L'ERMITE DE SAINT-WEREDENS
Une visite à la Beaume (i).
L'automne commençait à déployer sur la terre son voile religieux de deuil et de mélancolie. Oh ! qu'alors les journées sont belles, sous le ciel de nos provinces méridionales î qu'il est doux, l'air qu'on y respire rafraîchi par les brises du soir et les rosées de ^a nuit! Que l'ame s'y livre bien à la douce rêverie , alors que les feux de l'été s'éteignent, que le soleil pâlit, que les feuilles jaunies tombent à vos pieds comme des illusions passées, et que vous n'entendez autour de vous que les soupirs de la solitude et les battemens de votre cœur!... ''" Dès l'aurore 5 nous cheminions lentement et comme en pèlerinage vers la Beaume, oii'nous attendaient les plaisirs simples d'une partie champêtre. Arrivés sur un ptateau qui domine le village de Sanilhac et le vieux manoir de la Clastre , Gaston, comme tous les artistes admirateurs passionnés des beautés delà nature, nous fit contempler avec hii le tableau qui se déroulait sous nos yeux. Devant nous était une montagne âpre et stérile qu'il nous follait gravir : d'un côté, les plaines de la Provence et l'immense horizon bleu de la mer ; de l'autre, la chaîne imposante des Cévennes, et enfin la jolie petite ville d'Uzès avec ses tôtirs arrondies et sa cathédrale du moyen-âge, dont la flèche élancée se dessinait comme un sylphe svelte et debout au milieu des nuages et des vapeurs blanches du matin.
Les premiers rayons du soleil qui vinrent éclairer cette scène lui imprimèrent un caractère tout particulier. Les reflets du grand astre qui se levait dans le ciel comme un géant superbe^ jouaient sur les arbres et les chaumières, sur le flanc des coteaux et sur les prairies de la plaine, sur les toits de la ville et sur le ruisseau de la vallée. Gaston
(1) On appelle de ce nom une grotte profonde que la nature et les siècles ont formée au sein d'une montagne, et dont l'entrée principale est sur la rive çauche du Gardon, non loin d'Uzès, entre Collias et Sanilhac.
nous montrait en artiste et avec enthousiasme tous ces effets de lumière et d'ombre. Nous restâmes long-temps à regarder avec lui, puis nous reprîmes notre marche ; une demi-heure après nous étions sur la crête de la montagne, respirant avec délice un air frais et pur, et réclamant tous à l'envi quelques minutes de repos. Notre guide , en homme d'expérience, nous fit observer qu'il serait imprudent de céder à cette tentation et qu'il valait mieux s'abriter au penchant de la montagne pour se reposer sans danger. Un avis si sage fut unanimement adopté, et nous nous hâtâmes vers le lieu qu'il nous indiquait.
De là , nous ne pûmes considérer sans effroi le précipice qui s'ouvrait béant sous nos pieds, et au fond duquel le Gardon roulait ses eaux captives entre deux rives tantôt rocailleuses, tantôt vertes et ombragées; quelques instans suffirent pour nous délasser. L'entrée de la Beaume qui se laissait entrevoir à peu de distance nous redonna courage, et nous nous préparâmes à descendre.
Deux sentiers s'offraient à nous : l'un , facile et battu , mais aux détours si nombreux que l'œil se fatiguait presque à les considérer; l'^iutre, simple trace de quelques pas d'homme sur une pente rade et escarpée, mais qui menait directement au terme de notre course. Une de nos jeunes compagnes, mademoiselle Laure ***, se tournant vers la voie la plus courte , me regarda en souiiant , et tous les deux nous nous hasardâmes , laissant aux plus prudcns la route vulgaire et la moins périlleuse.
En un clin d'œil nous fûmes au bas de la montagne, à quelques pas seulement de la Beaume, tandis que nos compagnons suivaient lentement tous les méandres du l)eau ,senùev qu'ils avaient choisi.
— Regardez, me dit mademoiselle ***, ne voyez-vous pas, là bas, dans cette profondeur, au flanc de cet énorme rocher qui s'incline vers l'abîme, une petite ouverture, conmie l'entrée d'une grotte couronnée de lierre et surmontée d'une croix ^4ju'on aperçoit dans les touffes de verdure? Eh bien , c'est la demeure de ce bon vieux chevalier...
— D'un chevalier?
— Oui, {\e ce pauvie ermite (jui hier est allé vous demander Tau inône à la porte de l'église , et que nous avons lait diner avec nous; n'est-ce pas que cette abnégation, cet oubli de la vie vous étonnent ! Quarante-huit ans passés dans ce désert après une jeunesse si brillante de gloire. »Mn tii» luo»
— Mais expliquez-vous, je voua prie, car tout est mystère pour moi dans ce que vous me dites? ' •< .
