‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 28 sur 82 · CF · texte numérisé non relu

CF

Il ^1 i '■>»/iv'. .

(méditation historique.)

Lorsque le génie de Montesquieu s'abattant sur Rome comme l'aigle qui fond sur une proie, eut déchiré de sa serre puissante jusqu'au dernier pli du linceul de la grande cité, on s'étonna de pouvoir embrasser d'un coup-d'œil ces restes inanimés qui avaient couvert le monde et d'avoir a lire tant de leçons de vie sur le marbre d'un tonibeau.

Grandeur et décadence! oui, c'est bien cela.

Home a porté toutes les couronnes de la terre , et elle n'a pu en conserver aucune ; son long règne a été un long orage ; elle le croyait éternel, il a cessé comme un flambeau qu'un souflle éteint * monarchie, république, empire; souveraineté populaire, sénatoriale, prétorienne, elle a tout essavé, tout usé ; le pouvoir a été partagé par elle tantôt entre des. consuls, tantôt entre des tribuns ; elle Ta livré tour-à-tour à desdécemvirs, à des triumvirs, à des dictateurs, et aucime combinaison n'a ré-* solu le problème d'équilibre qu'elle cherchait. Que de fois, dans son désespoir, n'a-t-elle pas saisi la hache de ses licteurs ! mais en abattant deslètes,clle n'a tranché aucune question ; chaque élément social a con-^ serve son indomptable nature, et les résistances supprimées n'ont rendu les conflits que plus terribles ; l'aristocratie et la démocratie , toujours aux prises et ne rencontrant plus rien entre elles, ont lutté dans le sang, et elles s'y débattaient encore, lorsqu'un conquérant barbare, les prenant en pitié , vint les enchaîner ensemble , et fit du louet de ses esclaves lo régulateur de leurs destinées.

Les nations modernes, instruites par tant d'exemples et|de ruines, ontelles été plus heureuses ou plus sages ? ont-elles mieux su balancer les forces sociales et prévenir les réactions d'un intérêt, en évitant les excès de l'autre? Hélas! non. On les a vues agitées des mêmes colères, s'abandonner aux mêmes violences, et, plus d'une fois] aussi, elles ont touché à la hache.

La royauté voulut être absolue dans la personne d'Elisabeth d'Angleterre , et la tête de Marie-Sluart fut jetée comme une menace à la poblesse et au peuple !

Le peuple voulut a son tour commander en maître , (?t la hache passa dans les mains d'Olivier Cromwel; le billot de Whitc-Hall fut rougi du sang de Charles I" î

Peut-être cette épreuve mutuelle de deux puissances rivales ctait-elle nécessaire pour les contraindre a se rapprocher et à s'entendre; peutêtre la paix serait-elle plus incertaine entr'elles, si elles craignaient moins la guerre ; mais qui ne frémirait à la pensée d'une nouvelle Iransaction , si elle devait encore être achetée au même prix !

En France, tant de pages d'histoire ont été écrites par la main du bourreau, qu'au premier aspect il semble difficile de se rendre compte d'une politique si cruelle chez un peuple si magnanime; mais tout s'explique par cette mobilité de caractère qui en multipliant les changemens a multiplié les combats ; plus les esprits sont légers, plus ils sont prompts à s'emporter, et s'il arrive que le frein d'aucun principe ne les modère 5 que la barrière d'aucune institution ne les arrête , on conçoit qu'ils se précipitent aveuglément vers toutes les extrémités comme des eaux que ne contient aucun lit et que ne refoule aucune digue.

