V. — LES BRAVES ET LES LACHES
I. Le peuple se lève, l'ouragan se déchaîne, qui resterait lâchement oisif? Honte pour toi, lâche, derrière le poêle, entouré de courtisans et de courtisanes.
Refrain. — Tu es un misérable sans honneur. Une fille allemande ne t'embrasse pas; une chanson allemande ne te réjouit pas, et le vin allemand ne te rafraîchit pas. Choquez, chacun de nous qui sait manier la flamberge.
II. Pendant que nous aurons passé debout les horreurs d'une nuit de pluie, tourmentée par les sifflemens du vent, tu pourras faire des rêves voluptueux et mettre tes membres sur des sofas somptueux.
Tu es un misérable, etc.
III. Pendant que l'âpre son des trompettes pénèti*e nos cœurs comme le tonnerre, tu peux t'amuser au spectacle, et te réjouir de cadences et de roulades.
Tu es un misérable, etc.
IV. Pendant que la chaleur du jour nous écrase de son feu, et qu'à peine une goutte d'eau est là pour nous rafraîchir, tu peux faire sauter les bouchons de tes bouteilles de Champagne et t'éisseoir à tes tables surchargées de mets.
Tu es un misérable, etc.
V. Pendant qu'avant le hourah de la bataille sanglante, nous aurons pensé à notre fidèle amante pour lui dire nos adieux, tu peux courir après tes maîtresses, et acheter la volupté au poids de l'or.
Tu es un misérable, etc.
VI. Pendant que les balles sifflent autour de nous, que la lance frémit, et que la mort retentit au milieu de nous sous mille formes, tu peux te mettre à la table de jeu et, du spadille, couper les rois. i
Tu es un misérable, etc. ,
VII. Et quand notre dernière heure nous trouvera dans le rang des batailles, nous te saluerons, heureuse mort de soldat. Et toi, tu te cacheias sous des couvertures de soie, gémissant sur les terreurs de l'anéantissement.
Tu mourras en lâche, en misérable; une fille allemande ne te pleurera point, une chanson allemande ne te chantera point, et les coupes allemandes ne retentiront point pour toi. Choquez, chacun de nous qui sait manier la ilamberge.
Croyant que ces échantillons suffiront pour donner à nos lecteurs une idée nette de la vie politique et poétique de Roerner, nous bornerons-là nos citations, et nous finirons en disant que presque toutes ces chansons guerrières, que l'on chantait ordinairement en bataille, ont été mises en musique par notre immortel Karl Maria Weber. Parmi les morceaux mis en musique , nous distinguerons surtout : Lûtzaws wilde îagd, la Chasse sauvage de LûtzaWj la Chanson de VEpée^ la. Prière avant la bataille^ la Mort fidèle^ qui respirent tous au dernier degré cette exaltation sublime dont les a su imprégner le génie de notre poète patriotique. D' Christ. Fr. Grieb.
Deux voyageurs qui ne s'étaient jamais vus avaient été réunis à la même table dans une auberge du petit village de Soligny; c'était vers la fin de l'automne. Le temps, souvent humide au milieu des marais du Perche, était sombre et froid; quelques sarmens verts fumaient au fond de la cheminée , et la pluie qui tombait sans obstacle par l'immense ouverture de l'àtre menaçait de les éteindre.
La conversation fut lente à s'engager; l'un des étrangers, d'une figure jeune et mâle, portait dans tous ses traits l'enTpreinte d'une agitafion violente ; ses yeux étincelaient par moment et semblaient, après avoir erré au hasard , revenir toujours se fixer sur un objet invisible,
tandis que sa main distraite jouait avec son couteau comme avec une épée ; l'autre voyageur, déjà dans la maturité de Tàge, avait l'attitude calme et réfléchie; à peine laissa-t-il échapper un signe d'impatience lorsqu'un laquais vêtu d'une riche livrée vint lui annoncer que le maître de poste de Mortagne ne lui enverrait que le lendemain malin les chevaux qu'il avait demandés.
— Après tout, dit-il, en s'installant à table, ce contre-tempsfh'est pas sans compensation ; je pourrai faire connaissance avec Monsieur.
Le jeune homme inclina légèrement la tête comme par un mouvement machinal de politesse, mais il conserva toute sa préoccupation ; craignant alors de s'être avancé en pure perte, son commensal ajouta d'un air rêveur :
(( Cette mauvaise auberge sera pour moi une sorte de lazaret ; il est assez sage , quand toutefois on est quitte pour une quarantaine d'une nuit, de ménager la transition; un passage trop rapide de l'obscurité à la lumière éblouirait; du silence de la Trappe au bruit du monde, ce serait étourdissant. » En parlant ainsi , il tira des tablettes de sa poche , écrivit quelques notes au crayon , et se mit tranquillement à souper.
— (( Vous arrivez de la Trappe, Monsieur? dit le jeune voyageur que ce nom avait comme réveillé en sursaut.
— (( Oui, j'en viens k l'instant... Et vous, Monsieur, vous y allez peut-être?
— (( Je ne sais encore...
