LA FEMME DES CLASSAS MOYENNES
Nous ne savons si l'on a conservé quelques souvenirs des études que nous avions commencées, il y a plus d'une année, sur la femme au dixneuvième siècle. La presse périodique, dont les avantages sont si grands à plus d'un égard, a le tort de ressembler à ces fleuves qui roulent leurs eaux vers la mer en laissant pour jamais derrière eux les rives
qu'ils ont parcourues. Dans son empire , le jour d'aujourd'hui est l'ennemi de la veille; il la dévore pour être lui-même dévoré par le lendemain. Nous voici donc obligé de rappeler, en quelques mois, le sujet que nous avions entrepris de traiter, et le point de départ de nos réflexions, afin que ce que nous avons dit serve à fairç comprendre ce qui nous reste à dire, et qu'il n'y ait point de solution de continuité dans une étude qui, pour avoir quelque utiiité, doit être envisagée dans son ensemble.
Nous sommes parti de çe^lj,a;xiQme fécond quoique bien simple : a Si l'homme fait les lois, la femme fait les mœurs. » Là est le secret de l'influence et de l'importance de la femme dans la société. Rarement les lois ont la puissance de changer les mœurs, mais presque toujours les mœurs finissent par changer les lois qui s'épurent ou se corrompent avec elles.
Après avoir établi cette vérité et par des raisons et par,(Jes exemples^ nous avons montré la femme du dix-neuvième siècle rencontrant auprès de son berceau le christianisme échappé aux échalauds Je 93. Nous avons rappelé cette réaction littéraire du spiritualisme chrétien entrant dans les âmes pomme une fraîche poésie. Les naalheurs de la religion ramenèrent les femmes à la foi. Les fenmies, par un admirable instinct, se rangent toujours du côté, des opprimés; il y a entr,ç l'idée de la faiblesse ^t, celle de l'enfance un rapport secret, qui leur va droit au cœur ; c'est chez elles uqe seconde maternité qu^ ]a. compatissance. Toutefois nous avons du faire remarquer qup.J^i religion était çntrée dans leur cœur plutôt comme un sentiment que comme une conviction raisonnée. Un grand nombre d'entre elles manquent de cette solidité d'esprit que donnait à leurs aïeule^, ijinc ^étti^e.apprpforifJie du christianisme ; étude qui ne reculait point devai,^t, le jj ivres les plus austères de Pascal, de Nicole et d'Arnaud. , ... ....
Ces considérations générales un^ fois pp.sées, nous so^niijes entré dans notre sujet^ qui se divine naturellement en troi^ parties, :^liji^ femme des hautes classes , la femme d^s.plA^sc^iifloyenne^P la fe^^^me de la classe popu)aire.^^^^^,^^^,„, j^,^,,^^ ll„ ,, ,. ,,^ .^^.^^ , , ^,., ., ,,^ ,,,.,
Nous nous so.nin(ies arrq|:é à lî\ ferpnie des hautes, classes^ f^Jpus avons dit les nobles qualités q,if'eljepp^^èçlc, \x\a\s npu^n'aji^ons point caché non plgs celles quj ^l(^,i,u' .manquent. 1,1 j, a, des i^iphérences ^b^zarrçjs dans son esprit, et les contrastes du siècle se sont ancrés dans son caractère. A
travers tous ces renversemens de fortune et tous ces bouleversemens d'existence, les traditions de l'éducation sérieuse qu'on donnait aux aïeules ont cessé trop souvent de dominer l'éducation de leurs filles. Elles ont tant senti, qu'elles ont eu moins de temps pour penser. Cependant, une tache admirable se présente devant elles; une partie de l'aristocratie ressemble un peu, de nos jours, à ce roi Charles VIÏ, qui perdait si gaiement un royaume ; le rôle d'Agnès Sorel est à prendre. Nous allons maintenant suivre le cours de ces considérations , et nous voici naturellement amené à la femme des classes moyennes, à laquelle nous consacrerons la seconde partie de celte étude de mœurs.
La place que la femme des classes moyennes occupe dans la société s'est agrandie avec l'importance de ces classes mêmes. Nous sommes loin du temps où Molière traçait dans ses inimitables tableaux le portrait fidèle de la bourgeoisie. Le sens profond, la simplicité puissante, la science domestique, la caustique originalité , la parole pleine de sève de cette admirable madame Courdain, le type de la bourgeoise au dixseptième siècle, n'a rien qui ressemble au portrait que nous avons à tracer au dix-neuvième. Aujourd'hui, la bougeoise vise aux grandeurs; elle sent son importance ^ elle veut tenir son état ; elle est gonflée de sa dignité; elle porte le sceptre, elle est maîtresse, elle est reine. Si Molière eût vécu dans notre siècle, ce n'est point le bourgeois gentilhomme, c'est la bourgeoise grande dame qu'il eût composée pour le théâtre.
