EXPOSITION
Il y a peu de jours encore nous nous proposions d'offrir à nos lecteurs quelques renseignemens sur les travaux de l'Académie des Sciences, que nous négligeons depuis quelques semaines , autant qu'elle se néglige elle-même; nous coitiptions aussi parler des découvertes étrangères , mais tout-à-conp un fait inattendu est venu intervertir l'ordre de notre bulletin, et ce fait c'est l'ouverture d'une exposition improvisée des produits de l'industrie parisienne. Depuis long-temps le besoin d'une pareille exposition était reconnu : chaque jour les fabricans sollicitaient les hommes puissansde nos jours de faire ordonnancer une exposition, sinon permanente, du moins annuelle ; malheureusement notre chambre élective, souvent parcimonieuse quand il s'agit de choses utiles, leur a fait peur , ils se sont contentés des trois millions accordés pour la démohtion et la reconstruction du palais du Luxembourg, du bill d'indemnité pour les dilapidations artistiques, et du vote généreux du léger budget d'un milliard ; puis, se réfugiant sous le prétexte évasif, offrant la politique comme absorbant tous leurs précieux niomens, ces hommes jadis si positifs n'ont pas même écouté les doléances de leurs anciens amis, et par conséquent ils n'ont pas eu la moindre petite velléité de condescendance à leur devis : l'industrie a donc été livrée à ses propres forces.
Alors une société particuUère, l'Académie de l'Industrie, présidée par le rejeton de l'une de nos plus anciennes et illustres familles, M. le duc de Montmorency, a eu la grande et généreuse idée d'exécuter à lui seul ce qu'il paraissait impossible de faire au gouvernement. Cette pensée hardie a été , il faut le dire avec justice, activement secondée par tous ceux qui s'intéressent à l'industi'ie ; aussi bientôt toutes les notabilités industrielles de la capitale se sont groupées autour des quatre commissaires chargés de mettre de l'ordre dans l'exécution de cette pensée, et ceux-ci se sont acquittés avec tant d'activité de cette délicate mission , que mis en possession, le vendredi 17 juin , de l'orangerie des Tuileries, ils ont, en trois jours, reçu, placé et catalogué plus de deux mille objets, et le 20, à onze heures, ils ont fait l'ouverture de cette exposition véritablement improvisée.
Nous voudrions pouvoir nous étendre davantage siu' les difficultés sans nombre qui entouraieut un pareil travail , mais comme nous étions nous-même l'un de CCS commissaires, nous aurions l'air de chercher à nous donner plus de mérite qu'il ne nous en appartient en réalité; car il ne s'agissait que de bien connaître les produits industriels et de les ranger, non pas avec harmonie à côté 1rs lins des autres , puisque nous ignorions ceux qui devaient nous arriver, mais i\v manière que le désordre présentât un coup d'reil bizarre et intéressant; tel m lin que devait le présenter l'exécution de cette exposition improvisée dans
Tunique but d'encourager l'industrie et de montrer les pi ogres qu'elle peut avoir fait depuis 1834.
Maintenant , si nous voulons donner à nos lecteurs quelques détails sur les produits qui ornent cette galerie, il nous faudra y sacrifier quelques bulletins , car les objets nouveaux sont nombreux et plusieurs sont iinportans. Pour aujourd'hui, nous ne ferons que parcourir quelques produits spéciaux.
Pour commencer, qu'il nous soit permis de constater un fait prouvant la réaction religieuse de notre époque. Depuis 1830, à peine les fabricans s'occupaient des objets sacrés destinés à orner nos cathédrales et nos autels, mais aujourd'hui il n'en est plus de même, on revient au culte de nos pères , et secondant cet élan de notre génération, tout le monde travaille sans fausse honte pour nos éghses. Les produits en carton-pierre de M. Romagnési sont les pièces de ce genre les plus belles et les plus importantes de cette exposition ; aussi Ton voit sous le numéro de cet artiste un tabernacle doré de toute beauté et deux statues de S. Pierre et de S. Paul, qui font un juste honneur à cet industriel ; ses lustres d'éghse sont aussi d'un fort bon goût, et nous ne pouvons que l'engager àcontmuer hardiment à marcher dans cette voie, car après les dévastations des révolutions , il faut offrir aux gardiens sacrés de notre auguste rehgion des ornemens qui, ne pouvant plus être en or ou en argent, soient du moins en harmonie avec les modestes ressources de nos éghses, tout en représentant à l'œil un mode de décors digne de la grandeur et de la majesté de nos temples. Nous en dirons autant à M. Péchinay , fabricant de maiUe-chort, les deux christs qu'il a exposés sont magnifiques, et l'on ne peut nier que les fabriciens de nos églises ne trouveront une grande économie à orner les autels avec ce métal, au lieu de se servir du cuivre argenté ; car, ce dernier rougissant promptement par suite du nettoyage, laisse l'avantagée au maiUe-chort, qui devient au contraire plus brillant par le frottement. Quant à l'ostensoir et au caUce en maille-chort doré , imitant le vermeil de M. Bonnot, ils sont également fort beaux; mais étant à la portée d'un bien moins grand nombre d'égUses, ils ne remplissent pas aussi bien le but économique que l'on doit se proposer dans l'apphcation de ce nouvel aUiage. Enfin nous avons admiré parmi les objets réservés au service des autels un agnus de madame Lepart, brodé en relief sur velours vert, d'une beauté sans égale. L'agneau divin est admirable par la grosseur du relief et par la finesse du travail. Nous ne devons pas omettre non plus pour les personnes qui voudraient avoir chez elles l'image sacrée de notre Seigneur, les christs en ivoire, montés au milieu d'un bouquet en jais, par M. Richard; ils sont parfaitement étabhs , conviennent très-bien dans un petit oratoire ou au-dessus d'un bénitier.
Mais queUe que fût la beauté de cette brillante exposition, elle m'inspirait des Idées de l^egrets et des souvenirs de douleurs. Pourquoi, me disais-je, les fabricans ont-ils laissé tomber ces belles dentelles de France, importées par Colbert, et connues sous le nom de point d'Alençon? pouixîuoi la maladresse de ces fabricans n a-t-elle pas voulu suivre le goût de leur siècle et donner à leurs dessins la légèreté que l'on aurait voulu y trouver? S'ils eussent imité M. Yiolard Ion ne rechercherait pas avec une espèce de frénésie les points d'.\ngleterre ' dont le peu de soUditç devrait toujours les faire oublier, et l'on continuerait à
porter ce riclie et magnifique point de France, dont le prix n*est jamais trop élevé, puisque sa solidité permet de le voir passer de génération en génération pour orner les parures de mariage des enfans de nos grandes familles , car ces parures de point d'Alençon peuvent être considérées aujourd'hui, du moins dans notre Normandie, comme la preuve de l'ancienneté d'une famille. N'oublions donc pas cette dentelle nationale, et forçons, par nos demandes, M. d'Ocague et les autres fabricans à faire exécuter des points dont la légèreté puisse rivaliser avec celle des dessins de blondes de M. Violard; n'oublions pas, qu'héritage sacré, le point d'Alencon peut quelquefois être d'une ressource précieuse, et pour preuve qu'il nous soit permis de faire connaître un trait de bonté et de générosité qui n'étonnera personne, mais qui prouvera que le malheur n'assèche pas le cœur de l'auguste princesse, fille du saint roi-martyr.
