‹ L'échec de la restauration monarchique en 1873Chapitre 8 sur 13 · CHAPITRE VIII RÉVEIL MONARCHIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII RÉVEIL MONARCHIQUE

Qu'avaient voulu, au juste, ceux qui avaient été les principaux instigateurs du 24 Mai ? Il importe de le marquer ici pour la suite des événements. Ce ne sont pas les légitimistes qui avaient pris l'initiative des résolutions de la Droite, car ils n'auraient pas réussi à détacher de M. Thiers les membres du Centre droit, encore aveuglés sur son compte ou peu confiants dans les entreprises monarchiques ; peut-être môme n'auraient-ils pas décidé ceux de la Droite modérée à marcher de l'avant avec eux. Ce furent les conservateurs libéraux, les parlementaires, comme les ducs de Broglie, d'Audi (Tret-Pasquier, Decazes. le comte Daru, M. ButFet et leurs amis qui concertèrent l'action qui devait aboutir au vote du 24 ^îai.

Les préoccupations monarchiques n'étaient pas, on peut le dire, ce qui avait principalement inspiré leurs déterminations. Us s'étaient bien moins proposé de faire avancer la cause royaliste que de ramener le Gouvernement à une politique plus conforme au caract^re de l'Assemblée Nationale, et leur dessein n'était pas tant de renverser M. Thiers que de lui imposer un ministère conservateur, avec le contrôle parlementaire. La pensée constante des libéraux, celle qu'ils poursuivaient à l'égard du comte de Chambord, aussi bien qu'à l'égard de M. Thiers, était de constituer un gouvernement parlementaire, monarchie ou république, fondé sur l'incapacité constitutionnelle et l'irresponsabilité du chef du pouvoir exécutif. Le régime dont M. Thiers était la personnification répondait le moins possible à leur idéal. Ils voulaient

avant tout rentrer dans le pacte de Bordeaux, sous le régime de la souveraineté de T Assemblée.

M. le duc de Broglie a écrit au sujet du 24 Mai et Tan ne saurait douter de sa parole : « La motion parlementaire dans laquelle M. Thiers vit un vote de méfiance, se bornait uniquement à lui demander une politique résolument conservatrice, et ce fut dans ces termes, étrangers à toute allusion aux questions constitutionnelles ou dynastiques, que la discussion, telle que j'avais mission de la placer, quand je fus chargé de l'ouvrir, fut maintenue jusqu'au bout. J'ai assez connu à ce moment les dispositions de l'Assemblée et l'incertitude qui régna dans nos rangs jusqu'à la dernière heure, pour affirmer que si M. Thiers, annonçant l'intention de tenir compte de Témotion visible du pays et de l'Assemblée, avait prononcé luimême une parole, une seule, qui fût de nature à rassurer ses partisans effrayés, il eût aisément détaché de la faibte majorité qui lui parut hostile un nombre de voix suffisant pour la tourner en sens contraire ' . »

Ailleurs, M. de Broglie a encore écrit : « Je sais pertinemment que l'idée de se décharger sur des ministres de la responsabilité de la politique, avec la conséquence que cette inviolabilité entraîne, paraissait à M. Thiers odieuse, presque dérisoire. La majorité de l'Assemblée Nationale qui s'est séparée de lui ne lui a jamais, môme dans son vote final et décisif, demandé autre chose. Nous voulions tout simplement, je le garantis, ne pas avoir à faire à lui dans toutes les discussions, ce qui exposait tout vote qui hii déplaisait à amener une menace de démission, et, par suite, une crise de gouvernement. Nous le suppliions de nous laisser en face de ministres responsables, avec qui on pût discuter sans qu'une résolution, librement émise, mît toute la société en péril. C'était l'inviolabilité qu'on lui offrait, et c'est de cela môme qu'il n'a jamais voulu^. »

A la tribune même de l'Assemblée Nationale, le duc de Broglie s'était expliqué formellement sur les intentions de ses amis et les siennes, lorsque, répondant à

* La mission de M. de Gontaut-Biron, p. 577.

* Revue des Deux Mondes, 15 août 1894, p. 846.

Jules Favre, dans la séance du 21 juillet suivant, il définissait ainsi le 24 Mai, dont il avait été le principal promoteur et le bénéficiaire :

« Il s'agissait de prévenir l'invasion de l'élément radical et cela, en dehors de toute forme de gouvernement. La majorité a pensé qu'avant de fonder un édifice politique, il convenait de raffermir la base de l'ordre social et de la société.

« Voilà le programme du gouvernement : celui do réunir les forces conservatrices sur le terrain largement conservateur du gouvernement.

« L'Assemblée a pensé, le 24 Mai, qu'il fallait continuer la trôve des partis... Le gouvernement devait être la représentation de toutes les formes conservatrices sur un terrain en dehors de la politique. Ainsi, il y a trois idées qui ont présidé à la formation du gouvernement. H y a une triple condition : union des forces conservatrices sur un terrain en dehors de la politique ; réserve loyale et complète de la forme du gouvernement; et enfin, reconnaissance de la souveraineté complète de l'Assemblée. »

C'était donc bien, dans l'intention du duc de Broglie et de ses amis politiques, un nouveau pacte de Bordeaux que l'on allait conclure avec un autre chef du pouvoir exécutif, plus sûr et plus facile, c'était la trôve des partis qu'avec un autre personnel de gouvernement on allait continuer.

Ils étaient très sincères en cela. Il est certain que les principaux auteurs du 24 Mai n'avaient pas cherché à ouvrir par une révolution parlementaire la voie à la monarchie et leur préoccupation ne fut pas, après l'événement, de le faire tourner au profit d'une restauration royale. S'ils songèrent ensuite, sous l'empire de circonstances nouvelles, à la possibilité d'en tirer parti pour le rétablissement du trône, ce ne fut chez eux qu'une combinaison éventuelle, dans laquelle ils faisaient surtout entrer les chances que le temps, un temps naturellement assez éloigné, devait apporter à M. le comte de Paris ^

* C'est ainsi que le duc de Broglie, amené par les circonstances à entrer dans les vues des royalistes, écrivit à son ami le comte d'Uaussonville la ettre citée plus loin (p. 252).

Ce qu'avaient donc voulu M. le duc de Broglic et ses plus proches amis politiques, c'était moins la chute de M. Thiers que sa soumission à l'Assemblée Nationale^ c'était moins un changement de gouvernement que le remplacement du ministère que présidait M. Dufaure et où venait d'entrer M. Casimir Périer, ami personnel du Président.

Pour eux, parlementaires avant tout, ils n'étaient monarchiques que subsidiairement. Avant comme après le 24 Mai, ils ne voulurent jamais qu'une chose, le maintien du régime parlementaire, avec ou sans roi. M. de Broglie, en particulier, n'était pas de ceux qui s'étaient proposé de faire servir la révolution du 24 Mai aux projets monarchiques. Il avait voulu réellement substituer au gouvernement personnel de M. Thiers, devenu dangereux pour la cause de Tordre, un gouvernement régulier et conservateur, dont il était persuadé que le plus grand bien résulterait pour le pays, si lui et ses amis en avaient la direction*.

* On a voulu opposer au témoignage du duc de Broglie les informations de la Correspondance de Saint-Chéron inspirée par un groupe de royalistes militants. (Voir la lettre de M. Joseph Reinach du 16 avril 189^ au Journal des Débats). 11 n*y a pas contradiclion. Le passage alta(|Ué indique seulement l'intention plus arrêtée d'un grand nombre de membres de la Droite, restés en dehors des combinaisons parlementaires, de profiter de l'occasion d'en linir avec M. Thiers.

Voici ce que rapportait cette correspondance à la date <Iu 26 mai :

« Après le vote de l'ordre du jour motivé, proposé par M. Ernoul, — le vole a final et décisif » — les membres des bureaux des quatre réunions parlementaires de la majorité se sont réunis sous la présidence du général Changarî^ier pour se concerter au sujet des éventualités qui allaient se prodoire. Il fallait savoir quel parti la majorité « onservatrice adopterait dans le cas où M. Thiers, pour se cramponner au pouvoir, chargerait M. de Goulard de former un ministère. Le comte Daru fut chargé de prévenir M. de Goulard que, s'il acceptait cette mission, il ne serait point appuyé par la majorité. Ayant été immédiatement joint par M. Daru» M. de Goulard déclara qu'il repousserait toute proposition qui viendrait de M. Thiers. »

Le journal Le Monde confirmait, de son côté, cette information dans une note parue en même temps et ainsi conçue :

« Pour être juste, disons que l'essai d'un nouveau ministère n'aurait rien changé au dénouement de la crise : M. Thiers ne pouvait faire appel à la Droite et il n'aurait pas trouvé un homme pour lui répondre; le cas était prévu, les précautions prises, l'arrêt irrévocablement prononcé, u

Telles étaient bien, en effet, les dispositions de la plus grande partie do la Droite. Mais ce n'était pas tout à fait celles de M. do Broglie et de ses amis.

