‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 3 sur 82 · DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA FRANCE

ESQUISSES PRÉLlMIiXAIRES.

Le genre humain est un arbre immense qui monte sans cesse vers les cieux; les nations en sont les branches, le temps est le sol qui le porte, le génie de l'homme est sa sève , et l'infini son domaine. Souvent l'hiver ou la vieille$se emportent son feuillage mort; souvent les passions, ces vents impétueux, courbent et agitent sa cime, fracassent et dispersent ses rameaux siîr la terre, mais le tronc demeure immobile ; et bientôt le printemps et le calme renaissent, de plus vigoureux rejetons ne tardent pas â s'élancer, son front dépouillé reverdit, et l'arbre s'élève toujours.

Les plus grands empires de l'antiquité , Tyr, Babylone et Memphis, sont tombés ; Athènes et Rome , qui les ont efïacés en gloire , en civilisation , en splendeurs de tout genre, ne sont plus; les Gaules, la vieille Europe, le monde païen tout entier, ont disparu à leur tour; mais l'Europe moderne, mais le monde chrétien, mais la France, qu'ils portaient dans leurs flancs, sont nés, et la loi du progrès qui régit l'univers a suivi son cours.

Pour bien comprendre le présent, il faut connaître le passé ; avant donc d'étudier le mouvement intellectuel qui éclata au sein de la France au moven-àge, et de prêter l'oreille aux chants des trouvères qui l'ont accéléré , il importe d'en savoir la source et les clémens principaux, et de jeter en conséquence un rapide coupd'œil sur la naissance et le berceau de la société française. C'est toujours devant un berceau que les contemplateurs des astres du monde doivent venir s'ao-enouiller.

Dans les premières années du siècle qui précéda Fère chrétienne, un voyageur cheminait à travers la Gaule ; à sa tétc chauve et haute, à son air grave et dur, il était facile de reconnaître en sa personne un philosophe de l'école stoïque; il abandonnait Apamée, sa patrie, et les brillans prestiges de la civilisation la plus avancée, pour venir assister au dernier banquet d'un peuple des temps héroïques, dont la hache romaine allait faire voler en éclats la table de fête et disperser tous les convives. Ce philosophe voyageur s'appelait Possidonius. S'il nous a laissé des Gaulois un portrait fidèle^ c'étaient des hommes bien éti^anges que ceux qui posaient devant lui ! ils se jouaient des clémens, ils bravaient la foudre, l'incendie, les flots débordés et la mort ; les anciens les nommaient les contempteurs des Dieux ; ils aimaient la guerre et les armes avec fureur ; ils adoraient la liberté, tout en prêtant un dévouement sans bornes à leurs chefs ; ils maudissaient Toppressicm ; un besoin constant d'aventures et de périls, de vie agitée et errante, d'incessante mobilité, les dominait, les entraînait dans les entreprises les plus téméraires, et souvent vers les plus glorieux exploits; Rome, Delphes, Memphis et Carthage, l'Europe, l'Afrique et l'Asie, vingt fois traversées ou vaincues par eux, en sont d'éclatans témoignages.

Un dernier trait essentiel de leur physionomie morale était le culte quils vouaient à la témme, et en particulier à celles que la reli. ion

consacrait et enchaînait à ses autels comme épouses des druides, ou comme vierges fatidiques. Elles étaient à leurs yeux l'organe de la divinité: c'étaient elles qui leur expliquaient ses oracles dans les sifflemens de la tempête^ la brise des bois ou le murmure dé la vague mourante sur la grève solitaire. Elles pouvaient conjurer à leur gré les tempêtes ou les soulever, guérissaient de tous les maux , savaient le présent, le passé, l'avenir, tous les mystères de la nature, tous les secrets de la destinée, toutes les merveilles de l'univers. Par fois, elles fuyaient sur quelque écueil grondant des mers, d'où elles jetaient leurs prophétiques paroles au peuple agenouillé, plus près du ciel, plus loin du monde, comme perdues dans l'infini.

Tels étaient les traits caractéristiques de la nation gauloise, ce tronc druidique sur lequel l'olivier franc fut greffé. Les barbares du nord, malgré d'essentielles dissemblances , avaient avec elle quelques points de contact : même mobilité, même goût pour les aventures merveilleuses et lointaines, et les plus folles épreuves chez deux peuples: même sentiment de la dignité humaine, même indépendance unie à une égale subordination hiérarchique , même fidéHté à la foi jurée, même dévouement d'homme à homme: seulement, peut-être, ce dernier sentiment était-il plus développé, ainsi que l'usage des cérémonies militaires et des confraternités d'armes, dans les forêts de la Germanie ; il y a aussi lieu de croire que l'influence des femmes y était plus grande et plus générale. Elles y jouissaient d'une autorité immense sur les esprits ; « on leur prêtait un caractère sacré , et quelque chose de divin à leur » sexe. Leur apparition subite au milieu des bataillons sur le point de )) prendre la fuite, décidait des succès du combat, » nous dit un historien célèbre, qui a combattu avec son épée et immortalisé de sa plume les Germains. « Rien de privé ou de public, poursuit-il, qui ne soit fait )) là sous les armes ; nul ne peut les porter que l'état n'y consente ; )) alors tous s'assemblent, et l'un des chefs, ou le père, ou le plus pro- » che parent du jeune candidat, lui remet publiquement entre les mains ;)récuet la framée... Il était de la dignité des chefs d'être entourés » d'une nombreuse et courageuse élite de jeunes compagnons d'armes; » dans la parx c'était un honneur, dans la guerre un rempart. »

Au principe gaulois, avant son mélange avec l'élément barbare, était venu se joindre un autre principe puissant, je veux dire l'élément latin 3 un immease réseau d'influences de langue, de lois; de mœurs, d'ir

rjées et de civilisation romaines , enveloppait la Gaule conquise ; les barbares ne purent pas plus que les indigènes se dérober à l'action de ce vieux soleil qui fuyait un monde détruit, pour en éclairer unnouveau, et subirent son influence.

Donc, l'élément gaulois, Télément barbare. Télément romain, tous Icsélémens constitutifs de la nation française se trouvaient en présence; mais qui devait les rapprocher, les combiner, les féconder? Quand devait naître l'unité sociale? Par quelle mystérieuse puissance, ces natures diverses, ces langues si opposées, ces idées, ces sentimens, ces opinions si hétérogènes, ces peuples si ennemis, devaient-ils se fondre en une même nature, en une même langue, en une même manière de voir et de comprendre, en une même et grande famille? — Par le christianisme !...

