‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 11 sur 82 · COUP-D'OEIL GÉIVÉRAL SUR LES THÉÂTRES DE PARIS · texte numérisé non relu

COUP-D'OEIL GÉIVÉRAL SUR LES THÉÂTRES DE PARIS

Il y a de par le monde un proverbe qui conseille judicieusement à toute personne charitable de commencer par elle-même le cours de ses générosités , sage proverbe dont nos théâtres , pour la plupart, doivent bien à regret se voir interdire l'usage , car c'est à leur égard une ironie amère que cet impôt connu sous le nom de droit des pauvres, et auxquels nul pauvre assurément n'a plus de droits qu'ils n'en ont eux-mêmes. Je ne connais ni ne veux, quant à présent , chercher à connaître les causes d'où dépend une détresse si complète , mais cette détresse est notoire. Le déficit, ce ver rongeur des théâtres comme des gouvernemens, absorbe peu à peu ce qui leur reste de vie, c'est-à-dire d'argent; et la banqueroute, qui s'avance à grands pas, frappe du même pied, selon le vers d'Horace, à la porte des grands et à celles des petits. Garde à vous I directeurs , n'ouvrez pas, c'est bien d'elle que l'on peut dire, ainsi que de la lice du bonhomme : ;

Laissez-lui prendre un pied chez vous, Elle en aura bientôt pris quatre.

Certes, je suis loin de supposer qu'une telle catastrophe menace l'Opéra. Sept cent mille francs de subvention sont un assez joli denier pour qu'on puisse, sans trop de gêne, comme dit le peuple, arriver à nouer les deux bouts ; mais il ne faut pas qu'on se dissimule que, là où a passé M. Véron, il ne reste rien à glaner, tel citron que M. Véron presse, il n'en laisse jamais que l'écorce, et c'est, j'en ai grand peur du moins, tout ce que, en. quittant l'Opéra, il a laissé au nouveau directeur. Bien heureux M. Duponchel s'il ne la trouve pas trop amère î

Toute prévention à part, dans quel état M. Duponchel a-t-il pris l'Académie royale de musique? Un orchestre affaibli, un répertoire usé, un opéra sans première chanteuse , un ballet sans premier danseur , et le meilleur, que dis-je , l'unique soutien du théâtre, sa Sylphide, saTaglioni, condamnée par un mal au genou à une fatale inaction. Ahl tout fâcheux que cela peut être, il faut pourtant bien qu'on le dise, ce pauvre diable d'Asmodée, récemment mis en scène à l'Opéra, boite moins de sa jambe blessée que ne boite l'Opéra lui-même de la jambe de Taglioni.

Capricieux oiseau , madame Damoreau a porté sous un autre ciel ou plutôt dans une autre cage ses purs et mélodieux accens. L'Opéra-Comique enchanté lui a ouvert ses portes toutes grandes, et toutes grandes encore elles sont restées ouvertes pour recevoir la foule qui la suit. Mais on doit bien le reconnaître, c'est une triste chose que la prospérité d'un théâtre ne tienne qu'à une seule tête ou plutôt à une seule voix, et pourtant il en est ainsi pour l'Opéra-Comique. ChoUet et madame Casimir plaisent tous deux mais a'attirent point j Auber et ses Cha--

ferons blancs chantent et conspirent dans le désert , V Éclair lui-même n'a eu ^ quoi qu'on en dise, qu'un éclair de succès et bien pâle. Sans Actéon et le Luthier de Vienne TOpéra-Comique en était^ je le crains, à déposer son luth et son bilan. Grâce au zèle et aux soins de M. Jouslin Delasalle, le théâtre Français vit ou plutôt vivote, appuyé d'une main sur l'école moderne, de l'autre (et c'est la plus solide) sur Molière, Corneille et Voltaire. Oui, Molière, Corneille et Voltaire, oui, ces auteurs antiques , oui, ces hommes vieillis, mais plus jeunes encore et plus forts que nos plus forts et nos plus jeunes hommes, voilà le vrai soutien , voilà la meilleure ressource, Vultima ratio du théâtre Français. Livrez-les aux doublures des doublures que vous appelez vos premiers rôles , jetez-les, ainsi que les martyrs, jetez-les aux bêtes du cirque, c'est à eux, malgré tout, que restera la palme. Et quels génies cependant il faut pour triompher d'un David ou d'un Saint-Aulaire, d'un Mirecourt ou d'un Desmousseaux ! ^