Mais, à côté dos parlementaires, d'autres étaient plus fermement résolus h avoir raison des résistances de rhomme qui n'avait fait jusqu'ici que les leurrer par une conduite contraire h ses engagements. Il y avait surtout les royalistes de TExt^^me Droite et de la Droite, bien décidés, cette fois, h tirer parti <le la situation au profit du gouvernement de leurs vœux. Les uns et les autres étaient d'accord qu'il fallait en finir avec Tétat de choses actuel, aussi funeste au pays que préjudiciable à la cause monarchique. L'interpellation, dont M. de Broglie s'était chargé dans un autre dessein, servait tout à fait leurs intentions. Et comme M. Thiers annonçait nettement par sa démission qu'il ne voulait pas se soumettre à TAsserablée, ils n'avaient pas hésité à le prendre au mot et ils s'étaient môme arrangés pour qu'il ne les jouât pas encore une fois en revenant sur sa détermination.

Ceux-là comptaient bien que, sous son successeur, ils pourraient reprendre des projets qui ne devaient plus trouver la môme opposition qu'avec M. Thiers. Ils se faisaient même des illusions à cet égard, en croyant que désormais l'affaire de la restauration irait toute seule. Ils escomptaient d'avance le concours du maréchal de Mac- Mahon et de son gouvernement, comme si les auteurs du 24 Mai avaient réellement voulu mettre le nouveau gouvernement à la disposition de l'entreprise monarchique.

Mais le maréchal ne l'avait pas compris ainsi. 11 était uniquement entré dans les vues de conservation qui avaient provoqué les cliangements du 24 Mai. Il ne voyait rien au delà du régime auquel il avait été préposé par le vote de T Assemblée. C'est, du reste, dans ces conditions qu'on lui avait offert le pouvoir.

En insistant auprès de lui pour lui faire accepter les hautes fonctions dont l'Assemblée Nationale l'investissait, M. Buffet s'était nettement expliqué sur les intentions de ses amis, autant pour laisser au vote de la majorité son caractère pun^ment conservateur que pour rassurer le maréchal sur les mobiles secrets qu'il pouvait soupçonner chez une partie de la Droite. « 11 s'agit en ce moment, lui avait-il dit, en dehors de toutes autres préoccupations, de mettre aux affaires publiques l'homme qui représente le

plus glorieusement en France Tantagonisme contre Tanarchîe et qui réunit en sa personne toutes les garanties que réclame la préservation sociale... Les services immenses que vous avez rendus à la France nous donnent le droit de réclamer de votre patriotisme celui qui mettra le comble à tous les actes d'une vie si généreusement, si noblement dévouée h la patrie... L'heure est solennelle, le pouvoir ne peut, dans les circonstances actuelles, admettre la moindre intermittence. Vous ne pouvez, refuser, par votre acceptation, de sauver le pays... » Et le maréchal avait répondu à cette sollicitation si pressante : « Puisque c'est en quelque sorte un devoir de salut public que vous voulez m'imposer, je me soumets. »

Ainsi le vainqueur de la Commune avait accepté le pouvoir comme une mission de salut public. Mandataire de l'Assemblée Nationale, il se considérait comme tenu à la fois envers elle et envers le pays. 11 n'avait pas d'autre pensée, d'autre volonté que de rester au poste où il avait été placé et aussi longtemps qu'il conviendrait à l'Assemblée de l'y maintenir. Resté en dehors des partis politiques avant son élection à la présidence de la République, il entendait s'y maintenir après et observer une neutralité en rapport avec sa fonction de chef de l'Etat. Telle était toute sa politique.

Mais, s'il n'y avait aucun concours actif à attendre de lui pour une entreprise tendant à changer la forme du gouvernement, sa* présence au pouvoir était à la fois un encouragement et une garantie pour les projets de ceux qui ne l'avaient élu que dans l'espoir qu'il leur servirait. On comptait trouver ainsi en lui un auxiliaire indirect.

Par le fait un grand changement politique s'était opéré. Le vote de l'Assemblée avait pris des circonstances im caractère significatif. Derrière les apparences parlementaires et au-dessus des intentions des auteurs du coup d'Etat du 24 Mai, il y avait un fait plus réel, dont tout le monde, à gauche comme h droite, comprenait la portée. Tous les journaux, avant la séance du 23, s'étaient accordés à considérer l'interpellation de M. le duc de Broglie et de ses amis comme posant formellement

la question de gouvernement. C'est bien de la République qu'il s'agissait dans les débats. Les auteurs de l'interpellation n'avaient voulu en faire qu'une question de discussion politique ; le Gouvernement et la Gauche en avaient fait une question gouvernementale. Le vote, quel qu'il fiit, en étant pour ou contre M. Thiers, devait être pour ou contre la République. Il n'y avait plus d'équivoque, partant plus de compromis possible.

M. Dufaure, chef du cabinet de M. Thiers, l'avait déclaré à la tribune, aux applaudissements de la Gauche : la leçon que le président et ses ministres avaient retiré des dernières élections, c'était de constituer un gouvernement définitif. « C'est pour cela, avait-il dit, que nous avons présenté les projets de loi constitutionnels. Nous vous les avons présentés avec la conviction que si vous n'accordiez pas ce que nous demandions : la reconnaissance du gouvernement de la République, nous ne nous sentions plus la force de répondre de l^ordre public dans notre pays. »

La veille et le malin même du 24 Mai, tous les journaux de la Gauche avaient relevé avec insistance les déclarations de M. Dufaure ; ils les citaient comme un engagement formel du Gouvernement d'établir définitivement le régime républicain; ils approuvaient M. Thiers de répondre h l'interpellation de la Droite, de la seule manière convenable, en proclamant la République.

Ainsi, quelles que fussent les intentions des promoteurs de l'interpellation, la réalité était celle-ci : M. Thiers lui-même, ses ministres, ses amis, ses alliés, en déclarant d'avance que l'ordre du jour adopté par TAssemblée sur l'interpellation serait une approbation ou un désaveu des projets constitutionnels républicains, et en changeant uu vote, qui concernait uniquement le cabinet, en une déclaration sur la forme de gouvernement, avaient mis la Droite dans la nécessité de se prononcer elle-même à fond.

Le vote qui avait renversé M. Thiers avait donc atteint la République elle-même. C'est la République que la majorité avait rejetéc en congédiant le chef qui lui demandait de la fonder avec lui. C'était là le change-

ment politique considérable qui s'était produit par un vote dont le sens dépassait de beaucoup, que ses auteurs le voulussent ou non, les termes de Tinterpellation.

L'effet avait été au-delà des intentions. C'était comme en 1848, au moment de la révolution de Février. Les réformistes d'alors n'avaient pris les armes que pour renverser un ministère, et ils avaient renversé un trône. Les parlementaires de 1873 ne s'étaient soulevés contre M. Thiers que pour l'amener à changer de cabinet et de politique, et ils avaient renversé son gouvernement.

Cette fois encore, les vainqueurs s'étaient étonnés euxmômes de leur victoire; mais, h côté d'eux, il y avait les partisans sincères de la royauté, qui ne s'étaient associés à 1 action du 24 Mai que dans l'espoir que le renversement de M. Thiers serait le prélude du relèvement du trône. Depuis longtemps ils supportaient impatiemment la prolongation de la République et ils avaient hâte de sortir d'un état de choses aussi funeste au pays que contraire à leurs intentions. L'événement du 24 Mai leur ouvrait un champ nouveau d'action.

L'exorbitante personnalité gouvernementale de M. Thiers avait été jusque-là un obstacle absolu aux projets de la Droite. La chute de Lhomme, qu'on avait cru jusqu'alors nécessaire, avait rendu les royalistes de nouveau maîtres de la situation. L'Assemblée Nationale reprenait ses droits et sa souveraineté. La république redevenait ce qu'elle était en droit, la simple étiquette d'un gouvernement de transition. Sous le titre purement appellatif de présidence de la République, le pouvoir avait été de nouveau confié par la véritable autorité souveraine au maréchal de Mac-Mahon, que Ton ne croyait pas désireux de le garder. Ce n'était qu'un dépôt provisoire entre des mains loyales, un dépôt toujours prêt à être restitué au véritable propriétaire. Aucun obstacle n'existait donc plus de ce côté-là pour la monarchie.

