‹ L'échelle de femmesChapitre 27 sur 32 · VIEILLE · texte numérisé non relu

VIEILLE

Ils sont tons dans la tombe cenx avec lesquels j'ai vécu ; les choses de mon temps sont entrées dans la terre. Heureux mille fois celui qui n'est pas obligé de vivre avec ce qui est plus nouveau que lui !

Schiller (Guillaume Tell).

Vieille !... Elle était vieille maintenant ! •

Être vieille ! Il n'y a que la femme du peuple et la grande dame qui sachent tout ce que ce mot renferme de tristesse. La vieillesse, pour la première, c'est l y indigence ; pour la seconde, Fennui. Pour celle-là, la faim des entrailles; pour celle-ci, la faim de l'âme!... Car Tune manque du pain nécessaire, l'autre des plaisirs accoutumés.

Et la vieille du peuple , du moins, a la borne du carréfour pour accroupir ses membres, quelque embrasure de porte pour s'abriter, le lit et la soupe de l'hospice pour nourrir son corps épuisé.

Mais la vieille du grand monde , elle , elle n'a point où asseoir son âme. Elle n'a point de quoi la nourrir. Les joies mondaines qui la remplissaient sont perdues sans retour, et le vide y est.

Pourtant, elle ne peut recommencer maintenant l'existence; il lui faut les visites, les causeries frivoles, les triomphes de salon ; elle a vécu dans cette atmosphère. Que voulez-vous qu'elle mette en place de tout cela ?

À d'autres les affections de famille, les soins d'enfants, les faiblesses de grand'mère, toutes les jouissances du foyer; la grande dame, devenue vieille, n'a point d'intérieur. Elle a vécu au bal, et aujourd'hui , qu'elle n'y peut plus aller, ses filles y vont/

Elle est seule. Ses souvenirs mêmes sont des regrets ; car, en se rappelant qu'elle fut belle , elle se voit laide ; en songeant combien elle fut recherchée , elle pense davantage à l'abandon dans lequel on la laisse maintenant. Elle s'était faite heureuse de tout ce qui rend belle , remarquée ; elle avait placé sa joie dans l'admiration de la foule, et ce bonheur en plein air s'est desséché au souffle de l'âge.

Folle, Iqui ne savait pas que j>our le conserver inaltérable, il faut le cacher au fond de son cœur !

Voilà que tout ce qu'elle a aimé lui échappe. Aussi elle souffre , mais sa souffrance n'a rien de touchant ; c'est le mal des âmes frivoles et blasées, un mal qui suppure l'envie, la haine et la méchanceté; le mal des vieux qui n'aiment pas !

Et telle était Ernestine devenue vieille.

Elle avait traversé la vie factice des riches dans toute sa longueur ; maintenant, elle se trouvait au bout, telle que la route l'avait faite. L'égoïsme avait plu sur elle et l'avait traversée jusqu'à la moelle des os. Sa première nature s'é-

tait effacée lentement dans les froissements de la société ; elle était arrivée au même point que toutes , sans un vice de moins, ni une espérance de plus.

M. de Carthon était mort au moment d'être nommé ministre, et Ernestine avait pleuré la haute situation qu'elle perdait avec lui.

Elisabeth était mariée depuis longtemps à M. de Sarlof ambassadeur de Russie. La femme avait tenu tout ce qc promettait l'enfant. Déjà, deux fois, sa mère avait eu à défendre contre elle ses intérêts devant les tribunaux.

Depuis son veuvage , madame de Carthon s'était sentie abandonnée. Son crédit, sa beauté n'étaient plus; la foule, qui ne pouvait plus attendre d'elle ni profit ni plaisirs, l'avait bientôt délaissée.

Une seule liaison n'avait reçu aucune altération du changement de fortune et d'âge ; c'était celle qui existait entre madame de Carthon et la duchesse sa belle-sœur.

La conformité de leur situation, et la communauté de leurs ennuis devinrent, au contraire, un nouveau lien pour ces deux femmes. Toutes deux avaient suivi la même voie, et étaient arrivées au même but. Mais Nathalie avait accepté plus philosophiquement qu'Ernestine le rôle nouveau que la vieillesse lui imposait. Moins richement douée, jlle avait joui du monde sans passion, elle souffrit son abandon sans désespoir. La vie n'avait jamais été pour elle une inspiration, mais un rôle convenu et appris par cœur. Quand le moment fut venu, elle passa de l'emploi des grandes coquettes à celui de duègne, sans trop de douleur, pensant, pour se consoler, que cela était toujours ainsi. Elle joua son nouveau personnage comme elle avait joué l'autre, et récita sa vieillesse comme elle l'avait fait ;de sa jeunesse. Dépouillée des joies d'autrefois, elle songea à faire place dans son cœur à tous les plaisirs qui

lui étaient encore permis. Elle accepta les prédications , l'office à Saint-Sulpice, les parties de cartes et les médisances, en échange du bal, des intrigues et du grand Opéra. Ne trouvant plus d'amant, elle prit un confesseur. Nature heureuse et souple, comme toutes celles qu'une âme ne gène pas !

Quant à Ernestine, elle resta dans la vie de l'excellente duchesse comme une habitude qu'il lui était permis de garder. Elle continua à la rechercher sans l'aimer; uniquement parce que ses chevaux connaissaient la route qui conduisait à l'hôtel de Garthon.

