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LE DUEL

Reprends tes sens. Regarde autour de toi : ce sont les rues que ta ne parcourais que les dimanches pour te rendre modestement à l'église. Tu t'y arrêtes, maintenant; tu parles, tu agis à la vue de tout le monde. Reprends tes sens , ma chère, à quoi nous sert tout ceci ?

Goethe (Egmond).

l'abbé. Vos armes ? — rafakl. Peu m'importe.

Fer ou plomb, balle ou pointe. — l'abbé. Et votre heure? — rafael. Midi.

Alfred de Musset.

Quatre jeunes gens étaient arrêtés devant la porte de madame Bottin.

— Montez, Monsieur, dit Fun d'eux, en s'adressant à Edouard, et apportez vos pistolets; je vous attends.

Edouard monta rapidement.

— Ainsi, Monsieur, dit Fontaine à celui qui venait de parler, c'est un duel avec mon ami que vous voulez ?

— J'aurai son sang, Monsieur, ou il aura le mien.

— Propos de Cannibale !

— Monsieur, voulez-vous m'insulter ?

— Dans quel but?.... Je ne me battrais pas avec vous, moi!

— Et pourquoi, Monsieur?

— Parce que j'estime ma vie plus que la vôtre; parce que, moi, je puis être utile, et que vous, vous ne pouvez être que nuisible.

— Monsieur, vous me rendrez raison... .

— C'est la raison, Monsieur, que je voudrais vous rendre. Vous avez déjà porté la désolation dans trois ou quatre familles, en frappant à mort des hommes qui valaient mieux que vous. Aujourd'hui Edouard peut succomber ; mais je ne vous dis qu'un mot, Monsieur : si Edouard meurt, je vous tue, entendez-vous ? non pas en duel, mais comme on tue un chien enragé : mais avec mes deux mains, qui sont assez fortes pour vous étrangler.

Dans ce moment Edouard descendit» Le duelliste voulut élever la voix.

— Assez, Monsieur, dit Fontaine gravement, ne parlez pas haut de manière à ce que tout le monde se détourne et voie que nous sommes avec vous : je n'aimerais pas à ce que l'on m'aperçût promenant avec le bourreau.

On entendit encore au loin un murmure de voix, et les quatre jeupes gens disparurent.

Un léger cri était parti en même temps d'une fenêtre; et une jeune fille était tombée à genoux la face contre terre.

Anna avait tout entendu

D'abord, ce fut une folie stupide, un abattement sans pensées, sans autre sentiment qu'une atroce douleur; ensuite vint le délire de la fièvre : la jeune fille courait dans sa mansarde, criait, pleurait, appelait Edouard.

iiO l'échelle dx femmes.

Puis, devenue tout à coup maîtresse d'elle-même, elle prit son châle, et la voilà parcourant le faubourg de Brest, à pas pressés, calme en apparenqp, rendant les saluts à droite et à gauche ; elle se dirigeait vers les buttes

Saint-Cyr.

C'est là d'habitude que les gens bien nés vont s'égorger, et l'on choisit pour cela une carrière abandonnée au-dessous du couvent des Repenties. Les duels ont lieu ordinairement le soir ou le matin, à l'heure où Ton entend les chants des recluses et la cloche des prières ! douces harmonies pour l'oreille d'hommes qui vont mourir !

Il était alors six heures du soir. Anna entendait les hymnes tristes et pieuses s'élever du monastère isolé. Il lui sembla qu'on chantait l'office des morts pour son Edouard 1

Enfin, elle avait atteint les buttes, elle était au haut de la carrière; son œil plongea jusqu'au fond... Personne!.. Ce n'était point là qu'ils étaient venus.

La pauvre fille sentit toutes ses forces l'abandonner; elle tomba assise sur le gazon, et se mit à pleurer amèrement.

Elle demeura longtemps ainsi ; son premier accablement était revenu; elle se trouvait dans une sorte de demi-évanouissement qui lui ôtait l'exercice de toutes ses facultés.

Quand elle revint à elle, elle voulut se relever, retourner vers la place du Calvaire, pour avoir des nouvelles d'Edouard.

Bientôt la marche ranima son sang, la fièvre lui revint; elle courut, sans s'arrêter, jusqu'à la porte de madame Bottin : la fenêtre d'Edouard était ouverte et sombre. Edouard n'était pas de retour !

Aima remonta dans sa mansarde, et courut se placer à

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sa fenêtre ; elle resta là, dans une attente à laquelle il faut à peine comparer celle de la guillotine.

Neuf heures sonnèrent à Saint-Pierre. Edouard n'était pas rentré !

Oh ! que de fois, dans cette horrible incertitude, Anna pencha la tête, croyant reconnaître au loin le bruit des pas et des voix de plusieurs personnes ! Le bruit s'approchait, passait : ce n'était pas lui !

Dix heures sonnèrent; Anna quitta sa fenêtre, où elle ne pouvait plus tenir, et descendit dans la rue. Elle s'assit sur une pierre, posée devant la porte de madame Bottin, et attendit.