— {( Voilà comme on se croise dans les chemins de cette vie!... La chartreuse vous intéressera, j'en suis sûr, ça ne ressemble à rien, on accourrait de cent lieues ne fut-ce que pour entendre chanter le Sah>e j^eginaj quand tous les religieux, prosternés dans les ténèbres, la face contre terre, entonnent le premier verset, il y a de quoi être épouvanté. . . c'est admirable.
— (( Je suis loin de songer à un voyage d'agrément, ^lonsieur...
— (( A la bonne heure : dans cette saison, on ne peut avoir en vue qu'une retraite, mais retraite ou visite, tout est opposition, tout devient enseignement pour l'homme du monde ; voici trois fois , pour mon compte , que je passe de la cour à la Trappe , et ma philosophie se trouve à merveille de ce régime de contrastes ; j'apprends dans ma Thébaide à supporter Versailles ; ce n'est pas peu dire. »
Le philosophe grand seigneur qui tenait ce langage, ce sage frivole dont les orgueilleuses bouderies avaient besoin de la solennité d'un cloître, était le duc de Saint-Simon, écrivain satirique, ennemi capricieux de Louis XIV, qui chaque fois qu'il sortait de ce lieu de péni tence où les passions et les vanités doivent s'amortir, n'était, suivant Lacretelle, que plus enclin a une âpre censure, et surtout que plus épris de l'importance de sa duché-pairie. Pressé de questions par le jeune voyageur, il entra dans des détails étendus sur l'établissement des trappistes et sur la réforme radicale que l'abbé de Rancé y avait opérée.
C'était là un des plus étranges événemens du dix-septième siècle. Une communauté dissolue rappelée tout à coup aux austérités primitives des anachorètes en regard de cette France du grand roi, dont la civilisation fastueuse mêlait l'ivresse des plaisirs à la féerie des arts,€t enveloppait de tant de splendeurs toutes les corruptions sociales ! Rancé n'avait pu attaquer les abus qu'en exposant sa vie ; les solitaires de la Trappe , uniquement occupés de la chasse et toujours les armes à la main, avaient voulu le jeter dans les étangs; grâce à leur incurie, les édifices étaient en ruine; les jardins s'étaient couverts de ronces, la chapelle n'avait qu'un toit défoncé; l'abbaye, en un mot , n'offrait plus au-dedans que l'aspect d'un repaire de bétes fauves , et au-dehors que celui d'un cloaque fangeux ; les bois pourris, charriés de la forêt par les pluies d'hiver, croupissaient dans les étangs et infectaient le vallon. Tel fut l'autel où vint s'offrir en holocauste celui qui n'avait connu que les déhces de l'opulence, et dans un âge où les passions n'ont encore rien perdu de leur activité, où l'ambition est dans toute »a force, où l'habitude des jouissances prend le caractère d'un besoin. Rancé avait en perspective dans le monde l'éclat des dignités , le faste des richesses, la pompe des cours ; il préféra l'isolement, la pénitence et la misère.
Un historien n'aurait eu qu'à être vrai pour écrire quelques belles lignes sur un pareil dévouement. Ce n'était pas une de ces vertus qui posent et qui se font regarder ; le long martyre du cénobite ne cherchait à être vu que du ciel ; mais le duc de Saint-Simon , homme de chronique avant tout, était plus porté à se ranger du côté de la malignité ou du scandale.
(( Ce bon abbé, dit-il d'un ton railleur, il aime aussi les contrastes, ttiaiscequi n'est qu'un goût chez moi est une fureur chez lui; il a
sauté d'une extrémité à l'autre de la vie, et je suis curieux de savoir comment il finira ; il l'aut qu'il meure sous le froc pour que j'ajoute foi à sa conversion. Jusque là, fut-il sexagénaire, je m'attendrai toujours à le rencontrer dans les cercles à la mode , tel qu'on l'a vu aux petits soupers de la duchesse de Montbazon, récitant de très-jolis madrigaux, et lançant force épigrammes, dont la plus innocente valait bien deux meâ culpâ.
