THEODORE KOERNER
S'il est particulier au génie de consolider et d'agrandir la gloire de toute une grande nation , de l'entraîner en dépit de tous les obstacles dans la voie du progrés humanitaire, et de lui donner une synthèse pour des siècles entiers, nous sommes forces de reconnaître que cette distinction revient, pour les temps modernes en particulier, à notre immortel Schiller. En effet, qui voyons- nous se prononcer dans ses poésies? Est-ce un esprit maladif qui s'occupe à flatler les faiblesses de son époque, ou bien est-ce l'ostentation du savoir qui ne convoite que les applaudissemens de la foule ébahie? Est-ce, comme chez Goethe, le talent qui, en faisant abstraction des besoins du siècle, en insultant aux sentimens les plus sacrés de l'humanité, encense les tris-
tes réalités de son temps et s'en fait encenser en retour; qui, lorsque malgré lui l'étincelle divine est enfin tombée dans les masses, s'en fâche, se retire avec dépit, et s'enlerme dans son cabinet par pur égoïsme (i), au lieu de coopérer à la renaissance de tout un peuple? Non, tel n'est pas le caractère de Schiller; ame, vérité, un sentiment enthousiaste de la vertu et du beau, un amour ardent de la patrie et de toute l'espèce humaine le distinguent. (( Il ramena, dit notre Wolfgang Menzel, l'idéal à la nature, comme Goethe, mais il éleva en même temps la nature jusqu'à l'idéal. Ses héros sont dans le sens romantique ce que les dieux de la plastique grecque furent dans le sens antique , des hommes-dieux, des dieux-hommes. Beaucoup de poètes sont descendus dans le passé sombre de l'histoire pour river des chaînes à l'humanité ; Schiller, ange lumineux, s'est placé aux portes de l'avenir pour faire apercevoir à notre œil ébloui la sérénité des jours plus heureux. »
Schiller, en idéalisant ainsi l'ame de l'humanité entière, en devint la plus haute expression, c'est pourquoi il est admiré et sera toujours admiré partout où il y a des hommes qui, restés en dehors de la corruption du temps, ont conservé quelque générosité dans le cœur. Nous avons déjà parlé ailleurs de l'effet que produisirent ses poésies brûlantes sur sa nation, abattue par tant de revers, humiliée aux yeux du monde par ses propres enfans , déchirée par la désunion , et accablée sous le poids du despotisme le plus odieux; ici nous nous contenterons de dire que jamais poète ne remplit une mission plus belle, plus sainte que la sienne , et que c'est aux générations futures surtout de sentir toute la hauteur, toute la dignité, toute la majesté des efforts du poète. Son époque abâtardie ne fut pas de taille à comprendre dans toute sa grandeur un génie aussi transcendant que le sien; c'est, nous aimons à le répéter, à l'avenir de réaliser les grandes choses, de se dévouer entièrement aux idées généreuses dont il s'est porté le champion. Gloire certes plus désirable et plus réelle que celle du talent, qui, en se prosternant devant les faiblesses du moment, en s'attachant à ne défendre aucune idée de progrès bien arrêtée, se fait adorer par une foule
(1) Goethe se vantait, plus tard, de s'être entièrement séquestré du monde pendant la guerre d'indépendance , dans le but d'apprendre le chinois, « Cette époque fut par trop prosaïque, w ajoutait -il avec une complaisance révoltante !
d'hommes égoïstes et de soi-disans esprits forts, qui, ayant perdu jusqu'au sentiment de la vertu , passent condamnation sur tous ceux qui osent en prononcer le nom.
Un poète aussi moral et aussi sublime que Schiller dut, dans une nation comme la nôtre, avoir de nombreux imitateurs. Mais ils lui sont tous inférieurs pour le fond et pour la forme, et il leur est arrivé ce qui doit nécessairement arriver à tous les imitateurs , c'est-à-dire ils sont tombés ou dans l'exagération, ou ils se sont bornés à nous donner des copies fades, pâles, ou ils se sont évertués à mettre en vers tout un système de moral sec et abstrait; il leur manque à tous l'énergie, l'action continue de leur modèle, et ce je ne sais quoi de solennel, d'imposant, qui fait tressaillir nos cœurs à chaque pas. Quelques-uns de ces imitateurs ont , comme Raupach , dramatisé quelques idées philosophiques ou politiques; d'autres, visant aux coups de théâtre , ou glanant çà et là quelque idée patriotique ou religieuse, ont, comme Collin, Schlenschlaeger et Rlingemann, traité des sujets historiques sans pouvoir toutefois donner à leurs héros le caractère vraiment idéal de ceux de Schiller. MùUner, Werner, Grillparzer et leurs partisans, qui sacrifient au destin aveugle {Schlcksals'tragodLe)^ sont ceux qui se sont le plus égarés de la route tracée par lui. Qu'il nous soit permis d'exprimer ici nos regrets bien sincères de ce que notre ami Wilhelm Waiblinger, jeune poète du plus grand talent, ait été empêché par une mort prématurée de réaliser son projet de nous traduire, dans le véritable esprit de Schiller, les caractères les plus saillans de notre nation dont nos annales sont si riches. Embrasser, dans un cycle de drames, depuis Arminius jusqu'à Wallenstein , toute la vie intellectuelle, morale, politique, religieuse et militaire de notre peuple, était^ il est vrai, une tache gigantesque et hérissée d'obstacles, mais non pas impossible peut-être à un esprit qui, en réunissant toutes les qualités requises dans un grand poète, y joignait un amour enthousiaste de la patrie et de la liberté nationale.
