GEORGES CAD0UDA.L, OU TELLE VIE, TELLE FIN
C'est là une bonne idée, et je donnerais beaucoup pour voir jouer ce proverbe breton dans un château breton! Là le principal personnage du drame pourrait être compris et la pièce bien jouée.
« Parmi les personnages classés comme historiques dans nos temps modernes, dit M. Stéphane Arnoux^ il est incontestable qu'on peut compter Georges Cadoudal ; mais il est présenté à la postérité sous des aspects divers , entre lesquels il est permis de faire un choix : le mien s'est décidé par la conviction , non-seulement de ce que j'avais lu, mais de ce que mes jeunes souvenirs de contemporain peuvent me retracer.
)) En reproduisant ici Georges Cadoudal tel que je me le suis représenté, j'ai beaucoup moins considéré le but qu'il voulait atteindre, que le caractère qu'il a développé en le poursuivant. Ce système était une ligne de démarcation pour ne point aller au-delà du vrai ; c'est le vrai ou plutôt lis vraisemblable que j'ai voulu appliquer exclusivement au, langage des divers interlocuteurs que j'ai employés.
» Georges fut un homme sans nuances, homme complet , qui à la distance d'une vingtaine de siècles, placé sur un piédestal et revêtu du manteau stoïcien, obtiendrait des élans d'admiration, qui même enluminé par le pinceau moderne de AValter-Scott, n'eût certes pas défigure les tableaux du barde calédonien. Il n'est donc besoin que de couvrir du manteau antique ou du plaid historique son uniforme de chouan, Cadoudal est selon moi le Polyeucte de la légitimité. »
Moi qui ai eu entre les mains des matériaux pour écrire la vie de ce chef royaliste , je puis certifier que l'opinion de M. Stéphane Arnoux est loin d'être exagérée ; et Napoléon , après avoir vu l'intrépide chouan , répétait à tout le monde qui l'entourait : J'ai vu ce matin un homme de fer.
Pour donner une idée de la manière dont ce proverbe historique est étrir, nous wallons citel' la fin de la dernière scène. La dévotion et le courage breton s V montrent "sbii s des côUleUrs vraies.
Les amis des complices de Georges, avant d'aller à la mort, remarquent la préoccupation du chef.
Picot. — Serait-il tombé dans rabattement?
Saixt-Yictor. — Ne croyons pas du moins que ce soit sa sentence qui l'occupe. Il médite douloureusement sur ce qui s'est passé hier dans le cabinet du ministre de la police ?
Mkrille. — Quoi, sur l'histoire de celte jeune Anglaise qui s'est empoisonnée.
Picot, montrant Georges, et faisant un signe de question à Saint- Victor. — C'était doHC?....
Saint- Victor, avec un signe de tête affirmatif. — Précisément.
Villeneuve. — J'aurais bien voulu être de son écot?
Deville. — Qu'y auriez-vous gagné?
Villeneuve. — De ne pas fournir une journée de spectacle à cette sotte populace.
Jean Cadoudal. — Sûrs de nous-mêmes, qu'avons-nous à redouter de cette curiosité?
Villeneuve. — De mourir trop indignés de leur empressement barbare.
Jean Cadowdal. — Pensez-vous que la compassion n'y tiendra pas sa place? ^ 'Villeneuve. — Oui, celle qu'ils portent aussi à l'Ambigu-Gomique.
Saint- Victor. — Les pavés de Paris sont, à présent, accoutumés au sang comme à la boue !
Burban. — Si, du moins, le nôtre servait à quelque chose?
Picot. — Pensez-vous donc que tout ce nouvel édifice soit solide?
Villeneuve. — Cela dépendra des fondations, car sans cela qui le renversera? Avezvous foi à de nouveaux efïorts ?
Burban, — Moins qu'à de nouvelles sottises. .^Villeneuve. — Le peuple de Paris est devenu aussi patient que crédule. Il existe maintenant à son usage un vocabulaire de charlatan , qu'il suffit d'employer avec lui pour le convaincre. Les vrais principes s'éteignent , et les afifections traditionnelles s'effacent de même que les teintes d'une perspective à mesure qu'on s'en éloigne.
Saint-Victor. — Il y a chez les nations des souvenirs qui sommeillent et ne périssent jamais! ->;> >uïu!Oi.
BfRBAN. — Et qui les réveillera? Serait-ce un parti qui manque d'adresse?
Lemercier. — Et qui s'élouffe lui-même sous le poids de ses prétentions?
Saint- Victor. — Bah î bah ! la vanité et les prétentions ne manqueront pas à Tempire ; peut-être auront-elles un vernis plus frais, et voilà tout.