— Gomment! vous ne connaissez pas le chevalier de Rogues, l'ermite de Saint-Weredens! vous ignorez son histoire! oh! écoutez-la donc; que de fois je l'ai fait répéter à mon oncle de Gavignan, qui avait autrefois connu le chevalier dans le monde, aimable et valeureux gentilhomme , et que le hasard a fait retrouver dans cette solitude, sous les rides de la vieillesse et le froc d'un ermite.
Le che^alier^ ermite.
C'était quelques années avant cette grande commotion qui renversa le vieux trône de France. La noble cour de Versailles brillait encore de tout l'éclat de ses fêtes ; Louis XY venait de finir une vie de mollesse et de débauche, mais les intrigues et les abus de son règne survivaient encore ; comtes et barons, courtisans et maîtresses, luxe et galanterie, rien ne s'était perdu de ce triste héritage; et pourtant, au tourbillon des plaisirs, se mêlaient déjà les signes précurseurs de la tempête, et au sein de la foule bruyante et joyeuse, on apercevait çà et là des figures sinistres qui s'en allaient prédisant des malheurs à la royauté et au monde.
Parmi les femmes de la reine , plusieurs se faisaient remarquer par leur beauté, mais nulle ne surpassait en grâce mademoiselle Hortense de '^'^'^. Quoique moins haut placée que d'autres, elle fixait les regards et enlevait les suffrages. Belle de ses vertus autant que de ses charmes, ce qu'elle inspirait tenait à la fois de l'amour et du respect; devant elle, la jalousie demeurait muette, et la galanterie du temps réservée et respectueuse. La comtesse de LTuT^tSa mère et son cousin le chevalier de ilogues partageaient seuls son intimité. Récemment arrivée de la province, dont elle gardait encore les manières naïves et ingénues, les galans esprits de l'époque la comparaient à une fleur du désert apportée à la cour avec tout son parfum sauvage , et qui charme plus que la rose si connue de nos jardins. iiïï»fwfi.
LechevalierdeRogues, témoin de tous les élogesquis'élevaientcomme de l'encens autour de mademoiselle H""**, devenait de plusicn plus
fier de la parenté et des droits qu'elle lui donnait ; il vantait partout les délices d'une amitié si pure ! Jeune insensé ; il avait si peu d'expérience qu'il croyait qu'il fallait attirer les regards du monde sur son bonheur. Il ne savait pas que le bonheur est un trésor qu'il faut cacher, si on veut qu'il nous reste... Il y a tant d'envieux!
Cependant, par-delà les mers s'ouvrait alors une carrière pleine de gloire et d'honneur; les états d'Amérique avaient poussé leur cri de liberté ; les échos de France en retentirent, et le jeune chevalier fut des premiers enrôlés sous les bannières de l'indépendance. Il prit , comme tant d'autres, part à cette chevaleresque imprudence.
Or, tandis qu'il versait son sang pour la cause américaine, le marquis de C**5 dont le cœur était vide de sentimens nobles, mais qui était habile dans l'art de séduire, et qui, avec un talent merveilleux, savait vernir tous ses vices avec quelque chose de brillant et de bonne compagnie, fît sa cour à mademoiselle H. de L"^*"^. Il avait entendu dire qu'elle était froide et insensible ; il mit sa gloire à vaincre cette froideur. D'abord, comme tant d'autres, il fut repoussé; mais avec une satanique persistance il revint à son projet Par son crédit autant que par ses titres et ses richesses, il insista : des volontés impérieuses qui dans ce temps-là se traduisaient par des ordres se joignirent à la sienne; la comtesse de L"^*"^ sut le comprendre, et des raisons de convenances, ces derniers refuges des temps de despotisme, firent que bientôt la bénédiction nuptiale vint consacrer une victoire que tout le monde avait crue jusqu'alors impossible. ^ " ; l,;; ^j
Mademoiselle H**, mariée contre son gré, voua tout de suite sa vie à la douleur. Elle avait obéi comme une victime, peut-être; quand elle avait montré tant de soumission, avait-elle pressenti que ses joure ne devaient pas être nombreux sur cette terre. Au bout de six mois de chagrin et de délaissement elle mourut.