Parmi les jours trop nombreux qui ont marqué notre sol d'une empreinte néfaste, il en est deux qui occupent une si grande place que l'imagination a peine a les mesurer à la fois :

C'est le 3o octobre i632,etle 21 janvier 1793. Près de deux siècles les ont séparés, et un lien étroit est venu les réunir tout-h-coup sur l'échafaud. En i632, le sacrificateur fut un roi; en Ï793, un roi fut la victime. Une tête paya l'autre , et toutes deux, belles et pures, subissaient la fatalité d'une sourde réaction ; ce sont deux principes, et non deux personnes, qui furent frappés par la hache dans Montmorency comme dans Louis XVL

Richelieu avait dit à l'ambition de Louis XIII , son maître : le moment est arrivé pour la royauté d'atteindre le faîte de sa puissance; les grands vassaux ne sont plus; mais une noblesse formidable est encore debout ; il faut étouffer en elle tout ce que la vieille féodalité a laissé d'indépendance et de vie. « On lui rappela inutilement que cette aristocratie plus turbulente que dangereuse était le rempart du trône ^ qu'elle avait arraché la France au joug de l'étranger, qu'elle formait dans l'état un pouvoir modérateur entre la royauté et les communes, et que tous ses châteaux veillaient à la garde des frontières ; l'impérieux

minislrc n'écouta lien, la tète de la féodalité était irrévocablement proscrite dans sa pensée; il fit un sigue, et elle tomba des épaule» d'Henry de Montmorency.

Montmorency, duc , pair , maréchal de France et gouverneur de la province du Languedoc, était petit-fils de quatre connétables et de six maréchaux , beau-irère du premier prince du sang , neveu de la reine mère et allié à toutes les maisons royales de l'Europe ; l'héroïsme de son courage égalait la noblesse de sa race, (c En le voyant tout cou vert de feu , de sang et de fumée ^ dit l'officier qui l'avait fait prison mcVj j'ai d^ abord eu de la peine à le jxconnaitre j enfin^quandjeVai vu rompre siœ de nos rangs y et tuer encore des soldats dans le septième ^fai bien jugé que ce ne pouvait être autre que lui\ mais je ne Vai su certainement que^ lorsque son cheval étant mort , il est tombé au milieu de mes compagnons . »

Un tel homme ne pouvait descendre seul au cercueil; c'était le chêne séculaire qui emporte avec ses immenses racines tout le sol qu'il ombrage; il était manifeste qu'une société entière allait disparaître du monde politique, et qu'après le supplice du premier baron chrétien^ s'il y avait encore des nobles, il n'y aurait plus de noblesse.

Le parlement de Toulouse, illégalement présidé par le garde-des sceaux Ghateauncuf , qui avait déjà donné la mesure de son dévoue ment en faisant périr le maréchal de Marillac, n'osa pas se raidir con tre la volonté du ministre ; le roi était au cœur de la ville avec une armée menaçante , et le bruit avait couru qu'il ne partirait qu'après avoir étéobéi; l'arrêt de mort lut donc rendu, mais il fallait un huis-clos pour l'exécuter ; la place publique n'était pas sure ; c'est dans la cour de l'Ilotel-de-Ville que l'échafaud fut dressé de vaut ta statue decebon Henri, qui avait servi de parrain au condamné, et dont Louis XHI était fils.

Sublime de calme et de résignation , Montmorency fit une fin que l'impartialité de l'histoire peut comparera celle du roi-martyr ; aucune plainte ne sortit de sa bouche, il n'exprima que le regret d'avoir offensé son prince ; sa pensée chevaleresque allait et revenait sans cesse de son Dieu à son roi. Elle ne se souvint ni de ses victoires méconnues^ ni de ses services payés d'ingratitude. i

Comme le bourreau hésitait à lui attacher les mains : Fais tôJi c/evoir^ lui dit-il ,yc dois être traité coaune les autres criminels ; Jésus lui-même n'a-t-il pas été lié ayec des cordas ? puis , montant d'un

pas ferme sur récliafaud, il s'agenouilla , baisa le crucilix que lui présentait le père Arnoux , et après avoir posé lui-même sa tcle sur le billot , il donna le signal par ces mois proiérés avec ferveur : Jcsu^ accipe spiritum mcum.