Le coup d'Etat parlementaire du 24 Mai avait redonné aussi un nouvel élan à l'opinion conservatrice et royaliste. On comprenait que quelque chose de nouveau s'était produit. Il y avait eu dans Tensemble de la population comme un sentiment de délivrance et des aspirations

nouvelles vers un changement qui ne pouvait être qu'heureux. Les catholiques surtout, habitués à voir riaterven* tion de la Providence dans les choses humaines, s'étaient réjouis de Télection du maréchal de Mac-Mahon, dont le nom était une garantie d'ordre et de tranquillité. Ils avaient remarqué que le vaillant chef de Tarmée était devenu le chef du pouvoir, Tanniversaire même du jour où, à la tête des forces régulières de la nation, il avait repris Paris contre les troupes de la Commune, en cette même fête de Notre-Dame-Auxiliatrice, que les hommes de foi pouvaient implorer de nouveau pour le salut de la France. Cette date même du 24 Mai était de bon augure.

Le pays, abusé, dérouté, par les habiletés et les manœuvres équivoques de M. Thiers, se reprenait. L'opinion était à même de mieux juger cette politique dissolvante qui laissait la France, depuis plus de deux ans, dans un état d'incertitude plu» propre à engendrer le désordre et l'anarchie qu'à favoriser le relèvement national ; elle pouvait mieux apprécier le résultat de cet essai de gouvernement qui avait été fait pour un homme et un parti beaucoup plus que pour le pays.

Après tout, il était peut-être bon que Ton eût fait l'expérience de la république. Les homiues d'opposition qui se retrouvent sous tous les régimes, faux libéraux et révolutionnaires obstinés, avaient eu enlin le gouvernement de leur choix. Pendant tout le temps qu'avait duré le règne de Thiers, leur chef, Ibomnie de la Révolution, le véritable souverain d'une société fondée sur les principes de 89, il leur avait été donné de se montrer à Pœuvre. Leurs principes, leurs idées, ils avaient pu les produire, les appliquer librement. Maitres du pouvoir en la personne de Thiers, fonctionnaires, conseillers, publicistes de la République, ils avaient joui de la prépondérance que leur donnait le régime républicain. Avec une entière liberté, soit pour la parole, soit pour le conseil, ils avaient eu toutes les occasions, tous les moyens d'exercer leur action sur le Gouvernement. La tribune et la presse leur avaient été également ouvertes et libres. Ils s'étaient trouvés dans les meilleures conditions de montrer et ce qu'ils voulaient

otce qu'ils pouvaient. Livrée à la direction et aux influences du parti qui régnait avec M. Thiers, qui gouvernait par lui, qui disposait sous lui des places et des faveurs, la France avait été, pour eux, comme un champ d'expérimentation républicaine ouvert à tous. Rien ne manquait « à Tessai loyal ». Les républicains dominaient ; les auti^es subissaient la république. Quel avait été le résultat de cette enquête vivante sur la république, où les témoins étaient les acteurs eux-mêmes ? Qi» avait-on vu pendant le temps de répreuve ?

D'abord, les républicains, députés et journalistes, avaient donné de mémorables exemples de servilisme. 11 n'était pas un seul de leurs principes qu'ils n'eussent abandonné, pas une de leurs libertés chères qu'ils n'eussent sacriGée au prolit du pouvoir. Les complaisances de la majorité du Corps législatif impérial n'étaient rien auprès des bassesses de la minorité républicaine do TAssemblée Nationale. Cette minorité îi va it tout fait pour son César ; elle lui avait laissé prendre le pouvoir le plus étendu. Il n'avait pas dépendu d'elle que le président de la République ne fût investi de la dictature. Aveuglément dévouée, elle avait consacré chacun des empiétennuits de pouvoir du président sur l'Assemblée ; elle l'avait soutenu dans tous ses actes, de ses approbations, dans toutes les questions, de ses suffrages ; en tout, elle avait fait fonction de majorité gouvernementale votante et applaudissante. La presse républicaine avait rivalisé de servilité, au point qu'elle faisait oublier la presse oflicieuse de l'Empire.

En outre, ces républicains, qui vantaient si haut leurs principes, s'étaient trouvés, par l'effet d'une absolue soumission au pouvoir, en perpétuelle contradiction avec eux-mêmes. Ils avaient constamment voté ou écrit contre toutes les libertés, démentant par leurs actes leurs théories. Liberté parlementaire, liberté de la presse, liberté municipale, liberté individuelle, ces libéraux les avaient toutes méconnues pour des considérations de parli. Ils avaient fondé de leurs propres mains le gouvernement personnel, après avoir déclamé vingt ans contre le régime impérial ; ils avaient restauré le pouvoir absolu et reconnu

la raison du Prince. Ils eussent approuvé le coup d*Etal qui aurait dissous TAsserablée. Eux-mêmes eussent été stupéfaits si, tout d'un coup, on les avait mis en présence de tous leurs actes, de tous leurs écrits; ils se fussent étonnés d'avoir fait preuve d'autant de servitude, des'ôlre donné tant de démentis.

La République pouvait avoir un lendemain. La France rendue h elle-même pouvait revenir à son vrai gouvernement. Alors, il n'y aurait eu qu'à se souvenir. On aurait dressé le bilan de la République ; on aurait fait la longue récapitulation des faits et gestes républicains. Convaincus de courtisannerie et de contradiction, ils n'auraient plus eu le droit de faire d'opposition au pouvoir. Un gouvernement honnête, qui eût fait pour le bien ce qui s'était fait de mal sous la République, aurait trouvé la justification de ses actes dans les exemples du régime précédent. Ses adversaires eussent été réduits au silence par le souvenir de leurs propres agissements. S'ils s'étaient remis à déclamer contre les droits du pouvoir, s'ils avaient de nouveau plaidé pour les mauvaises libertés, on leur aurait rappelé leurs précédents discours, leurs votes, leurs articles de journaux, on aurait opposé à leurs théories leur conduite ! Quoi qu'ils pussent dire, quoi qu'ils pussent faire désormais, leur passé les confondait.

Sous ce rapport, on devait des actions de grâce à la République, qui avait débarrassé le pays pour longtemps de ses adeptes, en les montrant à TœuxTe. On les connaissait désormais ; ils ne pouvaient plus faire d'illusion à personne. La République avait été bonne à cela. Peut-être, pouvait-on se dire, le rétablissement de la Royauté, avec les institutions et le gouvernement qu'elle comporte, eût-il été plus difficile sans Tessai du régime républicain, dont les fallacieuses promesses fussent restées comme des menaces pour l'avenir ! Le roi pouvait revenir, maintenant, refaire la vieille monarehie chrétienne, restaurer le pouvoir, non selon les illusions libérales et les utopies parlementaires, mais d'après les vrais principes du gouvernement. Il avait en M. Thiers, président de la République, l'exemple du pouvoir le plus absolu, adulé par les uns, patiemment supporté par les autres, et il trouvait

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dans les paroles et les actions des républicains, la ratification anticipée de toutes les mesures d'autorité nécessaires au bien. On ne pourrait plus alors parler de république, l'expérience étant faite.

D un autre côté, on avait un besoin plus réfléchi, plus pressant, de la monarchie. On se disait que Ton avait un gouvernement nouveau qui promettait une période d'ordre et de sécurité. C'était sans doute un heureux provisoire; néanmoins, l'avenir restait fermé. On ne voyait guère au delà du présent. On se félicitait de vivre au jour le jour. Quelques mois devant soi semblaient un long avenir de sécurité. Malgré cela, on sentait la nécessité de sortir de ce provisoire. La France avait besoin de se refaire un gouvernement stable, de retrouver une dynastie héréditaire, de revenir à des institutions définitives. Un pays ne vit pas de crises, il lui faut un état permanent. Ses destinées ne peuvent pas non plus dépendre d'un seul homme ; elles ont besoin d'être assises sur des bases durables. On pensait, du côté des conservateurs, que les hommes qui gouvernaient ce provisoire, dont tout le monde était las, avaient le devoir, après avoir pourvu au présent, de rechercher les conditions d'un établissement tléiinitif. Et l'avenir naturel de la France, celui qui répondait à son passé, à son génie, à ses besoins, n'était-ce pas la monarchie ?

