LO QUE VIS. DE SER NO PUEDE FALTAR
• — (( Qu'est-ce que cela signifie?
— « Ce qui doit être ne peut manquer d'être. Beaucoup de voyageurs ont copié cette sentence espagnole, et aucun peut-être ne l'a comprise.
— (( Elle n'a rien de neuf, ce me semble , c'est une pensée de fatalisme, le wliat is tliat ouglit to he des Anglais.
— (( Si tel en est le sens, comme je le crois, il reste à expliquer par quel hasard une telle pensée a pu être gravée en pareil lieu.
— « C'est assez bizarre , en effet.
— «Voulez-vous savoir la vérité, daignez vous reposer quelques instans à Béthaarram ; j'ai eu l'honneur de succéder dans cette paroisse à un vénérable archéologue qui m'a légué divers manuscrits au nombre desquels figure l'histoire de l'inscription de Goarasse ; je serai heureux de vous en donner connaissance. )>
J'acceptai avec empressement cette ofire obligeante, et cinq minutes après, j avais quitté mon capricieux poney pour m'installer au presby-
tére sur un fauteuil de chêne qui , grâce à la dureté de ma selle, inc parut aussi doux que s'il eût été élastique. Le manuscrit original était aragonais, il avait été traduit en langue basque par l'ancien curé et son jeune successeur Tavait mis en français. Voici ce que je lus :
Henri d'Aîbret avait donné Tordre de restaurer tous les châteaux du Béarn appartenant à sa maison et dont le délabrement accusait la négligence ou la pauvreté de ses prédécesseurs ; c'était une (ielte de reconnaissance que ce prince s'était cru obligé d'acquitter envers le pays. Prisonnier à Pavie , il serait mort dans les fers de Charles-Quint si ses sujets n'étaient venus à son secours; castels, manoirs, chaumines, tout avait voulu contribuer à sa rançon ; en moins de dix jours on était parvenu à réunir plus de trente mille écus d'or, et l'illustre Jean Gassioa avait été envoyé en Italie pour traiter de sa délivrance ; mais les négociations avaient traîné en longueur, et l'adroit messager s'apercevant que l'empereur espagnol lui opposait les chicanes d'un clerc de bazoche , s'était vu forcé de jouer de ruse avec lui ; les écus d'or destinés à la rançon avaient servi à gagner les gardes du prisonnier. Protégé par le complaisant sommeil d'un poste de lansquenets, le roi de Navarre put descendre à l'aide d'une échelle de corde de la tour où il était détenu avec le baron d'xVrros et un iidèle serviteur nommé Francisque , et l'obscurité de la nuit favorisa sa fuite.
Dans ce concours de dévouement si honorable pour la province, les habitans de Coarasse s'étaient trop distingués pour qu'il fut possible de les oublier. Le château, qui ne présentait alors que Taftligeant aspect d'un amas de décombres, fut réparé avec une magnificence royale ; d'habiles ouvriers , appelés de tous les environs , y travaillèrent sans relâche pendant deux ans.
On remarquait parmi eux un t:iilleur de pierre venu de l'Aragon qui jouait avec son ciseau sur le granit des Pyrénées comme un sculpteur toscan sur le marbre de Florence; Alguaro avait plus d'un talent; danseur et chanteur, il exécutait avec autant d'agilité la farandole catalane que le fandango basque, et sa mandoline savait toutes les tonadillas de Casiille; aussi, n'avait-il pas tardé à être en grand renom dans la vallée; les femmes qui lui devaient chaque dimanche l'occasion de faire admirer la souplesse de leur taille, la vivacité de leurs petits pieds et cette grâce inimitable qui semble un don du sol béarnais, n'avaient jamais assez d'éloges pour lui; c'était à leius yeux ce que les Gastillannes
appellent le matador et les Andalouses le bra<^e ; plus d'une peut-être se serait sentie disposée à lui accorder les bénéfices de cette douce primauté s'il eût songé à les obtenir ; mais rien n'annonçait qu'il eût fait un choix; au contraire, on observait en lui des habitudes de recueillement et de piété qui contrastaient avec son goût passionné pour la musique et pour la danse. Quand sa journée était finie, il allait s'asseoir tantôt sur le bord du Gave, près de la chute la plus bruyante, tantôt dans la chapelle de Béthaarram au pied du chevalet de fer où brûlaient les cierges du purgatoire; quelle ame souffrante voulait -il aider...? on l'ignorait.
Dans l'esprit des jeunes filles qui ne pouvaient expliquer ses contradictions, il en naissait un mystère qui ne les intéressait que davantage à sa destinée ; quant à celles qui croyaient saisir le mol de son cœur dans l'énigme de sa conduite, elles l'environnaient de cette estime respectueuse qui s'attache à un engagement fidèlement observé, elles en parlaient comme d'un vœu religieux; l'amour était alors chose grave et presque solennelle; chacun accoutumé à l'honorer en soi savait l'honorer dans autrui; on n'était pas d'accord néanmoins sur celle qu'aimait Alguaro; on ne pouvait dire si elle était de Sarragosse ou s'il l'avait rencontrée dans ses voyages; on avait voulu d'abord que ce fût une Manuela de Burgos, puis on parla d'une Safia de Valence et d'une Rodriga de Barcelone; mais toutes ces suppositions qui n'étaient que d'adroites tentatives pour surprendre le secret du jeune étranger échouèrent contre sa réserve opiniâtre.
La plupart des hommes, moins pénétrans que les femmes , s'arrêtaient aux apparences ; ils croyaient l'Aragonais froid et indifférent; ceux qui auraient craint de trouver en lui un rival dangereux lui savaient gré de son insouciance; les avantages qu'ils étaient forcés de lui reconnaître n'avaient rien qui les alarmât , ils auraient même été ses amis, s'il avait pu oublier comme eux sa supériorité :
« Ce petit homme olivâtre, disaient les autres, n'aime que ses pierres et ses chansons; il ressemble à ces oiseaux de passage qui ne trébuchent dans aucun piège; dès qu'il aura rempli son escarcelle, rien ne le gênera pour prendre son vol, il n'aura pas un fil à rompre. »
Alguaro était confondu ainsi avec le prudent et parcimonieux Catalan; on en taisait un de ces caractères patiens à la peine, rudes au travail, âpres au lucre, qui amassent toujours et ne jouissent jamais; c'était mal le
juger; on apprit bientôt que le sang qui circulait dans ses veines était trop bouillant pour avoir eu toujours un cours égal et tranquille.
Les nombreux ouvriers de Coarasse avaient organisé une maîtrise et s'étaient engagés , pour appeler les bénédictions du ciel sur leur compagnonage, à présenter des offrandes aux principaux oratoires des vallées environnantes; dans une de ces processions, le contre-maître qui, suivant la coutume, portait la bannière nu-pieds , s'étant blessé sur les ardoises de la montagne , fut remplacé par Alguaro ; à peine s'était-on remis en route qu'on rencontra un long cortège de pénitens qui allaient en pèlerinage à Lourdes: c'était dans un chemin creux et resserré ; chaque procession en dédoublant ses rangs aurait pu passer sans difficulté \ mais aucune ne voulut céder un pouce de terrain ; la querelle aigrie par d'anciens ressentimens s'échauffa; des injures on vint rapidement aux menaces, et les couteaux étaient déjà tirés, lorsque l'Aragonais, s'interposant entre les deux parties, s'écria que, puis qu'il y avait rivalité entre les deux bannières, c'était a ceux qui les portaient de vider le différend, et qu'il était prêt, pour son compte, à en finir sur l'heure; mais qu'il fallait auparavant que de part et d'autre on prêtât serment de prendre le résultat du combat pour un jugement de Dieu, et de ne pas faire couler une goutte de sang de plus.
Cette héroïque proposition fut accueillie par une acclamation générale; on mit genou en terre et toutes les mains se levèrent à la fois pour jurer. Un cercle fermé sur les deux combattans leur servit de champ-clos ; en un clin-d'œil , on vit Alguaro, après avoir tourné en bondissant autour de son adversaire, le saisir, rouler avec lui sur les cailloux sanglans et se relever seul : il l'avait frappé à la gorge.
Les pénitens demeurèrent interdits; leur champion avait la taille d'un géant, et sa force était prodigieuse ; on prétendait que durant la guerre d'Italie il s'était débarrassé de dix archers avec une masse d'armes qui pesait presque autant qu'un engia de guerre, et que récemment encore, surpris par un ours entre deux précipices, il l'avait enlevé dans ses bras et lancé au fond de l'abîme.
Fiers d'une victoire qu'ils étaient loin d'espérer, les compagnons de Coarasse ramenèrent Alguaro en triomphe ; il était assis sur un brancard tapissé de feuillage ; la bannière flottait au-dessus de sa tète; une foule qui grossissait à chaque pa'^ battait des mains autour de lui et le couvrait de fleurs; il fit ainsi son entrée dans la cour du château
où l'argentier du roi de Navarre venait d'arriver pour visiter les constructions ; c'était une moustache grise, un de ces durs soldats de Marignan qui estimait par-dessus tout un bon coup de rapière ou de guisarme ; il embrassa donc Alguaro comme s'il eût tué un lansquenet, et, quand vint l'heure du souper, il l'admit h sa table.
Après une si haute distinction , malheur à qui aurait osé dire un mot contre l'Aragonais ou qui aurait refusé de mettre chaperon bas en l'abordant; la bannière n'eut plus d'autre porteur que lui; il devint l'arbitre de tous les combats et le Bastoiiero de toutes les fêtes. Son audace, sa vigueur, son adresse, ce teint hâve et plombé qui s'enflammait sans rougir, ces sourcils épais et mobiles qui en se joignant se tendaient comme un arc ^ ces grands yeux dont le noir devenait parfois si tendre et le blanc si effrayant, cette humeur tour h tour expansîve et réservée, taciturne et pétulante, cette imagination au sommeil sombre, aux éclats inattendus, cette voix enfin dont l'énergique vibration donnait tant de mordant et de fierté à sa parole; tout cela cessa d'étonner, lorsqu'on apprit qu'il sortait d'une de ces tribus de Maures qui se perpétuèrent dans l'Aragon long-temps après avoir été chassés de la Castille.
Au nombre de ses ancêtres , il comptait avec orgueil le fameux Algiozami ; son père, rebelle aux lois de proscription de Ferdinandle-Catholique, avait tenté de se soustraire à l'exil en se cachant; mais son courage le trahit ; insulté par un neveu du justiciamajor (i), il eut le malheur de blesser son arrogant adversaire, et, traîné aussitôt devant un tribunal inexorable, il fut condamné à mourir de la mort des assassins ; Alguaro avait alors dix ans ; il vit pour la dernière fois son père au moment où il allait marcher au supplice, et celui-ci lui dit sans s'émouvoir en passant la main sur son jeune front :
(1) Le justicia-viajov y dont l'origine remonte au neuvième siècle, était un magistrat intermédiaire enlre le roi et le peuple; il modérait le pouvoir du premier, il défendait les intérêts du second. Il devint si puissant que les états d'Aragon mirent un frein à son autorité en lui imposant le contrôle d'un conseil de dix-sept membres; il lui resta cependant une influence encore assez prande pour alarmer le despotisme de Philippe II. Ce monarque ombrageux, voulant eu unir avec une résistance qui l'importunait, lit trancher la tète, le 20 décembre 1591 , sur la place de Sarragossc , à Jean de la >uza. Ce fut le dernier justida-major: avec lui périrent Xç^fucros de l'Aragon.
— « Ne pleure pas 5 mon fils, c'était écrit. — Lo que ha de ser no puede faltar . »
Resté seul dans le monde , le pauvre enfant fut recueilli par les chevaliers del Salvador (i), à Montréal-del-Campo, sur les confins du royaume d'Aragon et de Valence ; il reçut le baptême et fut élevé dans la religion chrétienne . Plein de reconnaissance pour les bontés de ses maîtres et d'admiration pour leurs vertus guerrières, tous ses vœux eussent été comblés s'il avait pu, sous l'habit de leur ordre, passer sa vie à prier et à combattre ; son origine était une barrière insurmontable; on lui donna quelques notions des arts pour qu'il put gagner son pain et il fut envoyé a Sarragosse dès qu'on le jugea capable de manier le compas et le ciseau; son génie éveillé par le malheur acheva celte ébauche d'éducation ; il répandit sur l'architecture renaissante toutes les richesses du style oriental ; mais les deux religions qu'on lui avait successivement enseignées, et qu'il savait aussi mal l'une que l'autre, jetèrent une confusion étrange dans ses pensées; il observait les pratiques de la seconde sans se départir des croyances de la première ; c'était la destinée qu'il adorait dans la providence; au sein de l'église, il invoquait le dieu de la mosquée; sa foi, au lieu de l'espérance, avait pris pour sœur la résignation ; il était fataliste et dévot; racontait-on une belle action , il aurait tout donné pour en être l'auteur ; des pleurs d'attendrissement ou d'enthousiasme mouillaient ses yeux ; une grande catastrophe , un crime horrible , venaient-ils au contraire épouvanter la contrée^ il en écoutait le récit avec un visage impassible ; ça devait être, c'était écrit.
