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UNE FENÊTRE DE MANSARDE

Avec ces balivernes elle prendra des désirs de grandeur et d'ambition qui la feront rougir de mon état. Elle oubliera que son père n'est qu'un

Eauvre musicien, et finira par refuser quelque onnéte garçon qui m'eût succédé.

Schiller (l'Amour et l'Intrigue).

L'horloge de Saint-Pierre de Rennes venait de sonner sept heures ; l'air était encore brûlant , seulement un vent parfumé s'élevait par rafales de dessus les tilleuls, et faisait tourbillonner la poussière sur la place du Calvaire. Une foule d'élégants promeneurs se rendaient de toutes parts sur le Mail. Quelques vieilles femmes et deux ou trois paysans étaient agenouillés sur les marches de la belle croix de mission qui s'élève en face de la grille.

A cette époque, le canal ne passait pas encore devant

cette promenade, et à sa place se trouvait une vieille rue, composée de quelques maisons de peu d'apparence, qui conduisait au faubourg de Brest. Dans la plus petite de ces maisons , presque vis-à-vis l'Avant-Mail, à la fenêtre d'une mansarde, une jeune fille était assise, penchée sur un ouvrage de couture qu'elle oubliait de temps en temps pour regarder par la fenêtre.

C'était une gracieuse enfant, d'environ dix-huit ans, belle de cette beauté allemande particulière aux Hennoises : blonde et blanche, avec des yeux bleus et une taille élancée.

Un coup rude-frappé à sa porte la fit tressaillir; et, presqu'au même instant, un ouvrier en habit de travail entra dans la mansarde.

— Bonjour, ma petite Anna; comment ça va-t-il aujourd'hui?

La jeune couturière sourit, se leva à demi, et montra au nouveau venu une chaise placée près d'elle.

— Je suis bien, Bastien; j'étais seulement inquiète de ce que vous deveniez

— N'allez-vôus pas croire déjà que je vous avais abandonnée, ma princesse ? N'ayez donc pas peur, allez ; les maçons sont des amoureux solides, ça; y bâtissent leurs sentiments à chaux et à sable. Ah ! ah ! ah !

Et l'ouvrier accompagna cette lourde plaisanterie de ce rire gfossier et sans intelligence si fréquent chez les hommes du peuple.

— Je pensais que votîs aviez eu de l'ouvrage à la campagne?

~ C'est précisément ce qui m'est arrivé. J'ai eu un marché pour des écuries à construire ; ça va être achevé la semaine prochaine. *

— Et avez-vous fait une bonne affaire, Bastien?

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— Pas trop bête > mon oœur; j'espère bien tirer une bonne somme du bourgeois; aussi, je venais m'informer quAd il vous conviendra que nous en finissions pour notre mariage; car, voyes-vous, je suis pressé, moi. Ah I ah! ah!...

— Vous savee bien, Bastion, que je désire attendre que j'aie vingt ans. Ma mère ne voulait pas que je me mariasse avant cet âge*

— Ah ben i oui» Mais la bonne femme est morte, ça ne la regarde plus*

— Les volontés de ma mère n'en sont pas moins sacrées pour moi , parce que j'ai eu le malheur de la perdre, dit Anna, dont les yeux étaient devenus humides et la voix tremblante.

— Je ne dis pas; mais c'est pas une raison. Vlà six mois déjà que j'attends, moi. Et si ça continue, je vous avertis d'une chose, d'abord : c'est que je prendrai du ohagrin, et quand j'àidu Chagrin, je ne sors pas du cabaret.

-— Pensez à l'avenir, Bastien; dans deux ans vous pourrez avoir fait quelques économies, moi de même; nous commencerons avec une petite aisance, nous l'accroîtrons, nous donnerons dé l'éducation à nos enfants. Gela ne vaut-il pas mieux que de nous jeter imprudemment dans toutes les misères du ménage %

— Ah bah ! îe comprends rien à tout ça» L'ouvrier, il faut qu'il gagne le matin ce qu'il doit manger le soir. Voyez-vous, que nous ayons le,pain quotidien, comme dit le, catéchisme, et de temps en temps de quoi faire une goguette avec les amis, je ne demande pas autre chose. Puis arrivent les enfants I N'y a jamais trop d'honnêtes gens,

— Et si l'ouvrage manque, si la maladie vient, si les enfants ont faim ou froid?