Il n'est plus possible d'aborder Elvire. Que voulez-vous? elle a son coupon de loge à l'Opéra; elle danse chez le ministre ; si elle ne demande point son carrosse, elle demande son équipage , et pour tout couronner elle va à la cour. Les portes à deux battans ne s'ouvrent point assez larges pour la laisser passer, tant elle tient de })lace dans le inonde. Elle s'étudie h prètidre les grands iairs ; elle s'asseoit en princesse ; elle marche en impératrice ; elle dirait volontiers: « Mes armoiries, » comme sa mère disait : « Mon enseigne. » Chez elle, tout ce qui paraît au dehors est brillant, riche, éclatant, somptueux; mais tout ce qui est caché est mesquin, étroit , misérable; ses magnificences sont des magnificences avares; son luxe hypocrite ressemble à une robe de
pourpre doublée de bure. Elle est sans défense contre les séductions du pouvoir , sans pitié pour la faiblesse et la pauvreté ; elle se venge de ses soumissions par sa superbe, et elle se fait une dignité de son insolence.
Ne vous laissez point prendre à ses dehors empruntés ; et sous ces prétentions à la sensibilité, sous ce beau vernis de mélancolie, si vous savez frapper juste, vous entendrez tinter cette ame métallique. Elviro aime la lune aux pâles rayons, l'eau qui murmure, le feuillage qui trem ble ; elle s'occupe beaucoup de ce qui se passe dans les nuages, mais elle s'occupe aussi de ce qui se passe à la Bourse. Si ses yeux sont un peu rouges aujourd'hui^ c'est que son maria négligé une opération qui lui aurait rapporté de belles différences. Pour Elvirc, c'est avoir perdu que de ne point avoir gagné. Entretenez-la des richesses de sa famille, elle vous parlera des écus de ses proches , comme les Montmorency Aous parleraient des victoires de leurs ancêtres. Elle sait qu'au fond, son arbre généalogique est un coffre-lbrt, et pour peu que vous la pressiez avec habileté, elle finira par vous avouer h demi-mot, que son mariage avec l'heureux mortel qui lui a donné son nom est une mésal-liance, la plus trisle des mésalliances, celle des billets de banque et des dettes. Les usuriers , voyez-vous, ne sont pas tous assis derrière un bureau, chargés de livres de comptes. Il y a des usuriers blancs et roses qui vont au bal la tête ceinte d'un diadème de diamans, les épaules nues, le sourire sur les lèvres, et dans toutes les pompes d'une toilette brillante. La pire chose qui puisse se voir ! l'amour du lucre dans une [personne du sexe ; une ame d'usurier dans le sein d'une femme , un cœur d'Harpagon battant sous la gaze, le satin et les fleurs.
Bathilde, du moins, est plus franche qu Elvire ; elle n'affiche pas des prétentions de magnificence, elle est ouvertement économe. Que voulez-vous ? elle n'a apporté qu'un million de fortune^ amassé dans l'étude de son père, à son mari le pair de France, qui est aussi un des pauvres millionnaires qui vivent de privations, et ne joignent les deux bouts de l'année qu'à force d'économies. Bathilde et son mari s'entendent a merveille. C'est un touchant accord de ladrerie, une louable vitalité de lésine : ces deux cœurs se rencontrant dans la passion de l'or, l'avarice est devenue pour eux un amour conjugal. La femme a des naïvetés adorables ; elle était l'autre jour chez Zoé, une de ces amies perfides qui vous tirent les secrets du cœur. Bathilde racontait gravement ses af-
flictions^ la pauvre femme, elle en avait presque les larmes aux yeux.
— Groiriez-vous, ma chère, disait-elie, que, quoique nous ne .soyons pas encore à la moitié de l'hiver, j'ai déjà brûlé pins d'une voie de bois? — Est-ce bien possible, reprit Zoé avec cet air que vous lui connaissez, mais alors, ma chère, vous avez donc fait chauffer vos escaliers? »
On ferait un livre avec les merveilleuses anecdotes qui couraient à ce sujet dans les salons, à la fin du dernier hiver. Bathildc est intarissable en confidences ; Zoé lui donne d'implacables encouragemens ; elle accompagne toutes les phrases de sa victime de coups-d'œii caressans, d'imperceptibles sourires; elle lui prend ses naïvetés à la pipée. C'est ainsi que fut encore racontée celte merveilleuse histoire qu'il faut vous redire mot pour mot.
Bathilde. — Ma chère, il m'est arrivé quelque chose de bien désagréable dans la dernière soirée de l'ambassadeur d'Angleterre.
ZoÉ. — Parlez vite : vous m'effravez, ma chcrc.
B-VTHiLDE. — J'en étais d'autant plus affligée que mon mari avait le droit de me gronder. J'étais la cause, bien innocente, sans doute , du malheur qui nous est arrivé, mais enfin j'en étais la cause. J'aime si peu à avoir des reproches à me faire !
