‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 29 sur 82 · LE NOTAIRE DE CHANTILLY · texte numérisé non relu

LE NOTAIRE DE CHANTILLY

Ce livre est la première série d'une œuvre qui aura pour nom les Influences, M. Léon Gozlan^ qui définit le roman VHistoire de la Bourgeoisie^ pose en principe que le prêtre est mort et que les professions civiles ont hérité du sceptre brisé entre ses mains.

\ous tous, honnêtes gens, qui ne croyez pas la foi religieuse entièrement éteinte sur la terre, n'allez pas vous laisser effrayer par la nouvelle de mort que vient de répandre M. Léon Gozlan. Je prends sur moi de la démentir, et vous engage seulement à voir autour de vous s'il n'existe pas encore dans notre société, malgré les révolutions, cet homme qui partage toutes les douleui's qu'il ne peut consoler ; cet homme dont la curiosité salutaire pénètre dans les irrégularités les plus cachées et les plus affligeantes du ménage, pour les voiler quand la révélation ne serait que du scandale , pour les taire alin que le repentir accompagne silencieusement la confession ; cet homme qui dit au père crueb à la mère coupable , à la fille égarée ; Je vous pardonne; le prêtre enfin , cet homme de tous les hommes ; ce prêtre qui sacrait les vois

et bénissait le rabot des pauvres compagnons menuisiers ; ce prêtre qui prononça l'oraison funèbre d'Henriette de France et répandit l'huile sainte sur les membres souillés de Marion Delorme ; le prêtre dégagé de toute attache matérielle , vivant loin de la femme, p/e^^c incessamment tendu aux faiblesses des hommes ; où est sa famille ? où est son monde? Son père, son ami, son ambition, son espoir, son refuge, c'est Dieu.

Je vous le dis, cet homme vit encore , et il n'y a vraiment pas lieu au partage de la succession dont M. Gozlan s'est fait si complaisamment et sans titre l'exécuteur testamentaire ; ne vous dérangez donc pas, si vous m'en croyez, vous tous qui pensez que ce sera un jour malheureux , si tant est qu'il arrive , le jour où la religion sera morte et les prêtres aussi.

Quant à vous qui, avec les saints- simoniens et M. Léon Gozlan , persistez à croire que le prêtre est bien véritablement mort , si vous voulez avoir une part de l'influence sociale qu'il laisse à ses héritiers; en vous présentant, n'oubliez pas d'apporter vos titres? et rappelez-vous bien que de par M. Gozlan vous ne serez jamais que des maris trompés par vos femmes , désobéis par vos gens , et incapables d'être minisires de l'instruction publique pendant une heure, si vous n'avez passé cinq ou six ans à respirer l'air fétide d'une étude de notaire pour faire ce qu'on appelle un stage , ou apprendre qu'un rôle se compose de vingt lignes de dix syllabes chacune.

Si, riant d'Hippocrate et d'Hoffmann , vous avez pensé que similia similihus et contraria contrariis étaient deux principes pouvant conduire au même résultat , et que vous n'ayez pas voulu dépenser quatre des plus belles années de votre vie dans des amphithéâtres d'ànatomie, dans les salons de Viot V aquatique^ dans une mansarde de la rue St-Jacques et aux bals de la Grande-Chaumière, vous n'avez aucun droit à l'héritage ouvert, pas plus que cet honnête garçon qu'une sage retenue empêche de parler à tout propos, ou qui, à cause d'une difficulté dans la prononciation , n'a pas été destiné par ses parens à la brillante carrière du barreau ; pas plus de droit encore que les gens qui s'occupent de choses vraiment utiles , que les gens qui ont des domaines et de l'esprit , de la conscience et de l'amour pour la chasse au mois de septembre, et qui par conséquent ne s'amusent pas à faire des jourîiaux.

Vous ctes tous avertis maintenant, approchez seuls , notaire^, médecins, avocats et journalistes; aous êtes les quatre grands prêtres de la société matérialisée.

