LE JEUNE HOMME
L'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres ; ils se fanent dans leur fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et tout le fruit des pins douces espérances.
Shakspeare (Gentilshommes de Vérone.)
Consolation!... mot absurde.
A. Luchet.
Peu de jours après ce que nous venons de rapporter, Henri de Vernoù et Alphonse Tersin se promenaient ensemble au bois de Boulogne. Une rencontre devait avoir lieu entre le premier et M. Honoré de Carthon.
La cause avouée de la querelle n'était autre que la publication d'un article assez vif de Henri de Vernon, inséré la veille dans un journal, et dirigé contre le conseiller d'État. Tersin seul connaissait le motif véritable du duel. Quelque plausible que fût celui mis en avant, il n'en avait point été dupe; la veille, il avait arraché la vérité à
son pupille, et il avait appris de lui que M. de Carthon lui-même avait proposé cet expédient, qui évitait tout scandale et motivait le combat.
Alphonse s'était expliqué facilement l'intention qui avait guidé le conseiller dans le choix de ce prétexte singulier.
11 marchait depuis quelque temps près de Henri, lorsqu'il s'arrêta tout â coup et regarda sa montre.
— M. Honoré de Carthon est du meilleur ton en toute chose, dit-il } il se fait attendre pour se couper la gorge comme pour un bal. Savez-vous quel est son témoin?
— Je l'ignore. .
— Quelque duc et pair au moins! car il faut que cette affaire ait de l'éclat. Un conseiller d'État qui se bat, c'est assez rare pour être mis dans les gazettes.
— Je pense que vous vous trompez. M. de Carthon doit éviter tout ce qui pourrait donner l'éveil à des interprétations qui le déshonoreraient.
— Enfant I croyez-vous donc que ce soit une vengeance de cœur ou d'amour-propre qu'il cherche à satisfaire contre vous? Ne voyez-vous pas encore que ce duel est un calcul politique? ll'espère effrayer les écrivains qui l'attaquent, en montrant qu'il sait punir une injure. Forcé de vous demander raison, il a pensé du moins à tirer parti de son courage obligé. Il sait que le ridicule tue un homme politique, et il voudrait faire peur, afin de ne plus faire rire. Il pense que s'il se farde avec votre sang, on n'osera désormais le regarder d'aussi près au visage. Puis, il a craint peut-être que vous n'allassiez publier votre bonne fortune; et il a besoin, non de l'honneur de sa femme (que lui importe?), mais de sa réputation. Oh ! il a senti tout cela, allez; c'est un homme habile. Il sait tourner chaque chose à l'avantage de son plan. Tout lui
devient marche-pied; Pinfamie porte graine avec ces gens-là !... Soudez-leur un carcan au cou, et ils parviendront à le dorer et à s'en faire un collier de haute chevalerie.
Henri écoutait Tersin avec une grave tristesse.
— Tout ce que vous dites peut être vrai , répondit-il ; mais que me faisait cet homme et ses arrière-pensées ? Il fallait qu'Emestine ne fût point compromise; il me proposait un moyen, j'ai dû accepter.
— Ah ! puisqu'il voulait un article qui justifiât un duel, que ne me l'avez-vous dit, Henri? Je vous aurais fourni les faits, moi ! J'ai de quoi mettre cet h<5mme au bagne de l'opinion publique !
Henri allait répondre, mais un tilbury parut au milieu d'un nuage de poussière.
— C'est lui ! dit le jeune homme.
M. de Carthon et son témoin descendirent presque aussitôt, et s'avancèrent vers ceux qui les attendaient.
Le conseiller d'État s'excusa de son retard , et tous quatre s'enfoncèrent davantage dans le bois. Enfin ils s'arrêtèrent.
Tersin et le témoin d'Honoré de» Carthon se rapprochèrent pour régler les conditions dur combat.
— Je ne vous parle point d'accommodçment, Monsieur, observa ce dernier; car M. de Carthon m'a déclaré n'en point vouloir souffrir.
Tersin sourit amèrement :
— Je le sais, Monsieur; il faut qu'il y ait un jcoup de pistolet de tiïé, pour que les gazetiers l'entendent de leur bureau. Nous sommes prêts.
Les adversaires se placèrent à vingt pas, vis-à-vis l'un de l'autre.
Les deux coups partirent en même temps.
