MORTE
A peine dix-huit ans ont passé sur ma tête l
Ainsi commence un fragment de poésie que nous a adressé M. David Boule, Et nous lui disons tout de suite que c'est bien jeune vouloir se faire imprimer. Nous lui conseillons d'attendre encore , et alors , ce qu'il composera aura une couleur moins banale.
Il y a long-temps que les hommes pleurent , et dans cette vallée de larmes, pour que l'on fasse attention à des pleurs, à des gémissemens , il faut qu'ils aient quelque chose de particulier, quelque chose qui les distingue.... Et nous l'avouons , nous n'avons rien trouvé de semblable dans les vers de M. Boule. En lisant pour la première fois, nous croyons re//re; c'était comme des sons que nous avions entendus ailleurs, et cependant M. Boule n'a pillé personne , ses vers sont bien à lui ; mais que voulez-vous? quand on se met à pleurer, on s'expose à n'être pas original , on court le risque de fcire ce que bien d'autres font.
Avant de mourir, Loïsa, celle que M. David Boule pleure, a l'air de vouloir se rattacher à la vie , et le jeune poète s'écrie;
Un éclair Je bonheur ranima tout mon être,
D'une nouvelle vie elle semblait renaître :
« Tu pleures, mon Henri, me dit-elle, et pourquoi?
» Tu ne m'aimes donc plus, n'es-tu pas près de moi,
i> Enfant, sèche tes pleurs.... Ce soir, à la veillée,
w IVous irons tous les deux, là-bas, souslafeuillée,
3> Nous nous reposerons sous cet arbre où ta main
i) A gravé nos deux noms ; vois, le ciel est serein,
» L'oiseau mêle son chant à l'onde qui s'agite,
)) Le zéphir dans les champs courbe la marguerite,
w Ah ! j'aime ce beau ciel, ce printemps et ces fleurs,
w Qui remplissent mes sens de suaves odeurs ;
)) Entends ces doux concerts de céleste harmonie ;
» Mais où suis-je.... ô mon ï)ieu ! » Puis sa voix atfaiïîlie
S'éteignit par degrés, comme un chant au lointain ^^*
Qui nous frappe un instant d'un son vague, incertain.
Loïsa n'était plus !... Et mon ame attristée,
Se joignant à son ame, aux cieux s'est envolée.
Le Saule pleureur , par M. F. Chapot,
Oh les saules pleureurs ! c'est comme les larmes dont nous parlions tout à l'heure , nous commençons a nous en défier. Que de saules pleureurs dans le monde! à partir du JVeepin^ FTillow de Shakespeare jusqu'à celui de Sainte- H élhie. Cependant il faut que nous revenions aujourd'hui à un de ces arbres de regrets, car un de nos amis est venu se reposer sous ce triste ombrage, y gémir, et l'écho qui a entendu , répète :
C'est une mère inconsolée Qui vient, de ses pleure assidus,
Arroser l'humble mausolée •
Où dort en paix, sous la feuillée.
L'enfant qu'elle n'a plus.
C'est un cœur lassé de l'absence, Qui chaque jour, sous ton abri.
Vient graver, comme eu son enfance, Quelques croix, signes d'espérance.
Autour d'un nom chéri.
Ah ! reprends pour moi ta parure.
Incline tes pâles rameaux ;
J'aime le deuil de la nature .
•y'^ r • " • ' ■ Quand tu couvres de ta verdure
La pierre des tombeaux.
*" J'aime ce vague de pensées,
Cette douce et triste langueur Qui, sous tes branches abaissées, Jette sur nos peines passées L'oubli consolateur.
Nous le répétons, le saule pleureur est "un arbre usé; et, si l'on veut s'inspirer de quelque chose de neuf, il faut chercher un autre ombrage... Laissons-le sur le bord des eaux s'y pencher comme pour s'y voir , ou sur les tombes pour les abriter de son dôme gracieux et mobile. Mais regardons-y k deux fois avant de l'implanter dans nos compositions ; sans doute , il est beau ; mais (|uc voulez-vous, il a fait son temps.
k^^k pertiYmsiit^ par M. Firinçois Pej^ennes.
Oh c'est vraiment h croire que nous en sommes au jour des morts ! Ecoutez.
Sous ce saule, triste et paisible.,.
Vous le vovez, encore un saule, encore une morte.
Il faut passer outre , et répéter aux jeunes gens qui toui'uejit a h poésie, de se détourjiev de sentiers si tristes et si battus.
Quand on se fait poète, il ne faut pas mettre son pied sur la trace d'un pied ; il faut prendre son essor vers les champs de TinQui ; là , les devanciers n'ont pas fait d'ornières , et là , si vous devez un jour être admis au nombre des élus , le génie vous donne des ailes et vous vous soutenez daus les hautes régions ; mais en marchant terre à terre sur les pas des autres, on finit par tomber.
UN HÔTE DU couvEiNT DEL coRVo , par M. Th. de Pujmaigrc,
Oh! racontez-iioiLs une histoire l
Combien de fois chacun de nous n'a-t-il pas entendu répéter cette
phrase dans les salons Les histoires l II n'y a pas que les enfans
à les aimer, à les écouter avec plaisir; les grandes personnes font aussi cercle à l'entour de ceux qui racontent bien, et nous sommes assurés que si notre jeune ajiii;]\r. île Puymaigrc, a redit dans le
monde son histoire du courent del Con^o , on se sera pressé à l'entour de lui pour le mieux entendre.
La poésie est une habile conteuse, aussi M. de Puymaigre a mis son histoire en vers.
La teinte du saphir dans l'air se condensait (1),
L'étoile au firmament de son doux feu luisait,
Le vent plus frais du soir courait sur le feuillage,
Et la prière à Dieu, du jour dernier hommage, ,
Du couvent del Corvo n'ébranlait déjà plus
La cloche dont le son mourait vague et confus. «wy/
Alors qu'un voyageur à la figure austère •»•
Franchit grave et pensif le seuil du monastère ;
Sa bouche sans souris, son front pâle et plissé,
Semblait dire, sur lui le malheur a passé, ' "
L'inconnu pénètre dans les profondeurs du cloitre, et là s'assied sur une pierre.
La lune lui fait voir le saint religieux
Qui venait l'accueillir en ces paisibles lieux. . iii'ji
— Que voulez-vous, mon fils? dit-il d'une voix tendre :
— La Paix. — Ces deux mots seuls sont ceux que fait entendre L'inconnu, dont les yeux soulevés un moment
Vers la terre aussitôt retombent tristement. Puis, gardant le silence et précédé du frère, Il gagne sa cellule étroite et solitaire.
L'étranger repose la nuit sur sa natte de joncs; et le lendemain, quand le soleil pousse de longues gerbes de lumière sous les arcades du cloître.
Le vieux religieux s'adresse au voyageur
Et cherche à ramener le calme dans son cœur.
Mais c'est en vain. — La paix, dont vous parlez, mon père,
Lui répond l'étrangler, ce n'est plus sur la ten'e
Que je la puis trouver ; malheureux exilé,
Qui de la misère ai mangé le pain salé (2; !
INon, je n'ai plus de paix, pas plus que d'espérance ;
Il ne me reste plus qu'un bonheur, -r- la vengeance !
Il me reste mes vers ! — Je vous suis inconnu.
(1) Dolce color d'oriental safjiro
Che s'accoglieva ncl screno aspelto....
PORCATOSIO, C. K
(2) Tu prospérai sï corne sa di sale Lo pancaltrui^,,,
Parasisp, cafitoiTii*
Mon nom n'est pas sans doute à ce couvent venu,
Mais ce livre, que lit, qu'admire l'Italie,
Qu'il vous fasse, mon père, aux heures où l'on prie,
Ressouvenir parfois de moi, pauvre proscrit.
Au frère, l'étranger donna le manuscrit.
Et puis il s'éloigna d'une démarche lente.
— Le moine ouvrit le livre et lut : L'Enfer de Dante.
Il faut couper court ici, car l'espace me manque, et je suis cependant encore tout entouré de fragmens qui mériteraient bien d'être cités ; mais comme mes citations seraient trop incomplètes, je remets à un autre jour. Beaucoup de poèmes et surtout VAvenij' de M. Francis Lacombe n'auront rien à y perdre. Comme dernier bouquet de la guirlande, plaçons ici une noble pensée , une pensée toute française , une pensée de M. de Tourvieille, un cha^ît de gloike et de foi. Alger, ou l'Afrique CONQUISE.
Honneur au poète qui se souvient de la gloire de nos armes, et qui chante des exploits que l'envie a tout fait pour voiler.
M. de Tourvieille a redit la conquête à^ Alger la guerrière par les soldats du drapeau blanc, et il a fait hommage de son poème au malheur.
C'est une noble pensée de plus.
