BÉRANGER
— Que diable regardes-tu dans la rue, depuis le temps, Fontaine?
— Je parie qu'il étudie la physionomie de quelque chien qui se chauffe au soleil, ou bien qu'il compte les pavés pour en faire une statistique à la manière de Dupin, et établir que l'instruction des villes de France est en raison inverse de la propreté des rues.
— Laissez donc, le particulier n'est pas si mathématicien que vous le croyez; je gage, moi, qu'il a vu quelque petite ouvrière défaire ses papillottes.
Et toutes les voix reprirent en même temps :
— Que regardes- tu là, Fontaine; voyons, que regardes-tu ?
Le jeune homme auquel ces interpellations étaient adressées, nonchalamment appuyé sur un petit balcon de bois, semblait regarder attentivement sur la place du Calvaire. Il se détourna vers ses amis, en souriant avec calme et douceur :
— Je regarde la croix de mission, dit-il avec une parfaite tranquillité.
Ce fut un éclat de rire général.
— Je pensais^ ajouta le jeune homme, comme s'il n'eût pas entendu ces rires et comme s'il se fût parlé à luimême, je pensais que nous devrions nous découvrir, incrédules que nous sommes, devant ce calvaire; car c'est un symbole terrible et touchant. Le Christ crucifié est rincarnation de toute pensée nouvelle, de toute tentative de progrès et d'émancipation. Le Christ, c'est le génie que les contemporains couronnent d'épines et que la postérité adore à genoux, Comme il résume bien toutes les histoires, cet homme, sorti du peuple, qui annonce au monde de grandes pensées, que l'on cloue au gibet, et qui avec chaque goutte de son sang laisse topiber sur la foule quelque chose de son âme et de ses croyances!... C'est bien cela, allez ; la pensée du génie ne s'incorpore aux masses que sous la forme d'une rosée de sang.
Cette fois personne ne rit, il y eut même un silence.
— Fontaine a encore aujourd'hui son infirmité, dit Edouard, dans la chambre duquel se passait cette scène, et qui achevait alors de s'habiller.
— Tu as formulé très-bien ma pensée, Edouard : c'est réellement ainsi que je regarde la vie.
— Fou I fais donc comme nous : considère-la comtne
un bol de punoh, qu'il faut faire flamber jusqu'au bout. D'où diable, mon chef, te vient cette humeur noire qui fait de toi une perpétuelle paraphrase philosophique? Fontaine haussa légèrement les épaules, et ne répondit
Qui aurait pu dire, en effet, d'où venait à Fontaine cette manière d'être particulière, si différente de celle de ses compagnons d'âge? Il avait reçu, en apparence, la même éducation ; comme eux, il avait appris le latin pendant sept ans, et avait fait des amplifications françaises sur le printemps et les quatre âges de l'homme ; rien d'extraordinaire n'avait traversé sa vie, car il n'y avait eu, dans sa famille, ni banqueroute ni succession d'Amérique. C'était» à tout prendre, un garçon qui aurait dû aller au bal à vingt ans, se marier à trente et gagner sa retraite dans une place de percepteur des douanes ou de juge de paix. Et pourtant, il y avait en lui je ne sais quoi d'excentrique, d'étrange, de poétique, qui confondait ses amis et faisait craindre pour sa raison. Au milieu des êtres et des cir* constances qui l'entouraient, il faisait le même effet qu'un magnolia qui pousserait, spontanément, dans un carré de choux-navets ou de pommes de terre.
Ses compagnons d'études l'aimaient pourtant, parce qu'il était noble et dévoué. Edouard était surtout lié avec lui d'habitude et d'amitié* La dernière plaisanterie qu'il venait d'adresser à Fontaine termina l'entretien. Les quatre jeunes gens prirent leurs chapeaux et sortirent brusquement} le cours de médecine allait commencer. '
Au moment où ils passaient devant la fenêtre d'Anna, une petite main tremblante souleva le rideau, et deux beaux yeux bleus parurent, tout craintifs et tout curieux» La jeune fille avança, avec précaution, jusqu'au bord de sa croisée et suivit du regard les jeunes gens, jusqu'à ce
qu'ils eussent disparu. Alors, elle demeura un instant pensive, releva les rideaux, approcha sa chaise de la fenêtre et se mit à travailler.
11 y avait deux mois qu'Anna s'était aperçue qu'elle devenait distraite au travail, songeuse plus que de coutume, et qu'elle sentait une propension inusitée à venir s'accouder à la croisée de sa mansarde. Elle avait remarqué aussi qu'une fois là, ses yeux se tournaient toujours du même côté, que son cœur suivait ses yeux, tout bondissant d'émotion et de désir; enfin, elle s'était avoué que de ce côté était la fenêtre d'Edouard, le jeune étudiant en médecine, qui depuis deux mois seulement habitait le quartier.