Zoé. — Nous savons tout ce que vous valez, ma chère.
Bathilde. — Imaginez-vous donc , ma chèic, que mon mari m'avait donné plusieurs fois le signal du départ. J'étais, ce soir là, d'un entêtement inconcevable ; je voulus rester. Mais jugez de mon repentir, lorsqu'en sortant M, le comte ne put retrouver dans l'antichambre des socques tout neufs, qu'il avait achetés depuis un mois à peine. Nous bouleversâmes l'antichambre sans réussir à mettre la main sur ces malheureux socques. C'est clair, il y a une heure de la soirée où l'on ne trouve plus rien dans les antichambres, Il y avait déjà beaucoup de monde de parti; j'avais vu sortir entr'autres l'ambassadeur d'Autriche et M. de Talleyrand^ et les pauvres socques n'y étaient plus. On est si peu scrupuleux dans ce siècle-ci.
ZoÉ. — Ma chère, vous me voyez tout émue de votre aventure.
Bathtlde. — Cela ne m'étonne point, vous êtes si ainifd^le et si bonne; mais je vous laisse à penser tous les reproches que je m'adressais intérieurement ; car eii^n, si j'étais partie à l'heure où mon mari voulait quitter le balj rien de tout cela ne serait arrivé. Il était fort triste de la perte dp ces socques, comme vous le supposez bien, ma
chère ; mais il tut parfait pour moi, il ne me gronda pas le moi n à du monde : ii voyait mon repentir. Ce n'était pas tout que de regretter la perte que nous avions faite. Je ne dormis pas de la nuit et je songeais au moyen de réparer notre malheur. Enfin, il me vint une excellente idée. Le lendemain nous étions encore invités à un bal; nous en sortîmes de trcs-bonne heure, et nous fumes véritablement plus heureux que nous n'aurions pu l'espérer, ma chère, car nous trouvâmes dans l'antichambre une paire de socques prcsqu'absolumcnt pareils à ceux de M. le comte; je crois même qu'ils étaient un peu plus neufs. Vous devinez si mon mari se hâta de les mpttrCjjils lui allaient parfaitement; nous descendîmes bien,, vite , et dçîpui^ ce temps-là, j'ai un poids de moins de dessus le cœur. »
Ce n'est point avec notre imagination que nqvis écrivons, c'est avec nos souvenirs ; ce n'est point un portrait de^ genre que nous traçons, c'est un portrait peint d'apr<^^ nature; cç n'est point une sa,tire, c'est la véiité, c'est l'histoire. J(Y'fiti:p,9^phère des grandeurs clans lesquelles la (emme de la classe moyennç,a é^ç injtrpduite ne lui a <çp général guère réussi. Elle y a perdu Tijae partie de .sçs qualités, et elle ^n'a point gagné celles du lieu. Ce qui n'était qu'-^çouioxpie d^r^s la-,bpuj^geoise est devenu avarice dans la bourgeoise granjje.çiame. impertinente quand elle veut être digne, humble quand çJ^\q y.çjut pipntrer de la dçtérence, maniérée quand elle veut être gracieuse, empruj:)t^,e quanti elle cherch.e le naturel, éblouie par tout ce qui, l'entoure çt.s'éblouissant ellemême, la tête lui tourne, le pic J lui manquç, dans ces liautqssjpjhères, et elle éprouve d/q^ vertiges. Le piédestal, ^sur, lçqug|,, pllç §'ç^t hissée pour se grandir ne fait que dérober ^au^ y ç^^5,jçspç.vfqçtiLpn{^ qu'elle possède et mettre en lumière celles qui lui manquent. On reconnaît en elle l'usurpatrice des salons dsi grand monde, et l'on tourne ailleurs les regards pour en chercher la reine.
Il en est encore cependant, dans nos provinces surtout, de ces femmes d'intérieur, sages conseillers de leurs maris, premières et admirables institutrices de leurs cnfans, |lfcvi^Mliceltte^fc^<''sfamt{fcs, qui n'ont point échangé leurs grâces naturelles contre des prétentions malheureuses, leurs hautes et utiles vertus coijtre les vices d'un monde où elles ont eu le bon sens de ne point vouloir entrer, en voyant que la place qui les y. attendait n'était pas digne d'elles. Celles, là, soiit l'honneur de leur sexe et le modèle que toute femme de la classe moyenne devrait
suivre. Trop fières pour être vaines, elles restent fidèles au rôle que la Providence leur a confié. Elles sont honorables et honorées, ou les aime, on les respecte, on les admire, parce qu'elles laissent leurs qualités dans l'atmosphère où elles se déploient avec profit pour la société, avec avantage pour elles-m.èmes, et qu'elles ne dépaysent ni leurs vertus, ni leurs grâces.
