CARACTÈRE TRÈS RELATIF DE L’APPRÉCIATION DE LA FOLIE
Dans un certain nombre de cas, dire qu’un individu est nettement atteint d’aliénation mentale est une affirmation bien audacieuse.
C'est un lieu commun que de rappeler combien est délicate la discrimination entre le génie et la folie. Montaigne disait déjà qu’ «il n’y a qu'un demi tour de cheville à passer de la plus subtile folie à la plus sublime sagesse ». Les aliénistes aperçoivent de profondes ressemblances entre le génie et la folie. Pour eux les révélations de Mahomet sont de simples accès d’épilepsie ; Jeanne d’Arc n'était qu’une hallucinée (1) ; J.-J. Rousseau un aliéné typique qui eut le délire des persécutions (2) ; Auguste Comte (qui fut enfermé chez Esquirol) un vulgaire fou ; Guy de Maupassant, qui fut également interné, un « demi-fou », Beaudelaire, un fou éthylique, etc...
L’appréciation de la valeur d’un individu est toute relative : pour la philosophie classique, Socrate est le premier des grands sages ; pour NIETZSCHE c’est un décadent typique ; un médecin a consacré un ouvrage tout entier à démontrer que c'était le premier des grands fous atteint de délire hallucinatoire (3). Albert LEMOINE notait avec raison que « Selon la profession qu'on exerce, l’expérience que l’on à ou que l’on croit avoir, les préjugés qu’on s’est faits, on peut arriver à l’un ou l’autre de ces excès de voir des fous presque partout ou de n’en voir presque nulle part » (4).
« Le sens du mot aliéné traduit la conception populaire » disent les psychiatres. C’est d’autant plus regrettable, que cette opinion publique est bien souvent erronée. D’autre part nous verrons qu’elle a sensiblement évolué au cours des siècles.
8 - (1) Dr de « La folie au point de vue judiciaire et administratif » k (2) ACT: Victor du Bled. Revue des deux mondes, 1e Nov. 1886, p. 123 et s. (3) Dr Lélut, « Le démon de Socrate », Paris 1836. (4) Alb. Lemoine, op. cit. p. 173.