ACTUALITÉ DE LA QUESTION. SES ASPECTS
Pendant bien longtemps, la routine médico-administrative s’est occupée uniquement de séquestrer les malades et nullement de les réadapter à une vie normale. Depuis quelques années seulement, médecins et sociologues comprennent enfin l’importance du reclassement, de la réadaptation sociale des malades. « Le type classique d'assistance centré sur un asile d’aliénés ne suffit plus à l’époque actuelle. La lutte contre les psychopathes doit viser non à séquestrer mais à maintenir autant de sujets qu’on le peut, dans le domaine de la vie normale », écrit un psychiatre (1).
Un nombre considérable d’articles et de thèses de médecine se consacrent, actuellement, à l’étude de ces problèmes (2).
Les conceptions nouvelles sont assez bien précisées dans le travail du docteur SIVADON, publié en 1947 par les Annales médicopsychologiques (3).
« L'hôpital n’est qu’une étape — non obligatoire d’ailleurs — parmi celles que parcourt le psychopathe depuis le moment de sa désadaptation sociale jusqu’à celui de sa réinsertion dans la société... le rôle du psychiatre d'hôpital est de faire sortir les malades, mais cette accélération du mouvement des malades rendue possible par nos modernes armes thérapeutiques, est actuellement freinée par l’absence presque complète d’assistance extrahospitalière >». Il faut indiscutablement « offrir au psychopathe, en plus des ressources habituelles qu’exige toute maladie, une gamme de conditions d’adaptation sociale permettant la réinsertion du sujet dans un milieu qui lui convienne ». Le même auteur explique, ensuite, l’étendue de ce problème de la réadaptation sociale des psychopathes : « Les sujets auxquels s'adresse l'assistance extrahospitalière forment cependant encore la masse la plus importante par le nombre : ils comprennent l’infinie variété allant des « prédisposés », des « fragiles », formant la clientèle des dispensaires de prophylaxie mentale, jusqu'aux grands invalides de l’esprit qui constituent le « fond » de l’assistance hétéro-familiale de type dense. Cette masse est fort disparate. Mais tous les sujets qui la composent ont entre eux un caractère commun : ils ont une sociabilité réduite. Ils ont besoin pour s’intégrer utilement dans l’édifice social, de conditions privilégiées, de conseils,
254 - (1) Lefèvre, « La convalescence des aliénés ». (Revue de Paris 1903, p. 649).
205 - (1) Doct. Vié. A.M.P. 1943 (Cf. Barbancey, « Hygiène hospitalière et extrahospitalière de l’aliéné ». (Thèse Bx 1947). (2) Voir notamment Delage, « La notion de néo-sociabilité des aliénés ». (Thèse Paris 1940) ; Barbancey (thèse Bordeaux 1947) ; Agnès Masson (op. cit. 1948) ; H. D. « L’inadaptation sociale » (Concours médical 23.3.1952).
(3) A.M.P. 1947.1.30. — Voir quelques extraits de ce travail dans Raynier et Beaudoin, « L’assistance psychiatrique française », 3° édition, tome III (1951), p. 9 et 10, auquel nous empruntons les passages cités.
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d'aide, en un mot d’assistance..., des milliers de psychopathes n’entreraient jamais à l'asile si leur étaient offertes des conditions d'existence à la mesure de leurs moyens. Des milliers d’autres pourraient en sortir si. une assistance extrahospitalière bien organisée permettait leur réinsertion sociale. L'assistance extrahospitalière ne consiste donc pas à créer des dispensaires de « dépistage » qui soient des « pièges à fous » chargés d’alimenter les hôpitaux psychiatriques. Elle consiste à inventorier les milieux favorables à l’adaptation des psychopathes, à créer artificiellement pour eux des conditions d’existence débarrassées des sources habituelles de conflits, et à les orienter par la persuasion et au besoin par une douce contrainte vers le mode de vie qui seul peut leur convenir ».
L'auteur souligne les conséquences regrettables du défaut d’organismes de réadaptation sociale : « Beaucoup de nos malades restent hospitalisés de façon prolongée parce que les conditions favorables à leur adaptation sociale n'existent pas. Soit que le milieu familial soit défaillant, soit que leurs capacités professionnelles soient réduites, ils restent internés en l’absence d'assistance extrahospitalières adaptée à leurs moyens. ». Il explique enfin les causes de cette déficience : « Deux écueils principaux se sont, jusqu’à présent, opposés à la réalisation de ces organismes : la difficulté de leur financement et la nécessité de soumettre les malades sortis à une tutelle morale. Quelques œuvres privées ont bien tenté, sous la forme de « patronages » de venir en aide aux aliénés sortant de nos établissements. Leur utilité est parfois grande, mais il s’agit là plus encore d'œuvres de charité que d’organismes de réadaptation. Vivant de maigres subvention et de générosités de plus en plus rares, elles n’ont pas les moyens d’assister utilement, de façon prolongée, voire indéfinie, les sujets qui leur sont confiés. Ces derniers, par ailleurs, libérés de la contrainte asilaire cherchent rapidement à échapper à toute tutelle, retrouvent aussitôt les conditions de leur désadaptation sociale, à moins qu’il ne se réfugient dans une attitude parasitaire, quémandant des secours et refusant tout effort » (4).
Les médecins modernes ont donc enfin compris que ce n’est pas l’internement qui améliore le malade mental, mais le changement de milieu ; en changeant l’aliéné de milieu social, on arrive à le rendre très supportable pour la société. Le reclassement des malades est d’une importance sociale primordiale, tant pour éviter des internement que pour en abréger la durée et parer aux rechutes. On reclasse les tuberculeux, on reclasse les vieillards ; il faut reclasser les mlades mentaux. Rappelons enfin que le coefficient de récupération sociale est plus élevé chez les aliénés que chez les autres malades : l’attention des pouvoirs publics devrait donc s’intéresser à leur sort bien plus qu’à celui d’autres malades qui bénéficient, cependant, de larges subventions (5).
(4) Nous nous permettons de souligner, une fois de plus, le parallélisme entre le problème des aliénés et celui de la délinquance ; les tendances modernes du droit pénal international visent moins à incarcérer qu’à créer des organismes de réadaptation sociale, le délinquant
étant considéré de plus en plus comme un désaxé, un déséquilibré
social.
(5) Cf. Thire (thèse précitée Paris 1949), p. 3 ; et supra 2° partie, chapitre 11.