Celles-là comprennent la mission de la femme de la classe moyenne dans ce siècle, mission digne d'elles et que seules elles peuvent remplir. Les nouveaux rois du monde, les hommes Clés rangs mitoyens de la société, oints et sacrés par droit d'opulence, ont quelque chose d'auss dur que l'ôf qui lait leur titre. 11 faut à côté de cette race métallique une puissance qui attendrisse leur richesse avare et sache la rendre accessible aux souftrances de la pauvreté.
A côté de ces rudes calculateurs il faut quelqu'un qui sente. La douce Esther qui trouvera grâce aux yeux de ces Assuérus de la finance^ ce sera la femme de la classe moyenne. Elle saura alléger cette glèbe fiscale , ce vasselage d'argent plus lourd cent fois que la féodalité nobiliaire, tant et si souvent attaquée de nos jours. Sa bienfaisante influence s'interposera entre la plus pesante tles féodalités, celle de la richesse, et la plus triste de toutes les servitudes, celle de Tindigence laborieuse. A sa voix, les haut barons du luxe s'étonneront d'avoir des entrailles. Elle ramènera son mari par la reconnaissance au christianisme, auquel il doit toutes les vertus qui font le bonheur de son foyer domestique et l'ornement de ses prospérités; et ses fils, apprenant d'elle cette religion qui rend le cœui miséricordieux et l'ame noble et grande, vaudront mieux que leurs pères. N.
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ÏV.
Vers la fin du mois d'août 17.., Swift reçut une lettre de miss Esther, si désespérée, si touchante, qu'il enfourcha aussitôt le cheval d'un
de ses paroissiens et se mit en route pour Selbridge, laissant Stella rentrer, comme d'habitude , dans le doyenné, dés que lui en sortait, et s'inquiéter vaguement de ce voyage précipité.
Chemin faisant et pour se distraire des ennuis que lui occasionait la fausse position où il se trouvait vis-à-vis de ces deux l'cmmes, Swift se prit à rêver à quelqu'un de ces projets littéraires de prédilection qu'un auteur se plait à caresser , à ses heures, et à garder, pour ainsi dire, long-temps en germe dans le cerveau. Les Gulliver 's Travels parurent en 1727 ; mais dès cette époque même le doyen en ruminait l'idée. Il sentait confusément que ce devait éti;e là son œuvre capitale, le principal édifice où devait s'asseoir sa renommée; et il voulait en formuler nettement le plan, en arrêter, en embrasser d'un regard toutes les parties, avant d'en poser la première pierre. Il avait imaginé déjà Lilliputy Brobdingnac , Laputa , les Balnibarbes , Gluhbdubdriby et entrevoyait, flottante encore dans le crépuscule de sa pensée, son énergique conception des Yahous et dts Hoic/hnhnms , — K Pardieu! se disait-il, sur cent cinquante millions d'hommes, un peu plus, un peu moins, qui peuplent l'Europe, combien en compterai-je que les travaux manuels ou -de basses passions n'aient pas ravalés au niveau de la brute, et qui soient vérilablemeni dignes de ce nom? Un million tout au plus, peut-être! et encore est-ce beaucoup! N'est-ce point une pitié que l'homme, le plus parfait de tous les animaux qui soient sous le soleil, je ne parle pas de ceux qui sont dans la lune, ou toute autre planète, attendu que ceux-là me touchent de trop loin pour m'en occuper; que l'homme, dis-je, soit assujetti par son orgueil, par sa nature , par la dévorante activité de ses appétits, à tant de désirs, tant de besoins ^ que son génie, son caractère primitif se dépravent à mesure qu'il avance dans la civilisation ; que son sort enfin empire à tel point, de jour en jour, qu'il ne pourra bientôt plus soutenir la comparaison avec celui du plus chétif animalcule qui végète dans une goutte d'eau ou un rayon de soleil ? — Quand cessera donc cette insatiable curée de nos sens par nos vices ? ou plutôt cette abominable exploitation du corps de l'homme par l'esprit de l'homme ? — Il y aurait un livre utile à faire là-dessus. Bah! la leçon serait perdue. Se mêle qui Toudra de corriger ses semblables ! Moi, je ne prétends qu'à me moquer d'eux, et je ne leur épargnerai ^ certes, ni la haine ni le mépris, i)
Le doyen achevait intérieurement cette belle tirade contre la civilisation, quand son cheval s'arrêta, de lui-même, devant la porte d'une petite auberge établie sur la route. Il lui mit aussitôt la bride sur le cou, entra dans l'auberge, et comme la poussière et le soleil l'avaient un peu altéré, demanda un pot d'aile avec des dry-cakes pour se rafraîchir.
— Je souhaite le bonjour à sa révérence, dit un voyageur qui mangeait des noisettes en buvant du vin clairet, dans un coin de la salle, et que Swift avait feint de ne pas voir ; je l'ai saluée en chemin, mais elle était si rêveuse qu'elle n'a pas aperçu son serviteur.