Louis XIII , qui croyait se débarrasser de ses ennemis en immolant ceux de son ministre , avait obstinément refuse le pardon qu'avaient sollicité avec instance , et le peuple^ et les capitouls^ et l'archevêque , et le vieux duc d'Épernon, et le brave du GhàLelet^ et jusqu'à ce lâche Gaston d'Orléans, auteur de l'insurrection qui avait perdu Montmorency.

« Sirej dit au monarque le religieux qui venait d'assister le malheureux duc, votre justice en a fait un martyr sur la terre y et la grâce de Dieu en a fait un saint dans le ciel. — T aurais voulu le lui ouvrir par des voies plus douces^ » répondit le roi, et ces paroles échappées de son cœur trahirent le funeste asservissement de sa volonté.

Cependant, la politique égoïstede Richelieu triomphait ; le grand coup était porté. On eutçà et là quelques faibles résistances à vaincre, mais Cinq-Mars ferma le funèbre cortège des victimes; et bientôt, quand il n'y eut plus que des courtisans dans le palais du Louvie, le jeune Louis XIV, appuyé sur son sceptre absolu ^ put dire sans faire monter la rougeur sur aucun front de gentilhomme : Uétat c'^est moi !

Déplorable isolement! fatale illusion! une puissance nouvelle que l'œil de Richelieu n'avait pas aperçue derrière les échafauds de la noblesse, la démocratie, croissait autour du trône; on la vit grandir avec rapidité, et dès qu'elle l'eut dépassé de sa large tête, elle ramassa la hache, et le fit voler en éclat ; peu lui importait le prince qu'elle atteignait du même coup ; elle ne songea ni à ses vertus , ni à ses bienfaits, ni à l'amour même qu'elle lui avait voué; lancée de toute la force d'une réaction , elle n'alla se heurter contre la puissance royale que parce qu'il n'y en avait pas d'autre sur sa route, et le mouvement aveugle qui la précipitait l'entraîna si loin qu'elle fut débordée à son tour. Une guerre atroce , une guerre d'échafauds s'engagea dans ses rangs ; elle voulut en vain remonter son cours pour chercher à s'asseoir et à ressaisir une position délènsive ; Robespierre, Danton, Marat lennient la hache; ils frappèrent sans relâche, et le crime châtia le crime.

On montre encore au Gapitole de Toulouse îe couperet qui passe pour avoir servi à l'exécution de Montmorency ; je ne sais si celui qui trancha la tête de Louis XVI a été également conservé, mais s'il existe quelque part, je voudrais que ces deuxinstrumens d'extermination, qui d'un seul conp ont fait jaillir tantdeflotsdesang, fussent à jamais réunis, et que po*ur l'enseignement des peuples et des rois on écrivît au-dessus ces mots sortis d'une catastrophe, comme l'inscription divine du festin de Balthazar : Ne touchez pas à la hache !

A. DE PCIBUS UE

Ce ^0^m be %MVïUl^tkiK\i:k.

Il n'est personne en France qui n'ait lu et relu les F'oyages de Gulliver j ce roman allégorique plein de sens et de raison, de verve et de gaîté, et si mordant et si fin, si plaisanta la fois et si amer, qu'on doute souvent que l'auteur n'ait , en quelque sorte , pris plaisir aux ct'nelles vérités qu'il exposd et qu'il flagelle. On ne saurait comparer a ce livre dont Swift a pu sans doute puiser l'idée fondamentale, inspiratrice, dans l'épopée burlesque et prolbnde de Rabelais, que les meilleurs contes philosophiques de Voltaire, la spirituelle Fiction cpistolaîre de Montesquieu, ou bien, mais en seconde ligne , les Animaux pat'lans de Gasti. — C'est une conception énergique, originale , une œuvre artistement taillée, impérissable. Nulle obscénité, nulle ordure, si l'on ne s'arrête au sens vulgaire du mot, ne la salit et ne la déparc. La moralité de la leçon ressort, h chaque instant^ de la vivacité même sarcastique et bouffonne du récit, et s'y enchaîne aTcc un art parlait, une grâce merveilleuse. L'homme du monde y trouve un badinnge agréable, une lecture aussi attachante que profitable; le sage un délassement utile , un continuel sujet de réflexions et d'enseignemens. >ui jiiak><

