évoque d'Orléans disant à ses amis : « Je viens d'assister h un phénomène intellectuel sans exemple. Jamais on n'a vu cécité morale aussi absolue. » D'avance, les royalistes opportunistes se désolaient de l'obstination de leur prince ; les politiques déploraient un si grand aveuglement. Mais les vrais fidèles étaient
166 l'échec de la restauration nONARCHlQUE EN 1873
prêts h tout approuver, croyant que le roi avait une plus haute conscience de son droit et comprenait mieux sa mission que ceux qui le blâmaient.
La publication du manifeste ne lit que surexciter les sentiments d'amertume et de déception qui étaient dans le cœur du plus grand nombre. On eût dit qu'il n'y avait que des gens pour regretter ou blâmer l'acte du prince. Les uns étaient désolés, les autres irrités. Tout au plus reconnaissait-on dans la proclamation du comte de Chambord la noblesse et l'élévation des sentiments, l'éloquence de la pensée, la fierté du langage. Même ceux qui appréciaient le plus cette parole royale. à sa juste valeiu*, disaient, comme M. Martial Delpit, que le comte de Chambord avait fait a un acte impolitique, quoique tn'^s noble et très élevé* ». Peu s'en fallait qu'on ne traitât d'exaltés les ^Tais royalistes qui croyaient ne pouvoir qu'approuver et admirer. C'était partout de la désolation, du dépit, de l'irritation, du découragement.
Le message royal dérangeait les combinaisons par lesquelles on s'était flatté de faire aboutir la restauration monarchique. Chez les amis des d'Orléans se manifesta îiussitùt le sentiment que les déclarations du comte de (^hambord rendaient impossible la visite promise de leurs princes; quelques-uns même s'en félicitaient en secret; chez les légitimistes, c'était la certitude que cette pièce admirable, mais si mal reçue, allait empêcher encore une fois la réconciliation de la famille royale.
Des deux cotés, ceux qui avaient été plus directement mêlés, dans les derniers temps, aux négociations pour la restauration monarchique, et dont l'événement venait de tromper les calculs ou les espérances, éprouvaient le besoin, selon l'esprit parlementaire, de dégager leur responsabilité vis-à-vis leurs collègues et vis-à-vis l'opinion, autant que le comte de (^hambord avait engagé la sienne.
Les habiles songeaient aussi à obvier à la situation que le manifeste venait de créer, afin de prévenir le désarroi du parti et pourvoir aux exigences de l'avenir.
' J^urnai tl correspondance ^ p. 205.
Il y eut, dans la matin<?e, une première réunion chez M. de Rességuier, dont les salons servaient souvent de rendez-vous aux membres de la Droite modérée et du Centre droit. On se borna à un échange d'impressions et de vues, les ans déclarant tristement que, puisque c'était le roi lui-même qui mettait obstacle à la monarchie, il n'y avait plus qu'à se retirer, sous peine d'être amenés à lui faire de l'opposition ; les autres, au contraire, disant que s'ils étaient abamlonnés par le roi, ils ne pouvaient s'abandonner eux-mêmes ni surtout abandonner le pays qui avait mis sa confiance en eux.
Une seule idée, suggérée par ceux qui ne perdaient pas de vue leur objet constant, et le duc Decazes était des premiers parmi eux, se dégagea du choc des impressions du premier moment, c'était la nécessité pour la majorité royaliste de rAssemblée de décliner toute participation au manifeste, en faisant savoir qu'elle ne s'associait pas à la revendication du drapeau blanc. Et sur cotte résolution, si irrespectueuse qu'elle semblât à plusieurs pour le roi, on convint de se réunir de nouveau, le soir, pour en délibérer.
La réunion eut lieu k l'hùlel des Réservoirs, dans le salon de l'appartement du duc de La Rochefoucauld, sous la présidence de M. Benoist d'Azy. Un bon nombre de membres des groupes de la Droite avaient été convoqués. Sans être député, M. de Falloux, qui était de tous les conciliabules importants, fut introduit à la réunion. D'après M. de Meaux, « la Droite entière, extrême droite, et droite modérée » s'était réunie. M. de Falloux dit dans ses Mémoires qiïil y avait quatre-vingt membres présents; d'après le général du Temple, ils n'étaient guère qu'une quarantaine. La réunion ne devait pas être très nombreuse, beaucoup de royalistes s'étant abstenus de s'y rendre, sachant ce qu'on allait y faire. On s'assemblait, en effet, pour infliger un désaveu public à la parole du roi, pour attester que le parti royaliste ne se solidarisait pas avec lui. « La délibération, écrit M. de Meaux, roula sur la façon d'attester notre dissentiment avec notre prince : une seule voix s'éleva pour contester soit ce dissentiment, soit la nécessité de le publier. C'était celle
d'un vieux breton, Dahirel, qui avait figuré dans les assemblées de 1848 et 1849; à peine parut-il rencontrer quelque écho chez trois ou quatre de ses collègues. A part cette contradiction isolée, si les avis se partagèrent, ce fut entre une déclaration au pays et une lettre au prince, Tune et l'autre publiques et signées de nous tous, où seraient respectueusement, mais nettement exposés, notre refus d'adhérer à la résolution royale et nos motifs ^ »
Une opposition, toutefois, se produisit inopinément, ce fut celle du général du Temple, admis, par le hasard d'une visite, à celte réunion où il n'avait pas été convoqué. Esprit droit et indépendant, il se prononça hautement pour le roi et son manifeste, et, ne voulant pas s'associer à ce qui se passait, il sortit brusquement, suivi bientôt de quelques autres ^
Cette scission mit un peu de désarroi dans l'assemblée. Cependant le temps pressait : la réunion s'était prolongée fort tard ; on ne pouvait différer davantage de remettre aux rapporteurs de la presse, qui attendaient impatients, la note que l'on avait hâte de faire insérer dans les jour-
* Souvenirs politiques {Correspondant, 25 septembre 1902, p. i032).
* Le général du Temple a raconté ainsi le débat qui s'engagea à la suite de la déclaration faite par lui en faveur du manifeste de Ghambord :
(c Ma déclaration jeta un certain désarroi dans la petite assemblée réunie pour tout autre motif que celui de m'cntendrc, car il s'agissait de protester contre le manifeste royal, que les habiles parlementaires avaient provoqué, comme ils le flrent en 1875, par tous les moyens possibles.
« M. le comte de Ghambord avait osé dire qu'il ne voulait pas être le roi d'une coterie, inde irae.
n Après quelques instants de silence, M. do Larcy, un autre député, et M. de Falloux, que je voyais pour la première fois, et que j*avais deviné, tirèrent de leurs poches dos projets de protestation, remis après lecture entre les mains de plusieurs autres députés, qui, passant dans un coin de la salle ou dans une autre salle, se mirent à les combiner et en formèrent un tout qu'ils vinrent nous soumettre.
« M. Fresneau se leva et refusa de s'associer à pareil acte. M. de la Monneraye en fit autant, je ne me souviens plus en quels termes ; quant à. moi, je me levai à mon tour et je m'écriai : « Gommont, voilà un malheureux « roi sans pouvoir, sans argent, sans soldats, (|ui revient dans sa patrie ff après quarante ans d'exil, et ce sont ses prétendus fidèles qui le renient à « la première parole qu'il ])rononce ! Je ne suis pas des v(^tres ». Et je sortis. Après quelques pas faits dans la rue des Réservoirs, je me rotoumai et j'aperçus M. Fresneau, M. do la Monneraye, et deux autres députés dont je ne me souviens plus, qui sortaient également de l'hôtel*, i»
« Lettre adressée à VUnivtr» (4 août 1888).
naux de Paris du matin, et de communiquer par le télégraphe à ceux des départements. Soit pour aller au plus vite, soit pour éviter de rouvrir une discussion intempestiae, les promoteurs de la note s'abstinrent de la faire signer. La réunion se sépara. « On devait, dit M. de Meaux, se retrouver plus tard et rédiger plus à loisir une déclaration plus complète ; on ne se retrouva pas et parmi ceux qui, ce premier soir, adhérèrent h notre protestation, plusieurs la désavouèrent ensuite. Ainsi commença la scission entre Textrôme droite et nous ^ »
Le lendemain, parut assez piteusement dans les journaux la note anonyme de protestation contre le manifeste du comte de Chambord, élaborée par MM. de Falloux et autres. On savait à peine d'où elle venait; on ne put croire que, n'étant pas signée, elle eût quelque autorité. Aussi ne produisit-elle pas dans le public Teffct qu'en attendaient ses auteurs. Elle passa presque inaperçue. Cette note hâtive et anonyme était ainsi conçue :
« Les inspirations de M. le Comte de Chambord lui appartiennent.
« De quelque manière qu'on les j uge, on ne leur contestera pas un caractère de sincérité allant jusqu'au sacrifice, et qui inspire le respect.
« Après comme avant ce grave document, les bon) mes attachés au principe de la monarchie héréditaire et représentative, parce qu'ils y voient une garantie de salut pour le pays, resteront dévoués aux intérêts de la France et h ses libertés ! Pleins de déférence pour ses volontés, ils ne se sépareront pas du drapeau qu'elle s'est donné, drapeau illustré par le courage de ses soldats, et qui est devenu, par opposition ti l'étendard sanglant de l'anarchie, le drapeau de Tordre social. »
Si insignifiante que fut en elle-même cette note, elle attestait le dissentiment profond qui existait entre ime partie de l'Assemblée Nationale et le roi ; elle répondait même, on peut le dire, au sentiment du plus grand nombre de ses membres. Du côté des fidèles du comte de Chambord, comme du côté des amis des princes d'Orléans, on
* Souvenh's.
170 l'échec de la Restauration monabchique en 1873
crut également que tout était rompu par le manifeste du 5 juillet et surtout qu'il ne pouvait plus être question de la visite annoncée du comte de Paris. On voyait les arrangements détruits, les espérances brisées. Mécompte chez les uns, regrets chez les autres, l'impression générale était que l'alTaire de la monarchie était manquée encore une fois et qu'il n'y avait plus qu'à attendre du temps et des événements une circonstance plus favorable, si jamais elle se représentait, de reprendre les négociations et de refaire les accords.
Plus que jamais les promoteurs de la fusion tenaient pour la monarchie constitutionnelle avec le drapeau tricolore, soit qu'ils la préférassent pour elle-même, soit qu'ils la crussent seule possible. Mais à l'un ou l'autre point de vue, on ne pouvait plus garder d'espoir de voir l'avenir arranger les choses qu'en se persuadant que les prétentions du comte de Chambord Uniraient, comme disaient les uns, par tomber, ou que les malentendus existant entre lui et la nation cesseraient à la longue, comme disaient les autres, par un plus fréquent contact du prince avec l'Assemblée et avec le peuple. La plupart croyaient qu'il fallait compter sur le temps pour venir à bout des préjugés et dos résistances de l'héritier du trône et que là était la dernière chance de la monarchie.
Le manifeste du drapeau blanc, si mal rec^u à Versailles, avait soulevé, au contraire, dans les centres légitimistes de province, un véritable entliousiasme. Le jour de la fête de Saint-llenri fut à Nîmes, à Avignon, à Grenoble, à Bordeaux, dans beaucoup d'autres villes, l'occasion d'ardentes manifestations de royalisme, que les journaux républicains no manquèrent pas de qualifier « d'émeutes blanches », d'accord on cola avec certains hauts fonctionnaires qui traitaient le drapeau blanc de factieux. L'un d'eux, le [iréfot do Vaucluse, M. Albert Gigot, orléaniste et catholique libéral do marque, s'était distingué par son zèle à proscrire le drapeau blanc, à l'égal du rouge. E)ans une proclamation aux habitants d'Avignon, il disait :
« Je ne permettrai à aucun parti de se mettre au-dessus des lois, de substituer Texpression de ses préférences et de ses aspi-
raliens à la votonté souveraine de la nation, d'élever un drapeau en face du drapeau tricolore, qui est le seul drapeau de la France, et que le sooveoir de nos gloires et de nos malheurs nous rend aujourd'hui doublement cher et sacre. »
Et à Tappui de ses menaces, il rappelait les lois qui interdisent « IVxposition do signes et symboles propres à propager resprit de rébellion* ».
