LA CONNAISSANCE
Un siècle de ternies et de cbagrin ne peut effacer le bonheor du premier regard, de ce tremblement, de ces paroles balbutiantes, des premières rencontres!
Goethe (Stella).
Il y avait déjà pltis d'uù mois que cette Communication de fenêtre à fenêtre durait entre la jeune ouvrière et Edouard ; elle n'avait pas échappé à tout le monde; Un jour, Fôntaiùe avait vu Anna arroser ses fleurs en jetant quelques regards vis-à-vis à la dérobée, et il s'était détourné brusquement vetfs Edouard :
*-» tu devrais changer de quartier, mon ami, lui avaitil dit, je s crois que Tait de celui-ci ne te convient pas.
— Et pourquoi cela? je ne me suis jamais inieui porté.
— ftegàrâe; et Fontaine montrant la fenêtre de la jeune
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ouvrière : Il y a là des fleurs dont le parfum enivre dangereusement.
— Tu es fou, je ne sais ce que tu veux dire.
Fontaine avait secoué la tête , et les choses en étaient restées là.
Mais il y avait encore une autre personne qui, à force de surveiller les actions d'Anna, avait fini par concevoir des soupçons : c'était Bastien, qui, depuis la conversation que nous avons rapportée , n'était point revenu chez la jeune fille, mais qui n'avait point cessé de l'observer. Il finit par saisir au passage quelques-unes des œillades que les jeunes gens se lançaient à travers la rue, et il n'en fallut pas davantage pour confirmer ses soupçons. Les hommes du peuple, habitués à ce qu'on se joue de leur ignorance, sont généralement défiants et passent surtout, avec une rare promptitude, du soupçon à la conviction. Il leur suffit de faire une remarque pour en conclure mille autres qu'ils pensent devoir leur échapper. Aussi Bastien ne douta-t-il plus qu'une intrigue existait entre Anna et Edouard. Tout grossier qu'il fût, cette découverte le blessa au vif; un homme du monde eût caché son dépit, il eût préparé adroitement sa vengeance et la perte de celle qui l'avait dédaigné; il eût médité longtemps son assassinat : mais l'ouvrier Bastien n'avait ni autant de délicatesse, ni autant d'habileté ; sa langue était comme son poing, brutale, et frappant à découvert. Il alla répéter partout qu'Anna était la maîtresse d'Edouard, et on le crut, parce qu'on aime à croire le vice chez les autres , comme une excuse de sa propre indignité, ou un éloge indirect à ses vertus. Quelques voix pourtant se levèrent pour défendre Anna, quelques voix d'hommes!.. Les femmes souriaient ironiquement, car Anna était jolie; et comment croire à la vertu d'une grisette qui se permet d'être jolie ! Ce don
LA GRISETTE. JOÎS
ne doit-il pas lui être fatal? n'est-ce pas une supériorité, et toutes les supériorités ne sont-elles pas un vice dans notre société?
Et pendant ce temps la pauvre jeune fille ignorait la rumeur accusatrice qui courait. Enfermée dans son nouveau sentiment, elle ne savait rien de ce qui se passait au delà. Sa petite chambre était devenue son monde, sa toile d'araignée. Elle n'avait conscience de ce qui se faisait au dehors que par le contre-coup qui venait y retentir. Elle avait enveloppé son âme dans son amour comme dans une chrysalide, prête à briser cette enveloppe si le soleil du bonheur venait la réchauffer, et à s'envoler vers le ciel radieuse et enivrée.
Les circonstances donnèrent bientôt de nouveaux alimeqts à sen penchant encore naissant.
Madame Bottin, chez laquelle demeurait Edouard, reçut dans sa maison deux nièces dont la mère venait de mourir, et qui n'avaient plus au monde d'autre parent que leur tarite. C'était une excellente" femme que madame Bottin, gaie, indulgente, sans défiance; une femme de soixante ans, qui permettait aux autres de n'en avoir que dix-huit. Elle tâcha de donner des distractions à ses nièces; et, pour cela, elle installa chez elle , tous les dimanches, une belle partie de loto-dauphin. Les chambriers furent invités ainsi que quelques voisines, parmi lesquelles se trouvait Anna. Madame Bottin avait bien entendu quelques rapports sur cette dernière ; mais elle avait assez d'expérience pour savoir avec quelle léjgèreté de pareils bruits s'accréditent : puis elle aimait la jeune couturière, parce qu'elle était douce et polie. Jamais il ne lui était arrivé d'aller chercher du feu ou allumer sa chandelle chez Anna sans que celle-ci ne lui donnât un beau tison et ne l'éclairât jusqu'au bas de l'escalier. Jamais elle n'avait éternué devant
la jeune fille sans entendre un : Dieu vous bénisse/ Le dimanche matin même* il était arrivé, bien souvent, à l'ouvrière, quand elle arrosait et balayait la rue devant sa porte, d'en faire autant devant celle de la mère Bottin ; et ce sont des services que les vieilles gens n'oublient pas. Anna fut donc invitée aux parties de loto-dauphin. Elle ignorait qu'Edouard l'eût été également; mais la seule idée de passer la soirée sous le même toit que lui pensa la rendre folle de joie, Peut-être le rencontrerait-elle dans l'escalier; peut-être entrerait-il un instant chez madame Bottin, pour remettre la clef de sa chambre avant de sortir !.. La pauvre jeune fille ne pensa pas à autre chose toute la journée. Mais que devint-elle, mon Dieu! lorsqu'en entrant, elle vit Edouard près du foyer, causant avec la mère Bottin!... Elle se mit à trembler, à rougir j à balbutier si fort que la bonne femme en eut pitié ; elle la fit asseoir près d'elle, et bientôt la partie commença,
Je n'essaierai pas de décrire ce que cette soirée eut d'enivrant pour Anna. Qui n'a éprouvé quelque chose de semblable aux premières années de la vie? Qui n'a trouvé délicieux, au sortir du collège, les jeux de gages, les charades et le loto , quand à ces jeux se trouvait la personne attendue? Oh l à cet âge, il y a en nous tant de poésie à jeter sur les petites choses I le cœur est si riche et si facile au bonheur ! Alors on apprend l'amour comme la vie» Un regard jeté , un mot interprété , un baiser pris dans une pénitence, derrière un paravent, sont matière à rêver huit jours. Heureux temps des sentimentales niaiseries où l'on appelle éa maîtresse mademoiselle, et où il y a plaisir à se trouver seul avec elle, pour lui parler du beau temps et des petits fruits !
Edouard aussi trouva bien douce la soirée qui venait de s'écouler. Elle se renouvela souvent, et chaque fols un
nouveau lien rattachait, l'un à l'autre, les cœurs des deux jeunes gens. Ils ne s'étaient pas dit encore qu'ils s'aimaient; mais tous deux en étaient sûrs.
Un jour, l'on jouait au portrait ; Anna était sur la sellette. Quand vint le moment de répéter tout ce qui avait été dit sur son compte, la jeune fille chargée de recueillir les opinions commença : D'abord, Anna, on m'a dit que vous étiez coquette.
La pauvre enfant rougit.
— Que vous étiez amoureuse.
Elle perdit tout à fait contenance.
— Que vous étiez un ange. •
Elle releva ses yeux pleins de larmes , et ses doux regards tombèrent sur Edouard... Un ange! murmuraient visiblement les lèvres de celui-ci. Oh ! que ce fut un délicieux moment pour la jeune fille !
Cependant elle ne devina pas qui avait dit qu'elle était un ange.
Et elle resta sur la sellette I