» Pour savoir où il en est à présent de sa fièvre d'austérité, j'aurais désiré m'entretenir avec lui ; j'en ai exprimé le vœu dans tous mes voyages et je n'ai pu y parvenir. La loi du silence qu'il a imposée à ses religieux s'étend jusqu'à lui; sa réforme l'absorbe ; c'est un auteur enterré dans son œuvre. Hier, fatigué d'une retraite de cinq jours et ne sachant comment me soustraire à l'ennui, je me suis donné une occupation assez bizarre; j'ai imaginé d'écrire pour les mémoires du temps deux journées de mon invisible reclus ; son début dans le monde et sa fiaite dans le cloître;... elles font équilibre; c'est la dernière journée , la journée du dénouement qui jetera dans la balance le poids qui doit le faire pencher d'un coté ou de l'autre, et celle-là, Dieu sait, quel lieu en sera témoin ! ))
Après cette ouverture, le noble duc n'avait pas besoin d'être beaucoup prié pour montrer ses tablettes ; aussitôt que la nappe fut retirée, il fit jeter quelques mottes de tourbe dans le foyer et lut ce qui suit à la lueur vacillante d'une grosse lampe d'étain suspendue au plafond :
« Nous marchons de mieux en mieux ; le cardinal-ministre ne se contente plus du rôle subalterne de Mécène ; c'est Auguste en personne, mais Auguste galant comme François I". Si son académie ne devient pas épicurienne , ce ne sera pas sa faute ; il vient d'accueillir avec une joie d'enfant la dédicace d'une traduction des odes d'Anacréon ; le plaisant de l'affaire, c'est que l'auteur est un abbé , le Bouthilier de Rancé, fils du riche seigneur de Veret ; on dit qu'il est trèsjeune et l'on raconte déjà mille traits de lui qui annoncent une nature toute erotique ; il a confondu le salon des gardes par la gaité de ses saillies : « Vive monseigneur de Richelieu, s'écria-t-il en sortant de chez le cardinal, je viens de lui offrir le bréviaire des païens, et il m'adonne
en échange un beau prieuré! )> Un mousquetaire qui étiit présent et qui passe pour avoir la plaisanterie mauvaise, lui demanda s'il n'avait encore que ce bénéfice là ; à Dieu ne plaise, répondit le joveux abbé sans se déconcerter ; ce serait bon pour un cadet, et le droit d'aînesse qui m'est échu m'a fait du même coup chanoine de Notre-dame de Paris, abbé commandataire de la Trappe, de Notre-Dame du Val, de Saint-Symphorien de Beauvais, et en outre, prieur de Notre-Dame de Boulogne et de Saint-Clémentin ; quand on prend des bénéfices on n'en saurait trop prendre. « Superbe maxime, ajouta le mousquetaire, si vous l'avez traduite d'Anacréon, le grec mérite d'être la langue des Arabes ; mais est-ce tout ? n'avez-vous pas encore quelque autre chose, pauvre abbé? — J'oubliais en effet, répliqua vivement Rancé qui perdait patience ; j'ai commencé par être chevalier de Malte, et en cette qualité, j'ai reçu de mon oncle le commandeur uneépée qui est à votre service. Monsieur. ))
)) Il n'est bruit que d'un drame effroyable. Abeilard et Héloïse sont à jamais détrônés; l'homme aux aventures romanesques, le Nemrod de toutes les chasses à courre, le héros de toutes les folies et de tous les duels, l'abbé de Rancé, enfin, vient d'être frappé d'un coup terrible ; on ne sait encore si c'est à la tête ou au cœur.
» Sa belle amie, la ravissante duchesse de Montbazon, est morte; six jours ont suffi pour l'enlever, et il n'en a rien su; aucun de ses gens n'a osé l'en instruire; revenu subitement de la campagne, il a couru chez elle comme d'habitude, et il est entré dans son appartement le sourire sur les lèvres; qu'on se figure sa stupeur à la vue du cercueil ; il s'est précipité dessus avec désespoir, il l'a ouvert d'une main égarée ; mais, en écartant le linceul, il a fait rouler sur le parquet sanglant la tête de la duchesse; le cercueil , dit-on, s'était trouvé trop court d'un demi-pied, et les ouvriers, au lieu d'en faire un nouveau, avaient préféré détacher la tête du corps pour gagner la longueur qui manquait.... )> Que cette version soit vraie ou exagérée , peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est que l'abbé se croit mort au monde; à peine sa famille peut-elle lui arracher quelques paroles; il est sans cesse en méditation ou en prière. Cette vie commencée à la saint
Augustin voudrait-elle finir à la saint Bruno? Personne ne le crdraj pourtant la métamorphose est en bonne voie.
)) Mon fils , vous êtes commandataire des abbayes qui causent le plus d'affliction à l'église, lui disait récemment encore Gilbert de Ghoiseul; n'y ramenerez-vous jamais la discipline? Dussiez-vous n'en réformer qu'une seule, faites-le pour l'exemple; essayez de résider. )) — Moi, me faire frocard !.. . répondit Rancé avec indignation, vous n'y pensez pas , monsieur l'évéque de Gomminge, plutôt renoncer à tous les bénéfices que de les conserver au prix d'un jour de ma liberté ! » Et le voilà maintenant qui, après avoir vendu sa terre de Veret à l'abbé d'Effiat , et en avoir donné tout l'argent a l'Hôtel-Dieu de Paris, se démet de ses prieurés, de ses abbayes, de tout enfin, à l'exception de la lugubre et misérable cliartreuse de la Trappe où il va s'emprisonner, et qu'il essaie de ramener à l'étroite observance, en y détruisant luimême les abus sans nombre que son exemple y a fait pulluler. Ge que l'on rapporte des rigueurs de ce second Glairvaux fait frémir; le courage le plus ferme, la santé la plus robuste, l'esprit le plus résigné sauraient difficilement y résister ; il faudrait toutes les forces d'un saint , et jusqu'ici notre abbé n'a eu que les faiblesses d'un homme. »
Cette lecture faite d'un ton mordant n'amena pas un seul sourire sur les lèvres du jeune étranger; elle le rendit au contraire plus sérieux et plus sombre : « Monsieur, dit-il après un moment de silence, je regrette que vos jugemens s'arrêtent à une époque déjà si éloignée de nous ; assez d'années déposent en iaveur de la conversion du malheureux Piancé pour qu'elle n'ait plus besoin , ce me semble, du témoignage de son dernier jour ; ah ! dans l'intérêt de l'humanité entière, ne cessons pas de croire à la vertu du repentir ; nous étoufferions le remords sous le désespoir. Ma pensée plus confiante que la vôtre achève dans le calme la destinée que vous avez laissée dans la tempête; je vois le martyr s'asseoir consolé au seuil de l'éternité, et je donnerais tout ce qu'il me reste de jours pour pouvoir m'élever d'expiation en expiation jusqu'à la paix de sa conscience.