^ 211 — Ce serait chose curieuse et instructive, ce nous semble, que d'observer, que d'étudier, dans ses enchaînemens successifs, ses ramifications les plus éloignées, ses métamorphoses radicales et logiques, la reproduction , l'un par l'autre, de ces précieux génies, tous éminemment moraux et civilisateurs ; lesquels ont eu mission et fait métier , toute leur vie , chacun à sa manière , et avec plus ou moins d'ironie ou de force , selon le degré de mépris ou d'indignation qui les animait, de morigéner leur siècle , d'instruii e et de régénérer les hommes. — On fouillerait d'abord ces âges adultes, où la vérité plastique, universelle, absorbait les vérités de détail, où tout précepte, toute réprimande, étaient renfermés dans une mythe ou une parabole 5 on passerait insensiblement par ces ères d'esclavage ou de corruption, où il fut indispensable de draper avec soin des vérités trop crues, de voiler des clartés trop hardies , de peur qu'on ne les éteignit et qu'on ne les étouffait; on arriverait ainsi jusqu'aux temps modernes^ où moins de préjugés, moins d'entraves gênent l'essor de la pensée : on se convaincrait alors que la satire, que la leçon ont été moins fougueuses, moins brutales, moins empreintes de fiel et de cynisme, à mesure qu'il a fallu s'entourer de moins de précautions pour écrire l'une , que moins de courage a été nécessaire pour présenter l'autre. — Certes, et en sens divers, il y a loin dans le sujet et dans la forme , d'Ésope, par exemple, k Erasme et à Rabelais; puis de Rabelais et d'Érasme à Swift et à Voltaire ; et, si l'on veut être juste, quelle distance prodigieuse , cinquante ans écoulés à peine, ne sépare-t-ellc point les Lettres de Jiuiius des pamphlets de Paul-Louis! — C'est ck)nc le cas de dire, qu'en fait de désordre et d'ignorance, de vices, de débordemens, de passions basses et haineuses, le point culminant se trouve toujours dans les milieux. Ésope , il est vrai, fut précipité par les Samiens^ et l'on met encore aujourd'hui les écrivains politiques en prison ; mais Rabelais se fit cynique pour échapper à la persécution.

Revenons à Swift.

Ceux qui ne connaissent de Thumouriste doyen de Saint-Patrick que les Foyages de Gulliver^ auront peine à croire qu'il y ait eu dans le cœur de cet liomme, si irascible et si impitoyable, place pour des sentimcns doux et affectueux. Rien de plus réel cependant : les nombreuses épi très adressées à miss Johnson et le poème de Cadéiius sont là pour l'attester. Pourquoi donc le pulilic ne s'occupc-t-il aujourd'hui

d'aucune de ces gracieuses compositions, pas plus que des autres ouvrages satiriques ou purement littéraires du doyen? Pourquoi cette bizarrerie ? Pourquoi cette indifférence ? — C'est qu'il est arrivé à Swift ce que doit prévoir, ce que doit subir tout homme prédestiné, tout poète, qui, par une œuvre capitale, inattendue, où il reproduit toute une époque, où il résume toute son ame et toute sa conscience, s'élève tout d'un coup si au-dessus des autres et de lui-même, que l'ombre immense que sa statue projette à la base, en grandissant, fait que tous les rayons se réfugient au sommet. On voit où ils sont parvenus, on ignore d'où ils sont partis. Dans le lointain des âges, ces hommeslà sont des symboles , sont des doutes : on les commente et on les adore ; on admire l'œuvre , on discute l'ouvrier. Plus rapprochés de nous, ce sont d'imposantes figures qu'un seul trait du visage, un seul linéament plus saillant et plus vigoureux rappelle à l'imagination , et qui sont surtout représentées par un nom. La curiosité contemporaine a beau s'évertuer, on a beau lui jeter en pâture, chaque matin, de nouveaux documens, des révélations nouvelles : qu'on parle de Corneille, ce sera toujours le Ciel et Cinna ; de Racine, Phèdre et Jthalie ; de Voltaire, Candide et le Dictionnaire philosophique ; de Jean-Jacques, Emile et le Contrat social; de Goethe, Faust et PFerther ; de Byron, Child-Harold et Don Juan.