M. Albert Gigot pensait et parlait comme la plupart des monarchistes libéraux de l'Assemblée.
Enfare le roi qui mettait dans le drapeau blanc son droit elson honneur, et un parti, qui, non seulement le répudiait, au nom des idées modernes, mais qui allait jusqu'à le considérer comme un emblème de discorde et de rébellion, Taccord ne devait jamais être possible. Quelles que fussent les apparences, une division profonde séparait le roi de la fraction la plus nombreuse et la plus agissante «lu parti monarchique.
Y avait-il quelque moyen de la faire cesser ou de passer outre à robstacle? C'est ce qu'espéraient confusément tant d'honnêtes conservateurs de l'Assemblée Nationale, royalistes aussi inconséquents que sincères, qui ne voulaient pas, malgré tout, désespérer de lu réalisation des projets dans lesquels ils voyaient avec raison le salut du pays.
M. le comte de Chambord avait donné rendez-vous à son cousin à Bruges, du 8 au 16 juillet. Parti de Chambord le 0 au soir, il était de retour le lendemain, dans l'après-midi, dans rhospitalière cité flamande. Le roi attendit vainemont plusieurs jours le comte de Paris, qui ne vint pas. Lo 12, il reçut une lettre du marquis de la P'erté lui mandant que, Pavant-veille, le comte de Lutteroth s'était de nouveau présenté chez lui et lui avait fait verbalement la communication suivante :
« Monsieur le comte de Paris est très reconnaissant " envers Monsieur le comte de Chambord de lui avoir a donné connaissance de ses résolutions. 11 rend justice « à la loyauté parfaite de ce procédé. 11 pense que la visite
'•Ayignon, 17 judlet 1871.
« qu'il serait toujours disposé à lui faire risquerait, dans « les circonstances actuelles, d'amener des explications « qu'il lui parait préférable d'éviter. C'est le motif qui la « lui fait ajourner. »
Une telle communication ne pouvait ni surprendre ni déconcerter le chef de la famille royale qui en était l'objet. Elle justifiait sa conduite. Le dédit des princes d'Orléans prouvait bien que leur aîné avait agi loyalement et délicatement en différant leur visite jusqu'après la publication de son manifeste. Le comte de Chambord connaissant le fond de leurs sentiments n'avait pas voulu surprendre leur confiance. Ce qui avait paru maladroit, impolitiqiie, n'était que loyal.
Au moins, dans ce premier avortement des espérances monarchiques, l'honneur du roi était sauf et le principe de la royauté intact.
Par son manifeste du 5 Juillet, le comte de Chambord s'était élevé dans l'admiration des hommes de principe, qui Tapprouvaient de n'avoir point pactisé avec les idées libérales, et dans l'estime des honnêtes gens, qui trouvaient bien qu'il n'eût point sacrifié sa conscience et son honneur aux avantages du trône. Il avait grandi dans lopinion publique, mais il s'était perdu dans l'esprit des parlementaires. Ceux-ci lui reprochaient d'avoir compromis, et peut-être à tout jamais, par un sentiment exagéré de son droit ou par l'inintelligence de la situation, la cause de la monarchie.
11 ne manqua même pas d'amis pour le blâmer de n avoir pas assez tenu compte des exigences du moment et des nécessités de la politique. Ne devait-on pas, en politique, se contenter de ce qui était possible , sans chercher ce qui pouvait paraître préférable et le meilleur? Ne convenait-il pas, avec les hommes, de se départir des principes trop absolus pour s'accommoder du relatif ? Ne fallait-il pas nécessairement faire la part du temps et des faits?
Aux yeux des uns et des autres, le prince avait eu le tort, en publiant son manifeste, de soulever une question propre seulement à faire naître des divisions et des obstacles.
Mais depuis, à la manière dont les opposants se servirent de cette même question pour entraver l'avènement (lu prince, on vit bien qu'ils ne voulaient lui imposer le drapeau de leurs préférences que dans le secret dessein J'y trouver un gage de soumission forcée de sa part. Le
comte de Chambord avait pénétré leur pensée, et, en réalité, ce manifeste qu'on lui reprochait d'avoir lancé, il n'avait pas été libre de ne pas le publier. Tout simplement il avait pris les devants sur ceux qui voulaient d'avance annihiler son autorité, sinon l'écarter lui-même du trône.
Depuis six mois qu'existait l'Assemblée Nationale, l'héritier du trône pouvait se demander si réellement elle voulait la monarchie, tant elle semblait y mettre de réticences et de conditions. La question du drapeau blanc, posée par d'autres, malgré lui et avant lui, devait être l'épreuve des véritables sentiments de la majorité. A l'opposition ouverte qui lui fut faite dès lors, il put comprendre que cette majorité royaliste ne voulait pas la monarchie comme lui et avec lui. Obligé de parler, il aurait voulu dresser un signe de ralliement en déployant devant l'Assemblée et le pays le drapeau de la vieille royauté ; ce ne fut qu'un étendard de contradiction qu'il éleva au milieu des groupes parlementaires.
Son manifeste avait mis le désarroi dans les rangs de la majorité, au point de lui faire douter elle-même si elle était encore monarchique. C'était une étrange situation que celle où le roi était considéré comme un empêchement à la restauration de la royauté. Les esprits s'aigrissaient contre lui. Le mécontentement, l'opposition se tournaient en diatribes. Dans certains salons académiques et parlementaires, on ne se faisait pas faute de dénigrer l'exilé de Frohsdorf, sa mère, sa femme, sa vie conjugale, et môme de se li\Ter sur lui à des plaisanteries «aalséantes. Un prince de la famille royale donnait l'exemple du sarcasme. Il avait une manière familière de parler du comte de Chambord qui était de l'appeler <c Monsieur de trop ». Ce propos assez impertinent, murmuré d'abord dans l'intimité, puis répété plus haut par ses amis, courait librement. Ce mot disait assez combien le roi paraissait gênant.
Du reste, l'iulluence de M. le duc d'Auniale ne s'exerçait que pour entretenir ses amis dans les dispositions les moins favorables à l'égard de la monarchie de la légitimité. Le prince était resté foncièrement attaché à la
Révolution. Il n'avait pas répudié le testament de son grand-père, le duc d'Orléans, ni l'iiéritage de Louis-Philippe ^ La personne du comte de Chambord lui était aussi antipathique que les idées qu'ils représentaient. Il ne s'en cachait pas. C était lui faire la cour que de dénigrer le petit-fils de Charles X. Beaucoup partageaient ses sentiments à l'égard du noble prince.
En dehors des amis particuliers de la famille d'Orléans, chez les autres cette espèce d'aversion pour la personne du comte de Chambord venait surtout de l'opposition à ses idées. Pour beaucoup, il était « Monsieur de trop » et de loin on le lui faisait sentir. On ne se gênait plus pour dire qu'il fallait décidément ajourner à plus tard les projets monarchiques.
C'était, parmi les libéraux, le sentiment dominant qu'aucune entente n'était plus posssible, pour le moment, avec l'héritier du trône, puisqu'il n'y avait aucun espoir de le faire revenir de ce qu'ils appelaient son erreur et son obstination.
Les politiques crurent que le mieux était de s'arranger avec M. Tliiers pour attendre ; mais en même temps, comme on ne pouvait pas entièrement sacrifier les intérêts conservateurs aux combinaisons parlementaires, on devait obtenir de lui qu'il revînt franchement à la majorité, pour gouverner avec elle de manière à rendre mutile avant longtemps toute récidive monarchique.
On se disait qu'après tout M. Thiers était peut-être, pour le moment, l'expression la plus exacte des sentiments du suffrage universel ; que le pays n'aspirait réellement qu'à un régime quelconque qui fût conservateur et pacifique, et que le gouvernement provisoire de
' C*csl rbofuine qui, pUs lard, ayant désapprouvé la soumission trop entière du comte de i*aris au comte de Chambord. aurait voulu qu'a la mort de celui-ci, le nouvel héritier du trône se rattachât à la monarchie de JiiHet et conUauàt à signer de son uooi de Louis-Philippe, pour eontinuev la dynastie de soa graad-pt're.
Ccil ce m^me prince, toujours attaché de cœur à la Révolution, qui devait dire, quelques jours avant sa mort, en parlant de la tragique séance du Ift août 1792, dans laqueUe, eu pi'ésence de Louis XVI prisonnier, fureai volées l'abolition de la royauté et la déchéance du roi : « C'était juste... Il avail oublié le serment du sacre... Il avait appelé l'étranger..., c'était JQGle » (Ernest Daudet, Le duc d'Autnale.)
M. Thiers suffirait à remplir ses aspirations, en attendant des circonstances plus favorables pour le relèvenaent du trône. Encore eût-il fallu qu'il se prêtât aux calculs des temporisateurs.
M. de Falloux n'avait pas hésité à tenter auprès de lui une démarche afin de l'engager à s'appuyer résolument sur la Droite et le Centre de l'Assemblée, au lieu d'aller de plus en plus à gauche, à se conformer, en un mot, aux règles du régime parlementaire et à gouverner avec la majorité ; mais lui, qui savait mieux que la majorité ce qu'il voulait, il n'avait eu garde de déférer à ces conseils de circonstance. Voulant, pour son compte, le maintien de la république, il ne pouvait raisonnablement se séparer des républicains. Les remontrances de M. de Falloux n'étaient pas de nature à modifier ses vues.
Un journal qu'inspirait alors l'influent diplomate parlementaire, la Gazette de fOuest, constatait, à la suite de cette démarche, que celui-ci avait échoué dans la tâche que son patriotisme lui avait imposée. D'où il résultait de son entrevue avec M. Thiers que le chef du pouvoir exécutif était absolument décidé à persévérer dans la voie funeste où il s'était engagé, au risque d'inquiéter de plus en plus les conservateurs et les hommes d'ordre^
Maintenant, en effet, M. Thiers se sentait libre de marcher à son but, assuré de dominer l'Assemblée et de l'amener à ses vues. Autant le manifeste du 5 Juillet avait jeté de trouble et de division dans les rangs de la Droite, autant il avait fixé M. Thiers dans ses résolutions. Désormais, ce n'est plus ni le titre ni la fonction de chef du pouvoir exécutif qui suffisait à son appétit de gouvernement, mais, comme il voyait la monarchie écartée pour longtemps, il entendait bien profiter de l'occasion qui s'offrait à lui de consolider et d'assurer son propre pouvoir, qu'il n'avait pas cessé de considérer comme le mieux approprié à la situation. Déjà il avait jeté dans les groupes parlementaires le mot de consulat, comme exprimant exactement à ses yeux le genre de pouvoir, moitié civil, moi-
« Numéro du 3i juiUet 1871.
lié militaire, dont il aurait voulu être investi. Celui-là représentait dans sa pensée les deux genres de grandeur, sous lesquels, à l'exemple de son jeune héros Bonaparte , dont il avait si sincèrement raconté les gloires, il aurait désiré se montrer h la postérité.