— (( Vous m'étonnez , s'écria le duc de Saint-Simon , que pouvezvous donc avoir à vous reprocher, vous, si jeune encore?
— )) Un crime, Monsieur, et le plus grand des crimes après le parricide.
•— » Que voulez-vous dire ?
— » J 'ai tué mon frère ! »
— )) Votre frère! vous!... se peut-il?
— )) Oui, moi-même!., je l'ai tué , vous dis-je!.. Pourquoi fant-il que tous les hommes ne soient pas ici pour m'entendre ! leurs malédictions me feraient du bien 5 elles couvriraient le cri de mes remords! ))
Le duc peu porté à s'émouvoir , mais toujours prêt a recueillir des anecdotes, sollicita une explication et l'obtint.
Le jeune étranger se nommait Arthur Deschamps; il était d'une vieille famille de Normandie qui lui avait acheté une compagnie aux carabiniers du roi ; dès son entrée dans ce corps , il en était devenu le fléau; en l'espace d'un mois il avait eu jusqu'à dix duels, et dans chaque rencontre il avait fait une victime • son frère Sigismond , qui servait avec lui , marchait sur ses traces , et l'imitait en tout avec un affreux bonheur ; aussi l'un et l'autre étaient-ils trop redoutés pour ne pas être haïs ; tandis que l'on tenait garnison à Orléans , on apprit que tous deux adressaient leurs hommages à la môme héritière ; c'en fut assez pour inspirer une vengeance aussi lâche que cruelle ; on parvint dans le tumulte d'une orgie à soulever tout ce qu'il y avait en eux de sentimens jaloux.
(( Nos têtes déjà troublées par les vapeurs du punch, dit Arthur, s'égarèrent à la fois ; nous n'avions qu'à porter la main à notre côté pour y trouver une épée ; ce fut notre premier mouvement ; une fatale habitude nous entraîna ; et dans le cercle qui nous entourait il n'y avait aucun ami pour se jeter entre nous ; on m'a raconté (car pouvais-je savoir ce que je faisais?) que dès que les épées avaient été tirées, je m'étais précipité avec rage sur mon frère , et que je l'avais percé de part en part ; je n'ai qu'un souvenir , qu'un seul , c'est celui de sa chute... de sa mort; il m'atteignit en tombant, et, malgré le nuage qui couvrait mes yeux, je crus voir mon sang se mêler au sien... Nous avions été abandonnés sur le pavé ; j'en fus relevé sans connaissance ; puis , au lieu de me laisser mourir , on me rendit à la vie ; une lettre de cachet me jeta dans une prison d'état; j'y passai trois ans, délaissé de toute la terre comme un objet d'horreur , sans nouvelles même de ma famille , seul enfin, toujours seul avec mon crime et mes remords. Libre depuis peu de jours, je n'ai pas cherché à franchir la barrière qui me sépare du monde; j'ai senti qu'elle devait être éternelle, et je
viens voir si le cloître ne me trouve pas trop coupable pour me donner asile. »
Si le duc de Saint-Simon n'avait pas beaucoup de sensibilité, il avait trop de tact pour mettre le doigt sur une plaie^vive; laissant ce soin aux mains qui touchent toutes les douleurs, il se contenta de faire quelques doléances sur le duel qu'il appela une déplorable nécessité 5 et le lendemain . avant de partir , pour donner ce qu'il regardait comme une marque du plus grand intérêt au jeune officier, il lui recommanda de ne pas s'exagérer sa position en cherchant dans la retraite un tombeau, tandis que, coupable involontaire, il n^avait qu'un remède à lui demander.
(( Surtout pas de vœux! lui cria-t-il encore en le saluant du fond de sa chaise de poste, coftime ces médecins qui prescrivent en courant une dose d'opium au malade qu'il leur semble plus facile d'endormir que de guérir. »
L'hospitalité tenait les portes du monastère toujours ouvertes au voyageur; il devait être reçu, suivant les touchantes expressions du règlement, comme un envoyé de la Providence', mais le pénitent n'était admis dans la communauté qu'après avoir prouvé par un long et dur noviciat la sincérité de sa vocation ; aucune souffrance , aucun remords n'étaient exceptés 5 l'impatient Arthur dut briser son caractère contre cette règle d'airain ; plusieurs années de macérations, déjeunes, de larmes , de prières, éteignirent en lui le vieil homme ; son ame se calma en se purifiant, il parut naître enfin à une nouvelle vie, et ce fut alors seulement que l'abbé régulier, Jacques de la Court, consentit à recevoir sa profession.
