LE LUTHIER DE VIEIVXE. — MORT DE GOMIS
L'Opéra-Comique , dans sa petite salle , si bien appropriée à la plupart de ses petites voix, vient d'obtenir un succès remarquable pour la saison; il l'a du au Luthier de F'ienne^ délicieuse mélodie de l'auteur des Deux Reines. Nous devons féliciter M. Monpou, qui récemment encore ne s'était fait connaître que par des compositions d'une originalité souvent bizarre, d'avoir enfin abordé la scène; les deux victoires qu'il a remportées coup sur coup attestent une fécondité pleine d'avenir; ce sont des engagemens contractés solennellement avec le public et qui ne peuvent manquer d'être tenus.
Le Iibretto de MM. Saint-Georges et Leuven , sans être irréprochable , offre un intérêt touchant ; c'est un drame en un acte , écrit avec esprit , et dont la donnée amène sans efforts plusieurs situations musicales. M^ Crespel, le luthier, ou plutôt le fabricant universel puisqu'il fait des orgues, des pianos et des violons, a trouvé un digne organe dans la basse-taille de Roy ; l'étudiant Frédéric, qui nous a paru un peu trop français pour un Allemand, n'est pas moins bien représenté par Couderc; mais grâce à madame Damoreau , c'est la baronne de Castelfiore qui ravit tous les suffrages , et en l'entendant chanter, on ne s'étonne pas que les auteurs l'aient dotée d'un nom italien ; il y a dans cette voix-là quelque chose qui aurait peine à s'accorder avec un nom tudesque.
L'ouverture est d'un style large et facile ; la distribution des instrumens à vent est sagement entendue; M. Monpou a évité Fée ne il où vient échouer plus d'un jeune harmoniste ; la verve chez lui n'a pas nui à l'ordre , il n'a montré ni prodigalité ni exagération.
Parmi les morceaux les plus remarquables de l'opéra, nous citerons le chœur des ouvriers et lecantabile en la bémol de Roy, la walse ou Mazureck, let Fils de ÏUniversilé que chante Couderc , et dans la partition si vive et si étincelante de madame Damoreau , le grand air :
C'est en vain que dans l'opulence, etc.,
et surtout l'admirable ballade du Vieux Chasseur,
Un maestro, dont les sentences font autorité , disait en notre présence que le Luthier de Vienne était au-dessous des Deux Reines; il ne nous appartient pas d'en appeler de cet arrêt ; nous remarquerons seulement , par forme de commentaire , qu'après le succès dont nous avons été témoins, c'est faire beaucoup plus réloge des Deux Reines que la critique du Luthier.
L'Opéra-Co inique a rarement une bonne fortune qu'il ne paie presque aussitôt par quelque malheur ; l'ancien enfant de chœur de Valence, l'auteur du Diable à Séville, du Revenant ^ du Portefaix ^ etc., vient de mourir; ses débuts avalent
donné des espérances qui ne se réaliseront pas. Ils ne nous laisseront que des regrets , son opéra du Comte Julien reste inachevé. C'est une observation qu'il est triste de faire ; mais la vie va vite dans le monde lyrique ; depuis Boïeldieu, qui entrait à peine dans la vieillesse , nous avons vu mourir en la fleur de leur âge, et dans toute la force du talent, Hérold et Bellini ; voici Gomis qui expire au moment où sa carrière s'ouvre , et si nous reportons nos regards sur les chefs de l'école actuelle , nous voyons ^Veber et Mozart enlevés par une mort également prématurée , quand ils commençaient à planer dans les régions du génie ; n'est-il pas douloureux de songer que l'auteur de Don Juan , cette magnifique personnification de l'harmonie allemande et de la mélodie italienne, n'avait que trente -cinq ans lorsque sa harpe se tut sous ses doigts glacés ! - En parcourant cet illustre nécrologe , on se demande avec une inquiète sollicitude^ s'il en serait des compositeurs modernes comme de cette jeune fille, de cette pauvre Angéla du Z.zf/Aic/' rfe Vienne^ dont l'organisation est si délicatement musicale qu'elle ne peut chanter sans s'exposer à mourir.