C'était trop vouloir à la fois. Ne pouvant réaliser toute fait ce qu'il rêvait, avec l'assurance que le pays s'en trouverait bien, M. Thiers dut se contenter d'un titre plus modeste, moins historique, mais qui marquait déjà un ;;rand accroissement d'autorité.
Pendant que l'Assemblée s'apprêtait à aller prendre ses vacances d'été, un obscur comparse, M. Rivet, était venu inopinément la saisir d'une proposition tendant à la prorogation des pouvoirs de M. Thiers. Dans la situation anormale et indéterminée où Ton se trouvait, tout le monde sentait la nécessité d'une organisation politique plus stable, mieux définie, sans que Ton sût bien laquelle. C'était l'occasion d'y pourvoir. A droite, deux des plus énergiques défenseurs de la cause royaliste, M. de Belcastel et M. Dahirel, en profitèrent pour demander, l'un, que l'Assemblée ne se séparât point sans avoir statué sur la forme définitive du gouvernement, lautre, que Ton nommât une commission chargée d'élaborer une Constitution. Les parlementaires, tels que MM. de Broglie, Vitet, Saint-Marc-Girardin, au nom desquels Tun d'eux, M. Adnet, s'était chargé de parler, ne voulaient que le maintien de la situation créée par le pacte de Bordeaux, mais en la précisant de manière à mettre fin aux tiraillements qui ne cessaient de se produire entre l'Assemblée et M. Thiers, par suite de l'ingérence continuelle de celui-ci dans les débats parlementaires. C'était là surtout le point de vue de M. Buffet; celui-ci aurait voulu qu'on en revînt purement et simplement à la Constitution de 1848.
Ces différents projets, combinés et amendés, sous Tinspiration prépondérante de celui qu'ils intéressaient le plus, avaient fini par aboutir à la loi du 31 août 1871, loi ayant pour objet de régler les attributions respectives de l'Assemblée et du chef de l'Etat et d'opérer la séparation des deux pouvoirs, législatif et exécutif. Elle conférait
formellement à M. Thiers le titre de Président de la République, pour la durée mémo de l'Assemblée Nationale, et l'investissait du droit de promulguer, d'assurer et de surveiller l'exécution des lois, de nommer les ministres, responsables comme lui devant l'Assemblée. Une seule réserve était faite à la prétention que M. Thiers avait eue jusque-là de cumuler les pouvoirs présidentiels et les attributions ministérielles : c'est qu'il ne pourrait plus parler désormais devant la Chambre sans avertir préalablement son président.
Sous une forme indirecte, la proposition de loi de M. Rivet, qui semblait n'avoir d'autre objet que de délinir les pouvoirs de M. Thiers, mettait la France en république sans plus de formalités.
Cette espace de Constitution consolidait donc ce pouvoir personnel dont M. Thiers avait tant abusé. Par là, un grand pas avait été fait, à son profit et au profit de la République, en dehors du pacte de Bordeaux.
Car c'est en vain que, pour la première fois, l'Assemblée Nationale avait affirmé, dans le préambule de la pro* position Rivet, son pouvoir constituant, « attribut essentiel de la souveraineté dont elle est investie » ; c'est en vain qu'elle avait voulu réserver ses droits pour l'avenir, en déclarant que les devoirs impérieux, que tout d'abord elle avait dû s'imposer, et qui étîiient encore loin d'être accomplis, l'avaient seuls jusqu'ici empêchée d'user de ce pouvoir constituant. Par le vote même de cette espèce de Constitution, elle abdiquait entre les mains de M. Thiers et changeait l'état de choses du commencement en un nouveau, beaucoup plus rapproché de la république que de la monarchie, et plus inconciliable que le précédent avec les prérogatives constituantes qu'elle entendait conserver entières.
11 n'y avait pas, en etTet, à s'y tromper. En présence de la loi organique votée par l'Assemblée, cette loi que l'esprit français avait tout de suite baptisée, par un jeu de mot de circonstance, du nom de loi du Thiers consch lidé.y l'opinion du pays allait se résumer en ceci ; M. Thiers est nommé Président de la République. On ne devait pas s'occuper autrement de la nature du pouvoir
du président ni du caractère de la République. Pour Timraense majorité des Français, on était en république, et M Thiers était le chef de TÉtat. Toutes les subtilités parlementaires disparaissaient devant ce fait. M. Thiers était tout et T Assemblée plus rien.
Ce n'est certes pas ce que voulait TAssemblée; mais en faisant ce qu'elle avait fait, elle ne s'était pas assez rendu compte que le pays ne comprendrait rien à ses habiletés. I)e fait, la majorité monarchique avait mis la France en république et institué M. Thiers son Président. C'est ainsi que les journaux de Gauche, redevenus déjà plus nombreux et plus ardents, présentèrent son vote, en s'empressant de proclamer la fondation définitive de la République.
ff Un fait, un grand fait, disait le Siècle, après le vote du projet de loi, domine tout à la fois le rapport, les considérants et la discussion de ces deux jours : c'est l'installation d'un Président de la République française, partant, l'institution d'une république française. C'est ainsi que la décision de l'Assemblée sera comprise par la nation et elle ne peut Tétre autrement. »
C'est ainsi également que M. Thiers l'interpréta le premier, lorsque, dans le Message adressé à l'Assemblée, h la suite de ce vote, il la remercia de l'honneur qu'elle hii avait fait en lui décernant « la première magistrature de la République ».
Qu'allaient devenir avec cela les projets monarchiques? Le présent était engagé, puisque Ton avait réglé la question de gouvernement par une véritable loi constitutionnelle, émanée du pouvoir constituant. Depuis cet acte de l'autorité souveraine de l'Assemblée, toute tentative de restauration du trône devait paraître comme un coup d^Etat, si l'on s'en tenait aux dispositions de la présente Constitution. 11 restait, il est vrai, l'avenir, et c'est làdessus qu'avaient compté les habiles pour se donner plus de latitude, pour réaliser leurs plans et organiser une monarchie selon leurs vues.
Dans ce qui avait été fait par l'Assemblée, il n'y avait après tout, se disaient-ils, qu'une république conditionnelle, présidée par un vieillard de soixante-quinze ans, qui n'avait même pas voulu, tant il refusait tout partage
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480 i/échec de la restauration monarchique en 1873
de pouvoirs, qu'on lui adjoignit un vice-président. L'avenir demeurait donc réservé. Par là-mème, il s'ouvrait à toutes les négociations et combinaisons, dont les personnalités dirigeantes de l'Assemblée comptaient bien, un jour ou l'autre, faire sortir la monarchie de leur gré.
Pendant ses vacances, prolongées jusqu'au 4 décembre, l'Assemblée eut tout le temps de s'apercevoir que la masse des électeurs n'avait pas compris autrement que les intéressés ce qu'elle avait fait. A distance, elle pouvait mieux se rendre compte de ses propres actes. Et pendant qu'elle en était à constater l'état de l'opinion, M. Thiers avait toute facilité pour organiser à loisir la république» qui venait d'ôtre reconnue avec lui, 11 ne manqua pas, <'n effet, de mettre h profit ces trois mois, de manière à donner au pays, par ses actes, l'impression qu'il y avait désormais un gouvernement, que l'on pouvait considérer comme définitif. M. Dufaure fut appelé à la vice-présidence du Conseil des ministres, dont M. Thiers restait président, en môme temps que président de la République. M. Casimir Périer, tout dévoué aux doctrines libérales, remplaça au ministère de l'Intérieur M. Lambrecht, que ses idées conservatrices rapprochaient davantage de la majorité
En môme temps, l'ex-dictateur de la Défense nationale. Gambetta, avait reparu avec bruit sur la scène politique, comme chef de parti, se posant hardiment en héritier présomptif du régime que M. Thiers travaillait à implanter dans le pays. On ne l'appelait déjà plus que « le Dauphin »*. D'avance il avait tracé, dans un discours retentissant, à Saint-Quentin, le programme de la future République qui se fondait pour lui. C'était comme un défi à l'Assemblée : on ne pouvait mieux lui montrer qu'elle ne comptait plus. Les républicains, divisés en modérés et en radicaux, se reformaient en parti autoui de M. Thiers ou de M. Gambetta. Ils ne doutaient déjà plus que l'avenir ne fût à eux.
< Pour se donner plas d'autoritt-, ii fonda alors un jonmal, Îm Républiqut Française, dont il fut le directeur.
De leur côté, les royalistes, mieux éclairés par les faits, et parmi eux, ceux-là même qui déploraient davantage l'initiative de M. le comte de Chambord, compre* naient qu'il fallait d'autant plus s'attacher aux espérances monarchiques que la situation paraissait plus compromise.
On était revenu de vacances dans d'autres dispositions que celles où Ton était parli. La réflexion avait succédé au désarroi et au dépit du premier moment. Le contact avec le pays avait ramené les esprits à la réalité de la situation. Sur place, chacun avait mieux constaté TefTet des empiétements de pouvoir de M. Thiers, en môme temps que les progrès de l'idée républicaine dans les populations. On n'en était que plus disposé à reprendre les projets monarchiques, afin de ne pas laisser le pays dévoyer davantage ; car tout le monde sentait que jusquelà, soit par la défaillance de l'Assemblée, soit par l'abstention du prince, on n'avait fait que s'éloigner de plus en plus du but. Mais combien il était déjà difficile de revenir sur ses pas, pour reprendre le bon chemin!
Le pacte de Bordeaux, imprudemment consenti, les deux votes successifs par lesquels l'Assemblée s'était subordonnée à M. Thiers, en abdiquant en fait une partie de sa souveraineté, le caractère républicain des élections complémentaires de juillet et des suivantes, sur lesquelles avait pesé l'action gouvernementale et qui modifiaient sensiblement la composition de l'Assemblée, l'espèce de Constitution qui liait désormais le pouvoir parlementaire, rhabile stratégie de M. Thiers qui continuait à paralyser et à désagréger la majorité : c'étaient là autant d'obstacles nouveaux au succès d'une reprise des projets monarchiques.
Aussi croyait-on généralement qu'on n'y pouvait procéder qu'avec prudence et lenteur. Parmi les membres de la majorité, les uns ne croyaient rien de plus pressé que de faire rentrer M. Thiers dans les limites exactes du pouvoir qui lui avait été départi, afin de rendre à l'Assemblée son autorité et son action; les autres estimaient qu'il fallait surtout agir sur M. le comte de Chambord, pour essayer de le ramener à des idées plus sages, selon eux.
et arriver à rendre de nouveau la monarchie possible. Sentant qu'il y avait quelque chose de changé dans les dispositions de la Droite, M. Thiers s'était habilement conformé d'abord à ce nouvel état d'esprit, en affectant, dans son message de rentrée, de revenir do lui-même au pacte de Bordeaux. Mais en môme temps qu'il proclamait de nouveau les droits de souveraineté de rAssombléc, il avait eu soin de la distraire de l'objet principal de son mandat, en Tentretenant des réformes et mesures nécessaires qu'elle avait déjà accomplies et de celles qui lui restaient à réaliser.
Du reste, Toeuvre législative de la réorganisation du pays, sur laquelle M. Thiers continuait à entretenir les plus généreuses illusions de l'Assemblée, paraissait suffire aux nécessités du moment, el les meilleurs et les plus zélés des membres de la Droite croyaient faire beaucoup en s'appliquant activement à la préparation des projets de loi et aux travaux des commissions d'enquête, avec lesquels l'habile Président occupait leur ardeur au bien. Ceux-là se persuadaient volontiers qu'ils étaient restés les maîtres, malgré tout, et qu'ils sauraient bien exercer leur pouvoir, le jour où des chances sérieuses s'offriraient à la monarchie.