Depuis long-temps, Kancé , descendu de lui-même au rang de simple religieux, avait confié à des mains plus jeunes que les siennes la direction de la Trappe; il était accablé d'infirmités; plusieurs ulcères dévoraient son corps décharné ; mais, sous l'aiguillon brûlant des douleurs, aucune plainte ne s'échappait desabouche; il achevait silencieusement de mourir. Quand il sentit approcher l'heure qu'il attendait, il fit un signe du bras que la paralysie n'avait pas encore atteint , et l'infirmier l'étendit aussitôt sur la paille et la cendre. L'évèque de Séez qui venait d'arriver se joignit aux pieux cénobites pour l'assister, et récita à voix basse avec eux la prière des agonisans ; les yeux du réformateur, ranimés par degrés, brillaient d'une flamme plus vive à me-
sure que Thymne de délivrance retentissait dans son cœur; il demanda le Christ suspendu devant lui; un trappiste se leva à l'instant et s'empressa de le satisfaire ; mais, dans les efforts qu'il réitéra avec précipitation pour détacher le crucifix de la muraille , sa tète vint à se découvrir, et en même temps un cri se fit entendre près du lit funèbre ; le moine stupéfait s'arrêta : « Mon frère ! mon frère! w s'écria-t-il hors de lui, et il demeura immobile et sans voix. C'était le malheureux , le coupable Sigismond , sauvé comme par miracle après la blessure qui avait déchiré sa poitrine ; il avait devancé son frère dans le séjour de la pénitence , et leurs remords avaient souvent gémi ensemble sans se reconnaitre.
Arthur, oubliant dans son trouble qu'il avait renoncé à toutes les affections humaines, aurait voulu s'élancer dans les bras qui lui étaient ouverts et y chercher le pardon qu'il n'avait pu obtenir de sa conscience; mais la mort était là! il fallait la respecter... il fallait s'incliner et se taire ; l'infortuné, couvrit son visage de ses mains et s'efforça de retenir ses sanglots.
Hancé avait reçu la confession de celui des deux frères qui était entré à la Trappe pendant son administration ^ l'autre lui était inconnu; en ce moment suprême son cœur généreux sourit à la pensée d'une réconciliation ; il se souleva avec peine et fit signe aux deux religieiLx prosternés près de lui de s'embrasser ; ils obéirent avec transport, et leurs paupières desséchées retrouvèrent des larmes d'attendrissement et de bonheur. Ce baiser fraternel , ce sublime baiser d'amour et de paix, fut la dernière félicité de Rancé dans ce monde ; lorsque Sigismond et Arthur , après s'être agenouillés de nouveau , eurent reçu sa bénédiction, il pressa le crucifix sur son cœur, et, tournant les yeux vers le ciel qui s'ouvrait sans doute à ses yeux , il déposa son ame sur l'aile des anges. A. de Puibusque.
Dans les familles chrétiennes il y a une grande joie, c'est de voir les enfans grandir en force, en grâce et en sagesse. Les parens épient avec bonheur les progrès de chaque jour ; puis souvent leur cœur se serre tout-à-coup : une cruelle pensée leur est venue ; cette candeur, cette pureté de leurs fils ne se perdront, ne se flétriront-elles pas quand le temps du collège sera arrivé. . . ? Là, ces plantes si jeunes et si frêles ne seront-elles pas exposées au souffle qui desséche et qui tue? Combien ces inquiétudes, ces doutes de Tavenir ont-ils fait venir de fois des larmes aux yeux des mères ?
Nous savons quelque chose pour tranquilliser les familles inquiètes: les collèges de Juillv et de Pont-le-Voi.
Nous venons de voir le premier de ces collèges , et nous sommes encore tout émus de ce que nous y avons vu au grand jour de la distribution des prix. Cette phrase, c'était une vraie fête de famille ^ a été répétée si souvent que Ton n'ose plus s'en servir, quand on ne veut pas écrire avec la plume de tant de monde , et cependant j'aurais envie d'y recourir pour redire ce dont j'ai été témoin dans la maison où Mallebranche et Massillon, Bonald et Berryer ont été élevés.
Cette journée du i6 de ce mois avait bien commencé ; dès six heures du matin , exact au rendez-vous , je me trouvai au bureau des voitures du collège... c'était déjà un bien-ctre de se trouver en si bonne compagnie. Les trois diligences qui partaient ensemble n^étaient renfla plies que d'hommes à l'unisson de doctrines et de sentimens; on ne s'était pas encore parlé que l'on s'était deviné; et sans imprudence, quand une fois on avait pris place sur la banquette, on pouvait yoezi^er tout haut.
Dans ces voitures, point de commis-voyageurs espi^its forts ^ point d'athées imberbes ni déjeunes hommes épuisés et pâles rêvant le suicide ! c'étaient des pères allant voir couronner leurs fils, des frères allant chercher leurs frères pour les amener en vacance. Ces deux pensées avaient mis de la sérénité sur les fronts de tous mes compagnons de voyage. Et j'étais tout heureux de leurs espérances... moi, je n'allais couronner personne....
La campagne entre Paris et le village de Juillyest monotone et plate, c'est sans doute un pays riche ; mais c'est ennuyeux comme un financier ; là , point d'accidcns, point de mouvemens de terrain : la plaine, toujours la plaine ; des moissons et encore des moissons. Pour jeter de l'intérêt sur cette route un peu trop uniforme , j'avais auprès de moi bonne compagnie , un ancien officier de Napoléon qui avait fait toutes les grandes guerres et qui s'était attaché à la restauration par souvenir de ses pères , par honneur et par patriotisme. Ce vrai royaliste me racontait les dernières batailles de l'empereur, alors que , repoussé dans les environs de sa capitale, il se battait comme un lion acculé à son antre, et je prenais un indicible plaisir à l'écouter.