Lélan.— -Il eut été assez drôle d'assister à une mascarade de jacobins en habits de cour !
Villeneuve. — En masques de verre, à travers lesquels chacun pourra les reconnaître."
Burban. — Barbouillés de sang et de fange, à qui mieux mieux.
Villeneuve. — En vérité. Messieurs, nous sommes bien Français jusqu'au bout, en nous occupant de ces caricatures dans la passe où nous sommes ! Monterons-nous donc sur l'échafaud avec un calembourg à la bouche ?
Jeam Cadoudal. — Nous ferions sûrement mieux d'y avoir une prière.
Deville. — Quand on n'a plus rien à obtenir, à quoi bon prier?
Georges, relevant sa tête. — Est-ce un de nous qui a dit : « A quoi bon prier? »
ViLLKzsEUVE. — Il a voulu exprimer qu'ici-bas il ne nous restait rien à obtenir.
Georges, avec exaltation (l). — Et pour cela, tous nos devoirs sobt-ils clos? Ne nous reste-t-il pas celui de mourir en soldats chrétiens ? Voulons-nous être rangés parmi les bigots hypocrites, déserteurs de leur religion a^ moment de sa plus solennelle épreuve?
(0 Allocution historique.
Jusqu'à la mort, fidèles au roi, nous trouvera-t-elle infidèles à Dieu? Pour nous, mes amis, chaque minute est une année, hâlons-nous î bàtons-nous d'abdiquer le doute léger, la honte frivole , et que la foi nous rallie et nous enveloppe ! A leurs derniers moraens, de vaniteux sophistes ont pesé leurs doutes sur l'immortalité de l'amc. A leurs derniers juomens , les Girondins s'entrc-demandaieut si l'ame existait pour les vivifier. L'arae ! ô mes amis, est-elle un problème pour nous, qui l'ayons sentie par le courage, prouvée par le dévouement! L'ame, vaçue et flottante chez les pusillanimes et les parjures, manifeste ses vigoureuses pulsations chez les braves, s'épanche en eux pour les belles actions ! Sondant le néant, contemplant les ténèbres, les analystes de la nature effleurent des mystères dont ils n'atteindront jamais les profondeurs ! Partout l'orgueil précipite la science vers un écueil, au moment où. elle s'apprête à outrager la religion! Jouissons donc de notre ignorance, en courbant nos fronts résignés sous le niveau de cette foi, que nous avons reçue, professée, défendue, et qu'une vie de courage ne s'achève point dans la pusillanimité vulgaire de n'oser mourir en chrétiens !
Saimt-Yictor, avec une profonde émotion. — La piété du guerrier pénètre encore plus avant dans l'ame que celle du prêtre. Georges, vous m'avez convaincu!
Tous. — Georges a raison ! Demandons un aumônier !
Georges, s' adressant à Patrice. — Patrice, je m'adresse à toi ; je pense qu*on ne refusera pas à ceux dont on préparc la mort un ecclésiastique pour leur dire les prières des agonisans?
Patrice. — Georges, mon ami, peut-être bien ne s'en trouve-t-il pas dans la Conciergerie, parce que ce n'est pas la mode ?
Georges. — Eh bien ! à défaut d'un prêtre, procure-moi un livre?
Patrice. — Oh! quanta cela, la femme du geôlier m'en a apporté un, en me recommandant bien de vous le donner, si vous le demandiez.
Georges, prenant le livre. — Donne !
SaixNt-Yictor. — Yous le voyez ! Ce culte qu'on prétendait extirpé a des racines jusqu'au fond d'une geôle !
YiLLEflEuvE. — Il y a deux choses dont aucun gouvernement du monde ne pourra, je crois, déshabituer les femmes, aimer et prier !
Georges, av^ un profond soupir. — Et se dévouer !
, {On entend sonner une cloche.)
Georges, cTunc voix imposante. — Nou^ ne voulons pas être en retard , camarades ? A genoux, l'heure commande!
Tous, àge«owj:. — A genoux.
Patrice. — Et moi aussi, je veux prier Dieu comme eux, il y a bien long-temps que ra ne m'était atrivé. (// ^e met îi genoux.)
Un Gendarme, dans le fond, à son camarade. — Je n'aurais jamais cru qu'ils fissent
les capucins. .,,,.,[,,,
Autre GE^DARMB. — Ce ne sont pourtant pas des poules mouillées.
PremierGendarmk. — En Egypte, les musulmans croient au bon Dieu.
Autre Gendarme, — -Bah! c'te farce!
Premier Gendarme. — C'est comme je te le dis.