Pour la même raison , citez les Voyages de Gulliver au premier venu , il vous nommera Swift. INIais vous apprendra-t-il ce que vous ne savez pas peut-être, ce que vous lirez pourtant dans toutes les biographies : — Que Jonathan Swift fut un publiciste très-distingué, que son conte du Tonneau est une diatribe des plus virulentes et des plus licencieuses contre les Églises romaine , anglicane et presbytérienne ; que néanmoins de modeste vicaire de Lara cor qu'il était auparavant, il fut promu, neuf ans après l'émission de ce pamphlet, au décanat de Saint-Patrick, à Dublin ; que le 3o novembre, jour de Saint-André, fut long-temps un anniversaire national en Irlande, parce qu'il était né ce jour-là; que le gouvernement voulut le poursuivre comme libelliste , offrit trois cents livres sterling au dénonciateur et ne trouva pas un traître ; qu'il devint fou sur la lin de sa vie; que Guillaume d'Orange lui enseigna dans le jardin du chevalier Temple, à Skeen , Part de cultiver les asperges; qu'il fut aimé enfui avec idolâtrie de deux femmes charmantes, poètes l'une et l'autre, mais qu'il les dédaigna

— 213 ^ toutes deux et les lit mourir de chagrin ? ■ — Non, il ne vous apprendra rien de tout cela, et vous n'y perdrez rien, assurénient.

S'il faut Favouer, je n'en saurais rien encore, moi aussi , rien, ou à peu prés, de cette vie si brillante, si active d\abord , si chère et si redoutée, puis si solitaire, si douloureuse et si sombre ! Je ne connaîtrais de cet homme que le cote lumineux et satirique, sans la rencontre que j^ai faite, il y a deux mois, d'un compatriote du doyen, son arrière-petitcousin, à ce qu'il prétend, mon nouvel et excellent ami, sir Peter Willoughby. Sir Peter Willoughby est un Irlandais de pur sang, de noble race, presque point fier de son titre de baronnet, catholique fervent, plein de passion et plein de foi, toujours pauvre, toujours joyeux, fou de noirs bouquins et de liqueurs fortes, jouant passablement du violon, lisant en hébreu la bible, et courant toutes les capitales de l'Europe, pour la plus grande gloire de l'Irlande et la salutaire mortification de ses créanciers. C'est pourquoi j'aime beaucoup mon ami Willoughby. Il n'a jamais, j'en conviens, un schelling a ma disposition, mais je ne puis que très-rarement lui offrir un verre de grog ou de tafia ; il m'écorche quelquefois les oreilles de ses vieilles ballades nationales, mais je Tassomme de questions et de commentaires ; il loge à un cinquième étage, mais j'ai logé plus haut que lui et ne loge encore guère plus bas. Tout compte fait des quelques bouteilles de kirsch ou de rum que nous avons bues ensemble, et en soustrayant le dixième pour ma part, je serais toujours en reste avec lui : tant il m'a révélé de particularités neuves et piquantes sur le doyen; tant sa mémoire s'est montrée prodigue, envers moi, de ces moindres faits locaux, de ces traits caractéristiques dont le souvenir s'en va, chaque année, avec le petit nomibre de ceux qui les savent, et que d'orgueilleux écrivains iX3Jettent comme indignes de figurer dans leurs biographies. î» Or , c'est d'une de ces anecdotes ignorées du public que je me propose d'entretenir le lecteur. Mon projet n'est rien moins , en vérité , que de lui apprendre comment l'idée vint à Jonathan Swift de conduire Gulliver dans le pays des Houjhnhnms. J'ose espérer qu'en faveur de la moralité orthodoxe du récit, la grave Jeune France me pardonnera ce long préambule ; tout ce bavardage prétentieux et inutile auquel vous yous laissez aller parfois , quand votre plume est bonne, votre papier bien net, votre encre bien coulante, et que les