Mon autre voisin était une des notabilités de l'art médical, un médecin selon le cœur de Dieu et des malades , un homme qui console , comme il guérit , et que les ministres d'aujourd'hui ont puni de sa fidélité envers les exilés; pour leur plaire , il aurait fallu se faire ingrat : il a mieux aimé garder sa reconnaissance que ses places. Il y a encore beaucoup d'attrait h causer avec hommes semblables ; car, de nos jours, la conscience et la fidélité ont le parfum de ces plantes rares et de ces fleurs délicates qui se meurent sous le soleil d'aujourd'hui.
A un embranchement de plusieurs routes, à l'endroit nommé la Patte-d'Oie, nous nous arrêtâmes; en face de la fenêtre de notre chambre d'auberge, nous avions la flèche en pierres de l'église de Gonesse, plus loin , celle de la mortuaire et rovale abbave de Saint-Denis: et puis le château d'Ecouen, où le dernier des Coudés avait voulu fonder un collège pour les fils de Vendéens pauvres.
Le prince qui avait eu une si bonne et si chrétienne pensée dort maintenant dans les caveaux de Saint-Denis... Comment y est-il descendu ? Dieu le sait.
Un peu avant d'arriver au collège des anciens pères de l'Oratoire , le voyageur quitte la grande roule et prend un chemin que le père d'un ancien élève de Juilly a entièrement fait paver à ses frais. Une fois il était allé voir son fils malade , et le retard que le mauvais état du chemin avait mis à son arrivée l'avait tellement fait souffrir, qu'il fit réparer et paver la route pour qu'un autre père , pour qu'une mère ne fussent pas torturés comme il l'avait été lui-même.
A droite de ce chemin on voit une des j)liis belles fermes de France;
là , la mouotoiiie du pa\s a cesse , le coteau commence à s'élever et de belles eaux coulent sous de frais ombrages.
Un peu plus loin, l'immense bâtiment déploie son corps de logis et ses ailes ; en mesurant son étendue , on reste convaincu qu'il n'y avait que les ordres religieux , parce qu'ils ne mouraient pas comme les hommes , qui pussent entreprendre de si grandes choses.
On s'étonne que les révolutionnaires de 98 n'aient pas démoli Juilly;i quelques personnes assurent que cette pensée leur est venue plus d'une fois, mais que Fouché, se souvenant des tranquilles années qu'il avait passées là , s'y opposa toujours.
On a vu des tigres affronter les flèches des chasseurs pour retourner à leur tannière , et aimer leur caverne comme nous aimons les maisons où nous sommes nés!
Quand nous descendîmes dans la cour du collège il y avait un grand mouvement de voyageurs, l'heure de la distribution était proche et Ton arrivait de tous côtés; en ces occasions solennelles, les maîtres actuelsde Juilly , suivant les anciennes traditions de la maison , tiennent cour plénière : tout est ouvert , l'hospitalité est partout et la défiance nulle part, et comme disaient des paysans autour de nous : Ceci est vraiment la maison du bon Dieu.
Vous qui lisez ce que j'ai écrit avec mes émotions et mes souvenirs, vous avez vu bien des collèges aux jours de distribution de prix , et vous aurez comme moi remarqué qu'en cette cîrcoustance ce qui perce, ce qui se montre et dans les traits des maîtres et sur les visages impressionnables des élèves, c'est un grand désir d'en finir pour se séparer. A Juilly, il y a bien aussi une grande joie de la venue des vacances , mais cette joie ne ressemble point à celle de gens qui sont bien aises de se séparer parce qu'ils ne s'aiment pas; ||i , ce sont des enfans qui quittent leurs pères pour aller à une partie de plaisir , et qui lui disent : Nous reviendrons. Tout l'esprit de famille de Juilly s'est révélé à moi dans ce mot d'un jeune homme à M. l'abbé de Scorbiac. Le supérieur disait paternellement à l'élève prêt à partir avec les prix qu'il venait de remporter : Mon enfant, vous êtes bien aise de nous quitter, bien heureux des vacances. Oui , répondit l'écolier, bien heureux des vacances ! mais je les aimerais mieux si je vous emmenais chez ma mère.
Je n'ai pas été le seul à remarquer chez les élèves de Juilly l'amour
de leur collège ; cette heureuse disposition est visible pour tous. Et que l'on ne croie pas qu'elle soit indifférente : l'enfant qui n'aime pas la maison paternelle, qui s'ennuie chez son père et sa mère, qui préfère les étrangers à sa famille, fait en général fausse route quand il est devenu grand et qu'il marche seul dans le monde. Il en est de même de l'écolier: si l'ennui pèse sur lui au collège, il travaillera mal; s'il ne respecte pas ses maîtres , s'il les appelle marchands de grec et de latin , s'il ne voit en eux que des spéculateurs avides, il n'écoutera aucune de leurs leçons, aucun de leurs conseils; et comment ce jeune homme qui n'a point appris à estimer et à aimer ses supérieurs serat-il dans la société ? il y portera de l'amertume et du dénigrement contre tout pouvoir, parce que, dès son enfance, il s'est accoutumé à se faire hostile et opposant. Quand les maîtres soni comme des pères pour les élèves , les élèves sont entre eux comme des /itères. Et de là naissent ces bonnes, ces durables amitiés de collège qui font tant de bien dans la vie ; amitiés que le temps n'use pas , amitiés que les révolutions et les opinions divergentes respectent souvent ; amitiés qui parlent haut en faveur des maisons où elles ont pris naissance , et des cœurs qui savent les garder.
