PAS M. SB CHATEAUBRIAND
On aime à voir les choses de génie marcher ensemble ; ainsi les amis des lettres et des arts vont avoir à se réjouir. Auprès du texte de Chateaubriand seront placés les beaux dessins de Flatlers. Si l'auteur du Génie du Christianisme a bien compris le sublime génie du poète d'Albion , le célèbre statuaire avec son crayon l'a bien traduit aussi. Cette réunion de talens va faire de l'édition de luxe du Paradis perdu une œuvre incomparable ; on assure même que le nom de l'abbé de Lamennais se joindra aux illustrations que nous venons de citer ; on dit qu'une introduction doit être écrite par lui et précéder l'ouvrage que nous annonçons.
Nous devions donner à nos lecteurs un compte-rendu des morceaux de poésie qui nous ont été adressés par plusieurs jeunes amis de VEcho. Mais ayant aujourd'hui plusieurs articles d'un intérêt d'actualité , nous ne donnerons la Guirlande poétique, que dans la livraison du 1" octobre prochain.
M. Sicard , rue d'Arcole , 4 , à Marseille , est agréé conune membre correspondant de la société de la Jeune France.
MM. les actionnaires de VÉclio de la Jeune France-Reime catholique sont prévenus qu'une assemblée générale aura lieu le 12 septembre prochain , à une heure après midi , rue de Ménars , T).
S'adresser pour la rédaclion à IM. le vicomte Walsh, directeur-rédacteur en chef, et pour l'admiuislration à M. Léon de.Touvknkl, administrateur, rue de Me'nars^ 5.
PARIS. — IMPRIMERIE DE Bf,THUNK ET PLON , RUE DE VAUCIRARD, 5G.
ÉCHO
V* édition, — Tome Y. — 1*t oc/o^r^ 1836» 10
ECHO
DE
SOMMAIRE
Saint Louis. — Ne touchez pas à la hache (méditatiou historique), par M. A. de Pidbusque. •— Le Doyen de Saint-Patrick (nouvelle), par Aug. Chevalier. — Chronique littéraire, par L. de J. — Portraits espagnols j l'Afrancisado , par Bernard Lopez. — Guirlande poétique, par le vicomte Walsh. — Obélisque de Louqsor, par Odolant-Desnos. — Revue des Revues, par Y. — Chronique de Paris, Courses de chevaux. Exposition de la Société d'Horticulture, par XXX. — Lettre des Pyrénées , Musée de Bagnères-Bigorre , Assassinat du Vignemalc. — « Revue des théâtres, par A. dç B, '^ Provinces, Faits divers.
Pour bien juger de la majestueuse beauté des monts , il ne faut pas être trop près de leurs bases... il faut être un peu au loin.
Il en est de même des grands caractères ; pour les bien apprécier, il faut qu'il y ait une distance de temps entre eux et nous.
Le caractère de Louis IX est gardé par les siècles pour être offert en modèle aux rois. Et nous conseillons aux condamnés à la couronne de reporter souvent leurs regards sur le fils de Blanche de Gastille,
En étudiant ce type de l'ancienne royauté , ils apprendront autre chose qu^k prier Dieu,
Et cependant pr/er Dleu^ c'est déjà beaucoup pour un roi ; car on prie Dieu autant par ses actions que par ses paroles. Or, l'homme qui , pour se rapprocher de la divinité , pour paraître moins nu en sa présence , se revêt de bonnes œuvres , a déjà chance de faire un bon roi. Dans un livre de prière, il y r. toute une politique sacrée : pour être juste , pour ne rien retenir à autrui , pour donner l'exemple des bonnes mœurs , pour être sage, chaste, économe, doux envers le.^ 1'» édition, ^ Tome Y, — 1*? octokc 1830. 10
malheureux, ferme envers lesméchariS; ou n'a qu'à se souvenir de son catéchisme , toute la vie de Vliomme de bien se trouve là : pour être bon j'oi^ avant tout il faut être homme de bien.
Louis IX était essentiellement homme de bien^ son àme était pure et ardente , son cœur noble et compatissant ^ son caractère ferme et élevé.
Ce qu'il aimait le plus , c'était la franchise ; il avait en horreur le mensonge et l'hypocrisie. Et Joinville dit quelque part que le saint roi aimoit à regarder face à face ceux qui avoient besoignc à lui.
