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CHAPITRE Vil LE 24 MAI

En conférant à M. Thiers le titre et les fonctions de clit^f du pouvoir exécutif, l'Assemblée Nationale avait cru, un début, ne l'investir que d'une dictature momentanéi'. qu'elle estimait nécessaire pour la conclusion de la paix d la réorganisation du pays. Mais elle n'avait pas compté que son mandataire prolongerait la durée du pouvoir exceptionnel, qui lui avait été conféré, en vue d'une fin déterminée, ni surtout qu'il l'exercerait en dehors de ^(4 objet, selon ses visées personnelles.

M. Thiers avait singulièrement outrepassé son mandai. Investi d'une autorité considérable, sans précédent sniis un régime parlementaire, il l'avait étendue encore. Il avail fait le gouvernement pour lui. Mais il était loin d'avr»ir observé les conditions qui lui avaient été imposées.

Le mandat du chef du pouvoir exécutif était, à l'origiin". strictement déterminé dans l'esprit de ceux qui le lui avaient conféré. M. Thiers avait uniquement h conclnr*' la paix, h payer la rançon, h réorganiser l'administraiion otà mettre le pays en mesure de se donner librement If régime gouvernemental de son choix. « 11 ne devait en rien engager l'avenir ni violenter en quoi que ce fût 1rs volontés de l'Assemblée Nationale, car il n'avait [h\s d'autre mission et d'autre devoir que de réaliser dans la pratique les vœux et les tendances de l'Assemblée, qnt étaient les vœux et les tendances de la France. »

Mais, loin de comprendre que son pouvoir, essentielle* ment de transition, avait pour objet unique de liquider le passé et de préparer l'avenir, il avait profité de la confiance de l'Assemblée Nationale et de la haute situation

qu'elle lui avait faite, pour agir comme s'il eût cherché uniquement à empocher le pays de sortir du provisoire, afin de perpétuer à son profit le pouvoir intérimaire dont il était investi.

Peu importe qu'il eût rendu d'incontestables services au pays par sa rare intelligence des affaires, son activité et son dévouement à la chose publique : il n'en avait pas moins excédé son mandat et manqué à ses engagements. Môme en acceptant les choses comme elles s'étaient passées depuis l'origine, on pouvait accuser M. Thiersde n'avoir pas bien rempli sa tâche. A la fin de 1871, on écrivait de lui : « 11 a payé deux milliards à rennenii, c'est un éloge à lui rendre, car il y avait hâte de purger nos départements de ces impitoyables garnisaires. Mais a-t-il ramené la sécurité, le travail ? A-t-il au moins préparé le pays à sortir du provisoire? Dans cet ordre d'idées rien n'est commencé, et nous sommes encore au lendemain de l'ouverture de l'Assemblée h Bordeaux. Comme enivré de la haute situation que le peuple lui a faite, dans un but si nettement déterminé, il n'a semblé occupé que du soin de se maintenir au pouvoir. Il y a donc de bien puissantes amorces à l'exercice du pouvoir, puisque, à tous les âges de la vie, ceux qui en ont une fois goûté ne savent plus se résigner à le perdre? Faudrait-il donc croire que c'est par le désir immodéré de se perpétuer dans ce rôle de quasi-souverain, que M. Thiers, au lieu de s'imprégner de la volonté du pays et de consacrer ses efforts à la faire triompher, chercherait en toute rencontre et dans les plus menus détails h faire prévaloir sa propre volonté? Le vœu et l'intérêt de la France sont pour une solution prompte et nette : toute la politique de M. Thiers jusqu'ici n'a tendu qu'à l'ajournement*. » Ce n'était déjà que trop mérité alors, mais, depuis, le tort s'était bien accru.

La majorité monarchique, après avoir imprudemment remis le pouvoir entre les mains de M. Thiers, pouvait alléguer pour son excuse, que le pacte de Bordeaux avait été dans les nécessités de la situation. Beaucoup de ses

* M. Thiers et l'Assemblée Nationale (Anonyme), p. 12-13.

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ses membres s'étaient laissé persuader de bonne foi qu'il fallait avant tout conclure la paix et remettre Tordre dans ladministration, puis, qu'il fallait sauver Paris menacé par les factions turbulentes, qui s'agitaient dans son sein et qui trouvaient un appui dans une population surexcitée par les privations d'un long siège et imprudemment laissée en armes. Mais on avait pu voir que le programme de Bordeaux, consacrant le maintien de l'état de choses du 4 Septembre, loin de calmer les susceptibilités républicaines de Paris, n'avait fait qu'accroître Taudace des agitateurs et préparer Tinsurrection, devant laquelle le gouvernement régulier avait dû se retirer.

Depuis lors, la conduite de M. Thiers ne pouvait plus laisser de doute sur ses intentions. Se croyant, malgré ses fautes, Thomme nécessaire, et tout en travaillant au Lien du pays, il n'avait visé qu'à perpétuer son propre gouvernement, et il avait appliqué toute son habileté et toute sa tactique à empêcher l'Assemblée Nationale d'exercer librement son pouvoir constituant et son pouvoir législatif. Mais par là il faisait surtout le jeu des partis révolutionnaires vaincus, qui se reformaient à l'abri de sa politique.