Pour le vulgaire , la musique n'est qu'une œuvre d'art qui a son mécanisme et ses règles ; mais pour les êtres privilégiés qui ont autant d'intelligence dans le cœur que dans la tète, c'est un langage inspiré , un chant de l'ame ; leur cœur diante assez haut pour être entendu de leur génie , et leurs organes sont assez impressibles pour reproduire tout ce qu'ils ont entendu.
Victor Hugo a revendiqué l'intimité pour la poésie ; on peut, ce nous semble, l'attribuer avec plus d'avantage à la musique ; ses jeunes martyrs la réclament en sa faveur; agités comme les prétresses antiques par le souffle dévorant d'un Dieu caché , ils se sont élevés dans une sphère où tous les poètes chercheraient inutilement à les atteindre ; on ne trouve peut-être que dans les harmonies célestes des livres sacrés cette intimité du son, cette musique de la parole à laquelle la poésie humaine ne peut généralement atteindre sans s'exposer à être iniuteU ligible ou bizarre. Telle est la vision de Job :
« Un esprit passa devant ma face , et le poil de ma chair se hérissa. »> « Je vis celui dont je ne connaissais pas le visage , et j'entendis une voix comme » un petit souffle. »
Ainsi sentie , ainsi comprise , la musique commence à la plus haute pensée de poésie et se perd en Dieu ; pourquoi faut-il donc qu'on ne puisse admirer ses plus belles compositions sans avoir à gémir sur tant de destinées si brillantes et si courtes I P.
A moî, muses de la poésie et de la chicane! A moi, Homère, chantre sublime de tant de sublimes exploits I Ce sont aussi des exploits que je chante, mais ce sont des exploits d'huissiers !
Je chante la colère d'Honoré de Balzac , père du père Goriot, colère fatale qui précipita la Reme de Paris dans le gouffre sans fonds des procès et des désabonnemens. Je chante la colère de l'Achille et de l'Agamemnon des revues, de M. de Balzac et de M. Buloz. Je chante ces débats illustres :
Quorum pars ^arvsifui ,
Dans lesquels VÉcho de la jeune France n'a pas été sans jouer aussi son rôle ; ces débats dont l'éclat est venu retentir jusqu'au fond de la salle des Pas-Perdus , qui ont fait verser tant de flots d'encre, tailler tant de paquets de plumes et gémir, enfin, un mois durant, les presses de Paris et des dépaSemens !
Tanlœ-ne animis cœlestibus irœ\
Tant de fiel entre-t-il dans des âmes de lettres !
Mais trêve de poésie, de grec et de latin. N'épuisons pas d'un coup le mince trésor de notre érudition. Trêve de poésie, dis-je; entrons dans la chicane et n'en bougeons qu'après plaidoiries, conclusions et jugement.
Or sus, écoutons les partis.
Place d'abord à la Re^^ue de Paris, ou plutôt, place à M. Buloz : car M. Buloz a pris pour devise la devise de Louis XIV : l'état, c'est moi. Là où règne M. Buloz, il régne en souverain, en despote, en maître absolu. La Reme de Paris, c'est M. Buloz; la Reme des Deux-Mondes, ce fantastique empire, où, comme dans l'empire des Espagnes (l'ancien) le soleil ne se couche jamais, d'autant qu'il ne s'y lève guère , c'est encore I\L Buloz. J'appelais tcut-à-l'heuieM. Buloz l'Agamemnondes Revues ; j avais tort, c'était trop peu dire : il en est le Napoléon. Seulement il me semble que le maladroit a pris l'histoire par la queue. Je le crois bien près de Sainte- Hélène et ne lui connais point de Marengo.
Pardon de la digression : je reviens à la Rcme de Paris.
« Nous aurions voulu, dit la Reme de Paris en son mémoire justificatif, « garder le silence sur nos débats avec M. Balzac : il nous répugnait et il nous » répugne encore de divulguer certains détails intimes que nous espérions laisser » dans l'ombre; car nous n'aimons ni ne voulons le scandale. Mais la Reme de » Paris ^^ promis , pendant plus d'un an, la fin de Séraphita et elle ne l'a pas » donnée. La /?e(^zf5 a également promis, dans les premiers mois de 1835, les 3/e- » moires d'une jeune mariée, sans mieux tenir ses promesses, hsi Rcmc a publié » les trois premières parties du Lys dans la VaUie, et n'a pu donner la fin. La
» Re{>ue de Paris se doit donc à elle-même de donner à ses abonnés des explica- » tions catégoriques sur ces trois points, u
Suivent les explications.