L'heure de la distribution était venue ; la vaste maison des anciens pères de l'Oratoire aurait bien pu fournir une de ses grandes salles pour la solennité des prix , mais ce n'eut pas été assez fête : c'était donc dans le parc qu'une tente avait été dressée. Plantée sur une petite éminence , ombragée de grands arbres , elle était là d'un effet agréable et pittoresque.
Au-dessous d'un talus verdoyant abrité par des ormeaux et des tilleuls qui ont déjà vu bien des générations jouer sous leur ombre , s'étend un grand espace plane et uni. Ce fut là qu'avant que les noms des lauréats fussent proclamés sous la tente au son des farfares , des exercices d'équitation eurent lieu. La musique d'un régiment de dragons en garnison à Meaux avait prèle sa musique pour embellir la fête. La manière dont les grands et petits élèves exécutèrent ces manœuvres prouve que les maîtres de Juilly pensent qu'il faut enseigner les choses du monde à ceux qui un jour doivent vivre dans le monde, et que dans une bonne éducation il faut exercer le corps comme Tesprit.
Enfin voici Theure de la rétribution , Fheure de la justice ! Si vous regardez bien dans les allées qui montent vers la tente, vous verrez
que ce sont les femmes qui marchent en tête de la foule... des mères qui veulent arriver les premières , pour mieux voir, pour voir de plus près leurs fils quand ils seront couronnés
Voici que le silence commence à s'établir sous la voule mobile et légère; les élèves sont assis sur les gradins, et les juges des études, les maîtres des différentes classes montent à leur estrade ; avec eux un homme qui vit dans le monde et qui a vécu dans les camps , un lieutenant-général , décoré de son grand cordon rouge , vient prendre place au fauteuil du président.
A sa vue, un murmure flatteur, un bruissement de plaisir s'élève parmi tout le jeune auditoire, et l'on entend ces mots : C^est un ancien élève de Jiiilly.
Oui , c'est un ancien élève de l'ancien Juilly , un homme qui s'esr souvenu des enseignemens d'honneur et de fidélité qu'il a reçus , il y à cinquante ans , dans cette même maison où il aime à revenir de temps en temps pour retrouver pur le souvenir des années d'étude , d'innocence et de paix.
C'est le général Lepeaultre de la Motte. Sa belle et noble figure , ses cheveux blancs, son air franc et ouvert plaisent aux élèves qui sont tout-à-coup devenus silencieux par respect.
Avant que le président de la séance , le général Lepeaultre de la Motte, avant que le chef de la maison, M. l'abbé de Scorbiac, ne prissent la parole , un jeune professeur s'est levé , il a lu un discours sur la littérature actuelle. Oh! j'aurais voulu que messieurs tels et tels eussent été là... Mais non, car lorsque le professeur a signalé les écarts de style, le dévergondage d'expressions, dans lesquels bien des gens tombent aujourd'hui , plus d'un écrivain pronc , vanté et exalté aurait pu se reconnaître, se lâcher et crier à la personnalité.
Les paroles dites par l'abbé de Scorbiac sont allées au cœur de tous : quand un père parle, ses entàns écoutent.
Après le prêtre, le lieutenant-général s'est levé et a dit d'une voix émue j forte et sonore le discours suivant :
(( Messieurs ,
)) L'honneur d'occuper ce fauteuil et de vous distribuer des couronnes devait appartenir à l'un de ces hommes de grande renommée qui font époque dans leur siècle, et dont les vertus , les talens, le savoir soient
un exemple vivant pour la génération qui les suit. Quelques services rendus à mon pays ne justifieraient pas la trop grande indulgence qui m*a valu deux fois cet avantage ; on a bien voulu l'accorder à ma vénération pour mes anciens maîtres , à ma reconnaissance pour la direction qu'ils m'ont donnée, à mon attachement pour ces lieux où ma jeunesse a coulé si doucement, à mon admiration pour la renaissance d'un collège fameux depuis deux siècles et que les hommes habiles qui vous dirigent ont élevé à l'apogée de sa gloire.
» Les révolutions ont passé, et Juilly se retrouve encore assis sur la même base ; oh ! qu'ils ont été bien inspirés ceux qui ont compté sur le talisman attaché à ce nom! Le dévouement et la grande réputation de savoir des nouveaux directeurs faisaient naturellement un prosélyte de la jeunesse française, et les familles qui voulaient une éducation noble et forte, mais religieuse, se sont empressées d'y répondre.
» Eh! pourquoi la Providence m'a-t-clle refusé le doux titre de père! j'aurais franchi lepremier avec mon fils le seuil de cette maison, et peut-être aujourd'hui serais-je assez heureux pour le couronner?