— Peuth! on a toujours le plaisir de les faire. Et

puis , comme dit l'autre : ma foi , l'hôpital des enfants trouvés est pour tout le monde !...

— Ah! quelle affreuse chose vous dites là, Bastien !* La jeune fille, toute rouge et l'œil étincelant, se détourna

brusquement du jeune ouvrier.

— Faut pas vous fâcher pour ça, Anna. Mais, au fait, voyez-vous, je ne comprends pas toutes vos raisons. Vous êtes une savante, vous, vous avez été au couvent.

— Je ne suis pas une savante; mais cela me met en colère, cela me fait mal, de vous entendre parler ainsi. Savez-vous, mon Dieu ! combien d'amour et de soins nous devons à ces pauvres petits êtres à qui nous avons donné la vie ?

— Ah ! parbleu ! je sais bien qu'y faut les nourrir; mais quand on ne le peut pas !..".

— Et c'est précisément ce qui me faisait vous dire qu'il valait mieux attendre.

— Attendre, ça vous est facile à dire à vous, parce que vous n'aimez pas.

— Je vous ai dit vingt fois, Bastien, que j'avais de l'amitié pour vous.

— Ah ben, de l'amitié, beau fichu sentiment ! Vous auriez de l'amour peut-être si j'étais un monsieur.

— Bastien...

— Vous êtes fière, parce que ^pus avez reçu de l'éducation ; vous méprisez les ouvriers.

— Mais Bastien...

— Au reste, y faut pas que ça vous gêne , voyez-vous; parce que moi, j'aime pas qu'on ait l'air de m'humilier. Vous vous déciderez à dire oui ou non , et pas piu& tard que tout de suite, parce que ça me chiffonne de ne savoir sur quel pied danser. Voyons, Mam'selle, voulez-vous ou ne voulez-vous pas de moi?

— Je ne vous répondrai pas ; vous n'êtes pas assez calme pour me comprendre.

— Alors c'est entendu; ça veut dire : va-t'en voir si je suis dans la rue. Grand merci , mam'zelle Anna , je ne me le ferai pas dire deux fois !...

En parlant ainsi, Bastien avait pris son chapeau et s'était dirigé vers la porte. Anna fit un mouvement pour l'arrêter, puis elle le réprima. La brutalité de son amant Pavait irritée.

— Adieu! cria Bastien.

— Adieu, murmura-t-elle.

Le jeune ouvrier sortit en frappant la porte avec force. Anna secoua la tète et soupira.

Il y avait trois jours que cette scène avait eu lieu ; l'ouvrière était encore à sa fenêtre, la tête appuyée sur une de ses mains et regardant passer la foule; car c'était un dimanche.

Anna n'était qu'une fille du peuple; mais une petite aisance, résultant d'une pension viagère dont jouissait sa mère, avait permis à celle-ci de donner à sa fille quelque instruction. Anna avait suivi, comme externe, les leçons des dames du Sacré-Cceur. Là, elle s'était trouvée en contact avec d'autres petites filles d'une classe plus aisée. Elle avait remarqué tous les privilèges de la richesse, privilèges si sensibles pour les enfants, ces éternels défenseurs de l'égalité! Peut-être son cœur en avait- il été froissé; peut-être s'y était-il glissé quelque idée d'ambition enfantine , quelques rêves d'une robe plus belle que sa robe fanée, d'un chapeau de paille plus élégant que son petit bonnet à trois pièces, d'un goûter plus délicat que son pain noir presque sec ; car l'enfance est intelligente et épicurienne : elle comprend l'injustice des partages inégaux et aspire à ce qui fait ses joies presque aussi ardem-

ment que Page mûr. Aussi, Anna était sortie, par les goûts, de sa condition. Elle avait entrevu ee que Ja vie aisée a de poétique et riant. Souvent collée i la porte d'un jardin, elle avait admiré ces jolies petites filles, courant avec leurs beaux souliers rouges, au milieu des allées sablées, cueillant des fleurs à volonté , ayant de hautes poupées, avec lesquelles elles pouvaient causer, de beaux petits gants pour garantir leurs blanches petites mains, et . de grandes bonnes qui les portaient dans leurs bras quand elles étaient fatiguées.