La situation justifiait, au bout de dix mois de la dictature de M. Thiers, ce que Ton écrivait encore à la fin de 1871 : « L'immense majorité de la nation repousse avec horreur la république, qui lui montre la perspective toujours menaçante des forfaits et des ruines de la première et de la seconde Commune de Paris : c'est la république que M. Thiers, en violation du pacte de Bordeaux, soutient de préférence et qu'il cherche visiblement à établir. Ce n'est pas là une politique franche et honnête ; c'est une intrigue, et nous n'avons, au bout du compte, que le gouvernement personnel d'un vieillard, plein d'une confiance exagérée dans sa raison, et d'une irascibilité puérile à la moindre contradiction. A ne considérer que l'homme, il est d'un incontestable mérite ; mais à considérer le politique, c'est un révolutionnaire endurci, d'une impuissance radicale à rasseoir la France sur sa base, et réfractaire à son autorité souveraine. »

Par sa faveur, les fauteurs les plus dangereux de la

criminelle insurrection de Paris, les Clemenceau, les Banc, les Tolain, les Lockroy et, avec eux, les Challemel- Lacour, les Ordinaire et autres, avaient échappé aux rigueurs de la justice militaire. Vaincue, la démagogie n'avait pas tardé à relever la tète, et le tribun néfaste dont le règne avait été, selon le mot de M. Grévy, « la dictature de l'incapacité », et la politique, au jugement de M. Thiers, « une politique de fous furieux », était revenu prendre la direction du parti, qui devait quelques années plui> Uird, ramener la France à la République du 4 Septembre.

Grâce à cette complaisance intéressée pour les chefs du parti républicain, la démocratie avait en M. Gambetta un prétendant redoutable. Et ainsi plus M. Thiers s'obstinait à maintenir le provisoire de sa dictature, en s'appuyant sur les éléments républicains, plus il compromettait gravement Tavenir, au prolit de la faction qui grandissait à Tombre de son pouvoir.

Cette situation n avait fait que s'aggraver avec le temps. Car, plus M. Thiers inclinait vers la Gauche, plus il prenait de pouvoir contre la Droite. Dès le commencement de la seconde année, h l'occîision d'un projet d'impôt sur les matières premières, il obligeait la majorité à se soumettre à ses idées, en lui offrant sa démission, que celle-ci n'avait pu ni osé accepter. C'était pour lui un succès qui affermissait et grandissait encore son autorité. Il ne cessait de chercher, et toujours par des moyens détournés, à consolider en lui la République. Tel était le but réel du proj(4 de loi présenté, à son instigation, au mois de fé- \Tier 1872, par M. Victor Lefranc, ministre de l'Intérieur à la place de M. Casimir-Périer, et imprudemment voté par l'Assemblée. En apparence, ce projet renouvelé de la loi de 1849, ne visait qu'à réprimer les attaques par écrits ou par discours dirigés, soit contre les droits et l'autorité de l'Assemblée Nationale, soit contre les droits et l'autorité (lu Gouvernement établi par elle ; en réalité il s'agissait d'immobiliser le provisoire, de constituer subrepticement la République et de la faire subir, de gré ou non, à TAssemblée et au pays. Sous des formes dissimulées, la loi Lefranc imposait le respect des institutions républicaines

et du Président de la République. C'était le complément de la constitution Rivet. La Droite croyait avoir assez fait J{\

en apportant certains tempéraments au projet primitif, certaines modifications dans les termes, comme de remplacer, au sujet du Gouvernement, le mot institué par le mot établi ; mais elle avait dû effacer de la loi le mot de provisoire, pour le gouvernement établi en la personne de M. Thiers, et par là, elle avait laissé fausser ce pouvoir constituant, dont elle n'avait su user jusqu'ici que contre elle-même.

Grâce à cette défaillance persistante de la majorité, tout devenait de plus en plus républicain. Le ministère Tétait presque tout entier ; la plupart des préfets étaient d'origine républicaine ; l'administration se montrait plus soucieuse de l'avenir des institutions républicaines que des intérêts présents du pays. Le personnel des ambassades se recrutait jusque dans le parti des hommes du 4 Septembre ; les Jules Ferry, les Lanfrey, allaient représenter la France à l'étranger. M. Thiers gouvernait ostensiblement avec la Gauche et s'éloignait de plus en plus de la majorité. En vain une démarche solennelle des délégués les plus éminents des groupes de la Droite, à la tête desquels était le général Changarnier, avait été faite auprès de lui, le 20 juin, pour tenter d'obtenir, sans même faire aucune allusion à la monarchie, qu'il se retournât enfin vers la majorité et ne sacrifiât pas davantage les intérêts conservateurs à ses vues politiques.

Pour toute réponse, ils n'avaient reçu de M. Thiers que de vagues assiu'ances de son dévouement aux principes conservateurs, avec cette déclaration formelle que, dans l'état de division des groupes de la majorité, toute tentative de restauration monarchique devenant inutile, la république était le seul gouvernement qui pût assurer le triomphe des idées sages et des intérêts conservateurs et qu'il fallait, en conséquence, en faire l'essai loyal ; que d'ailleurs, le pays, comme l'attestaient les récentes élections dans plusieurs départements, où le radicalisme luimême l'avait emporté avec un Paul Bert, voulait de plus en plus cette forme de gouvernement et que la sagesse était de s'y tenir.

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Ainsi, grâce aux empiétements successifs de M. Thiers, aux concessions consenties par la majorité elle-même et, avec Tespèce de consécration, toujours plus marquée, du suffrage universel, le gouvernement de passage, institué à l'origine, en vue d'une situation transitoire, se changeait, non dans l'intention de l'Assemblée, mais dans la réalité des choses, en un gouvei:nement définitif, qui ne pouvait plus être modifié ni détruit que par une sorte de coup d'Etat parlementaire, par un retour violent à la situation constitutionnelle du commencement.