Enfin, le jour marqué pour l'inauguration du château, ce joui*, qui devait faire époque, arriva ; on l'avait annoncé comme une fête royale à son de trompe et de tambourin. Une multitude innombrable rassemblée dès l'aurore se pressait sur les gazons et dans le préau ; on y remarquait, outre les habitans des alentours, beaucoup de marchands forains et d'étrangers ; ce fut Alguaro qui eut l'honneur de placer sur le portail de l'avenue le bouquet de gui bariolé de rosettes de toutes couleurs; en aucune circonstance il n'avait montré une joie si vive et si folle.
— (( Regardez-le donc, se prit à dire un de ses compagnons en vi-
(1) Ordre militaire et religieux établi en 1118, par le roi Alphonse I*'.
dant son pot d'étain sons la charmille , n'est-ce pas drôle ? il n^a rien bu, et il est plus gai que nous tous. ' -'^ ^"
— (( C'est qu'il va revoir son pays, répondit un autre ouvrier.
— (( Ce qu'il y a de bien sûr, ajouta un troisième, c'est que ce n'est ni pour des yeux bleus ni pour des yeux noirs que nous le voyons maintenant si émérillonné. »
Et là-dessus, chacun de dire son mot et de faire ses conjectures ; les opinions s'entrechoquèrent comme les gobelets.
Un complot avait été tramé depuis long-temps par les femmes; Alguaro avait trop excité leur curiosité pour qu'elles lui permissent de partir avec son secret ; elles n'entendaient pas qu'on pût supposer qu'il les avait dédaignées , c'était pour elles une question d'honneur ; mais comment le faire parler malgré lui? l'enivrer était impossible; elles s'elforcérent donc de l'étourdir : la danse et la musique furent les deux charmes dont elles appelèrent la magie à leur secours; elles ne lui laissèrent aucun répit ; après les passes béarnaises, elles exigèrent qu'il exécutât les danses populaires les plus passionnées de l'Espagne, VOlle et le Cacliindo ; le balancement de sa tète, le sourire de sa bouche, les inflexions de son corps, ses regards, ses gestes, ses poses, tout était en harmonie , tout avait une expression délirante ; les spectateurs ravis firent retentir l'air d'applaudissemens frénétiques ; Alguaro était comme en extase ; les transports qu'il venait d'exciter avaient réagi sur lui ; il déposa ses castagnettes, saisit sa mandoline et lui communiqua ses fougueuses inspirations; on eût dit qu'elle avait des cordes intimes, elle pleurait, elle chantait, elle extravaguait sous ses doigts. L'enthousiasme des Béarnais n'eut plus de bornes ; ils formèrent une miniense chaîne et tournèrent autour de l'heureux ménestrel en répétant un reh'ein montagnard; cette joyeuse ovation ne cessa qu'à la vue des tables apportées toutes servies par les valets du roi ; on courut se ranger à l'ombre des tonnelles, et bientôt les fumées du banquet, promptes à monter à des tètes déjà si échauffées , s'évaporèrent en doux propos et en tendres effusions; le moment était favorable ; une jeune femme, s'adressant à un charpentier provençal assis près de l'Aragonais, dit qu'avant de quitter pour toujours le pays, chaque étranger devait raconter l'histoire de son cœur; le Provençal ne demandait pas nneux ; mais sans lui laisser le temps d'entamer son récit, on décida
d'une commune voix qu'Alguaro parlerait le premier comme étant celui qui, suivant toute apparence, avait le moins à dire.
(( Est-ce simplicité ou malice, s'écria l'Aragonais en souriant au curieux essaim qui semblait épier son secret sur ses lèvres^, suis-je environné d'enfans ou de démons?... supposer que je n'ai pas aimé , que je n'aime pas?... est-ce possible? Ah! laissez là des doutes trop naïfs ou trop moqueurs ; au lieu de m'interroger, consultez œux qui m'ont vu franchir vos gaves, escalader vos pics, courir sur vos glaciers ; aurais-je osé, aurais-je pu le faire, si je n'avais pas toujours eu devant moi un regard de flamme pour m'exciter, un doigt tendu pour me guider et le sourire d'un ange pour me dire : c'est bien?... J'ai constamment gardé le silence, il est vrai, et dans votre Béarn où deux cœurs ne suffisent pas pour contenir tout un secret, qui ne dit rien n'a rien à dire ; apprenez que je suis d'un pays où l'amour n'admet aucun partage, aucun, pas même celui d'une pensée ; invisible pour vous , sans voile pour moi, celle que j'aime ne m'a jamais quitté, elle m'a suivi à travers vos montagnes, elle est ici, au milieu de vous; le jour, la nuit, à toute heure, je la vois ; mais aucune autre bouche que la mienne n'a proféré son nom, aucun autre regard n'a joui de son image, je l'ai tenue cachée dans mon cœur... Maintenant, je vais partir^ et vous demandez à la connaître, vous voulez qu'elle ait sa part de fleurs dans vos bouquets d'adieu, j'y consens; votre hospitalité vous donne le droit de m'imposer un sacrifice, et me justifie à mes propres yeux. Seulement^ si mes paroles ne ressemblent pas toujours aux vôtres, souvenez-vous que je suis étranger ; mes pères sont venus du côté de la mer où le soleil se lève, ils apprenaient à lire dans le calice des roses et les étoiles du firmament ; j'ai hérité de leur langage dans une autre patrie ; en devenant Espagnol, je n'ai pu cesser d'être Arabe. ))
A ces mots prononcés d'un accent animé, l'attention redoubla ; on monta sur les escabelles, et toutes les têtes se penchèrent pour mieux entendre.
(( Il y a de belles filles à Saragosse, reprit Alguaro, il y en a de plus belles^ dit-on^ que Rafaëla, mais je n'en connais pas une qui soit plus généreuse et plus fière ; elle a l'orgueil d'un Aragonais et le cœur d'un Andalou. La première fois que je la vis, son père le vieux Zandugar, picador affaibHpar l'àge^ était tombé de cheval, il gisait blessé sur le sable, et le taureau, la tète baissée, les naseaux en feu, accourait vers
lui ; c'en était fait du vieillard : Rafaëla s'élança dans l'arène et le couvrit de son corps; elle était sans mantille; ses cheveux débène échappés du réseau d'argent qui les retenait s'étaient déroulés sur ses épaules et donnaient à sa figure pale et contractée une expression qu'aucune parole humaine ne peut rendre. Tous les assistansse levèrent à Ja fois; ce ne fut qu'un cri d'une extrémité à l'autre de ramphilhéàtre ; mais l'animal étonné s'arrêta brusquement, et les toreadores arrivèrent à temps pour Tabattre.
« Quelques jours après, lorsqu'il n'était bruit encore que du dévouement de Rafaèla, un incendie allumé par la foudre se manifesUa dans la tour de la cathédrale ; en peu d'instans, des tourbillons d'étincelles et de fumée roulant sur la ville se mêlèrent aux nues qu'avait amoncelées l'orage ; la flamme jaillissait à la fois des quatre ouvertures du clocher pour se réunir au sommet en aigrette ondoyante; bientôt une colonne de feu toucha le ciel, et l'œil eut peine à distinguer si elle en descendait ou si elle y montait; à sa lueur rougeàtre on lisait l'effroi 'sur tous les visages; Saragosse était menacée d'un embrasement général, et Ton ne pouvait rien pour son salut ; les vents soutflaient avec furie.
((Le gardien de l'église parait tout-à-coup sous le porche; plus d'espoir, il faut fuir sans perdre un moment ; il a vu la coupole s'eutrouvrir et des ruisseaux de plomb fondu inonder la nef; mais une femme qu'il a inutilement appelée est restée au pied des autels, elle va périr sous les décombres, si l'on ne se hâte pas de l'en arracher ; qui osera voler auprès d'elle?... personne ne se présente, cest à qui s'éloignera le plus vite ; indigné je me dégage de la foule, je cours vers la basilique, j'y pénètre sous une pluie de feu, et j'aperçois à quelques pas du chœur une jeune fille agenouillée, c'était Rafaèla, ce ne pouvait être qu'elle !..
— (( Sortez , lui dis'je, sortez ou vous êtes perdue , l'église va s'écrouler. »
Elle tourne vers moi un visage empreint dune tranquillité céleste, me fait signe de la laisser et se remet en prière. Les voûtes craquaient sur nos tètes; j'insiste, je la presse, je la conjure : c'est en vain ; désespérant de faire fléchir sa résistance, j'allais la saisir dans mes bras pour l'entraîner de vive force: un bruit plus affreux que celui du tonnerre remplit soudain la cathédrale et ma voix se perd dans le cliquetis des vitraux qui éclatent de tous côtés ; d'énormes cloches s'é-
talent détachées de la charpente k demi consumée , elles brisent le dôme de l'église, enfoncent dans leur chute le caveau des sépultures, et s'abîment au fond de cet antre souterrain avec un effroyable gémissement long-temps répété de tombeaux en tombeaux ; des fragmens de pierre viennent frapper le pilier contre lequel Rafaëla est placée ; la jeune fille ne se trouble pas, elle joint les mains avec une nouvelle ferveur et ses yeux s'attachent étincclans sur l'autel. Oh! qu'elle était grande ! qu'elle était imposante alors ! je crus voir la patrone de la métropole, la sainte Vierge elle-même, descendue de son trône immortel pour demander à Dieu la grâce de son église; je tombai involontairement à genoux, et quand je me relevai, les vents avaient cessé de mugir, des torrens de pluie éteignaient le feu dans la tour, l'église n'était plus en péril ; la prière, seul secours qui fût possible, l'avait sauvée.
(( C'était plus qu'il n'en fallait pour exalter l'esprit le moins enthousiaste ; mon cœur avait été frappé deux fois coup sur coup , il s'ouvrit ; j'aimai , j'aimai avec transport, avec fureur ; après plusieurs mois de démarches infructueuses, j'obtins accès dans la maison da Zandugar; un tourment que je ne connaissais pas, la jalousie m'y attendait, j'avais un rival, et j'ignoraisquideluiou demoiélait préféré. Hernandez étaitriche et j'étais pauvre ; on vantait sa beauté et sa grâce, il avait des paroles caressantes, il savait adroitement flatter l'oreille pour s'insinuer dans le cœur, et moi , simple comme un artisan , étranger à l'art de séduire, mon langage était timide, mystérieux, embarrassé, il fallait m'ai mer pour me comprendre ; la comparaison était accablante, je la faisais sans cesse , et dans mon désespoir, tantôt je roulais des pensées de vengeance, tantôt je cherchais le lieu où je pourrais m'exiler, lorsqu'arriva la fête d'un village peu éloigné de Sarragosse.
(( Si nous n'avons plus de veilles d'armes, nous avons encore des veilles religieuses. T^a i?07;ze/ «m (i) de saint Jean surtout attire une foule empressée à \ illa-Franca-de-Ebro. Les uns passent la nuit sous le portail de l'église , les autres à l'abri d'un bols d'oliviers ou sous des tentes dressées dans la prairie ; c'est là que chaque année les familles cimentent de nouvelles alliances, et que mille anneaux de fiançailles sont tendrement échangés. Rafaëla devait être du pèlerinage ; je m'en
(l) C'est ainsi qu'on appelait ces veilles qui ont été supprimées depuis joiig-temps, par suite des abus qu'elles avaiçnt fait aaître.
réjouis en pensant que si tout espoir m'était enlevé, je pourrais du moins lui dire adieu avant de la fuir pour jamais.
(( Elle ne parut que long-temps après la chute du jour ; le vieux picador l'accompagnait, il l'engagea à visiter la romeria avec moi tandis qu'il allait tout préparer pour la veille; elle y consentit et son bras s'appuya sur le mien.
(( Des groupes sans nombre étaient disséminés autour de l'église ; on chantait, on dansait on buvait ; la guitare, la mandoline , le pandero remplissaient l'air de leurs accords confus ; des feux d'aloës et de paille de mais étaient allumés à chaque carrefour de cette ville mouvante, et des cnfans sautaient à travers la flamme comme de légers fantômes en poussant des cris d'allégresse ; il me tardait de sortir de la foule poursuivre les rives fleuries de l'Èbre, seul avec Rafaëla. Loin de tous les regards, j'espérais provoquer une explication décisive; mais l'émotion que j'éprouvais était trop forte , ma bouche resta muette, la fille de Zandugar paraissait souffrante, elle voulut se reposer quelques instans et nous allâmes nous asseoir sur la mousse qui tapisse les bords de ces fontaines célèbres, qu'on désigne dans le pays sous le nom de Calderas (i).
« Voyez, me dit Rafaëla après un instant de silence, comme tout ici parle aux yeux et à Pâme ; les vagues bruissemens de cette multitude agitée , le murmure solennel de ce fleuve paisible , ces figures bizarrement agrandies que reflètent cent foyers sur les tours de Yilla- Franca, et là baS;, à l'horizon, le mont Cayo, ce géant de nos Pyrénées, dont la tête voisine du ciel se pare d'une auréole d'étoiles...
« Rafaëla, lui répondis-je, vous êtes heureuse et tout vous sourit ; moi, si je ne craignais de vous faire partager ma tristesse, je vous dirais que l'eau de ce fleuve passe pour ne plus revenir, que celte multitude qui fourmille au pied de l'église n'est pas même une génération au pied d'un siècle, qu'elle ne laissera pas plus de trace ici bas que ces ombres dessinées sur les tours par la réverbération de la flamme , et qu'enfin le mont Cayo ne doit au voisinage du ciel que d'être plus souvent mutilé par la foudre et de porter une couronne de glace dans une région vivifiée par le soleil.