Il ne vint point, comme le philosophe stoïcien, s'enquérir superbement des mœurs des peuples de la Gaule ; il vint, humble, pieds nus, et le front couronné d'épines, leur demander de les rendre heureux ; il allait, comme son divin fondateur, faisant le bien, guérissant les malades, soulageant les infortunes, portant en tous lieux la paix et de douces paroles, prêchant l'amour de Dieu et des hommes, et bénissant sans distinction vainqueurs et vaincus; et tous, laissant tomber leurs haines, accouraient en foule à sa suite, baisaient les pans de sa robe avec vénération , inclinaient leurs fronts sous les eaux du baptême, et en sortant du torrent régénérateur, ils étaient transformés, ils se tendaient la main, ils s'embrassaient, ils étaient frères. Il substitua l'abnégation il l'égoïsme, le pardon à la vengeance, l'amour à la haine, la morale à la dépravation des mœurs, l'idée à la force brutale; partout les vertus aux vices correspondans, et remua profondément, en la purifiant^ l'ame humaine. L'action qu'il exerça en particulier sur le caractère des indigènes et des Germains ne fut ni moins puissante, ni moins féconde en résultats; il ennoblit, il sanctifia par la sainteté du motif, leur grand esprit de dévouement, leurs sentimens d'indépendance, leur passion pour les entreprises hasardeuses, leur haine pour le despotisme; il voulut présidci' aux cérémonies et aux assemblées guerrières de ces derniers, bénir leurs armes et leur ceindre lui-même l'épée. Ainsi, l'institution chrétienne et militaire de la chevalerie dont l'enthousiasme guerrier, l'honneur et la foi forment la base, commençait à se dessiner.

Il développa de même, en le détournant de son coui^^ le culte que

les Gaulois et les Germains vouaient à la lennme, qui en est le quatrième principe ; il ne rangea pas seulement ce sentiment parmi les vertus morales, il en fît un précepte formel, et en divinisant son objet, il le divinisa lui-même, et l'amour chevaleresque fut conçu; l'amour, tel que l'antiquité ne pouvait le connaître, tel que le christianisme seul le pouvait créer ; l'amour avec la foi pour flambeau, et le désintéressement pour but, la charité. Dès-lors, ce ne fut plusHuellcda que vénérèrent les barbares, ce ne fut plus à l'épouse du Grand-Etre, ou à ses vierges fatidiques que les Gaulois offrirent leur encens comme à l'idéal de la femme ; l'apotre leur montra au-dessus de la nue une autre femme, belle et pure, vétuc d'une robe sans tache et le front couronné d'étoiles; une femme, elle aussi l'épouse, non plus d'un héros, mais d'un Dieu ! elle aussi la mère des hommes, dont elle porte le libérateur, tout petit enfant, dans ses bras, en souriant a la terre d'un sourire d'amour; — Et ils tombèrent à genoux, et ils la bénirent, et ils aimèrent. . .

Le temps acheva l'œuvre du christianisme ; et après onze cents ans d'enlantement et de ténèbres, l'aurore de l'avenir montait à Thorizon.

T*Tout fermente, tout se meut, tout prend une nouvelle vie , du 12^ au i5* siècle; le système féodal s'organise, la société s'assied enfin, l'ordre et les lois en règlent le cours. La langue française se fixe, l'art moderne naît; la foi se bâtit des temples dont les gigantesques clochers s'élancent vers le ciel comme des élans du cœur; dont les vitraux saphirisés^ ainsi que l'on disait alors, enveloppant de mystère et d'ombre la prière agenouillée, étalent aux yeux des fidèles les pompes et les merveilles vivantes du culte chrétien ; la sculpture enlace de lianes et de fleurs ses éclatantes colonnades comme d'une offrande à Dieu; la muse sainte suspend à ses murailles ces tuyaux d'airain réunis en orgues sonores qui roulent incessamment sous les arceaux leurs murmures harmonieux. La chevalerie déjà répand au loin le bruit de ses gestes d'héroïsme religieux, de valeur et de courtoisie; le christianisme lui ofîVe une solennelle occasion de développer toutes ses forces; il lui souffle au cœur l'esprit des croisades ; à sa foi, il montre le tombeau de Dieu à ravir aux mécréans, a sa charité des larmes à tarir,

— Sodés chaînes à rompre, des frères opprimés â délivrer; à sa valeur impatiente, des aventures à tenter, des obstacles à vaincre, un monde à conquérir, et soudain l'Occident tout entier se lève et s'élance sur l'Orient. Le régime féodal parvient également à l'apogée de sa puissance ; « mais à peine la féodalité est grande, qu'on voit naître et grandir dans î) son sein la monarchie et la liberté. Le roi devient le centre de toutes ^) les obligations , l'objet le plus élevé de la fidélité et du dévoue- » ment. )) L'aristocratie abaissée se place sur les degrés du trône; le peuple affranchi se hâte de construire le beffroi de son émancipation , sonne ses cloches communales , salue de ses cris de reconnaissance la royauté triomphante, et vient se ranger auprès d'elle la cotte de mailles sur la poitrine et la pique à la main. L'état est constitué ; l'unité sociale, l'unité religieuse^, morale, politique et intellectuelle établie , on voit apparaître la France.

Déjà du nord au midi mille voix mélodieuses s'élevaient à la fois comme pour saluer son réveil. C'étaient les trouvères et les troubadours, c'était la poésie qui prenait l'essor. En prêtant à leurs chants unis une oreille attentive , on eût pu remarquer qu'ils n'étaient qu'un écho d'une harmonie lointaine prolongeant à travers les siècles ses notes indéfinies, pareille à cette voix dont parle la ballade antique, à cette voix des aïeux, sortie du fond de leur tombeau, qu'on entendit passer en murmurant sous les voûtes souterraines de la basilique, et chanter une hymne de fête et d'espérance au bord de la fontaine sainte , d'où un de leurs derniers descendans était retiré par le prêtre sans souillure et divinisé.

La littérature chevaleresque n'était en effet formée que des tradi-» tions poétiques des différens peuples, dont la fusion avait donné naissance à la France ; elle en était le résultat, comme la langue et la che-? Valérie française étaient le fruit du mélange de leurs idiomes, de leurs mœurs, de leurs coutumes et de leurs idées particulières, fécondées par le christianisme.

