LE KIOSQUE
IL est là!...
Delavigne (École des Vieillards).
— Déjà t'en aller, déjà, Henri ! Oh 1 reste encore !
— Tout le monde me croit parti depuis deux heures, Ernestine; ton mari m'a lui-même conduit jusqu'à l'avenue; si l'on me retrouvait ici, songe que nous serions perdus ï
— Mon Dieu ! pourquoi n'es-tu pas resté? Que m'importe sa mauvaise humeur et ses soupçons? Nous pouvions nous voir du moins quelques instants, et maintenant combien de jours vais-je passer sans toi? sans tes regards, Henri ! sans tes regards qui me brûlent, et tes baisers qui me rendent folle. Henri!
La jeune femme jetait avec passion ses deux bras autour du cou de son amant. Celui-ci l'attira sur sa poitrine, et l'y tint pressée, dans un long embrassement.
— Ange, ne me retiens pas, je t'en prie. Laisse-moi mon courage. Il faut te quitter. Un plus long séjour ici compromettrait tout notre bonheur. Bientôt,nous nous retrouverons à Paris... Et je t'écrirai.
— Oh! oui, tous les jours, n'est-ce pas? A l'adresse de Thérèse; cette fille est fidèle et dévouée, nous pouvons compter sur elle.
Ils s'approchèrpnt de la porte du kiosque.
— Mon cheval est derrière le petit bois , dit le jeune homme ; je n'ai pour le rejoindre qu'à traverser le verger.
Ernestine tourna les yeux vers une fenêtre ouverte qui regardait la route.
— Oui, le voilà là-bas, regarde. Méchante bête ! elle piétine d'impatience. Elle a l'air de t'appeler. Oh ! je voudrais bien être à sa place, moi! Henri; si j'avais eu une bonne fée pour marraine , je lui aurais demandé de faire passer mon âme dans ton cheval de promenade, ou dans ton chien favori. Oh ! je t'aurais suivi partout, je me serais couchée à tes pieds, j'aurais léché tes mains, j'aurais senti tes doigts passer sur mon coul Oh! Henri, je voudrais être ton chien, ton cheval \ tout ce qui t'appartient! pour ne jamais me séparer de toi.
— Céleste folle ! murmura Henri, en prenant sa tète à deux mains, et la couvrant de baisers, ne me parle pas ainsi, ou je ne partirai pas. Ne me parle plus du tout.
Il s'arracha de ses bras.
— Au revoir, Ernestine ! regarde s'il n'y a là personne qui puisse me voir sortir du kiosque.
La jeune femme avança la tête à la fenêtre.
— Personne, dit-elle. Ah!., pourtant... attends... J'en-
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trevois quelqu'un à travers la charmille, ♦. C'est Elisabeth... je crois...
— Infernale enfant! elle est partout sur mes pas comme un mauvais géûie.
— Elle n'est pas seule... Ah! mon Dieu!.. M. de Carthon!..
— Ton mari !
— Ils viennent de ce côté. Ne sors pas, Henri. Ils te verraient. Les voilà tout près.
— Prends garde qu'ils ne te voient toi-même.
La jeune femme se retira vivement, .et tous deux prêtèrent l'oreille.
Le conseiller d'État faisait en effet le tour du. kiosque, en longeant une haie de rosiers.
Bientôt ils distinguèrent sa voix.
— Tu ne peux pas avoir vu M. de Vernon traverser le verger tout à l'heure, Elisabeth; voilà deux heures qu'il est parti.
— Mon papa, je suis bien sûre, va. Même, je ramassais des marguerites quand il est passé tout près de moi. Il allait vite, vite...
Et tiens, ajouta-t-elle en se baissant, vois-tu, mon papa, voilà un de ses gants.
Elle montrait effectivement un gant de daim qu'elle venait de ramasser.
M. de Carthon le prit :
— Et tu as vu ta mère aussi venir, après, de ce côté?
— Oh! non, mon papa! c'était avant.
Le conseiller d'État et Elisabeth débouchèrent par le petit chemin qu'ils suivaient, et se trouvèrent à l'entrée de la clairière, au milieu de laquelle le kiosque s'élevait sur un rocher de quelques toises.
M. de Carthon jeta un regard rapide autour de lui :
— Il n'y a personne ici , dit-il.