Voici ce trait de bienfaisance. Jadis, car déjà il a bien des années , c'était vers 1815, Madame la Dauphine avait reçu en passant par la ville d'Alencon une robe en point exécutée avec une rare perfection , long-temps elle la garda comme un de ces souvenirs agréables qu'elle affectionnait ; mais depuis qu'une seconde fois elle erre en exil sur un sol étranger, elle a pensé que cette robe si riche, si précieuse, pouvait remplir un but encore plus doux à son cœur en lui procurant les moyens d'être utile à l'une des anciennes dames de sa suite , aujourd'hui dans une position difficile ; madame la Dauphine jette donc un dernier regard sur sa belle robe, la plie et l'expédie avec une lettre charmante de bonté et de bienfaisance à Madame Gazelin, en la priant de la faire démonter et de la vendre ainsi en morceaux au profit de son ancienne amie. C'est là dans ce magasin que nous avons vu ces tristes ornemens d'une auguste princesse, modestement oubliés et servir encore après sa chute à satisfaire la bonté de son cœur; c'est donc à nous, à nous tous de seconder sa pensée et à aller chez Gazelin retirer au moins comme une relique précieuse un fragment de cette robe sacrée. Pardon , vous qui me lisez, si j'ai mis au jour un des mille bienfaits que vous répandez continuellement sur les malheureux, mais il en est qui, présentant de grandes et utiles leçons, ne peuvent recevoir trop de publicité et celui-ci est du nombre ; pardon encore, pardon, car à vous de les cacher ces traits de bonté, et à nous de les chercher et de les dire ! • J. Odolam-Desnos.
ERR;VTA.— Quelciues fautes sO sont glissées à rimpi'imeric dans l'article sur le salon, dans notre avant dernier numéro. Page 497, ligne 2, après qui ferait honneur^ lisez, mix peintres les plus naïfs et patiens de rJllemagnc; — page 499, ligne 24, au lieu de Jeauron, lisez, Jcanvou; — page 305, ligne 1, au lieu de humainement parfaitement^ lisez, humainement parfaite.
S'atlresscr pour la n>daclion à M. le vicomte Waish, directeur-rédacteur en chef, et pour radminislration à M. Lkon dkJouvejskl, administrateur, rue de Menars^ 5.
PARIS. — niPJAlMERIE PE Pf:THUNE ET PLON, RUE DE V\UGIRARD, 56,
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ÉCHO
elle-même les tormes ongiuaics cl i^c, ^....^,^
vie; le jour où elle accomplit cette œuvre, elle marque dans son histoire une page immortelle , la page de la renaissance.
Et c'est au philosophe qu'il appartient d'en déchiffrer le texte pour }'• édttÎQrt, ^ Tomç y, — 1" (lo^l 183CI. 4
f^'CcL De ia ^em^c'tfxoAic^
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ÉCHO
DE
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SOMMAIRE
Du Mouvement intcîlecluel de l'Allemagne depuis Leibnilz, par ***. — Le Frère de la Mort, pa^ M. le vicomte iFo/i/i.— Cathédrale de Chartres, par L, de J. — La Neige au Cimelièrc, par 3f. Au- — tran. Législation; le Duel, par 11. B. — Galerie de Portraits espagnols, l'Hidalgo, par M, Bernard Lopez. — Portraits historiques; Richard Cromwell , par ***. — De l'Inde ; Aperçus sur la langue et la littérature sanscrites, par M. Moutiet. — Apothéose de Marie-Antoinette, par ***. — Art musical; le Luthier de Vienne; Mort de Gomis. — Revue des Revues, par ***. — Revue des Théâtres; Coup-d'œil général sur les théâtres de Paris , par ***. — Petit cours d'agriculture ù l'usage des gens du monde, par M. de Bainneville, — Exposition de l'Académie de l'Industrie, par M, J. Odolant-Desnos.
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DU IlIOUVEMENT INTELLECTUEL
DE l'allé M A G. NE
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Le jour où une nation, s'arrêlant tout-i-coup dans le sentier que l'ignorance ou l'Iiabitude lui avait frayé , se prend à inlerroger les ruines et à leur demander les secrets d'une antique civilisation depuis longtemps détruite ; le jour où, se détournant de sa marche, elle se révèle h elle-même les formes originales et les principes féconds d'une nouvelle vie ; le jour où elle accomplit cette œuvre , elle marque dans son histoire une page immortelle , la page de la renaissance.
Et c'est au philosophe qu'il appartient d'en déchiffrer le texte pour }'• édition» — Tomç y. — 1*' (io((i 1836* i
^ 74 — bien siiisir les causes des faits dont le vulgaire n"admire que Fexpression matérielle.
L'Allemagne n'est qu'un épisode dans la grande épopée de la renaissance européenne ; mais , étudiée à part , elle brille d'un éclat imposant, et il n'est pas sans intérêt de jeter les veux sur ce foyer de lumière.
L'Italie, où de grands souvenirs dormaient sous de grands monumens , venait de déchirer , la première , le voile ténébreux du moyenâffe; une lanofue nouvelle avait osé se substituer à Vos latinum de Cicéron, et retentissait dans le monde par la bouche d'un triumvirat poétique digne de l'antiquité. Sublime entre les mains du Dante ^ elle revêtit le charme , la grâce et l'harmonie dans celles de Pétrarque , de l'Ariostejdu Tasse enfm, immortel comme eux par son génie, mais immortel encore par ses malheurs.
D'une autre part Cimabué inventait de nouveau la peinture ^ suivant l'expression d'un grand homme , et dès le onzième siècle Fart musical, simplifié par la notation de Guy d'Arezzo, devenait populaire. La Toscane surtout s'illustrait dans cette carrière. Florence , sous les Médicis, s'érigeait en nouvelle Athènes ; puis cette révolution intellectuelle, traversantes Alpes, venait enflammer, pour le culte des arts et de la science , le peuple français encore tout adonné aux nobles distractions de la chevalerie.