Notaire , vous exercez votre irjfluencc sur la famille , c'est vous qui recevez les secrets du foyer ^ les projets de fortune, les faiblesses de l'ambition ; vous conseillerez ou repousserez à votre gré un mariage; vous engagerez la parole d'autrui ou la dégagerez; vous imposerez ou défendrez les transactions les plus décisives ; vous saurez mieux que la femme le chiffre caché des capitaux bien ou mal acquis du mari , mieux que le fils les épargnes du père. A une époque où l'argent peut*out, est tout, notaire, vous êtes tout. Vous ne vous en étiez jamais douté , je parie ; c'est logique pourtant.

Quant au médecin, il exerce son ascendant sur l'individu; il s'ap-puie pour cela sur deux auxiliaires : l'espoir et la peur. L'homme auquel on raconte sans rougir la frayeur de mourir et le désir de vivre est déjà votre maître; on est à lui, car on lui avoue ce qu'on cache à tout le monde : la plaie et l'infirmité. Pour le médecin , il n'y a ni rang, ni âge, ni beauté^ ni pudeur ; il y a un corps. Cet homme pénétre dans ralcove., interroge votre fille ou votre femme, reçoit leurs aveux , et vient ensuite s'asseoir à votre table.

Avocat î c'est sur la société que vous agissez, vous : dans un siècle où la parole est estimée autant que l'action ; savoir parler, c'est avoir qualité pour occuper im rang dans l'état, être député et par suite" ministre. L'homme qui vit de la parole se présente le premier comme prépondérance politique dans la société; s'il n'a pas dans l'intérieur des familles une grande autorité , en dehors de la famille, il en a davantage ; il défend la propriété , et de la défense du client il passe à celle du citoyen ; il n'a qu'à changer de costume pour cela. Le nombre d'avocats devenus ministres est presque incalculable.

Pour vous , pauvre journaUstc , qu'on fait arriver le dernier , pensezvous qu'il vous reste beaucoup h prendre? si ce n'est le privilège de servir de thermoméîre a l'ordre et au désordre, de prêcher l'émeute ou de conseiller d'attendre en espérant. Mais, je nie trônipe ;'cvîdemment vous aussi avez liéritê d'une part de la succession , vous exercez votre influence sur Popimon. Sans armée, ni ambassadeurs , ni che- '

vauXj'nvGc une plimic . une plume d'oie, une passion, quelquefois une tâche h remplir , vous parvenez à remuer le pays avec toute la promptitude d'une étincelle électrique, ^^di presse a détrôné la chaire^ dit M. Gozlan; moi, qui ne crois pas cela , et qui aime mieux les sermons de JM. l'abbé Lacordairc que la polémique des Débats /]Q vous dirai néanmoins que le journalisme n'est pas une impasse au fond de laquelle on n'a jamais trouve de portefeuille de ministre ou de manteau de pair.

Mais revenons au notaire de Chantilly. De Tordre de succession établi par M. Léon Gozlan, il résulte indirectement qu'avant la mort du prêtre, c'est-à-dire avant la révolution , les notaires, ou plutôt les tabellions , ne pouvaient servir que pour le dénouement d'un vaudeville embrouillé en venant à la fin de la pièce porter un contrat tout rédigé auquel il ne manquait plus'que les signatures. Mais n'avaient-ils rien fait derrière le rideau? Quant aux avocats et aux médecins, ou Molière et auties ont fait un anachronisme en s'occupant d'eux , ou bien encore l'exagération de la satire leur a donné une importance qu'ils n'avaient pas.

Maintenant que les professions ont grandi , qu'elles ont pris largement pouvoir dans notre société , voyons un peu comment elles s'en servent :

Maurice est un brave garçon qui n'use guère, lui, de cette influence que M. Léon Gozlan accorde aux notaires : trompe par sa femme coquette, ambitieuse et sans aucune noble qualité; victime de son beau-frère Reynier , homme d'affaires intrigant qui compte le temps et l'argent, qui est pressé de jouir, qui se sert de son crédit pour acheter des maisons, entreprendre un chemin de fer et jouer à la bourse , le notaire de Gliantilly est dans une horrible situation ; de peur de faire connaître ses affaires de plus en plus embarrassées il est obligé de se taire en flice d'Edouard qui le trompe et auquel il a donné une hospitalité généreuse, en face de sa femme par laquelle tous les secrets de son étude sont violés , en face de Victor Reynier qui le plonge dans l'abîmée. Déjà ses clions l'entourent et l'assiègent ; ils viennent lui redemander les dépôts qu'ils lui ont confiés, et il ne faut rien moins que le modeste g.iin de dix-huit cent mille francs fait impromptu à la bourse par Reynier, pour le soustraire au déshonneur.