Au moment où nous reprenons notre récit , les deux amies étaient réunies chez la veuve du conseiller d'État, devant un feu pétillant , qui répandait dans la chambre une douce chaleur.

Ernestine, faible et maladive, était ensevelie dans un vaste fauteuil; un oreiller soutenait sa tète, rejetée en arrière.

Son visage, osseux et jaune, n'avait conservé aucune trace de son ancienne beauté. Sa décrépitude même n'était point empreinte de ce caractère de langueur qui peut la rendre parfois touchante. C'était je ne sais quelle laideur fardée et coquette, comme pourrait l'être celle d'une tète de mort en toilette. Ses yeux creux chatoyaient 4ans leur orbite , demi-cachés sous les somptueuses dentelles d'un sautoir de Malines, dont sa tête était entourée.

Près d'elle était assise la duchesse, moins changée par l'âge. Elle avait conservé cette sorte de fraîcheur fanée particulière aux vieillards que l'on appelle bien conservés. Sur ses traits, respirait toujours le même sourire inamovible, la même bienveillance vague, à travers lesquels l'œil attentif pouvait aussi retrouver la même expression de froide dureté.

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Fabbé Garnier? demanda la duchesse à Ernestine, après un silence d'ennui, dans lequel toutes deux étaient plongées depuis quelques minutes.

— Oui... Je crois que oui. Au reste, il me déplaît, cet homme. Je ne puis souffrir ces prêtres du beau monde qui passent leur temps à faire des visites en escarpins, et ap- x prennent la politesse à la religion. Ces gens-là ne croient, pas fortement; ils n'ont rien de leur saint ministère. Ce sont des hommes à la mode, portant soutane; et ils me font l'effet de cette croix de perles fines que je portais autrefois à mon collier de bal, comme parure et non comme signe religieux.

— Vous êtes étrange, ma chère! vous préférez donc un prêtre fanatique à un prêtre tolérant? En vérité, ma belle, c'esfraussi par trop d'orthodoxie ! Mais si vous aviez suivi les conférences de ce bon Garnier, je suis sûre que vous seriez revenue de vos préventions. Vous n'êtes jamais venue l'entendre prêcher à Saint-Sulpice?

— Jamais.

— Vous avez tort, ma bonne; tout le Faubourg y vient. C'est bien mieux composé qu'à Saint-Germain. Aussi je n'y vais pjjus du tout, à Saint-Germain. Puis l'heure de Saint-Sulpice est commode, et l'église moins froide.

— Tout cela est fort séduisant, c^ère duchesse; mais je suis si mal portante que je ne puis me résoudre à sortir. Je voudrais bien pourtant, je vous assure, trouver de quoi remplir mes journées ; devenir dévote, comme vous ; faire son salut, ça prend du temps. Mais à propos, ma chère, et votre demande?., votre titre de grande chanoinesse, où en êtes-vous?

La duchesse soupira.

— Ah! ne me parlez point (Je cela, ma belle, vous re-

nouvelez ma mauvaise humeur. Je n'ai encore reçu aucune réponse.

— Votre genchre, pourtant, peut vous être fort utile dans cette affaire, il est lié avec monseigneur l'archevêque.

— Il a promis de s'en occuper ; mais vous savez mieux que personne, ma chère, quels services on peut attendre d'un gendre.

— Est-ce que vous auriez aussi à vous plaindre du général? Je vous croyais fort bien avec vos enfants.

— Je dois le paraître, ma belle. A quoi me servirait une rupture ? Ils pourraient me nuire, et je ne puis leur rien faire, moi. Puis il faut pardonner à ses ennemis. Mais pensez- vous que je ne sois pas indignée du peu d'égards que l'on me témoigne? Groiriez-vous, enfin, qu'ils ont eu, la semaine dernière, un dîner de cinquante personnes sans que j'y aie été invitée ! #

— Du moins, dit sourdement Ernestine, vous n'avez pas à défendre votre bien contre votre propre tille, et moi j'en suis déjà au troisième procès !

— Ah ! cela ne m'empêche pas d'être une bien malheureuse mère, allez! Alexandrine n'a, voulu suivre aucun de mes conseils ; son mari lui-même l'a encouragée à ne me point écouter. Il pourra bien s'en repentir un jour. Il verra ce que c'est qu'une jeune femme qui n*a plus personne pour la surveiller.

— Quoi ! aurait-elle commis aussi quelque imprudence? demanda Ernestine.

La duchesse baissa la voix.

— Oh ! ma chère, des horreurs !

— C'est donc comme ma fille?

— Mille fois pis; elle se compromet avec son cousin !., . — - Et la mienne ! le comte d'Artot ne la quitte pas,

— Et le général ne voit rien ?

— Et M. de Sarlof est l'ami intime du comte.

— Quel scandale, ma belle!

— Quelle infamie, duchesse!

Et les deux vieilles femmes , penchées Tune vers l'autre, se regardaient avec des yeux où l'indignation brillait bien moins qu'un plaisir haineux; et c'était un spectacle à voir que celui de ces deux mères trouvant une sale joie à raconter la honte de leurs filles.

Elles continuèrent ainsi jusqu'à ce qu'on vint annoncer à madame de Carthon que son notaire était arrivé. La duchesse se retira.

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