L'ALCADE
C'est presque une anomalie inexplicable que la conservation de la dignité d'alcade à une époque où l'Espagne abolit tous les anciens usages et renie toutes les traditions paternelles, depuis les courses de taureaux jusqu'aux collations à midi. Les alcades sont une institution dont l'origine moresque forme un singulier contraste avec sa perpétuité dans la Gastille révolutionnée. Ce mot d'alcade, si entouré d'auréoles dans les fabliaux du romancero; ce mot, synonyme de guerrier dans les vieilles chansons grenadines ; ce mot, d'une étymologie pour ainsi dire chevaleresque et belliqueuse , sert aujourd'hui à désigner un magistrat pacifique , un reflet du bourgmestre flamand , un modèle de Teniers plutôt qu'un compagnon du Gid. Pauvre Espagne abâtardie! où sont tes armadas, tes frégates pompeuses, ces formidables coquettes qui jetaient leur écharpe au vent en se promenant dans l'alaméda de l'Océan ? où sont tes victorieux paladins, jadis si imposans sous leurs armures retentissantes, la loyauté dans le cœur et l'alfange au poing? où sont tes alcades d'autrefois qui s'enfermaient comme des vautours dans les nids inaccessibles et granitiques de leurs hautes citadelles? où sont tes Espagnols, mon Espagne agonisante ? Peut-être, hélas ! peut-être n'existent-ils plus que sur les portraits gothiques qui servent d'ornemens aux galeries des châteaux, comme ils servent de marchandise aux magasins de curiosités !
L'alcade moderne est d'ordinaire un bonhomme vénérable ; moins préoccupe des intérêts de sa commune que de ses quinconces d'acacias ; doué d'assez d'esprit pour distinguer un comunero d'avec un francmaçon, et assez bon naturaliste pour ne pas confondre une tulipe avec un coquelicot. Malgré son arrogance électorale, ses habitudes sont empreintes d'une louable simplicité 5 je parle surtout de l'alcade villageois, type suranné qui garde encore des traces de son originalité primitive : l'alcade des grandes villes, personnage plus important, espèce de parenthèse entre le peuple et le gouvernement, est forcé de mettre
sa vie en rapport avec sa position ; ses laquais porteront une livrée étincelante et usée; son salon sera garni d'un IMurilio acheté à une foire, d'une pendule in statu qito depuis le ministère du comte d'Aranda, et d'une mosaïque d'oiseaux éthiques et empaillés , depuis le pélican jusqu'à la bergeronnette ; c'est ce qu'on appelle en Espagne représenter. En outre, l'alcade d'une grande ville ne manquera pas d'avoir un majordome, bavard et indolent, fripon et astucieux, avec une langue qu'on prendrait pour le siège épiscopal du mensonge, et avec un corps ,.tellement assoupli par les tortillemens et les révérences , qu'on gagerait un doublon d'or contre un maravédis de cuivre, dans la conviction qu'au lieu d'être de la chair c'est de la cannetille. INIais l'alcade du bourg, comme celui du hameau, malgré tout ce qui peut y avoir de prestiges et d'aubaines dans ses fonctions municipales, ne tarde pas à reconnaître que son existence aux dehors mellifius, renferme autant de tracassiéres inquiétudes qu'une grenade des bords du Xenil ou des jardins de Valence contient de graines vermeilles.
Car, tantôt il faut que l'alcade se lève au milieu de la nuit pour sauver le pajs de l'anarchie , en arrêtant , comme conspirateurs, tous les jeunes gens qui portent des cocardes d'une couleur trop pâle ou trop foncée;
Tantôt il faut qu'il décide une question de loi, quand il est aussi étranger aux Institutes de Justinien qu'aux édits d'Alphonse-le-Sage ;
Ou, par exemple, ses administrés se révoltent contre lui; on lui demande son opinion afin de le traiter comme il le mérite ; s'il se dit royaliste, la multitude répond : Il faut le pendre! S'il se dit constitutionnel, tout le monde s'écrie : Il faut le brûler! Et si, plus prudent et circonspect, il déclare qu'il n'est ni l'un ni l'autre, on hurle d'une voix unanime : Il faut l'étrangler !
Mais autrefois la dignité d'alcade pouvait procurer à son possesseur des jouissances d'amour-propre infinies et disproportionnées, de quoi le gonfler, l'arrondir , l'épanouir et le vermillonner comme une orange de Murcie ;
D'abord il avait le droit de sortir avec une baguette blanche ;
Puis on lui portait les armes ;
Puis il présidait aux courses de taureaux.
Mais aujourd'hui encore, il a l'agrément de penser que du moment qu'il est alcade, son voisin ne l'est pas.
Puis il peut s'endormir tous les soirs avec la douce conviction d'avoir sauvé toutes les Espagnes, mais sans trop savoir laquelle.
Puis, et celle-ci est une considération du premier ordre, puis il a l'honneur d'entrer en relations avec tous les brigands de la plaine et de la montagne, sans compter ceux des souterrains. C'est là une des nécessités les plus dures peut-être de l'état anormal de l'Espagne; il y a les bandits et la police ; il y ^ des conventions entre ceux qui représentent la loi et ceux qui la violent; il y a des protocoles entre la justice et le crime. Si vous voulez être à l'abri du vol, vous n'avez qu'à paver un impôt aux voleurs; les chefs de bandits traitent avec les alcades de puissance à puissance ; les alcades doivent être flattés de cette intimité, et si, comme le dit le proverbe, qui se ressemble s'assemble, il faut regarder les brigands espagnols comme de très-honnêtes gens, à cause de leurs associés.
Ce qui peut servir à prouver que tous les alcades de l'Espagne ne ressemblent pas à V Alcade de Molorido.
La plupart des alcades remplissent les devoirs de leur état avec l'exactitude quotidienne d'un marchand; enregistrent les mariages comme un drapier vend ses étoffes; et condamnent un homme à mort d'une voix aussi impassible qu'un barbier andaloux vous dirait: — (( Compère y vous êtes rasé! »
On comprendra peut-être maintenant pourquoi le célèbre Fray Bartolomeo Gordos écrivit dans ses mémoires, dédiés au duc d'Escalona: (( J'aurais certainement désiré devenir alcade, si je n'avais été chanoine )) honoraire de l'église métropolitaine d'Alcala-la-Piéal. ))
Ber>ard Lopez.