« Le 30 mai 1834, continue la Rei^iie de Paris , M. Balzac céda à la Rei'ue Sew raphita, qu'il devait livrer immédiatement et publier sans interruption , et il » reçut, d'après cette convention, la somme de 1700 francs.
» Le 29 mars 1835, M. Balzac céda à la Rame les Mémoires d* une jeune mariée , » qu'il promit de livrer en avril , et reçut 1 ,000 francs.
» Le 31 juillet de la même année , 3L Balzac vint encore proposera la Revue M le Lys dans la V allée ^ qu'il lui céda également, en demandant 2,000 francs, » qui lui furent comptés; le Lys dans la f^allce^ M. Balzac l'assurait, était com- » plètement achevé et pouvait paraître sur-le-cbamp. »
Voilà les conventions faites et les parties parfaitement d*accord. Le premier fragment de ^S'tra/jAiVa arrive jour pour jour fin mai 1834; le second, un peu moins exact , se fait attendre jusqu'au 15 juillet ; pourtant la Rcfue de Paris dormait tranquille sur sa Séraphita, qui, de fait , est assez endormante ; mais si l'on compte avec M. de Balsac, on risque fort de compter deux fois. Un matin donc que la Revue frappait à l'huis du noble auteur pour réclamer Séraphita^oWQ resta fort étonnée d'apprendre que l'un et l'autre étaient partis en poste, sans faire savoir l'époque de leur retour.
]\r. de Balzac revint au mois de novembre, ramenant, au lieu de Séraphita , le père Goriot^ pour lequel on lui compta 3,500 francs. Quant à Séraphita^ il devint clair, au bout de dix-huit mois d'attente, que le mieux était d'en faire son deuil. Bien que M. de Balzac affirmât qu'il venait de crever le ciel et qu'il allait bientôt expliquer f ascension de la F'ierge^ la Revue renonça à l'ascension de la \ierge, et prit, en place, le Ljs dans la f^alléc.
Elle en avait déjà successivement publié les trois premières parties, et confiante, s'attendait à recevoir sous peu la quatrième. Elle reçut.... Quoi? un petit billet dans lequel M. de Balzac déclarait que des motifs de dignité personnelle l'obligeaient à cesser tous rapports avec elle, il alléguait surtout, et c'était là le plus grave de tous ses griefs, celui sur lequel, on peut le dire, a reposé tout le fond du procès ; il alléguait, dis-je, que les épreuves de la première partie du Ly avaient été , par la Revue de Paris , communiquées d'avance à la Revue de Saint- Pt'lersbourir.
Ceci exige deux explications.
D'abord il est bon que l'on sache qu'il existe à Saint-Pétersbourg un recueil français dont les pages ne se composent que d'emprunts faits aux principaux re- . cueils de la capitale. Seulement, afin de combattre la contrefaçon étrangère , ou du moins afin de lui faire payer une partie des frais de la guerre, ces recueils, par un accord spécial et moyennant coutribution , envoient à la Revue de Saint-Pétersbourg leurs meilleurs articles avant l'insertion. Par ce moyen , les articles paraissent en même teuips à Saint-Pétersbourg et à Paris, de façon que, grâce au triage que subit ainsi par avance la denrée littéraire destinée à l'exportation, la Revue française publiée chez messieurs les Russes est infiniment su- )x'rieure à toutes celles qui se publient chez nous.
La seconde cxpUcation, la voici.
Tout le monde connaît ce qu'en typographie on a coutume d'appeler une £/3r^«^'£': c'est une sorte de brouillon imprimé sur lequel l'auteur peut, à son gré, retoucher, retrancher, ajouter, faire enfin toutes les corrections qui sont ou qu'il juge nécessaires. Est-ce de la part de M. de Balzac ou modestie ou inconstance? Nul ne le sait, mais ce c{u'on sait, c'est qu'aucun écrivain ne corrige avec plus d'mtrépidité. A bien dire, il ne corrige pas, il refait. Le fameux couteau de Jeannot, qui changea, si l'on en croit l'histoire, neuf fois de lame et onze fois de manche, n'était pas , au bout de tant de métamorphoses , plus transfiguré que ne l'est, après complète révision , un livre de M. de Balzac. Autant M. de Balzac est indulgent pour ses bonnes feuilles , autant il est sévère pour ses épreuves.