Nous regrettons de ne pas pouvoir citer quelques vers d'un ouvrage 011 nous avons rencontré de nobles inspirations , quelquefois aussi uue facilité trop peu occupée des règles de la poésie. Par le temps qui court, ce qu'il y a de moins commun , c'est de voir dédier un livre à un roi dans l'exil.
Ces choses là ne sont à l'usage que des cœurs élevés.
Vicomte Walsh.
(S)fecïi0i]uc bc £0nq^ot\
L'idée d'aller enlever aiix sables brûlants de l'Egypte les restes des monumcns gigantesques qui l'ornaient aux temps de sa plus grande gloire, n'est pas nouvelle en Europe ; combien de fois ne se préseuta-t-elle pas à l'imagination conquérante des Romains sous les règnes d'Auguste , de Caligula et de Constantin I Ces énormes aiguilles de granit, que l'on voyait s'élevant majestueusement d'une seule pièce sur cette antique patrie des Pharaons , et qui portent pour cette raison le nom de monolithes , excitèrent surtout Tavldité archéologique de la ville souveraine, Rome devint, non pas, comme on l'a dit, la patrie adoptive, mais la terre tumulaire des obélisques ; les empereurs en arrachèrent jusqu'à douze au repos de l'Egypte, pour les livrer aux nmtilations des barbares du Nord.
De tous ces monumens , le plus grand est celui que Sixte-Quint fit élever eu 1588 devant l'église de Saint-Jean-de-Latran : il a 10 pieds 6 pouces à sa base, et 7 pieds 4 pouces à son sommet; son fût, d'une seule pièce, a 114 pieds 7 pouces de longueur. 3Iais pour mieux faire ressortir ce monolithe , déjà si imposant par ses proportions colossales , on a eu la déplorable pensée de l'asseoir sur nn piédestal de 49 pieds de hauteur, et de le surcharger d'ornemens sans goût, et de le surmonter d'une croix énorme ; sa hauteur totale est de 163 pieds, et l'on évalue son poids à plus de 405 tonneaux ; il est de granit de Syène, d'un rosc-grisàtre, et des hyéroglyphes couvrent toutes ses faces. Arraché du milieu des sables de l'Egypte par Constantin , père de Constance et d'HéUopolis, cet obélisque fut transporté en Itabe sur un navire monté par 300 rameurs, débarqué sans accidens sur des rouleaux placés au bord du Tibre , et traîné par la porte d'Ostie jusqu'au Grand-Cirque. « Tout ce qui restait à faire , dit Ammien Marcelin, c'était de le mettre debout, ce qu'on osait à peine se flatter d'accomplir. De grandes poutres do bois furent plantées perpendiculaiiement et portées jusqu'à une dangereuse élévation ; on eût dit une foret de machines ; des cordes longues et fortes furent ajoutées à cet ouvrage , elles paraissaient comme un filet serré voilant la voûte du ciel ; la masse de pierre soulevée comme ui\e montagne par ce réseau de câbles, monta graduellement en lair, resta suspendue en l'air pendant quelques instans , et , après avoir pivoté sur son axe , fut en un posée sur le socle qui l'attendait, par les eflbrts de plusieurs milliers d'hommes. »
Comment un tel bloc de granit peut-il, ainsi que tous ceux du même genre, être extrait de la carrière et transporté au loin? C'est ce que sir John Herschel nous apprend dans son discours sur la philosophie naturelle , en nous offrant comme termes de comparaison les récits faits par le docteur Kennedy sur l'érection d'un obélisque de granit à Scringapatam, province de l'Inde, où l'on paraît cmplover encore de nos jours les mêmes machines et les mêmes moyens que k^s anciens E[;y plions, a Les Indiens, dit cet auteur, détachent d'énormes blocs par un procédé aussi simple qu'cllicacc : les ouvriers s'appliquent àdé-
couvrir d'abord une portion de rocher d'une étendue sufllsante et située près du bord précédemment exploité ; ils dénudent avec le ciseau la surface supérieure et y tracent une ligne dans la direction projetée, le long de laquelle ils creusent une gouttière d'environ deux pouces de profondeur. Dans la fente même et suivant toute sa longueur, on allume un feu vif et on l'entretient jusqu'au moment où la gouttière est très-fortement échauffée ; alors, à un signal convenu, une double rangée d'hommes et de femmes, tenant chacun un vase d'eau froide, balayent vivement les cendres et versent le liquide sur la pierre ardente ; aussitôt le banc de granit éclate et se fend en suivant une fracture rectihgne. On détache quelquefois, par ce moyen, des blocs de 6 pieds d'épaisseur et de 80 pieds de longueur. »
L'obélisque qui mérite le second rang parmi ceux que Ton voyait à Rome , est celui élevé par Caïus César ; ce fut le premier que Sixte-Quint fit transporter, en 1586, devant l'éghse Saint-Pierre : on n'y voit pas d'hiéroglyphes. Il a été rogné, et pourtant il a encore une longueur de 91 pieds 2 pouces, et 144 pieds avec son piédestal. Puis, vient l'obélisque flaminien qui fut inauguré par Auguste *, et qui a 8 pieds 10 pouces de base , et environ 80 pieds de hauteur.
L'obélisque d'Auguste, consacré au soleil, fut placé d'abord comme un méridien au milieu du Champ-de-Mars , fut brisé , puis relevé et transporté sur le mont Citorio par Benoît XIV et Pie VI , en 1792, et ses morceaux réunis présentent une pyramide avec hiéroglyphes, ayant 5 pieds 4 pouces à sa base, et 121 pieds en hauteur totale , dont le monohthe occupe une longueur de 77 pieds.
L'obélisque a hiéroglyphes élevé sous Sixte-Quint en 1589, par l'architecte Fontana, est en trois morceaux, a 121 pieds de hauteur, et le monolithe, avant d'avoir été brisé, en avait 85.
L'obéhsque pamphilien, placé en 1651, par ordre d'Innocent X, sur la Piaxa Novana, a 108 pieds de hauteur, et son monolithe n'en a que 59.
L'obélisque sans hiéroglyphes,^ érigé par Antinori en 1786, sous Pie VI, sur le mont Cavallo, et cassé en plusieurs endroits, a 103 pieds d'élévation, et son monolithe 51.
Celui avec hiéroglyphes, élevé par Antinori sous Pie VI , en 1789, au Salostine-della-Trinina-di -Monte, a de hauteur 103 pieds^ et son monohthe 47.
L'obélisque sans hiéroglyphes, élevé par Fontana en 1587, sous Sixte-Quint, devant Sainte-Marie-Majeure, est en trois morceaux, a 91 pieds de hauteur, et son monolithe 52.
L'obélisque avec hiéroglyphes de Barbérini, érigé sous Pie Vïl en 1822;, sur le mont Pincio , présente les noms d'Adrien, de son épouse Sabina et d'Antinous ; il a 61 pieds de hauteur, et son monolithe 33.
Celui érigé sous Clément XI, en 1711, devant le Panthéon, a 51 pieds de hauteur, et son monolithe 18.
.f L'obéhsque érigé sous Alexandre VII, en 1667, par le Bernin, et porté sur un éléphant au Minerveo-della-MinerWi, a 43 pieds, et son monolithe 18.
L'Egypte, comme on le voit, a souvent été dépouillée de ces aiguilles pyra-» midales que i'ou plaçait, quand elles étaient assez petites , dans l'intérieuç 4e
certains temples et autres édifices sacrés, ou, quand elles avaient une grande élévation^ toujours par paires devant les portiques des palais et des temples. Par cette sage méthode, on évitait de choquer la vue en masquant le point central de l'entrée des édifices.
Le pillage de TEgypte ne pouvait manquer d'exciter la convoitise de nos archéologues; ils ont voulu en avoir leur part, et il est juste de reconnaître quVn France les constructions sont assez lentes et assez dispendieuses pour donner le goût des monumens tout faits. Aussi le cadeau d'un obélisque fut-il considéré comme une bonne fortune ; et la gracieuseté du pacha Mahomet inspira aux écrivains du gouvernement d'intarissables éloges.
M. Lebas, ingénieur de la marine, reçut l'ordre de se rendre dans la Haute- Egypte pour y faire choix d'une de ces légères et indestructibles aiguilles de granit qui témoignent encore de la grandeur et de la magnificence de Thèbes, la ville aux cent portes.
C'était en 1831, un bâtiment constiuit à Toulon, et dont on confia le commandement au lieutenant Verninac, se munit d'une cargaison de cordages, cabestans^ poulies et pièces de charpente; peut-être l'envoyé du gouvernement y joignit-il, pour son instruction particulière, l'ouvrage de l'architecte Fontana, intitulé : Del modo tcnuto nel transporlaro del obeîùco F'aticano c délie Fabricine di Sixto V; Roma 1590; car là, il fut siîr de trouver la description des machines qu'il devait employer, sauf à les modifier suivant les circonstances.