(1) Ce sont des sources intermillenles qui ont la forme d'une chaudière [calderd). Il y en a deux très-remarquables à Crivillen, village près d'Alcaniz j elles ne coulent que dans les années de sécheresse, elles tarissent dans les années pluvieuses.
-— (( Quel langage î Alguaro, qui peut donner une teinte si sombre à vos pensées? »
(( Je me tus et je cherchai à dissimuler mon trouble en cachant mon visage entre mes mains.
— (( Si rien ne vous plaît sur la terre, reprit avec hésitation Piafaëla, le ciel du moins...
— a Le ciel!.... regardez-le dans le miroir de cette fontaine : ces étoiles qui s'allongent dans l'eau ne ressemblent-elles pas à des larmes de feu semées sur un drap funéraire , et cette source elle-même que l'on a si justement appelée menteuse (i), qu'exprime-t-elle autre chose que vicissitude et déception !
' — (( Mais vous n'y songez pas : cette source est un des plus beaux présens de Dieu ; inutile dans les années d'abondance , elle ne se montre que dans celles de stérilité, n'est-ce pas l'image de la bienfaisance ? Ne voudriez vous pas avoir un ami qui disparût ainsi pendant vos jours de prospérité pour venir à vous dès que vous seriez malheureux?
-— « Un ami? un amiî... et où trouver un cœur qui m'aime... un cœur qui m'entende ?. . .
(( Je ne pus achever; ma poitrine était oppressée, j'étoulfais. Pour toute réponse , Rafaëla me tendit la main.
(( Avec quel transport je la saisis cette main chérie! comme je la pressai contre mes lèvres en l'arrosant de larmes! je passais de la mort à la vie , je renaissais à l'espérance , j'étais ivre de bonheur.
« Pour sceller un serment que la bouche d'une Aragonaise n'a jamais besoin de prononcer quand ses yeux l'ont prêté , je détachai de mon doigt l'anneau qu'avait porté ma mère et je le glissai à celui de Ptafacla ; un bruit se fit alors dans le feuillage ; les jasmins que nous avions écartés pour arriver à la fontaine s'inclinèrent, et je vis un panache rouge serpenter en fuyant au-dessus de leurs tiges ; je me levai avec précipitation , je me jetai à corps perdu dans les broussailles, mais des ronces embarrassèrent mes pieds , et le téméraire qui nous avait écoutés eut le temps de s'enfoncer dans un bois dont l'épaisseur le déroba h ma poursuite,
(( Le lendemain, la porte du picador me fut refusée; ITernandez
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(\)Fuente meniirosay burlona.
seul eut la permission de continuer ses visites, je compris. Ma dague pouvait faire justice du traître; mais sa mort eût été un outrage pour Rafacla ; elle avait accepté mon anneau, je n'avais plus de rival.
(( Son père m'ayant rencontré par hasard au détour d'une rue m'aborda d'un air affectueux et s'excusa du parti qu'il avait pris à mon égard en me disant qu'il ne pouvait, sans nuire à sa fille , tolérer des assiduités qui avaient été trop publiques pour n'être pas remarquées.
— « Crois-moi bien , Alguarito, ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, je t'aime, et si mon devoir n'était pas d'assurer avant tout l'avenir de Rafaëla, tu l'emporterais sur Hernandez, lors môme que tu ne posséderais que la moitié de ce qu'il offre. »
(( Touché de sa bienveillance , je lui fis connaître toute l'ardeur de mes vœux et je le suppliai de m'accorder un délai. ^)
— (( Soit! me répondit-ii, j'attendrai tant que ma fille le voudra. ^) Cette assurance me rendit quelque espoir: sortant de ma longue incurie, je ne rêvai plus qu'aux moyens cramasser promptement la dot exigée ; amère dérision ! L astucieux vieillard s'était joué de moi ; docile aux conseils du perfide Hernandez, il n'avait voulu que m'endormir dans une crédule sécurité; Rafaëla m'apprit que l'un et l'autre, employant tour à tour la prière et la menace, l'assiégeaient sans relâche pour arracher son consentement, et qu'il ne lui restait plus d'autre refuge contre leurs obsessions que la cellule d'un cloître ; je combattis inutilement sa résolution.
— (( Toi ou Dieu ! s'écria-t-elle d'une voix émue , si je ne peux t'appartenir, il faut que je rompe à jamais avec le monde; j'irai prier sur la porte du ciel jusqu'au jour où elle s'ouvrira pour me recevoir. »
(( Voilà bien la faiblesse des femmes , répliquai-je , elles vantent leur dévouement, et au premier obstacle tout est fini. Si tu m'aimais comme je t aime , si tu étais capable de soutenir une lutte d'une année, demain je sortirais de Sarragosse , j'abandonnerais nos montagnes, j'irais travailler dans les états du roi de Navarre, et j'en rapporterais assez d'or pour contenter l'avidité de ton père ; mais non , ce serait te demander plus que tu ne pourrais tenir; je n'exigerai pas un sacrifice au-dessus de tes forces.
(( Les supplications , les pleurs n'auraient rien obtenu de ce cœur
superbe; mais je venais de lui porter un déti, il retrouva tout son courage.
(( Un an 5 reprit Rafaëla, le travail d'un an?... non, non, ce ne serait pas assez ; j'attendrai deux années, et si alors lu n'es pas de retour, Alguaro, dis-toi bien que ton amie n'existe plus que pour Dieu !
« Ainsi le bonheur reparaissait devant moi; mais quelle distance m'en séparait encore! je devais pour l'atteindre franchir l'intervalle d'un abime , je le perdais si un seul obstacle ralentissait mes pas , il fallait fertiliser chaque heure , et de pauvre que j'étais, devenir riche h jour nommé; j'avais beau puiser des forces dans le sentiment qui me soutenait, toute mon énergie était prête à m'abandonner en embrassant une telle perspective d'incertitudes et d'alarmes. Il y eut alors dans ma vie je ne sais quelle confusion ; un nuage de feu enveloppa ma tète , j'entendis la foudre gronder dans mon cœur et le désespoir s'y rouler en hurlant... Ohî ce fut horrible! Je me demande encore Bi ce n'est pas une illusion, un rêve, un vertige , il n'est que trop vrai , cependant... oui , je me rappelle... quel supplice!... comme j'ai souffert!... et l'on a pu dire que je n'aimais pas, que j'étais froid, indifférent, égoïste!... Ah! de quelle épouvante seraient saisis ceux qui m'ont cru insensible , comme ils le maudiraient ce don fatal qu'ils m'ont contesté, si tous les souvenirs qui tourmentent mon ame se remuaient à la fois dans leur cœur! — »
Ces mots désordonnés furent suivis d'ime brusque interruption ; Alguaro était livide , ses larges sourcils se contractèrent, et ses yeux sortis de leur orbite et comme retournés sur lui-même prirent une teinte de sam?.
— (( Peu de jours après, dit-il en se calmant par degrés, j'étais sur la frontière de l'Aragon, j'entrai dans le Béarn par la vallée de Gistau , et comme si la patrie eut voulu me dire encore adieu, je rencontrai deux moines du couvent des Téronymites qui retournaient à Sarragosse et qui bénirent mon voyage; vous savez le reste; inutile de raconter une vie qui s'est traînée sous vos veux et qui n'a été souvent que l'image de la votre ; elles touchent enfin à leur terme ces deux années d'épreuves ; plus de ces jours trop courts pour le travail, plus de ces nuits trop longues pour le repos ; je pars demain, demain je marche à une nouvelle existence , je cesse de gémir, j'oublie , j espère, à cha-
que pas la poussière de Texil se détache de mes pieds, et j'entrevois de plus prés ces montagnes adorées où la patrie, l'amour, le bonheur, tout m'attend avec Rafaëla. ))
Comme on écoute le chant d'un oiseau long-temps après qu'il a cessé de se faire entendre , la foule silencieuse et béante retenait encore l'explosion des sentimens divers qui l'agitaient , lorsqu'un rire sardonique répondit aux dernières paroles d'Alguaro ; tous les yeux se portèrent avec surprise sur un Espagnol qui était à demi enveloppé dans un étroit manteau, et dont la toque de velours était ombragée d'un panache noir; l'insolente ironie de cet homme , loin de se déconcerter, se donna hbre cours.
(( Patrie! amour! bonheur! tout m'attend avec Rafaëla!... dit-il
en imitant la voix d'Alguaro; Rafaëla t'attendreî... en vérité , l'honneur serait grand pour elle!... »
Alguaro se lève bouillant de colère, le manteau de l'étranger tombe et découvre à ses yeux le rival qu'il abhorre.
— (( Quevois-je? secrie-t-il, Hernandez!
(( Oui, Hernandez, le perfide Hernandez, comme tu oses rappeler.
— « Que viens-tu faire ici , imprudent?
— (( T 'arrêter.
(( M'arréter, toi ! as-tu donc résolu de braver ma fureur?..,
(( Que m'importe ta fureur! c'est à toi de trembler, je suis l'envoyé de ton seigneur et maître.
. — (( Que veux-tu dire ?
— « Cet ordre va te l'apprendre. De par l'empereur Charles-Quint, roi de Castille et d'Aragon , moi , Hernandez de Torella , délégué du seigneur justicia-major de Sarragosse, je te somme d'avoir à me sui>Te
sur l'heure ! »
Au nom détesté du vainqueur de Pavie, les Béarnais, qui déjà murmuraient sourdement, se mirent à rugir.
«Depuis quand l'Espagnol commande -t-il en Navarre?... »
criaient les uns ; — « Honni soit le roi des impériaux ! )> vociféraient les autres; et du sein de la foule exaspérée sortaient mille imprécations. — «Mort à Charles -Quint! mort à tous les traîtres qui le servent ! tuez Talguazil ! tuez - le ! tucz-le ! ))
Hernandez, assailli de toutes parts, lut renversé, foulé aux pieds, et
aurait été impitoyablement massacrè . si^trois archers qui entraient alors dans la cour du château , et dont il avait eu l'imprudence de ne pas attendre l'arrivée, n'étaient point parvenus à se faire jour jusqu'à lui ; ils réclamèrent main-forte au nom du roi de Navarre, et des qu'ils purent dominer le tumulte, un d'eux déroula un parchemin revêtu du sceau d'Henri d'Albret, et lut à haute voix l'ordre d'extradition.
La foule, subitement apaisée, était stupéfaite; elle interrogeait la figure d'Alguaro avec autant d'inquiétude que de curiosité; et celui-ci, debout et immobile, ne quittait pas son rival des yeux; sa main agitée par un mouvement convulsif frémissait sur la poignée de sa dague.
Plus la frayeur d'Hcinandez a\ait été grande, plus sa rage fut violente.
— (( Tu n'as pas tout dit, iils de damné, s'écria-t-il : tiens, tiens, \oici qui t'aidera à compléter ton récit î ^)
Et il lui fît passer un feuillet de vélin richement enluminé qui paraissait arraché d'un missel.
Alguaro changea de couleur.
— (( N'est-ce pas assez pour te rendre la mémoiie ? regarde ce couteau chargé de rouille ; le reconnais-tu à ce manche de figuier sur lequel tu as si habilement sculpté un chiffre amoureux? il est tel qu'on l'a trouvé sur les rochers ; mais , voici mieux encore : voici l'anneau émaillé de Sainte- Engracia... eh bien! qu'as-tu h dire?... est-il un hérétique parmi tes dignes aïeux qui ait mieux mérité que toi d'être livré au bourreau et de mourir dans les flammes ? ))
Pareil à un homme qui sort tout-à-coup d'une obscurité profonde, Alguaro semblait ébloui par une clarté soudaine : la feuille de vélin, le couteau ciselé, l'anneau d'émail, il considérait tout et ne voyait rien. Un morne désespoir se peignit sur ses traits à mesure que les objets, dont l'aspect avait troublé sa vue, commencèrent à prendre une forme distincte à ses veux.
— (( Le voilà donc revenu, dit-il, ce passé dont je voulais jeter la poussière au vent! et c'est la main d'JIernandez qui me l'apporte!... mes souvenirs s'effaçaient en s'éloignant de moi , je croyais les rêver, ils ont reparu, ils sont tous présens, oui, tous, je les revois plus acharnés, plus implacables que jamais. Ah ! si la terre pouvait se fendre sous mes pieds et m'engloutir!... Insensé que je suis! à quoi bon me révolter contre ma destinée!... Dieu est grand; il a ouvert le flanc
de la montagne pour en faire sortir mon secret ; il a donné une voix à l'ouvrage de mes mains pour me dénoncer, que sa volonté s'accomplisse!... Mais Rafaëla, Rafaëla, que va-t-elle devenir!... »
— (( Tu n'as plus à t'occuper d'elle, vil suborneur, répondit l'Espagnol, épargne-toi un soin qui l'outrage ; une cellule de pénitente à Santa-Fé est son tombeau, elle s'y est enfermée en te maudissant. »
Un rayon de joie traversa comme un éclair la sombre figure d'Alguaro ; sa bien-aimée n'était pas au pouvoir d'Hernandez , elle avait tenu sa promesse ; mais le dernier mot qu'il venait d'entendre l'avait plus cruellement blessé que toutes les injures de son rival.