Un événement, plein de leçon, avait contribué au réveil de l'esprit royaliste au sein de l'Assemblée et dans les parties de la population attachées à l'œuvre de reconstitution sociale. Au commencement de cette année 1873, l'homme fatal auquel l'opinion avait attribué, dès le premier jour, la responsabilité de la néfaste guerre, et qu'elle continuait à. regarder comme l'auteur des malheurs de la France, Napoléon III, était mort soudainement dans sa retraite de Chislehurst, en Angleterre. M. Thiers n'avait cessé, pendant tout le temps qu'il avait géré le pouvoir, de redouter quelque entreprise de sa part, à l'effet de reconquérir sa couronne. Sa mort môme n'était survenue qu'à la suite d'une opération chirurgicale qu'il avait tentée pour recouvrer la

santé et les forces nécessaires à l'exécution des desseins secrets dont on s'entretenait mystérieusement parmi ses amis *.

L'ex-empereur avait disparu sans qu'il eût pu essayer de remonter sur le trône. Mais précisément parce qu'il n'était plus là pour entretenir les justes ressentiments de la nation, depuis sa mort tragique, dans les classes industrielles et agricoles où Ton se rappelait, malgré tout, la prospérité matérielle de son règne de dix-huit ans et la longue tranquillité politique dont on avait joui, des sympathies s'étaient éveillées autour du jeune prince impérial, innocent de la guerre, qu'il laissait après lui comme héritier de sa dynastie, et en qui la masse indifférente, préoccupée avant tout des intérêts matériels, pouvait se llatter de retrouver un gouvernement fort.

La popularité renaissante du jeune Napoléon IV était un danger pour les honnêtes conservateurs de l'Assemblée Nationale, qui avaient cru en finir avec l'Empire en proclamant sa déchéance et qui ne voyaient avec raison que dans le retour à la tradition le relèvement du pays. Elle montrait la nécessité de couper court aux entreprises éventuelles du parti bonapartiste et de donner, par la perspective de la reconstitution du pouvoir royal, à cette partie du pays soucieuse avant tout d'ordre et de sécurité, ce qu'elle pouvait désirer par le rétablissement de l'Empire.

Malgré Sedan, le prestige du nom de Napoléon subsistait dans les masses. Le souvenir de l'ancienne gloire impériale contrebalançait l'impression des désastres récents. La colonne Vendôme, dont le prince Louis-Napoléon avait dit, après le Coup d'État, à son entourage : « Voilà mon grand électeur », était encore debout. On l'avaitrelevée après la Commune. Le grand électeur bona-partiste était toujours là comme un avertissement, comme une menace. On le sentait. On comprenait à Versailles qu'il fallait prendre les devants sur un revirement pos-

* Sur los projets de coup d'Etat, ourdis dès le printemps de 1872, dans les conseils de Napoléon III, voir une curieuse lettre du baron Pierre de Bourgoing, extraite des notes laissées par son père, ancien chambellan de l'Empereur (le GaulotM du 14 juin 1897). Dans les autres parties de la lettre, il y a des erreurs de faits et de dates.

sible du sentiment public en faveur de la dynastie déchue.

La mort de Napoléon III avait ainsi donné un élan nouveau aux aspirations du parti royaliste, et celui-ci ne cherchait plus que le moyen de s'affirmer de nouveau, pourvu que le représentant du droit voulût bien entrer dans les vues du plus grand nombre.

Les circonstances étaient donc favorables de toutes mani^res pour reprendre à Versailles la campagne monarchique, au point où l'avaient laissée les négociations entre les groupes de la Droite et les princes d'Orléans, lors de labrogation de la loi d'exil. Quoique les incidents survenus depuis, notamment les deux manifestes du comte de (Ihambord du 5 juillet 1871 et du 25 janvier 1872, eussent rendu l'entente plus difficile entre les deux grandes fractions du parti, il y avait aussi, d'autre part, un plus grand besoin d'union, une nécessité mieux comprise d'arriver à une solution. La période des ajournements et des délais était passée. Il fallait au plus vite sortir des négociations pour passer à l'action. Si on devait rencontrer dans la situation parlementaire des difficultés nouvelles et, dans certaines parties de la population , plus de résistance, on était aussi dans de meilleures conditions pour agir avec ensemble et discipline. En 1871, il y avait une opinion, mais pas de parti royaliste. Et c'est à ce défaut d'organisation surtout qu'on avait dû de perdre, en si peu de temps, tant d'avantages sur le terrain électoral, où Ton s'était trouvé devant la forte discipline et l'entente du parti républicain renaissant.

Depuis lors, le parti royaliste s'était constitué : une organisation hiérarchique embrassant un grand nombre de comités, répartis entre trois groupes principaux, reliait entre eux et à Frohsdorf tous les départements. Cette organisation avait multiplié les ressources et les moyens d'action. Il y avait là, répandue dans tous les départe* ments et concentrée à Paris, une grande force sur laquelle l'action parlementaire pouvait s'appuyer. De nombreux journaux servaient d'organes aux comités royalistes et entretenaient dans le corps électoral l'idée monarchique.

Du reste, il y avait eu presque aussitôt après le 24 Mai un grand mouvement de retour des esprits à la royauté.

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Le coup d'Etat parlementaire, si rapidement et si vigoureusement mené, avaif ravivé les dispositions et les espérances des premiers jours. Le pays, dans son ensemble, redevenait royaliste, soit par tempérament, soit par besoin de sortir enfin du provisoire et d'arriver à quelque chose de stable. Le bon sens public se disait qu'on ne pouvait avoir renversé M. Thiers que pour mettre le roi à sa place. Et puisqu'on ne voulait plus de la république, il fallait aller à la monarchie.

L'opinion était préparée à accueillir favorablement tout ce qui aurait été fait dans ce sens, mais c'était à TAssemblée d'agir; c'est d'elle que devait venir l'inipulsion, car il n'y avait pas à compter sur le Gouvernement.

Il n'entrait aucunement dans les desseins du ministère, constitué sous la présidence du duc de Broglie, de servir la cause monarchique. Ses préoccupations n'allaient pas au delà de l'objet qui avait motivé la mise en demeure intimée à M. Thiers, la veille du 24 Mai. Le maréchal de Mac-Mahon en s'adressant à l'Assemblée, après son élection à la présidence, lui disait dans une lettre dictée par son principal conseiller : a Nous continuerons ensemble l'œuvre de libération du territoire et du rétablissement de Tordre moral dans notre pays. Nous maintiendrons la paix intérieure et les principes sur lesquels repose la société. » Et dans le Message qui était comme le programme ministériel du cabinet, auquel M. de Broglie venait d'être préposé, le maréchal -président affirmait uniquement l'intention de son gouvernement d'être résolument et énergiquement conservateur, et il énumérait une série de lois qui devaient suffire, pour le moment, à l'activité de FAssemblée et à la sollicitude du pouvoir. Au sujet de la Constitution que le pays attendait depuis plus de deux ans, il disait simplement aux représentants de la nation : « D'kutres lois, qui soulèvent des questions constitutionnelles d'une haute gravité, ont été présentées par mon prédécesseur, qu'une décision expresse de vous en avait chargé. Vous en êtes saisis, vous les examinerez, le gouvernement lui-même les étudiera avec soin et, quand viendra le jour

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OÙ VOUS trouverez convenable de les discuter, il vous donnera siu* chaque point son opinion réQéchie'. »

C'était tout. Il n*y avait dans ces déclarations rien qui fût de nature à encoureiger Faction ni môme les aspirations monarchiques. On eût compté en vain sur le concours d'un gouvernement qui se présentait à TAsserablée et au pays uniquement comme le représentant de Tordre et le gardien des principes de la société. Tout ce que Ton pouvait attendre du maréchal-président et de ses ministres, c'est qu'ils se fissent les exécuteurs des volontés de la majorité parlementaire, si celle-ci venait à se prononcer. Quoiqu'il eût été porté au pouvoir par une majorité composée de tous les partis hostiles à la République, le maréchal de Mac-Mahon ne se croyait pas obligé pour cela de favoriser la monarchie, sous aucune de ses formes, et si son ministère, véritable expression de ces éléments disparates, parut être un gouvernement de combat contre le parti républicain, ce fut uniquement au profit de Tordre et non pas de la monarchie.

Toutefois, les royalistes curent toute liberté de préparer la restauration du gouvernement qu'ils voulaient. Les négociations reprirent entre légitimistes et orléanistes en vue de la fusion que Ton poursuivait toujours, sans arriver jamais à s'entendre. Des projets étaient formés pour rendre possible au plus tôt ce qui était dans les vœux du plus grand nombre.