Ces chances, quelques-uns, plus ardents que les autres ou moins confiants dans le temps et dans les circonstances, croyaient qu'il était bon de les faire naître, en agissant de nouveau sur le prince. Les démarches secrètes ou publiques recommencèrent, telle la lettre pressante qu'un des plus anciens royalistes, le marquis de Dampierre, adressa au comte de Chambord pour Tadjurer, au nom de ses amis, de céder sur la question du drapeau blanc, seul obstacle au rétablissement de la monarchie '. « Nous n'épargnions, a écrit M. deMeaux, ni sollicitations secrètes, ni démarches publiques pour « désavcugler notre prince » *.
M. de Falloux était revenu à Versailles à la fin de Tannée et tout de suite on avait cherché auprès de lui
* Lettre du 29 décembre 1871. publiée dans les Mémoires du marquis de Dampierre.
' Soiinenirê politiques {Correspondant, 10 octobre 1902, p. 3).
des conseils pour la conduite h tenir, tant à Tégard de M. Thiers, dont l'autorité tournait de plus en plus à la dictature, qu'à Tégard des princes d'Orléans et du coriite de Chambord, qu'il fallait à tout prix rapprocher, afin de donner une base h l'action monarchique. Les pourparlers, les conciliabules avaient repris une nouvelle activité.
Le 3 janvier, sur une convocation de M. de Falloux, il s'était tenu, chez M. de Meaux, une grande réunion parlementaire. Une centaine de députés de la Droite y assistaient. Là, l'habile orateur avait exposé les conditions auxquelles il estimait le retour de la monarchie possible.
Dans le conflit irréductible des drapeaux entre le représentant du principe d'hérédité et la descendance de Louis^ Philippe, il avait posé en thèse que c'était à la nation, représentée par l'Assemblée, à s'ériger en arbitre, à faire fonction de tribunal, pour dirimcr le litige '. Seulement, môme si une thèse aussi contraire au droit de la légitimité avait pu être admise, il ne prenait pas garde qu'en attribuant à l'Assemblée cette haute juridiction, il la constituait juge et partie à la fois. Car le litige du di'apeau existait autant entre une partie de l'Assemblée et le comte de Chambord qu'entre celui-ci et les princes d'Orléans.
Mais, comme si M. de Falloux avait eu peu de confiance dans cette solution, qui n'en était pas une, il avait révélé le fond de sa pensée en proposant discrètement de substituer le duc d'Aumale à M. Thiers, pour préparer la transition de la monarchie, qu'il espérait voir se réaliser avec l'héritier du comte de Chambord.
11 avait développé sa thèse « avec toutes les précautions oratoires possibles et avec cette habileté de langage qui se joue de toutes les difficultés». Nul n'excellait plus que lui dans ces artifices de parole. « M. le comte de Chambord, avait-il dit, n'est pas de son temps... 11 ne comprend aucune des nécessités de notre époque... Nous avons besoin de son principe... Il faut nous réunir pour lui imposer le drapeau tricolore, la présidence préalable de M. le duc d'Aumale et une Constitution. — Ou sinon... l'héritier a le droit sur l'héritage, il lui appartient d'avoir
• Souvenirs, t. H, p. 513 [Correspondant, 10 octobre 1902. pp. 4-6).
son avis et d'exercer toute influence sur la manière de le faire valoir...*. »
Cette proposition louche avait soulevé chez les légitimistes présents un tel désaveu que ses approbateurs euxmêmes durent y renoncer, dans le moment, mais sans abandonner pour cela l'idée de revenir à la monarchie par une lieutenance générale du royaume, où Ton voyait, sans le dire, le moyen d'écarter indéfiniment du trône l'héritier gênant. Une telle combinaison répondait trop bien aux arrière-pensées d'un bon nombre de monarchistes pour ne pas reparaître par la suite. Elle resta au fond de bien des esprits et inspira plus ou moins la conduite des chefs de rOrléanisme.
Par là, en effet, on croyait tenir le comte de Chambord, car c'était à la fois un moyen de le réduire ou de se passer de lui. Il n'y avait plus dès lors qu'à attendre le moment favorable de recourir à un aussi ingénieux parti.
Les princes d'Orléans, rétablis dans leurs droits de citoyens et môme, à la suite du message présidentiel du 7 décembre, dans leurs biens, s'impatientaient de rester à l'écart. Les deux d'entre eux qui avaient été élus députés, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, désireux de prendre leur place à l'Assemblée, s'étaient adressés à la fois à leurs électeurs et au gouvernement pour se faire relever de l'engagement qu'ils avaient pris, lors de la validation de leur élection, de ne point siéger à Versailles. A la suite d'un vote favorable qui engageait le gouvernement', ils avaient fini par obtenir de M. Thiers leur entrée à la Chambre, satisfaits de n'y avoir qu'un rôle effacé à jouer, puisqu'ils voulaient moins se conduire en princes qu'en simples citoyens. Mais ils devenaient un
* LeUre du marqnis de Franclieu, 24 mars 1873 (dans VUnivtrs du 26 mars 1873).
Ce discours, qui fit beaucoup de bruit dans le moment, ne fut publié que tardivement, revu et corrigé par M.de Falloux lui*même, dans le Corf^egpondont (avril 4873) sous le titre : Le voilà donc connUj ce eect^t plein d'horreur. Le discours en question demeura célèbre sous le nom de Oiscoure des deux navires, à cause d'une comparaison dont s'était servi l'orateur pour faire entendre sa pensée, tout en la masquant habilement. (Voir Louis VeulUot, Dernière Mélangée, t. I, p. 186 20 i.)
* Séance du 18 décembre 1871.
nouvel appui pour ceux de leurs amis qui comptaient les opposer à la fois h M. Thiers, pour l'obliger à se rapprocher de la majorité, et au comte de Chambord, pour ramener à la conception d'une monarchie plus acceptable.
Le manifeste royal du 3 juillet n'avait pas été compris. Il n'avait servi qu'à accroître les défiances et les oppositions contre le roi. La plupart même n'y avaient vu qu'un attachement aveugle à un drapeau impopulaire, avec le parti pris de repousser les conditions réclamées l>ar l'opinion.
On n'avait pas compris que cette noble Déclaration ••tait tout un programme de monarchie, dans la plus haute iiffirmation du principe royal. On n'avait pas su apprécier la haute raison politique, la justesse de vues de ce [ffînce qui, appelé par sa naissance et dans les circonstances les plus tragiques, à venir régner sur la France, avait voulu affirmer, au moyen d'un signe, le principe doù il tirait son droit et dans lequel aussi il plaçait le saiut du pays. L'autorité et l'hérédité, ces deux bases essentielles de la monarchie, étaient proclamées par lui avec le drapeau qui en était le symbole. C'est en elles qu'il montrait à la France les conditions nécessaires d'une véritable restauration sociale ; mais parce qu'il maintenait son drapeau, on s'était persuadé qu'il voulait ramener purement et simplement l'ancien régime, et l'autorité, qu'il affirmait si haut, on se plaisait à la juger iocompatible avec la liberté.
Ses intentions comme ses paroles avaient été dénaturées.
Le comte de Chambord crut qu'il avait à s'expliquer de nouveau devant l'Assemblée Nationale et devant le pays, afin de couper court à toute intrigue et de ne laisser aucun doute sur sa politique, aussi loyale que son âme.
Le 25 janvier 1872, il adressait au peuple français un second manifeste, dans lequel il mettait au jour toute sa pensée. Cette noble déclaration était ainsi conçue :
La persistance des eiïorts qui s'attachent à dénaturer mes paroles, mes sentiments et mes actes, m'oblige à une protesta* tion que la loyauté commande et que l'honneur m'impose.
On s'étonne de m'avoir vu m'éloigner de Chambord, alors qu'il m*eût été si doux d*y prolonger mon séjour, et Ton attribue ma résolution à une secrète pensée d'abdication.
Je n'ai pas à justifier la voie que je me suis tracée. Je plains ceux qui ne m'ont pas compris; mais toutes les espérances basées sur l'oubli de mes devoirs sont vaines.
Je n'abdiquerai jamais.
Je ne laiserai pas porter atteinte, après l'avoir conservé intact pendant quarante années, au principe monarchique, patrimoine de la France, dernier espoir de sa grandeur et de ses libertés.
Le césarisme et l'anarchie nous menacent encore, parce que l'on cherche dans des questions de personnes le salut du pays, au lieu de le chercher dans les principes.
L'erreur de notre époque est de compter sur les expédients de la politique, pour échapper aux périls d'une crise sociale.
Et cependant, la France, au lendemain de nos désastres, en affirmant dans un admirable élan sa foi monarchique, a prouvé qu'elle ne voulait pas mourir.
Je ne devais pas, dit-on, demander à nos valeureux soldats de marcher sous un nouvel étendard.
Je n'arbore pas un nouveau drapeau, je maintiens celui de la France, et j'ai la fierté de croire qu'il rendrait à nos armées leur antique prestige.
Si le drapeau blanc a éprouvé des revers, il y a des humiliations qu'il n'a pas connues.
J'ai dit que j'étais la réforme ; on a feint de comprendre que j'étais la réaction.
Je n'ai pu assister aux épreuves de l'Église sans me souvenir des traditions de ma patrie. Ce langage a soulevé les plus aveugles passions.
Par mon inébranlable fidélité h ma foi et à mon drapeau, c'est l'honneur même de la France et de son glorieux passé que je défends, c'est son avenir que je prépare.
Chaque heure perdue à la recherche de combinaisons stériles profite à tous ceux qui triomphent de nos abaissements.
tin dehors du principe national de l'hérédité monarchique, sans lequel je ne suis rien, avec lequel je puis tout, où seront nos alliances ? Qui donnera une forte organisation à notre armée? Qui rendra à notre diplomatie son autorité ? à la France son crédit et son rang ?
Qui assurera aux classes laborieuses le bienfait de la paix, à l'ouvrier la dignité de sa vie, les fruits de son travail, la sécurité de sa vieillesse?
Je l'ai répété souvent, je suis prêt à tous les sacrifices compatibles avec l'honneur, à toutes les coacessioas qui ne seraient pas des actes de faiblesse.
Dieu m*en est témoin, je n'ai qu'une passion au cœur, le bonheur de la France ; je n'ai qu'une ambition, avoir ma part dans l'œuvre de reconstitution, qui ne peut être l'œuvre exclusive d'un parti, mais qui réclame le loyal concours de tous les dévouements.
Rien n'ébranlera mes résolutions, rien ne lassera ma patience» et personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution.
Henri.
23 janvier 1872.
En maintenant si hautement son drapeau comme un principe de monarchie nécessaire, mais un principe compatible avec les changements de temps, le comte de Chambord avait prononce une grande parole, qui donnait la raison de sa persistance à repousser l'emblème tricolore et qui contenait en môme temps tout son programme de gouvernement. « Rien, disait-il, n'ébranlera mes résolutions, rien ne lassera ma patience et personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution. »
Ne pas être le roi de la Révolution, être, au contraire, le roi de la tradition, le roi de la France monarchique chrétienne, ce fut toute la pensée, toute la volonté du comte de Chambord. 11 avait assez rélléchi sur l'état de la France et de l'Europe pour comprendre, en présence de l'anarchie qui est au fond des sociétés modernes, que le principe nouveau de la souveraineté du peuple, ce faux dogme d'origine révolutionnaire, était la principale, pour ne pas dire l'unique source de tout le mal. Et c'est pour cela qu'il tenait tant à son drapeau et qu'il répudiait si énergiquement l'autre. Car, voulant finir la Révolution, comme il s'y croyait appelé, il ne pouvait pas arborer le signal du commencement de la Révolution. Il était conséquent avec lui-môme, d'accord avec ses principes.