• — (( Rafaëla m'a maudit? s'écria-t-il, tu mens Hernandez, tu mens!., elle seule n'a pas le droit de me maudire, tout ce que j'ai fait, mal ou bien, je l'ai fait pour elle ; savais-je, avant de l'aimer, si j'étais pauvre ou riche ? le gain de chaque jour ne suffisait-il pas à ma subsistance de chaque jour ? Est-ce pour moi que j'avais besoin d'or? Qui a jeté la première bourse dans cette balance avare que tenait la main de son père? N'est-ce pas ioi? N'a-t-il pas fallu trouver le même poids? Le court délai qui m'avait été accordé ne m'exposait-il pas à la chance de tout perdre ? Comment vivre, comment travailler sous l'étreinte de si poignantes angoisses? mes calculs étaient ceux de tout artisan ; ils n'avaient jamais dépassé une semaine ; forcé de compter avec l'avenir, je fus effrayé ; il me parut certain que mes sueurs couleraient inutilement si mon ciseau était ma seule ressource ; il me vint alors une pensée qui ne devait pas être faite pour ma tète, car elle la bouleversa 5 une de ces pensées de l'enfer dont le poison enivre et brûle... Eglise de las Santas masas ! église de ce couvent des Jéronymites , fondé par Ferdinand, le persécuteur de mon père, et enrichi de la dépouille de mes aïeux, c'est vers toi, vers toi seule que le souffle du démon devait me pousser! La vengeance m'excitait au sacrilège;... mes pas chancelèrent cependant... la parole d'un prêtre qui, du haut de la chaire, proclamait les décrets de la justice divine, m'arrêta sur le seuil du crime;.., interdit, confus, je m'échappai de l'église en jurant de ne plus v rentrer. Rafaëla m'apparut lout-à-coup; pour la première fois je vis des larmes humecter ses paupières, et elle s'éloigna en me répétant sa promesse : — (( Deux ans d'attente, et puis, toi ou Dieu !... )) — (( Dieu, ou Satan! me cria dans ce moment d'émotion une voix intérieure, mais
Rafaëla avant tout, au prix de tout! » Et cette voix impérieuse, irrésistible, je la pris pour celle de ma destinée ; j'obéis.
« Lorsque l'angelus eut sonné au couvent, seul dans l'église souterraine, je me glissai entre les ossemens des martyrs ; j'écartai leurs reliques, et détachant une clé de la chasse d'argent où repose la léte de sainte Engracia, j'ouvris son trésor, j'y plongeai la main, je saisis tout ce que je rencontrai dans l'ombre ; sa bague, son missel, ses pierreries. . . Comme mon sang battait alors mes artères! quelles palpitations précipitées dans mon cœur !... moi qui n'avais jamais connu la crainte , je tremblais! le bruit seul de mes pas me faisait frissonner; tandis que j'essuyais la sueur froide qui coulait de mon front, un glas funèbre vint k sonner sous les arceaux retentissans; j'accélérai ma fuite : les colonnes blanches contre lesquelles je me heui tais dans les ténèbres étaient devenues pour moi autant de spectres ; ma main se glaçait en les touchant ; je volai sans m'arréter vers la montagne, et là j'enfouis mon butin dans les fentes d'une roche aiguë sur laquelle aucun autre chasseur que moi n'avait encore monté; j'étais à Sarragosse avant le lever du jour.
» Toutes les cloches dénoncèrent à la fois le sacrilège ; c'était le lugubre tintement de l'agonie ; d'immenses processions sortirent en habits de deuil des églises et des couvens ; l'archevêque, vieillard octogénaire, marchait en tête, la corde au cou et les cheveux couverts de cendres ; il s'avança vers Santas-Masas en répétant le Miserere^ et au sein de la foule gémissante qui répondait à ses prières, j'aperçus Rafaëla ; mon cœur ne put tenir contre ce spectacle ; je déchirai mes vétemens, je pris un ciliée , et le cierge à la main je me jetai des premiers dans le temple profané; mes larmes lavèrent sur les dalles l'empreinte de mes pas nocturnes.
)) Pardonne, sainte Engracia, pardonne , m'écriai-je, en me frappant la tête sur la pierre; je n'ai cédé que malgré moi ; j'aurais en vain prolongé une lutte inégale, ma destinée le voulait ; mais que ton courroux s'apaise ! je suis jeune encore, je te consacrerai, s'il est nécessaire, le travail de toute ma vie, et ton trésor te sera rendu ! »
)) Cet engagement pris à la face des autels, j'ai su le remplir; pas un maravedis ne manquera ; dés que mes inquiétudes ont cessé , dès que les premiers fruits de mon travail m'ont permis d'attendre arec plus de
confiance l'avenir, j'ai adressé un avis secret au justicia-niajor pour lui indiquer le lieu où le saint trésor est caché.. .
(( Il est vrai, dit Hernandez, l'avis dont tu parles a été reçu; mais
dé'à un chasseur d'Isards avait apporté à Sarragosse le couteau que tu avais oublié sur la montagne, et Zandugar et moi nous l'avions reconnu aux: deux lettres que tu y avais entrelacées; il fallait être aussi diligent pour le repentir que pour le crime ; au lieu de t'envoyer au bûcher, on se serait peut-être contenté du gibet ; apprends-le, d'ailleurs, les feuilles du missel retrouvées une à une avaient suffi depuis long-temps pour te faire soupçonner par les Jéronymites, et tes remords en venant plus tôt seraient encore venus trop tard. »
Ces paroles cruelles excitèrent chez l'Aragonais un mouvement d'indignation qu'il s efforça de réprimer; c'en était fait; il ne pouvait plus avoir la majestueuse colère du lion ; mais il y avait dans ses regards quelque chose de celle du tigre chaque fois qu'ils retom.baient sur Hernandez.
— « O Dieu terrible! s*écria-t-il en levant les mains au ciel, qui pourrait tromper ta vigilance ? ce missel que j'avais emporté dans ma fuite, et que j'ouvris par hasard eu me reposant sur la première montagne de France, ce livre saint qui me rappela les menaces de ta justice, et que, dans ma fureur, je jetai feuille à feuille au torrent, devait servir aussi de témoin contre moi ! Rien n'a été perdu : les deux moines que j'ai salués sur la frontière, ce sont eux, je le comprends, qui ont dû reconnaître dans quelque page flottante l'image souillée de leur protectrice ;.. . ils ont remonté le cours du Gave et recueilli à chaque pas une nouvelle preuve du crime. . . Eh bien ! que faut-il encore ? frappe, grand Dieu! achève l'œuvre de ta vengeance, mon front se courbe devant toi! mais grâce, grâce pour Rafaëla! Rafaéla est innocente ; son cœur n'a jamais cessé d'être pur ; oh ! par pitié, épargne-la ! n'ajoute rien au malheur que j'ai fait tomber sur elle î
— (( Trop tard, trop tard encore! répliqua Hernandez avec un ricanement barbare, Rafacla s'était révoltée contre la volonté de son père; elle a porté la peine d'un indigne amour. Moi-même, nuini d'un ordre du justicia-major, je l'ai arrachée de son cloître et je l'ai contrainte u venir avec les recluses, ses sœurs, voir ton nom cloué à Tinfàme poteau ; on dit que depuis lors sa raison s'est égarée, qu'elle refuse toute nourriture, et qu'elle passe les jours et les nuits au pied du crucifix ; tu
peux donc te dispenser de prier pour elle/bien que tu n'aies pas longtemps à vivre, il est à croire qu'elle sera morte avant toi. »
Alguaro atterré resta sans voix ; il avait croisé ses bras sur sa poitrine et semblait perdu dans sa douleur; il n'opposa aucune résistance aux archers qui s'avancèrent pour le désarmer ; il leur remit sa dague, et jetant un regard attendri sur ses compagnons qui mêlaient leurs larmes à celles des femmes, il donna lui-même le signal du départ.
A quelques pas du château, il se retourna en murmurant un dernier adieu, et ses yeux s'arrêtèrent sur le portail où l'on avait dressé un échafaudage pour placer les armoiries du roi de Navarre ; une idée soudaine se révéla dans ses traits; il s'approcha vivement du vieil argentier qui l'avait fait asseoir à sa table, et le supplia de lui accorder une faveur.
— (( Parle, lui répondit l'ancien homme d'armes, en affermissant sa voix pour cacher son émotion, que veux-tu?
— » Laisser ici un souvenir, graver sur ce portail la pensée de ma vie, cette pensée fatale que j'ai portée comme un joug, et qui m'a écrasé. ., le fanal allumé sur l'écueil préviendra peut-être d'autres naufrages.
— » Mais les armes de Navarre ?...
— » Elles brillent sur trop de castels, sire écuyer, pour avoir besoin de blasonner celui-ci ; voyez là-haut sur ce mur la menace béarnaise : Touches-j" si tu Poses ; n'est-ce pas assez ? qui ne reconnaîtrait à ces mots le noble et vaillant maître de Coarasse !...
— » Tu dis vrai, répondit l'argentier, l'épée du fourreau vaut mieux que celle de l'écusson ; grave donc à cette place ta triste légende, et puisse la leçon profiter au pays ! )>
Alguaro s'élança aussitôt sur l'échafaudage; ses outils lui furent rendus, et dès qu'il les eut touchés, on vit sa figure se ranimer; son œil reprit tout l'éclat qu'il avait perdu ; les rubans du bouquet de gui qu il avait planté le matin au-dessus du portail, jouaient au vent et ondulaient autour de sa tête ; il attaqua le granit avec une telle hardiesse et d'une main si ferme et si sûre, qu'on aurait pu croire qu'il avait un modèle devant les yeux. Hélas! ce qu'il écrivait était gravé depuis si long-temps dans son esprit! c'étaient les dernières et funestes paroles de son père : « Lo quQ ha de ser ?io puedefaltar. )) Son ciseau ne se
— 2g reposait que que pour s'aiguiser ; i! courait, il volait de lettre en lettre, il brûlait la pierre^ autant de coups, autant d'étincelles.
La foule attentive répétait chaque mot h mesure qu'il était formé, et se communiquait à voix basse ses pénibles impressions ; les archers avaient été postés au pied de l'échaFaudnge ; mais l'impatient Hernandez , pour surveiller de plus près son ennemi , s'était placé sur l'échelle.
La dernière lettre venait d'être sculptée, lorsque le maillet d'Aleuaro s'échappa de sa main et tomba sur le plancher où s'était accoudé l'Espao-nol ; celui-ci le ramassa et demanda à son prisonnier s'il n'avait
pas fini.
a Pas encore, dit Alguaro en aiguisant de nouveau son ci*^ean sur
un grès humide cl poli, il faut que j'écrive ici mon nom.
» C'est juste, repartit Hernandez, et il monta sur I cchafaud pour
lu! rendre le maillet; mais, ajouta-t-il avec son ironie satanique, pour que ton nom soit abhorré c^mme il doit l'être des deux côtés des Pyrénées, il est nécessaire qu'il soit suivi i Goai'âS:?e du même mot qu'à Sa rra gosse.
— » Et quel est ce mot?
— )) iNe te Tai-je pas assez répété? Sacrillge !...
» Tu le trompes, iiernandez, i! en c^t un auîr;^ t[ui a été écrit dans
lo ciel le jour où je t'ai connu.
— » Et quel est-i!?...
» MELUir.n^n!... répondit l'Aragonais d'une voix tonnante, et en
même temps il lui plongea son ciseau dans le cœur. »
Un cri d'effroi s'éleva de toutes parts; les archers escaladèrent l'échelle; mais avant qu'ils fussent arrivés sur l'échafaudage, Alguaro avait tourné contre sa poitrine le fer retiré fumant du cœur d'Hernandez, et il était tombé pour ne plus se relever. Son corps palpitant râlait sur celui de son rival , dont la tête pendait écheveléo v(^rs le sol et vomissait des flots de sang.
AnoLPur de Piibi sqite.
aâ^^a ^m^ iL^ ^2'î2?iifï20^i>.'î:?^^3 ^^silî^s^s
ET
iE©îîSISEBAT192ÎS SIÎB E^E GSi-ÎÏS DES JîSÏOrJSS, DES TEîaPS E'S' DS3 SRtY5±8'UTï9KS,
PAU M. DE CHATEAUBRÏAXD.
Enfin, voici un livre réellenienl ntlenciii!... un livre plein de choses!... un livre qui vivra!... Pourquoi donc suis-je mal h Taise en l'annonçant? En m'examinant bien, je le devine, c'est que je vole ce plaisir à un de mes collaborateurs.
h' Essai sur la littérature anglaJse me^i arrivée son^ les ombrages de ma retraite ; la , sous ces arbres que l'iiiver ne dépouille pas et que j'aime encore par reconnaissance, quarid le nouveau feuillage est revenu à tous les autres arbres. Mon devoir eût- été de refermer le livre et de l'adresser tout de suite à la personne chnrgëe de la Revue littéraire de VLc/20, mais le charme était déjà sur moi. La magie du style m'avait saisi ^ le brillant des couleurs m'avait ébloui 5 et la noblesse des pensées m'avait enlevé si haut , si loin de la vie de tous les jours, que j'en oubliai un instant les usages ; et je gardai pour moi le bonheur de lire le premier le nouveau livre de M. de Chateaubriand... que celui qui n'eût pas fait comme moi prenne la pierre et me la jette.