— Ah! dit le doyen déconcerté, bonjour, sir Lentulus.
Puis sans s'embarrasser de l'effet produit sur son interlocuteur par cette politesse laconique, il s'assit devant une table et lui tourna le dos sans façon.
Sir Lentulus était un gentilhomme catholique des environs, fort révéré dans le pays, d'un esprit cultivé, d'une figure affable. On parlait beaucoup de sa générosité et surtout de la manière obligeante dont il secourait les pauvres. Il avait déjà doté plus de vingt filles , sans s'occuper de la différence de religion. Aussi, avait-il d'ardens panégyristes dans toutes les jeunes filles du comté. Swift l'avait rencontré dans différens cercles littéraires à Dublin et avait pu concevoir de son esprit et de ses lumières une opinion très-avantageuse. Mais tout philosoplie qu'il so piquait d'être, et ennemi des préjugés, son caractère bourru, atrabilaire, l'avait toujours empêché de répondre aux avances d'une personne qui n'était point de sa communion. Sir Lentulus avait, au reste ^ la plus haute estime pour les talens du doyen ; mais, outre la barrière de leurs convictions religieuses, il était whig, tandis que Swift combattait alors dans les rangs des tories , et c'était là surtout ce qui les séparait.
Au bout d'une demi-heure, à peu près, d'un silence glacial que Swift s'obstinait à garder, malgré les avances réitérées de sir Lentulus^ Jack, le garçon d'auberge, entra dans la salle.
— Votre honneur peut partir quand il lui plaira, dit-il au baronnet; sa jument est prête.
— Mène Déborah dehors et attache-la par la bride au.\ barreaux
de la fenétrcj répondit sir Lentulus ; je partirai tout à l'heure. En attendant, et de peur que je ne l'oublie, \ oici poic?^ boire,
— Oh! il n'est pas besoin d'un poiu' boire, pour vous bien servir, dit Jack.
Toutefois il empocha la pièce d'argent, puis s'acquitta de la commission.
Déborah, la jument du baronnet, piétina bientôt devant la fenêtre. C'était un superbe animal que cette jument, — plein de feu et plein de grâce; — les jarrets nerveux, le cou long, la tête petite, le poil noir, — avec une étoile blanche au milieu du front. — Ses naseaux respiraient le courage, ses yeux rayonnaient d'intelligence. Elle broyait la terre du pied, hennissait, dressait les oreilles, secouait la selle, mâchait le mords; et à chaque fois que les étricrs sonnaenit sur ses flancs, un frémissement douloureux d'impatience parcourait tous ses membres.
La salle où se trouvaient le doyen et le baronnet était vaste, enfumée et obscure; mais ils étaient placés de manière h distinguer, le premier par la fenêtre, le second par la porte, tout ce qui se passait au-dehors. ^-H y avait plus de dix minutes qu'ils étaient là, tous les deux, occupés à contempler cette magnifique bcte, l'un avec envie, l'autre avec orgueil, et ils ne s'étaient pas même encore adressé une seule parole, lorsqu'une douzaine de bambins qui sortaient de l'école voisine se répandit , en criant , en sautant, devant la porte de l'auberge. Je dis de l'école, car, à cette époque, autour de la maison de Christie, isolée jadis sur la route, étaient venues se grouper bien d'autres maisons ; et ce village naissant renfermait déjà dans son sein un magister, un fossoyeur et un vicaire. Cette bande d'enfans était toute sale et en guenilles j pieds nus, bras nus, tête nue ; — un lambeau à peine de ce que la pudeur anglaise a eu scrupule de nommer; — bref, les plus vilaines petites créatures et la plus maligne engeance qu'on puisse imaginer. — Dès qu'ils eurent aperçu Déborah, ils se mirent à l'apostropher d'injures et de grimaces, à siiïler, à trépigner, à former autour d'elle un cercle bruyant, tout hérissé d'yeux et de mains, et à la tirer audacieusement par le cou et par la queue. Le noble animal, que Jaek avait attaché négligemment par le bout de la bride, fit un brusque demi-tour sur lui-même, bondit et chassa devant lui toute Tinsolente cohue. — Sir Lentulus appréhendant
— 289 -* que les mutins ne retournassent à la charge, et qu'un malheur ne s"en suivit, leur jeta une poignée de noisettes, afin de les écarter. La troupe indisciplinée fondit sus, semblable à une nuée d'oiseaux de proie. Chacun d'eux, jouant aussitôt des pieds et des mains, s'égratignant, et se mordant, et se prenant aux cheveux, et se roulant à terre, — rafle du butin fut faite en un instant. |Le baronnet leur envoya une seconde poignée, mais avec moins de force, de sorte qu'elle se dispersa aux pieds de Déborah. Les eufans hésitèrent d'abord, puis s'enhardirent jusqu'à se rapprocher d'elle, de dix pas en dix pas. — Le courroux de Déborah s'était vite apaisé. Elle les regardait même d'un œil caressant, remuait la queue, avançait un pied, baissait la tête, et semblait presque fâchée qu'ils se fussent alarmés si facilement. On eût dit qu'elle pénétrait leurs craintes, leurs désirs, et voulait les attirer peu à peu par mille agaceries. Enfin, jugeant sans doute qu'ils n'osaient aller plus loin, elle se mit à rouler adroitement les noisettes sous son sabot, et à les leur pousser ensuite du pied, l'une après l'autre. Ce furent alors des cris d'allégresse au-dehors, des gambades, des éclats de rire, à n'en plus finir. De leur côté, Swift et le baronnet n'étaient pas moins enthousiasmés. Sir Lentulus en avait même les larmes aux yeux de joie et de tendresse, et le doyen, à chaque nouvelle gentillesse de Déborah, avait peine à modérer les transports de son admiration. — Ils s'observaient tous les deux, échangeaient des regards furtifs, des exclamations incohérentes, des demi-sourires; et si ce n'eût été une sorte de respect humain, s'ils ne se fussent sentis contraints par la présence l'un de l'autre, il est indubitable qu'ils se seraient élancés de leur siège pour l'embrasser.