La balle de Henri alla se perdre dans les feuilles, celle de M. de Cartfaon dans la poitrine du jeune homme. Le soir, tous les journaux parlèrent de la rencontre qui avait eu lieu entre MM. Honoré de Carthon et Henri de Vernon, en annonçant que Ton craignait pour la vie de ce dernier.
Les attaques contre le conseiller d'État cessèrent le même jour.
Cependant, Henri ne mourut pas de sa blessure : grâce aux soins de son tuteur, il se rétablit lentement; mais sa convalescence dégénéra en une langueur qui résista à tous les efforts de la médecine. Bientôt Tersin s'aperçut avec effroi que le danger n'avait fait que changer de forme, et que le traitement qu'avait suivi Henri, en épuisant chez lui les sources de l'existence, lui avait laissé les germes d'une maladie de consomption, à laquelle il semblait devoir succomber.
Une cause nouvelle vint bientôt accroître ces dangereux symptômes.
Tant que la blessure de Henri de Vernon avait fait craindre pour ses jours, madame de Carthon s'était informée de sa situation«avec une scrupuleuse exactitude. En apprenant sa convalescence, elle se sentit joyeuse, et comme déchargée d'un grand fardeau. Sûre de ne l'avoir point tué, elle commença à réfléchir à cette liaison , qui lui avait déjà causé tant de douloureuses inquiétudes. Quelques mois de séparation avaient amorti le premier élan de sa passion; elle s'était accoutumée à l'absence de Henri, et son amour était presque une habitude perdue. De retour à Paris, elle avait été de nouveau entourée de tous les alléchements du grand monde. Elle se demanda si cet attachement exclusif et jaloux, dans lequel elle s'était isolée à la campagne, ne lui deviendrait pas une
chaîne bien lourde au milieu des plaisirs tumultueux de la ville. C'était d'ailleurs un sentiment dont elle avait désormais respiré tout le parfum, et qui ne lui laissait l'espoir d'aucune émotion nouvelle. Elle avait voulu savoir ce que c'était que l'amour d'un poëte de vingt ans, et maintenant elle le savait. Ce jeune homme était un roman lu jusqu'à la dernière page; il pouvait y avoir ennui à le feuilleter de nouveau.
Puis, quelques rumeurs avaient couru le monde relativement à la rencontre du conseiller d'État et de M. Henri de Vernon. Le nom d'Ernestine avait été vaguement mêlé à ces récits; il était peu sage de renouer, en face de l'attention publique, une liaison qui avait été déjà rompue une fois, d'une manière si terrible. La loyale ardeur du jeune homme était elle-même à redouter, car il ne savait pas s'envelopper des précautions qui évitent le scandale; et elle savait déjà, la prudente femme, que le vice est moins dangereux dans le monde que la passion, parce qu'il sait mieux se cacher.
Enfin, n'était-ce pas exposer de nouveau Henri à quelque sanglante catastrophe? Cette seule pensée la faisait frémir !
Tant de raisons la déterminèrent*
Avec un admirable à-propos, elle se rappela les devoirs que lui imposait son titre de mère et d'épouse.
Et elle se résolut de leur faire le noble sacrifice de ce qui lui restait d'amour.
En conséquence, elle écrivit à Henri une lettre pleine d'une douloureuse résignation, qu'elle terminait en redemandant son portrait.
Henri s'évanouit en lisant cette lettre.
Revenu à lui, il envoya à madame de Carthon ce qu'elle lui demandait; sans réponse.
Madame de Carthon ne vit dans cette conduite qu'un manque d'égards.
Mais Henri!... Il sentit dès lors qu'il était frappé à mort, et i^s'en réjouit : si la maladie ne l'eût pas tué , il eût fallu qu'il se tuât lui-même.
Car Henri n'avait pas pour cœur un de ces airains sonores, qui, sous le choc de la passion, jettent un éclat terrible, et dont la vibration meurt et s'évanouit insensiblement ; cheï lui tout était fort et vivace ; c'était un de ces hommes fidèles qui s'enveloppent dans leur croyance, de manière à ne faire qu'un avec elle, qui y concentrent toute leur vie , que l'on peut tuer avec une pensée , et au cœur desquels chaque sentiment entre jusqu'au manche, comme un poignard !