Le moyen-àge renfermait en son sein trois vastes carrières poétiques, qu'exploitaient incessamment, sans les épuiser, les trouvères et les troubadours: c'étaient les chants nationaux des Gallo-Bretons, vieux débris de vieille Gaule , oublié par la mort ; les traditions des Français, ces barbares civilisés, et les souvenirs de l'antiquité classique , importés dans les Gaules par les conquérans romains. Les pre-

miers étaient confiés à la garde des bardes , les seconds a celle des ménestrels, les derniers se conservaient dans les monastères, où se perpétuaient la langue et la culture latine, avec les ouvrages historiques des anciens.

Nous ne parlerons pas des congrégations monastiques, on sait assezquel rôle elles ont joué dans la formation de notre littérature; nous ne répéterons pas non plus ici ce que nous avons dit des bardes, il nous suffit de rappeler qu'ils consacraient surtout leur lyre à célébrer les actions dignes de mémoire des héros de leur patrie qu'ils proposaient pour modèles à leurs contemporains. Tel fut aussi le sujet principal de leurs chants , dans les deux Bretagnes , après la conquête des Gaules ; la loi elle-même le leur prescrivait (i). Quant aux ménestrels^ poètes populaires des Francs, depuis leur établissement parmi les Gaulois, leurs fonctions ne différaient guères de celles des bardes bretons 5 comme eux , ils devaient connaître l'histoire et les gestes mémorables des hommes illustres de leur nation , pour les chanter a la postérité. - Les trouvères et les troubadours s'emparèrent de tous ces matériaux pour eux entassés par les moines , les bardes et les ménestrels ; leur génie les unit, il en coordonna l'ensemble, et bientôt l'on vit s'élever le majestueux sanctuaire de l'épopée chevaleresque, où le moyenâge put venir, à l'exemple de ses ancêtres, encenser les statues redorées et resplendissantes de ses héros populaires, replacées sur un piédestal plus sublime et plus digne d'eux.

Cette famille de héros peut se diviser en trois branches principales, comme l'épopée chevaleresque elle-même en trois principaux cvcles , qu'on peut nommer cycle breton , cycle français et cycle antique ; Arthur, Charlemagne, Alexandre et toutes les illustrations de leur siècle ou de leur patrie , que l'on a groupées autour d'eux, en sont les noms les plus célèbres (2).

(1) Toutes les fois que le barde recevra de son souverain l'ordre d'accorder sa harpe, il commencera par une invocation à la divinité ; il chantera ensuite les louanges du seigneur de la cour, et finira toujours en redisant les exploits et les faits héroïques des anciens princes bretons (Cyfreithjeu hywel-dda).

(2) Notre division est celle des trouvères, comme le témoignent ces vers inédits; nous les devons à M, Francisque Michel, dont l'obligeance égale le savoir :

Ne sont que trois matières à nul homme antandant : De France et de Bretagne, et de Rome la grant.

(Guiteclin de Saissoigne.)

Les poètes en s'en emparant les revêtirent , dans leurs romans, du ostume du moyen-âge et leur en prêtèrent les mœurs , le langage et la manière de penser et d'agir. Ainsi le pinceau de l'artiste, ignorant du passé et de la vérité historique , prenait alors son siècle pour guide dans ses tableaux. De plus , l'imagination des trouvères et des troubadours, renchérissant encore sur celle des bardes, des ménestrels et des écrivains de l'antiquité, se plaisait à leur attribuer les gestes les plus inouis ; ils multipliaient autour d'eux les épreuves les plus terribles; ils faisaient briller leur valeur en maintes périlleuses rencontres; ils mettaient sans cesse en évidence leur force que rien ne pouvait briser, leur fidélité à leur serment , leur dévouement sans bornes à la cause d'autrui, leur enthousiasme religieux, leur constant et loyal amour pour leurs dames ; ils les entouraient des veuves et des orphelins qu'ils avaient secourus et sauvés, des guerriers cruels et félons qu'ils avaient punis , des géants oppresseurs qu'ils avaient vaincus ; en un mot, ils les couronnaient des plus éclatantes vertus qu'honorassent les siècles de la chevalerie, et les exposaient ainsi déifiés à la vénération , comme des types de toute perfection idéale , comme des modèles à imiter.

C'est assez dire que le fond de sentimens et d'idées qu'offre l'épopée chevaleresque est d'une grande élévation; si les aventures qu'elle relate sont parfois de nature à effaroucher la pudibonde délicatesse de notre âge, qui a perdu la naïveté de l'enfance, sans avoir encore les vertus et la sagesse de la maturité ; ses caractères sont toujours soutenus, toujours fortement empreints de puissance et d'énergie ; ses descriptions brillantes, ses détails ravissans de charme ; mais en général, elle manque d'unité dans la forme et de mesure dans ses créalions. Quant au merveilleux, qui la nuance et la complique, il découle natiu'ellemcnt, comme cette épopée elle-même, des idées des peuples de la Gaule, des Francs et de l'antiquité classique ; sa source principale est le druidismc et la religion chrétienne, au sein de laquelle il s'est perdu. La mythologie grecque et romaine et celle des Germains ne sont entrées qu'en proportion infiniment moindre dans sa composition.

Voilà sa physionomie générale, mais en l'étudiant de plus près on lui trouve deux expressions assez distinctes. Le troubadour et le trouvère sont s:ms doute fils d'une commune mère, ils ont une patrie commune, un dieu coninnm ; ils chantent de communs héroS; et, pourtant bien

qu4ls se comprennent, ils parlent une langue difïércnUî , ils n'habitent point sous le même toit, ils n'ont point une même destinée. L'un semble un roi de l'Orient, un de ces puissans pasteurs des hommes qui portent le sceptre, dont la robe flottante est d'or et qui s'avance avec majesté. Son empire est vaste et brillant, son ciel d'azur et lumineux, les bosquets d'orangers, l'oasis émaillée, la rive où meurent ses (lots bleus sont les lieux où il tient sa cour 5 toutes ses paroles sont des chants qui s'écoulent harmonieux.