Le gouvernement, resté résolument neutre, ne savait rien et ne voulait rien savoir; mais le parti républicain, sentant Tébranlement de Topinion, s'inquiétait de Taction des monarchistes. Certains bruits commençaient à courir qui mettaient en éveil les hommes du 4 Septembre et les partisans de M. Thiers. Quelque chose avait transpiré des conciliabules secrets qui s'étaient tenus dans le courant de Juillet en vue de Texécution des engagements des princes d'Orléans, si longtemps ajournés. Malgré sa réserve absolue, le gouvernement était soupçonné d'être de connivence avec les monarchistes ; mais la composition môme du cabinet qui comprenait des bonapartistes notoires,

* Message da maréchal de Mac-Mahon, du 26 mai.

2i6 l'échec de la restauration monarchique en 1873

comme M. Magne, rancicn ministre des Finances de TEmpire, et le gc'^néral du Barail, des orléanistes comme MM. Batbie et Beulé, des légitimistes comme MM. Ernoul et de La Bouillerie, ne laissait pas deviner de quel cùlé il était, quel parti il favorisait. C'est à tort qu'on Teùt accusé de connivence avec Tun ou l'autre d'entre eux.

A la séance de rAssemblée du 21 juillet, au cours d'une interpellation, M. Jules Favre, s'adressant au gouvernement et à la majorité, disait : « Êtes-vous unis? Que voulez-vous? Quel but poursuivez- vous? Ktes-vous lé-gitimistes, orléanistes, bonapartistes ou républicains? » Et M. de Broglie, constant avec sa politique, répondait : « Nous n'en savons rien pour le quai't d'heure et n'en voulons rien savoir. Nous sommes pour les grands principes sociaux. Nous sommes unis sur ce point pour défendre la société... Nous sommes unis pour le présent; quant à l'avenir, c'est autre chose... »

Malgré cela, l'élan était donné vers la monarchie. Ou sentait que quelque chose de nouveau se préparait. Les journaux royalistes de Paris et des départements, plus ou moins instruits des projets ou des intentions des chefs de la Droite, publiaient des informations et laissaient percer des espérances en contradiction avec Tindifférence affichée par le gouvernement. L'opinion était remuée. 11 y avait dans lair quelque chose de ces pressentiments communs qui préparent, d'ordinaire, les événements importants. On sentait venir la monarchie.

Autant pour rassurer les esprits inquiets de la Gauche que pour confirmer sa propre politique, le maréchal de Mac-Mahon faisait lire, à la séance de clôture de l'Assemblée Nationale, un Message où il lui déclarait qu'elle pouvait s'éloigner sans inquiétude, en lui donnant Tassurance que rien en son absence ne viendrait compromettre Tordre public et que son autorité légitime serait partout respectée * .

Ces déclarations et le ton général du Message, où il n'était question que de la libération du territoire, du développement de la richesse publique, des bons rapports

* Message du 29 juiUet 1873.

avec les puissances étrangères, indiquaient bien que le gouvernement du 24 Mai ne songeait nullement à s'associer à Faction des royalistes, ni môme h encourager les espérances que son avènement avait pu faire concevoir. La dernière phrase surtout du Message était caractéristique. Elle contrastait singulièrement avec la pensée qui avait inspiré le vote du 24 Mai. Sous une forme équivoque, elle semblait approuver ce que la majorité royaliste avait précisément voulu condamner. Le document présidentiel concluait ainsi l'exposé de la situation :

« C'est le fruit de la sage ligne de conduite que VAssemblée elle-même, oubliant ses sentiments intérieurs pour ne songer qu'aux intérêts généraux de la patrie, a consacré plus d'une fois par Tunanimité de ses suffrages ; vous m'approuverez d'y persévérer. »

M. Thiers n'eût pas parlé autrement. Ce langage était tel que la République Française, organe do M. Gambetta, pouvait dire : « Le Message nous paraît marqué au coin de la prudence et d'un sage esprit d'observation. Pour le moment, nous n'avons rien de plus à demander au gouvernement. Nous lui souhaitons la parfaite possession de soi-même, l'exacte impartialité, la pleine liberté d'esprit, qui sont nécessaires pour bien observer l'état intellectuel et moral d'un grand pays comme le notre. C'est pour nous une certitude que, si M. le Président de la République et son gouvernement veulent rester attentifs, ils arriveront bien vite à constater que les intérêts du pays, la sagesse politique, la raison et le patriotisme conseillent, non pas d'entraver, mais de favoriser la fondation de la République, en appelant la France au plus tôt à la constituer et à l'asseoir par les mandataires qui en ont reçu la mission expresse et indiscutée. »

Ces conseils intéressés allaient trop loin, car ils sortaient de la réserve et de la neutralité constitutionnelle que le nouveau gouvernement voulait observer plus sincèrement que le précédent, quoique les théories parlementaires exposées dans le Message favorisassent plus Topposition que la majorité monarchiste ; mais au fond, le parti républicain sentait bien qu'il n'avait rien à craindre du maréchal de Mac-Mahon, soit qu'il ne le crût pas

248 l'échec de la restauration M0NAR6HIQUE EN 1873

favorable à ce que Ton appelait, de ce côté-là, les intrigues monarchiques, soit qu'il s'en remît à son propre intérêt du soin de sauvegarder en sa personne l'établissement républicain. Rien, en tout cas, n'était plus éloigné d'un concours ou même d'un encouragement pour le parti royaliste que lattitude prise par le maréchal-président dans son Message h TAssemblée, au moment où Ton allait entrer dans la période décisive pour la monarchie. Les royalistes ne pouvaient compter réellement que sur eux; c'était à eux d'imposer le régime, qu'ils avaient autorité pour établir, à Tacceptation de l'Assemblée et du Gouvernement. Mais il fallait faire vite, rester unis, et surtout s'en remettre au roi de la manière de restaurer le trône, auquel il était appelé héréditairement.

Le changement politique opéré le 24 Mai, tout en favorisant les projets de restauration monarchique, les rendait aussi plus incertains. Car, si d'un côté, l'établissement d'un gouvernement, qui était Tœuvre de la majorité royaliste de l'Assemblée, était de nature à faciliter le retour du roi, de l'autre, Texistence d'un nouveau régime, si favorable aux visées personnelles des plus influents, était propre à ouvrir aux amateurs du pouvoir d'autres perspectives que celles d'aune restauration royale, où ils n'étaient rien moins qu'assurés de tenir la première place. Avec de bonnes intentions, sans doute, et se croyant sincèrement aptes, plus que personne, à diriger les affaires publiques, ces quelques hommes, dont l'influence était prépondérante sur les deux principaux groupes de la Droite, devaient s'attacher d'autant moins au projet monarchique quMls trouvaient, dans le régime créé par le coup d'Etat parlementaire du 24 Mai, des conditions mieux appropriées à leurs préférences intimes.

S'ils voulaient la monarchie, c'était, en tout cas, telle qu'ils la concevaient, avec le système d'institutions parlementaires et de libertés politiques qui eût réduit à presque rien l'autorité du roi, et, par contre, favorisé le jeu de toutes leurs visées personelles. Uien n'était plus opposé à leur manière de voir que le genre de royauté dont M. le comte deChambord était le représentant, rien no répondait moins à leurs aspirations politiques.

11 ne dépendait pas d'eux, néanmoins, de fermer la voie que l'événement du 24 Mai avait rouverte à la monarchie; môme ils se voyaient obligés d'entrer dans le mouvement

2o0 l'échec de la restauration monarchique en 1873

qui tournait encore une fois rAssemblée vers une restauration, s'ils ne voulaient pas ôtrc laissés de côté. 11 ne leur restait plus, en effet, qu'à le diriger dans leur sens.

Les négociations allaient donc recommencer entre les groupes de la Droite, avec un nouveau désir, chez le plus grand nombre, d'arriver à un résultat.

Toutefois, elles n'auraient pas plus abouti que dans le passé, si un fait nouveau n'était venu leur donner un objet précis. Tout dépendait alors, comme auparavant, des résolutions des princes d'Orléans. Jusque-là leur abstention avait tout tenu en suspens; mais elle n'avait plus de prétexte dans les circonstances nouvelles.

M. le comte de Paris se trouvait engagé par le vote de rappel des lois d'exil, dont la condition était que lui et les princes de sa famille cesseraient d'être un obstacle au rétablissement de la monarchie. Cet engagement lui avait été plusieurs fois rappelé, notamment à Dreux, en 1871, par les délégués de la Droite, MM. de Maillé, de Meaux et de Cumont, envers qui il avait été pris. On l'avait pressé de nouveau, à la suite de la manifestation du duc d'Aumale en faveur du « drapeau chéri », d'aller à Frohsdorf, pour donner aux royalistes le gage qu'ils étaient encore plus en dix)it d'exiger après cette incartade *.