derniers tisons de votre feu s'éteignent à vos pieds , en brûlant les semelles de vos pantoufles.

J'entre donc vite en matièrej et de peur qu'une autre divagation ne m'entraîne encore bien loin de mon sujet , pour plus de sûreté, j'en mets le titre devant mes yeux :

Comment l'idée vint à Jonathan Swift de son allégorie des Vahous ^

et des Hoiiylinhnms,

Un soir (c'était le lo du mois passé; il avait plu beaucoup et le temps était assez froid), sir Peter Willoughby poussa bruyamment la porte de ma chambre, selon son habitude , et s'assit à côté de moi, prés de la cheminée. J'avais ce jour-là précisément les Gullwer 's Trcwels sur ma table de travail : une charmante édition , ma foi ! en deux coquets volumes in-i8, avec vignettes et fleurons, reliés en moire et dorés sur tranche. Ce petit bijou me rappelait le temps où je prêterais ne point souper plutôt que de me priver d'un beau livre. Je Tavais étalé sous mes yeux avec complaisance, parmi d'autres tomes couverts d'une modeste basane. Il ressemblait ainsi à un diamant mêlé, mais non confondu dans une poignée de caillons du Khin. Je le regardais, je le contemplais; j'en prenais un volume de temps à autre; j'admirais la pureté du texte, le luxe de la reliure, et j'étais heureux. Sir Peter me voyant absorbé par cette douce rêverie, s'empara du volume qui restait sur la table , et tout en le feuilletant, tomba sur le voyage chez les Hou/- Im/mj?is. Il en parcourut rapidement les premières pages et sourit d'une façon significative.

— Vous avez là une bien jolie édition ! dit-il enfin ; combien cela vous coùte-t-il?

• — Trente francs, répondis-jc.

— Peste î et d'où avez-vous tiré tant d'argent, mon ami ?

— Oh ! il y a trois ans que je l'ai achetée, sir Peter , je ne fais plus de ces folies maintenant... Mais pourquoi riez-vous? Je parie que quelque souvenir se réveille dans votre esprit , à propos des Gulliver ^s 2^rcwels. Voyons : contez-moi ça, je vous prie. Le temps est mauvais, la pluie tombe. Je m'en vais attiser le feu et commander un bo^vl de punch.

— Bravo! s'ccria-t-il, un ]30\vl Je punch, excellente idéel Un grand bol de punch, mon ami , au^-si grand que vous le pourrez! mon histoire sera longue.

J'appelai le concierge.

Au bout de cinq minutes, deux bouteilles de rum, une infusion de thé, deux citrons, deux livres de sucre, un bowl et deux verres à pied se trouvèrent sur la table.

Sir Peter versa les deux bouteilles de rum dans le bo\vl et y mit le feu ; puis^ agitant la liqueur enflammée , et au moyen d'un énorme morceau de sucre debout au milieu du vase, y précipitant ses ruisselantes nappes bleues , comme du haut d'un rocher dans un bassin , il s'abîma dans la voluptueuse contemplation de cette fantastique et flamboyante cascade.

Le rocher s'affaissa peu à peu, et disparut sous l'écume diaprée des flots.