Vingt fois sur le métier remettez voire ouvrage ; Polissez-le sans cesse et le repolissez.
La maxime de Despréaux est aussi celle de M. de Balzac. M. de Balzac , polit et repolit sans cesse; et il se peut fort bien, après tout, que M. de Balzac ait raison : car, si nous procédons avec lui ainsi qu'on procède en algèbre, il faut, à en juger par le connu, que l'inconnu soit bien raboteux.
Au surplus, c'est l'opinion de M. de Balzac lui-même. Toute son humeur vient du tort que ces malheureuses épreuves doivent, aux yeux de la Russie , qui certainement n'a d'yeux que pour lui, avoir fait à sa réputation.
A cela, que répond la Re^ue de Paris?
Ce dont se plaint M. de Balzac, dit-elle, est un usage si connu et un droit si peu contesté, que pas un de ses rédacteurs n'a jusqu'ici songé à s'en formaliser. C'est un moyen pour les Revues de sa dédommager en partie des frais auxquels elles sont soumises; et, quant au fait de la communication opérée avant correction, est-ce sa faute si M. de Balzac a cru devoir, la veille même du tirage, revoir et corriger encore ce qu'il avait déjà corrigé si souvent? L'insertion se trouvant ainsi inopinément retardée, retard qui dura tout un mois, le Ljs, parti le matin même, a dû nécessairement paraître à Saint-Péterbourg long-temps avant de paraître à Paris.
Je ne suis point assez profond juriste pour résoudre pareil point de droit. Le tribunal lui-même a remis à quinzaine tant la question était ardue et épineuse. Tout-à-l'heure j'aurai soin de vous dire le prononcé du jugement, mais permettez-moi quelques mots sur la réponse de 3L de Balzac au mémoire de la Jiet'ue de Paris.
Je me rappelle que dans un article , charmant article, par parenthèse, publié, il y a quelques mois, un homme d'esprit, M. Alfred Nettement, conseillait à M. de Balzac de renoncer à se faire lui-même l'intendant de sa propre gloire. C'est un avis dont 3L de Balzac n'a malheureusement pas profité. Je ne crois pas qu'on puisse rien trouver en effet de plus tranchant et de plus orgeuilleux que \efaclum dont il s'agit ici. UExegi monumentum d'Horace est , vraiment , à côté de cela, de la modestie toute pure.
M. de Balzac débute , comme la Rei>j,e de Paris , par s'excuser de venir ainsi se poser devant ses lecteurs et les forcer à s'occuper de lui. Seulement ce que la Reifue de Paris s'était contentée de dire en quatre mots, 31. de Balzac le dit eu quatre pages.
H En commençant un récit empreint du moi et qui nécessairement va livrer à » la publicité les dégoûts, les tracas, les persécutions d'un vie cachée avec soin n jusqu'ici , j'éprouve un mouvement d'ainère tristesse. L'ame souffrante a sa » pudeur comme les malades ont la leur, et quand il s'agit de montrer pour la » première fois une plaie , il n'est personne qui ne tressaille ; or , je vais ici dé- » couvrir des plaies morales. Quelque lustre que le caractère puisse recevoir par ta » nvélation des tourmens intimes que les passions mauvaises infli*rent à un artiste , » et qui font sa lutte extérieure avec les hommes aussi grande, par rapport à » lui, que l'est son combat avec sa pensée, cette exhibition inspire une sorte de » compassion , et j'avoue que j'ai horreur de la pitié. Au prix de la gloire de » Jean-Jacques, je ne voudrais pas exciter la commisération dont l'accablent les » cœurs généreux. »
Vous le voyez , ÎVr. de Balzac n'envie pas la gloire de Rousseau , et c'est tout simple, 31. de Balzac a le choix entre tant d'autres gloires. Il n'est pas une illustration ou littéraire ou nobiliaire ou de quelque genre qu'elle soit à laquelle M. de Balzac ne se rattache par quelque côté. Ecoutez-le : Il eut pour père un secrétaire du grand-conseil du roi Louis XV , pour protecteur un Bertrand de Malleville, pour ami un comte de Belloy ; il vend ses livres aussi cher que La» martine et que Chateaubriand; il est calomnié comme M. de Villèle , déchiré comme M. Thiers , noble comme un Fitz- James , un Talleyrand ou un Bourbon ; il a ses critiques ainsi que Voltaire, ses détracteurs ainsi que Montesquieu, SCS ennemis ainsi que Beaumarchais , sa passion ainsi que Jésus-Christ. Jésus- Christ ! Entendez-vous? Jésus-Christ I M. de Balzac et Jésus-Christ î Ahl M. de Balzac, puisqu'il vous faut un rôle dans la passion , contentez-vous au moins de celui du bon larron I
Etrange vanité, n'est-ce pas? que celle de M. de Balzac, et pourtant, quelqu'étrange, quelqu'énorme qu'elle soit, il y a en iM. de Balzac quelque chose de plus vaniteux que la vanité même. C'est la modestie. Parlez-moi de cette modestie-là ?