11 lui tardait à lui-même de tenir sa parole, et jamais les circonstances n'avaient été plus favorables. « Alors que la France subissait encore l'occupation étrangère, le prince n'estimait pas, avaient dit d'abord les officieux, que l'heure fût propice pour accomplir une démarche qui ne manquerait pas d'émouvoir le pays et d'où pouvaient sortir de graves agitations. 11 ne voulait pas qu'on pût jamais reprocher à la monarchie d'avoir préparé son retour sous la protection des baïonnettes prussiennes*. »

Ces raisons n'existaient plus en 1873. Le territoii-e allait être complètement libéré. Les mesures étaient prises pour que le dernier paiement de Tindeninité de guerre fût effectué au commencement de septembre; les dernières localités occupées étaient évacuées Lune après l'autre ; les

* Marquis de Dampiern3, Cimj aimées de vie politique, pp. 168 à !70 ; vi- <?onite de Meaux, Souvenirs politiques {Cori'cspondanl, 10 octobre 1902). ' La venté sur V essai de restauration monarchique ^ p. ID.

LA VISITE DU COMTE DE PARIS A FROHSDORK t5l

dernières troupes allemandes, quittant Conflans et Jarny, allaient repasser la frontière le 10 septembre, date mémorable pour le pays. Aucun motif de convenance patriotique ne pouvait plus arrêter les princes.

D'un autre côté, les vacances parlementaires approchaient. L'absence de l'Assemblée était un moment pro pice pour accomplir une démarche qu'il ne convenait pas de livrer aux discussions de la tribune. De nouvelles instances avaient été faites, confidentiellement, dès le lendemain du 24 Mai, auprès du comte de Paris, pour qu'il reprît au plus tôt son projet de visite à Frohsdorf, Le prince avait loyalement répondu que rien n'était plus dans ses intentions que cette démarche, qu'il se réservait seulement de choisir le moment, et que jusque-là il demandait qu'on observât une discrétion absolue sur sa détermination. Auparavant il lui fallait l'assentiment de ses oncles, dont il ne croyait pas pouvoir se passer pour un acte de ce genre qui allait engager toute la famille. En conséquence, quelques semaines plus tard, il avait chargé ses deux principaux conseillers, le duc d'Audiffret- Pasquier et le duc Dccazes, tous deux chefs du Centre droit, du soin de les préparer à autoriser sa visite à Frohsdorf.

C'était une mission qu'ils purent remplir facilement, L'obligation existant, ils n'avaient qu'à persuader chacun des membres de la famille d'Orléans, le duc d'Aumale surtout, qu'aucun moment plus favorable pour exécuter rengagement pris ne pouvait se rencontrer et que, si l'on n'en profitait pas, l'occasion ne se représenterait jamais. Ils firent valoir que les légitimistes ne se reconnaissaient déjà presque plus autorisés, dans les nouvelles circonstances, à demander l'exécution de Tarrangement ancien ; qu'on aurait, par conséquent, le mérite de le remplir spontanément ; que le gouvernement obsenerait une stricte neutralité ; enfin, que l'Exposition de Vienne, ouverte alors, offrait une occasion unique de se voir à Frohsdorf, sans se compromettre.

Eux, de leur côté, avaient leur plan. Ils n'étaient si 2élés pour la visite à Frohsdorf que parce qu'ils compilent la faire tourner à leur profit. En politiques avisés,

ils s'y étaient pris d'avance pour conserver la direction des événements, au milieu du courant monarchique, qui se dessinait de nouveau. Ils n'avaient pas pris garde, toutefois, de cacher suffisamment leur jeu, si bien qu'il était connu de ceux qui auraient dû le plus l'ignorer. Le comte d'Arnim, ambassadeur d'Allemagne à Paris, mis au courant de ce qui se préparait dans l'ombre, pouvait, dès le 8 juin 1873, adresser à Tempereur Guillaume une lettre confidentielle dans laquelle il lui annonçait ce qui devait arriver au mois d'octobre suivant : « Une intrigue orléaniste, écrivait-il à cette date, s'ourdit pour faire échouer la fusion et écarter le comte de Chambord... Un projet de Constitution doit être présenté qui conserve le drapeau tricolore et qui sera donc inacceptable pour Henri V. »

L'intrigue devait aller son train. Dans l'ignorance où Ton était généralement des intentions du comte de Paris, des sollicitations secrètes continuaient à s'adresser à lui. M. le duc de Broglie lui-même lui faisait passer indirectement des avis. Comprenant que la situation créée par le vote du 24 Mai devait engager de nouveau la Droite dans les projets monarchiques et se mettant dans le rôle de ses amis, il écrivait vers la fin de juin à M. d'Haussonville, en réponse à ses ouvertures : « Occupant la situation que nous occupons aujourd'hui dans l'Assemblée et dans le pays, nous serions impardonnables si nous ne tentions pas de restaurer la monarchie. Il y aurait lieu d'avertir le comte de Paris. A lui de faire ce qu'il croit devoir faire. » Et sur cet avis M. d'IIaussonville avait écrit au comte de Paris une lettre pressante.

De divers cotés les princes d'Orléans étaient sollicités, dans des intentions plus ou moins pures, d'agir. Ils se trouvèrent d'accord sur l'opportunité de la démarche qu'on attendait d'eux, sans cependant en arrêter dès lors le moment et le mode. Dans les premiers jours de juillet, le comte de Paris commença h entretenir ses amis de sa prochaine visite au chef de la famille. Cet avis, réservé d'abord à un petit nombre d'intimes, ne tarda pas à être divulgué. Du reste on ne savait ni quand ni comment la visite aurait lieu. Ce n'était encore qu'une éventualité

dont le prince s'était réservé le secret. Mais elle siifTisait à mettre les esprits en éveil:

Une réunion privée de quelques membres importants de la majorité se tint dans les derniers jours de juillet chez le marquis de Dampierre ; on s'y entretint en confidence des événements très prochains qui s'annonçaient. Tous furent d'avis que la visite à Frohsdorf était Toccasion attendue de reprendre les projets précédemment abandonnés. On envisagea la possibilité du rétablissement de la monarchie sur la triple base d'une union dynastique des princes de la Maison de France, d'institutions constitutionnelles combinées avec l'autorité royale et d'un accord, que Ton pressentait très difficile, sur la question du drapeau. Mais déjà commençaient à poindre, sous des protestations de respect et de déférence pour M. le comte do Chambord, les conditions, toujours les mêmes, que l'on se réservait de lui poser et qui devaient faire renaître les mômes difficultés. Car, si l'entrevue prochaine des deux princes, gage de réconciliation de toute la famille, rendait plus probable le dénouement que tous les membres de la Droite devaient souhaiter, ceux d'entre eux qui étaient plus parlementaires que royalistes entendaient bien que le rétablissement du trône fût le prix d'arrangements où ils n'abandonneraient rien de leurs idées.

C'est à cette fin qu'il fut immédiatement question des démarches à faire auprès du comte de Chambord, à la suite de l'entrevue qui devait avoir lien, pour lui exposer les conditions dont on faisait dépendre le succès de Ten- Ircprise.

M. Chesnelong a raconté que, au sortir de la réunion à laquelle il assistait, le marquis de Dampierre, ami politique du duc Decazes, lui avait ouvert une perspective qui ne s'était jamais offerte à son esprit, à lui nouveau venu dans le parti royaliste, en l'engageant vivement à se rendre à Frohsdorf, après le comte de Paris, pour faire connaître au prince les dispositions exactes de l'Assemblée à l'égard de la monarchie. Le lendemain, M. Janicot, directeur de la Gazette de France^ dont le journal était engagé dans les intérêts du parti orléaniste, lui tint, à son grand étonnement, le môme langage que M. de

Dampierre. On le préparait de loin au rôle auquel on le destinait.

