DEUX. MISÈRES AU PIED DE LA CROIX
L'auteur de ce petit poème, qui a fait plus que nous intéresser, qui nous a vivement touchés, est un très-jeune homme, le vicomte de Gaillon. A tout homme qui a attaché son cœur au bien^ à tout écrivain qui a inféodé sa plume aux bonnes doctrines, je souhaite une récompense. Eh bien , M. de Gaillon aurait eu cette récompense qu'il mérite, et pour son talent, et pour la pensée religieuse qui a fait couler ses vers, Vil avait entendu lire sou poème comme je l'ai entendu lire,
moî , par la voix, la plus douce , la plus harmonieuse qui ait jamais charmé Toreille Oh ! j'aurais voulu que l'auteur des Deux misères au pied de la croix eût pu écouter avec nous son œuvre lue par une jeune fille de 17 ans ;... mais non , il serait devenu trop fier, car sur le charme des vers il y avait une grâce répandue par la jolie lectrice qui donnait à ce petit poème un indicible attrait. ^^^ ^v
M. le vicomte de Gaillon a vu cette prétention au malheur qu'ont aujourd'hui beaucoup de jeunes hommes , et il a voulu leur prouver^ qu'il y avait ingratitude et impiété à médire de la vie, quand Dieu: nous l'a faite bonne ; pour le leur démontrer, il conduit au /?/ec/ dhtne croix élevée dans une bruyère , deux misères»
Une misère factice et une misère réelle , un jeune homme et un vieillard; et entré celui qui gémit à tort et celui que l'adversité a rudement éprouvé, il s'établit un dialogue aussi poétique que moral.
Voici le début du poème :
iUBbnsOâ'» Hélas! qui n'a point eu de ces jours de malaise, ♦ ,
Où tout nous est à charge, où l'existence pèse, <»•
* " ' Où le cœur, au-dedans comme au-deliors de lui, Ne trouve que fatigue et que peine et qu'ennui? Irlî^fv Troubles intérieurs, tourmentes de jeunesse,
Et qu'il faut qu'à son tour chacun de nous connaisse. \ ' ''*^^t Ç^r Moi, j'ai déjà passé par ces angoisses-là ; Et déjà bien des fois mon ame se troubla.
Ces premiers vers peignent d'une manière vraie , d'une manière sentie ce vague qui a pesé sur nous tous, dans nos jeunes années, et^j qui nous donnait dans notre temps de bonheur des instans d'une indéfinissable tristesse.
En proie à ces rêveries, l'heureux du monde qui traîne son bonheur comme de l'ennui , erre dans la campagne. Écoutons-le :
J'avais à traverser une route déserte,
Une bruyère aux vents de tous côtés ouverte.
Mais une croix de bois s'élevait au milieu.
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Afin que le passant trouvât où prier Dieu.
Comme un mât de vaisseau que la tempête incline,
Elle était là, plantée en haut de la colline, •iT" •:» T Yx la mousse croissait sur son bois vermoulu. 'i";î li*Up A la considérer, souvent je m'étais plu, ^ , . , Souvent, les yeux levés vers l'imaçe sanglante,
J'avais arrêté là ma promenade lente, "> v«l UbiJ Et regardant du Christ les pieds percés de clous,
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J'avais dit : « Insensés î De quoi çémissons-noiis ? »
Car de l'iiumanité ce douloureux emblème j
M'a fait honte parfois des pleurs que sur moi-même
J'ai répandus, alors que tant de malheureux
Passaient, et sans que j'eusse une larme pour eux!
Mais je repris bientôt ma pente naturelle,
Et je sondai mon ame, et je pleurai sur elle.
Et vraiment il y avait de quoi pleurer ; car, des ses premiers pas dans le monde, le jeune favori de la fortune sent que la fortune n'est
pas le bonheur, et qu'elle traîne après elle bien des ennuis.
Et ne trouvant partout que Terreur et le doute,
Je marchais en aveugle, et demandais la route.
Des croyans m'avaient pris en haine, et m'avaient dit :
rt Toi qui ne veux pas croire avec nous, sois maudit. » \
D'autres, et je ne sais si leur Dieu les en blâme,
S'étaient apitoyés sur l'état de mon ame.