Arrivé devant le pylône ou muraille pyramidale dont quelques fragmens entourent les antiques ruines de Thèbes dans le village de Louqsor, à vingt-cinq lieues du Caire , M. Lebas aperçoit deux obélisques encore debout ; l'un, celid du côté de l'Orient, était le plus élevé et avait 25 mèties 3 centimètres d'élévation , mais il était dans le plus mauvais état ; quant à l'obélisque occidental, ii était mieux conservé et se composait d'un seul bloc de pierre de granit rougeâtre taillé en pyramide, ayant un fût de 72 pieds de hauteur, y compris un pyramidion qui le termine, ayant 1 mètre 94 centimètres d'élévation ; sa base formait un carré de 2 mètres 42 centimètres de côté, et celle du pyramidion est un carré de 1 mètre 54 centimètres de côté, le poids du tout est de 500,000 livres, et il porte sur ses faces des rangées d'hiéroglyphes^ au moyen desquels le savant M. Champollion, conservateur de la Bibliothèque royale, a pu apprendre que cette pierre avait été arrachée aux carrières de Syènes, pas ordre de Ramsès II , c'est-à-dire vers l'an 1580 avant Jésus-Christ; mais que la mort l'ayant empêché de pouvoir la f^iirc mettre debout devant l'édifice, à la décoration duquel il voulait la faire servir en mémoire de ses victoires, elle lut édifiée sous le règne de son frère Sésostris-le-Grand ou Ramsès III.
On pouvait s*en tenir à un pareil morceau ; M. Lebas ne pousse pas plus loin ses recherches ; il fait avancer ses cables, ses cabestans, dresse ses mâts à poulies, abat sur le sable le monument séculaue, le fait glisser le long d'un chemin en charpente jusqu'au fond de la cale du navuc , qui presque aussitôt, le 2a décembre, descend le Nil, vogue sur la ^Méditerranée, passe dans l'Océan, entre dans les eaux de la Seine, séjourne à Rouen tout Ihiver de 1835, remonte le fleuve au printeûîps el vient s'échouer au milieu de Paris près le pont Louis XYI.
Alors on ouvre le devant du bâtiment coninir» déjù on l'avait fait en E(j;ypte ; puis , 200canoniers se mettent à touiner les leviers de cinq cabestans, et l'obélisque sort de la cale du navire, glisse le long d'un chemin en bois qui couvre la rampe conduisant de la rivière au quai, et reste ensuite plusieurs mois sur cette rampe.
Pendant ce temps, le navire auquel on a donué le nom de Louqsor se remet à la voile et va chercher à Laberildut, sur les cotes de Bretagne, im piédestal qui se compose de cinq blocs de granit, dont le poids total est de 480,000 livres.
Toutes ces pierres étant une fois réunies à Paris, il faut savoir où les placer. Alors on tient jusqu'à dix conseils des ministres, et plusieurs emplacemens sont tour à tour proposés et rejetés; une voix puissante veut que l'obélisque soit dressé sur la place de la Révolution ; en vain les objections se succèdent : c'est là qu'il faut le placer ; — c'est absurde , c'est ignoble ; c*est détruire les lignes admirables que présente l'avenue des Champs-Elysées jusqu'au palais desTuileries, ou la rue Royale de la Madeleine à la Chambre des Députés ; — peine inutile ! il faut l'élever en place de l'image du roi-martyr, au centre de cette place, afin que son ombre gigantesque cache enfin une terre ensanglantée, dont la vue seule enfante les remords et trouble les consciences ; la pierre de Sésostris au moins ne réveillera aucun pénible souvenir; et puis, quand elle sera là, on reculera peut-être devant la difficulté de l'enlever pour ) éprendre la pensée de douleur et d'expiation qui l'a précédée. Le conseil décide donc que l'obélisque qui avait fait une rencontre de perspective si heureuse sur le sol de la vieille Thèbes, sera grotesquement posé sur le point central des lignes qui conduisent des Tuileries à l'arc de l'Etoile, et de la Chambre des Députés à l'église de la Madeleine.
L'on commence alors par empiler les unes sur les autres les diverses masse.-? qui composent le piédestal ; sa base est promptement assise ; on place ensuite au-dessus un dez pesant 200,000 livres, que l'on surmonte d'une corniche d'une seule pièce, élevée par des procédés qui n'ont guère rien de plus neuf que l'obélisque ; ensuite vient l'acrotère ou socle, que par un calcul fort peu ingénieux on a divisé en plusieurs morceaux.
Vous croyez sans doute, bons et savans antiquaires de provinces , que les moulures de la base et de la corniche ont été taillées en style égvptien, pour être en harmonie avec les hiéroglyphes de l'obélisque et les sphinx destinés à figurer aux quatre angles du piédestal; détrompez-voiis, l'efi'etde pareilles moulures eut été beaucoup trop harmonique pour le sentiment artistique duministredirecteur de ces travaux. Il a voulu, comme dans tous les monumens qu'il a fait terminer, mélanger les styles ; et , ne pouvant donner à ces moulures une forme de jnoyen-age, il les a fait tailler d'après les ordres grecs et romains. Si cela vous étonne, rappeloz-vous que ÎM. Thiers a transporté dans les questions d'art son système de composite politique. Le mélange des styles est pour lui comme la confusion des principes, et dans les divers monumens bâtis sous son administration, on peut dire qu'il y a toujours quelque hommage au chaos. Ne pouvant donner aux moulures de l'obélisque une forme de moyen-àge, il les a fait modeler d'après les ordres grecs et romains. Ce désaccord ne sera donc pas moins marqué dans l'obélisque qu'à l'hùteldu quai d'Orsay et à l'arc del'Eloile, qui, commen-
ces en style par trarcliitec turc {^;rocqiie ou romaine, ont été teriuiués ea style de la renaissance, et sont couronnés par des palmettes et autres iiorilures architecturales.
Le piédestal tant bien que mal établi, M. Lcbas s'est mis à l'œuvre pour faire avancer l'obélisque ; d'abord, il a fait construire un double mur en moellons formant un plan incliné plus ou moins solide, dont le point le pKis élevé arrive à la hauteur de la surface du socle ; sur ce chemin de pente il a placé des poutres , sur lescjuelles un chariot portant l'obélisque peut glisser par le secours d'une traction quelconque ; déjà au moyen de cabestans on a fait arriver cette masse jusque sur le plan incliné, mais ce mouvement en avant a été suivi d'un temps d'arrêt qui a duré jusqu'au 25 septembre, jour où une machine à vapeur de la force de 40 chevaux , confectionnée assez peu solidement par les soins de M. Cave, a été montée ; alors à l'aide des cables on a rais les treuils eu rapport avec le chariot qui porte l'obélisque, puis on l'a fait monter sur le chemin incliné d'une fois sa longueur; et à l'instant où l'aiguille marchait, la malheureuse machine à vapeur s'est détraquée, accident qui, n'ayant pas été prévu, aurait causé la perte de l'obélisque s'il fut arrivé à l'instant de son érection
Le redressement du monolithe est la difiiculté la plus sérieuse , disons même, la seule de toute l'opération. On se servira pour l'effectuer d'une espèce de chevalet, composé de chaque côté de dix mâts ou bigues verticaux, assemblés en haut et en bas par des pièces de bois transversales ; l'assemblage inférieur est arrondi de telle manière que le chevalet puisse suivre un mouvement déterminé d'inclinaison ; quant à l'assemblage supérieur, il sera le point dattache d'où partiront, d'un côté, vingt haubans ou cables, qui se rattacheront à l'obélisque , tandis que du côté opposé seront fixés autant de moufles , dont les cordes viendront s'enrouler sur les treuils de la machine à vapeur, après avoir passé sous un point d'appui qui doit opposer une résistance beaucoup plus forte que le poids du monolithe , point d'appui se composant de 12 pieux enfoncés en terre et surmontés d'un lest de 500,000 livres.
Dès le commencement de l'opération qui durera, dit ÎM. Lebas, une ou deux heures , le chevalet sera peipendiculaire, et les cordes qui le rattacheront aux treuils de la machine à vapeur formeront un angle à peu près égal à celui des haubans fixés à l'obélisciuc ; mais, dès que celui-ci s'élèvera, le chevalet s'inclinera vers les treuils, et de i)eur que le contre-coup ne fasse chavirer le monolithe quand sa base touchera le socle, il sera maintenu dans son centre de gravité par d'autres cables attachés à son sommet et fixés en même temps à des cabestans placés à l'opposé de la machine à vapeur.
A voir l'activité qui règne aujourd'hui dans ces travaux, à voir la facilité avec laquelle on y prodigue l'or de l'état, on dirait que le salut du pays dépend de leur fin; cette épaisse et longue muraille que le peuple de Paris appelle assez plaisamment une muraille de laChine,étonne surtout en présence des machines à vapeur; on se demande si l'emploi d'une force si prodigieuse ne devait pas suffire, et si l'on ne pouvait avoir un levier sans une montagne de moellons ; la vapeur eu donnant des forces certaines, que Ton peut augmenter ou diminuer à volonté, quand la machine est habilement construite, facilite en effet la solution de bien des problèmes de puissance et de jiésistance , et l'on ue voit pas pourquoi on
n'en use qu'à moitié, lorsqu'en suppléant à tout, elle pourrait réduire les dépenses, simplifier les travaux et imprimer à l'opération entière une certitude mathématique, que l'expérience même et le talent de l'ingénieur ne lui assurent pas (1).