Et, pendant ce temps, l'Allemngnc attendait encore l'heure marquée de sa renaissance. Écrasée sous les poids des arn^es , couverte de décombres, violée dans son territoire, elle regardait tristement se briser les derniers liens qui, pendant si long-temps n'avaient fait qu'un peuple des peuples de la confédération. On eut dit qu'elle était condamnée à voir s'éteindre sur son giron flétri la civilisation naissante. Mai"^ la Providence sait mener les choses huaiiines à leur iin par des voies inconnues et remettre tout en harmonie par des compensations merveilleuses. Cette fois elle fit éclore sous une terre ensanglantée l'arbre du génie qui refuse si souvent de grandir h l'ombre des trônes pacifiques. Les royautés féodales se brisent pour faire place à des royautés scientifiijucs.
Esprit du premier ordre, observateur profond et infitigable, Kepler pose la base immuable de l'astronomie moderne : il a donné le signal , et toutes les connaissances humaines sont abordées et agrandies.
Otto de Guerrike invente la machine pneumatique ; Bernouilli , Tschirnhausen , Tomasius enrichissent les mathématiques de leurs recherches ; Stahl fait plus, il crée la chimie en la tirant de l'enfance qui menaçait d'être éternelle.
Toutes les régénérations sociales sont marquées par des caractères communs^ tels que la multiplicité des esprits supérieurs et le zèle envahissant de l'observation ; mais la physionomie nationale se conserve dans les accidens ; elle se révèle par la direction et la manière d'être qu'affectent les grands hommes. Tandis que l'imagination italienne trouvait son élément dans la nature et que la passion des arts s'allumait dans les têtes souveraines , le génie allemand ne trouve aucun appui au dehors. Déshérité , pour ainsi dire , des beautés du monde extérieur , il lui fallut bien se replier sur lui-même et se créer un monde intérieur où il pût embrasser les sciences spéculatives avec énergie. Ce génie indépendant, ami du recueillement et de cette espèce de sauvagerie qui n'a nul souci du patronage des Mécènes , fit connaître au monde que l'amour seul de la vérité l'avait élevé à la hauteur où nous le voyons planer de nos jours.
A peine l'Allemagne, au seuil de &a glorieuse carrière, a joint les investigations de l'antiquité et l'étude de sa vieille poésie aux découvertes mathématiques et physiques, que déjà toutes les productions portent l'indélébile cachet d'un système arrêté, d'une organisation régulière ; une tendance uniforme éclate dans ses œuvres 5 à peine debout, elle s'avance vers un but philosophique. Mais, pendant que de graves penseurs sont plongés dans les sciences spéculatives, la culture des lettres languit encore et l'entendement domine l'imagination. C'est cette prééminence de l'esprit spéculatif qui prépare à l'Allemagne une gloire spéciale et lui méritera bientôt le surnom de terre classique de la philosophie.
Nul peuple ne montrera dans son histoire une série de travaux comparables à ceux qui se succèdent sans interruption depuis Leibnitz jusqu'à nous. Les sciences spéculatives guidées par le génie lumineux du sage de Kœnigsberg , l'esthétique , la morale , le droit et l'histoire marchent à pas de géans depuis l'école critique de Rant ; une étonnante variété de connaissances répandues depuis Fichte ; une foule d'aperçus nouveaux dans la philosophie de la nature, créée par Schelling , développée par Oken, Stetfens et Wagner, et érigée enfin par
Hegel en science positive : toutes ces grandes merveilles n'ont-elles pas répandu des torrens de lumière et introduit d'étonnantes améliorations dans l'ordre social ?
Mais remontons à la source de tant de bienfaits, à Lcibnitz.
Alors que l'Angleterre se glorifiait à juste titre d'avoir enfanté Newton , s'élevait dans l'Allemagne un de ces hommes prodigieux qui suffisait à la gloire d'un siècle. Leibnitz^ l'immortel patriarche de la philosophie allemande , le plus universel génie que la nature ait produit, à la fois mathématicien, physicien, jurisconsulte , historien et philosophe , naquit le 4 juillet 1646 , à Leipzig , et mourut à Hanovre, le 1 4 novembre 1716.
Entre ces deux époques , il y eut pour l'Europe une période de gloire, un mouvement de découvertes, une émulation de science inouis, et à la tète de toutes les entreprises un homme dont la vie semble trop courte pour contenir ses œuvres.
Leibnitz donna de bonne heure la mesure de ses forces. A dix-huit ans il publia un opuscule sous le titre : De principio indwiduationis , qui pouvait faire pressentir sa future grandeur. Le livre De artecomhinatoria parut peu de temps après pour opérer une révolution dans l'état des sciences mathématiques et l'é vêler au monde un génie créateur, A vingt ans il voulut obtenir le grade de docteur et se présenta dans ce but chez le doyen de la faculté de droit. Celui-ci était absent; ce fut sa femme qui reçut Leibnitz. Étonnée de l'excessive jeunesse du candijjat, cette dame, avec l'air gnive et doctoral d'un professeur de piiilosophie, lui fit observei' qu'il y aurait témérité à lui de tentera son âge les chmces périlleuses d'un examen pour un tel grade. A quoi le savant im!)erbe répondi' pir un sourire en ajoutmt qu'il ne déscsjKTait pas de gngner son suffrage si elle voulait lui faire la grâce de l'interroger. Ce fut peut-être cette réponse piquante qui força Leibnitz d'aller chercher son bonnet de docteur h Altdorf, où il fut accueilli au milieu des honneurs; sa réputation s'étendit et les protections royales ne lui manquèrent pas. En 1672 il visita Paris et se trouva bientôt en relation d'estime et d'amitié avec les plus grands personnages de fépoquc. C'est alors qu'il devint l'ami de Casini , d'Huygens, Lahire , Malbranche et Bossuet.
Il connut a Londres Newton , Wallis et Clarke. Quatre ans après son retour d'Angleterre , il fut nomme conseiller d'état par le duc de
Brunswick, et c'est alors que pour satisfaire aux exigences de sa position nouvelle , il se jeta dans les travaux d'hisloire et de diplomatie avec une ardeur infatigable , sans négliger ni la métaphysique ni les sciences naturelles, et, malgré le poids accablant de toutes ces entreprises réunies, il ouvrait encore aux sciences mathématiques une large voie par laquelle ses successeurs sont arrivés à leurs plus imposantes découvertes. Car c'est sur les fondemens jetés par lui que s'est élevé ce monument immortel dont chacun, parmi les savans modernes , revendique sa part avec orgueil , mais dont l'ensemble rend toujours hommage au premier inventeur.
Incontestablement la découverte du calcul différentiel appartient à Leibnitz, et ce qui le prouve, c'est qu'en 1684 , époque où Newton n'avait encore rien écrit sur ce sujet , le résultat de ses recherches était déjà public.
Considérons maintenant Leibnitz sous un autre point de vue et suivons-le dans le cours de ses débats philosophiques.