L'abandon d'Ernestine ne fut pas seulement pour Henri la perte d'une affection, ce fut la destruction d'un culte. Cette femme avait été pour lui une formulation vivante de toutes ses chimères de bonheur ; en la perdant, il perdait le monde qu'il s'était créé. Il n'avait plus confiance ni espoir ; il doutait l
Et il était si jeune, si échauffé d'enthousiasme, si haut placé dans la vie M... Ce désenchantement était la chute de Phaéton , du ciel aux enfers f
Oh ! c'est alors qu'il comprit les avertissements que Tersin lui avait donnés ! mais il était trop tard. Il sentit qu'il ne pouvait, comme celui-ci , se faire une armure du mépris, et se résigner à marcher seul dans l'existence. La maladie qui l'avait brisé, ne lui avait pas laissé assez d'énergie pour accepter cette dure destinée ; il préféra mourir !
Alors il se laissa aller au désespoir qui pouvait aider à cette résolution. Il s'empoisonna avec ses souvenirs, il se suicida avec son âme, jour par jour, heure par heure. Ce
fut une longue agonie que lui-même se faisait , qu'il contemplait , et qu'il souffrait.
Enfin, il sentit que l'heure était venue.
Une dernière fois, il voulut parler à celle qui l'avait tué. Il lui écrivit, en lui renvoyant ses lettres et un médaillon, renfermant une boucle de ses cheveux, qu'il avait toujours porté suspendu sur sa poitrine.
Mais madame de Carthon ne reçut pas ce message.- Elle était à la campagne, et n'arriva que le lendemain.
Sa calèche découverte suivait la longue et étroite rue Saint- Jacques, se dirigeant vers le Luxembourg. Devant elle, se trouvait sa belle-sœur, madame la duchesse de Carthon, avec .Elisabeth ; à ses côtés, un jeune et blond colonel allemand, attaché à l'ambassade d'Autriche.
Elle causait gaiement et à demi voix. Lç jeune étranger avait pris familièrement son éventail , dont il s'amusait , et ses regards tombaient sur ceux de la jeune femme, tout humides d'une tendresse voluptueuse.
— Mon Dieu, l'infâme rue î dit tout à coup Ernestine, en respirant un flacon de senteur ; comment peut-on vivre dans cette fange, sans soleil , sans fleurs et sans arbres ?
— Ces gens y sont habitués, ma chère, observa la duchesse ; le peuple n'a pas besoin d'air pour vivre.
— Qu'importe d'ailleurs ? reprit l'officier blond et rose, avec une mélancolie charmante, il y a quelque chose qui tient lieu de soleil, de fleurs et d'arbres.
— Et quoi donc , colonel ?
— Le regard d'une femme, Madame, le regard aimé ! Il éclaire, il parfume, il rafraîchit.
Les yeux d'Ernestine s'abaissèrent sur le jeune militaire, a\ec une expression ravissante de douceur.
Dans ce moment, un embarras de voitures arrêta la calèche.
— Qu'est-ce que cela ? demanda Ernestine ?
— Un convoi, Madame.
— Ah, mon Dieu ! quelle malheureuse rencontre !... Cela attriste et fait mal !
— Il y a bien des voitures de deuil, dit la duchesse ; il paraît que c'est quelqu'un de né que l'on enterre. Qui donc ce peut-il être ?
— Monsieur Henri de Vernon , répondit une voix austère.
Les deux femmes se retournèrent vivement à ces mots; Ernestine en poussant un cri et toute pâle ; la duchesse se mit à rire.
— Ah ! c'est vous, monsieur Tersin ! dit-elle, je ne savais d'où venait cette voix ; vous m'avez effrayée !
L'avocat s'inclina silencieusement.
— Comment, M. de Vernon est mort ? reprit Nathalie. Quel dommage !
— Le monsieur pâle? s'écria Elisabeth. Ah, tant mieux!
* Et elle fixa, en souriant, ses yeux âpres et étincelants sur le corbillard qui passait.
— Quel est ce jeune homme? demanda le colonel alle- .mand ; le connaissiez-vous, Madame ?
— Un peu, balbutia Ernestine.
Au même instant la calèche partit.
Tersin la suivit des yeux, puis, reportant la vue sur le cercueil qui montait la rue Saint-Jacques, demi-caché sous les draperies du chariot funèbre :
— Heureusement que les cadavres n'entendent pas ! pensa-t-il.