En tout homme , l'hypocrisie et la fausseté sont choses bien méprisables; mais, avec la corruption qui existe par le monde, on conçoit que la faiblesse y recourt quelquefois pour arriver à ses fins. L'hvpocrisie c'est le vice des faibles. Les enfans mentent parce qu'ils ont pcui" d'être grondés. Mais , quand on est fort et puissant , l'hypocrisie et le mensonge se conçoivent plus difficilement , et pour que ces vices ignobles, ces deux péchés d'en-bas, se trouvent au cœur d'un prince, il faut que ce cœur soit bien corrompu.
En étudiant saint Louis , on prend une grande haine, un profond mépris pour toute félonie , pour tout mensonge.
Pour être homme de bien , il faut avoir le courage de son opinion. Car il est vil de ne pas confesser ce que Ton croit, de ne pas défendre ce qu'on aime... Or , Louis IX était chrétien fervent , il aimait la croix avec l'ardeur et l'amour d'un chevalier, et si quelque politique de son temps était v^enu lui conseiller de cacher au-dedans de lui cette ardeur religieuse; lui dire que , pour garder sa couronne , il fallait en quelque sorte renier la croix... Louis, d'ordinaire si plein de douceur et de mansuétude , serait entré dans une grande et sainte colère et aurait à jamais banni de sa présence le méchant conseiller.
Oh ! saint Louis était homme à briser sa couronne plutôt que de la porter avec une souillure !
Mais pour bien louer le plus grand roi des siècles passés , laissons parler le plus grand écrivain du siècle présent. Voici comment M. de Chateaubriand raconte les derniers momens de saint Louis :
(( Du sommet de Byrsa , l'œil embrasse les ruines de Carthage, qui sont plus nombreuses qu'on ne le pense généralement. Elles ressemblent à celles de Sparte; n'ayant rien de bien conservé, mais occu-
pant un espace considérable. Je les vis au mois de février , les figuiers, les oliviers , les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles ; de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbres de toutes couleurs... Au loin, je promenais mes regards sur l'isthme, sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante , sur des lacs bleuâtres , sur des montagnes azurées ; je découvrais des forêts de vaisseaux^ des aqueducs, des villages maures , des hermitages mahométans , les minarets et les maisons blanches de Tunis. Des milliers de sansonnets. réunis en bataillons et ressemblant à des nuages volaient au-dessus de ma tète ; environné des plus grands et des plus touchans souvenirs , je pensais à Didon , à Sophonisbe , à la noble épouse d'Astrubal ; je contemplais les vastes plaines où sont ensevelies les légions d'Annibal , de Scipion et de César, mes yeux voulaient reconnaître l'emplacement d'Utique; hélas! les débris du palais de Tibère existent encore à Gaprée , et l'on cherche en vain à Utique la place de la maison de Gaton ! Enfin les terribles Vendales , les légers Maures passaient tour à tour devant ma mérpoire, qui m'offrait pour dernier tableau saint Louis expirant sur les ruines de Garthage. Que le récit de la mort de ce prince termine cet itinéraire , heureux de rentrer, pour ainsi dire, dans ma patrie par un antique monument de ses vertus, et de finir au tombeau du saint roi ce long pèlerinage aux tombeaux des grands hommes.
)) Lorsque saint Louis entreprit son second voyage d'outre-mer , il n'était plus jeune , sa santé affaiblie ne lui permettait ni de rester longtemps à cheval , ni de soutenir le poids d'une armure; mais Louis n'avait rien perdu de sa vigueur d'ame. Il assemble à Paris les grands du royaume et leur fait la peinture des malheurs de la Palestine , et leur déclare qu'il est résolu d'aller au secours de ses frères les chrétiens ; en même temps il reçoit la croix des mains du légat , et la donne à ses trois fils aînés.
)> Une foule de seigneurs se croisant avec lui, les rois de l'Europe so préparent à prendre la bannière! Charles de Sicile, Edward d'Angleterre , Gaston de Béarn , les rois de Navarre et d'Aragon. Les femmes montrèrent le même zèle; la dame de Poitiers, la comtesse de Bretagne, Yolande de Bourgogne, Jeanne de Toulon, Isabelle de France, Amélie de Gourtenay, quittèrent la quenouille que filaient alors les reines et suivirent leurs maris outre-mer.