Il réfute le système de Descartes, celui de Spinoza, la théorie sensualiste de Locke ', et , sur les ruines de ces systèmes, il base les fondemens du rationalisme. Il applique spécialement toutes les forces de sa logique a résoudre cet effrayant problème de tous les siècles : comment se peut-il que le monde soit gouverné par un être éminemment sage , éminemment bon, quand nous voyons le mal y dominer sur le bien , la souffrance et le vice sur rinnocence et le bonheur ? Bayle , avec cette argumentation nerveuse et incisive qu'on lui connaît , prétendait démontrer qu'il n'y avait pas de solution possible à ce problème ; Leibnitz lui répond par sa TJiéodicée , qui , suivant l'expression de Fontenelle , suffirait seule pour représenter Leibnitz , Fontenelle aurait pu dire autant de VEssai sur Ventendcment humain , où il combat l'opinion de Locke.
Si la philosophie allemande est resté pure du sensualisme et du matérialisme dont les funestes conséquences sont la complète dépravation de l'être humain , une infatuation de demi-savoir plus dangereux que l'ignorance , la sécheresse de cœur et l'anéantissement de toutes les idées sublimes que font naître en nous les consolantes espérances d'un avenir céleste ; si au contraire on lui reconnaît, à cette philosophie, pour caractère distinctif, d'élever l'ame, d'animer et de purifier ce qu'elle touche , d'allumer dans les cœurs le feu sacre de la vertu et
l'amour de la divinité, enfin de reculer dans un infini mystérieux les bornes de l'existence la plus chétive et la plus limitée ; si la philosophie allemande a évité de tels écueils, pour conquérir et conserver de si belles richesses, c'est à Leibnitz qu'elle en est, en grande partie, redevable.
Cependant, au milieu de ses travaux gigantesques, Leibnitz trouvait encore assez de loisirs pour entretenir dans toute l'Europe , avec les souverains et les savans , cette correspondance où se trouvent tant de pensées profondes sur la religion, l'économie sociale et la constitution politique , tant de projets utiles pour toutes les nécessités du moment ; c'est alors qu'il entretenait Polisson et Bossuet des moyens de rapprocher les communions protestantes et catholiques, et Newton de ses grands travaux physiques et mathématiques. Le savant Anglais avait laissé percer sa haine contre la philosophie dans cette exclamation : O physique^ délivre-moi de la métaphjsique. Leibnitz répondit par ces mots que malheureusement on ne connaît pas assez : « La métaphjsique est la lumière céleste qui éclairée la physique. ))
Il avait visité la France et l'Angleterre ; plus tard , en 1687 , il traversa l'Autriche et l'Italie dans l'intention de recueillir des matériaux pour l'histoire des ducs de Brunswick dont il avait été chargé par le chef de cette maison. De retour en 1690, il travailla dès-lors avec plus d'ardeur que jamais h la gloire et à la prospérité de son pays. C'est alors qu'il inspira à l'élecleur de Brandebourg le dessein d'établir à Berlin une académie des sciences dont il fut président.
Préservé de toute jalousie par le sentiment de sa grandeur , quand même il ne l'eût point été par son propre caractère , il prodigua aux savans les secours, les encouragemens et tous les témoignages possibles d'une sympathie franche et vraie. Puis , étendant à l'univers entier ses idées d'amélioration , il créa l'un des plus immenses projets que puisse concevoir l'esprit humain, celui d'une pasigraphie, d'une langue universelle et philosophique, merveilleusement propre à hâter les progrés de l'intelligence en généralisant les signes des idées. Malheureusement il ne nous reste de cette entreprise admirable qu'un petit nombre de fragmens.
Leibnitz était d'une constitution robuste et d'une taille élevée; simple dans ses manières et dans toutes les habitudes de sa vie ; d'un caractère uni, doux, gai, sans irritation même passagère j d'une mo-
destie rare, d'une bonté touchante. Doué d'une mémoire prodigieuse, rien ne lui échappait de ses lectures et de ses observations, et s'il entassait avec soin dans une armoire les notes qu'il avait recueillies, ce fut toujours ordre et prudence, jamais nécessité; on a dit qu'il ne lui arriva pas d'y recourir une fois dans sa vie entière. Quelle que fût la richesse de son imagination, il savait la régler, en user avec sobriété et sagesse, la mettre en harmonie avec les facultés supérieures de son entendement.
Une circonstance assez singulière fut cause que Leibnitz resta toute sa vie dans le célibat.
Un de ses amis vint un jour lui parler de mariage et du bonheur domestique , dans le dessein de lui proposer une riche héritière douée de grandes qualités. Leibnitz lui répondit qu'il fallait réfléchir quarante ans avant de se marier. Après de mûres ei de longues réflexions il se décida à demander la main de la personne dont son ami lui avait tant vanté les qualités. Mais celle-ci, ayant appris le mot de Leibnitz, lui répondit que les paroles d'un si grand homme étant pour elle autant d'oracles , elle devait à son tour mûrement réfléchir et qu'elle était résolue à consacrer à ses réflexions le temps que lui-même avait jugé nécessaire. Notre philosophe ne se soumit pas à cette longue épreuve.
Leibnitz consacra jusqu'à la fin de sa vie toute la présence de son esprit, toute la plénitude de son intelligence, et il rendit le dernier soupir dans le même fauteuil dans lequel il avait passé tant de nuits au sein de ses immortelles méditations. On conserve religieusement ce fauteuil à la bibliothèque de Hanovre.
Fichte, égalemement digne et capable d'apprécier Leibnitz, a dit de lui :
^ « Leibnitz était doué d'une faciUté extraordinaire pour revêtir sa pensée de toutes les formes imaginables et l'appliquer à toutes les branches des connaissances humaines ; il y joignait une aptitude inconcevable à résoudre tout problème. Il était sans prétention ; sa gaité et sa naïveté rappelaient celles de l'enfance. Ces qualités précieuses lui procuraient le calme nécessaire pour cultiver la science inlatigablement et le mettaient en harmonie avec lui-même. »
Schelling confirme cet éloge , et récemment encore l'illustre Cuvier disait dans un cours public : Leibnitz fut l'un des hommes les plus extraordinaires,..»
Concilier à la fois Platon et Aristote , Spinoza et Descartes, la scholastiqiie el la philosophie moderne , mettre en harmonie la religion et la morale avec la raison , tel fut le dessein de cette vaste intelligence ; c'est vers ce but qu'il avait constamment dirigé toute la puissance de sa pensée.
Son système est développé dans trois ouvrages principaux :
1° Nomfeaux essais sur V entendement ^ dirigé, comme nous Pavons dit, contre Locke; 3° la lliéodicée , réfutation de Baylej 3° enfin la Théorie des monades^ qui en est la plus importante partie.
Leibnitz cherche d'abord les principes qui doivent servir de base fondamentale à la philosophie pour lui assurer une existence régulière et durable.