«i Si donc, dit-il, dans sa réponse à la Revue de Paris ^ si donc quelques per- » sonnes trompées par les caricatures, les faux portraits, les petits journaux et » les mensonges, m'attribuent une fortune colossale, des palais, et surtout de si » fréquens bonheurs, que, si l'on disait vrai, je serais à IN ice, mourant de con- » somption, je leur déclare ici que je suis un pauvre artiste, préoccupé de l'art, » travaillant à une longue histoire de la société, laquelle sera bonne ou mau- « vaise ; mais que j'y travaille par nécessité , sans honte , comme Rossini à fait » des opéras, ou comme Du Ryer faisait jadis des traductions et des volumes; » que je vis très-solitairement ; que j'ai quelques amitiés fidèles qui datent de » quinze années ; que mon nom est sur mon extrait de naissance comme celui » de M. de Fitz- James est sur le sien ; que s'il est celui d'une vieille famille gau- » loise , ce n'est pas ma faute, mais que mon nom de Balzac est mon nom pa- » tronymique, avaritagc que n'ont pas beaucoup de familles aristocratiques qui » s'appellent Odet avant de s'appeler Châtillon , Riquet avant Caraman , Du- )) plessis avant Richelieu, et qui n'en sont pas moins de grandes familles. Il » n'est pas de gentilhomme qu'il n'ait quelque nom primitif, scn nom de soldat
M franc, et les vieux contes apprennent aux enfans ces choses historiques avec » Ogier le Danois, Renaud de Montauban, avec les quatre fils Aymon. »
Que l'on s'attaque à sa fortune : ehl mon dieu, M. de Balzac n*est pas riche, à peine a-t-il ce qu'il lui faut pour vivre, mais pourtant il paie ses dettes toujours, et celles des autres quelquefois.
Que Ton en veuille à son talent : son talent, il sait mieux que personne le peu de cas qu'il en faut faire, toutefois, ses œuvres en général sont au moins belles de pensée, sinon pai faites d'exécution, et ses contes drolatiques en particulier sont, il ledit avec un courage qui sera mal apprécié, le livre le plus originalemerit conçu de cette époque.
Quant à sa vie , s'il a été imprimeur (car il a été imprimeur, il est bien loin de vouloir s'en défendre) , c'était pour le compte d'un ami et uniquement par obligeance. D'ailleurs un illustre député a bien gagné trois francs par jour à tirer le décret qui le condamnait à mort, et M. le baron Trouvé mettait tout uniment sur son enseigne : Imprimerie de Trouvé.
Il n'y a pas jusqu'à sa canne, lecteurs, jusqu'à sa canne, en vérité, à laquelle, toute simple et tout humble qu'elle est , des cannes comtesses et marquises ne tiennent à honneur de se faire présenter.