Le trouvère, au premier abord , paraîtrait un vassal, il n'a point eu, lui, en partage, une terre toujours éclairée des feux du soleil, et l'immense savane verte , et les bosquets où l'amour et la poésie naissent avec les fleurs^ et le chant des oiseaux, les landes, les grandes bruyères , les rochers du nord et ses grèves, tel est son domaine; il aime les épaisses forets , les noirs créneaux , les étangs solitaires , le. donjon au bord de la mer, les retraites mystérieuses, les cloîtres en ruines; il aime à s'y égarer seul, à écouter le vent siffler dans ses ogives au nailieu de la nuit , les chênes de l'enclos gémir, et le bruit de la cascade s'y mêler en fuyant ; il aime à gravir les pics les plus escarpés des montagnes, à chanter comme l'aigle en face de la tempête. C'est le barde, c'est le vieux druide devenu chrétien, mais qui garde sa harpe et se souvient encore de la couronne de verveine dont il couvrait ses che-, veux blancs , qui se souvient du cercle de pierre où il priait jadis aux pâles rayons de la lune ; de ses lacs, de ses fontaines, de ses bois profonds et vénérés, de son antique sacerdoce. A lui la forte nature, 1^ langue brève , vive et nerveuse , le caractère opiniâtre et rude , le long travail à la sueur -de son front, le poids du jour et de la chaleur; au troubadour, le mol idiome, la voluptueuse pensée, l'indécise e^ vague harmonie, qui glisse sans efforts de la lyre orientale alors que le poète prélude couché sur le divan de pourpre, à l'ombre du cèdre odorant. A tous deux le sceptre et l'empire , et la gloire d'avoir donné le jour à notre épopée nationale, au genre de littérature qui domina tous les autres au moyen-age; mais au trouvère seul, de recueillir le fruit de ses immenses travaux , en nous léguant sa langue et son œuvre complète.

Souvent ces poètes unirent leur voix à la citote ou à la mandou, et chantèrent eux-mêmes les créations qu'ils avaient conçues dans le silence et la solitude, à l'ombre du cloître ou des tours féo-

dales; plus souvent encore les jongleurs les chantaient ou les récH* taient pour eux.

Les jongleurs formaient au moyen âge une classe nombreuse et fort considérée; les rois et les barons en avaient à leur cour. Ils y é aient rangés parmi leurs officiers comme les anciens ménestrels ; comme eux, la loi les protégeait et leur prescrivait des devoirs ; comme eux, ils faisaient l'ornement de toutes les fêtes, de toutes les assemblées publiques et privées, de toutes les cérémonies chevaleresques. Leur personne était respectée et la harpe leur sauvegarde; les barrières des canips ennemis s'abattaient devant eux; ils pouvaient , à leur gré, passer de l'un dans l'autre; on s'estimait heureux de les y posséder; leurs chants excitaient en tous lieux l'enthousiasme et l'admiration. Ils suivaient partout leur seigneur, qui les admettait quelquefois familièrement à sa table, leur accordait même souvent son amitié, l'honneur de coucher dans son appartement, et les comblait enfin de présens et de faveurs.

Outre ces jongleurs domestiques , il en était d'autres dont la vie plus agitée, plus active et toute répandue au dehors, ressemblait assez bien à celle des rapsodes hellènes, qui popularisèrent dans la Grèce les poèmes homériques, comme les jongleurs en Europe les compositions des trouvères. Ceux-ci s'en allaient chevauchant par monts et par vaux, montés sur des blancs palefrois. Ils étaient vêtus de riches étofïes de mille couleurs ; une toque bleu ornée de plumes leur couvrait la tète ; ils portaient la harpe en sautoir et Vaumonlère à la ceinture. Point de ville qui ne se hâtât de leur ouvrir ses portes; clercs, bourgeois, menu peuple, gens de religion, s'attroupaient en foule autour d'eux; tous se montraient avides de leurs chansons de geste; grand bruit et grande joie y éclataient à leur venue. Jamais aussi ils ne traversaient le domaine d'un comte ou d'un baron, ou même du plus chétif vavasseur, sans être retenus au passage ; des A'arlets accouraient les prendre à rétrier au bas du perron du caslel et emmenaient leurs chevaux , d'autres les conduisaient en cérémonie au seigneur de céans; quelquelois le jongleur le trouvait au milieu d'une fête qu'il donnait a ses barons ou des solennités d'une cour plénière ; toutes les salles étaient ]>leiries d'écuyers allant et venant ; chevaliers, dames et demoiselles , étaient assis ensemble à table, devisant d'armes et d'amours ; aussitôt, le plus grand silence S3 faisait, et tous les convives prêtaient une oreille

attentive aux chants de moult grant' seigneurie^ remembrés dans les romans, dont il allait les divertir, ou aux étranges aventures qu'il allait leur conter.

Mais quelquefois il n'y avait au manoir où l'on hébergeait le jongleur que de pauvres chevaliers blessés. Introduit auprès d'eux, dans leur chambre aux sombres murailles, sur lesquelles se détachaient en glorieux trophées leurs armures tachées de sang , il savait trouver à propos dans sa mémoire harmonieuse mille souvenirs consolateurs , mille merveilleuses histoires, propres à endormir leurs souffrances. Toujours il montait sa harpe et ses chants au niveau de ses auditeurs ; là, il aiguillonnait l'allégresse commune; ici, il faisait taire la douleur.

Comme on peut le croire, les barons et les chevaliers le récompensaient magnifiquement. Les robes de soie d'écarlate ou d'hermine, les manteaux fourrés de gris , les destriers aux housses éclatantes de broderies qu'il recevait d'eux, les bons marcs d'argent et d'or dont ils chargeaient son aumoniére, lui prouvaient assez bien le cas qu'on faisait et des romans des trouvères et des troubadours, et de son propre talent à les faire valoir de la voix et du geste. Ces dons passaient souvent les bornes de la plus extrême libéralité, mais nul ne craignait d'être taxe à l'égard des jongleurs de trop de largesse et Aç^ courtoisie. Car, (( tels gens, disait-on, portent partout joie et déduit; ils soulacient gentilshommes en châtiant leurs vices; ils publient faits honorables, ils ôtent pensées de deuil et ennui font oublier. »

La France et l'Angleterre, cette grande vassale de nos rois, qui était fiére alors de parler notre langue et de partager notre gloire poétique, la France et l'Angleterre n'étaient pas le théâtre unique sur lequel les jongleurs français et anglo-normands chantassent nos chansons de gestes chevaleresques aux applaudissemens d'une foule enthousiaste. Ils accompagnaient en Palestine les populations guerrières que la croix y guidait. Tous les paladins de TEurope, aspirant à la même gloire, marchant sous les mêmes drapeaux, couchant sous la même tente, espérant, combattant ou pleurant ensemble, aux rives du Jourdain , sous le palmier du désert ou les murs de Solyme, il s'établit entre eux mille sympathies, riille liaisons qui favorisèrent puissamment la dilfusion à l'infini des idées et des poétiques traditions que célébraient dans leurs poèmes les troubadouis et les trouvères. Ils

écoutèrent, ils admirèrent, ils retinrent les chants des jongleurs, et de retour dans leur patrie, ils les y popularisèrent.