« Il y a, dit-il, des connaissances qu'on ne peut faire dériver de l'expérience, mais qui ont leur unique source dans l'esprit lui-même. Telles sont les vérités innées, non pas quant à la conscience , mais quant à la disposition. — Les idées sont obscures ou claires , confuses ou distinctes ; les idées claires procèdent de l'entendement. La clarté n'est pas , comme l'affirme Descartes, un critérium suffisant pour aller à la recherche de la vérité. Celle-ci doit reposer sur des principes invariables qui sont les jugemens identiques. Les vérités nécessaires sont prouvées par le principe de contradiction , d'après lequel nous jugeons faux ce qui implique contradiction, et vrai ce qui est opposé au faux. Les vérités contingentes se démontrent par le principe de la raison suffisante y en vertu duquel rien n'est vrai sans raison suffisante, et ce principe nous conduit nécessairement à une cause suprême absolue , en dehors de la série de contingence. »
L'expérience journalière nous apprend qu'il y a des substances composées; l'existence de ces corps nous conduit logiquement à conclure qu'il yen a d'autres simples, élémentaires de ceux-ci. Ces premiers principes ne peuvent être modifiés par les actions extérieures ; ils ren- Icrmcnt en eux-mêmes les causes des changemens qui s'effectuent sur eux; Leibnitz nonmie ces substances simples monades du vaolmonas ^ unité. — Il regarde Dieu comme la monade universelle infinie de laquelle dérivent toutes les monades finies. Parmi ces dernières , les unes , privées de perceptions , masses purement inertes, sont les corps ; les autres, douées de la faculté de sentir, s'appellent des ames; et,
selon que la conscience de soi ou des objets extérieurs se trouve dans l'individu, confuse ou distincte, plus ou moins développée, il est rangé dans la catégorie des brutes, ou des êtres inlelligens , ou enfin des esprits purs.
Leibnitz ne reconnaît pas d'influence physique réelle, mais seulement une connexité idéale ; il admet que les changemens internes d'une monade s'harmonient avec ceux de diverses monades qui sont liées à elle par des rapports externes. La source de cet accord immuable, universel, est dans la toute-puissance et la sagesse de Dieu. Tel est le principe de V Harmonie pj^éétablic de Leibnitz.
La seule cause de toute existence est Dieu ; le monde réel n'est pour ainsi dire qu'une fulguration, une émanation de son essence; il renferme en lui la possibilité d'une infinité des mondes , mais celui qu'il a créé est le meilleur des mondes possibles. Voilà le principe sur lequel Leibnitz a fondé son Optimisme que, depuis. Voltaire a pris à tâche de persiffler dans son Candide , ouvrage d'une gaîté infernale , comme l'a très-bien dit une femme célèbre.
Dieu ne veut pas le mal , mais il l'admet tel que l'exige l'état du monde qu'il a créé. Par sa toute-puissance , sa sagesse et sa bonté suprême il a su établir une harmonie parfaite entre la grâce et l'ordre de la nature.
Tel est en substance te système de Leibnitz. Ses défauts les plus saillans consistent dans l'assertion du philosophe : « Que l'homme , avec les seules forces de la raison, peut pénétrer et connaître l'essence des choses; il confond ainsi la possibilité logique avec la réalité physique, et, tout en réfutant Locke , qui accorde trop aux sens et à l'observation , il se jette dans un extrême contraire : il place trop haut la raison et néglige l'observation , qui pourtant est un élément de la connaissance. »
De plus , la théorie de V Harmonie préétablie détruit toute liberté en conduisant au déterminisme ^ c'est-à-dire à l'hypothèse, tout dans le monde ^ s'enchaîne par des causes prédéterminées; ce qui pourtant diffère du fatalisme^ qui remet tout au hasard aveugle.
SCHOEX.
[La suite à un autre numéro.)
Sur la grande place que le voyageur qui arrive de Paris à Rouen voit à sa droite, et qui s'appelle aujourd'hui le Champ-de-Mars^ on m'a montré un ancien couvent, habité jadis par des religieux venus en 1624 pour secourir les pestiférés, et que l'on nommait les Pères de la Mort.
II y avait dans la vie de ces Pères de la Mort tant de généreux dévouemens, qu'elle tenta plusieurs habitans de la ville de Rouen, entre autres un jeune homme très à la mode de son temps, Adrien de Bret-^ teville.
Parmi les plus riches, les plus heureux de Rouen, on citait Adrien. Et lui, si aimé , si bien vu de tous, ne put parvenir à se faire bien voir, à se faire aimer d'une noble héritière, qui lui préféra Jehan de Quevillon.
Or, entre Adrien de Bretteville et le jeune Quevillon il y avait déjà eu rivalité dans les écoles; ils avaient lutté ensemble de science et de talons, et Bretteville avait été vaincu. Tous deux avaient eu un même oncle qui avait déshérité Adrien, à cause de ses prodigalités, et qui avait enrichi les Quevillon au détriment des Bretteville.
Tout cela ne cimentait pas beaucoup l'amitié entre eux : et plusieurs fois ils s'étaient donné rendez-vous au Pré-aux-Loups ( aujourd'hui le Champs-de-Mars), et y avaient échangé des coups d'épée. Dans cette lutte de fer, Adrien avait toujours été le moins heureux, et restait le plus tenace dans sa haine. Quant il se vit préférer l'homme qui lui était en si profonde malveillance, il ne se contint plus et demanda un duel à outrance..., un duel jusqu'à ce que mort s'en suivît. Cette nouvelle provocation vint à Jehan de Quevillon alors qu'il était dans toutes les joies d'un nouveau marié, dans toutes les ivresses de Tamour heureux, y Aussi il répondit à Adrien de Bretteville :
(( Messire, prenez patience, vous engage ma parole que serez satisfait dans deux mois; mais est juste que jouisse un peu de mon heur, comme est juste à vous de m'en vouloir. A deux mois au Pré-aux" Loups. Jehan de Quevillon. »
Oui vraiment, les deux jeunes ennemis se rencontrèrent avant la fin des deux mois; et voici comment : la peste s'abattit sur Rouen, et toute la ville pleura. Le quartier de Martainville surtout fournissait au fléau de nombreuses victimes. La mort moissonnait si fort, que les vivans manquaient aux mourans et aux morts... Dans tout Rouen, il ne restait plus de bois de hêtre pour faire les cercueils ; dans les cimetières, plus de place pour les fosses ; dans les églises, presque plus de prêtres pour prier... Aussi la religion, dans cette grande calamité, cria haut pour recruter du secours. Charité et courage^ voilà ce qu'elle répétait pour engager à aller soigner les pestiférés... Adrien de Bretteville entendit ces deux mots qui sonnent bien aux nobles cœurs ; charité et courage^ dit-il, et il se leva de chez lui, traversa la ville, il alla à la maison des Frères de la Mort^ et, se jetant aux pieds du supérieur, prononça ces mots : ce Mon père, voici un frère lai de plus pour soigner les mourans et enterrer les morts. Agréez-moi, je vous en prie au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
(( Ainsi soit-il , répondit le saint religieux, soyez des nôtres. )) Et dès cet instant Adrien quitta les habits du siècle et prit celui de la maison. En pareil temps les noviciats sont courts, mais rudes ; et ceux qui ont du zèle ne manquent d'occasion pour le montrer... Aussi échutil au nouveau Frère de la Mort prompte et longue besogne.