On aime, au milieu de ce drame , la douce figure de Caroline de IMeilhan se dessinant fraîclue et, pure a coté du sombre visage de Clavier le conventionnel, qui a organisé la terreur dans son village et s'est emparé du château et des terres du seigneur de Meilhan. Aujourd'hui les remords le rongent , il voudrait rendre à la fille tous les biens qu'il a volés à ses parens, mais il veut pour condition qu'elle ne s'allie pas à un homme d'origine noble , et Caroline aime Edouard de ^^^^^ héros vendéen*

Le vieux républicain en meurt de douleur , et la jeune fille expire peu de temps après asphyxiée par des Heurs au milieu d'une serre.

Quoiqu'il y ait dans ce livre plusieurs aphorismes que nous n'approuvons pas , et quelques autres que nous ne sommes pas à même d'apprécier, tel que celui-ci, par exemple : les femmes de notaire ont le sommeil dur. Disons-le , parce que c'est une justice à rendre à l'ouvrage, il est plein de scènes attachantes , il y a des situations dramatiques pleines d'anxiété et d'angoisses écrites avec un véritable talent et une énergie remarquable. Nous l'avons lu tout entier avec un intérêt vivement soutenu. De même que nous ne consentons pas à nous incliner avec M. Léon Gozlan devant Luther et Richelieu, qui, pour lui, forment avec saint Paul et Fénélon les quatre plus belles figures du prêtre, il y a aussi dans les personnages du roman une figure que nous ne consentons pas a trouver belle, malgré le talent avec lequel le peintre s'est efforcé d'en cacher les lignes hideuses sous de belles couleurs ; Clavier reste toujours pour nous le régicide couvert de

sang.

Le Moine Blanc , par M, Bonnelier,

Ce même M. Bonnelier qui a écrit l'histoire de la révolution de juillet et quelques autres drames-romans tout aussi touchans et non moins moraux.

Assise sur un tertre y près l'étang de Villebon , une jeune fille barbouille de vers un petit album, c'est Georginc Mondovi. Un cavalier passe au galop de chasse sur la rive de l'étang , c'est Paul Hcrbineau. Il aperçoit Georginc, à laquelle il donne un coup-d'œil en courant. Il s'éloigne ; mais à quelques pas , il trouve un jeune homme la tète

appuyée sur le tronc d'un saule ; ils échangent un de ces regards qui sont un contrat de haine. Armand Marceau , docteur de la faculté de médecine , était là caché , admirant les charmes de Georgine. C'est entre ces trois personnages que va se nouer le drame ; mais qui se chargera de rapprocher ces destinées? c'est M. Dulillet. M. Dutillct est un de ces hommes qui vous persécutent de leur obligeance , qui marient vos filles, vos lils, tiennent compagnie à votre femme, la conduisent à la promenade et à la messe, sont toujours invités à la fortune du pot ^ ont de rigueur le pilon du poulet , un de ces hommes eniin qui sont les amis intimes de tout le monde et jouissent des privilèges attachés à ce titre.

M. Dutillet marie Georgine à Paul Herbineau. Savez-vous bien ce que c'est que cette petite Geoi'gine que je vous ai montrée sur le bord de l'étang de Villebon ? c'est une tendre jeune fille faisant des vers que sa mère trouve admirables, sucwts\ etPaul Herbineau a vingt-cinq ans et quinze mille livres de rente, une maîtresse, madame Hamelin^ horrible femme avilie et dépravée. De plus, Herbineau n'aime point les femmes auteurs, il voudrait qu'au lieu de faire des vers sa femme fit des confitures ou lui brodât des pantoufles en tapisserie. Le monstre ! aussi , voyez comment il la traite un jour qu'il la surprend à écrire un proverbe. Un proverbe ! Dieu vous préserve , cher lecteur , d'une femme qui fait des proverbes. Georgine condamne son mari à enttendre la lecture du sien ; le malheureux est contraint de la subir jusqu'à la dernière scène ; madame jNlondovi se pamc d'admiration , et vous , monsieur, demande la jeune femme.