La guerre d'Amérique était terminée. Le chevalier de Rogties, de retour en France, se voyait entouré des félicitations les plus empressées; mais lui, rêveur et solitaire, fuvait tous les yeux, se montrait insensible à tous les hommages, sourd à toutes les louanges, ennemi de tous les plaisirs. Au milieu de courtisans qui ont toujours des sourires tout prêts, et des visages qui se modèlent sur celui du maître, cette tristesse du chevalier de Rogues dut être remarquée; elle le fut même du roi. Un jour Louis XVI questionna à ce sujet le chevalier de Rogues
qu'il ^'estimait beaucoup , et le chevalier lui répondit : « J'avais rêvé )) beaucoup de bonheur, une main brutale me l'aiavi; et maintenant, » nul ne peut me rendre ce que j'ai perdu, pas même vous , sire , qui » êtes puissant et bon ; pas même la gloire qui console de tant de » choses ))
Quelques jours après ces paroles du chevalier, on trouva dans un des fourrés du bois de Boulogne un cadavre.., celui du marquis de G***. En ce temps-là, le suicide était moins commun qu'aujourd'hui ; on crut donc qu'il y avait eu un duel entre le marquis de C** et le chevalier de Rognes, qui, précisément ce même jour, venait de quitter la cour. Et à Versailles, on se répétait : Le chevalier s'est \^engé de la main brutale qui lai avait ravi son bonheur
Quand la révolution de 89 eut éclaté^ mon oncle de Gavignan se retira dans ses terres de la Provence ; il tut du petit nombre de ceux qui, sans quitter la France^ purent échapper aux horreurs qui la couvrirent de sang et de ruines. Les mauvais jours passèrent; mais dégoûté des grandeurs, et lié par la reconnaissance à l'humble toit qui Tavait abrité contre les persécutions^ il préféra le "calme et le repos à tout ce qui se passait alors dans le monde.
Vous connaissez les événemens qui, à notre tour, nous ramenèrent à la campagne. Mon oncle ^ malgré son grand age^ vint nous voir dans notre nouvel établissement^ et par une rencontre bizarre, le jour de son arrivée, l'ermite, celui-là même qui hier est venu faire sa quête accoutumée, se trouvait chez nous. Mon oncle^ après l'avoir regardé fixement pendant quelques secondes, jeta un grand cri, et se levant du fauteuil où il venait de s'asseoir, alla se jeter dans les bras de l'ermite. II venait de reconnaître un vieil ami d'enfance, un compagnon d'armes^ le
chevalier de Rogues Mademoiselle Laure de "^^^ avait à peine
achevé ce récit, que nos amis arrivèrent à nous ; ils nous emmenèrent pour nous faire admirer d'autres points du paysage, et nous faire entrer^ avec eux^ dans la Beaume vénérée^ but de notre pèlerinage.
Pourquoi suis-je triste ?
•' ob m H» M«;
Ce que mademoislle Laure de*"^* venait de me raconter n'avait rien de très-extraordinaire , ces espoirs d'amour trompés dans le monde ,
ça se voit tous les jours! j'aurais du ne pas rn'appesantir autant sur rhistoire du chevalier de Piogues. Hors le froc d'ermite, cette histoire ressemblait à bien d'auti^es. Malgré cela , j'avais beau faire, je ne pouvais m'en distraire, et au milieu des joies de notre partie de plaisir je restais avec quelque chose de sombre sur le cœur , et tout bas je me demandais : Pourquoi suis -je triste?
Cette préoccupation, je ne pouvais me l'expliquer alors, maintenant je sais d'où elle venait: elle venait d'en haut; quand Dieu veut vous amener à lui , sa main va vous prendre partout. C'était cette main qui était alors sur moi , et sous son ombre je me sentais grave et sérieux quand le plaisir bruissait autour de moi.
Pour me faire entendre d'utiles réflexions, cette main invisible m'enmena dans la solitude. Je ne sais plus sous quel prétexte je m'éloignai de mes amis , et seul , livré à de vagues pensées qui étaient tristes, mais pas sans charme, je m'enfonçai dans une espèce de désert; pour m'y reposer, je ne cherchai point un banc de verdure, j'allai m'asseoir sur un roc nu et décharné , auprès du grand chêne que nous avions vu de loin, et en face de la grotte que la tradition nous montre comme ayant été habitée par des saints qui y sont venus tour à tour pleurer , prier et expirer.
Un instant j'entrai dans ce sanctuaire, puis, tout-à-coup, comme si moi , jeune homme, avec ma légèreté , je l'eusse profané , je revins à mon rocher... Là , je laissais aller mes pensées ; là , il me semblait qu'une voix inconnue me parlait dans le silence ; était-ce l'ange de la solitude qui voulait me dégoûter du monde, en me faisant savourer la paix du désert? Je ne sais, mais enfin je restais là, et certainement quelqu'un , quelque chose me parlait... ,^.j,^ ,^,,,,.,j. ...^ ,..>,, ;
Jeunes hommes, quand au milieu de vos plaisirs quelque pensée sérieuse vous vient, ne la repoussez pas rudement, car c'est peut-être Dieu, ou votre père , ou votre mère qui du haut du ciel veulent parler à votre ame.