Un matin, le supérieur lui dit : « La peste, qui jusqu'à ce jour ne s'était déclarée en la paroisse de Saint-Patrice y est apparue cette nuit. Frère Adrien, il y a deux malades en l'hôtel près l'église, allez-y, et que Dieu soit avec vous! »
Or, à cet hôtel, désigné dans la rue Saint-Patrice , savez-vous qui y demeurait?
C'était Jehan de Quevillon... et il n'y était pas seul... sa belle et jeune épouse, la femme qui n'avait pas voulu de l'amour d'Adrien, y était aussi ! Cette pensée-là était sur le cœur du Frère de la Mort ; et un instant il resta immobile.
Ce que voyant, le supérieur ajouta tout de suite, « Eh bien, frère Adrien, vous hésitez? voulez-vous qu'envoie un autre frère mieux aguerri que vous ?
— (( Oh! ne me faites pas semblable injure, vais courir où vous m'ordonnez, révérend père ! »
Et comme il avait promis, il alla, et pendant qu'il cheminait à travers
la dolente cité, il ne voyait que portes de maisons closes; et sur le seuil extérieur, les cadavres jaunes tachetés de noir qui attendaient que le
charretier des morts passât pour les enlever et porter au cimetière
Après bien d'attristans spectacles, frère Adrien parvint a la rue Saint- Patrice. Ce n'est pas besoin de vous répéter comment son cœur battait en approchant de l'hôtel de Jehan de Quevillon. Il allait voir, il allait secourir son heureux rival! L'homme de sa haine allait devenir l'objet de ses soins!... Peu de mois passés, il lui avait écrit pour lui dire : Il me faut votre vie, et maintenant il vient exposer sa propre vie, à lui, pour sauver de la contagion l'ennemi qui lui avait été préféré. Oh! sans doute cette pensée de se trouver en face de Jehan l'agite ; mais il y en a une autre qui l'émeut davantage, c'est celle de voir la femme qu'il a aimée et dont il a été dédaigné. Semblables idées, direz-vous, ne devaient exister sous la robe du Frh^e de la Mort. A cela , répondrai que le froc n'a pouvoir d'étouffer tout de suite la flamme qui brûle au cœur de l'homme..; faut le temps, le jeûne et la prière pour vaincre les passions.
La porte de l'hôtel du sire de Quevillon était marquée de la croix fatale, de la croix qui disait aux passans : Marche vite, la peste est ici!
(( De par Jésus notre sauveur! ouvrez, ouvrez au Frère de la Mo/^tj cria Adrien. »
Et ce ne fut pas sans se faire attendre qu'un serviteur vint tirer les verroux et ouvrir la petite porte du logis.
■ — u Que la bénédiction du Seigneur, dit le religieux, soit ici.
— (( Et sur celui qui vient nous secourir, répondit le valet.
— (( Combien de malades avez-vous ?
— (( Hier nous en avions un, notre seigneur et maître.
— (( Et aujourd'hui ?
— (( Une de plus ; notre belle et jeune maîtresse, dame de Quevillon.
■ — (( Que le Seigneur guérisse ceux qui souffrent. Menez-moi vers elle... vers votre maître aussi.
— (( Ah ! maintenant ne sont point séparés : en attendant même tombe, ils ont même chambre.
— (( Allons, conduisez-moi!... »
Et après ces paroles , ils montèrent tous deux l'escalier en spirale qui menait à l'appartement des malades... Pour y arriver, il fallait
traverser le grand salon. Sur la cheminée , dans les beaux vases de Saxe , se voyaient des fleurs qui se mouraient aussi , car on ne leur donnait plus d'eau; dans les bras dorés des trumeaux , dans les girandoles et les lustres restaient encore des chandelles de cire que l'on avait allumées pour les jours de fête ; et les mauvais jours étaient arrivés avant qu'elles ne Tussent brûlées. Nous avons tous entendu parler souvent du bonheur que les êtres qui s'aiment trouvent à mourir ensemble;... et, parmi nous, y en a-t-il un seul qui, dans ses rêves, n'ait dit : Je voudrais partir de ce monde le même jour que ceux que je chéris!... Eh bien ! lorsque la peste règne quelque part , le cœur se flétrît comme le reste. Les pensées généreuses meurent avant notre corps. . . Alors l'égoïsme s'empare de nous ; la mère ne pleure plus auprès de son fils mort , et le frère regarde d'un œil sans larmes le cadavre fraternel.
C'était comme cela chez le sire de Quevillon : de cet amour naguère tout heureux, tout couronné de roses, il ne restait plus rien... Ici , le mari, là l'épouse se plaignaient, comme deux étrangers et ne pouvant mutuellement s'entr 'aider!... Vous le voyez bien , la mort n'est pas ce qu'il y a de plus triste : ce sont ces choses-là , quand on les voit de si près.
La dame de Quevillon avait des yeux sans regards , des paroles sans suite ; quand le Frère de la Mort^ se penchant vers elle , lui parla de Dieu, pendant quelque temps elle ne le comprit pas. Alors il lui mit sur la poitrine une relique de la vraie croix qu'il avait apportée , et soudain la chrétienne mourante sortit de son délire... La raison, les souvenirs lui revinrent. Elle pria avec le religieux , et ayant reconnu sous la' robe du Frère de la Mort le sire de Bretteville, elle lui dit : Vous avois refusé ma main en ce monde, et venez me bailler la ^tre pour m'aider à passer en paradis, et soigner mes douleurs: merci! merci! Puis, quelque temps après , doucement trépassa.
La vie fut plus tenace au cœur de Jehan de Quevillon. Dans les momens de vertige qui lui venaient , il parlait beaucoup et dans ses incohérentes paroles , le Frère de la Mort l'entendait souvent répéter le mot de Pré-aux- Loups ! Pré-auœ-Loups !
— {( Calmez votre esprit^ mon frère , disait alors Bretteville , et ramenez-le vers Dieu.
•— •(( Avant tout, faut aller a^i rendez-vous )]^dx engagé mon honneur,
puis reviendrai céans, et alors vous écouterai, saint homme. Mais maintenant faites-moi porter au Pré-aux-Loups, le sire de BretteviUe , qui se dit par moi offensé , m'y attend.
— (( Non , non , sire de Quevillon , il ne vous y attend plus.
. — (( Qu'en savez-vous ?
— (( Il n'est plus de ce monde.