Autre Gendarme. — Ça ne lit pas Yoltairc?
Premier Gendarme. — Yoltairc ! Ça ne sait seulement pas sa croix de par Dieu î
Georges lit après quehpies instans de recueillement les prières des agonisans à haute voix, et rcpctc avec force. — Partons! partons! amcs chrétiennes!
[Le tambour bat et ton entend ouOrit tés portes.)
Georges, îi Patrice. — Patrice ! tu n'oublieras pas de remettre à ma mère ma boucle de cheveux et le scapulaire qu'on trouvera sur moi.
Patrice. — L'oublier! J'oublierais plutôt dix consignes! J'oublierais plutôt moa
uniforme !
Georges. — Et lorsque mon tour sera passé
Patrice. — Ne me dis pas cela, Georges; j'ai enfui obtenu de mes chefs de ne pas l'escorter.
Georges. —Tant pis! Mes ennemis auraient eu mon pardon, et un ami mon dernier regard !
Patrice , éclatant en sanglots. — Est-ce que je l'aurais pu? est-ce qu'on rac laisserait sanglotter sous les armes?
(Georges serre la main de Patrice et sort. Ses Compagnons le suivent à travers la
yiindouble haie de gendarmes., qui se rtpUc derrière eux et les accompagne.)
Patrice, au désespoir. — Qu'ils disent , qu'ils impriment ce qu'ils voudront, on pourra bien mettre sur l'épitaphe de celui-là : « Telle tie , telle fiis ! »
^ JO309 ' 'iffi *J/f v'I Âj< • •' -0>îv^v■v•'v:. ïïjr ovrva hMiier.
LES Contes bleus.
Ces contes sont àe^ fables , et aujourd'hui faire des fables^ c'est ne pas entrer dans l'esprit du moment. Je ne veux pas dire que nous soyons à une époque de vérité^ mais nous ne sommes pas assez loin du temps de La Fontaine ; on se souvient trop de ses fables pour aimer celles des autres. Aussi je regrette que M* ^^"^ ait dépensé autant d'c^- 1 prit dans ses contes et ses apologues.
II y a certes beaucoup d'esprit dans les Contes bleus^ mais cet esprit n'est point mis comme il devrait l'être ; il y a en ses manières quelque chose qui n'est pas de notre temps, c'est un esprit à ailes de pigeon^
à habit de taffetas même les noms qu'il dit ne sont plus à la mode.
C'est Alcyppe ou Laïs, Dorval ou Guillot.
Nous avons cherché dans ce recueil quelqueyi:^^/e , quelque conte^ qui ne ressemblassent pas à tous les contes et h lo\iiQs\Q?> fables appris et sus par cœur depuis long-temps, et nous l'avouous , nous avons trouvé peu de choses assez neuves , assez originales pour les dérouler et les étaler eux yeux des passans. Cependant nous avons cru voir dans les Deux Linots une pensée qui se réalise dans les prisons de l'année i83o ; année, comme chacun sait , de régénération et de liberté. Demandez plutôt à mon ami M. Voillet de Saint-Phiibert.
LES DEUX LlîJOTS.
Deux linots se livraient des combats inoiiis ;
Six grains de blé causaient la guerre : Pour si peu, dira-ton, deux frères ennemis ! ^b 3lr)jiod s •^'^'^^^"^ ^^ ^''"S bumain pour moins rougit la terre I Bref, ils se heurtaient jour et nuit, Et, troublant la paix du bocage,
Au sein du verdoyant feuillage, Jamais ou ne fit tant de bruit !
Chacun leur dit bientôt : Quel est donc ce délire î Faire du mal, c'est du mal qu'on s'attire ! Infortunés ! vous devez bien soufifrir î Y pensez-vous ? quelle haine est la vôtre ? Inutiles avis! les dieux, pour les punir, Permirent qu'au lacet on les prit l'un et l'autre : Et dans la même cage aussitôt on les mit ! Déjà vous croyez voir augmenter leur dépit ?
Leur haine ira jusqu'à la rage!....
]\on, non : même disgrâce enfin les réunit.
Que l'homme quelquefois fut du moins aussi sage! Surtout après un trouble^ oîi nous, petites gens, ^ous nous heurtons; pour qui? pour de vils intrigans : Pourquoi.^ pour quelques mots qui flattent notre oreille, Et puis dans une cage, un matin, on s'éveille !
Parmi tous les vers qui jonchent ma table de travail , comme les feuilles commencent à joncher le gazon, en voici que je trouve; le nom de l'auteur n'y est plus, mais le talent et la rêverie y sont restés.