— Dans la petite maison, mon papa, répondit Elisabeth plus bas.
Il s'avança vers le pavillon.
Mais Ernestine et Henri avaient tout entendu.
Aussi , lorsque le conseiller d'État ouvrit brusquement la porte du kiosque , sans frapper, la jeune femme, qui lisait assise sur le canapé, leva la tète avec un tressaillement de surprise plein de naturel.
M. de Carthon embrassa d'un coup d'œil le cabinet.
Ernestine était seule.
— On a bien de la peine à vous trouver aujourd'hui, dit-il d'un ton brusque ; je vous cherche depuis une heure sans qu'on ait pu me dire où vous étiez.
— Si je l'avais prévu, Monsieur, je vous aurais épargné cette peine, répondit Ernestine avec bienveillance.
— Depuis quelque temps, vous aimez bien ce kiosque, Madame ! Votre appartement me semblerait pourtant au moins aussi commode pour la lecture que ce cabinet éloigné. A moins que ce ne soit son éloignement même qui vous charme !
Ceci avait été dit avec une ironie évidemment hostile; mais Ernestine ne voulut pas comprendre, et elle répondit de l'air le plus naturel :
— Cela se peut : Téloignement et la vue de la campagne, qui est fort belle de cet endroit.
— Fort belle ! d'autant plus que l'on aperçoit la grande route, et que l'on peut y suivre longtemps, des yeux, les voyageurs qui partent.
— C'est réellement une distraction , répondit la jeune . femme avec une préoccupation nonchalante.
Honoré de Carthon laissa échapper un geste d'impatience.
— Il faudra pourtant, Madame, dit-il, que vous renonciez à ce lieu enchanté, car dans trois jours nous retournons à Paris.
— Vraiment! s'écria Ernestine avec une joie qui, cette fois, n'était pas feinte.
— J'étais sûr que vous en seriez ravie, Madame : cette campagne vous paraîtrait bien solitaire et bien triste, maintenant que nous y voilà seuls.
— Mais il me semble, Monsieur, que depuis longtemps nous n'y avons reçu personne !
— Monsieur Henri de Vernon est-il donc déjà de la famille, Madame?
— Ah ! un ami intime !..
• — Beaucoup trop intime! s'écria le conseiller, porté au dernier degré d'irritation par le sang-froid étudié d'Ernestine. Et je dois vous déclarer que cette intimité me déplaît , et que je ne souffrirai pas qu'elle continue à Paris. -
— Mon Dieu, Monsieur, voilà une colère bien étrange !
— Madame, au nom du ciel ! quittez cet air de surprise et de douceur hypocrites. Entre nous c'est un mensonge gratuit. Je me suis tu tant que vos imprudences n'ont pas fait d'éclat; mais je ne souffrirai pas que vous salissiez mon nom du scandale de votre conduite.
— Monsieur...
— Écoutez-moi, Madame, vous parlerez après; écoutezmoi. Je ne vous demande rien de l'attachement que j'aurais droit d'attendre de vous; non, je sais combien vous êtes au-dessus de ces faiblesses de la nature. Je me suis résigné à l'abandon des jouissances de cœur...
— Ne parlez pas de cœur, Monsieur, interrompit à son tour Ernestine avec une indignation retenue, n'en parlez pas, au nom du ciel! cela est inutile. 11 n'y a que Dieu et
moi à vous entendre maintenant, et Dieu et moi nous vous connaissons.
— Et moi aussi je vous connais, Madame : plus d'affectioji entre nous, je vous l'ai dit, je n'y compte plus; mais je saurai arrêter des folies qui me déshonorent. Je ne veux pas, entendez-vous, être un de ces maris faciles qui respirent dans leur honte, comme dans Fair; je ne veux pas que Ton me montre partout du doigt. Après avoir tout préparé pour la réussite de mes projets, je ne souffrirai pas qu'un grain de sable m'arrête en chemin, que Finconséquence d'une femme me rende la risée publique et m'enveloppe dans le ridicule. Je ne veux pas surtout, après avoir vaincu les attaques graves et puissantes de la haute presse, succomber sous les piqûres des petites feuilles, et voir cette canaille de journalisme pendre ma réputation à la lanterne ! Non, je ne le souffrirai pas, Madame, entendez-vous, je ne le souffrirai pas !