Après vingt mois de ce régime, à la faveur duquel l'idée républicaine s'était développée dans la mesure même où s'était accrue l'autorité du Président de la République, M. Thiers pouvait croire le moment venu de dénoncer formellement le pacte de Bordeaux, et ainsi de mettre fin au provisoire. Son gouvernement venait de remporter un succès éclatant dans la conclusion d'un emprunt de 3 milliards pour la libération du territoire, emprunt plus de quarante fois couvert, en France et à Tétranger. M. Thiers se persuadait que ce témoignage de confiance s'adressait à lui ; il y voyait une invitation à garder le pouvoir.

A la reprise de la session parlementaire, au mois de novembre 1872, il se crut assez d'empire sur l'Assemblée pour pouvoir poser formellement la question de gouvernement et convertir le provisoire en définitif. Dans son message du 13 novembre, il disait : a La République existe, elle est le gouvernement légal du pays ; vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. » En môme temps il donnait à l'Assemblée des lois pour constituer ce qu'il appelait la République conservatrice et ce qui n'était autre chose que son gouvernement personnel. Du reste, son programme de République était tel qu'il méritait autant l'approbation du parti radical que le désaveu des conservateurs. M. Gambetta l'appuyait de la même manière qu'il attaquait l'Assemblée.

Dans ce Message, M. Thiers parlait en maître. Ce n'est plus une concession qu'il sollicitait d'un pouvoir, dont jusque-là il avait paru reconnaître la souveraineté, c'est

\mo conduite qu'il entendait dicter à TAssemblée, des décisions qu'il prétendait lui imposer. Le Message posait nettement le débat entre l'autorité du Président de la République et celle de l'Assemblée. Par un acte qui mettait le comble aux usurpations antérieures, l'Assemblée était sommée par son délégué d'abdiquer le pouvoir qu'elle tenait de la nation.

Les journaux officieux de la Présidence, le Bien Public on tôte, parlaient dans le môme sens que le document présidentiel. Non contents de peser sur l'Assemblée par l'éternelle menace de la démission de M. Thiers, ils lui signifiaient hautement, avec des témoignages à l'appui, que tenter seulement d'établir la monarchie serait vouloir « la guerre civile et la réoccupution étrangc'^re ».

C'était donc bien, cette fois, la République qui se dressait en face de l'Assemblée avec le Message. La Droite l'avait compris. Du reste, un avertissement public lui avait été donné de hnut, avant la reprise de la session parlementaire.

Devant les projets constitutionnels de M. Thiers, le comte de Chambord avait eu soin, comme en toute circonstance grave, d'élever la voix. Dans une lettre du 15 octobre à M. de la Hochette, il avait signalé la proclamation de la République comme le plus grave danger que Ton put faire courir h la France.

« Je proteste, disait le prince, cimtre l'établissement d'un état de choses destiné h prolonger la série de nos malheurs. 11 est impossible de s'y méprendre. La proclamation de la République en France a toujours été et serait encore le point de départ de l'anarchie sociale, le champ ouvert à toutes les convoitises, à toutes les utopies.

«... Si le pays a la faiblesse de se laisser entraîner par les courants qui l'agitent, rien n'est moins inconnu que 1 avenir. Nous courons à un abîme certain.

« En vain essaierait-on d'établir une distinction rassurante entre ce parti, de la violence, qui promet la paix aux hommes en déclarant la guerre à Dieu, et ce parti plus prudent, mieux discipliné, arrivant h ses lins par des voies détournées, mais atteignant le même but.

« Ils diffèrent par leur langage, mais ils poursuivent la môme chimère ; ils ne recrutent pas les mômes soldats, mais ils marchent sous le môme drapeau. Ils ne peuvent nous attirer que les mômes malheurs.

« Conserver rillusion d'une république honnôte et modérée, après les sanglantes journées de Juin 1848 et les actes sauvages de la seconde Terreur, si meurtrières toutes deux pour notre armée, n'est-ce pas oublier trop vite les avertissements de la Providence et traiter les leçons de Texpérience avec trop de dédain?... »

Le danger que le comte de Chambord signalait avec autant de clairvoyance que de force était plus proche qu'on ne le croyait alors. Pour le conjurer, il eût fallu que l'Assemblée rompît résolument avec M. Thiers, ou tout au moins qu'elle' circonscrivît, d'autorité, son action dans l'exécution stricte du pacte de Bordeaux. Mais elle n'était pas prôte à prendre un parti aussi radical. Au milieu de l'émotion causée, dans son sein et dans le pays, par le message républicain du 13 novembre, affaiblie par ses divisions, incertaine sur ses propres intentions, elle avait fini, sans paraître tenir compte des avertissements royaux, par nommer une commission de trente membres chargés d'examiner les propositions du gouvernement, commission à l'aide de laquelle ime partie de la Droite espérait naïvement recouvrer quelque chose de son autorité, et dont les travaux ne servirent qu'à masquer les empiétements de pouvoir, de plus en plus grands, que M. Thiers se permettait, à la faveur de l'élaboration du règlement constitutionnel. Mais ce ne fut pas sans que de vifs débats agitassent pendant plusieurs mois l'Assemblée et la Commission des Trente, sans que d'énergiques protestations s'élevassent contre des intentions et des projets qui n'apparaissaient alors que trop clairement. Comment, d'ailleurs, eût-on pu s'accorder avec un homme qui demandait qu'on fît une Constitution pour lui et qui, tout en préconisant le régime parlementaire, n'en acceptait môme pas la règle fondamentale, celle de la responsabilité ministérielle ? Comment eùt-cm pu vivre indéfiniment avec un dictateur aussi exigeant, d'une susceptibilité

autoritaire qui lui faisait proposer à chaque instant sa démission?