Ainsi le nom et les hauts flûts d'Arthur, de, Tristan, de Lancelot, d'Yvain et de tous les chevaliers bretons ; les gestes mémorables de Charlemagné , d'Ollivier, de Roland et des douze pairs, et enfin, la merveilleuse histoire que l'on prêtait au raoyen-àge à Hector, Paris , Enée et Alexandre , se répandirent en France, en Angleterre , dans le midi, en Allemagne, en Italie et jusqu'au fond des contrées septentrionales ; ainsi, du douzième au quinzième siècle, notre poésie chevaleresque, vola d'un bout de l'occident à l'autre.

Telle fut la destinée de cette fée mystérieuse , aux paroles de foi , d'honneur et d'amour, à laquelle, tout éclatant de jeunesse et de beauté, était venu s'unir le christianisrne, et dont il avait fait la muse de la France, des trouvères et des troubadours, en divinisant sa nature.

Dans les articles qui suivront, nous nous proposons de tracer une rapide esquisse littéraire , de ciiacun des poètes-romançiers de la France au moyen-àge; d'analyser et d'étudier leurs principales œuvres, selon l'ordre cyclique précédemment indiqué, et d'en citer quelques morceaux. Nous ne nous abusons, ni sur la longueur et la difficulté de notre tâche , ni sur la faiblesse de nos forces , mais l'indulgence éclairée de nos lecteurs nous rassure ; puissent les fleurs de poésie semées par nos pères, et que nous comptons cueillir au bord des chemins abandonnés, où nous allons nous égarer, leur parvenir sans être trop flétries !

Th. V.

Sleîlof Chatferlon, servitude et grandeur militaires j c'est la philosophie qui vient après l'histoire dans l'existence littéraire si aventureuse et toujours poétique de M. de Vigay : il abandonne le monde extérieur des faits pour pénétrer dans le monde intime, si je puis parler ainsi, des idées et des causes : et ce n'est pas là, nous le dirons avec tristesse , le seul changement qui se montre à ce moment où nous en sommes venus, dans les pages que va tracer l'auteur des poèmes bibliques et de Cinq-Mars.

Sur cette route nouvelle dans laquelle il s'engage, M. de Vigny va se laisser entraîner d'abord par ce tourbillon qui de nos jours a pu emporter haletantes tant de nobles intelligences : il oublie qu'en ces régions ténébreuses Dieu n'a pas voulu, assez d'illustres exemples l'ont prouvé, qu'on pût marcher d'un pas ferme sans être guidé par de célestes lueurs : il n'écoute plus la grande voix de ces convictions fortes et saintes qui furent les gardiennes de ses jeunes années. Si solitaire qu'ait pu vivre cet harmonieux poète, si retiré qu'ait pu être le sanctuaire qu'il s'est choisi, les murmures confus du siècle sont amvés jusqu'à lui, jusqu'à lui, ses doutes, ses incertitudes, ses plaintes, ses malédictions : aussi, comme tant d'autres, il veut savoir, et il doute : aussi, qu'il veuille parler de cette lutte qui a existé dans tous les temps instinctive ou réfléchie entre chaque homme et chaque société, il se prononcera pour un seul contre tous, pour l'individu contre la société... Mais ce doute qui est si bien le caractère de notre temps qu'il peut venir peser sur les esprits même les plus élevés et les plus consciencieux, ce doute, comme quelques-uns le disent , est-ce l'agonie d'un monde où la vie commencerait à s'éteindre ? non : ce doute n'est qu'une transition : le passé l'explique et qu'on nous permette d'y jeter un rapide coup d'œil, car, dans l'histoire littéraire des peuples comme dans leur histoire, deux choses qui se tiennent comme la pensée et l'action, le passé donne l'intelhgence du présent ; souvent même d révèle l'avenir. Dans sa littérature comme dans son histoire toute entière, l'humanité subit cet'e destinée qui lui est imposée de s'élever et de grandir avec labeur, et d'acheter la grandeur et la gloire par la lutte et par la souftrance.

Dans ces âges où les sociétés marchent vers l'avenir insouciantes et énergiques sans chercher à le comprendre, où dans leur sein chaque homme se dispute le présent plutôt par instinct et par besoin d'action que par ambition réflé-

(1) Voir y Echo de In Jeune France, Revue caiJiolique du 15 mai dernier. Le peu d'étendue des deux derniers numéros de VÉcho de la Jeune France^ Revue catholique^ ne nous a pas permis de donner plus tôt la fin de cet article à nos lecteurs ; mais d'après les arrangemens qui ont été pris ce retard ne présente pas d'inconvénicns.

chie ; dans ces âges où il semble qu'à part certaines âmes prématurées le monde ne connaisse d'autre douleur que la douleur matérielle , d'autre blessure que celle du fer et de l'épée ; quand l'imagination règne seule sur l'esprit humain, et que sur lui ne sont pas descendues encore d'autres facultés puissantes mais fécondes en tristesses qu'on nommera la reflexion et la conscience : alors la foi et l'imagination comme elles dominent toutes choses , dominent aussi toutes les intelligences d'élite ; et il semble qu'elles n'aient mission ces intelligences que de transmettre à la postérité les récits du passé, ou les récits du présent, leurs idées , leuis croyances. Alors Pétrarque donne l'immortalité à ses amouis ; Dante, par une confusion qui révèle bien tout le génie de son époque, grave ensemble sur un même monument la grandeur du catholicisme au moyen âge et les souvenirs et les hames des guerres civiles de l'Italie ; l'Arioste célèbre la chevalerie ; le Tasse entremêle dans ses chants la chevalerie et la rehgion, la croix et l'épée des croisades. Alors enfin, comme elle est fille de l'imagination, la poésie doit avoir ses pompes, ses fêtes, ses gloires bruyantes et tumultueuses ; elle vient à Rome y chercher une radieuse couronne qu'on mettra sur son front aux acclamations de tout un peuple ; ou bien cette couronne, le monde, qui a compris trop tard le poète, la dépose du moins silencieusement sur sa tombe.