— Est-ce que l'agitation que vous venez de vous donner ne vous a pas fait de mal , dit Herbineau ? )>

Décidément un. pareil mari est indigne de vivre dans le commerce des muses ; aussi le voilà abandonnant sa femme et revenant à cette horrible madame Hamelin. Ces deux âmes pétries de boue sont faites pour se comprendre ; mais madame Hamelin meurt bientôt, et Paul veut revenir à Georgine. Celle-ci le repousse; la renommée et la gloire qu'elle a trouvées loin de son mari injuste lui suffisent.

Je vais arriver à la fin de mon analyse sans vous avoir rien dit du Moine blanc ^ ce n'est pas ma faute; pourquoi vient-il si tard? Vous nous croyez peut-être partis pour quelque couvent , non , c'est pour

rOpéra. Un jour donc au bal de l'Opéra , Gcorgine allait élre enlevée par la famille de Sandoval, contre laquelle elle avait écrit un proverbe (je vous disais bien qu'il était dangereux d'écrire des proverbes), quand un moine blanc , un moine franciscain vient à son secours et la fait échapper aux mains de six ravisseurs. Le moine blanc? vous l'avez deviné 5 c'est Armand Marceau , belle création d'un amant noble et généreux^, que M. Bonnelier fait mourir d'une mort digne de son beau caractère. C'est en soignant des cholériques qu'il est atteint de cette maladie à laquelle il succombe, le 9 août i832. A chaque anniversaire, Georgine va le soir prier sur une tombe du cimetière de l'Est. 11 y a dans ce roman beaucoup de principes dont nous ne garantissons pas l'orthodoxie, beaucoup d'expédiens que nous ne trouvons pas trèsmoraux. Le style y est quelquefois bien en rapport avec les situa^^j lions.

La Première Communion, par M. Delécluse,

La scène est con)plètement changée : voilà un petit livre moral et chrétien.

En ce monde toutes les douleurs cèdent au temps : toutes, excepté celle d'une mère qui a perdu une fille de seize ans. Cette phrase est, je crois, la confidence de la pensée qu'a eue M. Dclécluse en écrivant la nouvelle dont nous allons vous rendre compte.

Edmond de Lubis, jeune homme de sentimens nobles et de principes religieux 5 aime mademoiselle de Soulanges; cet amour est avoué à la mère de la jeune fille. Madame de Soulanges, en acceptant un projet d'alliance avec M. de Lubis, lui fait part de ses douleurs secrètes. Louise, à seize ans, n'a pas encore fait sa première communion, et cela, parce qu'elle ne croit pas en Dieu. Vainement, deux respectables ecclésiastiques ont cherché à donner le sentiment religieux à cette athée naïve. Son ame est fermée à la vérité, son incrédulité n'est pas raisonnée et voilà pourquoi elle est plus dangereuse et donne moins d'espoir. Néanmoins M. de Lubis ne se laisse point effrayer et espère que Dieu se révélera à celte nature douce et aimante. En effet/ Louise a rencontré dans une promenade une jeune paysanne appelée Toinette^ qui vient de perdre sa mère et qui travaille sans relâche pour aider son père à nourrir un jeune frère et une sœur. *

Toinette, lui dit Louise, qui est-ce qui soutient votre courage , qui

VOUS rend si attenlive h vos devoirs? C'est Dieu, mademoiselle, vous voyez bien qu'il est partout ; dans un rove je l'ai vu le lendemain de la mort de ma mère, et il ma dit : Toinetle. ta mère est morte, c'est toi qui auras soin de ton père, de ton frère et de ta sœur, je t'en donnerai le courage.

Ces paroles simples jettent le trouble dans l'esprit de mademoiselle de Boulanges, l'aveugle recouvre la vue. Louise, de retour au château, se jette à genoux devant un crucifix , elle prie, quelques jours après elle faisait sa première communion. A peine la cérémonie est accomplie, que Louise dit : Ma mère, que je voudrais mourir ! Tout-hcoup une grande croix d'argent se détachant de la muraille, vient frapper au front d'un coup mortel mademoiselle de Soulanges. Ses malheureux parens parlent pour l'Italie, où ils veulent aller chercher quelque distraction, et sa mère ne tarde pas à mourir, ayant auprès de son lit l'abbé Edmond de Lubis; quant au père il est bientôt remarié.