La crise s'annonçait. On ne pouvait plus ni se méprendre sur les intentions de M. Thiers, ni se faire illusion sur la situation. Cette trôve des partis, qu'il avait réclamée avec tant d'habileté et une émotion feinte ou réelle, à Bordeaux, il la répudiait publiquement ; ce pacte d'ajournement de la question gouvernementale, qu'il avait obtenu au nom du patriotisme le plus impérieux, il l'enfreignait ouvertement, en proposant à l'Assemblée d adopter la solution républicaine, avant môme le terme convenu.

Lui-môme montrait qu'il n'avait plus d'autre souci que de favoriser cette solution, et, sans la condescendance extrême de la Droite, toujours portée à céder, il eût été jusqu'à compromettre, par la crise intérieure, qu'il avait prématurément soulevée, l'intérôt de la délivrance du pays. La majorité conservatrice parut môme oublier ses griefs pour prendre sa part, et la plus grande, dans le vote de la séance du 17 mars 1873, où l'Assemblée, dominée par Témotion du moment et confondant toute la nation en un seul homme, décréta à l'unanimité, avec des explosions d'enthousiasme, que M. Thiers avait bien mérité de la patrie pour la libération du territoire.

Après cela, il semblait que tout dût s'incliner devant ce triomphateur. Le libérateur du territoire se persuada qu'il n'avait plus qu'à faire consacrer ses projets par une manifestati©n éclatante de l'opinion, par une sorte de plébiscite. Il crut que Paris surtout allait l'acclamer dans la personne de son ministre des Affaires étrangères, M. de Rémusat, son collaborateur dans les négociations qui avaient mis lin à Toccupation allemande. Une vacance s'étant produite dans la représentation de la Capitale, il le proposa aux suffrages de la population, alors réunie en en seul collège électoral.

Mais, précisément, l'espèce de rapprochement qui s'était opéré entre la Droite et M. Thiers, dans un enthousiasme patriotique hors de propos, avait porté ombrdgê au parti républicain. Celui-ci voulut profiter de l'occasion, qui s'offrait si favorablement à lui, d'affirmer qu'il n'y avait pas, en dépit des belles promesses et des protestations conser-

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vatrices de Tautour du pacte de Bordeaux, de République sans les républicains. Et tel était le progrès que les idées avancées avaient fait dans les esprits qu*il suffit, pour remporter à Paris, sur le candidat de M. Thiers, d'un obscur concurrent, M. Barodet, ancien maître d'école, qui n'avait d'autres titres que son rôle de maire de Lyon, à l'époque de la Commune, et son programme ultra-démocratique. A quelques jours de là, le radicalisme triomphait aussi dans les départements du Loir-et-Cher et de la Haute-Vienne, et dans le département plus important du Rhône, où le nom de M. Ranc, ancien membre de la Commune, signataire du décret des otages et gracié par M. Thiers, était sorti des urnes.

C'était un sérieux avertissement pour les conservateurs qu'un pareil résultat, à une date encore si rapprochée des événements de la Commune.

Quant h M. Thiers, soit qu'il n'eût pas compris la leçon des élections radicales des 27 avril et 1 i mai, soit plutôt qu'il jugeât habile de déférer, jusque dans ses excès, au sentiment républicain qui venait de se manifester si expressément, à Paris surtout, il s'empressa, avec son idée tenace de fonder la République, de donner des gages au parti victorieux, en remplaçant dans son cabinet celui des ministres qui se rapprochait le plus de la Droite, M. de Goulanl, par M. Casimir Périer, le fils du ministre de Louis- Philippe, son ami personnel et l'homme du (k^nlre gauche. Mais en donnant satisfaction aux uns il inquiétait davantage les autres. « C'était, a écrit M. le duc de Broglie. la conséquence inévitable de l'équilibre instable oii il cherchait use niaint(»nir. On ne vil dans cette concession faite à (rexig(»anls alliés que la preuve de l'empire qu'ils prenaient sur lui et de la dépendance où ils pouvaient se tlaller de l'avoir réduit ^ »

L'alarme fut grande dans le parti conservateur et surtout au sein de l'Asseinblée, juscfue dans le groupe attaché à la politique et à la personni» de M. Thiers.

On a peine a conipn^ndre, à dislance des faits, que des incidents comme l'éb'ction de M. Barodet, contre M. de

' La mission de M. de (ionlauf à Berlin (dans lo Correspondant tla 25îioûl 189;.. p. 577).

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Rémusat, et un remaniement ministériel qui substituait M. Casimir Périer à M. de Goulard, aient pu produire un aussi vif émoi dans Topinion ; mais alors on n'avait pas encore parcouru toutes les étapes qui devaient conduire insensiblement la France de la république modérée au gouvernement des radicaux et des radicaux aux socialistes. On avait encore les yeux fixés sur la monarchie, qui apparaissait toujours au plus grand nombre comme le but auquel on devait tendre.

C'est à bon droit que les dernières élections avaient achevé d'inquiéter les conservateurs. Grâce à cette fausse politique de bascule, que n'avaient cessé de dénoncer les horames les plus éclairés de la Droite, le radicalisme reprenait le dessus. Le gouvernement de M. Thiers était évidemment débordé, et tout faisait craindre que, pour se maintenir, il ne se laissât entraîner de plus en plus sur la pente révolutionnaire.