Indépendamment de ce moyen qui semble répondre à toutes les conditions d'une pose d'obélisque, on a parlé de divers procédés de mécanique beaucoup plus avancés et beaucoup moins cliers, qui ont été proposés et rejetés sans avoir pu obtenir le stérile honneur d'un examen et d'un rapport.
Nous citerons notamment un habile serrurier de Paris, qui vers le commencement de juillet a écrit en ces termes au ministre chargé de la direction des travaux de la place Louis XV : « J'offre de placer le monolithe sur son piédestal, sans l'emploi de machines, cables, crics, ni cabestans, de le faire en très-peu de temps, avec la force d'un seul homme et en faisant observer que cette opération ne coûtera, tout au plus, que la centième partie de la somme allouée par les chambres ; de plus, et afin de prouver la supéiiorité des moyens que j'emploierai, je prends l'engagement de faire construire à mes frais un obéhsque artificiel du double du poids de celui actuel et de le placer également à mes frais sur le piédestal de la place de la Concorde. »
Yoicila réponse textuelle faite par le ministre, le 15 juillet : « Je regrette que mes nombreuses occupations ne me permettent pas de vous accorder un entretien qui d'ailleurs devient inutile, puisque le projet de l'érection de l'obélisque a été adopté depuis long-temps par le conseil des bâtimens civils, et qu'il est déjà très-avancé dans son exécution. »
Quel est le procédé de l'auteur de la proposition ? Nous le connaissons en partie sans vouloir pourtant en faire ni l'éloge ni la critique, mais il nous semble que l'administration, qui l'ignore peut-être, devait au moins en accepter la confidence, et ne pas repousser, comme uri importun ou un insensé, un mécanicien qui jouit d'une incontestable réputation d'habileté ; la fin de non-recevoir qu'on lui a opposée n'a rien que de spécieux, car, qui ne sait que l'on peut toujours rompre un marché onéreux à l'aide de dommages-intérêts. Si nous insistons vivement à cet égard, c'est parce que, dans notre opinion, l'administration d'un pays doit , lorsqu'elle est éclairée, chercher toujours dans l'érection d'un monument l'occasion d'oftrir un modèle et de faire faire un progrès à l'art; c'est là, pour elle, un devoir d'autant plus impérieux, qu'elle agit à la face du ciel pour le compte de la France^ et qu'elle a pour témoins non-seulement les nationaux^ mais les étrangers. Si donc, il est démontré que pour la somme consacrée à ce monument exotique, on aurait pu avoir un monument indigène plus beau et plus convenable et s'enrichir de moyens neufs et plus économiques que ceux connus, qui auraient ajouté à la gloire de la France en ajoutant à celle de ses artistes, on déplorera avec nous le funeste aveuglement qui s'est acharné à jeter au milieu de Paris un monolithe égyptien pour rompre l'harmonie de nos monumens en brisant leur plus belle ligne de perspective, J. Odolant-Des>os.
(1) P. S. Nous apprenons h l'instant qu'on a renoncé à l'emploi de la vapeur pour dresser l'obéUsque sur son piédestal ; une machine iaile à grands frais devient inutile et disparait pour taire place à un uouvçl appîu:eil. Ces hésitations et cette imprévoyauce nç sont-çllçs pas biçu coupables ?
Une chose reconnue, avérée aujourd'lmi, c'est que lé siècle tourne à la monomanie. Depuis Esculape et Cujas la nionomanie est partout ; tout crime a son excuse dans la monomanie. Parlez à un docteur de M. Papavoine, il vous dira : c'était un monomane; Victor Escousse, Lebas, Jules Mercier, monomanes ; le suicide, au fond, n*est qu'une monomanie ; l'inûinticide, le fratricide, le parricide même ne sont j^as autre chose ; c'est par monomanie que l'on tue, que l'on vole ; et ces exploits nocturnes dont Paris vient encore d'être le théâtre sont, croyez-moi, le fait de quelques monomanes que la police a la monomanie de ne pas surveiller d'assez près.
Ainsi donc, puisqu'il est d'usage, comme l'a fort bien dit Horace, que chacun ici bas ait sa monomanie {Trahit sua queinquc vohcptas), il faut, amis lecteurs, que je vous avoue la mienne : j'ai la monomanie des revues , — entendons-nous, des revues littéraires : je n'ai, je le déclaie, nul goût pour l'uniforme, fût-ce l'uniforme citoyen.
Un de nos plus spirituels écrivains, Alphonse Karr, a peint quelque part un monomane d'horticulture ; cet homme ne rêve que scion, que greffe, que semis, que transplantation ; il a la rage des plates-bandes, la fureur des espaliers, la passion des cloches et du terreau. Ne croyez pas au moins qu'il se soucie ou d'une belle fieur ou d'un beau fruit ; belles fleurs I beaux fruits I que lui importe I il ne donnerait pas un zeste du plus joli bouquet de madame Prévost, du plus délicieux ananas de Chevet : mais il passera sa vie à la recherche de la pomme qui sent la poire, de la poire qui sent la ponnne, ou de la rose qui sent mauvais; la raison, c'est que cela est rare, nouveau, inconnu, inouï.
Vous ne comprenez guère une fantaisie pareille? Je la comprends, moi, à merveille, car je la partage : j'ai la monomanie des revues, vous ai-je dit, mais non pas des revues connues , des Revues de Paris, des Revues des Deux-Mondes, des revues dont tout le monde sait le nom, que tout le monde a vues, que tout le monde peut lire, bien que fort peu de gens les lisent. J'aime ces revues inédites, ignorées, obscures, mystérieuses, qui, de leur naissance à leur mort, hélas I bien près l'une de l'autre, restent un secret entre leurs rédacteurs, leur imprimeur, le ciel et leur portier. Voilà pourquoi je vous ai l'autre jour révélé l'existence de la Rci'uc du Grand-Monde, voilà pourquoi je vous veux aujourd'hui initier à la Phalange,
Et d'abord, qu'est-ce-que la Phalange? la Phalange est le journal delà science sociale. Qu'est-ce que la science sociale ? C'est la science inventée par M. Fouriei', Qu'est-ce que M. Fourier ? C'est l'inventeur de la science sociale , autrement dhe système phalanstcriguCf grâce auquel il paraît prouvé que le genre humain doit, de progrès en progrès, finir par avoir une queue; d'où il s'ensuit que le rat, par exemple, est, en fait de civilisalion, inlinimcnt plus avancé que nous.
Quel est le but de la Phalange? La Phalange a pour but de Aocialiser le monde à raison de 36 fr. par an , 13 fr. pour sLx mois , 10 fr, pour uu trimestre. — 4 fr. en sus à l'élrangov. {affranchir).
Maintenant , si vous Jne demandez coninicnt on socialise le monde , je vous renvoie à l'analyse des quatre dernières livraisons, numéros 4, 5, 6 et7, car nous sommes à sept.
Quand nous serons à dix , nous ferons une croix.
Hélas I en aurons-nous la peine?
Or donc , notre numéro 4 , lequel est , nous pouvons le dire , un de nos plus forts numéros , contient , pour commencer , une Etude sur M. de la Palisse , par M. Hazaël Tlieclus. M. Thcclus est très-évidemment le loustic de la bande , l'homme d'esprit du lieu , le Jules Janin du Phalanstère ; à lui une place à part dans le journal , à lui les honneurs du feuilleton : il socialise en petit-texte. C'est lui qui , pour parler comme feu la toile Feydeau , castigat rideiulo mores. Aussi quelle verve I quel mordant I quelle fine et piquante plaisanterie I Ecoutezle railler ces lois stupides qui emprisonnent les vagabonds et condamnent les faux-monnayeurs ; écoutez-le se moquer des gendarmes « portant des marmites avec des queues de cheval sur la tête » (comme si c'était là la place d'une queue; ô Fourierl) « des peaux de bœufs autour du corps et des morceaux de fer sur le croupion ». Et pourquoi faire, des gendarmes? et pourquoi faire, des procureurs du roi? conçoit-on qu'il y ait des gendarmes? conçoit-on que l'on paye un procuieur du roi ?