Dans cette simple et touchante nouvelle (car il n'y a pas là le développement nécessaire pour un roman) comme dans Mademoiselle de Liron du même auteur, il y a une grâce de style et une pureté de sentimens qui assignent aux ouvrages de M. Delécluse une place privilégiée.

Nous pourrions citer encore d'autres ouvrages qui surnageroFit quelques mois au-dessus de l'abîme qui engloutit, chaque année, tant de productions. La Couronne d^ épi nés , par M. Michel Masson, est encore une plaidoirie contre la société injuste qui méconnaît une foule de petits génies et qui fait sans le savoir tant de Gilbert et de Chatterton. Celte nouveauté est un peu vieille.

L'auteur, en dédiant son livre à un ami^ M. Saintine, lui dit qu'il y a des ouvrages inutiles; aurait-il voulu faire deux volumes in-octavo pour le lui prouver ?

Mais c'est assez vous parler de toutes les feuilles volantes de la littérature, c'est assez pour vous tenir, comme on dit, au courant. Que vous êtes loin d'y être, vous qui avez quitté Paris il y a trois mois; depuis, M. Castelli nous a fait voir à l'Odéon une troupe de comédiens qui jouent admirablement l'amour, l'intrigue, la jalousie , l'avarice, etc., etc. IjQS jeunes premiers ont de cinq à huit ans; les duègnes de dix à douze, ces dernières ont presque toutes leurs dents, les autres en changent en ce moment. S'il v avait après cela des gens qui voulus-

sent nier le progresse Ic^i' diraiii d'aller voir jouer i};\ns le Hussaj'd c/c FelsJieim un acteur dç Siix ans, qui dit déjà très-bien sacrcbleUy ^>e?i ù^eùleii^ qui a des moustaches et des maîtresses; et dans les f) eux Ménagesy Vaudieville de Picard , une petite fille qui sait très-bien ce que c'est que des infidélités.

Tout cela, vraiment , 'est à navrer le cœur; pauvres enfansl... infâme spéculation!.. L. de J.

(â^aaaaiâ ï!>a [?(Dïaïïaii2^â 3âs>^^sî(î>2»â.

L'AFRAIVCÉSADO.

Comme neuf heures sonnaient à plusieurs églises de Madrid, un cavallero en costume français entra pour déjeuner au café de la Paz.

— Que faut-il servira sa seigneurie! demanda le mozo. — Le Constitutionnel^ répondit l'inconnu.

Une heure après, le même personnage rencontra une procession qui sortait du porche de Saint-Thomas; les enfans de chœur portant des cierges escortaient les prêtres revêtus de leurs chasubles ;,le gonfalon étalait ses plis onduleux au soleil, et les encensoirs exhalaient en spirales la fumée du benjoin embrasé; la foule s'écarta avec d^ respectueux saints comme au passage d'up^ixii^ tout le monde ôta son chapeau; l'inconnu garda le sien. f ... o. .,•.,-

Il se dirigeait du coté de la , puerta del Sol en fredonfiafit uaair d 'opéra-comique^ quand un de ses amis ^ un Espagnol de, la vieilleroche, lui serra la main d'une façon cordialement castillane , en lui disant : — Don Julio, venez donc voir tuer un taureau «n.Thonneur de la Constitution! — Divertissement atroce! s'écria don JwlÎQ, en éventrant d'un coup de pied un pauvre chien qu'une odeur de cuir russe avait attiré trop près de lui.

Don Julio aima mieux faire un tour au Prado ; les arbres étaient parés de tout l'éclat du printemps ; le ciel étincelait comme l'autel d'une cathédrale ; la nature se montrait dans sa splendeur ; les fenmjes se cachaient sous leurs mantilles; tout Madrid papillonnait dans les allées. C'est une belle promenade que le Prado! dit à don Julio un

procurador récemment arrive des îles Pliilippines, en compagnie d'une cargaison de sucre. — On Voit bien, répondit don Julio d'un ton dédaigneux, que vous ne connaissez pas les Tuileries.

En ce moment un jeune Français, venu en Espagne pour admirer Murillo, le peintre divin, s'approcha de don Julio, à qui il était recommandé, et impatient de lui montrer qu'il commençait à savoir l'espagnol, lui dit en souriant : Como esta vmd? Don Julio s'empressa de lui répondre en français : l'un et l'autre semblaient sauter en même temps par-dessus les Pyrénées, en tournant le dos à leur pays.