Ce n'est pas qu'administrateur habile et consciencieux, M. Jouslin ne s'efforce d'appeler à lui le peu d'acteurs que leur ton et leur tenue rend dignes du théâtre qu'il dirige; mais, hélas! ces acteurs, où sont-ils? Volnys, homme de talent, du reste, comédien sage et de bon goût, apporte avec lui, aux Français, un immense défaut : sa femme. Madame Léontine Volnys, autrefois mademoiselle Fay , oublie trop que , dans un emploi où le rôle de Valérie figure en première ligne, il faut jouer la comédie autrement qu'avec son regard. Par malheur M. Scribe a si long-temps écrit pour les yeux de mademoiselle Fay, qu'il a éteint en elle toute autre faculté. Le Gymnase a tué mademoiselle Fay, comme aussi , on en doit convenir, mademoiselle Fay a tué le Gymnase. Elle partie, le Gymnase est mort, et c'est à peine si Bouffé, une fois passé le succès du Gamin de Paris , ramène quelques rares et bourgeois spectateurs à ces solitaires banquettes où une gracieuse princesse entraînait autrefois sur ses pas toute l'aristo-' cratie de Paris. ^

Il en est de même du Vaudeville. Le départ de Volnys et de madame Albert a enlevé tout-à-coup au théâtre la ressource de l'ancien répertoire. Le monde a fui , la salle est vide , et ce n'est certes pas Casanom, avec son esprit de guinguette et sa morale de mauvais lieux, qui se chargera de la remplir.

Les Variétés , n'en parlons pas, c'est un théâtre mort dont le vaudeville bon Ton ou plutôt bon Genre a cousu le linceul, et que le drame moderne enterre. Il en enterrera bien d'autres !

Reste donc le Palais-Royal. Quant à celui-là, peu importe les pièces, peu importe les acteurs et la direction. Sa situation même fait sa fortune. Restaurans , cafés , boutiques, maison de jeu, et jusqu'au théâtre Français, son voisin, tout cela chaque soir lui verse son trop plein ; et Dieu sait aussi quelle société on y rencontre. Mais les directeurs font leurs affaires ; mais les actionnaires touchent (chose rare) plus que l'intérêt de leur argent ; mais les auteurs sont contens ; mais les acteurs sont payés. Dans ce siècle tout positif, que peut-on demander de plus ?

Si du vaudeville nous passons au drame, quelle pitié ! Où est le drame , bon Dieu ! ce drame moderne qui devait tout briser , tout détruire, tout tuer, et qui n'a réussi qu'à se tuer lui-même. Où est Don Juan de Marana^ cette dernière expression de l'école romantique , cette merveille que tant de décors, de costumes

et de frais de toute sorte n'ont pu sauver de rindifférence, plus terrible encore qu'une chute. Don Juan de Marana s'est éteint lentement dans le silence et dans l'oubli, tandis que sans acteurs, sans annonces, sans pompe, sans dépenses et sans charlatanisme, l'œuvre d'un pauvre et obscur vaudevilliste, la Lavauhaliire de M. de Rougemont , court, à travers une pluie d'or, à sa cinquantième représentation.

Et la raison est une raison bien simple : c'est qu'on se fatigue à la fin de ces tableaux hideux, des ces mœurs dépravées, de ces passions honteuses qu'on nous donne comme nôtres \ c'est que, puisqu'il est convenu que le théâtre est le hiiroir delà société, la société préfère le miroir qui la flatte à celui dans lequel elle ne se voit qu'en laid. A. de B.

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