Mais viennent la réflexion et la science disputer à l'imagination une partie de son empire ; viennent les temps où la société auia conscience d'elle-même, de ses actes et de ses idées ; vieiment les civilisations avancées ; vienne le temps où il semblera que la liberté de l'homme grandit et peut s'agiter dans un plus vaste espace; vienne le moment où, comme le père à son fils dont l'enfance est finie, Dieu semblera dire aux sociétés : « J'ai protégé vos premiers pas , mais » maintenant à vous le monde, à vous le domaine de l'intelligence ; allez , cher- » chez votre route ; voyez si la grandeur, si la gloire, si la vérité, si le génie sont » ailleurs qu'aux sources fécondes que je vous ai ouvertes. « Alors, quand l'esprit humain, curieux et avide, interrogera le ciel et la terre, les autels et les trônes. Dieu et les rois , la poésie elle aussi se sentira venir d'autres pensées , d'autres ambitions, d'autres volontés ; elle se dira qu'à ces hommes qui veulent savoir il faut des leçons et des cnseignemens ; elle voudra se faire et se créer l'institutrice de l'esprit humain ; mais avant que tous deux, l'institutrice et son élève, comprennent le mystère de leurs destinées; avant que tous deux, émancipés, pour ainsi dire, par la providence, comprennent où est la grandeur, où est la gloire, où est la vérité, ne faudra-t-il pas qu'ils aient cherché long-temps à travers le monde, qu'ils aient traversé bien des épreuves, bien des angoisses, bien des luttes, bien des douleurs?

Et c'est ainsi que depuis le temps où s'est manifestée dans la littérature, d'une manière plus directe et plus décisive, cette tendance dont nous venons de parler, cette tendance curieuse et investigatrice, deux phases déjà s'y sont produites ; l'une d'incrédulité et de destruction ; c'est le dix-huitième siècle : l'autre de doute et d'incertitude; c'est notre époque. C'est en vain qu'au dixseptième siècle, précédé d'ailleurs par les luttes du seizième, comme l'avenir qui s'avance est précédé maintenant par d'autres luttes, c'est en vain qu'au dixseptième siècle la poésie, l'éloquence, ces sœurs immortelles, s'étaient montrées grandes entre la poésie et l'éloquence de tous les temps en puisant dans le catho-

lictsme, dans leurs croyances arrêtées sur le pouvoir et sur la société, le génie calme et reposé qui les distingue ; en vain s'était résumé comme dans un magnifique exemple tout ce qu'il y avait de force et de puissance dans les croyances et les institutions du passé. A peine ce siècle venait-il de se clore, que voici l'esprit de l'iiomme qui se met à tout remuer et à tout détruire. Littérature et poésie enseignent l'irréligion et l'immoralité. Elles livrent bataille avec un triste succès, à toutes les grandes idées qui jusque là avaient fait vivre l'humanité, et qui l'avaient soutenue dans cette longue route qu'elle avait déjà parcourue.

Et dès lors après cette immense destruction morale de toutes les croyances et de toutes les idées qu'avait suivie une grande destruction matérielle de toutes les institutions et de toutes les lois, bien triste et bien étrange a été la situation de notre époque , fdle d'un siècle d'incrédulité , pendant qu'elle était petite-fille au contraire d'un siècle de croyance et de foi. Placés ainsi que nous étions entre des souvenirs opposés, entourés de ruines et de débris, plus avides aussi de savoir et d'enseigner que n'étaient nos devanciers, faut-il s'étonner que beaucoup parmi nous aient pu douter ; errer pendant un temps entre le dix-septième siècle et le dix-huitième, entre la foi et la négation ; demeurer incertains sur le présent et sur l'avenir, comme l'enfant dont un père prodigue a dissipé l'héritage. Disons-le donc pour terminer de si longues divagations, disons-le, quand on a considéré le dix-huitième siècle, le doute de notre époque apparaît comme un progrès sur le passé. Portez plutôt un regard attentif sur tous les types sceptiques et douleurs qu'ont enfantés ces trois pays qui se disputent maintenant la gloire littéraire, l'Allemagne, la France, l'Angleterre. Voyez Faust lui-même; voyez surtout René et Manfred ; quelles sombres douleurs empreintes sur leurs visages I le dix-huitième siècle riait au milieu de sa destruction ; le notre pleure et gémit dans son doute : après cette philosophie railleuse et hostile qui niait effrontément, ce doute si douloureux, ce doute qui voudrait croire et espérer, ce n'est pas le triste crépuscule qui vient avant la nuit, mais bien celui qui précède l'éclat d'un jour plus pur, parce que ce jour aura été plus péniblement attendu ; d'une foi d'autant plus puissante et plus féconde en grandes choses qu'elle aura été plus difficilement conquise.

Ov Stella f qu'il aurait fallu nommer plutôt peut-être, Stello appartient à cette rêveuse famille des Manfred^ des René; comme eux il faut le combattre sans doute, mais il faut le plaindre, et il est permis de l'admirer ; comme eux il cherche à soulever par la seule force de sa raison le voile qui couvre les mystères des destinées humaines ; et il sent sa raison défaillir comme la leur à cette tâche qui dépasse sa puissance. Stello seulement est moins fantastique, moins idéal : ce n'est pas sur le sommet de hautes montagnes, au milieu des orages de la nature qu'il va chercher les secrets de la terre et du ciel ; c'est nonchalamment étendu sur un élégant canapé moderne, à la pâle lueur d'une lampe, dont les vagues reflets vont se jouer dans ses draperies bleues, que Stello prête l'oreille aux discours de son Docteur noir, qu'il met aux prises son imagination et sa raison pour que dans ce combat qu'elles engagent quelqu'éclair lui vienne sur tant de choses mystérieuses et inconnues. IMais la parenté se révèle par d'ironiques pensées qui sont jetées çà et là sur le monde ; par ces mots qu'on veut écrive sur

toutes les œuvres de l'homme, pourquoi et hélas ! par ces autres paroles thomme a rarement tort et l'ordre social toujours !

Si triste et si incertaine est l'ame de Stello qu'il laisse son docteur noir exalter l'analyse et se rire de la synthèse. « L'analyse, dit le [docteur noir avec sa voix M grave, l'analyse est la destinée de l'éternelle ignorante l'âme humaine. L'analyse M est une sonde; jetée profondément dans l'océan, elle épouvante et désespère le » faible ; mais elle rassure et conduit le fort qui la tient fermement dans sa » main... « Et Stello ne réclame pas au nom delà synthèse cette grande inspiratrice de la poésie, cette grande révélatrice... La guerre qui s'est faite, et se continue encore entre la synthèse (i\.Y analyse, elle est la même sous d'autres noms que ces autres guerres plus vives et plus ardentes engagées, entre ces autres grandes puissances, religion et philosophie, foi et science. Comme la re/i^to/i et la foi, la synthèse est fille du ciel ; elle arrive à l'homme, marquée au front d'un sceau divin : comme la philosophie et la science, X analyse est fille de la terre ; c'est l'esprit humain qui l'enfante par la force qui est en lui. Or, ne finironsnous pas par comprendre que si dans son voyage en ce monde l'humanité, comme le pilote égaré dans l'océan, doit jeter la sonde qui révèle les rescifs et les écueils, comme lui aussi elle doit surtout chercher aux étoiles la route que nous montre le doigt du Seigneur ?