Quoi qu'il en soit, de tous les imitateurs de Schiller qui ont cherché à reproduire le feu des grandes et nobles passions de ses héros, sa dignité, son élévation d'ame, sa morale pure et sa verve continue, le plus heureux est sans nul doute Théodore Koerncr. Ce nouveau Tvrtée de la guerre d'indépendance nationale en i8i3 naquit à Dresde en 1791. Dans la maison de son père , également connu par des ouvrages esti*
mables sur l'économie politique et sur des sujets esthétiques, le jeune Koerner voyait souvent Schiller et Goethe. Son éducation toute classique fut de nature à lui inspirer un ardent anriour de l'antiquité, de l'art et de la poésie. Plus tard, il s'adonna à la science des mines ; quelques années d'études, faites d'ailleurs assez négligemment à l'université de Leipsick, passèrent sans laisser deviner dans notre jeune poète le talent surprenant qu'il développa ensuite. Livré à ses rêves d'avenir, ordinairement si brillans et si vagues à l'âge de jeunesse, au commerce de ses amis, commerce tout de gaîté et d'inactivité, Koerner semblait croire que le génie devait, en renonçant à toute étude sérieuse, s'abandonner à lui-même, quelle que fût sa direction. Quelques fautes de jeunesse le forcèrent de quitter l'université sans qu'il eût atteint son but ; alors il alla à Vienne. Plusieurs productions dramatiques , qui se succédèrent assez rapidement , attirèrent sur lui l'attention publique. Nous n'en citerons que le Domino s>ert^ la Fiancée^ les Gardes-de- Nuit. Dans quelques autres pièces, telles que Toni^ ffedwig-, Zring, le poète s'efforça de réunir le pathos dramatique de Schiller à la manière de Kotzebue, qui visait aux coups de théâtre. Mais sans posséder ce coup-d'œil et cette profonde connaissance de l'histoire et des hommes, que le poète dramatique sait éclairer du flambeau de son génie, sans bien savoir se rendre compte du but de la vie qu'il connaissait encore si peu , il allait déjà se lancer dans une route fatale, lorsque son bon génie l'appela dans la vie active. Une nouvelle aurore brillait alors au firmament de l'Allemagne. L'appel de la patrie ne passa point inaperçu à côté de lui, et le jeune homme aux idées généreuses et élevées n'hésita pas un instant à échanger la lyre contre l'épée. Nous voyons, par des poésies écrites sous l'inspiration de ce moment décisif, combien il méprisait dans l'homme la lâcheté, et avec quel feu patriotique son ame ardente embrassait l'idée du devoir où était tout homme de se dévouer à la cause de la patrie commune. Il quitta donc sa position avantageuse pour se réunir à la troupe sacrée qui , composée en grande partie d'étudians , de professeurs et d'hommes de lettres , se formait alors à Breslau, sous les ordres de Lùtzaw. Dans la carrière des armes, il trouva bientôt une occupation digne de lui et de ses amis généreux, et dévoués comme lui au triomphe de la bonne cause. L'immense agitation de l'époque lui fournit le sujet de ses cliants et éveilla en lui cette véritable poésie, qui, pour être digne des circonstances graves et
solennelles, devait se mettre à leur hauteur. Les plus belles et les plus énergiques de ses chansons sont dues à cette inspiration sublime. N'aimant pas l'inactivité forcée à laquelle les chasseurs à pied de Lùtzaw se trouvaient condamnés après la bataille de Lïitzen , il entra dans la cavalerie du même corps. Adjudant de Lùtzaw, il était toujours sur les derrières de l'ennemi. Les troupes françaises l'auraient peut-être fait prisonnier dans le combat de Kitzen, où il fut dangereusement blessé, si le secours de quelques frères d'armes et l'assistance de quelques paysans ne l'eussent sauvé et ainsi délivré d'une mort certaine. Pendant l'armistice, il retourna à son corps, à qui il était dévoué sans retour, comme nous le voyons dans toutes ses poésies. Bientôt il combattit de nouveau avec un courage intrépide , dans plusieurs petites batailles, contre Davoust. C'est dans l'une d'elles, livrée sur un champ traversé par la route de Gadebusch à Schwérin, prés la ville de Rosenberg, qu'il finit sa vie active, le 26 août 181 3. Une balle mortelle avait traversé le corps du