M. Moultet me pardonnera, je l'espère. IMoi, je ne ferai qu'annoncer la bonne jiouvelle au monde littéraire ; sa plume détaillera les beautés de l'ouvrage, et avec son savoir en montrera la science ; car dans cet Essai et ces Considérations sitr le génie des hommesj des temps et des j^évolutions, ainsi que dans \esEtudes historiques, il y a une mine où bien des hfiains vont désormais puiser. Jamais plus d'érudition n'a été mêlée à plus de poésie , plus de choses solides à plus de choses gracieuses. Je n'avais encore lu que quelques pages , qu'il me semblait déjà que je ^ enais de traverser une contrée tout ombragée de magnifiques chênes et tout ornée des plus gracieuses fleurs.
Je n'ai fait que jeter les yeux sur la traduction du Paradis perdu. Elle veut être lue phrase a phrase; en attendant, que Toriginal à la main, je puisse me livrer h cette étude, je me bornerai à dire, que nul aussi bien que M. de Chateaubriand ne pouvait nous montrer Milton tel que Dieu et les révolutions l'ont fait.
S'il était donné a Thysope de parler, dirait-elle bien la majesté du cèdre? et sera-ce au petit oiseau des airs à mesurer le vol de l'aigle?
Non, pour porter un géant et Texposer aux regards de tous, il faut être qéant soi-même.
Voici comment s'exprime l'illustre traducteur dans un avertissement placé en tête de son livre :
(( J'ai peu de chose à dire de ma traduction, des éditions, des commentaires, des illustrations^ des recherches, des biographies de Milton. » Il V en a par milliers ; il existe en prose et en vers une douzaine de traductions françaises et une quarantaine d'imitations du poète , toutes très-honnes; après moi viendront d'autres traducteurs, tous excellens ; h la tête des traducteurs en prose , est Racine le fils ; à la tête des traducteurs en vers, Tabbé Del il le.
(( l'ne traduction n'est pas Va personne ^ elle n est qii un portrait : un grand maître peut faire un admirable portrait , soit j mais si Toriginal était placé au près de la copie, les spectateurs le verraient chacun à sa manière et différeraient de jugement sur la ressemblance. )>
(( Traduire, c'est donc se vouer au métier le plus ingrat et le moins estimé qui fut oncques; c'est se battre avec des mots pour leur faire rendre dans un idiome étranger un sentiment , une pensée autrement exprimée, un son qu'ils n'ont pas dans la langue de l'auteur. Pourquoi donc ai-je traduit Milton? Par une raison que l'on trouvera à la fin de cet essai. ))
VÊcho de la Jeune France a révélé , il y a bientôt un an , pourquoi l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs^ en était réduit à traduire le premier poète de l'Angleterre.
Aujourd'hui , à la lin du second volume de V Essai sur la poésie anglaise, M. de Chateaubriand parle ainsi :
« En finissant, revenons par un dernier mot au premier titre de cet ouvrage et redescendons à l'humble rang de traducteur ; quand on a vu, comme moi , Washington et Bonaparte ; à leur niveau , dans un autre ordre de puissance, Pitt et ^Mirabeau : parmi les hauts révolution-
naires, Robespierre et Danton ; parmi les masses plébéiennes, l'homme du peuple marchant aux exterminations de la frontière , le paysan vendéen s'enferraant dans les flammes de ses récoltes, que reste-t-il à regarder derrière la grande tombe de Sainte-Hélène?
(( Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes auxquels j'appartenais par la date de l'heure où ma mère m infligea la vie ?
« Pourquoi n'ai-je pas disparu avec mes contemporains, les derniers d'une race épuisée? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d'un monde écroulé? J'avais tout à gagner à ne pas traîner sur la terre ; je n'aurais pas été obligé de commencer et de suspendre ensuite mes Justices d'' outre-tombe pour écrire ces essais, afin de conserver mon indépendance d'homme.
(( Lorsqu'au commencement de ma vie, l'Angleterre m'offrit un refuge , je traduisis quelques vers de Milton pour subvenir aux besoins de l'exil. Aujourd'hui, rentré dans ma patrie, approchant de la fin de ma carrière^ j'ai encore recours au poète d'Éden. Le chantre du Paradis perdu ne fut cependant pas plus riche que moi : assis entre ses filles, privé de la clarté du jour, mais éclairé du flambeau de son génie , il leur dictait ses vers. Je n'ai point de filles, je puis contempler l'astre du jour, mais je ne puis dire comme l'aveugle d'Albion :
How glorious once above thy sphearl Soleil ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière î
« Milton servit Cromwell, j'ai combattu Napoléon : il attaqua les rois, je les ai défendus ; il n'espéra point leur pardon, je n'ai pas compté sur leur reconnaissance. Maintenant que dans nos deux pays la monarchie penche vers sa fin , Milton et moi n'avons plus rien de politique à démêler ensemble. Je viens me rasseoir à la table de mon hôte ; il m aura nourri jeune et vieux... Il est plus noble et plus sûr de recourir à la gloire qu'à la puissance ! ))
Nous ne savons si notre admiration nous enivre trop , mais en vérité, jamais, selon nous, homme n'a surpassé celte noblesse de style et cette manière digne de dire. Pas un mot qui n'émeuve , pas une pensée qui n'élève dans cet aveu d'une pauvreté toute rayonnante de
gloire :
O mon pays, sois mes amours, Toujours*
Toujours loyale et lidèle Bretagne, sois honorée entre toutes les provinces, car tu as donne la vie au premier écrivain de notre siècle , et jamais cœur plus généreux que celui de Chateaubriand n'a battu dans une poitrine d'homme.
LE PARADIS PESIDU.
Qu'on se figure une de ces immenses forets d'Amérique, visitées par Chateaubriand, où des arbres de toute espèce se mêlent, se pressent , s'enlacent dans un admirable désordre , où la végétation la plus luxuriante se déploie librement, où la sève coule par d'innombrables canaux , et Ton aura peut-être une image du Paradis pej^du. Quant au poète, c'est une nature multiple, complexe, sïl en fut jamais, une nature sans régie et sans frein, qui va, vient, s'arrête, s'embarrasse , se replie, se roule sur elle-même comme le serpent séducteur, et se joue sublime et insaisissable en mille transformations; ou plutôt, pour parler le magnifique langage de l'auteur, c'est « un fleuve immense qui entraîne avec lui ses rivages et les limons de son lit , sans s'embarrasser si son onde est pure ou troublée. » Telle est l'œuvre, tel est l'homme que M. de Chateaubriand avait à nous faire connaître; voyons s'il y a réussi. Rapprochons le tableau de l'original , appliquons le calque sur le dessiu , le masque sur le visage de celui qu'il a voulu peindre, et jugeons par analogie... La ressemblance est frappante. Oui , voilà bien l'œuvre de Milton ; voilà les dédales sombres, sinueux, impraticables , (jui sV croisent en tout sens; ses sites inachevés et jetés au hasard, ses épais fourrés où le jour ne pénètre pas, son vernis souvent équivoque et son ciel; voiià le vieux républicain, l'ennemi des rois; l'ange tombé , à qui la foudre a frappé la tête et arraché la vue; le voilà, vaincu, refoulé, exilé, le puissant apêtre des révolutions, qui conspirait la chute des grandeurs de son siècle ; on le dirait dans une de ces nuits ardentes, où la fièvre rongeait son sein ; la pâle lueur de sa lampe éclaire son visage; ses lèvres se crispent, des paroles qui s'entrechoquent pêle-mêle, timiuUueuscs comme l'émeute hurlante, inarticulées comme des soupirs de désespoir, sublimes comme la nature dans l'enfantement , jaillissent à grands llols de sa bouche.
Tout ce que ce calque merveilleux a coûté à l'auteur de soins , de peines, de fatigues et de patience , nul ne pourrait se l'imaginer et
nul ne le sait mieux que nous, qui avons si souvent violé la sainlelc Je la retraite où il expiait son génie, pour lui parler de la Jeune France... de la Jeune France, à laquelle il porte un si vif intérêt. Nous avons vu l'auteur à^Aiala Réné^ des Alcrrijj's et du Génie du christianisme^ nous Pavons vu, cet homme qui a créé un siècle et qui lui donnera son nom, accoudé à sa mauvaise table de bois traduisant Millon, ligne par ligne et mot par mot, comme un pauvre écolier de sixième du grec ou du latin! Ainsi Corneille dans ses vieux jours mettait en vers V Imitation^ à genoux; car toutes les gloires sont sœurs; (( Les hautes renom- )) mées se mêlent comme enfnns d'une même famille, tout ce qui a de )) la grandeur se touche. ))
Le système de traduction tout-à-fait littérale qu'a suivi l'auteur^effaroucliora sans doute plus d'une susceptibilité. Il y aura des esprits à vue courte et à excellente mémoire, qui ne savent pas plus l'anglais que leur propre langue, auxquels le Paradis perdu de Tabbé Delille avec ses allées bien sablées, ses bosquets bien finis, ses avenues droites et raides, plaira certainement beaucoup plus; il eut été facile à rillustre traducteur de satisfaire ces gens-là. « Si je n'avais voulu donner, dit-il , qu'une traduction élégante du Paradis perdu, on m'accordera peut être assez ce connoissance de l'art, pour qu'il ne m'eut pas été impossible d'atteindre la hauteur d'une traduction de cette nature. » Mais ce n'est pas à leur manière que le génie comprend le génie.
Pour nous qui ne somme.], grâce à Dieu, ni de cette arrière-garde de la scholastique dont parle M. de Chateaubriand et pour laquelle il n'écrit point , ni de ceux qu'en appelait il y a tantôt six ans, romantiques, autre espèce déjeunes vieillards « qui vont à la chasse des, images, des idées, des expressions, pour en faire leur proie. » Nous, qui espérons l'avoir compris, nous ne lui ferons certes pas le reproche de rendre avec trop de vérité son modèle; ce serait lui reprocher le titre même de sa gloire ; \m portrait parfait doit répéter l'original , ainsi qu'un miroir fidèle, avec ses qualités et ses défauts, et tel est celui qu'il a tracé de Miltou ; mais le génie même de l'homme qui en a le plus ne peut prévaloir contre le génie des langues; il y a en elles d invincibles résistances, elles ne veulent jamais se livrer tout entières; on a beau les saisir corps à corps, elles se dérobent, elles échappent, on ne peut s'emparer de leur ame, traduire leur s?ns intime, transposer
leurs secrètes harmonies. Ceci n'est du reste qu'une observation générale que nous nous permettons de faire en passant et qui n'influe en rien sur notre jugement particulier. M. de Chateaubriand nous aime trop et nous l'aimons et l'admirons aussi depuis trop long-temps, pour ne pas lui dire naïvement toute notre pensée.
La traduction du Paradis perdu est un grand fait dans l'histoire de la littérature moderne ; elle marque une ère nouvelle dans une des branches de cette littérature, assez dédaignée jusqu'ici , et signale un progrès digne de fixer l'attention des hommes réfléchis et graves.
Naguère, le chantre des Harmonies^ à son retour d'Orient, venait attacher un anneau d'or au vieux palmier du désert ; cette fois ce n'est plus le poète de la France, c'est le grand aveugle d'Albion , c'est Milton lui-même, évoqué par sa propre lyre, qui sort de son tombeau et vient couronner son rival. WV.
Alors que vous vous promenez à travers les champs, vous trouvez êbuvent sur les bords du sentier que vous suivez de petites buttes de terre qui s'élèvent çà et là. Si le temps est sombre, si des nuages gris voilent le ciel, vous ne voyez rien sur ces espèces de boursouflures de terrain. Mais si le soleil chasse la nuée pluvieuse, si de beaux rayons d'or tombent d'en-haut sur la campagne, tout de suite vous apercevez des millions de fourmis sortant de dessous la poussière de ces petites montagnes élevées par des insectes, alors tout est animation et mouvement dans la fourmilière, un rayon de soleil lui a été une bonne nouvelle, et voilà tout le peuple travailleur en joie.
Il en est des habitans des grandes villes comme des fourmis; quand viennent les premiers beaux jours, on les voit se remuer dans les rues étroites de la cité et faire leurs apprêts pour aller respirer aux champs.
Le retour du mois de mai, c'est le beau temps des voitures de démenagemens, les bons jours des tapissiers de petites villes ; c'est aloi^
qu'ils tendent oux fciiéUesles rideaux de percale ou de mousseliiie brochée, et qu'au-dessus des couchettes de bois de noyer ou des lits d'acajou ils enfoncent dans les murs leurs flèches ou leurs thyrses dorés.
G'estaussi alors que les propriétaires de maisons se réjouissent, car leur revenu se double à la belle saison ; en resserrant un peu la famille ils ont place pour les étrangers qui viennent chercher chez eux du calme et de Tair, du repos et des distractions quasi-champétres.
Ce que je dis ici, dans cette tcte d'article, demandez aux propriétaires de Passy si c'est vrai.
Gomme tant d'autres, j'ai cherché plus d'air que je n'en avais à Pa ris ; au lieu de la couleur blanc-sale des maisons, j'ai voulu de la verdure sous mes yeux, et de l'espace devant moi, au lieu de Vétroitesse des rues ou de la tristesse d'une cour.
Toutes les hauteurs qui avoisincnt la grande cité, les coteaux de Sèvres, de Meudon, d'Autcuil, de Passy, de Belleville, de Menilmontant et de Vaugirard, doivent tenter les Parisiens et leur donner l'envie de connaître et de ressentir d'autres brises que celles qui passent sur les ruisseaux boueux des rues.