Tout préoccupé d'émotions si nouvelles pour moi, je voulais m'en rendre compte ; mais j'étais trop sous leur influence pour les juger et les bien comprendre, et d'ailleurs n'était-ce pas cela l'énigme de toute ma vie : Pourquoi suis -je triste?
Il y avait loin des sensations que j'éprouvais à celle de la douleur ou de la souffrance : dans ces dernières tristesses , c'est une cause réelle
quî vous fait vous plaindre ; dans celles que je ressentais, on pleure bien aussi , mais les larmes ne sont pas toutes d'amertume.
Les brises du soir portaient encore à mon oreille le lourd murmure de la cascade que j'avais naguère entendue ; le soleil ne montrait plus sur l'horizon que la moitié de son disque, et ses rayons défaillans doraient à peine la cime des arbres ; j'avais sous les yeux le même tableau que j'avais tant admiré le matin avec mes compagnons de pèlerinage, et maintenant il me pénétrait d'une secrète mélancolie ; d'où venait donc ce changement ? Ah ! c'est qu'il y a toute une vie , entre le jour qui naît et le jour qui s'en va! J'aperçus au loin la croix de pierre qu'une pieuse tradition a consacrée , parce que là , ceux qu'on portail jadis du village au cimetière du cloître (claustrum)^ faisaient un dernier repos (i).
A cet aspect, mes rêveries revinrent avec tout leur prestige; toutà-coup, du sein de la bruyère,, surgit comme un fantôme un vieillard à la démarche grave qui s'avança lentement vers moi. Il me prit la main, comme un père ferait à son fils, m'adressa quelques paroles amies, et soudain ce cri s'exhala de ma poitrine : « Mon père ^ ditesmoi pourquoi je suis triste? » Il allait me répondre , quand nous entendîmes la cloche du village dont les sons affaiblis venaient mourir prés de nous ; ses tintemens répétés par trois fois d'une manière uniforme, et puis un peu plus prolongés, me firent comprendre que c'était Van- ^e/w^; mais déjà le saint homme avait rejeté en arrière le capuchon qui couvrait sa tète, il s'était mis à genoux; son front chauve et ses quelques cheveux blanchis par le temps me pénétrèrent de respect; je me prosternai comme lui , je mêlai ma jeune voix à sa voix tremblante, et nous récitâmes ainsi tous deux la prière de la Vierge ; puis , nous fîmes un signe de croix , et il me parla de la sorte :
(( Votre demande ne m'a point surpris , mon enfant ; et moi aussi , )) j'ai été long-temps à me demander compte de ce dénûment absolu » de toutes mes facultés , quand je venais à considérer quelque grand
(1) Encore aujourd'hui les enfans de celle terre vont en un certain jour payer leur juste tribut de respect et de vénération à ces ^^eilles cendres, et, comme leurs pères, ils s'arrêtent eux aussi devant la croix de pierre, à cet endroit qu'ils appellent la Pause des morts. Le claustrum antique, dignement habité, se pare d'ornemens funèbres; l'hymne religieux retentit autour de son enceinte, des nuages d'encens s'élèvent vers le ciel, et chacun y ttèle sa prière pour ceux dont il chérit la mémoire.