Après cela les hommes d'ordre de l'Assemblée, môme ceux qui s'étaient montrés jusque-là les plus conciliants ou les plus faibles envers le pouvoir établi, n'avaient plus qu'à se souvenir du propre jugement de M. Thiers sur la République, pour être convaincus qu'il était temps d'en finir avec un régime qui aboutissait à de pareils résultats. M. Thiers avait dit : « La République sera conservatrice ou elle ne sera pas », et les événements prouvaient que, d'après la direction qui leur était donnée, elle ne tendait qu'à revenir à la Commune.

M. Thiers, en effet, gouvernait pour le parti révolutionnaire et contre TAsseniblée. Ce n'est pas que son intérêt le portât à favoriser les desseins des radicaux. Mais, comme il ne pouvait faire la République sans les républicains, il fallait bien qu'il se servît d'eux. Du reste, il s'abusait étrangement à leur égard. Il croyait que, grâce à l'inépuisable patience de la Droite, il n'avait à se préoccuper que de l'opposition de la Gauche, si bien qu'en donnant sans cesse des gages aux révolutionnaires, il arriverait à atténuer leur hostilité et à se maintenir indéfiniment au pouvoir. L'erreur inconcevable de cet homme d'un esprit si net, si délié, était de ne pas comprendre que cette conduite inco-

hérente servait beaucoup moins ses plans qu'elle ne fai» sait les affaires de ceux qu'il aurait dû combattre. Avec toute sa finesse, il ne s'apercevait pas que ces radicaux, qu'il se flattait de dompter en les ménageant, se servaient de lui, selon le mot d'un des leurs, M. Eugène Pelletan, comme d' « un cheval de renfort », pour remonter la côle et revenir aux affaires. Et ainsi, en voulant fonder la République, mais une république soi-disant conservatrice, dont il fût resté le chef, il travaillait contre lui-même.

Avec plus de véritable habileté, avec un sentiment plus avisé de la situation, il lui eût été facile, à la faveur de l'antagonisme des anciens partis monarchiques, et grâce au besoin de repos et de sécurité qui était général, d'habituer insensiblement les esprits les plus prévenus à l'idée de la République, d'implanter peu à peu dans le pays le nouveau régime dont il était le représentant autorisé. Il lui eût suffi pour cela de travailler véritablement à fonder cette république conservatrice, qu'il préconisait sans cesse dans ses discours, mais qu'il éloignait par ses actes.

Quelle force, en effet, n'aurait-il pas trouvée, pour la consolidation d'un gouvernement déjà existant, dans les divisions de l'Assemblée en monarchistes et en républicains, et surtout dans les dissentiments de la Droite, où chacun des partis, légitimiste, orléaniste et bonapartiste, eût préféré le maintien d'un régime neutre au triomphe d'un principe monarchique qui n'eût pas été le sien ! Nul doute que, dans les dispositions où étaient un grand nombre des membres de la majorité, si M. Thiers ne s'était pas séparé d'eux, il aurait pu essayer de fonder avec eux ,au moins pour un temps, une république conservatrice, car beaucoup n'étaient royalistes que jusqu'au comte de Chambord exclusivement.

Au lieu de cela, du jour où il eut dénoncé le pacte de Bordeaux, il n'avait réussi qu'à s'aliéner les conservateurs qui l'avaient porté au pouvoir, et il s'était vu obligé de chercher un appui à gauche. C'était aller au-devant de sa chute.

Dans le parti de Tordre, on s'inquiétait de plus en plus de ses menées personnelles, de ses compromissions avec les radicaux, de cette politique d'équilibre qui aboutissait

à former, avec les éléments disparates de la Gauche, un groupe de plus en plus nombreux, où lui-même servait de trait d'union entre* les modérés du Centre gauche et les révolutionnaires de l'Extrême Gauche, donnant la main, d'un coté, aux Casimir Périer, aux Victor Lefranc, aux Rémusat, de l'autre, aux Gambetta et aux Ledru-RoUin. Sous prétexte de ménager les différents partis, il les avait tous trompés, laissant entrevoir aux uns les promesses d'une monarchie dont il était l'adversaire résolu, faisant croire aux autres qu'il ne voulait la république que pour elle-raôme et comme ils la voulaient aussi. Il avait surtout mécontenté la Droite, qu'il n'avait cessé de jouer depuis deux ans, et dont il se séparait de plus en plus à mesure que ses usurpations de pouvoir lui donnaient le moyen de gouverner selon ses propres volontés. Avec lui il était évident qu'on allait au radicalisme. Infidèle à son mandat comme à ses engagements, il ramenait le pays au point d'où le suffrage universel l'avait fait sortir en 1871 ; il conduisait la France à sa perte. Pouvait-on le laisser faire davantage ? Pouvait-on, en attendant plus longtemps, perdre les dernières chances d'une réaction nécessaire? Tout indiquait que l'heure était venue de prendre à l'égard de M. Thiers une résolution décisive. En dépit des services qu'il avait pu rendre et que personne ne songeait à contester, la Droite avait le devoir de se séparer de lui, pour confier le pouvoir en de meilleures mains. Elle voyait plus clair maintenant; elle se rendait mieux compte des torts de M. Thiers et de ses propres fautes. Elle comprenait la nécessité de réparer le passé, d'assurer enfin l'avenir.

Les vacances parlementaires de Pâques furent mises à profit pour la réalisation d'un projet qui devenait une affaire de salut public. On décida dans des réunions auxquelles prirent part les membres les plus importants de la Droite qu'une interpellation sur les derniers incidents électoraux serait adressée à M. Thiers, à la reprise des séances de l'Assemblée.