Et puis , écoutez-le parler de M. Buloz :
« M. Buloz est un homme de courage, d'une grande ténacité, à qui j'ai at- » tribué d'abord une connaissance des hommes (c'était au temps où M. Buloz n demandait à M. de Balzac son concours pour la Reç'uedes deux 3f ondes) , mais qui
gâte ses qualités par des défauts dont je ne veux pas parler M. Buloz a été
> long-temps correcteur d'imprimerie; je ne dis pas cela pour l'humilier, car moi, pour obliger un imprimeur, j'ai été typographe en son nom. iM. Buloz lassé d'être correcteur, plein d'ambition, ce qui est louable chez tous les hommes , acheta la Rei^ue des deux Mondes, au moment où la Revue des deux Mondes était tombée, et n'avait plus d'abonnés. A cette époque, en 1831, je crois, M. Buloz, quoique malade, courait dans tout Paris pour ramener les abonnés fugitifs : il allait de l'Arc de l'Etoile au faubourg Saint-Antoine , endurait à tous les
» étages toutes les raisons de tout abonné récalcitrant, et il arrivait à l'Obser-
> vatoire, chez moi, dans mon pauvre logis, et me contait ses douleurs en me
> demandant mon secours ( c'était le temps où JM. de Balzac attribuait à ) M. Buloz une connaissance des hommes). Je fus pénétré d'admiration pour
> cette lutte insensée I Car on crée un nouveau journal, mais on ne plonge pas un » vieux journal dans la cuve d'ïlson. »
Et où M. de Balzac tient-il pareil langage? Dans la Chronique de Paris, recueil deux fois mort, deux fois ressuscité, la dernière fois par les soins de M. de Balzac lui-même, et qui, dit-on, est sa propriété. Quelle prophétie, M. de Balzac I
Il serait trop long d'cnumérer tous les griefs de M. de Balzac. Aujourd'hui que M. de Balzac et M. Buloz sont brouillés , on ne se compte plus mutuellement ses douleurs, on ne se pénètre plus d'admiration, ce sont d'un côté des plaintes, des reproches, des accusations, des récriminations; de l'autre ce sont des sarcasmes, des épigrammes, des apostrophes telles que celles-ci, par exemple :
u Que M. de Balzac aille en paix ! qu'il se repose à côté de ses illustres amis >» Lord Byron, Walter Scott, Schiller ; qu'il chante comme Rossini ; qu'il corrige
» ses épreuves plus souvent que Meyerbeer ; qu'il soit plus gentilhomme que » M. de Chateaubriand ou que M. de Talleyrand; qu'il se console des injures des » journaux comme Yoltaire ; qu'il donne bénévolement la main aux Montmo- » rency et aux Bourbons, qui pourtant n'ont pas de noms pratronimiques ; il est w son maître , il est quitte envers nous , ses bienfaiteurs ! A l'heure qu'il est , » M. Balzac, qui a voulu refaire les mémoires de Beaumarchais, cherche dans » son affaire une comédie à la Beaumarchais. Cherchez-la , monsieur , avec » tout l'esprit d'observation qui vous distingue ; mais nous avons bien peur que » vous ne la cherchiez long-temps.
» Allez donc^ emportez loin d'ici cette immense quantité d'œut^res dont vous dé- » robiez la plus belle moitié à l'admiration de l'Europe sous le manteau troué » de Saint-Aubin; ce pauvre feu Saint-Aubin que vous avez voué au ridicule, » et qui , nous en avons peur , vous le rendra bientôt. Allez , décidez la grande » question du paysage ; achevez, si vous pouvez, ce monument de géant, construit » o^-tc tant de petites pierres , comme vous dites. Allez accomplir aç^ec t^otre plume » ce que Napoléon na pu accomplir auec son épéeH! Allez, grand homme I allez, jû Rétif de la Bretonne! allez, Balzac I allez, Saint-Aubin I allez, de Balzac ! allez, » Crébillon fils, quand vous écrivez le français et non le gaulois I allez I Seule- » ment gardez- vous de parler à l'avenir de honte ou de mépris, car nous vous » répondrions comme ce Beaumarchais que vous devez faire oubUer : yoiis » prenez-vous pour un écho ? »
Ne croirait-on point assister à la représentation des Femmes Savantes ? Ne semble-t-il pas entendre cette excellente scène toujouis si vraie, toujours si neuve de Vadius et de Trissotin ?
TRISSOTIN
» Vous donnez sotteinent vos qualités aux autres.
VADIUS
» Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.
TRISSOTIN
» Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.
VADIUS
» Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
TRISSOTIN
» Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
VADIUS
» Allez, cuistre »
I» Eh! Messieurs , que prétendez-vous faire? » Ménagez-vous un peu, de grâce, ne vous dites point ainsi vos vérités en face. l*our le salut et l'honneur du métier, n'agissez point comme ces auspices qui se riaient au nez ou s'injuriaient les uns les autres I Epargnez vos défauts nmtuels, gardez bien entre vous le secret de vos faiblesses ; lavez votre linge sale en famille, et surtout ne révélez point au pubUc que c'est lui qui paie le blanchissage.
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