Quand ce fils de rois déclarait qu'il ne voulait pas être le roi de la Révolution, c'était par un sentiment très haut,
188 l'Échec de la restauration monarchiquk en 1873
non seulement de son droit royal, mais aussi de la mission vraie de la royauté. Bien différent en cola était-il des Napoléons ou des d'Orléans. De tels contrastes font mieux comprendre à la France ce qu'elle a perdu on perdant le roi qui eût rompu si énergiquemont avec les traditions révolutionnaires.
Le soir de l'exécution du duc d'Enghien, Napoléon avait dit k ses familiers : « On veut détruire la Révolution : Je la défendrai car je suis la Révolution, moi, moi *. » Interprète de la pensée du fondateur de la dynastie impériale. Napoléon III l'appréciait en ces termes: « La Révolution mourante, mais non vaincue, avait légué à Napoléon ses dernières volontés. Eclaire les nations, dut-elle lui dire; affermis sur des bases solides les principaux résultats d<* mes efforts. Exécute en étendue ce que j'ai dû faire en profondeur. Sois pour l'Europe ce que j'ai été pour la France ! Cette grande mission. Napoléon l'accomplit jusqu'au bout*. »
Comme les Napoléons, les d'Orléans procédaient de la Révolution. Ils tenaient h elle par leurs origines; ils (dépendaient d'elle par leurs principes. Le fils aîné de Louis-Philippe avait écrit, dans son testament, pour son fils : « Qu'il soit catholique et serviteur passionné, exclusif {h^ la France et de la Révolution. » Et ce mot de Révolution, dans son acception la plus modérée, visait tout au moins chez lui, comme l'a expliqué le plus favorablement possilïlo son fils, « les doctrines qui sont devenues la base do tous les gouvernemeifts modernes d', c'est-àdire, sous les formes politiques qu'ils ont prises, les faux principes tic lilierté et d'égalité, dont l'application a créé Pélat révolutionnaire des sociétés nouvelles.
Ce sont précisément ces principes, entendus au sens modorno, que le comte de Chambord repoussait comme eubversifs dos Etats, comme incompatibles avec l'œuvre de rclèvomoiit ot de restauration qu'il se croyait appelé à accomplir pour la France.
* Thiei-3, liiataïre du Consulat et de l'Empire, t. V, p. 14.
• Lts Idées napoléoniennes^ t. I, pp. 28, i9.
' Lcttreu du duc d'Orléans. Préface de M. le comte de Paris.
La pensée de son second manifeste était claire. Il ne voulait pas ôtre le roi de la Révolution, c'est-à-dire il ne voulait pas embrasser ses principes, conserver ses lois, continuer son œuvre, régner par elle et pour elle, comme avaient régné les deux Napoléons et Louis-Philippe. Au lieu de perpétuer le régime du désordre moral et social, né des idées de la Révolution, il aspirait à rétablir un ordre de société fondé sur le respect des lois divines, sur la hiérarchie des droits et des conditions, sur les principes d'autorité et d'unité, qui sont les bases nécessaires de tout Etat bien constitué, et les conditions indispensables de la justice, de la paix et do la prospérité dans les Etats. En politique, en économie sociale, en religion, il voulait donner à la France un régime qui, sans être le retour au passé, ni la restauration factice de ce qui avait disparu par la force des choses, l'aurait ramenée à ses vraies traditions et fait rentrer dans la voie de Tordre et de la conservation.
Et combien il avait raison ! Et combien en môme temps ont eu tort ceux qui, par préjugé ou par esprit de parti, n'ont pas voulu accepter la royauté que leur offrait le roi !
Il était pourtant facile de prévoir ce que deviendrait la France sous Tempire des faux dogmes de 89, qu on aspirait avant tout à maintenir, quoiqu'ils fussent délinitivement condamnés comme funestes au pays, non seulement par l'autorité doctrinale de l'Eglise, dans le Syllabus de Pie IX, mais aussi par l'expérience et par le jugement d'économistes et d'historiens tels que Le Play et Taine. Il était facile de suivre d'avance l'évolution fatale des idées de liberté et d'égalité qui, sans le contrepoids de l'autorité, devaient aboutir au collectivisme révolutionnaire et à l'anarchie.
Le comte de Chambord avait la claire vue de cette situation. 11 pensait, comme il l'écrivait lui-môme, « qu'en opposition permanente avec l'ordre voulu de Dieu, la Révolution devait fatalement conduire la société aux abîmes et que la question de relèvement et de salut réside tout entière dans le retour aux principes proclamés et reconnus nécessaires par le genre humain dans tous les
temps et dans tous les lieux* ». C'est pourquoi, appelé à régner en France, il ne voulait pas y être le roi légitime de la Révolution.
Avant tout, il répudiait un ordre politique uniquement fondé sur le suffrage universel et subordonné à toutes les vicissitudes des majorités parlementaires. Avanttout, il voulait maintenir en dehorsdes Chambres un pouvoir supérieur au nombre, pouvoir doué d'unité, de force et de sagesse, et incarné dans la personne immuable et inviolable du roi.
C'est ce que disait le manifeste du 25 janvier, et encore ne le disait-il pas autant que l'auraient voulu quelques doctrinaires purs. Ceux-ci estimaient que, tout en ne voulant pas être le roi de la Révolution, il accordait encore trop à ses principes*, car en paraissant admettre la liberté des cultes et la liberté de conscience, au sens du libéralisme moderne, n'oubliait-il pas un peu la protestation de Pie Vil contre la Charte de 1814, qui proclamait cette double liberté, « avec, laquelle disait le Pape, il n'y a plus de distinction du \Tai et du faux' »? En promettant les libertés politiques modernes, ne se montrait-il pas trop attaché h cette Charte de la monarchie parlementaire et de la sécularisation politique, Charte renouvelée elle-même de la Constitution de 1791, et, comme celle-ci, procédant des idées de la Révolution ? En un mot, dans son désir d'accorder tout ce qu'il pouvait aux idées modernes et à son temps, ne s'écartait-il pas un peu de la vraie doctrine du pouvoir et, en répudiant la Révolution, n'en conservait-il pas encore quelque chose?
Combien ces réserves, plus ou moins justes, des intransigeants contrastaient avec les récriminations des libéraux, qui reprochaient au roi tout le contraire*!
* Lettre du 21 octobre 1881 au R. P. Hamon, auteur d'un ouvrage sur la Souveraineté nationale.
* Le jeune duc de Bordeaux avait êlô élevé par son précepteur. M*» de Frayssinous, dans celle idée (|ue la Gharlc de 1814 étaiV « l'expi'^ssioD des droits, des devoirs et des iulériMs politiques de tous d. U y avait cmloDgtemps* et peul-ètrc ne s'en était-il pas encore assez dôtachv.
' Lettre de Pie Vll à M. de Boulogne, évOque de Troyes.
* Le comte de Chauibord parlait simplement le langage courani dans lequel liberté et tolérance sont synonymes. La liberté des cultes est un principe laux. la tolérance des cuUes est un fait devenu nécessaire ^e société.
Le nouveau manifeste du 25 janvier ne fut ni mieux compris ni mieux accepté que le premier.
Quelques jours après sa publication, le Journal des Débats écrivait sous la dictée de M. Saint-Marc-Girardin, l'un des principaux membres du Centre droit : « M. le comte de Chambord a cru devoir exprimer des convictions qui ne peuvent qu'inspirer le respect parce qu'elles sont sincères, mais qui ne sauraient être considérées comme s'adressant à la grande majorité du pays et de TAssem- Mée, car elles soat étrangères à nos mœurs politiques, aux idées et au langage de notre temps*. » C'était le sentiment du milieu libéral et parlementaire sur ce second manifeste, jugé aussi inopportun et aussi inacceptable que le premier. Il suffisait qu'il affirmât de nouveau le drapeau blanc pour soulever les mômes oppositions.
On attendait l'opinion des princes d'Orléans. Plusieurs journaux demandèrent ce qu'ijs pensaient du nouvel acte du comte de Chambord. En répotise à ces questions, le Journal de Paris publia une note qui indiquait que l'entente était de nouveau et pour longtemps compromise, sur le terrain où le prince s'était placé en face de ses cousins. La note disait :
« Plusieurs journaux... reviennent sur la question du drapeau et demandent quelles sont à cet égard les préférences des princes d'Orléans. Il nous semble que ces préférences ne sauraient faire doute pour personne .
« Les princes d'Orléans ne connaissent qu'un drapeau, celui de la nation française et de l'armée française, celui sous lequel ils ont combattu en Algérie, au Maroc, au Mexique, en France môme. Si le pays en choisissait uu autre, ils s'inclineraient comme ils se sont inclinés devant la volonté nationale. Mais quant à leurs sentiments personnels, tout le monde les connaît et il est vraiment superflu de les interroger à nouveau sur cette question ^ >►
Au lendemain du manifeste royal, cette note, évidemment dictée par les princes, équivalait à une déclaration de nipture. Elle semblait venir à point pour justifier le
' Kvméio du 30 janvior 1872.
• J^^mml de ParU, 5 février.
192 i/kchec de la restauration monarchique en 1873
conseil que M. de Falloiix avait donné à F Assemblée Nationale de s'ériger en arbitre du différend. Car, d'après cela, c'était à elle maintenant de se prononcer, pnisqii<^ les princes n'étaient pas d'accord entre eux.
L'idée de constituer TAsscmblée en juridiction souveraine, h la place du pays, avait commencé à être mise en pratique par la formation des groupes- au sein de la majorité. Les divisions qui s'étaient produites parmi les monarchistes, h la suite du manifeste du 5 juillet, avaient naturellement amené un fractionnement de la Droite, jusque-là unie et habituée ii se rassembler, sans distinction de nuances, à Thôtel des Réservoirs. Le Centre droit, formé des plus mécontents, s*était séparé le premier, en se groupant d'abord sous la présidence de M Saint- Marc-Girardin, esprit libéral, professeur disert, et politique d'autant plus conciliant qu'il avait des principes plus souples. C'est là que les ducs de Broglie, d'Audiflret- Pasquier, Decazes ne tardèrent pas à prendre la première place. De leur côté, les légitimistes restés fidèles au symbole royal, avaient été amenés aussi à se former en réunion spéciale autour des hommes les plus autorisés do leur parti, MM de la Rochette, de Rodez-Bénavent, Lucien- Brun, deCazenove de Pradines, de Carayon-Latour, que Iî« confiance du roi leur avait donnés pour chefs ; ils avaient • pris leur nom de « Chevau-Légers » de celui de Fimpass*' oîi ils se rassemblaient. Entre ces deux groupes extrêmes, le reste de la Droite se trouva naturellement former à l'hôtel des Réservoirs une réunion distincte, sous le nom de Droite modérée, où siégeaient, comme principaux membres , à côté des anciens du parti, les de Larcy, les de Audren Kerdrel, les Benoist d'Azy, les de Dampierre. des hommes plus jeunes tels que MM. Ernoul, Depeyrc. Baragnon, comte de Sugny^ de Rességuier, vicomte (!<• Meaux, de Cumont, de Vinols, de Saint-Victor, comte d<' Blois, Ch. de la Combe, Merveilleux-Duvignaux, etc.
En dehors, il ne restait que les indépendants et les simples conservateurs, des hommes comme MM. Pradié, Delsol, Martial Delpit, Batbie, Plichon, que leurs convictions et leurs préférences rattachaient à la monarchie, sans qu'ils voulussent s'astreindre à la classification des partis.