» Dans ce siècle affligé de la tourmente du changement, le bon génie qui présidait aux temps anciens de ce collège est revenu bientôt prendre sa place et vous abriter , mes jeunes camarades, sous l'égide puissante de la religion , des mœurs , des principes qui créent et ne bouleversent pas, qui font l'homme honnête et l'homme essentiel, qui mettent au cœur une louable ambition , mais avant tout , l'amour du pays et de la famille. Avec des maîtres aussi forts et une direction si morale, si judicieuse, quel brillant avenir s'ouvre devant vous, mes jeunes camarades! Les connaissances que vous allez porter dans le monde vous Ouvrent toutes les carrières, et, comme je vous le disais l'an dernier, il ne faut que vouloir pour arriver. Je devrais peut-être^ pour vous encourager à l'entrée de votre vie d'hommes, vous dire combien d'élèves sortis de cette maison ont marqué dans ce demi-siècle si fécond en événemens et qui a usé un tel nombre d'hommes qu'il aurait pu suffire à trois autres siècles ; mais il me serait impossible sans m'exposer à voir mon cœur trahi par ma mémoire, de nommer tous ceux qui sont parvenus au haut de l'échelle sociale dans dès carrières différentes et que j'ai successivement retrouvés, colonels, généraux , intendans, maires de grandes villes, préfets, conseillers d'état, présidens, académiciens, députés, pairs de France et ministres. Vous m'excuserez
si je ne puis me défendre de quelque partialité pour ceux qui sont de venus mes camarades du champ de bataille, et vous n'apprendrez pas sans étonnement et sans quelque intérêt, de même que je le dis avec orgueil, que sept lieutenans-géncraux et un maréchal-de-camp, des armes du génie, de l'artillerie, de l'infanterie et de la cavalerie, sont sortis du même cours. Les bornes de cette allocution m'empêchent de vous les nommer, et je le regrette , parce que ce serait pour ceux qui vivent un souvenir; pour ceux qui ne sont plus, une fleur jetée sur leur tombe.
» Un avantage de votre éducation dont vous ne vous doutez pas encore, mes jeunes amis, et qui comptera pour beaucoup dans le cours de votre existence, c'est ce plaisir de rencontrer à dix ans, vingt ans, quarante ans de distance des camarades de collège qui deviennent vos amis; dans ces heureuses rencontres vous ferez à l'instant échange de dévouement et de soins; le plus avancé aidera à l'autre, et toute distinction de naissance, de fortune, de position, d'opinion même , disparaîtra devant ce mot élève de Jiùllf. Ceux qui ont eu quelques discussions, quelques querelles même, n'en deviendrons que meilleurs amis en se les rappelant : bien loin en cela de quelques écoles , où l'on se donne un rendez-vous meurtrier à un an , deux ans , de la moindre querelle; je n'ai jamais entendu dire qu'aucun élève fut sorti de Juilly avec une rancune. Mes jeunes amis , je n'ai jamais été plus heureux que lorsque j'ai pu serrer la main d'un camarade de collège. J'en ai trouvé partout , en France , à Saint-Domingue, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Gonstantinople , à Vienne, et toujours avec le même bonheur. Souvent encore j'éprouve dans ma retraite cette douce jouissance, et ce sont toujours des jours de fêles ceux qui m'amènent un ancien camarade de collège.
» Vous vous rappellerez quelquefois, mes jeunes amis, les paroles d'expérience que je vous^ adresse ^ajoardimi , et après avoir éprouvé comme moi les bienfaits de l'éducation de Juilly et les heureux résultats de cet esprit d'union qui distingue ce collège de tous les autres, vous vous direz à vous-mêmes et ù vos amis : Mettons nos enfans au collège de Jiiillf,
)) Vive le collège de Juilly ! »
J'ai pu transcrire ce discours, mais redire l'effet qu*il a produit,
je ne le tenterai pas... Quand le général a parlé du lils qu'il aurait peut-être pu couronner , j'ai vu sur tous les jeunes visages qui le rcgardaient, pendant qu'il parlait, une émotion toucliantc ; ces jeunes gens si aimés de leurs pères ont compris les regrets d'un père privé de son enfant... Je ne redirai point les noms des lauréats, n'en ayant pas la liste, mes citations seraient incomplètes; je ne nommerai qu'un des couronnés , je le nommerai pour que son nom , redit par VÈclio de la jeune France, aille encore une fois réjouir un noble captif. — C'est le jeune Châ>tel\uze !
Tristes échos de la prison de Ham , répétez ce nom au père de l'élève de Juilly; que ce nom lui soit comme une brise qui rafraichit,
comme la parole d'un ami qui console Derrière les épaisses et hautes
murailles de la prison d'État, il n'arrive guère de joie aux captifs; que celle-là vienne au père séparé de son fils.
Quand le nom du jeune Chantelauze a été appelé , plusieurs de ses camarades se sont levés: c'était là un hommage de la jeunesse envers le malheur; un autre hommage, hommage envers le talent , envers le courage politique, envers une des premières illustrations du siècle, a été rendu par toute l'assemblée quand M. de Scorbiac a nommé parmi les hommes qui ont illustré le collège de Juilly , Berrver ; alors jeunes et vieux, parens et élèves ont battu des mains. M. de Scorbiac l'avait bien nommé, il l'avait appelé le Roi de la Tribune. 9^>ii03 ah ohiiiiifru. . ù.. , Vicomte Walsh.
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