C'est ainsi qu'au passé comparant le présent,
Je rendais mon regret encore plus cuisant.
Comme je me plaisais à nourrir mon chagrin,
Voici que vers la croix un autre pèlerin
S'avançait ; un vieillard à la lente démarche,
Et qui dans le désert semblait un patriarche,
Voyageur comme moi, mais plus près d'arriver.
Je le vis tour-à-tour s'asseoir et se lever,
Et reprendre la route et marcher avec peine.
Se traînant, sa figure était belle et sereine,
Je reconnus un pauvre, un ami du Seigneur,
Un de ces indigens dont la part au bonheur
Est petite ; et qui vont cherchant qui les console,
Et demandant à tous et le pain et l'obole.
Oui, mon Dieu, tous ceux-là sont vos plus chers amis. J
Il est un ange à qui vous les avez commis,
La Charité ! Cet ange a les traits d'une femme.
Sitôt qu'un aflligé l'implore et la réclame,
Elle accourt à ses cris. C'est la fille du ciel
Au bienveillant sourire, aux paroles de miel.
Le vieux pauvre arrive au pied de la croix , s'y repose en priant , et bientôt entre lui et le jeune homme commence l'entretien dont j'ai parlé tout à l'heure, et qui se termine par ces paroles pleines d'une simplicité antique et d'une sagesse chrétienne.
Souvent sous ses lambris l'ennui poursuit le riche j Le pauvre est plus joyeux dans le champ qu'il défriche> Mon fils, c'est qu'à ce Dieu dont il n*a pas 4out^
Tous les jours il s'adresse avec simplicité ;
C'est qu'il n'a pas goûte des fruits de la science-
A son ange gardien c'est qu'il a confiance;
Et que sans se livrer à ce triste examen
De connaître ici-bas quel est le vrai chemin,
Il marche après son père, et dans la même voie.
Simplicité du cœur, source de toute joie,
Quand on vous a perdue, hélas ! est-il donc rien
Qui puisse remplacer un si précieux bien?
En ce grave entretien nous épanchions nos âmes ; Mais la nuit vint bientôt, et nous nous séparâmes. Vers la vallée alors le vieillard descendit. Et moi, le cœur touché de ce qu'il m'avait dit : Pauvre croix du chemin que le pécheur visite^ M'écriai-je , où parfois le voyageur s'abrite ! Vers toi je lève aussi les regards et la main. Moi, je t'invoque aussi, pauvre croix du chemin ! Et je suis un pécheur et je marche dans l'ombre....
Alors, quand j'eus ainsi parlé, Je me remis en route, et j'étais consolé.
J'ai beaucoup cité de ce petit poème, parce que j'ai eu la confiance que d'autres éprouveraient ce que j'ai ressenti moi-même ; il y a dans cette composition une grâce chrétienne qui séduit, et je suis sûr que pas une mère ne lira les vers de M. de Gaillon sans se dire : Je voudrais que cet oeuvre fût de mon fils !
Georges Cadoudal, par Stéphane Arnoux.
Ce drame est écrit en prose , mais a plus de poésie que bien des livres grossis de vers. Le beau caractère du royaliste breton , ce caractère fait avec du fer, de l'honneur et de la religion, a été bien peint par M. Arnoux. Dans un temps de mollesse tel que le nôtre, c'est une bonne pensée que de montrer qu'il y a eu autre chose que de l'indifférence en matières religieuses et politiques; quand les races dégénèrent et s'abâtardissent , il est bien de chercher des types de pureté et de fermeté pour prouver que la société n'a pas toujours été si pauvre, et qu'autrefois, dans cette bruyère plate et stérile que nous habitons, il s'est élevé de forts et nobles chênes. Si le pays a cdssé d'être beau, c'est que les grands arbres sont tombés
Vous savez que dans le monde on joue quelquefois des proverbes, et Garmontel et Théodore Leclerc se sont même fait dans ce genre une
réputation a bon marché. M. Slcphanc a fait, lui, un proverbe hé roique, et il l'a intitulé :