Je gage que M. Theclus écrit gratis et qu'il voyage sans passeport. Quant à M. de la Palisse , je ne vois pas , à franchement jiarler , à quel propos son nom se trouve là. M. Theclus nous le dira plus tard. Voici , en attendant , ime savante théorie intitulée ^ccor^ (^e^ Partis, et qui, si le gouvernement voulait , pourrait résoudre en un clin-d'œil toutes les difficultés de la situation. En effet , suivez , je vous prie , le raisonnement subséquent. Il y a trois partis en France : le parti républicain , le parti légitimiste et le parti du juste-milieu. Ces trois partis demandent. .. . quoi? la richesse , la puissance et la liberté. Or , puisque tous demandent la même chose , chacun a raison quant à soi et n'a tort que par rapport aux autres. Eh bien I universalisez, comme dit la Phalange , le pri' çilége de la jouissance ; en bon français, donnez à tous ce qu'ils réclament et vous les aurez mis d'accord. Est-ce clair , et devinez-vous maintenant les motifs qu'avait M. Theclus pour intituler son article Étude sur M. de la Palisse? Je crois que ce M. Theclus est plus malin qu'il n'en a l'air.
,j> Au surplus , je commence , il le faut avouer , à en vouloir bien jnoins à ce M. Theclus ; car voici que je m'explique aussi sa grande haine contre les procureurs du roi. La Phalange a horreur des procureurs du roi , c'est un principe social. Tout-à~riieure vous avez vu qu'elle voulait leur couper les vivres , elle veut à présent leur couper la parole. Elle cite à son ban un pauvre substitut assez osé pour s'attaquer à madame Dudevant , dit Georges Sand: « la fejume » qui , douée par le ciel d'un grand génie et d'un grand amour, trouvant que le )> monde tel que l'ont fait les hommes manquait d'air et d'espace , a brisé les » barrières qui la séparaient du ciel , pour y aller respirer librement dans le sein »» de Dieu; la femme qui h deviné dans ses rêves un monde meilleur , un avenir »» de gloire, de grandeur, de poésie, qui a devancé, par ses brillantes aspirations, » la naissance et le règne de l'harmonie , qui comprend l'amitic , l'amour , l'am-
» bition , puis , au-dessus de tout cela , Dieu , le créateur des passions dont il est » la fin dernière et la plus haute expression I »
Et voilà celle qu'un procureur du roi^ que dis -je, un substitut traîne à sa barre ! quelle justice I Ainsi , parce qu'une pauvre femme plantera là le mari qui l'ennuie ; parce qu'un brave garçon s'avisera de façonner , pour son plaisir ou pour son usage , quelques pièces de vingt francs qui ne vaudront guère que vingt sous ; parce qu'un philosophe de l'école de Cartouche ou de Robcrt-Macaire ira chercher dans la poche de son voisin ce qu'il ne trouve pas dans la sienne , vous appellerez sur ces infortunés toutes les vengeances des Codes civil et criminel î Allez , vous ne nous comprenez pas , vous n'êtes pas digne de nous comprendre ; allez , l'école sociale vous renie , et M. Fourier vous maudit : vous ne serez jamais phalanstérien.
Non , non dignus es intrare In nostro docto corpore.
J'avais à vous montrer un article sur Bicétre , un article excellent, judicieux , raisonné et qui peint l'hôpital des fous exactement comme s'il en sortait. Eh bien I vous ne le verrez pas. J'aurais pu vous prouver , mon journal à la main , comme quoi « Dieu a écrit, parmi les hommes et en lettres de mille lieues, ce mot admi- » rable et fatal : Solidarité I »
Comme quoi « le malheur est sur terre de mode composé et non simple , tan- » dis que le bonheur , au contraire , est de mode simple et non pas composé ; »
Comme quoi il arrivera infailliblement , un peu avant l'époque d'harmonie , c'est-à-dire l'époque où le genre humain commencera à porter la queue , « une » période sociale appelée garan tisme, qui fera disparaître à tout jamais de la masse » du globe le choléra, la guerre , les moustiques, les dîners à prix fixe et toute » espèce de pestes et de fléaux , y compris les journaux phalanstériens ; »
Comme quoi « dès qu'une idée s'enfante , on l'enveloppe à tout hasard dans » des langes soudains , dans un chic y et on l'expose ainsi, la pauvre inspirée, èi, M l'admiration despassans; »
« Comme quoi, la critique actuelle, n'étant point placée au point de vue d'une » théorie sociale et d'une théorie poétique corrélatives l'une à l'autre, et com- » plètcs toutes deux , l'exclusivisme à elle particulier dans les [choses social«, » produit un exclusivisme analogue dans les choses poétiques et détermine par » conséquent son caractère spécial de fausseté ; »
Comme quoi enfin votre fille est muette , et comme quoi la Phalange ne l'est point.
Voilà tout ce que j'aurais pu vous prouver, mais ce que certainement je ne vous prouverai pas.
Toutefois, je veux bien borner là ma vengeance, et ne la point pousser jusques à vous priver de notre cinquième numéro. Quel numéro , que notre cinquième numéro I Vous avez vu, apprécié, admiré notre numéro 4; qu'allczvous dire de notre numéro 5? C'est, voyez-vous, de plus fort en plus fort; nous procédons comme c}>';z Nicolct.
IVoiis avions tout-â-l'lieiire un feuilleton de jM. Uazacl Tliedus ci ^i- Hazael Theclus.
Nous avons maintenant bien mieux qu'un feuilleton , bien mieux que tous les Hazaël et que tous les Theclus du monde; nous avons le Phalanstère en personne , ou du moins l'inventeur breveté, savoir le grand Cli. Fourier , ci M. Ch. Fourier.
Calculez I 1 1
Le titre de l'article de M. Ch. Fourier est V affranchissement des noirs. Ce titrelà n'est qu'un prétexte : il s'agit au fond de bien autre chose ; il s'agit d'établir une ferme-modèle dans le genre de celle de Coëtbo, avec mécanisme sociétaire , échelle de discords et d'inégalités , et séries de groupes rimlisés. Et que demande, pour accomplir ce colossal et magnifique plan , ledit M. Ch. Fourier? Une bagatelle. Un million et quatre cent cinquante enfans , de l'un et l'autre sexe ; le tout divisible par actions (1).
Quant au placement des actions , c'est ce qui nous inquiète le moins. Supposez seulement que Louis-Philippe veuille bien prendre la première , le lendemain toutes les autres s'enlèvent; et, franchement, pour peu que Louis- Philippe veuille bien avoir égard au calcul que voici , il verra que ce n'est point une mauvaise affaire. Il y gagne d'abord, ainsi que le lui prouve trèscatégoriquPment I\f. Ch. Fourier :
« La conquête de tous les souverains ; tous, plus ou moins obérés et courant » aux emprunts , seront dans l'ivresse de la joie en apprenant qu'ils peuvent, » grâce au quadruple produit , doubler leurs impôts en dégréi^ant de moitié les con- » tribuables. Selon cette proportion pour la France : 1 milliard étant aujourd'hui » prélevé sur 7, on pourrait prélever 4 milliards sur 28, montant du quadru- » pie produit; mais le fisc aura bien assez de 2 milliards. Les contribuables ne » paieront donc que 2;28 au lieu de 4/28 qu'ils paient aujourd'hui. L'avantage » sera le même pour tous les souverains ; ils porteront aux nues Louis-Phi- » lippe, fondateur de la nouvelle industrie, tous brigueront t alliance conjugale » ai^ec ses enfans ; sa dynastie deviendra la plus stable du globe. De cette façon, » la France, au lieu de perdre des millions, en gagnera au moins 500 qui seront » donnés au roi libérateur, à qui chaque souverain , chaque nation , voudra té- >» moigner sa vive reconnaissance par des offrandes en domaines , en or et en » pierreries.
» Quelle chance pour le roi I fin des conspirations ; dynastie consolidée par » vote du monde entiei-; enthousiasme de la France , qui rétablira la liste civile » au chiffre d'usage; 25 millions au roi, 8 aux princes \ honneur d'avoir aboli » l'indigence et l'esclavage , d'avoir élevé le genre humain à la destinée heu- » reuse , d'avoir pulvérisé l'athéisme et le matérialisme par introduction du » code divin ou mécanique des âmes et passions ; d'avoir établi par toute la y terre la libre circulation, remplacé tout impôt odieux et nuisible; substitué
(1) Les enfans de moins de trois ans ne sont point admis, peu d'cntr'eux se trouvant, audessous de cet âge, en d'état de gagner leur vie. A six ans, c'est tout dit'lérent : ils nourrissent leur père et leur mère.
» au chaos industriel le commerce véridique, et les unités de langage , signes al- >» phabétiques, monnaies, poids et mesures, etc., etc., etc., etc. i>
Yite donc, une souscription d'un million , vite quatre cent cinquante enfans pour la ferme-modèle de M. Fourier, et que Louis-Philippe s'inscrive en tête; car si , comme le dit très-bien l'ingénieux créateur de la science sociale:
«< Quelque personnage inQuent émettait cette opinion dubitative , bien cir- » conspecte, bien éloignée de la crédulité, l'essai sur 400 enfans serait aussitôt » résolu , exécuté ; deux mois après le genre humain entrerait en mécanisme » d'harmonie ; il passerait de l'esprit fort à l'esprit judicieux, qui accorde à la » raison divine le premier rang en législation, et assigne le deuxième a la raiso.n » HUMAINE. » Qu'en dites-vous?