Un incident, que sir Lentulus et le doyen ne prévoyaient point, troubla tout-à-coup cette bonne harmonie. — Déborali ne rencontrant plus de noisettes sous ses pieds, fit un pas vers les écoliers, allongea le cou et les flaira doucement. Mais les mauvais petils garnemens, au lieu de se prêter à cette charmante familiarilé, entraînés de nouveau pr leur abominable naturel, et revenus de leur effroi, l'assaillirent, l'obsédèrent de tant de clameurs, de tant de niches, de tant d'impertinentes et diaboliques espiègleries, que Dcborah, furieuse, se crut suffisamment autorisée à en fliirc prompte et sévère justice. — Le sauve-qui-pcut devint général et la peur donna même des ailes aux plus téméraires.
A la vue de tant tringralitudc cl de méchanceté, le doyen n'avait pu contenir son indignation. Touché de la longanimité de Déborah et des hcnnissemens de détresse qui lui avaient écliappé, il saisit deux larges pots de grès sur une table voisine et se leva impétueusement. Mais déjà les agresseurs étaient en fuite, et d'ailleurs le baronnet, qui devinait ses intentions, l'arrêta par le bras en souriant.
— Par Saint-André! s'écria Swift, sans vous, sir Lentulus, j'allais fendre le crâne à ces drôles.
— - Calmez-vous, dit le baroiniet s'emparant avec bonheur de ce sujet de conversation ; la vie du plus noble animalj^e. vaut pas, après tout, celle du dernier de nos semblables. .{; j*, -
Mais Swift, honteux de ce mouvement dont il n'avait pas été maître, et peu disposé à recevoir une leçon d'un de ses adversaires politiques, appela Jack et lui ordonna d'amener son cheval. — Le cheval fut bientôt prêt, et la digne mistress Ghristic, en personne^ vint présenter aux deux voyageurs le coup de l'étrier.
— Merci, merci, mistress! dit le baronnet.
Le doyen la remercia également, et elle rentra dans Fauberge. j Tout en parlant, sir Lentulus avait examiné Swift à la dérobée, et paraissait inquiet de la route qu'il allait prendre. Quant à Swift, il flattait de la main le cou de son cheval et restait indécis. H sentait, d'une part, combien il serait ridicule d'être parti pour Sel bridge et de s'en retourner inutilement à moitié chemin; de l'autre, il n'en redoutait pas moins, surtout dans l'accès de fièvre misanthropique qui le gagnait, une entrevue où il sçrait nécessaire peut-être de s'attendrir et de pleurer. — Après un moment de cruelle incertitude, il se résolut à différer sa visite à miss Van-Homrigh et lança son cheval au galop sur la route de Dublin. Sir Lentulus fut, en trois bonds de Déborah, à côté de lui. Ils firent ainsi un quait de lieue sans ouvrir la bouche. — Il était six heures et le soleil commençait à descendre sous l'horizon. Le couchant annonçait devoir être magnifique. Pas un pouce d'air, pas un nuage; ni un bruit ni un murmure, au loin, dans la plaine et sur les collines, — hors le galop cadence de leurs chevaux, et, par intervalles, la chanson d'un pâtre ramenant lentement un troupeau de bœufs dans leur étable. — Mais Swift n'était guère en train de s'extasier devant les beautés mélancoliques de ce paysage. La dernière scène surtout, dont le hasard l'avait rendu lémoin, avait développé en lui
ce penchant au pessimisme et au mépris des hommes, qui, malgré Tenjouement et la finesse de son esprit, n'était que trop au fond de son cœur. — A cet amas de griefs qu'il nouriissait depuis long-temps contre l'espèce humaine, et que tant de sujets fâcheux de réflexion venaient de raviver, le souvenir de la rixe entre Déborah et les écoliers fournissait un complément fatal, irréfragable, dont son système philosophique se corroborait, et triomphait en secret. C'était même avec une sorte d'orgueil, — que toute son humilité chrétienne avait peine à étouffer, — qu'il comptait, un à un, tous les argumens si bien déduits les uns des autres, tous les anneaux si bien rivés par lui de ce sorite immense et infernal dont il enchaînait et accablait l'humanité. La riche vanété des objets qui glissaient devant ses yeux, loin de le distraire