Nous choquâmes nos verres.

— Vous savez, dit sir Peter en se renversant dans son fauteuil, que mon parent Swift eut le malheur d'inspirer deux fortes passions. Le profond attachement de miss Johnson , qu'il a chantée sous le nom de Stella, l'admiration exaltée de miss Esther Van-Homrigh, l'héroïne de son poème de Cadénus et Vanessa^ le tourmentèrent singulièrement toute sa vie. Je vous ai raconte tout ce que la rivalité, la jalousie de ces deux femmes lui causèrent de chagrins, lui suscitèrent de traverses et de tribulations. Miss Esther s'était fixée à Selbridge, à quatre lieues de Dublin. Chaque courrier apportait à Swift de nouvelles plaintes sur son indifférence, de nouvelles protestations de fidélité et de dévouement. Miss Johnson avait fini cependant par l'amener à une union secrète , mais elle n'en était ni plus tranquille ni pUis heureuse. Le doyen avait toujours éprouvé un invincible éloignenient pour les liens du mariage. Quoique protestant , et surtout philosophe , il en regardait les devoirs et les soucis comme incompatibles avec les fonctions et l'indépendance de prêtre. C'est ce que prouvent victorieusement le mystère qu'il exigea de Stella , la constante froideur de leurs l'clations, etl'inilexible persévérance avec laquelle il se refusa invariablement à faire ménage ensemble. iMoii parent était, en outre, de mœurs trèi^-

pures. La rigidité de ses principes l'avait préservé contre les charmes de miss Johnson, tant quelle n'avait été que la timide ouaille du ministre de Laracor; et, une fois devenue sa femme , après seize années d'intimité irréprochable, une certaine délicatesse dont une ame élevée était seule susceptible , l'avait empêché de rien changer dans ses rapports avec elle. S'il faut l'avouer, d'ailleurs, par une de ces bizarreries qu'expliquent fort bien les perpétuelles contradictions du cœur hujinain^ le doyen , tout en reconnaissant à part lui la nécessité de désabuser au plus vite miss Van-IIomrigh, eut été fâché qu'un coup trop brusque porté à son amour ne détruisit ou n'affaiblit même un sentiment dont sa probité murmurait tout bas, mais qui flattait extréjiiement sa vanité d'homme et de poète. De, }à , ces fréquens accès de colère contre les femmes, dont souffrait tant la pauvre Stella ; ces humeurs soudaines et sombres , sans motif apparent, ces heures, de remords solitaire et de noire mélancolie qui devaient aboutir à la démence et à toute une année de silence absolu ; puis ces tendres retours vers sa femme , ces excuses mêlées de larmes et de sourires , et quelqu'une de ces délicieuses épîtres, à propos du jour de sa fête ou d'une convalescence 5 où il épanchait tant de poésie et de sensibilité. — Or, remarquez-le bien, mon jeune ami, ceci est une faute que n'eut point commise un prêtre catholique, supposé qu'un prêtre catholique put ou dut même se marier! D'abord, un prêtre catholique, sur dt?jà de l'attachement d'une femme accomplie, car Stella était un modèle de vertu et de beauté, n'eût point encouragé, par les éloges détournés d'un poème malheureusement trop séduisant , l'attachement d'une autre femme. Dans tous les cas, il eut hardiment fait un choix entre lep deuXp selon que son cœur , à lui , l'aurait guidé vers l'une ou vçrs l'autre^ .sauf ,à offrir , plus tard, de saintes consolations à celle qu'il aurait désoléc^^,, pour la mieux guérir, et à verser quelques gouttes de baume sur la plaie qu'il aurait élargie. ]\Iais un ministre protestant, et qui se pique d'être philosophe et publiciste, qui lance dans le monde des pamphlets^ iinanciers, des brochures éloquentes, qui ne saurait trop décider lui;, même s'il est homipe d^. parti ou homme d'église , au lieu de se contenter d'être prêtre et citoyen j un pareil ministre av,ec ses velléités i}c C2e7itlej}iaji, son or£[ueil d'aristocratie littéraire , ses^tatonnemens coupables, ses demi-mesures, ses Q'aintes méticulcu^s (Je société, de vait ménager misérablemeiit deux passions, deux vanités féminines; —