)) Saint Louis fit son testament: il laissa à Agnès, la plus jeune de ses filles , dix mille fi'ancs pour se marier , et quatre mille ft'ancs à la reine Marguerite : il nomma ensuite deux régens du rovaume; Mathila , abbé de Saint-Denis, et Simon, sire de Ncsie, après quoi il alla prendre l'oriflamme. Cette bannière que Ton commence à voir dans nos armées sous le règne de Louis-Ie-Gros, était un étendard de soie attaché au bout d'une lance; il était d'un vermeil samit, à guise de gonfanon à trois queues, il avait autour deshouppesde soie verte; on le déposait en temps de paix sur l'autel de Saint-Denis parmi les tombeaux des rois , comme pour avertir que de race en race les Français étaient fidèles à Dieu , au prince , h l'honneur. Saint Louis prit cette bannière des mains de l'abbé selon l'usage. Il reçut en même temps Tescarcelle du voyage et le bourdon du pèlerin, que l'on appelait la consolation et la marque du vovage , coutume si ancienne dans la monarchie, que Charlemagne fut enterré avec l'escarcelle d'or qu'il avait coutume de porter en Italie. Louis pria an tombeau des martyrs et mit son royaume sous la protection du patron de la France. Le lendemain de cette cérémonie, il se rendit pieds nus avec ses fils du Palais-de-Justice à l'église de Notre-Dame. Le soir du même jour, il partit pour Vincennes , où il fit ses adieux h la reine Marguerite, gentille, bonne reine, pleine de grande simplesse , dit Robert de Sainceriaux ; ensuite il quitta pour jamais ses vieux chênes, vénérables témoins de sa justice et de sa vertfî.
)) Déjà les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme n'étaient plus, le roi avait vu mourir dans ses bras son fils chéri, le duc de Ncvers. Il se sentit lui-même frappé , et s'aperçut dès le premier moment que le coup était mortel , que ce coup abattrait facilement un corps usé par la fatigue de la guerre , par les soucis du trône et par les Teilles religieuses et royales qu'il consacrait à son Dieu et a son peuple. Il tacha néanmoins de dissimuler son mal et de cacher la' douleur qu'il ressentait de la perte de son fils. On le voyait, la mort sur le front , visiter les hôpitaux , comme im de ces pères de la Merci , consacrés dans les mêmes lieux à la rédemption des captifs et au salut des pestiférés. Des œuvres du saint , il passait aux devoirs du roi, veillait à la sûreté du camp , montrait à l'ennemi un visage intrépide, ou , assis devant sa tente , rendait la justice h ses sujets comme sous le chêne de Yincenne.
(( La maladie faisant des progrès , Louis demanda l'extrèmc-onction ; il répondit aux prières des agonisans avec une voix aussi Icrme que s'il avait donné des ordres sur un champ de bataille ; il se mit à genoux au pied de son lit pour recevoir le saint viatique , et on fut obligé de soutenir par les bras ce nouveau saint Jérôme dans celle dernière communion ; depuis ce moment il mit fin aux pensées de la terre, et se crut acquitté envers ses peuples;..- Eh quel monarque avait jamais mieux rempli ses devoirs? Sa charité s'étendit alors k tous les hommes, il pria pour les infidèles qui firent k la ibis la gloire et le malheur de sa vie , il invoqua les saints patrons de la France , de cette France si chère k son ame loyale. Le lundi , 25 août , sentant que sa fin approchait, il se fît coucher sur un lit de cendres , où il demeura les bras croisés sur sa poitrine et les yeux levés vers le ciel. ^*^'« On n'a vu qu'une fois, et Ton ne reverra jamais un pareil spectacle ; la flotte du roi de Sicile se montrait k l'horizon , la campagne et les collines étaient couvertes de l'armée des Maures au milieu des débris de Carthage , le camp des chrétiens offrait l'image de la plus aiïreuse douleur, aucun bruit ne s'y faisaif entendre, les soldats moribonds sortaient des hôpitaux et se traînaient. à travers les ruines pour s'approcher de leur roi expirant. .. ,, ^^
« Louis était entouré de sa famille en larmes , des princes consternés, des princesses détaillantes. Les députés de l'empereur de Constantinoplese trouvaient présens k cette scène, ils purent raconter k la Grèce la merveille d'un trépas que Socrate aurait admiré.
(( Du lit de cendres où saint Louis rendait le dernier soupir, on découvrait le rivage d'Utique ; chacun pouvait faire la comparaison de la mort du philosophe stoïcien et du philosophe chrétien ; plus heureux que Gaton , saint Louis ne fut point obligé de lire un traité sur Fimmortalité de l'âme : pour se convaincre de l'existence d'une vie future , il en trouvait la preuve invincible dans sa religion , ses vertus et ses malheurs.
(( Enfin, vers les trois heures de l'après-midi, le roi jetant un £[rand soupir, prononça distinctement ces paroles : « Seigjieuî', f entrerai )) dans votre maison , et je vous ado j^eirii dans votre saint temple, ))
« Et son ame s'envola dans le saint temple qu'il était digne d'adorer. »