insensiblement de ces pensées amércs, l'y rattachait, au contraire, davantage, par un sombre amour de la nature; —amour impie, dont, en mémoire de Déborah, il excluait tous les hommes : oubliant ainsi que, malgré ses imperfections et malgré ses vices, rhomme est, en définitive, le chef-d'œuvre de la création. — En un mot, par une de ces mystérieuses alliances ordinaires chez les grands écrivains, et que comportait surtout son génie si souple, tout d'impulsion ensemble et d'analyse, — la passion et la pensée se prêtaient chez lui un mutuel appui. Il n'en était déjà plus même à trouver un cadre où pussent, à leur aise, se produire ses théories, à choisir une position d'où il put battre en brèche avec succès nos préjugés par nos ridicules, notre tyrannie par nos misères. Un jour, que dis-je! une heure avait suffi pour féconder dix ans de méditations et'd'observations : — la plus effrayante satire qui jamais ait été faite de l'homme, la plus injuste souvent, et parfois la plus vraie, avait eu son germe, peut-être, dans un moment d'humeur! —
Après dix minutes environ d'une course rapide et silencieuse, le baronnet et le doyen arrivèrent à un endroit où le chemin se bifurquait. L'embranchement de gauche aboutissait à une vaste pelouse, coupée par un sentier, et au fond de laquelle élait bâtie une maison de plaisance, entourée d'une grille en fer. Les aboiemens de plusieuis chiens retentirent dans la cour. Déborah fit halte, et, instinctivement, le cheval de Swift s'arrêta aussi.
•—Monsieur le doyen, dit sir Lcntulus, ma compagnie vous a été
importune sans doute ; je vous en demande pardon, je vais vous en
délivrer.
Swift tressaillit, l'envisagea et parut chercher h comprendre.
— Me permettez-vous seulement de vous adresser quelques reflexions? reprit le baronnet.
Sur un signe affirmatif du doyen, il continua ainsi :
— Et d'abord, que votre révérence soit bien convaincue que j'ai de ses talensla plus haute idée, que je professe pour sa personne la plus sincZn-e estime, et que mon intention n'est de m'attaquer à aucune de ses convictions. — Par convictions, j'entends cette foi lente, mesurée, inébranlable, douce et sévère, calme et profonde, que donnent le sentiment et l'expérience ; tout ce qui découle enfin de la loi naturelle que saint Thomas définit ainsi : Participatio legis œternœ in créaturâ ratiojiali, — Quant à ce qui n'est que boutade, fantaisie, caprice, emportement, simple hasard, pure manie ; tout cela est à mes yeux de peu de valeur. C'est pourquoi, comme ce sont des folies, je les traite sans conséquence. — Il y en a pourtant qui sont dangereuses, et alors je me crois obligé d'en dire mon avis. — Vous me regardez, monsieur le doyen : mes paroles vous étonnent. Veuillez ne pas perdre patience et m'écouter jusqu'au bout. — Je vous devine. — N'est: ce pas que l'homme n'a dans vous ni un admirateur, ni un frère, ni un ami?— Vous avez laborieusement entassé, enfoui dans votre semce que vous nommez vos trésors de haine et de mépris contre vos semblables. Chaque jour de nouveaux griefs, de nouvelles preuves vous fortifient, vous eiKlurcissent dans votre opinion. — Vous détestez surtout les institutions sociales, telles qu'une extrême civilisation les a faites ; et les: dernières scènes, peu honorables, je l'avoue, pour l'humanité, dont nos yeux ont été témoins, échauffant votre veine satirique, vous ruminez déjà, j'en suis sûr, vous improvisez même quelqu'un de CQsfaciums éloqucns, où vous dépensez d'ordinaire tant de verve et tant de sens, où vous semez à pleines mains le sel et l'ironie, — avec le dessein formel de faire son procès à l'homme, sans appel. — Vous souriez. — Je ne m'abuse donc pas. — Prenez garde! — Le siècle, je le sais, est à l'ironie et à l'analyse ; mais l'ironie a son injustice et l'analyse ses inconvéniens. — La vérité ne se découvre pas toujours avec un sens droit, elle ne résiste jamais à un cœur simple. — La vente, c'est la bonté. Tout le reste n'est queyc^vT (V esprit. -—Je m'explique.