Passy surtout a dû appeler sous ses ombrages, et c'est parce qu'il fait venir beaucoup de monde à lui, que nous y voyons aujourd'hui tant de maisons. Ce coteau est d'un accès si facile, l'air qu'on y respire est si pur^ les eaux qu'on y boit sont si saines, que beaucoup de çisiteurs ont fini par se faire habitans. Beaucoup ont dit: Il est bon d'être ici y et au lieu d'y planter trois tentes, ils ont bâti beaucoup de jolies maisons.
Où nous voyons à présent comme une ville, au septième siècie i! n'y avait qu'un tout petit village, connu en latin sous le nom de Nimio et en français sous celui de Nijoji ou Nigeon.
Un saint Bernard, évêque du Mans, mort en 6^3, était propriétaire* de ce hameau et des vignes qui s'étendaient à l'entour. Glotaire II, surnommé le Gi'andy déclare dans son testament que ce village de Nimio appartiendra k l'église de Paris.
A mesure que la population de Nimio ou de Nigeoji augmentait^ on abattait des ari)res de la foret voisine (alors la foret de Rouvret^ aujourd'hui bois de Boulogne)^ et l'on niellait le terrain en culture ; c'est d'abord vers l'orient et à la proximité de la capitale que la popula^ tion se porta, et le lieu des abattis fut appelé Chaillol-, de Clml ou Cliail^ qui eu langue tudesque signifiait, dçstruçtio avhorum^ abattis
dètois et c'est encore du mot Chai que vient le mot français Echalas.
Toute cette érudition, je l'ai prise à Passy, car Passy a ses chroniques formant un gros volume in -8°, illustré de plusieurs vues et écrit par M. N. P. Quillety ancien commissaire des gaen^eSy chef au ministère de la guérite, sous-intendant militaire en retraite^ che- K>alier de Vordre royal de la Légion- d' Honneur , membre de plusieurs sociétés savanteSy et ex-adjoint au maire de Passy.
Il y a des gens qui vivraient des années dans une contrée, dans une ville, dans un hameau, et qui passeraient leurs journées sans s'enquérir de l'histoire des lieux qu'ils parcourent. Ce qu'ils voient, ce qu'ils touchent leur suffît... Oh! je ne suis pas de ce nombre. J'aime à savoir, (juand j'arrive dans une maison, qui l'a habitée avant moi?
Lorsque je me repose sous un arbre, j'évoque le souvenir des voyageurs qui s'y sont assis, bien avant que je n'eusse fait un pas dans la vie. Aux pierres des vieilles murailles, aux frais ombrages de la forêt, je vais toujours demandant leur passé. . . Je veux connaître avec qui je suis destiné à vivre.
Avant de se lier avec quelqu'un, on s'enquiert de ce qu'il a fait, de ce qu'il a été — Eh! mon Dieu, on pense, on rêve, on s'entretient autant avec les choses qu'avec les hommes ^ il est donc bon de les étudier aussi.
Le lendemain de mon arrivée à Passy, je cherchais déjà quelqu'un qui pût m'en raconter l'histoire, quand au bout d'une allée du bois de Boulogne, à un des piliers du mur de la Muette^ je lus en grosses lettres sur une affiche jaune :
Chroniques de Passy et de ses en^>irons, ou Recherches historiques, statistiques et littéraires sur Passy , le bois de Boulogne et les alentours.
Comme c'était bien là mon affaire, un quart d'heure après j'avais le livre.
Je voudrais pouvoir louer cet ouvrage, car j'aime la pensée qui l'a dicté ; mais l'auteurse laisse aller trop à des détails peu intércssans pour ceux qui n'ont pas, comme lui, l'honneur d'clre marguillicrsde l'église de Passy. Trop de pages de son livre sont remplies des réglemens de la fabrique... Et puis quelquefois on serait aussi tenté de croire que M. Quillet n'a point progressé avec son siècle^ car il nous raconte des anecdotes qui ne sont plus de notre époque, et dont monseigneur le
duc de Bourbon (s'il ne s'était pas suicidé, comme chacun sait) pourrait se plaindre. Bien d'autres historiettes tout-à-fait Pompadour et Dubarrj feraient également bien de disparaître du volume.
Grâce à ce que M. Quillet m'a appris, j'ai pu redire tout-à-l'heure l'origine du nom de Chaillot qui m'a semblé aussi raisonnable que beaucoup d'autres qui ont cours parmi les étymologistcs ; mais en vérité, malgré toute ma tendance à croire au savoir et à l'érudition de M. Quillet, je ne puis admettre pour bien avéré ce qu'il dit sur l'origine du nom de Passy.
Pour mettre mes lecteurs à même déjuger si c'est mauvaise volonté de ma part, je vais transcrire le paragraphe dans lequel l'auteur des Chroniques cherche à établir l'étymologie du nom de sa ville de prédilection.
« Si l'on veut savoir, dit M. Quillet, d'où vient le nom de Passy, il suffît de remarquer que la cote qui prend à Chaillot et s'étend jusqu'à Boulogne est coupée par deux défilés assez étroits, l'un à l'entrée de Passy, du côté de Paris, et l'autre à son extrémité, du côté d'Auteuil ; ces deux défilés ou pas auront été définis par le mot pas dans l'acception où il signifie passage entre deux montagnes, comme le pas de Suze^ le pas des Thermopjles. On aura dit : Ilj a deux pas ici, pour exprimer que Passy se trouve entre deux défilés. Pas ici ou icj^ et par corruption Passi ou Passj. »
Je savais depuis long-temps qu'il y a des étymologies tirées de bien loin, mais en conscience, je le déclare, je n'en avais pas encore rencontré de cette force-là.
Si je critique M. Quillet sur l'origine au moins douteuse qu'il attribue au nom de Passy ^ je me hâte de le remercier de ce qu'il nous apprend sur le bois de Boulogne. Je trouve là quelque chose de touchant, et je m'en vais rappeler les souvenirs qui sont attachés aux vieux chênes qui se voient encore çà et là, parmi les jeunes plantations de la fashionable promenade du beau monde.
Peut-être quelques habitués du bois nous sauront-ils gré de leur avoir donné de succinctes notions sur le lieu qu'ils aiment à parcourir ; sans doute il est déjà doux, dans de légers landaux et d'élégans phaëtons, de rouler sans cahots sur le sable des routes de Saiiit-Cloud, de Madrid, de Bagatelle, à^ Auieuil ai de Boulogne; sans doute, c'est un plaisir de filer rapide au galop, avec la brise soufflant dans vos che-
veux sous les acacias en iieurs, les sycomores, les sapins et les chênes des lono-ucs allées droites ; mais le charme de ces promenades doublera, si quelques réminiscences historiques sont jointes à tous ces ombrages. L'auteur des chroniques a su les évoquer, et nous lui en témoignons ici notre reconnaissance ; car parmi les favoris dorés de la fortune, il y a si peu de pensées graves, que je sais bon gré aux hommes qui sont assez habiles pour pouvoir en jeter en passant sur cette foule mobile et légère.
Ce que nous appelons aujourd'hui le bois de Boulogne avait autrefois le nom àe foret de Roiwret.
Cetle vaste foret s'appuyant à droite et à gauche des rives de la Seine couvrait de son ombre la plaine de Sablons, Villiers et Glichy, Saint - Ouen, la plaine Saint-Denis et tout le faubourg du Roule. Dans ces temps reculés, Paris la ville des rois, était comme une reine assise dans la solitude; aujourd'hui étendant ses longs bras, elle a déraciné les arbres et détruit les ombrages qui l'entouraient, et la voilà maintenant exposée à tous les regards et accessible à tous venans.
Du temps qu'elle avait encore cette défense de verdure autour d'elle, ses habitans furent livrés à une cruelle maladie ; chaque jour on en voyait mourir un grand nombre ; et pour les églises et pour les maisons mortuaires, il n'y avait plus assez de tentures noires, et dans les cimetières la place commençait à marquer! En ces jours de foi, quand Dieu envoyait un iléau à la terre, les hommes élevaient les mains vers lui, ils criaient: Seigneur^ ajez pitié de nous ! Seigneur ^ faites-nous mi séricorde ! Et comme s'ils avaient eu peur de la majesté divine offensée, ilsavaient mis une yierge pleine de gi^dce entre eux et le Roi du ciel, puis la prenant comme protectrice, ils s'agenouillaient devant ses autels, en répclanl : Mèj^e du Scua^eur! consolatrice des affligés! refuge des pécheurs y priez pou?' nous^ priez pour nous.
Vers l'année i3io, une grande épidémie exerçant ses ravages dans la ville que les prédicateurs appelaient la Babjlone moderne^ beaucoup de Parisiens émigrèrent de ses murs. Les uns allant vers le midi, les autres vers le nord, mais tous conduits par la piété et Tespérance, ^ar ces bandes de pèlerins ne se mettaient en route que pour aller prier le saint qu'elles regardaient comme le meilleur protecteur, le médiateur le plus puissant.
S^}\ il y avait h JS^juJogni^-sur mer une image miraculeuse de la
trés-sainte Vierge, qui avait un grand renom de puissance : les murs de sa chapelle étaient tout recouverts à' ex-voto^ et son autel tout enrichi d'offrandes ; non-seulement elle avait sauvé des centaines de matelots de la fureur des vagues, mais elle avait encore préservé des pays de la peste et du mal des ardens.
Beaucoup d'habitans de Paris allèrent donc vers elle; et si vous voulez une scène qui contraste avec celles que vous voyez aujourd'hui sur les hauteurs de Passy, regardez.
Elle est longue cette procession d'hommes, de femmes et d'enfans qui souffrent et qui ont peur de mourir du mal qui a frappé leurs proches; elle monte lentement la pente du coteau, car ceux qui suivent la croix de bois et la bannière de laine blanche, écartelée de noir, sont tous faibles et défaillans ; leurs chants sont tristes et entrecoupés de silences ; quand les voix se taisent, le bruit des pas sur le gravier de la route est tout ce que l'on entend... Et alors que des paroles remplacent les pauses, ce sont des versets du Miserere et du De profundis qui sont lugubrement psalmodiés par les pénitens et répétés par les échos. *'
Dans l'espace étroit qui est resté vide entre les murs de Paris et la lisière de la/bréi de Rouvret, la procession s'est dessinée en suivant les sinuosités du chemin, comme un long serpent qui a été blessé et qui se meut avec peine ; mais la voilà maintenant dans l'épaisseur du bois, voilà les souffreteux et les malades hors des ardeurs [du soleil, les voilà cheminant sous l'ombre fraîche des chênes, et la clochette des confréries et les refrains des litanies font taire les oiseaux accoutumés au profond silence de la forêt. Les cerfs, les biches, les faons et les chevreuils s'enfuient aussi, comme si cette foule pieuse pouvait en vouloir à leur vie. Oh non! ce n'est pas quand on va demander à Dieu de ne pas mourir, que l'on voudrait faire mal à une faible et innocente créature.
Si les oiseaux et les autres habitans de la forêt se sont effrayés et éloignés du passage de la procession, le son cadencé des clochettes a fait venir sur la voie qu'elle suit les ermites de cette vaste solitude, pour s'agenouiller sur le passage de la croix, pour prier avec les pieux pèlerins, ils ont quitté leurs grottes ou leurs cahutes de branchages, et si c'est une joie pour eux de voir qu'il y a encore tant de foi en ce monde , c'est une consolation pour les dévots voyageurs d'être bénis par les solitaires de Rouvret.
Au'oirci'hui une cérémonie religieuse, une Fête-Dieu produirait sans coûte Je l'effet dans les routes droites et régulièrement plantées du bois de Boulogne, là les bannières pourraient (lotter et claquer au vent et les croix d'argent briller au soleil ; car les jeunes plantations n'abritent et ne cachent rien... Mais il y a cinq cents ans, quelle différence! que de mystère sous l'ombre des vieux chênes ! que de recueillement sous ces rameaux élancés et entrelacés, qui donnaient l'idée des voûtes à ogives! Une procession là. c'était beau, c'était plus beau que dans une cathédrale ; là il est vrai pas de tentures, pas de riches tapisseries appendues de chaque coté du chemin du cortège sacré, mais les lierres, les liserons, les lianes, les vignes folles avaient jeté leurs gracieux festons d'un arbre à l'autre, et dans plus d'un endroit formaient des arc ides et de merveilleux reposoirs. Là pas d'orgues soupirant en tO:mant sous des voules de pierres, mais les sons majestueux du veiît dans la cime des sapins.
Pour les malheureux qui venaienl de souffrir et de voir mourir dans les rues sales et étouffées de Paris, oh! certes ce devait être une sainte joie, un retour d'espérance que de prier ainsi ensemble sous ces beaux
ombrages Aussi les malades croyaient déjà se sentir mieux... Les
pauvres mères surtout recommençaient à sourire à leurs enfans pâles et amaigris, et se répétaient entre elles : La bonne Vierge a pitié de nos petits anges.
Je ne chercherai pas à décrire, jour par jour, la route des pèlerins; je dirai seulement que la longueur du chemin ne décourageait personne; loin de là, la sainte bande en avancanl ne faisait qu'augmenter de nombre... Et quand du haut d'un plateau élevé ils aperçurent, comme une nappe d'argent, la mer qui scintillait au soleil, ils étaient près de deux mille.