héros ; après quelques minutes il cessa de respirer. Une heure avant le combat, et après une marche pénible pendant la nuit, Roerner avait achevé son fameux Schwej^tlied (Chanson de l'Épée) dans un petit bois et l'avait lu à ses amis. Le cadavre de Roerner, couronné de feuilles de chêne, de même que celui du jeune comte de Hardenberg, furent escortés, avec les honneurs militaires, par tous les officiers du corps et par tous les confrères d'armes qui avaient eu le bonheur de connaître le divin chanteur, pour être enterrés sous un vieux chêne, près le village de Wobbelin : son nom orne l'écorce de cet arbre. Leduc régnant de iNIecklenbourg donna au père de Roerner le terrain (jui entoure le tombeau de notre poète. Un beau monument en bronze, surmonté d'une lyre, à laquelle sont attachées une épée antique et une couronne en feuilles de chêne, s'élève au milieu du champ. Sa sœur unique, qui mourut en 181 5, repose à côté du poète. Mais un monument impérissable, et plus beau que tous les monumcns en bronze et en marbre , sont ses poésies guerrières mentionnées plus haut, et publiées par son père, en 1814? sous le nom de Ljre et Epée {Leier luid Scltwert).
Les poésies, dans le genre de celles contenues dans Lyre et Epécj supposent l'existence d'une grande passion, et ne peuvent sortir que du cœur d'un poète exallé par un état de choses peu ordinaire. Elles respirent un amour enthousiaslc de Ihonneur et de la liberté de la
patrie, la l^aine de l'ennemi, du vice, de la faiblesse. Rarement le feu de la passion est purement personnel, parce que la passion personnelle est rarement poétique. Elles sont donc le plus souvent imprégnées d'un amour enthousiaste pour l'humanité et la cause nationale. Le délire divin de notre Holderlin, qui, dans ce genre, est ce que la poésie connaît de plus élevé, de plus pur, de plus profond, se réveilla, du temps de Roerner, dans Arndt, Schenkendorf, etc., et leurs efforts combinés mirent le comble à l'exaltation des esprits. Mais les plus belles chansons guerrières, après celles de Schiller et de Roerner, furent celles de Louis Follen ; elles sont comme des sons de trompettes bruyantes, joyeuses ei respirant le tumulte des batailles.
Les chansons guerrières de Roerner , dont le nom ne s'effacera jamais de la mémoire des hommes, et que nous devons nommer le plus noble entre les plus nobles enfans de la jeune Allemagne , saisissent, à l'heure qu'il est, nos cœurs d'autant plus que beaucoup de ces belles choses qu'il avait prévues et annoncées se sont pleinement réalisées. Il n'y a que l'amour d'une belle ame qui puisse produire cette rare union de la tendresse et de la force que respirent les chants du poète. Sa confiance en Dieu, sa foi inébranlable dans la victoire définitive du bon droit, de la liberté, de l'union fraternelle, du courage et de l'héroïque mépris de la mort n'ont point trompé le généreux chanteur.
Combien ne sentons-nous vivement aujourd'hui les vers suivans : Mit Gotl ! Einst geht , hoch ûberfeindes leichen , der stem des friedens auf; dann pjlanzen wir eîn weisses siegesgeichen ani freien Rheinstron auf! « Dieu soit avec nous ! Un jour i^étoile de la » paix luira par-dessus les cadavres de l'ennemi ; alors nous planterons » sur les bords du Rhin libre un drapeau blanc comme signal de notre )) victoire ; » et ces vers du Citant d'^alliance avant la bataille : (( Toutes les grandes choses nous reviennent, n Qui ne pense au chanteur en lisant la chanson intitulée Notre Confiance^ car la prédiction de sa mort devait également s'accomplir, prédiction pleine d'un sentiment viril et tendre h la fois. Roerner ne devait point assister au triomphe de sa patrie, mais « son peuple victorieux et reconnaissant y) n'oubliera pas les honmies fidèles morts pour la bonne cause. )) Wivd die treuen todten nicht vei'gessen (i).
(1) Dans le chaut intitulé Appela que nous donnons plus bas.
En offrant ici au public français quelques-uns des chants guerriers de Koerner, nous sommes obligés de prévenir ceux de nos lecteurs qui ne connaissent point l'original, que la traduction n'en saurait donner l'équivalent qu'approximativement.