Ce groupement s'était fait de lui-môme, peu à peu, par suite des divergences d'opinion et des tendances différentes de parti ; il répondait à l'idée d'une assemblée organisée, telle que la voulait M. de Falloux pour représenter la nation vis-à-vis le roi ; non pas la nation confuse et désordonnée, dans Texercice du suffrage universel, mais ia nation réglée, sage, éclairée, rélléchie, capable de constituer le tribunal compétent, dans le procès qui s'agitait au sujet du drapeau. A cet arbitre suprême revenait le droit de prononcer souverainement. C'est par lui donc qu'il fallait agir pour arriver à la solution que réclamait le pays. La pensée intime de M. de Falloux était que l'Assemblée Nationale devait se substituer au roi pour faire la monarchie et qu'elle y réussirait en commençant par se mettre d'accord elle-même, au moyen de concessions mutuelles, sur les conditions de son rétablissement, et en sachant bien s'y prendre pour les imposer au roi.
Le nouveau manifeste royal du 2S janvier fournissait l'occasion d'exercer cette sorte de haute judicature. Il avait remué tout le parti royaliste et remis en branle les divers sentiments et projets qui s'agitaient dans son sein. Sans prétendre répondre au roi, ni opposer formellement leurs vues aux siennes, quelques-uns des royalistes les plus zélés, MM. de Kerdrel, Depeyre, Baragnon, de Meaux, de Cumont, Tailhand et plusieurs de ceux qui formaient le groupe de la Droite modérée, s'étaient réunis sur l'initiative de M. Emoul, un des plus marquants d'entre eux, pour donner à leur groupe une organisation plus distincte et formuler un programme définissant sa politique et |)ouvant servir de lien avec les autres groupes. Ils s'étaient arrêtés à cette déclaration :
ff Nous considérons la monarchie comme le gouvernement naturel du pays, et, par monarchie, nous entendons la monarchie traditionnelle et héréditaire. Elle a fait la France, elle lui a donné pendant des siècles la stabilité et la grandeur ; en 1789, elle allait d'elle-même au-devant des réformes ; en 1814, elle fondait la liberté, en môme temps qu^elle sauvegardait l'intégrité du territoire.
« Voilà ce que nous devons à la monarchie, voilà
i94 l/ÉCHEC DE LA RESTAURATION MONARCHIQUE EN 1873
quels souvenirs et quelles espérances nous animent, quand nous poursuivons l'union du parti conservateur, quand nous la sollicitons de la Maison royale.
« La monarchie héréditaire, représentative, constitutionnelle, assure au pays, avec son droit d'intervention dans les affaires et sous la garantie de la responsabilité ministérielle, toutes les libertés nécessaires : libertés politiques, civiles, religieuses ; l'égalité devant la loi, le libre accès de tous à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous les avantages sociaux ; l'amélioration pacifique et continue de la condition des classes ouvrières.
« Cette monarchie est celle que nous voulons ; respectant d'ailleurs notre pays autant que nous Taimons, nous n'attendons rien que du vœu de la nation, librement exprimé par ses mandataires ^ »
Par le nombre d'adhérents qu'il reçut tout de suite, ce programme des chefs de la Droite modérée était devenu « le manifeste des Quatre-Vingts », terme bien impropre donné à une pièce tenue strictement secrète. De propos délibéré, ses auteurs avaient passé sous silence la question du drapeau. Cette omission permit à l'Extrême-Droite de joindre, de l'aveu du roi, assurait-on, ses signatures — pas toutes cependant — à celles de la Droite modérée. D'un autre côté, le Centre droit, sur les conseils des princes d'Orléans, s'était rallié aux termes généraux du programme des Droites, en attestant toutefois sa fidélité au drapeau de la France. Cela pouvait paraître un pacte d'accord entre toutes les fractions de la majorité monarchique, et les plus enthousiastes le saluaient comme la charte nouvelle d'un grand parti national, appelé à disposer des destinées du pays.
Il semblait, en effet, — la question du drapeau mise à part, et c'était la principale — que l'entente se trouvait réalisée du côté droit de l'Assemblée, sur les conditions de la monarchie constitutionnelle. C'était bien la combinaison fusionniste proposée par M. de Falloux et il ne restait plus aux habiles qu'à montrer l'excellence de leur plan en arrivant au but.
* La rédaction de celte pit>ce, dont on vient de lire le passage principal» fut confiée à M. le vicomte de Meanx. Elle est datée du 8 février 4872.
En réalité, la fusion parlementaire augmentait la confusion politique. Il n'y avait plus ni légitimistes, ni orléanistes, ni droite modérée, ni droite extrême, ni centre droit : il n'y avait plus que des adhérents à un programme équivoque. On s'était mis d'accord sur les mots, on ne s'entendait pas sur le fond des choses.
Le manifeste fusionniste proclamait l'alliance de la monarchie héréditaire et traditionnelle avec la monarchie constitutionnelle et parlementaire. Ou cela ne signifiait rien ou, si les mots avaient un sens, la formule était tellement contradictoire dans les termes qu'il était impossible que tout le monde à la fois y eût adhéré, ou sincèrement ou sciemment.
C'étaient, en effet, deux monarchies incompatibles que la monarclûe héréditaire et traditionnelle, personnifiée dans l'héritier de soixante rois, et la monarchie élective et constitutionnelle, comme avait été celle de 1830.
Les manifestants voulaient une monarchie héréditaire, traditionnelle, constitutionnelle et parlementaire à la fois. S'ils savaient ce qu'ils voulaient, ils ne pouvaient le vouloir tous de la même manière. Les légitimistes croyaient rétablir la légitimité à l'aide de cette formule ; les orléanistes ne la jugeaient certainement pas contraire à leurs prétentions. Tout le monde y trouvait son compte : on était d'accord, ou du moins on paraissait l'être.
Rien ne pouvait mieux caractériser le désarroi politique qu'une entente s'établissant sur une pareille confusion.
Par prudence, le manifeste des Quatre-Vingts, devenu le programme de presque toute la Droite, n'avait pas été publié et il ne devait jamais l'être. On ne le connaissait que par des rapports indirects et des indiscrétions. Ses auteurs pouvaient d'autant plus croire à son efficacité qu'il n'avait pas eu à subir l'épreuve des discussions, ni le contretemps des dissentiments réels qui existaient au sein de cette majorité, en apparence unie.
Au lendemain de la nouvelle déclaration du comte de Chambord, cette étrange fusion de la Droite pure avec les groupes libéraux et constitutionnels de la majorité no pouvait avoir pour effet que d'isoler le roi. Cependant, pour devenir la règle de conduite du parti royaliste, le
programme adopté en commun par les diverses fractions de la Droite avait besoin de l'assentiment du principal intéressé. On se flatta de l'obtenir par l'envoi d'une députation auprès de lui.
A cette époque, le comte de Chambord venait de s'établir en Belgique pour être plus près de la France. Il avait choisi de nouveau pour sa résidence Bruges, la bonne et paisible ville flamande. Mais, chaque fois que la monarchie semblait se rapprocher avec lui, les influences révolutionnaires de la France et de l'étranger s'exerçaient avec une nouvelle activité contre elle. Berlin, Paris, Versailles, Bruxelles, Genève agissaient de concert pour empêcher le retour du roi. L'intrigue, les complots, l'émeute s'attachaient aux pas de l'héritier du trône. Elles le suivirent en Belgique. De violentes manifestations furent organisées contre lui pendant son séjour.
Forcé de quitter Bruges devant les agissements de la démagogie internationale, le comte de Chambord s'était transporté à Anvers. Mais là encore, les suppôts de la Révolution cosmopolite organisèrent contre lui des démonstrations insultantes, que favorisait la complaisance du gouvernement' belge, platement asservi alors à la politique de Bismarck. Le roi attendit néanmoins Tarrivée des délégués de la Droite, qui lui avaient été annoncés, trouvant une compensation suffisante pour sa dignité aux injures, dont il était l'objet de la part des bandes révolutionnaires soudoyées contre lui, dans les hommages spontanés qu'il recevait d'un grand nombre de ses lidèles de France et d'étrangers de distinction *.
C'est à l'hôtel Saint-Antoine, où le prince était descendu, que MM. Ernoul et Baragnon, choisis par la confiance de leurs collègues, se présentèrent pour remplir leur mission. Leur dévouement à la cause royaliste leur assurait d'avance un accueil favorable du comte de Chambord; on comptait sur leur éloquence pour obtenir son acquiescement au programme de la fusion.
* On peut lire dans l'Univers du 2 mars 1872 une intéressante lettre de Belgique sur Porigine vraie et la portée des scènes tumultueuses d'Anvers pendant le séjour du comte de Chambord dans cette ville.
Avant même que la déclaration de la Droite modérée eût reçu l'adhésion des autres groupes de la majorité, la fraction légitimiste s'était préoccupée de la faire approuver du roi. C'est au moment où les envoyés de la Droite se disposaient à partir que l'Extrême Droite s'était décidée à se joindre aux Quatre-Vingts. Les auteurs du manifeste en auguraient bien pour le succès de leur démarche. Le prince, en effet, consulté par M. Lucien-Brun, avait répondu que, sans adhérer personnellement au manifeste, il permettait à ses amis, s'ils le jugeaient bon, de le signer, n'attendant rien, disait-il, que du vœu de la nation, dont la volonté serait exprimée par ses mandataires.
Malheureusement, pour le succès de leur mission, les envoyés de la Droite avaient été prévenus par les commentaires que leurs journaux ou ceux de leurs alliés du Centre droit, àFinstigation des meneurs ordinaires, avaient publiés du programme destiné à faire l'union entre les divers groupes monarchiques. Le comte de Chambord, toujours tenu en éveil sur les intrigues que recou\Taient souvent les manifestations môme les plus sincères du sentiment royaliste, n'avait pas eu de peine à démêler des intentions qui s'avouaient publiquement.
Le Journal de Paris, organe des princes d'Orléans, commentant le manifeste des Quatre-Vingts, disait de ses auteurs et signataires : « Ils veulent replacer sur le trône la Maison de France ; mais ils veulent aussi qu'elle accepte les conditions qui sont celles des gouvernements modernes'. » C'était simple et net. Cela signifiait que, du côté orléaniste, on entendait reprendre, sous le couvert de la légitimité, la suite du gouvernement constitutionnel de 1830, et le comte de Chambord était invité à se prêter à cette combinaison. Au fond, c'était Tidée dominante de la majorité et l'on y revenait toujours, comme s'il eût été impossible à ces royalistes de comprendre que ce n'était pas restaurer vraiment la royauté que de placer un Bourbon sur le trône d'un Bonaparte ou d'un Louis-Philippe.
Tel était le but. Quant aux moyens, le journal orléaniste
• 17 février 1872.
faisait observer que les auteurs du manifeste reconnaissaient le droit de la nation à choisir son gouvernement; qu'ils n'attendaient le triomphe de leurs idées que de la discussion et du vote ; qu'ils ne faisaient appel qu'au pays, représenté par ses mandataires librement élus. Du drapeau blanc, il n'y en avait pas un mot, et le silence ici avait une signification sur laquelle il était inutile d'insister. Enfin, on voyait dans le manifeste tout un système qui pouvait se résoudre en deux mots : réconciliation de la monarchie traditionnelle avec la société moderne, du droit héréditaire avec le droit populaire. C'est ainsi qu'on le présentait.