Depuis trois jours, le cheval de don Xulio était mort d'une maladresse de vétérinaire. Don Julio entra chez un marchand (la race satanique des maquignons n'a pas encore fait souche en Espagne) ; on lui présenta un fringant andaloux : — Je ne veux qu'une béte normande ou limousine, s'écria-t-il , et il sortit bientôt comme il était entré.

Il était trois heures, moment aujourd'hui adopté pour le diner dans les principales villes de la péninsule ; tout Madrid se mettait à table , ici avec de l'argenterie d'étain, et là avec du linge damassé. Don Julio mangea peu: il était distrait ; à quoi songeait-il ce profond politique? A une réforme culinaire. Il avait étudié en France l'influence des dîners , et il rêvait aux moyens de régénérer l'Espagne par l'introduction des dindes truffées ; les ollas-podridas devaient être frappées de proscription comme un reste de féodalité.

L'heure de la sieste ne tarda pas h arriver ; Madrid s'endormait au soleil, et les yeux se fermaient comme les jalousies. Don Julio, méprisant l'usage national qu'il imputait à la paresse et non à l'hygiène , se mit à lire la Revue du dijc-neu^ième siècle ; au lieu de dormir une heure, il en dormit trois.

'^^' Son appartement offrait un ensemble éminemment parisien ainsi que sa personne ; un papier à rosaces ornait les murs ; la pendule placée sur la cheminée représentait Esmeralda nourrissant Quasimodo; une jardinière remplie de cactus et de camélia garnissait la fenêtre.

Don Julio, les pieds étendus sur un tapis d'Aubusson qui avait remplacé la natte péruvienne, fut tout à coup tiré de ses réflexions par l'arrivée d'un visiteur; c'était un véritable Espagnol de Madrid, un indigène , s'il en fut , qui se faisait gloire de n'avoir jamais vu coulop d'autre eau que celle du Mauzaiiario. — J'ai entendu ce matin ,

(lit-il a. don Julio, un excellent sermon de Fray Vermuendo sur la charité évangélique. — Ah! mon cher, si vous aviez entendu l'abbé Ghâtel ! — La religion souiïre ; on assassine nos prêtres, mais le sang des martyrs fécondera le sol de la foi. — La foi! Que parlez-vous de foi quand une religion aussi rationnelle que le saint-simonisme est tombée faute de miracles ou bien d'actionnaires! — Vous savez qu'on vient d'ouvrir à Madrid une exposition d'animaux sauvages ? — Ah ! bah ! Vous n'avez ni giraffe , ni orang-outang , ni Ghodruc-Duclos ! — On reprend ce soir une comédie de Galderon. — Quand donc en serezvous aux bédouins de la Porte-Saint-Martin, ou même aux drames du même théâtre? — Les affaires de la Navarre tardent bien à s'arranger. — C'est tout simple , il y a là une foule d'idiots qui ne savent pas lire la Constitution française de 91. — Irez-vous aux fêtes de la Granja? — « Osez- vous appeler ces cohues-là des fêtes , à coté de celles de Paris et de Saint-Gloud! — Aimez-vous le vin de Xérès ? — Moins que le Ghambertin et le Laffitte. j^

Telle fut à peu prés la conversation de don Julio ; conversation à bâtons rompus qui fit sortir d'impatience son honnête interlocuteur.

Le soir, don Julio se rendit à une tertullia ; c'était une de ces réunions de Madrid où l'on prend des panales, où l'on cause amicalement, mais où l'on peut perdre mille doublons tout aussi facilement que vingt piécettes.

Un des convives proposa à don Julio une partie au tresillo ; don Julio répondit qu'il l'avait oublié en jouant l'écarté et labouillote. Néanmoins la maîtresse de la maison s'aventura à lui proposer un rubber au whist. — Oui , pourvu que ce soit en cinq points comme à Paris, dit-il 5 autrement, autant vaudrait le cent de piquet des curés.

Une jeune personne chanta sur le piano une de ces gracieuses chansons des Maures qui survivront à toutes les pierres de l'Alhambra; don Julio murmura entre ses dents un nom que l'on crut être celui de Mozard, c'était le nom de Musard. Don Juho était dilettante.