Ici je m'arrête. Je ne veux pas risquer d'affaiblir par de plus longs détails l'impression profonde du projet de M. Fourier. Je ne parlerai donc ni du numéro 6, ni du numéro 7; je passerai même sous silence une certaine théorie de la musique appliquée à l'industrie, qui tendrait à donner à chaque travailleur raccompagnementd'untroinbonne, d'une clarinette ou d'un violon, et qui n'aurait, au fond, d'autre inconvénient que de mettre les aveugles hors de prix; je garde tout cela pour plus tard , et je me Jjorne , quant à présent , à me joindre à la protestation de la Phalange contre les exigences du timbre , exigences que je considère, vis-à-vis d'elle, comme une infraction flagrante à l'axiome non bis in idem, dont la traduction est, comme chacun sait :
On ne ti'*'^bre que les gens qui ne sont pas timbrés. Y.
COURSES DE CIIEVAU^^^/TTEXrOSlTION DE LA SOCIÉTÉ D'HORTICULTLRE,
Les courses du Ghamp-de-Mars ont eu lieu cette année presqu'à huit clos pour le \)\\h\\z fashionabic ; l'autre public, celui qui ne va qu'à pied et qui ne marche qu'avec socques et parapluie, était absent, et pour cause; le pourtour de l'hyppodrôme ressemblait à un marécage où l'infortuné piéton était menace d'enfoncer jusqu'à mi-jambe, comme dans une boue flamande; aussi ce public là, le bon ^ros public, avait-il eu la sagesse du lapin qui se contente de s'asseoir au bord de son terrier lorsqu'il fait mauvais temps. Personne sur les boulevards, personne aux Tuileries, personne donc au Champ-de-jMars. Voilà pourquoi j'entendis un de mes voisins de tribune dire avec un naturel admirable : Tout ce qui est à Paris est ici; ce qui signifle : quiconque n'est pas maintenant dans ses terres, aux eaux ou en voyage, doit infailliblement assister aux couises, et quelle afïïucnce, en rftet, devant nous I Le club des jockeys siégeait en masse sur sa tribune à roulette ; que demander de mieux ! Le club des jockeis n'est-ce pas l'élite de la jeunesse éperonnéel N'est-ce pas là que se décide souverainement la coupe d'une voiture, d'un tilbury ou d'un habit de chasse I N'est-ce pas là que s'entretient.
comme un feu sacré, le goût des beaux chevaux et des riches équipages ? N'est-ce pas là enfin que l'on retrouve encore quelques étincelles de l'ancienne gaîté française? Pourquoi faut-il que les membres de ce cercle à la mode aient compromis lanationaUté de leur institution, en empruntant, d'une part, un nom à l'Angleterre, et de l'autre, je ne sais combien de cigares à l'Espagne I Mais on ne serait pas Français, en France, sans quelque peu d'étrangeté ; il n'y a donc rien à dire; les femmes commencent à s'habituer à l'odeur du tabac , j'en connais qui distinguent déjà le tabac de la régie de celui de la Havanne, et d'autres, qui à l'exemple des Andalouses, poussent le courage jusqu'à mettre elles-même le feu aux cigarettes; comment donc se montrer plus difficiles qu'elles, et persister à condamner ce qui obtient chaque jour leur absolution I -*ï*^il> ftd ui,» ^h Je l'avouerai, toutefois , soit préjugé, soit habitude , je partage l'antipathie d'im noble duc pour l'alliance anglaise, et j'entends par là, jusqu'à ces alliances de mots qui tendent à naturaliser parmi nous un jargon capable de nécessiter bientôt un nouveau dictionnaire, et de vendre le loiig travail de l'Académie française complètement inutile ; je me serais cru à New-Market ou à Epson , si l'inimitable grâce de nos Parisiennes n'était venue très-à-propos me rappeler que j'étais à Paris. Quel est ce groom qui va courir? c'est Robinson ; et cet autre? c'est Tom; et le suivant, c'est Pavis. A qui appartient ce cheval bai? à lord Seymour ; c'est le fameux Frank, le lauréat de l'année ; il n'a que trois ans, il est issu de Raimbow et de Vérona. Yous voyez près de lui Hamilton, fils d'Abron et de Priestess, et plus loin Albion, célèbre descendant du célèbre Tandem.— Franchement c'est à n'y pas tenir; — mais ou prendre de nouveaux noms ? les anciens sont usés ; on a épuisé l'enfer depuis Faust et Robert-le-Diable ; on va se jeter dans le grotesque , autant vaut l'anglomanie. Que dites-vous par exemple de Bas-de-Cidr, issu de Sylvio et de Burlesque? — Je dis que celui qui a donné un pareil nom à son cheval mérite de perdre toutes les courses, et que je parierais contre lui les yeux fermés ; mais laissons cette thèse ; si M. Thiers m'entendait, il s'écrierait : que j'en suis encore àPitt et Cobourg, et cependant, j'atteste que jamais je n'ai; à son exemple, écrit contré ces messieurs.
Dans la course du 11, qui a été très-brillante, le prix principal de 3500 francs a été gagné par Frank, appartenant , comme je l'ai dit , à lord Seymour ; et le grand prix, dit Royal, de 12,000 francs, par Volante, appartenant au comte de Cambis.
Dans la course du 18, le prix du roi, composé d'un vase en vermeil d'une valeur de 1 ,500 francs et d'une somme de 4,500 francs en numéraire, a été décerné à Agélie, appartenant encore au comte de Cambis ; et le prix du prince royal, composé d'un vase en argent de la valeur de 1,000 francs et d une somme de 2,000 francs en numéraire , par Frank. C'est le quatrième prix que ce bel animal ait gagné en 1836; aussi* a-t-il été très-applaudi. Son dernier triomphe a été rehaussé parim concours de circonstances remarquables. xV l'heure convenue, il s'est placé seul au poteau ; ses deux adversaires Ras-de-Cuir et Hamilton ne paraissant pas, le signal a été donné, et il est parti. Bas-de-Cuir s'est montré alors, mais lord Seymour n'a pas voulu qu'on arrêtât son groom avant la fin du premier tour ; il a pensé que Frank était de force à faire l'avantage d'un kilc- Tîiètre à Bas-de-Cuir ; en eft'et, l'infortuné Bas-de-Guir à été distaucé^ c'est-à-dire
qu'il est arrivé au but plus de dix secondes après son antagoniste, et que par conséquent, aux termes de la règle, il n'a pu être admis à la seconde épreuve, ce qui a donné à Frank le droit de courir seul.
Parmi les vaincus dont la glorieuse défaite équivaut, pour les amateurs, à une victoire, il est juste de citer Albion, qui, dans ses deux épreuves, n'a été dépassé que de la longueur de la tète par Agélie. Lord Seymour, que nous trouvons toujours ainsi aux prises avec le comte de Cambis, soutient une lutte vraiment héroïque; car, les chevaux du comte de Cambis n'étant autres que ceux du duc d'Orléans, c'est un duel entre la bourse d'un particulier et la cassette de la liste civile.
Exposition de la Sociclc cC Horticidliire de Paris. Le dernier dimanche de septembre a été marqué par une solennité toute pastorale ; tandis qu'une partie de la population roulait à grand bruit vers Saint-Cloud, en tapissières, en omnibus, en citadines, une petite troupe d'amis des jardins ou plutôt des serres- chaudes assistait au couronnement des maîtres de l'horticulture.
L'orangerie offrait une variété de fleurs et de figures digne d'occuper également le naturaliste et le physiologiste. Pour les œuvres de la nature comme pour les œuvres de l'art, autant de tètes autant de goûts ; il ne suffit pas à une plante d'être belle pour plaire ; l'un n'estime que la nouveauté, l'autre que la rareté ; celui-ci ne fait aucun cas des Jlcurs faciles, celui-là ne se passionne que pour les espèces bizarres; rien de plus précieux, suivant lui, que ce qui n'est bon à rien, la difformité l'enchante^ il ne connaît rien de plus admirable que les monstres.
Delà les panac/ieurs et les rahougrisseurs. Je ne me plains pas des premiers, de M. Jacques surtout ; il a rencontré de charmantes variétés ; son travail n'altère ni l'organisation ni les formes, il porte principalement sur des combinaisons de couleurs dont l'effet m'a paru souvent heureux ; mais les rahougrisseurs , mai$ les fabricateurs de monstres et de nains, qui tourmentent, qui cxtropient, qui mutilent impitoyablement la nature. O MM. Celsl 6 M. Soulange Bodin, n'attendez pas que j'applaudisse à vos efforts sacrilèges. Pourquoi enlever à cette fleur sa taille svelte et gracieuse ? pourquoi dépouiller cette autre de son atmosphère de parfums? Pour peu que vous trouviez des imitateurs, on ne pourra bientôt plus se promener dans un parterre que la loupe à la main, et lesbota-» nistes qui s'indignent de vos abâtardissemens seront réduits à former une ligue orthopédique pour redresser toutes les déviations commises par votre école.