Mais c'est trop long-temps tenir éloignés les pâles fantômes de Gilbert, de Chatterton, d'André Chénier, et les gracieuses figures de Kitty Bell et de madame de Saint-Aignan ; oublions pour les contempler toute grave dissertation philosophique ; oublions la cause même qu'a voulu défendre M. de Vigny et que plus tard il doit soutenir ^ilus énergiquement encore dans son drame de Chatterton. Dans Stello, comme toujours, M. de Tigny demeure fidèle à cette loi qu'il s'est faite de ne pas passer par les sentiers frayés, de ne pas placer ses pieds sur les traces de quiconque; au roman philosophique aussi il donne une forme nouvelle, et que nul autre que lui ne pourrait revendiquer ; aux disse rtations il entremêle des récits qui procèdent tous d'une même idée et s'avancent vers le même but ; il s'efforce de convaincre à la fois par la discussion et par les faits ; et comme son style va toujours bien à sa pensée, ici pressé, concis, tranchant comme un coup de hache quand il veut faire justice d'une action mauvaise ou de ce qu'il tient pour un sophisme ; ailleurs souple, léger, quand il veut tracer un de ces ravissans portraits de femme, où se montrent nuancés avec tant de charme ces derniers traits qui séparent le vrai de l'idéal !

Il faut dire pourtant qu'entre les trois épisodes de Gilbert à André Chénier il existe une progression. Il y aurait bien quelque critique à faire de l'épisode de Gilbert, si toute autre impression ne s'effarait pas vers la fin devant cette petite chambre noire, éclairée seulement par une chandelle placée dans un encrier en guise de flambeau, devant ce lit de sangle où meurt le pauvre Gilbert , tenant dans l'une de ses mains sa dernière plume, et murmurant d'une voix éteinte l'un de ces derniers vers que la postérité a le mieux retenus. L'épisode de Chatterton nous parait plus irréprochable que celui de Gilbert ; mais c'est à André Chcnicr que la palme la plus belle doit être donnée. Là d'abord le suicide ne vient pas montrer sa liidcusc figure ; là d'ailleurs le récit s'aggrandit , l'histoire s y mêle ; il y a dès le début de grandes et belles pages sur cette époque de la

terreur, où il fut donné au crime de régner pour que son impuissance fût écrite eu caractères de sang dans nos annales. Dans plus d'un passage vous trouvez toute la hauteur de l'histoire ; autre part tout l'intérêt du drame en cette scène chez Robespierre où la tête Ôl' André est mise en jeu par son vieux père ; puis vous rencontrez toute la délicatesse du plus gracieux roman, quand on vient à vous montrer au travers les grilles de Saint-Lazare, comme de pauvres colombes captives qui essaient de déployer leurs blanches ailes, l'amour dévoué de madame de Saint-Aignan et la coquetterie enfantine de mademoiselle de Coignv. Mais comme nous avons fait déjà pour le roman de Cinq-Mars, ne commettons pas la faute de nous laisser entraîner à retracer les souvenirs d'un livre dont tout le monde sans doute se souvient mieux que nous ; il nous faut retoiuner au théâtre où nous attend le drame de Chatterton, la plus brillante et la plus hardie des innovations de M. de Vigny, et l'une des plus heureuses innovations de notre tejnps.

De Chatterton aussi nous en voulons parler d'abord en oubliant quelques instans encore la cause qu'y veut faire triompher M. de Vigny. Après toutes ces batailles qui s'étaient livrées il y a quelques années, pour et contre les règles de l'art théâtral, après toutes ces batailles, tout ce fracas, rien n'était venu ; le drame s'en allait errant et désordonné, présentant pour réalité historique des costumes et des oripeaux, pour passions des monstruosités ; le drame s'en allait quand parut Chatterton, quand au milieu de ce matérialisme désespérant qui régnait sur le théâtre, l'auteur de Chatterton y appela la littérature de l'ame, la littérature intime, cette littérature qui veut pénétrer les mystères du cœur humain, sonder ses blessures pour y verser quelque baume ou les cicatriser. Ce n'est pas que nous considérions Challerton comme une forme d'art définitive et complète ; ce qui serait plus complet que Chatterton ce serait une œuvre théâtrale qui montrerait réunis l'étude du cœur humain et le mouvement, l'action et la pensée ; mais il n'en est pas moins vrai que placé surtout au temps où il est venu, le drame de Chatterton est une belle et puissante création dans son ensemble et dans ses détails. En face des passions elFrénées dans lesquelles se débattait et se débat encore le drame moderne, la passion chaste et contenue de Ritty Bell constituerait à elle seule une touchante réaction spiritualiste qu'il faudrait signaler : pendant qu'autour d^elle mainte héroïne du drame ne connaît plus ni frein, ni pudeur, elle ne sait pas Kitty Bell si elle peut garder cette bible qu'a feuilleté son Chatterton. Une bible donnée, puis rendue, puis possédée avec bonheur, quelques paroles qui s'échappent malgré elle de son ame, quelques schellings que John Bell ne voit pas figurer dans son compte ; à la dernière heure enfin une prière qui s'élance au ciel pour Chatterton qui n'est plus, «< Mon Dieu, » pardonnez-lui; » voilà toute la passion, tout l'amour de Kitty Bell; et que l'on dise pourtant si toutes les âmes ne sont pas suspendues, si des pleurs ne se montrent pas au développement de l'amour silencieux de Chatterton, et de l'ajnour pur de Kitty Bell ; ah I Kitty Bell surtout a réhabilité notre goût qu'on calomniait, nos scntimens qu'on peignait sous de fausses couleurs : pour justifier ses écarts le drame ne disait-il pas : « Est-ce ma faute, si je fais hurler les pas- » sions, si chaque soir avec grand luxe de décorations et de costumes je viens me >» traîner dans la bouc et dî^ns le sang; Ufout biçu çmQUYok dçs espvit§ si blasés,

» des coÈurs si durs que d'autres spectacles ne leur suffiraient pas. » Hé bien I Kitty Bell nous est apparue avec ses paroles simples, son dévouement de mère, préférant ses devoirs à son amour ; nous avons applaudi Kitty Bell ; et Kitty Bell a renvoyé ainsi à qui les inventait, et l'inceste , et l'adultère , et tant de scènes odieuses dont nos théâtres ont été salis.

