‹ L'échelle de femmesChapitre 28 sur 32 · UNE RÉCONCILIATION · texte numérisé non relu

UNE RÉCONCILIATION

C'est que sa mère est nue grande dame , voyez- vous ! et les grandes dames savent mieox mentir qne les antres.

Michel Masson.

J'embrasse... mais c'est ponr étouffer.

Racine.

Le notaire (TErnestine lui apportait divers papiers, qu'elle signa. C'étaient des actes de vente simulée, de fictives reconnaissances d'emprunts qu'elle avait fait préparer afin de réduire sa fortune apparente et de diminuer ainsi la réserve que la loi l'obligeait à laisser à Elisabeth.

Ne pouvant déshériter ouvertement celle-ci, elle employait tous les moyens frauduleux qui pouvaient la conduire au même but; car elle s'indignait que le Gode, qui n'avait point su punir l'ingratitude de sa fille, voulût lui imposer la portion de tendresse légale réglée par l'article 913. Mais la nécessité où elle se trouvait de tenir ces

dispositions secrètes la forçait à d'interminables précautions. Son notaire, M. Aubry, ne lui cacha pas que plusieurs mois étaient encore nécessaires pour qu'elle pût arriver aux arrangements définitifs qu'elle avait préparés.

Cependant sa santé s'altérait de plus en plus. Les plaisirs rongeurs du monde avaient usé sa riche organisation, mais non comme l'eût fait la misère ou la fatigue, en engourdissant chez elle la sensation; loin de là! celle-ci devint elle-même une irritation maladive et habituelle qui s'exalta chaque jour. Il ne lui fut pas donné de goûter cet assoupissement d'une vieillesse affaissée qui prépare doucement à la mort, comme à un sommeil. L'âge lui avait apporté tous les maux de ces caducités nerveuses, débiles et frissonnantes qui semblent n'avoir conservé que pour la souffrance les facultés de sentir, et qui punissent d'ordinaire si cruellement les existences dissipées dans la foule.

Bientôt madame de Carthon fut forcée de garder le lit.

Mais, malgré tout, l'espoir de vivre ne put s'éteindre en elle ! la mort lui faisait peur, et elle chercha à se cacher à elle-même son approche. Elle continua à farder son visage pour ne pas se voir pâle dans les miroirs. Elle sentait ses forces revenir, disait-elle ; elle n'attendait que le printemps pour se lever et chercher le soleil. Puis, c'étaient des projets de voyages, de plaisirs ! Et si le cœur se serrait en entendant cette bouche, qui déjà sentait le cercueil, parler d'un long avenir; si on gardait le silence à ces folles paroles d'espérance, elle se récriait, colère et indignée. Elle accusait d'indifférence. Elle forçait de prendre part à ses rêves 1 comme si elle eût demandé à tout de lui crier qu'elle vivrait, lorsqu'elle-mème se sentait mourir.

Elle était dans ces dispositions, lorsqu'une lettre d'Elisabeth lai fut remise. Après le premier instant de surprise, elle lut :

Ma Mère ,

« J'ai appris hier que vous étiea malade , que vous gar^diez le lit. Et depuis, cette peiiséé me tourmente et me rend malheureuse.

cr Permettez-moi, je vous en prie, de vous aller voir. Je ne puis m'accoutumer à l'idée que vous êtes soignée par des mercenaires ou des étrangers, et quQ moi , votre fille, je ne sois pas près de vous.

« Vous me trouvez bien des torts, sans doute; mais peut-être quand vous mourez vue et écoutée me jugerezvous avec indulgence. Lorsque la femme a pris un mari pour maître, ses actions ne lui appartiennent pas plus que sa fortune. Avant de la condamner, il faut savoir jusqu'à quel point elle a été libre. Je vous ouvrirai mon coeur, ma mè% et, j'en suis oertaine, vous me pardonnerez.

« Oh ! je vous en conjure, dites-moi que vous voulez bien me recevoir. Qu'on ne dise pas que votre fille tous a abandonnée dans un moment aussi terrible ! Ma mère , faites-moi seulement un signe de tête, et j'accourrai !

Page 1