— Monsieur, Monsieur, c'est du délire ce que vous dites là !
— C'est de la vérité, Madame ! cria M. de Carthon , en fermant les poings et frappant du pied. Déjà, grâces vous, les insultes sont venues me frapper. D'abord vagues et équivoques, elles se renouvellent chaque jour plus claires, plus flétrissantes. Bientôt (et je vous le devrait) mon nom deviendra un de ceux que l'on ne peut lire ni entendre sans l'accompagner d'un rire insultant. La nuée des calomniateurs à la page va s'abattre sur ma réputation comme sur une charogne à dépecer. Ils mettront ma honte en adjudication publique, offrant une prime au mensonge le plus fangeux, à Finjure la plus meurtrière. Déjà, Madame, ils ont commencé cette guerre à mort!.. Voyez vousmême!..
Le conseiller d'État déroula , d'une main tremblante >
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un journal qu'il tenait plié et froissé entre ses doigts; il le tendit à Ernestine.
— Là, Madame, dit-il en posant le doigt sur une colonne, lisez, lisez haut, je vous prie.
La jeune femme commença effectivement à demi voix; elle s'arrêta tout à coup, son œil parcourut la fin de la colonne, et elle rougit jusqu'au front.
— Quelle infamie ! dit-elle.
— Et vous voyez, Madame, que toutes les personnes y sont bien désignées ; même le poète dont les assiduités passent pour vous être agréables.
— Monsieur, s'écria Ernestine, et vous n'avez point encore tiré vengeance d'une telle insulte?
— De laquelle, Madame? de celle du poëte ou de celle du journaliste? Pour celle du poëte, c'était trop tard, il était parti quand j'ai reçu cette feuille.
— Monsieur...
— A la vérité, il se pourrait que toutes deux partissent de la même main. M. de Vernon est jeune, il a sa réputation à faire, et le scandale est un sûr moyen. Je sais qu'il écrit dans les journaux, et il est possible qu'il soit lui-même l'auteur de l'article dont il est le héros.
— Ah! quelle horreur, Monsieur ! supposer une telle lâcheté!...
— Et qui vous dit que M. de Vernon n'est pas un lâche!
— Monsieur ! cria Ernestine en se levant épouvantée, assez, de grâce !
— Qu'avez-vous, Madame? Craignez-vous qu'il ne m'ait entendu !
Cette question était faite avec une interrogation si directe, que la jeune femme se laissa retomber sans forces sur le canapé.
— Comment aurais-je cette crainte? balbutia-t-elle ; ne sais-je pas qu'il est maintenant à Paris?
— En ètes-vous bien sûre, Madame?
— Mais.... je le présume.... au moins.... vous-même Favez vu monter à cheval.
M. de Carthon secoua la tête sans répondre.
Il y eut un moment de silence.
— Le monsieur pâle n'est point parti, dit tout à coup une voix basse qui venait d'un coin.
Ernestine tressaillit, et le conseiller d'État se détourna.
Elisabeth, qui était entrée doucement pendant la conversation précédente, se trouvait alors à Ja fenêtre ouverte qui donnait sur le Verger, et c'était elle qui avait parlé.
— Comment sais-tu cela ? demanda vivement M. de Carthon.
Sans répondre, la petite fille montra du doigt l'extrémité du bosquet.
Il regarda dans cette direction.
— C'est vraiment son cheval que je vois là-bas, dit-il. En prononçant ces mots, il se détourna brusquement
et surprit le regard d'Ernestine, qui s'était porté plein d'effroi vers la fenêtre opposée à celle où il se trouvait.
Son œil suivit cette direction.
Un gant d'homme, semblable à celui qu'Elisabeth avait ramassé près des charmilles, était tombé au pied du rideau, fermé avec soin.
Honoré de Carthon comprit tout.
Il demeura un moment immobile de stupeur; les yetix de la jeune femme se fixèrent sur les siens, et ses mains se joignirent avec supplication et désespoir.
Honoré fît deux pas en avant, puis, s'arrêtant tout à coup :
— Sortez, Elisabeth, dit-il d'une voix sourde.
L'enfant sortit.
Le conseiller d'État s'élança alors vers la fenêtre, d'où il n'avait pas détourné les yeux , en écarta brusquement le rideau.
Et Henri de Vernon se trouva devant lui I