« Deux jours plus tard, narre M. Chesnelong, M. le duc Decazes vint à moi et me dit qu'il désirait me communiquer confidentiellement un renseignement très important, et, à cette occasion, me faire part d'une idée qui lui était venue. Puis il ajouta : « M^*" le comte de Paris fera très prochainement à M. le comte de Chambord la visite que, malgré son désir, il fut empêché de lui faire en 1871. La solution monarchique en recevra une grande impulsion. Otte solution, il nous la faut; hors de là, l'avenir da pays serait fatalement très précaire et finirait par être compromis. Mais il n'y a de monarchie possible qu'une monarchie constitutionnelle. Sur ce premier point, l'entente, je crois, sera facile avec le Prince. M. le comte de Chambord ne veut pas être un roi absolu ; nous ne voulons pas qu'il soit im roi impuissant et nous n'entendons pas amoindrir en lui le principe d'autorité qu'il représente. Mais, soyez-en sûr, la monarchie n'est possible non plus qu'avec Tacceptation du drapeau tricolore. Vous connaissez trop l'esprit de l'Assemblée et du pays pour n'en être pas, comme nous, convaincu. Eh bien, voici ce que je voudrais vous suggérer. Pourquoi, pendant les vacances prochaines, après la visite de M*' le comte de Paris, ne vous rendriez-vous pas à Frohsdorf? 11 s'agirait d'amener M. le comte de Chambord à cette pensée que le maintien du drapeau tricolore serait nécessaire pour que Tarmée et le pays se ralliassent à la monarchie et en rendissent ainsi le rétablissement possible. Vous êtes, à mon avis, en situation d'être accueilli avec bienveillance et écouté avec faveur par M. le comte de Chambord. Pensez-y, mon cher collègue, vous remplirez un honorable devoir, et j'ai l'instinct que votre démarche pourra être utile à la cause dont nous désirons tous le succès*. »

En prenant congé de son interlocuteur, le duc Decazes insista sur l'opportunité de la démarche dont il lui avait suggéré ridée.

Avant donc que la visite du comte de Paris à Frohsdorf

* Chesnelong» La campagne monarchique d'oclobre 187St pp. f 1-27.

n'eût eu lieu, on s'était déjà mis en mesure, dans les conciliabules qui se tenaient entre initiés, de la faire servir aux desseins que Ton poursuivait.

A sa grande surprise, M. Chesnelong s'était vu solliciter, de trois côtés à la fois, d'aller à Frohsdorf pour y faire comprendre que la restauration monarchique, dont la réconciliation de la famille royale était le prélude, n'était possible qu'aux conditions exposées par M. Decazes. Cette coïncidence d'instances, dont il s'étonnait alors, s'expliquait parla précaution qu'avaient eue ceux qui prétendaient mener l'affaire de régler d'avance comment les choses devaient se passer.

De ce côté-là, on n'approuvait la démarche du chef de la Maison d'Orléans qu'en tant qu'elle était le prélude obligé des négociations qui devaient présider à la restauration du trône, el dont M. Chesnelong avait déjà été choisi pour être le principal instrument. 11 fallait que la visite eût lieu, puisqu'elle était l'exécution d'un engagement des princes d'Orléans envers la Droite et la condition du rattachement de la branche cadette au tronc royal; mais en môme temps on devait empocher qu'elle ne produisît, en dehors des calculs parlementaires, ses effets naturels, et c'est à quoi devaient servir les négociations que Ton se proposait d'engager avec l'héritier de la Couronne.

La visite du comte de Paris était à double fin. Si elle favorisait les vœux de tous les royalistes qui voulaient sincèrement le retour à la monarchie, elle servait aussi les desseins des orléanistes et des libéraux, qui n'acceptaient pas la royauté d'Henri V avec son drapeau.

D'un côté, en effet, elle enlevait le principal obstacle au rétablissement de la monarchie, en faisant l'union entre les princes de la famille royale et entre leurs partisans ; de l'autre, elle laissait le champ libre aux manœuvres qui tendaient à écarter du trône le prince, dont on ne voulait pas, en l'amenant à abdiquer au profit du petit-fils de Louis-Philippe.

De la part de M. le* comte de Paris, la visite à Frohsdorf était un acte de raison autant que d'honneur. Instruit par les événements et par ses propres réflexions, le prince comprenait que le rétablissement de la monarchie.

sans rhériticr de Charles X, était' impossible ; il savait qu'une grande partie de la Droite ne consentirait pas à refaire avec lui un 1830 constitutionnel et que, même si ses partisans parvenaient à remporter dans l'Assemblée, son avènement au trône, k l'exclusion du chef de la Maison de France, lui créerait la plus difficile et la plus précaire des situations.

Une considération plus générale encore dictait sa démarche. La situation des princes d'Orléans, pour être celle des parents les plus proches du comte de Chambord, dans la branche directe de la descendance de Louis XIV, en France, n'en était pas pour cela incontestablement établie au point de vue du droit de succession h la Couronne. Il pouvait y avoir doute sur la légitimité de leurs litres, et, quoique fils et petit-fils de Louis-Philippe, ils ne devenaient pas nécessairement les successeurs du comte de Chambord, si celui-ci venait à régner.

Tous les royalistes ne les reconnaissaient pas pour les héritiers légitimes du trône. C'était môme un des griefs de M. de Falloux et de ses amis contre certains membres de TExtrôme-Droite que l'intention dont ils les accusaient de vouloir une légitimité sans le successeur désigné ot de prétendre substituer, au nom du droit généalogique, un Bourbon d'Espagne ou d'Italie au chef de la branche d'Orléans.

Le comte de Paris avait à faire reconnaître des droits que bon nombre de légitimistes, surtout en dehors du Parlement, n'admettaient pas, en effet; il avait à régulariser aux yeux des dissidents sa situation successorale. A ce point de vue, rien n'était plus habile ni plus opportun pour lui que de faire publiquement ncte d'héritier, en allant reconnaître lui-môme l'aîné de la famille et recevoir de cette démarche l'investiture royale. Par là il tranchait la question à son profit: -

Ces diverses considérations l'avaient déterminé à réaliser enfin un projet qui était depuis longtemps dans son esprit et qu'il regardait à la fois comme un devoir d'honneur et une nécessité politique.

Quand il y fut décidé, avec l'assentiment individuel de ses oncles, il tint un conseil de famille pour le règlement

(les formalités de la visite h Frohsdorf et de la date du départ. Le duc de Nemours, ainsi que le duc de Chartres, frère du comte de Paris, s'étaient montrés particulièrement empressés à encourager le jeune chef de la famille dans sa résolution. Il paraissait convenable qu'un de ses oncles l'accompagnât en cette circonstance. Le duc de Nemours était à tous égards le plus désigné pour cette mission ; par cela même, il pouvait paraître suspect à ceux qui avaient à craindre que son loyalisme ne remportât au delà de la mesure que les habiles entendaient conserver dans cette visite d'obligation. M. Decazes, seul des confidents habituels des princes d'Orléans, présent à cette réunion de famille, avec M. Bocher, leur homme de confiance, objecta que la présence du duc de Nemours, que Ton savait tout dévoué h la légitimité et très favorable au comte de Chambord, n'aurait pas, dans la circonstance, une signification suffisante et que l'opinion publique n'attacherait pas assez de valeur à son intervention pour donner à l'entrevue de Frohsdorf le caractère d une réconciliation définitive qu'elle devait avoir.

Cétait surtout le contraire qu'on craignait, car la présence de celui que Ton appelait le légitimiste de la famille, aux côtés du comte de Paris, aurait donné à la démarche une signification plus expresse encore.

Le duc d'Aumale ne se souciait pas d'être de la visite ; il avait comme prétexte, pour se récuser, le procès du maréchal Bazaine dont il venait d'être chargé. Restait le prince de Joinville, qui accepta d'accompagner son neveu. De lui on n'avait pas à craindre d'entraînement.

La date du départ pour Frohsdorf fut fixée, dans le plus grand secret, au jeudi 31 juillet. Soit discrétion envers M. le comte de Chambord, soit précaution à l'égard de son parti, le comte de Paris tenait beaucoup à ce que sa démarche ne fût connue du public qu'après avoir été accomplie. Le secret lui paraissait à la fois une mesure de convenance et une garantie du résultat. Afin de détourner l'attention, le prince partait ostensiblement le 31, au matin, avec sa femme et ses enfants, pour Villierssur-Mer, petite station balnéaire de la côte normande,

dans le voisinage do Trou ville. Après avoir installé sa famille, il revint secrètement le soir môme à Paris, où Tattendait son oncle, le prince de Joinville. Celui-ci avait déjà envoyé la princesse sa femme à Vienne pour se donner le prétexte d'aller l'y rejoindre.

Les deux princes partirent pour la capitale de TAutriche par le train de nuit. Us étaient seuls. Aucun ami ni personne de leur suite ne les accompagnait; un simple valet de chambre était avec eux. En route, ils ne furent reconnus nulle part. Le passeport du comte de Paris était au nom du comte de Villiers. Ost sous ce nom qu'il arriva à Vienne le samedi 2 août.

Là, étant descendu au palais Cobourg, résidence de la princesse Clémentine sa tante, il apprit par les dépêches des journaux que son départ était ébruité et le secret qu'il avait voulu garder, violé.