Il se trouvait fort à propos que M. Grévy, après avoir donné, dans un accès inattendu de susceptibilité, sa démission de Président de l'Assemblée Nationale, avait été

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remplacé, le 4 avril précédent, au fauteuil de la Présidence par M. Buffet, candidat des groupes de Droite opposé à M- Martel, ami de M. Thiers? On était sûr, avec lui, que la direction des débats ne dévierait pas du but que Ton se proposait.

Une demande d'interpellation, déposée dans la séance de rentrée du 19 mai. fut acceptée par le Gouvernement pour le 23. Ce jour-là, commença Tassant. Tout avait été concerté, en secret, entre les chefs des groupes de la Droite pour s'assurer du résultai.

La veille, une réunion avait eu lieu chez le duc de Brt>glie, le véritable instigateur de l'entreprise. C'est lui qui paraissait avoir eu le plus vif sentiment de la situation, lui qui avait dénoncé le plus haut le « péril social » — le mot même était de lui, — que Tomnipotence de M. Thiers, devenu de plus en plus l'homme de la Gauche, faisait courir au pays, lui qui s'était montré le plus résolu à le conjurer.

C'est lui, aussi, qui se chargea de dresser Tacte d'accusation contre le gouvernement de M. Thiers. A la séance du 23, il n'eut pas de peine à montrer, et il le fit sans grande élévation d'esprit, mais avec beaucoup de dextérité parlementaire, que la politique du Président de la République et de ses ministres favorisait les progrés du radicalisme. La réponse de M. Dufaure, vice-président du Conseil des Ministres, n'était pas de nature à détruire l'effet de ce discours. On l'eût éprouvé sur-le-champ, si T Assemblée avait été appelée à se prononcer. Mais M. Thiers s'était fait annoncer par un message pour prendre la parole le lendemain et il fallut ajourner tout vote.

Le 24 mai allait voir l'issue de ce long conflit, né de l'imprévoyance et de la faiblesse de l'Assemblée Nationale envers celui qu'elle s'était donné comme maître, et qu'elle ne pouvait garder plus longtemps sans trahir le pays etforfaireà son mandat. M. Thiers n'était pas homme à reculer devant l'attaque ; mais en se défendant lui-môme, il ne pouvait que compromettre davantage une cause perdue d'avance, car toutes ses justifications ne tendirent qu'à démontrer que la restauration de la monarchie étiiit impossible et qu'il fallait définitivement doter le pays

dune constitution républicaine, seule capable selon lui d'assurer Tordre et de garantir Tavenir ; et pour cela, il adjurait la Droite de voter les lois constitutionnelles, dont le projet avait été déposé en môme temps que la demande d'interpellation du 19 mai. C'était poser le conflit dans son état le plus aigu.

Le dénouement s'imposait; mais, conformément à la constitution Rivet, il avait fallu suspendre la séance après le discours du Président de la République. Les résolutions de la Droite n'en restèrent pas moins arrêtées. Ce n'était plus le moment de parler ; on allait agir. Sans autre préambule, à la reprise de la séance, l'après-midi, un ordre du jour fut présenté par M. Ernoul, désapprouvant les récentes modifications ministérielles, et déclarant qu'il importait de rassurer le pays en faisant prévaloir dans le gouvernement une politique résolument conservatrice. Par 362 voix contre 345, l'Assemblée Nationale l'adoptait ^ C'était, en réalité, un vote de défiance et de blâme contre M. Thiers et ses ministres.

L'Assemblée avait décidé de tenir une séance de nuit pour attendre les résolutions du Gouvernement. Devant le

' Par suite des élections partielles successives, la majorité monarchique et conservatrice s*était trouvée peu à peu réduite au point qu'elle ne dut la victoire qu'au concours de M. Target et des amis de son groupe. M. Paul- Léon Target, ancien conseiUer d'citat, moitié orléaniste, moitié républicain, démissionnaire en i851 et devenu journaliste, puis député, représentait, à l'Assemblée Nationale, la conjonction des Centres, il eût été tout à, fait l'homme de M Thiers, si celui-ci n'avait incline de plus en plus à gauche. M. Target, dont l'attitude à la séance de l'après-midi du 24 mai parut à M. Thiers et à ses partisans une véritable défection, expliquait ainsi son Toie :

a Dans sa séance du matin, M. Thiers avait, en réalité, signé son pacte avec la Gauche entière, y compris Gambetta. Entre les deux séances (celle du matin et celle du soir du 24 mai), je crus devoir prévenir le nouveau ministre de Tlntérieur, M. Casimir Périer (père du futur Président de la République), que quinze ou vingt de mes collègues ne se décideraient à émettre un vote favorable au Gouvernement que si, dans le discours qu'il devait prononcer, dès le début de la séance, il réparait les imprudences de langage de M. Thiers qui avaient irrité la gran<le majorité des conservateurs. M. Casimir Périer ne crut pas devoir tenir compte de ma communication. Je n'avais pas signé l'amendement Ernoul et je n'avais nulle intention de concourir à la chute de M. Thiers, s'il ne l'avait pas provoquée par ses actes et son langage qui lui avait valu les applaudissements de toute la Gauche de l'Assemblée, y compris celui qu'il avait qualilié de fou furieux (M. Gambetta). Élu par les conservateurs, je suis resté fidèle à mon mandat 0

vote hostile de la majorité, M. Thiers comprit qu'il n'a- Tait plus qu'à se retirer, au moins pour la forme. Il envoya sa démission par un message dont M. Dufaure vint donner lecture. C'est ce que la Droite attendait. On compta six voix de plus pour accepter la démission de M. Thiers qu'il n'y en avait eu pour la provoquer.