En somme, les envoyés de la Droite avaient pour mandat de dire au comte de Chambord que s'il voulait cesser d'être lui-môme et renoncer à son principe, accepter d'être le successeur de Louis-Philippe, au lieu d'être l'héritier de Charles X, et recevoir l'investiture des représentants de la nation, comme en 1830, la monarchie pourrait se rétablir avec lui. C'était l'objet de la mission de MM. Emoul et Baragnon, sans qu'ils se l'avouassent eux-mêmes. La situation dominait leur démarche, quelque fût le désir de ces dévoués royalistes d'éviter les difficultés, qui pouvaient la faire échouer, et d'aplanir les voies à la monarchie. Malgré les précautions que les rédacteurs du manifeste avaient prises de passer sous silence la question du drapeau, les délégués se trouvèrent tout de suite amenés à insister auprès du prince sur la nécessité d'adopter l'emblème tricolore. Tout était là, en effet, et, sans cette condition, il n'y avait plus, ils en étaient persuadés, de monarchie possible. Mais à ce prix, pouvaient-ils attendre une autre réponse que celle qui avait déjà été faite aux précédents mandataires de la Droite?
Avec la chaleur communicative de son âme, et toutes les ressources de son éloquence, M. Ernoul, quoique dévoué au drapeau de la légitimité, plaida la cause qu'il disait être celle du drapeau du pays et de l'armée, adjurant le roi de concéder ce qui importait tant au succès de la cause monarchique et au salut de la France. M. Baragnon, royaliste aussi convaincu et orateur non moins éloquent, l'appuya chaudement.
Par égard pour d'aussi sympathiques envoyés, et dans un large esprit de concession, le comte de Chambord accueillit cette nouvelle communication avec toute la sérénité bienveillante et toute la condescendance que comportait une démarche aussi déférente de leur part. Sa réponse fixait bien la situation. 11 n'avait pas à se prononcer sur le manifeste dont les ambassadeurs de la Droite s'étaient faits les interprètes, ni sur les bases d'entente qui y étaient fixées ; il le considérait comme un acte privé, ne relevant que de l'initiative de ses auteurs, et auquel il entendait rester étranger. Sans l'approuver ni le repousser, il permettait à ses amis de le signer ou de ne le pas signer, de le prendre ou non pour programme, selon qu'ils y trouveraient l'expression plus ou moins exacte de leur manière de voir, sous la réserve toutefois de la question du drapeau qui devait rester en dehors des stipulations parlementaires.
Dans leur zèle sincère pour la restauration monarchique, MM. Ernoul et Baragnon revinrent inquiets et attristés de n'avoir pu obtenir ce qu'il fallait pour maintenir la fusion parlementaire, ce que leurs amis de la Droite se flattaient d'avoir réalisé avec leurs déclarations, et pour rendre possible ensuite la fusion dynastique ^ Car le plan des habiles, adopté en dehors du comte de Chambord qui, h deux reprises, avait dérangé les projets fusionnistes, ce plan si bien ourdi par les meneurs de la majorité, était d'opérer l'union monarchique au sein du Parlement, afin de la préparer ou de l'imposer par ce moyen, aux conditions stipulées, dans la maison royale.
De son côté, le comte de Chambord comprit, après la démarche des envoyés de la Droite, qu'il n'arriverait à rien avec une majorité, dominée par la préoccupation exclusive du drapeau tricolore. Il le savait d'autant mieux que, parmi les royalistes les plus sincères venus pour le saluer à Anvers, il avait entendu le valeureux général Ducrot, le môme qui avait été, un an auparavant, h Biarritz, presser les princes d'Orléans de se soumettre au chef de la famille, le supplier, lui aussi, avec sa loyauté
* Ernoul, par MerveUleux du Vignaux, pp. 33, 34.
de soldat tout dévoué au roi, de faire à la patrie le sacrifice de son drapeau. Et même, comprenant que là était Tobstacle, Tancien commandant en chef de l'armée de Paris avait été jusqu'à lui demander si, pour préparer le rétablissement de la monarchie, il ne permettrait pas au duc d'Aumale d'exercer, par transition, la présidence de la République, ou la lieutenance du royaume ^
Le comte de Chambord ne pouvait avoir de doute sur les sentiments réels du pseudo-parti monarchique de Versailles. Il sentait bien que, au fond de toutes les combinaisons d'union parlementaire et de fusion dynastique, formées en vue du rétablissement de la monarchie, il y avait chez leurs inspirateurs la secrète pensée que si elles n'aboutissaient pas à leur gré, elles amèneraient une autre solution plus conforme à leurs vœux. Car, ce que l'on ne disait pas, mais ce que l'on pensait, et ce que tout le monde d'ailleurs savait, c'est que si le chef de la Maison de France repoussait les conditions de la fusion qui lui étaient imposées, un bon nombre de membres de la Droite étaient décidés à se grouper autour de la branche cadette.
Pour lui, à partir de ce moment, il résolut d'agir par lui-môme, de ne plus compter autant sur l'Assemblée, mais de chercher dans le pays l'élan et lappui nécessaires pour le rétablissement du trône. Rentré à Frohsdorf, il s'occupa d'organiser une action monarchique, pour entretenir aussi une opinion monarchique.
C'était ce qu'il restait à faire, puisque l'Assemblée Nationale n'avait pas su ou pas voulu faire elle-même la monarchie. Et plus elle s'en écartait par sa conduite, plus il fallait s'efforcer d'y ramener le pays.
* C'était d'une commission expresse du duc d'Aumale que le f?énéral Ducrot était venu s'acquitter, le 25 février, à Anvers. « Demandez à M. le comte de Chambord, lui avait dit le prince, de quel œil il verrait mon arrivée à. la présidence de la République. » A cette étrange ouvertun». le comte de Chambord avait répondu : « Je n'admets pas qu'un prince de la Maison de France soit en dehors de l'entourage de son roi. » Et sur la réponse rapportée, le soirm^^me. à Paris, au duc d'Aumale, celui-ci, devenu tout rouge frappa du pied et dit : « Son roi, son roi I... Là est bien la question... c'est que je ne le reconnais pas pd^r mon roi ! » (Vicomte de Chalvet-Nastrac, d'après le Journal du général Ducrot^ pp. 136-140 )
L'union monarchique en était là, malgré tous les efforts des fusionnistos.
Quelles réflexions suggère aux observateurs qui veulent se rendre compte de la situation d'alors, le souvenir de ces événements déjà si loin de nous ! Quel contraste entre l'attitude si différente, au sein de l'Assemblée, de ceux qui paraissaient vouloir la monarchie et de ceux qui travaillaient ouvertement pour la République !
D'un côté, l'irrésolution, les divergences, la désunion ; de l'autre, la décision et l'entente. Les royalistes perdirent leur temps à discuter des titres de leur prince, des conditions du rétablissement du trône. Tous ces libéraux à la recherche d'une monarchie à leur convenance montraient par là qu'ils n'avaient pas une idée juste des conditions de gouvernement des peuples ; sans quoi ils auraient mieux compris ce mot de Tacite qu'a il y a bien moins d'inconvénients pour un peuple d'accepter un souverain que de le chercher ». Au lieu de vouloir composer une monarchie de leur façon, ils seraient revenus simplement à la monarchie traditionnelle, avec l'héritier naturel du trône. Car, c'était la plus étrange conduite que de vouloir la royauté à condition de faire le roi.
Les républicains montrèrent beaucoup plus d'esprit politique en acceptant M. Thiers, tel qu'il était, et en recevant de lui la république qu'il leur donnait. Et pourtant, la république de M. Thiers, celle dont il avait dit qu'elle serait conservatrice ou qu'elle ne serait pas, était bien plus difficile à accepter pour les hommes du 4 Septembre et les alliés de la Commune, que la monarchie du comte deChambord, avec le drapeau blanc, pour des royalistes; mais les républicains, qui étaient en minorité h l'Assemblée Nationale, comprirent ce que les circonstances exigeaient d'eux. Au lieu de poser des conditions h M. Thiers, ils subirent les siennes. Le sachant seul capable de fonder la République, ils se montrèrent aussi souples et patients avec lui que les royalistes furent, dès le principe, exigeants et défiants envers leur prince. Les uns réussirent, les autres échouèrent.
En réalité, on était aussi loin à cette époque de la monarchie qu'on en pouvait paraître près. 1/ Assemblée était incapable de la réaliser, aux conditions qu'y mettaient la plus grande partie de ses membres, car, en défi-
nitive, on ne pouvait y arriver sans le roi. Du côté du pays, il y avait beaucoup à faire pour le ramener, par la raison et par Tintéràt, à la conception monarchique, qu'il n'avait eue qu'un instant, au sortir de ses désastres, et d*où l'habitude du régime républicain l'éloignait de jour en jour.
Pour être juste, il faut reconnaître que si la majorité royaliste apportait tant d'hésitation, tant d'incohérence à son œuvre, et si elle voulait l'entourer des garanties qui lui paraissaient nécessaires pour la rendre acceptable, c'est qu'elle ne sentait pas le pays spontanément porté vers la monarchie.
Le comte de Chambord savait aussi ce qui manquait de €e côté, pour déterminer un grand courant d'opinion en sa faveur et pousser l'Assemblée dans la voie où elle ne marchait qu'à tâtons. Le pays avait besoin d'être ressaisi, replacé sous l'influence royaliste pour reprendre l'esprit et le sentiment de la tradition.
Ecrivant en 1833, M"® de Swetchine disait avec une grande justesse de vues : « Si M. le duc de Bordeaux doit revenir pour faire le bonheur de la France, le renouvellement de l'esprit du pays aura dû le précéder ; sa présence ne pourra être que la consécration des principes conservateurs de la société... Il faut que tout mûrisse pour Henri V, en lui et hors lui\ »
Cette condition essentielle pour le retour d'Henri V manquait au moment où il était devenu possible. La monarchie n'était pas préparée. Fille était dans les aspirations d'un grand nombre ; elle n'était pas dans les esprits. On ne savait môme plus ce que c'était que le roi, puisque l'Assemblée elle-même paraissait l'ignorer. Les principes conservateurs de la société, qui sont les principes nécessaires de la royauté, on les avait bien oubliés. Il fallait refaire dans le pays un esprit monarchique.
Pour se mettre davantage en contact avec l'opinion, pour rapprocher en quelque sorte la royauté du peuple, le comte de Chambord voulut donc créer une action royaliste générale, s'étendant à tout le pays, au moyen de
• Li'Ure à M-* de Nesselrode, 4833, t. I. p. 308.
comités et de journaux établis dans chaque département. Dans ce but, une mission plus active et plus précise à la fois fut donnée à ses représentants officiels près du parti légitimiste ; une répartition fut faite entre eux des départements, afin d'établir une correspondance suivie entre les diverses parties de la France et Frohsdorf. Le manifeste du 5 juillet avait provoqué des désertions parmi les lidèles du prince. C'est à cette occasion que M. le marquis de la Perte, placé originairement à la tète du Comité de Paris, que Ton appelait le Bureau de M. le comte de Chambord, après avoir compromis imprudemment le roi par ses déclarations sur le drapeau, avait dû se retirer. A sa place, un fidèle serviteur des Bourbons, le marquis de Dreux-Brézé, dont les ancêtres étaient, depuis plusieurs générations, grands maîtres des cérémonies à la Cour des rois de France, fut chargé de remplir cet emploi de confiance. Par sa situation à Paris, par le grand nombre de départements qui lui furent successivement dévolus à la mort de deux des plus dévoués agents du prince, M. d'Escuns et M. le comte Edouard de Monti de Rézé, il se trouva pou à peu investi de la mission la plus étendue et de l'autorité la plus effective auprès des royalistes.
a Cette mission, pour M. de Dreux-Brézé surtout, consistait à recevoir, à transmettre et à exécuter les instructions du prince, à subordonner les délibérations et les actes des Comités à une hiérarchie librement acceptée, à rechercher le concours de tous les concitoyens, à solliciter leur rapprochement, sans distinction de nuances, sur le terrain monarchique largement ouvert, et à grouper toutes les forces conservatrices sous les ordres d'un roi qui ne voulait pas être u le roi d'un parti ».