(^'élait la Vierge que les litanies appellent Etoile des niej'S (maris Stella) ([uc ces iervcns chrétiens venaient implorer. Aussi, quand ils aperçurent l'immensité des flols, ils regardèrent avec enthousiasme ce qui leur semblait là le domaine de. celle qui allait intercéder pour eux ; elle est si puissante qu'avec un geste de la main, un sourire de sa bou che, elle calme les fureurs de ce vaste océan et commande aux tempêtes de ne plus remuer ses vagues. Elle dira aussi au fléau de cesser; clic fera revenir la santé à nos enfans.
Ainsi pensait la muUUude en descendant vers la petit.^ ville de
Boulogne, dont elle apercevait l'église élevant son docher nu-dessus des toits des maisons..., c'était là le terme du pèlerinage!
Pendant neuf jours, les prières des pèlerins furent presque continuelles devant l'image miraculeuse, et quand la nuit venait, il n'y avait point d'obscurité à l'en tour de son autel, car chacun voulait y faire brûler une chandelle de cire.
Parmi les meilleures consolatrices, il faut nommer la foi et V espérance; ces deux filles du ciel savent mieux que toute autre essuyer les pleurs et opérer des miracles.
A la fin de la neuvaine, bien des malades étaient guéris, les couleurs de la santé étaient revenues aux visages pales, la force aux faibles, la gaîté aux enfans et le bonheur au cœur des mères!
Avant de quitter Boulogne, les pèlerins consolés et guéris appendirent aux murailles de l'église leurs ex-voto y et lorsque les ^irêtres du sanctuaire de la bienheureuse vierge Marie permirent aux voyageurs qui allaient s'en retourner chez eux, de baiser les pieds de la glorieuse image, des pleurs coulèrent de tous les yeux : c'étaient comme des enfans qui vont s'éloigner de leur mère. .. de leur mère qui les a soignés dans leurs souffrances, et qui les a guéris !
Le roi Philippe-îe-Long avait envoyé avec les pèlerins un peintre habile, et l'avait chargé de faire une exacte et vraie pourtraicture de Notre-D ame-de-hon- Secours telle quelle se voit en sa nef, battue des flots, dans F église vénérée de Boulogne-sur-Mer. Et quatre notables de Paris avaient aussi été choisis par ordre royal pour rapporter au Ptoi des chrétiens cette copie de la Vierge miraculeuse.
Le tableau du peintre parisien, placé sur un fond de moire blanche, servit de bannière pour le retour. . . En venant à Boulogne, c'était une écharpe de crêpe noir qui avait été nouée aux pieds du crucifix ; en revenant vers Paris, c'était une guirlande qui l'enlaçait qui laissait pendre ses bouts terminés par deux gros glands de (leurs aux deux branches de la croix
Les parens, les amis des pèlerins attendaient impatiemment leur retour. En ce temps-là, les communications étaient rares et difficiles entre Paris et Boulogne-sur-Mer ; cependant il était arrivé au Louvre un émissaire qui avait fait grande hâte pour annoncer que Notre- Dame-de-bon -Secours avait rendu la santé aux malades^ la force aux
faibles et le bonheur à tous les pèlerins, et que tous s'étaient mis en route pour revenir.
Cette bonne nouvelle se répandit presque aussi vite que l'annonce d'un malheur.
Je dis aussi vite que l'annonce d'un malheur, parce que je ne sais pourquoi les mauvaises nouvelles arrivent toujours vite, tandis que celles qui doivent donner de la joie ont l'air d'avoir été apportées par des tortues.
Dans les temps où les nouvelles allaient moins vite, était-on plus malheureux qu'aujourd'hui que nous avons le télégraphe, les mallepostes, les estafettes et les courriers ? Je ne le crois pas, car en ce monde, comme il va plus de malheur que de bonheur, ouvrir beaucoup de communications, ôter tous les obstacles de la route, n'est-ce pas faire le chemin beau à l'ennemi, pour qu'il nous arrive pluspromplement?... Oh! s'il n'y avait que de bonnes nouvelles à recevoir ou à expédier, je voudrais des chevaux de plus aux célérifères, des rnouvemens plus rapides aux télégraphes, des chemins de fer partout... Mais hélas! j'ai vu tant de lettres cachetées de noir m'arriver, qu'en vérité je ne craindrais pas d'habiter un pays où il n'y aurait que des grandes routes difficiles et des messagers paresseux. . . Un petit coin bien ignoré du monde, un vallon bien isolé des bruits de la terre, où l'on vivrait avec de vieux amis que l'on ne verrait pas mourir, me semble aujourd'hui plus enviable que tout.
Quand le fleuve coule amer, pourquoi se pencher vers ses eaux pour en boire?
Parmi ces pèlerins dont je cherche à vous raconter l'histoire, il y en avait sans doute qui sortaient du sentier battu, qui allaient à droite ou à gauche, pour cueillir quelque fleur dont la forme ou l'éclal les avait frappés. Je fais comme ces pélerins-là, je sors de mon récit, je m'amuse en chemin à vous redire les pensées qui me partent du cœur et qui me traversent l'esprit. . . Ne m'en voulez pas, et prétez-moi encore l'oreille.
Beaucoup de Parisiens, sachant par le messager qui était venu au roi le jour précis du retour des vovageurs, étaient allés au-devant d'eux jusqu'au village des Menus, situé sur la rive de la Seine, en face et au-dessous de Saint-Gloud ; là ils attendaient.... Enfin les clochettes des confréries que les syndics vêtus de la dalmatique agitent dans les processions se firent entendre. . . Les voilà ! les voilà ! crièrent à la fois, et le
vieillard qui avait vu son fils partir pour le saint voyage, et le fils qui n'avait pu accompagner sa mère, et la sœur qui allait revoir son frère, et l'épouse qui allait cesser d'être veuve, et l'ami qui avait été séparé de son ami.
Ce ne sont plus seulement les clochettes que l'on entend, voici briller au-dessus des haies des chemins les croix d'argent, voici flotter les bannières. Voici! voici sur son fond de moire blanche, à franges d'or, la très-glorieuse image de Notre-Dame-de-bon-Secours!... Oh! que d'élans de gratitude, que de bénédictions, que de respects, à mesure qu'elle avance!... C'est la Vierge qui est représentée sur cette bannière, qui a sauvé de la mort tous ces parens, tous ces amis. C'est elle qui a guéri tant de maux, séché tant de larmes, c'est elle qui a fait tant d'allégresse, tant de bonheur. . . Aussi quand on a incliné son front devant elle pour la remercier, comme on se relève de terre, comme on se cherche, comme on s'embrasse, comme on se questionne, comme on s'interrompt, comme on se sourit, comme on pleure de joie!... Ce délire, ce péle-méle, ce touchant désordre durèrent longtemps. Et si vous voulez savoir juste le lieu où tant de bonheur est advenu à nos devanciers, vous le saurez, car nos pères y ont élevé un monument de reconnaissance. Ce monument dure encore et peut être visité par vous tous.... Ce monument, c'est l'égUse actuelle de Boulogne,
Cette église, d'un style gothique très-pur, est la copie exacte et scrupuleusement faite de Véglise de Boidogne-sur-Mer .
Pour ne perdre aucun des salutaires souvenirs de leur pèlerinage, pour retrouver en quelque sorte le lieu où la santé et la consolation leur avaient été rendues, ceux des pieux habitans de Paris qui étaient allés jusqu'aux bords de la mer pour y implorer la Vierge qui, par son intercession auprès de Dieu, fait cesser les tempêtes et les fléaux, ont élevé cette église et ont voulu qu'elle fut pied pour pied, et pouce pour pouce, ornement pour ornement, semblable à celle où ils avaient prié sur la grève battue des flots... Et aujourd'hui, si quelque fashionable, habitué du bois^ a par hasard jeté les yeux sur ce que je viens d'écrire, s'il va voir ce souvenir ïixè du moyen-àge, il retrouvera dans cette église plus d'une chose qui redit son origine. A la jonction des nervures de la voûte, il verra encore, dans de petits écussons, les débris d'une nef qui fend les ondes; sur d'autres, il distinguera des semis de
tleursde Ivs. Et ce qui révèle , seion nous, que cù sont des pèlerins qui ont fondé cette église, c'est la quantité de bannières que dans nos fêtes solennelles y déploient encore diverses confréries. II y a là un souvenir de procession, un ressouvenir de ce voyage à travers le pays, alors que chaque corporation de Paris se rendait a Boulogne- sur-Mer, avec l'étendard de sa paroisse ou de sa profession.
Le roi Philippe-Ie-Long, qui avait voulu que des notables de sa capitale fissent partie du pèlerinage, s'est associé à la reconnaissance des pèlerins, c'est lui qui a posé la première pierre du monument de gratitude. Une table de marbre noir scellée dans le mur constate ce fait et prouve en quelle haute vénération était l'image sainte qui avait été rapportée de Boulogne-sur-Mer, et à laquelle on avait su joindre pour la rendre encore plus sacrée et plus miraculeuse un fragment de celle que les Boulonnais n'avaient pas voulu, au prix de beaucoup d'or, laisser eniporler de leur ville.
Cette image était gardée dans le trésor de ia rovale abbaye de Longchamps, et pour l'en tirer ^ il y avait gîand nombre de focinalitès à remplir...
Cette église dont la première pierre avait été bise par des mains royales, et à laquelle tant de réminiscences s'attachaient, devint bientôt célèbre; là aussi des miracles furent opérés par Noij'e-Dajne-de-bon- Secouj's, et les pèlerins vinrent à l'église de Boulogne près Paris, comme ils 'AVàienlh. Boulogiie-sw-Mer '^ alors le nom sans souvenir du village des Menus disparut, celui de Boulogne le couvrit de sa double célébrité... Et les ombrages qui s'étendaient à Tcntour de la nouvelle église perdirent aussi leur premier nom. La/b/'dV de Romi-et ou de Rouvroy devint le bois de Boulogne.
L'ouvrage de INl. Quillcl ma donné Tejivie d'explorer les environs de Passy. J'ai commencé par aller visiter l'église qui a fait prendre son nom au bois, où j'aime ii promener mes rêveries, mes regrets et mes espérances. J"y suis allé le dimanche qui termine l'octave de la Fête- Dieu, et c'est alors que j'ai vu la plaque de marbre noir dont j'ai parlé, j'ai remarqué sur cette pierre les épithétes qui sont jointes au nom do Louis XV. Il y est appelé le Bien-Aimé., le flctoi'i eux elle Con- <7Wf^'rt7zf.. .Aujourd'hui on lui fait expier bien cruellement ces flatteries.
Passy a du une grande partie de sa prospérité à ce prince ; car, en
iigrandibsant le cMteau de la Muette^ en Thabitant souvent, il y a attiré tout ce monde qui s'attache aux cours, beaucoup de beaux hôtels ont été alors bâtis non loin de îa demeure royale.
Les souvenirs que Louis XV a légués à la ]\iuette ne sont pas de nature à être cités parmi nous. Avant ses scandaleuses débauches, il v en avait eu là de plus hideuses encore, celles d'une fille de Philippe
d'Orléans avec Le retient a laissé tomber de sa honte dans ce
château ; et il v a des taches que le temps ne peut effacer, et qui demeurent indélébiles sur la pierre comme dans les esprits.
Pour purifier la Muette ^ Louis XYI, Marie- Antoinette, madame royale, l'ont habitée. Les pensées qui viennent quand on évoque ces grands noms forment tout de suite comme un voile sacré qui cache les vieilles obscénités du lieu.
Puis, après ces illustrations, le célèbre lacteur de pianos et de harpes Ehrard est \enu travailler oii les rois avaient Irainé leurs ennuis, alors, au lieu du bourdoniiienient sî vide et si faux des courtisans, on entendait dans les oàions de .rarlisle de suaves accords... Un orgue surtout y a ravi tous ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre, Éhrard avait mis tout son art a iaire de cet instrument un chet-d'œu\re.
C'est Khrard, devenu propriétaire du Pavillon-llûyal, qui Ta lait ici que nous le voyons aujourd'hui, semblable à une mauvaise caserne! Tout ce qui était style dans le bâtiment a disparu ; ce n'est plus qu'une haute et lourde masse carrée, percée de beaucoup de fenêtres et surmontée d'une icfnoble lanterne... Il n'y a de bien conservé de l'ancien château qu'un de ses bas côtés, que l'on ne voit plus de la rue, mais où l'on retrouve le goût du temps de Louis XV. Ce pavillon qui n'a été ni regratté, ni badigeonné, ni déshonoré, se loue tous les ans à quelque ennuyé ou à quelque riche malade de Paris.
Sous la restauration, j'y ai vu un ministre des fmanccs ; Louis XVIII lui avait prêté cette demeure, car ce ministre des finances était pauvre, et est mort sans avoir, comme M, Thiers et bien d'autres, une villa à lui.
Aujourd'hui le grand pavillon et le parc du château sont occu}:)és par Y Institut ortliqpédlque de Paris des docteurs Pravaz et (iuerin.
C'est là que sont traités et réformés les défauts de la taille.
Aux avantages médicaux et hygiéniques les fondateurs de ce bel éta-
blissement ont réuni tous les soins, toute la surveillance, tous les maîtres qui peuvent assurer une bonne éducation.
Bien souvent en me promenant sur la pelouse, j'ai regardé par dessus le mur en saut de loup qui entoure les jardins, pour apercevoir les jeux des pensionnaires; mais je n'ai vu là aucune animation; c'est probablement plus à l'écart, plus loin des yeux des promeneurs que se passent les récréations.