Elle avait contemplé tout cela, elle , pauvre enfant en sabots, dont les mains étaient rouges et gonflées par les engelures, et qui n'avait d'autre jouet que quelques lambeaux d'une vieille robe de coton. Plus' tard , devenue grande jeune fille, après avoir entendu clouer sa mère dans une châsse, il lui avait fallu travailler pour vivre, se lever avec le soleil, se coucher tard, tandis que les joyeuses enfants qu'elle avait enviées autrefois, et qui, comme elle, avaient grandi, elle les reconnaissait chaque jour passant devant sa fenêtre, brillantes de velours et de soie, appuyées sur le bras de charmants cavaliers, rieuses, folâtrant sous les allées du Mail, et respirant Pair et la vie à pleine poitrine. Ces tristes réflexions préoccupaient souvent Anna; de sa petite fenêtre il lui semblait assister à l'existeneé comme à une fête à laquelle elle n'était point invitée et dont elle ne prenait point sa part. Et puis la douce jeune fille sentait, depuis quelque temps, je ne sais quelle ivresse lui monter du cœur au cerveau! Elle soulevait plus fréquemment le rideau de sa fenêtre, aux heures de la promenade, pour voir passer les étudiants et les jeunes avocats. Elle les trouvait plus beaux, elle se plaisait à les suivre de loin sous les allées; deux ou trois fois même, quand elle avait mis ses

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papillottes, dit ses prières et éteint 8a lunyàre, entre la veille et le sommeil, songeant à demi, elle avait vu un de ces élégants jeunes gens assis près de sa chaise à ouvrage, la regardant et lui pariant comme aux demoiselles qui passaient devant le Calvaire. C'était vers cette époque qu'elle avait revu Bastien, qui, dans son enfonce, avait été son voisin, et qui revenait de faire son tour de France. Bastien était bon, à sa manière, c'est-à-dire qu'il n'eût voulu faire de mal à personne, et qu'au besoin il eût donné son argent et son sang pour secourir un ami; mais, à part cela, Bastien avait tous les défauts de sa condition : il était sauvage et impérieux, intempérant parfois, dépourvu de cette intelligence délicate qui rend les rapports affectueux et doux; uniquement occupé de l'existence; pour lui, vivre, c'était faire ses quatre repas et puis dormir ; aimer, c'était avoir une femme et des enfants. Cela n'était point la réalisation des vagues espérances d'Anna, aussi avait-elle reçu avec une sorte d'embarras la demande que Bastien avait faite de sa main. Elle s'effrayait de ce ménage si dépoétisé qu'il faudrait accepter dans cet accouplement tout animal de deux êtres qui ne pouvaient se comprendre; de ces fatigues qui allaient dévorer sa santé, sa jeunesse, sa beauté ! . . . Car elle savait combien les femmes d'ouvriers deviennent bientôt vieilles, et la pauvre jeune fille trembla à l'idée de se flétrir si vite au souffle de la misère, et de ne pins voir les hommes se détourner et sourire à son passage. Comme il arrive toujours en pareil cas, elle trouva mille sages raisons pour appuyer ses désirs. Était-il prudent d'unir ainsi deux misères, et de s'endormir insoucieux au risque d'être éveillés par la famine, frappant à la porte le lendemain? N'était-ce pas un devoir potlr elle d'assurer d'avance l'avenir, et d'avoir à donner aux enfants qui lui naîtraient un autre abri que ses

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faibles bras? Ces réflexions avaient pris chaque jour plus de gravité à ses yeux, et lui avaient donné la force de résister aux sollicitations maladroites de Bastien.

Hélas ! elle ne se disait pas, la jeune fille, qu'elle eût accepté un désert avec un de ces messieurs qu'elle voyait passer chaque jour !

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