Personne n'en fut plus surpris que celui que le vote -concernait. Ce sera toujours un des plus curieux traits de la comédie parlementaire que la profonde et cruelle déception éprouvée par M. Thiers, quand il vit avec quelle facilité la Droite le prenait au mot. Il n'avait donné sa démission que dans l'espérance qu'on le supplierait de la reprendre. Chaque fois, cette tactique lui avait réussi; sa situation s'en était toujours trouvée affermie. C'en était lini, maintenant, avec ces feintes de guerre. La Droite entendait rester maîtresse du champ de bataille.

Sans laisser le temps à de nouvelles manœuvres de se produire, l'Assemblée était appelée, sur une motion signée de Changarnier, Broglie, Ernoul, Baragnon, Kerdrel et quelques autres, à procéder immédiatement au scrutin pour le remplacement du Président de la République.

Tout cola fut aussi rapide qu'inattendu. La surprise du pays ne devait pas être moins grande que celle de M. Thiers. Mais il s'y ajouta une vive satisfaction chez le plus grand nombre.

Le choix du successeur de M. Thiers avait été arrêté dans les mémos conciliabules où s'était agitée la question de sa démission. Là on avait vu reparaître la vieille combinaison des meneurs du Centre droit, pour qui la restauration de la monarchie n'étant possible et désirable qu'au profit de la branche d'Orléans, il n'y avait pas de meilleur moyen de la préparer que de charger un de ses membres de V intérim du pouvoir royal. A cet effet, dans la réunion tenue le 18 mai, chez le duc de Broglie, et à laquelle assistaient dos représentants des divers groupes de la majorité, le duc d'Audiffret-Pasquier et le duc Decazes avai(»nt proposé et appuyé chaudement la candidature du duc d'Aumale à la Présidence de la République. Malgré

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le haut patronage de ces importants, on n'avait pu se mettre d'accord sur leur candidat, qui inspirait à certains autant de défiance que de sympathie à d'autres. Soit qu'on le crût capable de conserver pour lui un pouvoir dont on n'entendait lui confier que le dépôt, soit qu'il parût être un obstacle plutôt qu'un moyen pour les projets qui n'avaient pas cessé d'être ceux des partisans conditionnels de la monarchie, il soulevait chez beaucoup de membres de la Droite des oppositions qui eussent empêché l'unanimité de se faire, comme il le fallait, sur la personne du remplaçant de M. Thiers.

M. Lucien-Brun surtout, toujours le premier à défendre les droits et l'honneur du comte de Chambord, s'était vivement opposé, comme interprète autorisé de la pensée royale, au choix que les chefs du Centre droit avaient fait du duc d'Aumale, en représentant que le roi n'accepterait jamais, ce qu'il avait déjà dit au général Ducrot, qu'un prince de la Maison royale de France, le duc d'Aumale ou un autre, prît de son vivant, la place du Président de la République et que, d'ailleurs, cette malencontreuse candidature provoquerait des divisions au sein de la Droite et empocherait l'unanimité nécessaire pour le résultat que l'on voulait atteindre.

A défaut d'un prince de la famille royale, un seul homme était capable, dans les circonstances actuelles, de réunir tous les suffrages de la majorité, et en môme temps d'être accepté du pays comme le plus digne représentant du pouvoir, c'était le maréchal de Mac-Mahon, vaillant soldat, populaire dans l'armée et dans la nation, sorti intact, avec son renom militaire, des désastres de la France. L'Assemblée, comme la nation, avait particulièrement les yeux sur lui, depuis le jour où il avait paru comme le sauveur aimé de l'ordre.

La répression de la Commune avait, en effet, grandi le prestige du maréchal de Mac-Mahon. Jusque-là il s'était tenu à l'écart de la politique, n'ambitionnant d'autre gloire que celle de servir son pays les armes à la main. Malgré lui, le rôle glorieux qu'il venait de remplir l'avait fait f homme de la situation. Dès lors on s'était demandé si le chef militaire qui venait de rétablir l'ordre ne pourrait

pas servir aussi à restaurer le droit. Sans complot, sans coup d'Etat, puisque l'Assemblée Nationale était souveraine, la Droite monarchique pouvait s'aider de lui pour faire, à Versailles, ce qui n'avait été qu'ajourné à Bordeaux Est-ce que sa mission était terminée pour avoir réprimé les troubles de la Commune et ramené la paix et la sécurité? N'y avait-il pas encore à assurer le sort du pays en lui donnant un gouvernement conforme à ses besoins?

Le comte de Chambord, écrivant le 6 juin 1871 à M. de Carayon-Latour, après la victoire de l'ordre sur la Commune, faisait hommage au maréchal de Mac-Mahon de ces heureux résultîits, en des termes qui montraient que le roi attendait d'autres services de l'armée et de son glorieux chef.

« La Providence, disait-il, devait une revanche à l'homme qui représente si complètement en France l'honneur militaire. 11 a suffi à Mac-Mahon de quelques.semaines pour reconstituer une armée digne de lui et delà grande cause qu'il allait servir. 11 a su inspirer c\ ses troupes ce sang-froid, cet élan, cette énergie, ce sentiment du devoir qui, seuls, pouvaient lui fournir les moyens de venger la civilisation et de sauver la France... Ma confiance était inébranlable. Je savais trop ce que l'on pouvait attendre de l'illustre maréchal et des braves généraux placés sous ses ordres. »

C'éLait alors l'espérance de tous ceux qui aspiraient à une restauration monarchique que l'épée du «r Bayard des temps modernes » ne rentrerait pas dans le fourreau sans avoir contribué au relèvement de la royauté. Peutêtre eût-il suffi h ce moment que le vainqueur de la Commune se montrât plus prêt h seconder les vues des royalistes, pour que ce que Ton attendait do son concours se fît sur-le-champ. Car la victoire sur l'insurrection parisienne était bien, comme le disait le comte de Chambord, son œuvre et celle de l'armée.