Souvent à la grande porte de l'Institut s'arrêtent de brillans équipages, des femmes élégantes en descendent. Ce sont des mères qui viennent embrasser leurs enfans et s'assurer des progrès que l'art a faits pour réformer la nature.
En face du bel établissement de MM. Pravaz et Guerin^ Beau-Séjour offre de délicieuses habitations à ceux et celles qui cherchent pour rétablir leur santé le calme et le bon air. C'est ici que vient pour se guérir l'aristocratie maladive, et vraiment elle est bien inspirée, car je ne connais rien de plus élégant que cet enclos entrecoupé de petites pelouses^ de rpassifs, de routes anglaises sablées, et de jolis pavillons qui étalent leur blancheur au milieu de la verdure et des fleurs.
Êeau-Séjour a jadis appartenu au père Lachaise... Il avait à Passy, comme il avait de l'autre coté de Paris, une maison de campagne, et les destinées de ses maisons sont devenues étranges. Ici des malades, plus loin des morts.
A Beau-Séjour, il n'y a pas que des êtres souffrans ; nous y connaissons un salon oii se réunissent souvent les Larochefoucauld, les Ballanche, les Sainte-Beuve, les Nodier, les Chateaubriand. Je ne nommerai pas la femme qui fait les honneurs de ce salon; je craindrais que sa gracieuse modestie ne m'en fermât la porte.
En tout temps Passy a eu des séductions pour les hommes qui pensent et qui écrivent.
Franklin y a posé son premier paratonnerre. J.-J. Rousseau y a fait une partie de son Devin du village. L'abbé Prévôt, Latour-d' Auvergne, premier grenadier de France, le père Lemoine, Goldoni, Joseph et André Chénier, Picard, Piccini, Gossec, Marsollier, Hoffmann, Raynal, ont passé ici de tranquilles journées et rempli leurs loisirs.
Cet amour pour Passv ne s'est point en allé aveclesmortsdont je viens de transcrire les noms. Plusieurs de nos notabilités actuelles y jouissent aujourd'hui de ce calme inspirant, que Paris, si riche en toutes choses,
n*a point à offrir. Retirés sur les hauts lieux, ces hommes de lettres entendent moins de bruit et travaillent plus à l'aise; ici le vénérable et aimable historien des croisades s'occupe de politique et de littérature. Un ami qui sera digne de lui (et c'est là un beau titre), M. Poujoulat, répand du charme et de la poésie, où l'on ne croirait trouver que la triste réalité. Le célèbre docteur Orfila se délasse d'occupations graves avec celui des beaux-arts qui console le mieux; tout à cote Brasier fait ses chansons et Dumersan ses vaudevilles et ses drames.
Un homme dont le profond savoir a presque été caché par îe grand dévouement, M. le comte de Lascases, auteiu' des cartes historiques, courtisan du malheur, flatteur de l'infortune Cic Napoléon à Sainte- Hélène, habite également Passy.
Les plaisirs s'y donnent aussi souvent rendez-vous. Voici ce que la Mode^Revue du monde élégant^ disait, il y a peu de jours, du Banelagh de Passy :
(c Je veux parler aujourd'hui des soirées agréables que Ton peut passer au Ranelagh. Depuis quinze jours, nous voyons avec plaisir que l'on revient à ce lieu aimé de la génération qui a été notre devancière. Là, sous les acacias fleuris et sur la pelouse unie qui s'étend devant le parc de la Muette, le beau monde vient respirer l'haleine embaumée du soir. Ces noms de Ranelagh et de la Muette ont \e\ivs souvenirs de mode,
(( Dans cette salle élégante, dont vous apercevez le soir la porte illuminée au bout d'un long berceau de verdure, une reine.. . la plus belle, la plus gracieuse reine du monde, Marie-Antoinette, est venue danser, en disant à celui qui venait de bâtir le Ranelagh : je viens danser ici
POUR vous PORTER BONHEUR.
» A elle qui voulait le bonheur de tous, rien n'a porté bonheur!... Mais arrêtons-nous, ne jetons pas du noir sur ce Bulletin de Mode,
)) Bien des grands seigneurs, beaucoup d'hommes illustres et bienfaisans ont fondé et bâti des hôpitaux, et leurs noms ne sont point restés, pour que la postérité les prononce avec respect et reconnaissance. Et voilà qu'un lord irlandais qui, pour rétablir sa fortune ébréchée, a fait élever près de Londres une salle de danse, va passer aux âges à venir, et son nom de Ranelagh surnagera quand tant d'autres, qui méritaient bien d'avoir la célébrité, sont enfoncés dans l'oubli !
)) Depuis plus de trente ans ce nom est devenu européen, chaqwe capitale a maintenant son Ranelagh,
))Celui de Passy, qui a eu l'honneur 4e recevoir Marie -Antoinette, la princesse de Lamballe, l'impératrice Joséphine et Madame, duchesse de Berri, a encore une autre sorte d'illustration. En 1 790, \e Ranelagh attirait à ses fêtes les muscadins , les incrojables; c'étaient les dandys, les fashionables, la bonne compagnie d'alors affamée de plaisir après les ennuis et les dangers des prisons ; aussi la police de ce temps-là vit-elle dans ces bals des rassemblemens royalistes. Et la garde du directoire vint surprendre les danseuses au milieu de leurs plaisirs, et les somma d'évacuer la salle. Les jeunes gens à boucles d'oreilles, à souliers pointus, h longues culottes serrées, à oreilles de chiens pendantes, à cadenettes , à hautes cravates, à courts gilets, à larges habits carrés, ne voulant pas cesser leurs entrechats et leurs pas de zéphir, résistèrent : de la désobéissance à la révolte il n'y eut qu'un pas. L'émeute éclata sous les lustres et en face de l'orchestre; on ne garda plus de mesure... et, comme on dit encore aujourd'hui, force demeura à justice (justice, c'était alors le Directoire). Plusieurs des plus intrépides danseurs furent arrêtés et conduits en prison.
)) Ainsi, on le voit, le Ranelagh n'a pas seulement ce vernis et celte illustration que la beauté et la mode répandent sur tout ce qu'elles adoptent; mais il a encore la gloire d'avoir soutenu un siège. ))
Le coteau que couronnent aujourd'hui les constructions nouvelles de Passy n'a eu pendant long-temps sur ses hauteurs que des manoirs isolés, entourés de futaies et de masses de verdui'e ; peu à peu les féodales demeures ont disparu, et ici, comme partout, la vie bourgeoise et commune a pris le dessus.
De nos jours on chercherait vainement la plus petite pierre du château que les ducs de Bretagne ont possédé au treizième siècle, aux environs de iV/^eo«, actuellement Passy.
Philippe-le-Bel habitait souvent un domaine qui lui appartenait dans ces mêmes parages; de vieux titres portent que Geofl'roi Gocatrix, échanson du roi Philippe, possédait des fiefs près de la Filla Dominica^ métairie ou châtellenie royale, bâtie par Glotaire IL
Après ces noms de roisj il y a encore un nom qui se conserve dans les chroniques du pays. C'est celui d'une femme qui a traversé la vie en faisent le bien. Christine Ghrestifaiine, de Heurles, veuve Chabu ,
dame et fondatrice de Passy, a élevé ici une chapelle à Dieu et une école aux pauvres jeunes filles.
L'église, agrandie depuis sa fondation, est encore restée dans de mesquines proportions, son architecture n'a aucun caractère. Elle ressenible à beaucoup d'églises des environs de Paris, oii les maisons de prières sont moins soignées, moins enrichies que bien d'autres maisons. Des murs sans sculptures, portant un toit de tuiles et un chetif clocher, suffisent à la piété des voisins de la capitale.
Sur le versant du coteau qui penche vers la Seine, une femme digne d'être à jamais pleurée a possédé une noble habitation. Madame la princesse de Lamballe a passé ses rapides beaux jours sur les hauteurs que je viens de décrire... Alors tout lui souriait. Elle était jeune et belle, amie de Marie-Antoinette, et Philippe d'Orléans n'avait point encore tué de débauches son faible et maladif époux... Quand du penchant de la colline, assise sous des épais ombrages de ses magnifiques jardins, rêveuse elle regardait Paris... lui est-il venu quelquefois des visions de l'avenir?... On pourrait le soupçonner, car sur sa figure n fraîche et si douce, même au milieu des fêtes, il y avait toujours comme de la tristesse mêlée à ses sourires, et quand elle portait sa blanche main dans ses beaux cheveux blonds, on eût dit qu'elle souffrait par
avance Beaucoup de grandes demeures sont déshonorées par ceux
qui les habitent aujourd'hui ; il n'en a pas été ainsi du château de la princesse de Lamballe, la famille qui vit ou a vécu l'amie de Marie- Antoinette, la famille Sanlot Baguenault, a une religion de royalisme, un culte de dévouement, qui lui fait conserver avec amour tous les souvenirs de l'illustre victime, et garder précieusement les meubles et les tentures qui lui ont jadis appartenu.
Le château de Boulainvilliers, dont il ne se voit plus que des débris de murailles de parc, a donné son nom à un quartier de Passy, Le fameux juif Samuel Bernard, qui prêtait de l'argent à Louis XIV, a possédé cette terre et y a noblement marié ses deux fils.
Près de Passy (à Boulogne), un juif plus riche que Samuel Bernard, M. le baron Rotschild, chevalier de Vordre du Christ, a aussi une splendide demeure, et peut-être un jour, un quartier de la petite ville voisine portera-t-il ce nom gcrmanico-judaïque.
On le voit, Passy ne manque pas de souvenirs de tous genres ; dans ces régions aussi historiques qu'aérées, l'esprit trouve à se promener
comme le corps. L'un a devant lui le Lois de Boulogne avec ses longues avenues, l'autre le passé avec ses siècles écoulés. Mais parmi toutes ses réminiscences^ il y en a deux qui me sont allées plus directement au cœur que tontes les autres.
La première est de notre duchesse Anne de Bretagne, femme de Gliarles VIII et de Louis XII.
La seconde est de Henriette d'Angleterre, femme de Charles Stuartle-décapité.
Nous l'avons dit plus haut, les ducs de Bretagne possédaient un château à Nigeon. Leur héritière, fille de François II, a fondé sur cette terre le couvent des Minimes, sous l'invocation de Notre-Damede-toutes- Gj'âces. Ce couvent se voit encore au bas de la cote : les religieux qui l'habitaient avaient depuis long-temps perdu leur nom de Minimes^ on les appelait Bonshommes , et on dit que cette appellation leur était venue de ce que Louis XI, qui allait souvent consulter leur supérieur, le nommait soji Bonhomme,
Là où la duchesse de Bretagne, reine de France, avait voulu que l'on priât à perpétuité pour elle, on a établi, je ne sais quelle usine ; et l'industrie est venue s'asseoir où s'agenouillaient la piété et la méditation .
Tout proche de cette sainte maison, un autre lieu de retraite avait été élevé par une autre reine. Henriette d'Angleterre, pour se consoler de ses profondes et royales douleurs, avait besoin des secours d'enhaut, et c'est elle qui a été la fondatrice de la Visitation de sainte Marie de Chaillot. Là elle est souvent venue prier, pleurer et espérer.
Ici, la grande voix de Bossuet a plus d'une fois retenti; ici, il a crié aux rois : jfeY nwTzc intelligltc, 7'eges!... Il serait donné au puissant orateur de rompre le silence de sa tombe, il lui serait accordé de revenir parmi les vivans, de sortir du sepulchre pour remonter dans la chaire, il répéterait de nouveau : Et muic intelligite^ i^egeSj que ses cnseignemens seraient vains et inutiles. Les rois ne veulent plus entendre.
J'ai gardé, pour terminer ce long article, sur Passy des souvenirs bretons et stuartistes^ ce sont ceux qui me sont le mieux imprégnés dans l'ame et rivés dans le cœur.
Et toutes ces choses, je les ai trouvées en recherchant pourquoi le bois que la mode a adopté pour ses promenades, s'appelait le hois de Boulogne^et j'ai découvert à ce lieu si profane une origine religieuse.
Oui, ce bois où le beau monde accourt à cheval et en voilure, ce bois
OÙ tant de futiles et de mauvaises pensées se donnent aujourd'hui rendez-vous, où la douleur pleure, où la gaîté chante, où la richesse et la misère se croisent, où la jeunesse dorée galoppe sur le sable, où la maladie se traîne lentement au soleil, où la débauche appauvrie flâne, où l'écrivain de Paris cherche une idée champêtre, où le vice oisif se vautre sur l'herbe, où le jeune naturaliste herborise, où la petite fille court après un papillon, où l'agioteur calcule, où le voleur se cache, où les jeudis des écoliers passent si vite, où les duellistes tirent le fer et arment leurs pistolets , où les caravanes d'ânes trottent et bruissent, où les jeunes garçons vont a la chasse des nids, où le savant médite, où la fille de joie tend ses pièges, où les beaux équipages brillent, où les chevaux de course dévorent l'espace, où l'amazone montre sa grâce, où le crime s'enfonce dans les fourrés, où l'infamie cherche l'ombre, où le joueur pique sa martingale du soir, où le suicide se tue, où son cadavre pourrit, ce bois a pris son nom d'une Église. Vicomte Walsh.
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