Placé auprès du comte de Chambord, et investi d'une confiance que justifiaient la fidélité traditionnelle de sa famille et le dévouement le plus absolu, M. le comte Stanislas de Blacas restait, pour toute la France, le plus haut représentant de la personne du prince, Tinterprète immédiat de sa pensée et de ses ordres. Les comités régionaux recevaient, par les intermédiaires accrédités, les instructions relatives à leur fonctionnement et l'impulsion d'en haut. Toute cette organisation était placée sous la direction
générale du prince qui, de Frohsdorf, se trouvait ainsi en communication incessante avec la France • .
En dirigeant son parti, il exerçait une réelle action sur le pays. Il devenait en quelque sorte présent lui-même au milieu des populations. Les mandataires parlaient et agissaient en son nom. C'est lui que Ton voyait en eux
L'action royaliste, que le comte de Chambord aurait voulu la plus large et la plus étendue possible, répondait à sa manière de comprendre la restauration monarchique. Il n'attendait rien, en effet, que de la volonté de la nation. En différentes circonstances il avait dit : « La parole est à la France... Français vous êtes de nouveau maîtres de vos destinées... Dieu aidant, nous fonderons ensemble, quand vous le voudrez, un gouvernement conforme aux besoins du pays... La monarchie ne répondrait pas à tous les besoins de la France si elle n'était en harmonie avec son état social, ses mœurs, ses intérêts, et si la France n'en reconnaissait et n'en acceptait la nécessité. »
Toutes ces paroles indiquaient que, dans la pensée du prince, le droit monarchique héréditaire ne pouvait être remis en vigueur, le pacte traditionnel repris et la légitimité restaurée sans le concours de la nation, sans l'accord de la France et du roi.
C'est pour cela qu'il voulait, par tous les moyens possibles de propagande et d'influence, arriver à provoquer dans le pays un large mouvement d'opinion en faveur de la monarchie, afin que le sentiment national eût raison des lenteurs, des hésitations et des dissidences de TAssemblée.
L'organisation royaliste ne tondait pas à agiter le pays, mais à le tenir en rapport avec le roi et à le tourner vers la monarchie, on lui en montrant les principes et les avantages. Elle devint l'instrument d'une propagande active qui s'exerçait au moyen de circulaires adressées aux divers contres royalistes, et par des conférences publiques, dos banquets et réunions de toute sorte où s'af-
* Dans son livre intitulé \otes et Souvenirs, qui fait autorité pour l'histoire. M. le marquis de. Dreux-Brézé a expliqué en détail l'organisatioD fl le fonclionnoinont (1«îs coinilés royalistes et publié toutes les pièces qui s'y rapportent (Nouvelle édition, 190:2).
iirmait Tidoc monarchique, enfin par des manifestations populaires et des pétitionnements en faveur du retour du roi. Cette action était soutenue et favorisée par la presse départementale, dont la mission était de répandre la politique royale et de Tappuyer dans les élections.
Toute cette organisation était excellente. Mais en réalité, soit par l'insuffisance des moyens, soit par la résistance de IVsprit public, elle servit plutôt à maintenir la discipline parmi les royalistes qu'à créer un mouvement dans le pays ; elle consistait beaucoup plus à fournir le conseil qu'à déterminer l'activité.
Malgré le zèle des plus fidèles partisans de Henri V, si nombreux encore dans les vieilles familles de la province, malgré le dévouement quêtant de bons royalistes, comme le marquis de Foresta, le vicomte de Maquillé, mirent au service de la cause, on peut regretter que, en dehors du fonctionnement des Comités, il n'y ait pas eu en faveur de la royauté une action plus vivante, plus populaire. Il manqua à la propagande royaliste quelque chose d'ardent et de sympathique. On parlait, on faisait des conférences, on tenait des réunions. Malgré cela, il ne se produisit pas l'élan nécessaire pour assurer le succès. Il y eut trop de conciliabules, trop de discours politiques, trop de discussions de journaux, pas assez d'action réelle. Si, au lieu de tant de débats et de négociations parlementaires, tant d'écrits et de nv^nifestations oratoires, il y avait eu plus de vie et d'ardeur véritables, plus d'entrain populaire, plus de participation de la masse à l'action politique, l'entreprise de la restauration monarchique aurait eu un caractère plus spontané, plus national.
Il est regrettable, quand on se rappelle ce passé, qu'il ne se soit pas trouvé alors un agitateur à l'âme ardente, à la parole enllammée, un Gambetta royaliste, pour remuer les foules ; un poète aux chansons populaires, comme le barde breton Botrel, venu trop tard dans une société épuisée, pour jeter dans le public les couplets ♦'•mus et entraînants de la grande épopée vendéenne, qu on aurait redits avec enthousiasme, dans les salons et au cabaret, dans les réunions publiques, aux champs, à l'atelier, partout, en acclamant le roi. Il manqua le con-
cours actif des masses, de la nation elle-même. Et ce fut un malheur que Taffaire de la royauté se soit traitée presque uniquement comme un projet parlementaire, entre l'Assemblée et le roi, dans des Comités et par les journaux, et que la discussion ait remplacé la foi.
L'Assemblée Nationale, livrée à elle-même, cherchait la monarchie dans les combinaisons de partis ; elle ne sentait pas assez cette pression du pays qui l'aurait poussée à conclure dans le sens des aspirations et des vœux de tous. L'organisation politique des comités royalistes ne suffisait pas à produire un courant électoral, capable d'entraîner l'Assemblée, et l'Assemblée, de son côté, paralysée par ses dissidences intestines et ses hésitations, était incapable d'un effort décisif vers le but.
La difficulté du drapeau retenait tout. Plus le comte de Chambord montrait, par son langage et par son attitude, qu'il voulait régner, mais régner en roi, et non selon les vues des libéraux, plus les obstacles se dressaient en face de lui. Son dernier manifeste n'avait fait que rendre plus vive chez certains l'opposition à sa personne et à son principe. On s'attendait de leur part à une réponse plus directe que celle de la Droite modérée, qui s'était bornée, dans sa note, à passer la question sous silence. Elle vint, sous la forme la plus expressive et la plus provocante, et dans la circonstance la mieux choisie pour lui donner tout le retentissement que l'on voulait.
C'était le 28 mai, le jour où commençaient les débats de la loi sur le recrutement de l'armée. Nul, assurément, ne pouvait s'étonner que M. le duc d'Aumale, qui siégeait depuis plusieurs mois à l'Assemblée Nationale, sans avoir encore parlé, parût en cette circonstance à la tribune. La réputation d'homme de guerre qu'il s'était faite, plutôt, il est vrai, par son goût des choses militaires que par une compétence éprouvée, lui donnait le droit de prendre part à un débat où il s'agissait de l'armée. Mais l'intention de l'orateur portait plus loin.
Un article de la loi en projet stipulait que les jeunes gens, libérables au bout d'un an, pouvaient néanmoins être retenus sous les drapeaux, si leur instruction était
incomplète. Feignant de ne pas comprendre le sens d'une disposition aussi obvie, le duc d'Aumale déclara, pour amener la manifestation qu'il avait préparée, qu'il ne pouvait admettre qu'on infligeât comme une peine l'honneur de rester sous le drapeau de la France, « ce drapeau chéri, ajouta-t-il avec affectation, auquel les Français de toute opinion et de toute origine se sont ralliés pendant la guerre, que tous les bons citoyens ont entouré, lorsqu'on en a arraché un lambeau, pour en faire le sinistre emblème de la guerre civile, ce drapeau qui a été si longtemps le symbole de la victoire et qui est resté, dans notre malheur, l'emblème de la concorde et de l'union ».
Tout le monde comprit que M. le duc d'Aumale avait cherché, dans cette apologie déclamatoire du « drapeau chéri », l'occasion d'opposer publiquement le drapeau tricolore au drapeau blanc. Tout le monde aussi reconnut en lui le fils du roi de 1830, pressant sur son cœur le drapeau chéri en entonnant à genoux l'hymne sacré de la Marseillaise \ Sa déclaration, combinée avec ses amis les ducs Decazes et d'Audiffret-Pasquier, produisit la plus vive émotion au sein de l'Assemblée Nationale et au dehors, non pas que l'on ignorât que les princes d'Orléans, fussent attachés au drapeau de leur dynastie, mais parce que l'on comprit qu'une telle manifestation, aussi calculée qu'intempestive, en faveur du « drapeau chéri », mettait, selon le vœu des uns, mais au grand regret des autres, un nouvel obstacle au rapprochement des deux branches de la famille royale.
Cependant telle était chez beaucoup d'honnêtes royalistes l'illusion que, le premier moment de surprise passé. il se trouva des habiles pour leur faire croire que Fincartade méditée de M. le duc d'Aumale simplifiait la situation, au lieu de la compliquer. M. de Kerdrel lui-même et le marquis de Dampierre étaient de ce nombre et ils en prirent même occasion d'engager une nouvelle action monarchique à la suite d'une visite à M. le comte de Paris et au duc d'Aumale ^
* M. le dac d'Aumale se faisait gloire de posséder dans ses riches collections artistiques du ch&teau de Chantilly le plus ancien drapeau tricolore connu.
• Marquis de Dampierre, Cinq années de vie politique^ pp. !68 à 170.
208 l'échec de la restauration monarchique en i873
Désormais, disaient-ils, les princes d'Orléans n'auraient plus à craindre de se renier eux-mômes ni à encourir une impopularité fâcheuse auprès des libéraux, en paraissant adhérer au drapeau blanc, s'ils venaient à M. le comte de Chambord; rien ne les empochait plus d'accorder aux royalistes le gage qu'ils leur avaient donné le droit d'attendre. Et ainsi ce qui semblait d'abord devoir empocher la réconciliation tant souhaitée des deux branches de la Maison royale de France, finit par paraître de nature à faciliter la visite qui devait en être le préliminaire.
On se plut à s'entretenir dans un sentiment si favorable aux illusions des uns et aux intrigues des autres.
Ce n'était là qu'un mirage. Drapeau contre drapeau, maison contre maison, principe contre principe, comment la fusion des princes et de leurs partisans, nécessaire pour «arriver aux fins de la monarchie, pouvait-elle jamais se faire? Au manifeste du comte de Chambord sur le drapeau blanc, les princes d'Orléans avaient répondu par une déclaration publique en faveur du drapeau tricolore. C'était le conflit irréductible *.
Dès lors, il devait sembler qu'il n'y eût plus qu'à constater le désaccord et à attendre les événements. C'était, au fond, ce que voulaient ceux qui n'étaient pas pressés d'arriver, du vivant du comte de Chambord, à une restauration monarchique ; mais, avec le dévouement des légitimistes à la cause de leur prince et le zèle sincère d'un grand nombre de royalistes conciliants pour le trône, les événements devaient suivre leur cours et ramener, malgré tout, les esprits à l'œuvre de la monarchie.
— Vicomte de Meaux, Souvenirs politiques, t. II (Correspondant, 10 octobre 1902).
* Eo réponse à la protestation du marquis de Pranclieu contre son discours, le duc d'Aumale lui adressa une lettre, qu'il fit publier dans les journaux, et où il disait : « Je crois être resté fidèle aux vraies traditioDS de mes aïeux, en parlant comme je l'ai fait du drapeau de la France »■ (Voir les journaux de Paris des 4 et 5 juin 1872.)