Sa réserve, son abstention môme après la défaite de la Commune en laissèrent tout le bénéfice à M. Thiers. C'est à celui-ci, en somme, que profita la répression d'une insurrection qu'il n'avait pas su prévenir. Il finit même par en avoir à peu près t<mt le mérite aux yeux du pays, si

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bien que cette victoire de Tordre, qui aurait dû être l'occasion d'un réveil monarchique, n^avait servi, elle aussi, qu'à consolider le pouvoir personnel de M. Thiers.

11 avait fallu un long abus de l'autorité, une intempérance gouvernementale allant jusqu'à la provocation, pour décider enfin l'Assemblée Nationale à se débarrasser ■du maîti'e qu'elle s'était donné et à reprendre ses droits. Alors, s'offrait naturellement à la Droite l'homme qui ne devait pas tromper sa confiance, comme l'avait fait M. Thiers, l'homme en la loyauté duquel elle pouvait compter pour la sauvegarde de son autorité souveraine, usurpée ou méconnue par le précédent mandataire. Elle pouvait se dire qu'en celui qui était pour tout le monde le loyal soldat, elle n'aurait plus désormais qu'un délégué, au lieu d'un supérieur et qu'ainsi elle resterait maîtresse (le ses actes, libre de régler, au moment voulu et comme elle le jugerait convenable, la question, restée en suspens, de la forme du gouvernement.

Toules ces raisons, que >f. de Broglie, en homme qui avait aussi ses \aies h lui, s'était empressé de faire valoir, dans le conciliabule du 22, avaient fixé, ce jour-là, le choix en faveur du maréchal de Mac-Mahon, après qu'il eut fallu reconnaître que la candidature princiére, mise en avant par les habiles, ne pouvait que diviser au lieu d'unir.

On ne peut pas dire que le maréchal de Mac-Mahon eût rien fait pour répondre à l'attente des royalistes qui avaient mis, à tort ou à raison, leur espérance en lui, ni surtout qu'il eût secondé jusque-là les projets de restauration qu'ils avaient à ca^ur.

A deux reprises, au contraire, il avait fait acte public d'adhésion à M. Thiers et paru approuver sa politique. La première fois, ce fut lorsque, le 20 janvier 1872, le chef du pouvoir exécutif, par suite de difficultés parlementaires , avait adressé sa démission à l'Assemblée Nationale ; le maréchal était allé le trouver spontanément pour le prier, au nom de l'armée, de conserver la Présidence. Une autre fois, il s'était rendu auprès de M. Thiers pour le féliciter des déclarations qu'il avait faites à l'Assem- Mée Nationale, à la veille des x^acances parlementaires

de cette même année 1872, en protestant de sa volonté de gouverner avec l'opinion modérée et de maintenir, tant qu'il serait à la tète du gouvernement, la république conservatrice.

Le vainqueur de la Commune n'avait à son actif politique que ces deux démarches et ce n'était pas de quoi le faire regarder comme l'homme des royalistes. Néanmoins il n'y avait personne de plus capable que lui de recueillir la succession de M. Thiers. Il fallait d'ailleurs se hâter. Avec un personnage aussi habile et aussi actif que celui qu'il s'agissait de remplacer, la transmission des pouvoirs présidentiels devait se faire sans retard, sans transition.

Tout en donnant spontanément sa démission, M. Thiers n'avait quitté le pouvoir que la mort dans l'âme. Que ne pouvait-il pas faire au dernier moment pour y rester? Que n'avait-on pas à craindre, dans le plus court interrègne, de la part d'un homme qui ne cessa plus, à partir de l'instant où il fut dépossédé des fonctions présidentielles, de combattre le gouvernement qui remplaçait le sien, et, toujours plus avide du pouvoir, mourut sans avoir montré de vraie satisfaction d'être rendu, comme il affectait toujours de le demander, à ses «chères études»? Aucun instant n'était à perdre avec lui.

Dans l'intervalle des deux séances de l'après-midi et de la nuit, les groupes de la majorité s'étaient mis définitivement d'accord sur le nom du maréchal de Mac-Mahon Le résultat, dès lors, était certain. M. Thiers avait été renversé par 368 voix ; Mac-Mahon fut élu par 390 suffrages sur 392 votants, les Gauches s'étant abstenues.

Le maréchal ne s'attendait pas à la révolution parlementaire qui allait faire de lui le chef du pouvoir exécutif. A l'heure môme où le bureau de l'Assemblée Nationale, ayant à sa tête son président, M. Buffet, venait lui notifier la décision de la majorité, il était auprès de M. Thiers, s'efforçant encore une fois de le faire revenir sur sa résolution de se démettre du pouvoir. C'est avec une vive émotion qu'il accueillit la décision de l'Assemblée, qui rappelait à la dignité de Président. Il protesta d'abord de son insuffisance d'homme politique, de sa

répugnance à prendre la place de M. Thiers, avec qui it avait toujours été en relations d'amitié. Tout cela n^éUiil pas d'un homme engagé dans les projets du parti royalisle ni ne permettait de supposer un complot où il eût Hé môle. Pour vaincre sa résistance, il fallut, a dit M. Biill'et faire « un énergique appel à cet esprit de dévouement et de sacrifice au pays » dont il avait toujours donné des preuves. Ce ne fut pas sans peine qu'on le décida.

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