— (( Il est mort ?
— « Non. Il apprend à mourir, il s'est dévoué au service de Dieu
et des pestiférés.
— (( Où est-il à présent ?
— « Tout prés de vous; oh! mon frère, c'est lui qui soigne vos
douleurs.
A ces mots, le pestiféré fixa de grands yeux ternes sur le Frère d& la Mort, et fut pendant quelques instans comme s'il avait cherché à éloigner avec sa main un brouillard existant entre lui et le sieur de Bretteville... et puis tout-à-coup il s'écria d'une voix forte... «Oui! oui ! c'est bien Adrien de Bretteville ! et que veut-il ici ?
— (( Vous donner des soins et tâcher de vous sauver.
— (( Pour Fautre monde , car pour celui-ci c'est passé et ça été bien
court.
— (c Là-haut , les années sont éternelles.
'— (c Pour les mériter, faut avoir été meilleur que moi. .— « Pour les mériter, ne faut que du repentir.
— (( Je l'ai de vous avoir méconnu , sire de Bretteville.
— (( Oh! ce n'est envers moi qu'il faut en avoir, mon frère , c'est
envers Dieu.
— - (( Eh bien ! l'ai aussi envers le Seigneur
* Ce furent i les dernières paroles du gentilhomme rouennais ; et le Frire de la Mort retourna le lendemain vers le père supérieur lui apprendre que deux chrétiens de plus venaient de mourir.
Vicomte >VALSit.
On fait généralement remonter au septième siècle la fondation de Notre-Dame de Chartres. Pendant que quelques fidèles travaillent ainsi a se construire un temple pour la prière, quel triste spectacle offre la physionomie générale de la France. Depuis un siècle et demi les barbares avaient tout envahi en faisant disparaître les traces de la civilisation ; l'Église , elle-même , qui semblait avoir reçu de Dieu la mission de conserver et d'enrichir nos monumens littéraires, se ressentait du débordement des Barbares. Le relâchement s'était glissé dans la discipline en même temps que la corruption avait gagné les mœurs. On négligeait de s'instruire de ses devoirs et des saines maximes des anciens, on se laissait aller à plusieurs abus qui nécessitèrent la convocation d'un grand nombre de conciles. La fausse érudition , le défaut de critique , le mauvais goût, l'aveugle créduhté, tous ces vices de l'esprit , enfans de l'ignorance , ne régnaient pas seulement dans ce qu'on nomme les belles-lettres et l'histoire, ils étendaient encore leur empire jusque sur la théologie. On tomba dans deux écueils presqu'également dangereux, et qui se touchent souvent : la superstition et la trop grande crédulité. L'une fit inventer certaines pratiques souvent ridicules, autant que vaines; l'autre porta à les embrasser aveuglément et à en faire des actes absolus de religion.
La corruption g^gna les termes mêmes de la langue. Comme les mots latins manquaient , parce qu'on négligeait de lire les anciens auteurs , on en créait de barbares, en leur donnant une inflexion et une terminaison latine. C'est de quoi on trouve des vestiges bien marqués dans la loi salique^ de là se forma insensiblement ce qu'on appela le roman : c'est-à-dire la langue vulgaire et rustique. On est étonné de voir que les Francs, en petit nombre au milieu des Gaulois, n'aient pas adopté les maximes de ces derniers. Dans ce cas, ni la langue latine , ni la langue grecque qui étaient dans les Gaules, l'une vulgaire et l'autre assez com.mune ; ni les belles connaissances qu'elles servent à entretenir et qu'on y cultivait avec zèle, ne seraient venues au point de (!.écadence où elles ont été pendant plus de trois siècles.
Mais détournons les yeux de ce triste spectacle et voyons au milieu
de toutes ces épaisses ténèbres ce qu'il peut y avoir de consolant pour l'avenir. Grégoire de Tours ^ qu'on pourrait appeler V Hérodote de la barbarie y en résumant et dépassant tous ceux qui l'ont précédé , se présente comme un dernier^ mais intrépide soldat de la civilisation chrétienne. Il lutte avec habileté et courage, mais il meurt; la barbarie triomphe. Ceux qui conservent une foi ardente se réunissent pour bâtir des églises, et ceux qui conservent encore quelque culte pour les lettres vont se réfugier dans les monastères, derniers remparts contre la barbarie. Là , quelques livres sont gardés soigneusement ; là, subsiste quelque besoin d'imagination, et Timaginalion est une faculté indestructible qui ne manque à aucun âge de la vie humaine.
L'intérêt, qu'un accident déplorable a excité dans ces derniers temps, pour l'église de Notre-Dame de Chartres^ nous engage à donner à nos lecteurs un historique rapide des révolutions de même genre qui l'ont déjà tant de fois changée et bouleversée. Si nous avons placé en tète de cet article un aperçu général de l'état de notre société à l'époque où remonte la fondation de l'église dont nous avons à parler, c'est pour mieux faire apprécier tout ce que peut la foi catholique même en face de la barbarie.
C'est un spectacle admirable que de voir avec quelle ferveur et quelle persévérance les fidèles se livraient à la construction de tant de magnifiques monumens religieux. Ces travaux ne s'entreprenaient que dans de saintes dispositions. Il se formait des bandes de pèlerins^ qui après s'être confessés et réconciliés, se nommaient un chef et allaient ensuite se livrer à leurs admirables créations. Pendant la nuit on plaçait des cierges sur les chariots disposés autour de l'église, et l'on veillait en chantant des hymnes et des cantiques, c'est à peu près ainsi que s'exé entaient toutes ces merveilleuses constructions du moyen-àge, qui portent dans leur conception et dans leur ensemble, ee caractère d'uiûté et de grandeur que lui imprimait la piété ardente de leurs constructeurs. Avec de tels élémeus, on conçoit que ces monumens gigantesques, qui semblent être l'œuvre de plusieurs siècles, aient pu souvent être achevés en peu d'années.