Je n'ignore pas que vos expériences ne portent que sur les plantes d'ornement et que vous vous attachez au contraire à développer les plantes utiles; mais je n'admets point la compensation ; loin de là, je vois dans un système la condamnation de l'autre, et je maintiens qu'il y a crime de castration au premier chef. Parlez moi de la collection classique de 3L Tripct, des citronniers et des orangers de M. Jamain, des fruits merveilleux de IMM. Lainothc, A andermary, Yibert, et surtout des plantes et des racines magnifiques de M. Ailmorin. Les patates de cet habile liorticultem* ne tiennent-elles pas du prodige? et que dire de ses pommes de terre hâtives, de ses tomates jaunes, de ses melons de IMalte , du Pérou et du Mogol , de ses courges de Yalparaiso, de ses carottes violettes, et de ses pimens des Antilles ? N'est-ce pas ainsi que l'art doit s'associer à la iiatuie ? M. Vilmorin s'est livré avant tout à la propagation des bonnes espèces; il a su
amener des racines sauvages à Tctat de racines cultivées, et obtenir des modifications essentielles, soit dans le goût, soit dans la taille ; il a donc fait œuvre de civilisation et de progrès, et ce socialisme végétal ne saurait recevoir trop d'éloges en présence du vandalisme de la méthode lilliputienne, dont nous menacent les rabougrisseurs
Il y avait peu d'instrumens aratoires à l'exposition; je n'ai vu que des charrues à ratisser, des sécateurs et des haches-légumes ; tout cela n'a rien de nouveau; peut-être eiit-il convenu de s'abstenir de remettre sous les yeux du pubhc des inventions déjù connues et jugées. Le choix du mois de septembre pour une exposition d'horticulture n'a pas moins surpris ; c'est le printemps qui est la saison des fleurs et non l'automne ; à chacun son règne. Si dans l'intérêt des fruits on voulait prendre une saison intermédiaire, c'était l'été ; en allant plus loin on a dépassé l'époque commune de la floraison et de la maturité, surtout pour les plantes exotiques, ce qui n'a pas peu nui à l'éclat de l'exposition ; n'estil pas triste, d'ailleurs, de décerner des couronnes lorsqu'on est à la veille de la chute des feuilles ? XXX.
l»aSÉE DE BAGXÈRES-BIGORRE.— -ASSASSINAT DU VIG\EMALE.
Notre correspondant des Pyrénées vient de nous adresser de Bagnères-Bigorre la lettre suivante :
Décidément, nous n'aurons pas d'automne ; l'hiver^ dans son empressement à nous rendre visite, a devancé de trois mois l'époque que le calendrier lui assigne ; le résultat était facile à prévoir ; dès que le maudit vieillard a montré sa tète blanche sur les Pyrénées, tous les baigneurs ont demandé des chevaux de poste, et maintenant c'est un sauve-qui-peut. Les bals de Frascati sont morts , la promenade des Coustous devient silencieuse, il n'y a plus que des malades sous les ombrages de salut, et aucune joyeuse partie n'anime les fraîches solitudes de l'Elysée-Cottin, du l'Héris ou des Palombières ; tout et morne est triste, à l'exception des bidets et des ânes, dont les vacances vont enfm commencer.
Obhgé, bien à regret, je vous jure, de différer mon départ de quelques jours , j'ai cherché à me distraire en examinant les principaux établissemcns deBagnères-Bigorre, et il y en a un surtout dont je veux vous dire un mot, parce que j'y vois une pensée d'émancipation provinciale qui doit vous sourire ; c'est le nmsée ; deux hommes du sol , deux têtes pyrénéennes , M3I. Artigala et Gélibert, ont travaillé de concert à sa fondation, en 1834, et la ville a mis à leur disposition les salles des Grands-Termes. La position est excellente ; Bagnères, détaché de la ligne des Pyrénées et placé devant le centre comme un chef de corps sur le front de bataille de son régiment, est tout à la fois une porte d'entrée et de sortie ; le voyageur peut donc tour à tour aller y chercher, en arrivant, le prospectus de ce qu'il doit voir, et ea partant, le mémento de ce qu'il a vu; mais
il faut, pour qu'il en soit ainsi, que le musée central établi dans cette ville réponde à l'éclat de son titre, et par mallienr, jusqu'ici une idée fiscale a nui au succès de l'œuvre. On a commencé par établir un droit d'entrée et par attacher à la plupart des objets exposés des étiquettes indiquant un prix de vente; ainsi, ce qui devait être une généreuse entreprise , dans l'intérêt des arts et des sciences, s'est changé en une spéculation basée sur un faux calcul. Pour acheter, il faut voir, et ce n'est pas en payant qu'il est d'usage d'entrer dans une boutique ; comment, d'ailleurs, mettre un magasin en réputation et y attirer la vogue , si l'on commence par le fermer î On n'a pas considéré que c'est le public qui entraîne le pubUc, que c'est la foule qui fait la foule.
Supposez, au contraire, qu'une exposition solennelle et gratuite ait lieu chaque année au musée des Pyrénées pendant la saison des bains , quel artiste ne serait pas flattté d'y déposer un tableau, un dessin, une aquarelle I quel naturaliste ne tiendrait à honneur d'y laisser quelque trace de ses explorations ! quel écrivain ne se plairait à en enrichir la bibliothèque I Les hommes de talent veulent, avant tout, avoir de bons juges, et ils n'en manqueraient pas dans ce public choisi, dans cette société cosmopolite, riche mosaïque formée du tribut de toutes les capitales de l'Europe ; ils seraient appréciés comme ils méritent de l'êtrej et l'admiration que leurs œuvres pourraient inspirer ne resterait pas toujours stérile.
VEcho des vallées vous a sans doute appris le double assassinat du Vignejnale. Cette effroyable nouvelle a causé ici une sensation impossible à décriie ; c'est un voile funèbre qui tombe sur les derniers jours de la saison. IM. Edouard Coquillaud , jeune médecin, et ]M. Couturier, pharmacien sous-aide attaché à rJiôpital militaire de Barèges , partis ensemble, le 24 août, pour aller visiter Cauteretz, le pont d'Espagne, le lac de Gaube et se rendre ensuite à Gavarnie, en traversant le Yignemale, s'étaient mis en route gaîment; la mère, la sœuT et un ami de M. Coquillaud les avaient accompagnés jusqu'au lac, et là , ils s'étaient séparés en se disant au revoir ; l'absence des voyageurs ne devait pas durer trois jours et tous deux ont péril à la fleur de l'âge,... dans une promenade d'artistes... au milieu de toutes les poésies d'une nature primitive I...
Les Pyrénées étaient pures , et les voici souillées d'un crime. Je ne saurais vous dire combien il tarde à tous les habitans de connaître les antécédens du coupable, et de savoir où il a puisé le germe d'une perversité inconnue aux montagnards. L'intérêt de toute une population qui ne vit que des secours annuels qu'elle reçoit des étrangers est compromis dans cette cause et lui donne une immense gravité. Il n'en est pas en effet d'un guide comme du premier commissionnaire venu ; c'est un homme de confiance auquel on se livre tout entier; on le suit dans un désert, loin de tout secours, au milieu des précipices, sur le bords des tonens ; quelque périlleux que soit le chemin qu'il indique, on s'y engage sans hésiter; on pose aveuglement le pied sur une couche de glace dont il connaît seul l'épaisseur; on dort à ses côtés, sous sa protection, et, la nuit comme le jour, on lui abandonne sans réserve le soin de sa vie. Combien donc n'est-il pas plus coupable lorsqu'il trahit une confiance si absolue I A quelle exécration ne doit-il pas s'attendre de la part de ses compagnons, lui qui tue la foi sur laquelle repose leur existence et celle de leurs familles! Les guides de
Cauteretz, bien qu'en général, assez intéressés, comme le sont la plupart des liabitans pauvres des montagnes , avaient tous pleinement justifié jusqu'ici la sécurité des voyageurs ; ils forment une confrérie de porteurs semblable à celle des ramoneurs de la Savoie, travaillent en commun et partagent tous leurs bénéfices ; cette association dans laquelle ils n'admettent que des hommes éprouvés, est assurément une puissante garantie; mais le crime n'est-il pas dans la société une exception qui trompe les précautions les plus sages des hommes?