lui qui certes ne ménageait point les termes à ses rivaux, h ses ennemis religieux et politiques; — et tuer ainsi, Tune par l'autre, deux femmes pleines de foi et de résignation, dont tout le crime était de l'adorer! — Voyez cependant quels résultats funestes entraîne la moindre infraction au dogme, à la grande et immuable loi qui régit l'humanité ! Capituler avec la religion, avec la conscience, ce n'est pas seulement une faute contre la morale, c'en est une encore contre soi-même! « Les événemens, dit Leibnitz, sont attachés les uns aux autres par une fatalité invincible. )) A combien plus forte raison peut-on le dire des erreurs de notre jugement ou de notre cœur, et des malheurs qui les suivent! — Réfléchissez plutôt aux douleurs qui accablèrent le doyen , coup sur coup, et plongèrent son ame dans le deuil, au milieu de l'immense retentissement de sa gloire et des applaudisscmens enthousiastes de ses compatriotes. — Miss Esther apprend , en 1723, son mariage avec Stella et succombe à ses regrets. La publication du poème de Cadénus , qu'elle recommande dans son testament, détruit à jamais le repos de Stella. Swift lui offre de reconnaitre leur mariage. — « Il est trop tard! )) répond-elle; et elle meurt. L'esprit de Swift s'égare alors. Il lutte en vain contre le remords, contre le dépérissement de ses facultés. Il tombe dans un affreux marasme. D'cffrovables étourdissemensj des transports frénétiques lui rendent' seuls , par momens, le sentiment de Pexistence. Il expire enfin , après d'horribles souffrances , et quand il n'était déjà plus que le fantôme de lui-même. — Qu'en dites-vous?

— Hom! m'écriai-je, ne vous déplaise, sir Peter, il me semble que vôtre zèle d'orthodoxie vous emporte un peu trop loin contre les ministres dissidens , et surtout contre le doyen. Il me semble aussi que TOUS vous déclarez un peu trop pour Stella, contre miss Esther. ' -W— 'C'est possible, répondit-il , que voulez-vous! je ne puis oublier tout le mal que ces maudits anglicans ont fait à ma belle et toujours' chère Irlande.— Au surplus, et ceci est ma conviction, croyez-moi , mon ami; le rôle qu'avait usurpé le protestantisme dans les destinées de l'humanité touche à son terme. Le génie du catholicisme a sommeillé quelque temps ; il se réveille , et une mission nouvelle commence pour lui. — Quant h Stella, je l'avoue, comme elle était la pre- ' mièreendate dans les affections du doyen, comme c'était son droit de s'y maintenir , je m'indigne des efforts que faisait miss Yan-Homrigh

pour lui ravir sa placfe, et j'ai peine à lui pardonner. -^ Remarquez que je suis naïf. — INIais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; je vous ai promis une anecdote sur les Voyages de Gullwer, j'y arrive.

{La fin au prochain numéro . ) Auguste Chevalier,

Maintenant que la rhétorique est peut-être morte ou que tout au moins on ne sait plus où aller chercher les règles de l'art; maintenant qu'il n'y a plus de Le Batteux ou de Laharpe pour nous dire ce qui est bien et ce qui est mal; maintenant, en un mot, qu'il n'y a plus de législateurs sur lesquels on puisse rejeter la faute de sa critique et qu'on en est soi-même responsable, on se trouve réduit à rendre compte de ses impressions; je vais donc vous dire les miennes, après la lecture de quelques romans nouveaux que j'ai pris au hasard parmi les quinze ou vingt nouvelles productions de ce mois.

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