Incendiée par les Normands , dès 858 , et réparée peu de temps après, la cathédrale de Chartres fut de nouveau ravagée par les mêmes ennemis pendant la guerre entre Thibaut, dit le Tricheur^ et Richard, duc de Normandie. L'époque précise de ce second désastre pa-
raît n'être pas bien connue; quelques historiens indiquent l'an 96p. et d'autres veulent que ce ne soit qu'en 978 ; quelqu'opinion que l'on adopte, peu d'années après s'offre encore un triste spectacle ; en io4o, la foudre embrasa presque toute la ville et réduisit en cendre la cathédrale. Nous rencontrons encore à cet égard quelques contradictions chez les légendaires ; quelques-uns prétendent que l'on doit attribuer cette troisième catastrophe à un assaut soutenu contre les Malandrins qui dévastèrent le pays chartrain et portèrent partout la flamme et le pillage. La nouvelle église fut rebâtie par l'évêque Fulbert^ puis par la princesse Mahant, veuve de Guillaume-le-Bàtard, duc de Normandie, vers 1088 ; elle fit couvir de plomb le principal corps de l'édifice, c'est-à-dire le chœur et une partie de la nef. Le 26 juillet 1 5o6, la foudre embrasa la charpente du clocher neuf et fondit dix cloches qui s'y trouvaient ; cet accident détermina le chapitre à faire reconstruire cette pvramide en pierre. Le roi Louis XII donna deux mille livres pour la réparation ; l'évêque René cV Illiers y employa aussi une somme considérable \ et enfin le cardinal d'Amboise accorda des indulgences à tous ceux qui voudraient y coopérer. Ce fut Jean Texier^ dit de Beauce, habitant de Chartres, qui fit exécuter, comme architecte, les travaux de cette belle pyramide, commencée en 1307 et terminée en i5i4. On lit dans les Chroniques de Chartres que le maitre-entrepreneur gagnait six sous par jour ; il y a bien long-temps de cela, c'est à l'époque où un duc d'Orléans, devenu roi de France, fut surnommé le Père du peuple.
En mémoire de cet incendie de la flèche dite clocher-neuf^ on fixa au mur de la chambre de la sonnerie une grande pierre blanche portant l'inscription suivante, gravée en caractères gothique. Nous la rapportons ici pour donner une idée exacte de notre langue au commencement du seizième siècle :
Je fus jadîâ de plomb et de bois construict Grand, hault et beau, et de somptueux ouurage , Jusques à ce que tonnerre et orage M'ha consommé, dégasté et détruict.
Le jour de sainte An:sb, vers six heures de nuict, En Tan compté mille cinq cens et six, Je fus bruslé, démoli et recuit , £t auec moi de grosses cloches six.
Après, Messieurs ea plain chapitre assis ,
Ont ordonné de pierre me refaire ,
A grande voulte et piliers bien massifs ,
Par Jean de Beaulse, ouvrier qui le se eut faire.
L'an dessus dict, après pour me refaire , Firent asseoir le uingt-quatrièrae jour Du mois de mars pour le premier affaire Première pierre et autres sans séjour.
Et en apuril huictiesme jour exprès , René d'Illjers, euesque de renom Perdit la vie, au lieu duquel après Fust Erard mis par postulation.
En ce temps là qu'avois nécessité Auoit des gens qui pour moi lors veilloient De bon cœur fut hyuer ou esté.
Dieu leur pardoint, car pour lui trauailloient. â 1508.
La pointe de ce clocher, après avoir échappé à un autre incendie en 1674? ^ut ébranlée en 1691 par un vent impétueux qui la fit incliner de 12 pieds; elle fut rétablie en 1692 par Claude Augé^ sculpteur lyonnais, qui Féleva de quatre pieds plus haut qu'elle n'était déjà.
Bâtie sur le sommet d'une colline, la cathédrale domine majestueusement la ville ; l'élévation extraordinaire des clochers la fait apercevoir de très-loin; le clocher vieux a 34 1 pieds au-dessus du sol , et le clocher neuf 378. Ces deux pyramides d'une hardiesse admirable sont de forme octogone à base carrée.
Les quatre angles de l'une de ces tours (le clocher vieux) sont flanqués de quatre flèches dentelées, de l'exécution la plus sévère et la plus hardie. Jusqu'à la hauteur d'où la flèche s'élance, le clocher est percé de plusieurs fenêtres ogivales dont les plus élevées sont surmontées dô frontons aigus à la hauteur de la naissance des petites flèches ou aiguilles.
Le clocher neuf commande l'admiration , tant par la hardiesse de sa construction que par la richesse de ses ornemens. Il est divisé en trois étages voûtés en pierre; les deux derniers revêtus et garnis d'une charpente, aujourd'hui consumée, servaient à loger cinq cloches en carillon, qui ont été fondues à l'époque de la révolution, à l'exception de la plus petite , du poids de dix-huit cents livres , appelée Piat.
Les voûtes des porches sont chargées de sculptures gothiques très* intéressantes pour l'histoire de l'art au onzième et douzième siècle.
L'intérieur n'est ni moins beau, ni moins surprenant que l'extérieur. Le jour mystérieux qui pénétre à travers de magnifiques vitraux, produit un effet magique.
Il faut ajouter à l'impression que fait éprouver l'aspect de ce temple , l'intérêt des faits mémorables qui s'y sont passes. Après là bataille de Mons-en-Puelle, gagnée par les Flamands, Philippe-le-Bel fit hommage à la Vierge de l'armure qu'il portait au combat. Philippe de Valois vint à Chartres pour rendre grâces à la mère du Sauveur de la victoire qu'il avait remportée à Cassel , le 23 août 1828. Enfin ce fut dans cette église que le vainqueur de la ligue courba son front victorieux.
Les grands vitraux de la nef, de la croisée du chœur, des bas-côtés et des chapelles , sont ornés de figures représentant plusieurs saints personnages, un grand nombre de sujets de l'ancien et du nouveau Testament, et des tableaux sur lesquels sont figurées les corporations d'arts et métiers qui ont contribué, soit par des cotisations, soit par des travaux manuels, à la construction de ce superbe édifice.
On admire au-dessus du maître-autel une superbe assomption, formant un groupe de près de vingt pieds de haut. La figure de la Vierge est pleine de la plus gracieuse majesté.
En 1793, le marteau révolutionnaire allait détruire ce bel ouvrage, lorsque plusieurs amis des arts eurent la pensée d'habiller la Vierge en déesse de la Liberté , et de la coiffer du bonnet rouge ; ce travestissement sauva le groupe.
Tout le monde se souvient encore des détails que les journaux ont donnés, sur l'incendie des 4 et 5 juin dernier, nous nous contenterons donc en terminant cet article de citer la lettre que le maire de Chartres, M. A. Chasles, écrivit pour calmer les alarmes du public qui avait d'abord exagéré le résultat de ce nouveau désastre.
« La cathédrale de Chartres, l'un des plus beaux monumens gothi- )) ques de l'Europe , ne sera point détruite ; nos deux belles » tours sont sauvées; ni les vitraux peints, ni les admirables ara- » besques du tour du chœur, ni les innombrables sculptures qui déco- )) rent ce beau monument, n'ont été endommagés; la couverture en » plomb, la forêt de châtaigniers qui la supportait , la charpente des » deux clochers et les cloches ont été détruites. Mais ce malheur est
» réparable à prix d'argent , tout ce dont la perte eût été à jamais re- )) grettable est sauvé. »
La chambre des députés a accordé 400,000 francs pour les premiers frais de reconstruction ; espérons que ce beau monument, à cette heure dégradé et noirci par les flammes, sera bientôt rendu dans tout son éclat à la piété des fidèles et à l'admiration des artistes.