Il paraît que pendant la couchée qui a eu lieu près du lac de Gaube, les jeunes voyageurs ont eu l'imprudence d'exciter la cupidité du montagnard en laissant voir de l'or et quelques objets de prix; ils étaient sans armes, et en se séparant, l'un pour herboriser, l'autre pour dessiner, ils ont donné une funeste facilité à l'exécution du crime. L'examen des cadavres retrouvés par les soins de l'infatigable M. Boubée, professeur de botanique, a fait supposer que l'un d'eux avait dû être frappé par derrière tandis qu'il dessinait , et que l'autre, beaucoup plus faible, avait été terrassé sans peine en volant au secours de son ami. On frémit d'horreur en pensant que si les deux corps avaient été ensevelis sous la neige ou plongés dans les crevasses de quelque glacier, un mystère éternel aurait enveloppé cette catastrophe, et que l'impunité aurait pu faire de la vaste solitude du Yignemale un coupe-gorge digne de l'auberge des Adrets; mais la justice divine n'a pas voulu qu'il en fut ainsi ; l'assassin, confiant dans la réputation de probité universellement accordée à ses compagnons, s'est imaginé qu'il lui suffirait de prétexter un accident pour être cru sur parole, et cet heureux vertige l'a perdu. La justice informe avec une activité que seconde de toutes part l'intérêt local.
L'homme qui le premier a écrit , à propos de la poésie de vaudeville et d'opéra-comique, « ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante,» cet hommelà était un homme d'esprit; bien mieux encore, un honnne de laison. Seulement il fallait ajouter : a Ce qui ne vaut la peine d'être dit, ni d'être chanté, on le danse. » Et la pensée eût été complète.
Qu'il tombe à quelque pauvre auteur un malheureux lambeau d'idée rebelle à la prose comme au vers, au drame comme à la comédie, voire même au grandopéra, qu'en fait-on? On en fait, n'en déplaise à Mohère, quelque chose qui n'est ni vers ni prose, ni opéra, ni comédie, ni drame, on en fait, quoi donc? un ballet. J'avoue , à ma honte peut-être, c]ue je ne connais rien de plus insipide et de moins amusant qu'un ballet. La pantomime , par exemple, n'est à mes yeux qu'une langue étrangère dont le seul avantage, si c'en est un, est d'être étrangère pour tout le monde. Il est vrai que c€ rcbus a une clef; il est vrai que, moyennant 1 fr., vous pouvez traduire, à livre ouvert, tous ces signaux télégraphiques ; le livret va vous expliquer ce que signifie telle pirouette, ce qu'il y a d'amour dans ce rond de jambe , de désCv^pou' dans ce jeté-battu.
Mais il me semble que , sans compter la fatigue de suivre ainsi une pièce en partie double , il est assez contrariant , quand on vient de payer pour voir, de payer encore pour comprendre.
C'est pourtant là, en général, l'histoire de tous les ballets ; c'est celle du dernier ballet que vient de donner l'Opéra, la Fille du Danube. Un page amoureux d'une jeune fille , une jeune fille amoureuse d'un page , un grand baron qui traverse leurs amours, voilà, eu somme, le premier acte. Le second acte est mieux rempli : l'action commence par une inondation. La jeune fille, qui n'est pas moins que la propre filje du Danube , s'est précipitée dans les flots. Par bonheur un instinct naturel lui fait choisir ceux de monsieur son père. L'amoureux page l'y suit ; et c'est, grâce à l'amour filial, dans les bras de cet excellent fleuve que les deux amaus se retrouvent et s'unissent.
Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?
De joie, le bon Danube déborde, et, au milieu de l'allégresse que cause aux populations d'alentour cette touchante scène de famille, ramène sur une conque (quelle conque I) Fleur-des-Champs et Rudolph à la surface des eaux. J'oubliais un bouquet de ne m oubliez pas qui complète le dénoûment.
Ce ballet, joint aux deux actes de Mo'ise, qu'on a joués auparavant, m'a confirmé dans une idée que j'ai ici l'honneur de vous soumettre, à savoir qu'il ne manque à l'Opéra que des danseurs, des chanteuses et un orchestre. En revanche, l'Académie royale de musique a le premier machiniste du monde.
Si, aux Français, le machiniste manque, les machines ne manquent pas. Dieu sait quelle collection nous en a montrée la. Léonie de 31. Delrieu;et M. David, et M. Bouchet, et M. Arsène, et M. Monlaur, et mademoiselle Bérenger, plus qu'il n'en fallait mille fois pour faire tomber la meilleure pièce ; et celle de M. Delrieu n'en avait, hélas ! pas besoin. Au surplus, le Théâtre-Français n'est pas plus heureux, pour le moment, en comédie qu'en tragédie. Le Boudoir de MM. Solar et Lurine ne vivra guère plus long-temps que la Léonic de M. Delrieu. Et voilà, ô Racine, ô Corneille, ô Molière, ce qui se présente pour vous remplacer.
Le mois a été dur aux théâtres royaux, et l'Opéra-Comique, comme ses deux grands confrères, a éprouvé aussi son échec. Diadeslc n'a pas fait merveille.
Diadesté est un mot arabe qui veut dire : je me soutiens. De ce mot on a fait un jeu, jeu fort simple. Il s'agit de ne rien accepter, pendant un temps déterminé, de la main de son adversaire, sans dire d'abord Diadesté. Toute la finesse consiste à se méfier toujours des cadeaux qu'on vous fait. Quand ce bonYirgile écrivait il y a tantôt deux mille ans :
Timeo Danaos et donajerenics^
il ne se doutait guèrcs, je pense, qu'il inventait le Diadesté.
Donc un jeune Vénitien et sa femme s'amusent à jouer ail JDiadesté. L'enjeu est un baiser pour la femme, cinq cents ducats pour le mari j vous voyez que si le jeu est arabe, celle qui le joue ne l'est pas moins. Dès qu'il y a im Vénitien, TOUS pensez bien qu'il y ^ un jaloux» Cç jaloux sui-prend ou c^-oit sui-pieudre uo
homme dans un cabinet. Il demande la clef, ranache en oubliant le fatal DrA- DESTÉ : il a perdu cincj cents ducats.
La musique de cette prétendue pièce est d'un certain M. Godefroy.
DiADESTÉ, M. Godefroy ; mais une autre fois, si c'est possible, donnez-nous quelque chose de mieux.
C'est bien aussi ce que je serais, je l'avoue, bien tenté de dire à M. Dumas. Son Kcaiif dont les Variétés, les journaux et lui-même avaient fait tant de bruit , n'est , après tout , qu'une mauvaise biographie dialoguée en assez pauvre style. Si, comme ou le dit, cette pièce avait pour but de réhabiliter la profession dramatique , elle a , je crois, manqué complètement son but. Je ne doute pas , puisque M. Dumas l'affirme, que M. Kean ne séduisit grandes dames , petites iilles, miss et mistress; qu'il ne fût fier comme un pair d'Angleterre, endetté comme un cadet de famille, insolent comme un laquais de bonne maison ; qu'il ne fît, quand bon lui semblait, la grimace aux loges et au parterre ; qu'il ne portât son vin mieux que personne, et ne pochât un œil aussi artistement que le premier boxeur d'Angleierre ; mais, d'honneur, je ne vois pas à tout cela ce que peut gagner la réputation des comédiens ; et même j'aime mieux penser, pour son honneur, que Kean, connue Figaro, valait mieux que la sienne.
Nous parlions tout-à-l'lieurede cadets ; le Vaudeville vient d'en mettre un eu scène. Ce cadet est un cadet de Gascogne. Le pauvre garçon passe tout le temps que dure la pièce, et elle n'en dure que trop, à courir après une place. Si jamais il lui prend envie d'en demander une pour s'aller voir lui-même au Vaudeville , il n'y trouvera, je suppose, d'autre embarras que l'embarras du choix.
Attendons, pour parler du Palais-Royal, que le vent d'automne y ramène autre chose que le Rapîn, ou râtelier d'un Peintre, mauvaise croûte due aux pinceaux de MM. Cogniard et Saint-Aguet, et le Roi malgré lui, qui me fait bien l'effet, à en juger par l'ennui du public, d'être roi malgré beaucoup d'autres.
Maintenant constatons, par mémoire seulement, au Gymnase, /a Couleuç^i-e, triste symbole des tribulations du directeur, à la Gaité, le Tailleur et le P^oleur, petit paradoxe en trois actes, tout consacré à la défense de la probité des tailleurs ; enfin, à l'Ambigu, Dufaç^el, longue complainte dont je n'ai pas besoin de dire le sujet. Tout le monde connaît l'histoire du malheureux cjui n'a dû son salut qu'à Dieu et au génie. L'auteur aurait eu grand besoin qu'un peu de génie lui vînt aussi en aide. Par malheur , s'il est vrai (ce que très-fort je conteste) qu'aujourd'hui l'esprit coure les rues, il n'est, hélasl que trop prouvé que le génie s'enferme chez lui. Et je ne sache pas, parmi tous ceux dont je viens de vous entretenir, que personne soit assez fixi poiu' se faire ouvrir la porte, ou assez fort pour l'enfoncer. A. de B.