Bientôt, elle distingua la marche de deux hommes qui s'approchaient; ils s'arrêtèrent à peu de distance, parurent se dire adieu, et l'un d'eux seulement continua à s'avancer vers Anna.

Elle s'était relevée, la tête en avant* les mains étendues...

Tout à coup elle jeta un cri, et s'élança dans les bras du jeune homme qui venait de s'arrêter devant elle: c'était Edouard.

— Vous ici, mademoiselle Anna ! Mais qu'avez-vous, mon Dieu ! vous tremblez, vous êtes pâle. Au nom du ciel ! qu'avez-vous?

Mais la jeune fille :

— C'est lui, mon Dieu ! il n'est pas tué ! C'est lui ! le voilà ! Et dans son délire elle serrait les deux mains du jeune étudiant, elle les embrassait, elle les couvrait de larmes.

— Comment, c'est pour moi ! Vous saviez donc que j'allais me battre.

— J'avais entendu de ma fenêtre. Je suis allée aux buttes Saint-Cyr vous chercher.

— Ange du ciel I dit le jeune homme en la serrant sur sou sein.

— Et vous n'avez pas de mal? répétait Anna. Mon Dieu, il n'a pas de mal ! Oh ! regardez-moi ! il n'est point pâle! Edouard, oh ! comme j'ai souffert !...

— Anna, mon Anna, est-il possible ! mais tu m'aimes donc ?

— Mon Dieu, si je t'aime !

Et la pauvre enfant le serra dans ses bras avec une passion convulsive, et Edouard ; la tète perdue, entassait les baisers sur ses lèvres !

Le lendemain, lorsque le jour parut, Anna était assise sur les genoux d'Edouard ; la tête appuyée sur sa poitrine, elle le regardait de ses yeux enivrés et tout rouges de pleurs. Elle avait été emportée, demi-évanouie, par le jeune homme jusqu'à sa chambre, et n'en 'était plus sortie. Bien des larmes avaient coulé dans cette nuit; larmes de faiblesse, d'amour, de remords; mais Edouard les avait taries à force de baisers.

La fenêtre était demeurée ouverte depuis la veille. De l'endroit où elle se trouvait, Anna aperçut sa croisée, entourée de rosiers et de pois de senteur; elle la montra silencieusement à Edouard, et ses yeux se remplirent de larmes.

— Qu'as-tu, mon Anna, mon ange ?

— Je pense, Edouard, à ma mansarde, d'où je sortis hier si malheureuse, et où je vais rentrer ce matin...

Elle s'arrêta.

— Si heureuse, n'est-ce pas ! Oh ! dis si heureuse.

— Oui, Edouard, oui, heureuse. Et pourtant, où nous conduira notre amour ? Si l'on sait, Edouard, que je me

suis donnée à toi ! Songes-tu combien je devrai endurer de mépris?

— Et qui le saura, ma bien-aimée ?

— Personne, je l'espère; oh, personne, mon Dieu ! Si quelqu'un le savait, comprends-tu, Edouard, que je serais perdue ?

— Et on le sait ! dit une voix rude qui venait de la fenêtre.

Anna et Edouard jetèrent un-cri et se levèrent en même temps. C'était uu badigeonneur dont la tête paraissait à la croisée.

— Bastien ! cria la jeune fille en tombant sur sa chaise anéantie.

— Et d'où cet homme vient-il? dit Edouard. Qui vous a permis de vous introduire ainsi :

Il courut à la fenêtre.

— Qui est-ce qui m'a permis? Mais le propriétaire, apparemment... J'ai fait marché pour badigeonner la maison; j'ai commencé ce matin. Quand vous avez des femmes chez vous, notre bourgeois, il faudrait au moins fermer la fenêtre; parce qu'un badigeonneur, voyez-vous, c'est comme l'oiseau, ça voit à tous les étages.

— Bastien!... mon Dieu! Bastien! répétait Anna. L'ouvrier ricanait et sifflotait d'une manière infernale.

il y eut un silence. Enfin il reprit :

— Je conçois bien, maintenant, pourquoi la princesse faisait la fière avec moi» Un simple maçon, quand on peut avoir un homme bien couvert, et qui porte des chemises de calicot ! Avec cela qu'an a l'agrément de changer I

Anna se tordait les mains, folle de désespoir.

— Finissez, malheureux, vous la faites mourir !

— Laissez donc, Monsieur, nous savons ce que c'est que ça, des pleurs de femme...

— Écoutez, dit Edouard d'une voix basse et tremblante, ne prononcez pas un mot sur ce que vous avez vu; tenez, promettez-moi de ne pas chagriner cette jeune fille.

— Gardez votre argent; je veux rester libre de dire ce qui me conviendra.

— Malheur à vous, drôle ! si vous abusez de ce que vous savez.

— Drôle vous-même, entendez-vous; je ferai ce qui me conviendra.

Bastien se laissa glisser, en jurant, le long de la corde à laquelle il était suspendu, et disparut.

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