Dès le l^^aoùt, dans l'après-midi, une note du National annonçait, en effet, que le comte de Paris venait de partir avec le prince de Joinville, pour Frohsdorf, où il devait rendre visite à M. le comte de (^hambord. Le jour môme, la Correspondance Bépublicaine, expédiée de Paris à de nombreux journaux de province, reproduisait la note, et le lendemain, toute la presse commentait la nouvelle, soit pour la démentir, soit pour la confirmer.

D'où était venue l'indiscrétion ? A cette époque on en a accusé M. Thiers. C'est de chez lui, disait-on, que Tannonce du voyage du comte de Paris avait passé, par Fintermédiaire de M. Barthélémy Saint-Hilaire, dans les bureaux du National, alors tout dévoué à sa personne et à sa politique. Mais comment M. Thiers lui-môme avait-il été informé ?

Dans le temps qui avait précédé son départ, le comte de Paris avait consulté divers personnages politiques de ses amis ou de son parti, entre autres le duc de Broglie lui-môme, tant sur Inopportunité que sur les conditions d'une démarche auprès du chef de la Maison de Franco, leur laissant d'ailleurs ignorer ses résolutions définitives et l'époque où il les mettrait à exécution. Les uns avaient plus ou moins approuvé, les autres blâmé son projet. En dehors des princes de la famille, peu de personnes, mênie

parmi les plus intimes, étaient dans la confidence du voyage. Il n'y avait guère que le duc Decazes, le comte Bernard dllarcourt, et M. Emmanuel Boeher qui fussent informés au juste. Deux d'entre eux seulement, MM. Decazes et Boeher, avaient assisté à la dernière réunion de famille, où la date du départ avait été arrêtée. Ce n'est qu'à la suite de cette réunion que le National avait pu ôtre renseigné, soit directement, par une des personnes présentes, soit par Tintermédiaire de M. Thiers ou de quelque autre confident de Tune d'elles.

L'indiscrétion était voulue. Puisque le comte de Paris et les amis sincèrement associés à ses intentions voyaient un inconvénient à ce que Ton en fût prévenu d'avance, à Versailles et à Frohsdorf, celui de ses confidents qui avait trahi le secret allait contre le but désiré, et, par là, il donnait à croire qu'il était moins le conseiller du prince que le complice de ceux qui désiraient secrètement que la démarche n'aboutît point au gré des vrais royalistes.

C'est, selon toute vraisemblance, do la môme source, d'où provenait l'indiscrétion 'commise dans le National, qu'était partie la dépêche suivante adressée le 5 août , de Paris, au Times^ dépèche qui avait pour objet de présenter la démarche, toute personnelle et spontanée du comte de Paris, comme le simple acquittement d'une promesse faite aux légitimistes et seulement comme un moyen de faciliter l'action parlementaire des fusionnistes :

Paris, le 5 août.

D parait certain que le comte de Paris, accompagné du prince de Joinville, quitta Paris pour Vienne dans la soirée de jeudi dernier ; le comte de Chambord ne fut pas prévenu des intentions de son cousin, afin de ne pas donner occasion à quelque nouvelle déclaration de sa part, et pour lui prouver aussi que la visite, due seulement à l'initiative des princes d'Orléans, était toute spontanée. 11 est absolument vrai que le duc d'Aumale, consulté par son neveu, il y a huit ou dix jours, lui recommanda de faire ce voyage. Ce fut tout de suite après avoir obtenu l'assentiment de son oncle que le comte de Paris se décida à une visite dont le principal objet est d'accomplir la parole donnée par ses amis le 8 juin 1871, en retour du vote des légitimisteB

sur la question de Tabrogation des lois d*exil. Au moment même de son dépari, le comte de Paris s'exprima ainsi : « Je suis heur reux de pouvoir remplir un devoir et de m'acquitter d'une promesse faite en mon nom par mes amis. J'ignore quel sera le résultat de ce voyage, mais soyez bien assurés que je ne l'entreprends pas dans le but de provoquer une rupture. » Dans l'opinion des fusionnistes^ l'entrevue des deux cousins était devenue indispensable pour arriver h une action parlementaire commune. Quant au voyage en lui-même, il est certain qu'il a vivement excité l'intérêt public, et qu'il est déjà attaqué avec une grande violence par les partis opposés à la Maison de France.

Immédiatement après le départ du comte de Paris, M. le comte Bernard d'Harcourt, un de ses familiers et neveu par alliance du maréchal de Mac-Maiion, avait été averti daller le rejoindre, comme il était convenu, à Vienne. Il devait l'assister dans sa démarche, quand elle aurait lieu, et, en môme temps, transmettre la nouvelle à Paris *.

Le jour fixé, les princes avaient voulu, comme on Ta vu, partir seuls, pour conserver à leur voyage le caractère le plus strictement incognito.

Une note confidentielle de M. Bernard d'Harcourt fait connaître les circonstances de leur départ. Avant de se mettre lui-môme en route pour Vienne, il avait vu à Paris le duc de Chartres, qui le mit au courant de la

* Élu député du Loiret, aux élections complémenbeires du 4 juillet 187i, M. Bernard d'Harcourt, écrivait le H, de Versailles, à M. Robinet de Cléry, après le manifeste de Chambord : a ... Mes préférences monarchiques ne vont pas cependant jusqu'au drapeau blanc et je pense que lu manifeste d'avant-hier va nous jeter plus avant dans les bras de la République... Le comte de Chambord regarde le droit monarchique comme un patrimoine du pays dont la garde lui est confiée ; il ne l'abandonnera pas plus que le Pape, son chef d'école, n'a abandonné ses droits sur le patrimoine de Saint- Pierre. Les gens honnêtes de son parU feront tout au monde pour obtenir son abdication, mais il n'y a aucune chance pour qu'ils l'obtiennent, il n'y a donc à la question monarchique qu'une seule solution et le prince a cinquante ans ! 11 ne nous reste donc que la république, car le parti légitimiste n'est pas assez complètement converti pour rendre possible une monarchie orléaniste : tout ce qu'on peut demander, c'est que cette république garde le plus longtemps possible un caractère provisoire, v (Les Deux Fusions, pp. 223-224.)

C'était la pensée constante du parti orléaniste : le volum morlis était au fond de toute sa poliUque.

situation. Le rapport résume les discussions intimes des derniers conciliabules, au sujet de la manière dont M. le comte de Paris devait faire sa visite au chef de la famille royale. On y voit de combien de calculs était entourée la démarche qu'allait faire le jeune prince, en y mettant, pour sa part, une droiture qui n'était pas au même degré dans les sentiments de tous ses conseillers. Cette note était ainsi rédigée :

<c Le prince de Joinville qui partait avec le comte de Paris avouait (sic) qu'il allait à Vienne, oii il allait retrouver sa femme et son fiis.

« Le duc de Chartres me raconta ce départ avec sa vivacité habituelle^ il était enchanté d'avoir vu partir son frère ; je crois qu'il avait fortement contribué h lui faire prendre cette résolution. Comment le comte de Paris devait-il s*y prendre? Devait-il aller directement h Frohsdorf et demandera être reçu? Cela avait un avantage, c'est que le comte de Chambord était placé dans la nécessité de dire immédiatement oui ou non, sans avoir le temps de négocier et de rédiger des petits papiers.

« Mais cela était moins poli, moins digne et moins convenable pour une demande aussi importante.

« 11 ferait donc mieux de demander une audience ; il pouvait soit écrire lui-même, soit en envoyer h Frohsdorf la demande au gentilhomme de service, ou solliciter une audience du prince pour son propre compte. Adresser la demande du comte de Paris directement au comte de Chambord? Decazes se prononçait sur ce dernier parti qui avait l'avantage de rendre plus difficile au comte de Chambord de poser des conditions.

c( Je quittai le duc de Chartres très content high spirited. Il était surtout saisi de l'avantage qu'il y avait à demander directement l'audience... *. »

Après avoir consulté ses conseillers ordinaires et mûrement réfléchi, le prince s'était décidé à se présenter au comte de Chambord de la manière qui lui paraissait à la fois la plus loyale, la plus déférente, et aussi la plus propre à. assurer le succès de la démarche.

Arrivé à Vienne, le samedi: soir 2 août, il adressait luimôme, dès le dimanche matin, au gentilhomme de ser-

* Document inédit.

vice auprès de M. le comte de Chambord une dépèche pour demander une audience.

La dépèche était ainsi conçue :

« Le comte de Paris, arrivé hier soir à Vienne, prie monsieur « le gentilhomme de service de demander h monsieur le comte « de Chambord quand et où il voudrait bien le recevoir. — c< Palais Gobourg. »

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