Pourquoi faut- il donc que tant de glorieuses conceptions se rattachent à une pensée qui manque à la fois de réalité et d'espérance; à des infortunes trop rares et trop bien d'ordinaire compensées par la gloire, pour qu'on ne soit pas tenté plutôt de les envier que de les plaindre: la pensée est grande, surtout quand elle arrive à l'action : pourquoi donc s'adresser à la société pour la conjurer de faire vivre le poète ? Pouvait-on espérer qu'elle se détournerait de ses affaires pour chercher s'il n'y aurait pas quelque part autour d'elle une pauvre ame inspirée qui sentirait la force lui manquer? Au lieu d'agir un peu, comme lé docteur noir , allant demander dans le boudoir de Louis XV du pain pour Gilbert , n'aurait-il pas mieux valu que le poète renommé glorieux , le poète applaudi , s'adi-essàt seul à seul au poète souffrant et malheureux . qu'il lui parlât plutôt de la résignation de Milton et de la foi du Tasse , que du triste désespoir de Gilbert et de Chatterton. Mais silence aux reproches qu'on pouvait faire à Stello et à Chatterton. Depuis, la pensée philosophique de M. de Vigny s'est agrandie , purifiée ; il a compris que , depuis Stello , les esprits avaient marché.

C'est qu'en effet , après tant de gémissemens , tant de douleurs^ que nous avons vus se produire par la littérature et la poésie, comme aussi après tant de doutes et d'incertitudes qu'elles ont reflétés ; maintenant qu'après avoir en^é on veut marcher , qu'après avoir douté on veut croire , qu'après avoir souffert on veut vivre, le moment est venu pour la littérature et la poésie de guider les intelligences dans ces voies nouvelles où elles veulent s'élancer. Le moment est venu de montrer les hommes de doutes et de souflrances, les Manfrei\ les Rcné^ les Stello se résignant aux réalités de la vie , l'acceptant avec ses chances de gloire ou d'obscurité, de bien-être ou de souffrance, et regardant le ciel pour lui demander le courage qui leur ferait faute. Et comme Manfred et ses frères n'étaient après tout que les sombres images des passions qui fermentaient çà et là, plus ou moins vives, plus ou moins ardentes, dans plus d'une tète et dans plus d'un cœur ; comme dans ce siècle si agité , si remué , si ambitieux , il y a eu partout des rêves de gloire et des illusions qui ont pu s'évanouir , il vaudra mieux sans doute , pour guérir les blessures qu'elles ont élargies peut-être, que la poésie et la littérature se fassent moins idéales, qu'elles nous montrent partout aussi et dans toutes les conditions de la vie , les grandeurs qui se trouvent dans les vertus solitaires , dans raccomplissement du devoir , dans les souffrances même, quand elles sont noblement supportées.

Ainsi a fait IM. de Vigny dans sennludc et grandeur jnilitaircsy quand il nous a tracé les caractères du vieil adjudant de Vincenncs , de Collingaod , du capitaine Renaud. C'est du vieil adjudant de Vincennes que M. de Vigny se prend à dire : Ce iucux soldat faut mieux auec sa résignaiicfn que nous aiUrcs jeunes officiers (H'ec nos ambitions /biles. CoUingivod au milieu de son escadre et de sa gloire regrettant sa petite sarah avec sa petite robe du dimanche , Colh'ngxçod apprend

que la gloire et la puissance connaissent aussi leur résignation et leur douleur. Mais c'est surtout le capitaine Renaud qui est un noble et remarquable caractère ; c'est Stello portant l'uniforme , mais Slello résigné , plus fort que l'adversité. Le capitaine s'est élancé dans la vie , ambitieux , rêvant la gloire, passionné pour l'homme pour lequel pendant des années la France tout entière s'est passionnée : et chacune de ses illusions qui s'en va , le laisse ébranle un instant, mais se raffermissant bientôt. Qu'à peine échappé à sa prison, paraissant devant Bonaparte, il soit repoussé par Tune de ces paroles: qui décidaient alors de tout un avenir , « Dès ce jour, dit le capitaine, je commençai à avoir « confiance en moi , à m'estimer intérieurement , à sentir mon éaractère « s'épurer, se compléter, se raffermir : dès ce jour je vis que les événemens ne « sont rien, que l'homme intérieur est tout; je me plaçai bien au-dessus « de mes juges ;enfin je sentis ma conscience , je résolus de m'appuyer unique- « ment sur elle. » Et le voilà lui, qui des choses de ce monde ne comprenait que la gloire et l'éclat , qui consent à vivre obscur et ignoré , pourvu qu'il remplisse courageusement son devoir: en deux mots , le capitaine Renaud est comme la vivante image de cette belle maxime de nos pères, yaiV ce qite dois ^ advienne qice poivra; et à cette belle maxime, M. de Vigny ajoute cette autre pensée tjui la complète et l'achève : il y a quelque chose de plus grand qu'un grand homme y c'est un homme d'honneur ; mais qu'on y prenne garde, le caractère du capitaine Renaud f ce n'est pas la résignation qui abdique son rôle dans la société, qui se met en dehors des affaires humaines , c'est la résignation dans l'action , c'est l'homme de cœui' qui se résigne à n'obtenir pour prix de ses eft'orts et de ses travaux que l'approbation de sa conscience, qui ne recule devant aucune partie de sa tâche, et qui n'abdique que la gloire et le bruit qui se peut faire autour d'un nom. Si M. de Vigny avait laissé arriver dans son tableau plus de lumière divine, si Dieu et la religion y prenaient une plus large place, il aurait réalisé dans toute sa grandeur le modèle qu'il faut offrir à des âmes fatiguées des agitations et des doutes, des Manfredj des Obermann et des Stello.

Et qu'il nous soit permis de le dire maintenant en terminant, c'est une curieuse et belle étude que de s'efforcer de suivre en ses phases diverses un harmonieux génie égaré un instant en d'autres voies que les siennes, mais se rapprochant bientôt de la vérité pour s'incliner toujours davantage devant elle, parce qu'entre elle et les âmes à la fois consciencieuses, élevées et puissantes, il existe toujours une irrésistible attraction, J.

■— "«•ITT — in .■iT|iia8iaMSBBëeg&>Heai»— *

Page 1