î) spectacle de la nature ; de longues et sérieuses méditations m^ont )) appris à en chercher la cause ailleurs qu'ici-bas; mais pour en con- » naître l'origine , cet état de langueur n'en existe pas moins. La tris- » tesse est un sentiment naturel à l'homme ; mais cette tristesse qui » mène à l'espérance , et non point celle qui est tour à tour fille ou )) mère du désespoir ; cette dernière ruine , consume , flétrit tout ; » tandis que l'autre n'a rien qui ronge l'ame , elle est comme la rosée » dans le calice entr'ouvert des fleurs, c'est le gage d'un cœur bon et » généreux^ le prélude d'une heureuse destinée. Ceux-là ne la con- » naissent point , qui éteignent en eux tout ce qu'il y a de grand , de » sublime , tout ce qui les rapproche de l'infini ; ils bornent la vie dans » un cercle si étroit que leurs sens suffisent à tous leurs plaisirs , en- )) core même s'y abandonnent-ils sans les étudier, sans les com- » prendre ; aussi ne voient-ils rien dans le flot qui passe et s'écoule , )) rien dans l'écho qui répond à leur voix , rien dans l'étendue qui se » déroule à leurs yeux ; ils n'y voient rien parce qu'ils vont effleurant » toutes choses sans en approfondir aucune : êtres d'un jour, ils sont )) sans passé comme sans avenir. Mais pour celui qui garde le souve- » nir de sa destinée , pour celui dont le cœur bat aux noms sacrés de )) repentir et d'espérance, pour celui-là il y a quelque chose qui doit » nécessairement l'attrister : ainsi , mon enfant , lorsque vous inter- » rogez Técho et que sa voix mystérieuse vous jette dans de vagues )) pensées , c'est qu'un parallèle étrange s'établit en vous , presque à » votre insu , et que l'invariable éternité de cet écho contraste singu- )) lièrement avec la brièveté de votre mobile existence ; lorsque vous » considérez les flots qui poussés les uns par les autres vont se succé- )) dant sans cesse , c'est l'image du temps dont il ne vous est donné » qu'une si faible partie pour remplir votre carrière ; lorsque vos regards )) se portent vers l'horizon des mers où ils vont se perdre , c'est l'es- » pace immense au milieu duquel vous n'êtes qu'un point ; et partout, » et toujours, c'est l'inhni , l'infini qui vous rappelle votre néant!... »
Et en disant ces mots , sa voix était grave et solennelle ; il se tut, et comme oppressé lui-même par l'image qu'il venait de me présenter 5 il courba la tête : on eût dit que le ciel lui révélait quelque mystère. Une main comme la main du remords sembla s'appesantir sur lui , avait-il il trahi le secret de la Providence?...
(( Levez les yeux , reprit-il , et voyez cet astre qui nous éclaire ,
» celte reine silencieuse des nuits, la lune! comme sa marche est' » lente et majestueuse! comme elle répand également ses rayons sur » l'immensité de son empire ! comme elle ramène partout le calme et )) le silence! tout repose, tout dort, tout se rapproche du néant! ne » sentez-vous pas la tristesse se glisser dans votre amc? Votre cœur » ne se resserre-t-il pas?... Vous pleurez!... ah! pleurez, mon en- » fant , car ces larmes sont salutaires , elles coulent sur un bonheur )) qui vous a fui ; Dieu vous créa pour être un ange , et vous ne Têtes » pas!
» Regardez autour de nous, rien ne s'élève, nous sommes seuls au » milieu de ce désert ; cette brise qui nous caresse , cette bruyère que )) nous foulons, tout s'étonne de notre présence, c'est l'heure où sur- )) gissent les grandes, les nobles pensées, et la solitude est leur asile ; » est-ce que rien ne s'émeut en vous ?
)) Entendez, ces aboiemens prolongés qui roulent sur le flanc des )) collines, et qui arrivent si faibles jusqu'à nous , ce sont les chiens de )) la ferme un peu éloignée que les pas de quelque voyageur ont mis )) en, émoi , ils jettent dans le sein de la nuit leurs cris d'alarme ; )) écoutez , comme ils sont répétés dans toutes les fermes voisines ? » C'est que ces gardiens fidèles des demeures isolées portent la terreur » dans l'ame des méchans , et la confiance dans celle du laboureur qui » dort tranquille sous son toit de chaume ; n'est-ce pas qu'il y a là )) aussi quelque chose de triste, un sentiment qui rappelle l'union du )) premier âge , l'absence de toute haine , le repos de tous? Ce senti- )) ment, c'est le souvenir d'une félicité perdue! notre ame rêve tou- » jours les délices de cet Eden mystérieux qu'habita le premier homme, )) et quand elle vient à se représenter le tableau de sa déchéance et » de sa misère, comment ne serait-elle pas triste?.. »
Ainsi me dit le vieillard, et me montrant du doigt le sentier du village, il regagna lentement son humble grotte. Je le suivis des yeux tant que la lumière, incertaine de la nuit put me le permettre ; mais à peu de distance il s'effaça comme une ombre, c'était l'ermite de
Ceux qui auront cherché, dans le récit que je viens de faire , des événemens et du drame auront été trompés. En l'écrivant je n'ai pas voulu surprendre , j'ai cherché a toucher. J'ai voulu redire des paroles qui m'oot été dites dans la soUtude. — Là , elles ont un attrait
que je crains d'avoir aftaibli en les répétant. Un vieillard expliquant dans le désert à un jeune homme la cause de cette vague tristesse qui vient tout-à-coup à ceux qui cherchent le plaisir, c'était quelque chose ; dans le bruit du monde, ce ne sera peut-être rien,
F... Ghapot.