Mais qu'y avait-il d'étonnant là-dedans ? la pauvre enfant était seule, elle s'ennuyait tant !.. et ce jeune homme avait rompu la monotonie de son existence, avait donné un but à ses observations, une base à ses pensées. Qui n'a ressenti plus ou moins cette sorte de communauté qui naît du voisinage? quelle jeune fille chercheuse et tourmentée de ses rêves n'a eu devant sa fenêtre quelque fenêtre vers laquelle ses yeux se portaient souvent! car un vis-à-vis est quelque chose de notre intérieur; la moitié de nos actions se passent sous ses yeux, la moitié des siennes nous est connue; ce sont deux existences séparées par un simple rideau. A chaque heure du jour on peut dire ce qu'il fait, presque ce qu'il pense. Le soir, sa lumière avertit «^veille ou fil dort; le matin, en ouvrant sa fenêtre pour respirer l'air et le soleil > son' visage est le premier que l'on rencontre. Nous entendons ses pleurs et ses rires, nous apprenons les airs qu'il a coutume de répéter, nous reconnaissons ses vêtements, sa voix, son pas lorsqu'il passe; nous pourrions dire presque ce qu'il est, car nous l'avons vu en corps de chemise et en pan-
touffes; nous avons vécu avec lui, à travers la rue; c'est un intime auquel nous n'avons jamais parlé. Entre les êtres les plus indifférents on conçoit que cette familiarité muette, cette réciprocité d'observations forme un lien d'intérêt et d'affection ; mais si cette communauté d'actions s'établit entre deux personnes capables de se comprendre !.. si le regard qui tombe d'une fenêtre rencontre à l'autre un regard qui lui parle ! si la voix qui chante vis-à-vis, est l'écho de celle qui chafate au fond de notre poitrine ! s'il n'y a qu'une rue entre deux âmes <fui s'attirent! oh ! c'est alors que le voisinage devient puissant et dangereux; alors que des chaînes mystérieuses courent d'une fenêtre à l'autre, pour rapprocher deux êtres qui se désirent; c'est alors que les rêves réciproques se confondront, se marieront instinctivement, et que les deux cœurs feront ménage, malgré Pétroit espace qui les sépare. Peut-être en avait-il été ainsi pour Anna et son jeune voisin. Elle, du moins, s'était livrée tout entière à la nouveauté enivrante de cette sensation. Elle avait trouvé dans cette charmante et mystérieuse intelligence, qui s'était établie entre elle et Edouard, un aliment perpétuel pour ses heures de solitude; elle savait son nom pour l'avoir entendu appeler par ses amis, et elle se plaisait à répéter ce nom ; elle aimait tous ceux qui le portaient; souvent, assise derrière son rideau et regardant à la dérobée le jeune homme qui travaillait, la folle se mettait à appeler tout bas : Edouard ! elle lui parlait en le tutoyant; elle lui répétait ces riens délicieux qui rendent ivre de bonheur; elle lui disait : Que tu as de doux regards, Edouard ! que tes cheveux sont beaux quand ils sont relevés ainsi! que ton sourire est facile et bon ! Et Edouard lui répondait : Combien tu es jolie, Anna, avec ton petit bonnet de tulle ! comme tes mains sont blanches et mignonnes ! que je
t'aime, ma sœur Aima !n Et la jeune fille s'attendrissait comme si elle eût réellement entendu là voix d'Edouard.
Le soir, elle restait demi-é veillée sous ses rideaux de serge verte , regardant la lumière qui brillait à la croisée du jeune étudiant; et quand oette lumière Venait enfin à s'éteindre : Bonsoir, Edouard, disait-elle. Et près d'elle, il lui semblait entendre une voix murmurer : Bonsoir, Anna.
Ces ravissants enfantillages suffisaient pour la rendre heureuse* occupée»
» Edouard aussi avait remarqué la jolie ouvrière ; il aimait à la voir coudre ou broder à sa croisée, si élégante et si gracieuse; à la voir briser son fil avec ses petites dents si blanches, poursuivre > de la pointe de son aiguille, une mouche qui venait effleurer son visage , ou, parfois nonchalamment pensive, tourner son dé d'ivoire sur la pointe de ses ciseaux. Il aimait l'entendre chanter à demi voix quelques motifs d'opéra que lui avait appris l'orgue de Barbarie ou le violon de l'aveugle} alors il prenait sa flûte et répétait, en sourdine, l'air qu'elle murmurait; et Anna toute tremblante; rouge jusqu'au front, n'osant lever les yeux, restait muette dans son enchantement; car elle voyait que le jeune homme l'avait entendue et écoutée !