Un grave magistrat vint à exprimer ses regrets sur la mort d'un malheureux dont l'innocence fut trop tard reconnue ; selon Tusage en Espagne, le prétendu criminel avait été garrotté. — Quelle barbarie ! s'écria don Julio ; étrangler un homme , quand il est si facile de lui couper la tête par le procédé usité en France.

Une vive discussion s'engagea pour savoir quel était le plus magni-

iîque palais de l'Espagne, Aranjuez ou l'Escurial? Don Julio déclara que c'était Fontainebleau.

— C'est un original! dit un Anglais, aussitôt que don Julio eut quitté le salon.

-. ,—- Non! lui repondit un Espagnol, il n'a rien inventé; c'est tout simplement un copiste maladroit, un afrancesado,

Bernard Lopez.

©UlRLAnDB POÉTIQTTB.

* Dire : A telle, époque je prendrai des fleurs ^ fen tresserai une guirlande; c'est folie.

Et voilà pourquoi c'est folie : C'est qu'il y a des momens où vous passez au milieu des plus belles , des plus riantes fleurs , sans les regarder ; si vous avez (et cela arrive souvent) un crêpe noir jeté sur vous , que vous font toutes les roses du printemps et tous les dahlias de l'automne?

^ ' Je sais bien ce que font les choses riantes en certains jours de la vie, elles se changent en choses fâcheuses; l'ame qui regarde, cherche toujours et partout la convenance et l'harmonie; or, il y a des instans où la pensée sérieuse se blesse de tout ce qui semble futile. . Ce n'est pas ma faute si. j'ai passé par ces instans-là , j'en demande

pardon aux jeunes poètes qui m'ont envoyé leurs vers et puis ,

pour me disculper encore plus, je dois dire que parmi les morceaux qui nous ont été adressés , nous en avons, cette fois , trouvé peu de saillans. Toute saison n'est pas également inspirante, et les poètes , comme les horticulteurs , ne peuvent pas d'avance répondre des fleurs qu'ils présenteront aux regards.

J'ai de mes amis qui ne vont qu'avec inquiétude examiner la platebande où ils ont fait leur semis de dalhias. L'année dernière, cette partie de leur jardin présentait les couleurs les plus vives, les nuances les plus éclatantes et les plus variées; cette année, peut-être que toute cette richesse se sera changée en pauvreté, et que l'horticulteur voisin, qui avait été vaincu Fautive automne; sera vainqueur celui-ci.

^'If^'i' Les fleurs ont aussi leurs destins î Habent sua fata

Ce que je dis des hommes qui cultivent les fleurs pourrait s'appliquer h ceux qui cultivent les lettres. Entre les lettres et les fleurs il y aurait bien des similitudes à montrer, mais je m'en défendrai; déjà le mot dejleurs est trop tombe de ma plume; si je continuais, je donnerais à mon article un air de ressemblance avec ces dessus de porte du temps de Louis XV^ où l'on ne voyait que boutons de roses et amours , tourterelles et guirlandes , carquois et Jlèches^ autels et cupidonSy et cœurs transpercés ; en un mot, afféterie et manière,^.

Dans l'air, il se passe bien des choses que l'homme ne voit pas. Cette région des sylphes est la moins connue de nous ; madame Blanchard, M. et mademoiselle Garnerin^ madame Graham et le duc de Brunswick ont traversé ces régions et n'y ont vu que de l'azur et des nuages. Mais les esprits qui habitent , qui voltigent, qui jouent dans ces grands champs de l'espace , ils ne les ont pas vus!.. Et cependant je me persuade qu'il y a tout un peuple aérien entre la terre et le ciel, entre les hommes et les anges.

Voyez dans les campagnes, un je ne sais quoi passe invisible au« dessus des arbres, et dans un instant leur feuillage change, jaunit, sèche et meurt.

C'est une mauvaise influence, une méchante brise. Eh bien , il y a eu depuis plusieurs mois quelque chose qui a aussi passé sur les poètes. , . .

Pour prouver tout de suite que ce je ne sais quoi qui empêche de verdir n'a pas tout desséché, je commence par citer quelques fragmens d'un poème inédit, intitulé :

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