•^ Pour être vrai, il faut être juste. Or, ce n'est point en considérant les défauts de l'honinic à travers une loupe grossissante, qu'on peut le connaître, et l'apprécier et le juger. — Commence/, au contraire, par examiner attentivement, favorablement, ses perfeciions, ses qualités; — et il en a de grandes, d'exquises, de sublimes! — cl peu à peu toutes ces défectuosités, toutes ces contradictions, tous ces vices qui vous avaient choqué d'abord, irrité, humilié, se confondront dans l'économie harmonieuse de son être, comme les nuances se confondent dans les couleurs, comme des dissonances même constituent un accord parfait. — Cette méthode, je ne l'ignore pas, ne se prête guère à d'agréables badinages, à de brillans paradoxes; mais ces sortes d'ouvrages que le public dévore, font-ils faire un seul pas, un seul progrès k l'humanité? Non. Dès lors, n'étant que des frivolités plus ou moins intéressantes, plutôt préjudiciables qu'utiles, je ne les place, dans l'échelle des produits de rintelligence , qu'à un degré très - inférieur.— Pardon , monsieur le doyen! mais l'œuvre que vous méditez sera de ce genre ; et par cela même que vos lumières sont plus vastes, votre style plus séduisant, votre forme littéraire plus originale, l'exemple que vous donnerez n'en sera que plus nuisible. — Je vous ai entendu dire, une fois, que « notre raison n'est qu'un talent donné » par la nature pour perfectionner tous nos vices ; » et vous en êtes venu , je présume, à ne considérer l'homme que comme un quadrupède ambitieux et indocile, qui affecte de se tenir sur ses deux pieds de derrière. — Bon Dieu! où irez-vous avec de tels principes l Dans quels égaremens n'allez-vous point tomber! ■ — Que je vous plains et que je vous redoute ! — D'un côté, vous penchez à croire que l'homme réduit à l'état sauvage deviendrait bientôt la plus vile de toutes les créatures; de l'autre, les abus de la civilisation vous indignent, vous révoltent, et vous frapperiez volontiers la société au cœur, si vous l'osiez! — Etrange inconséquence! fluctuations chagrines d'un esprit impressionnable et d'un cœur maladif! — Acceptez donc la destinée de l'homme telle qu'elle doit être : c'est-à-dire le mouvement irrésistible et providentiel qui l'emporte vers le bien à travers le mal ! — D'aiU leurs, n'est-ce que l'homme qu'il faut voir dans l'homme ? Non, mais ses œuvres; et encore chaque œuvre en particulier, séparée de celle qui la précède et de celle qui la suit? Non, mais leur ensemble qui les coordonne, qui les résume toute», et auquel un dévcloppeuicntnou-
veau apporte, chaqilè jôiii^^iwè' signification nouvelle!'— Qwèî édifice" imposant! quel accroissement' prodigieux de force et d'intelligence! quelle suprématie sur tous les êtres animes ou inanimés qui nous environnent! Quel passé! et quel avenir! — H y a de quoi s'enorgueillir d'être homme, ne vous déplaise, monsieur le doyen! — Je conviens, avec vous, que certaines parties de cet ensemble ne répondent pas aux autres, et que le bonheur de tous empiète un peu trop parfois sur celui de chacun. Mais ce sont là améliorations à souhaiter et à provoquer, et non choses à maudire et à détruire. — D'ailleurs souffrez que je vous le dise sans arrière-pensée, la religion dont je suis avait prévu, avait réglé tout cela. La vôtre, en sacrifiant tout au bien-être matériel, en a inspiré un désir immodéré à toutes les classes; et par une fatalité cruelle, dont je ne prétends au reste tirer aucune induction contre vous, elle a voulu et elle' n'a pu' le satisfaire..., — Mais je m'aperçois que ces dernières paroles vous blessent. J'ai déjà même trop abusé de vos momens, et pourtant j'aurais encore tant à dh^cj • — Je supplie votre révérence de m'excuser, etye lui serre la main. f^^A ces mots, sir Lentulus prit congé du doyen. Swift,' muet d'étonnenient, le salua et le èuivit'dës jeux sans songer même à lui répondre. Après quoi, il jeta ^n dernier coup-d'œil sur la demeure du baronnet, hocha trois fois la tète d'im air pensif, et poursuivit son chemin. ^ — Mais il était trop etitétédanè ses opinions, trop orgueilleux, trop rétif, par caracUére *et par tempérament, pour mettre à profit aucune des réflexions de sir Lentulus, même la plus vi'aie et la moins hostile. — Arrivé à Dublin, il pria Stella de le laisser en repos, s'enferma dans son cabinet et ébaucha les premiers chapitres du vovage au pays des HouyJmhnms^ son plus caustique et son meilleur otivrage, en dépit de sa désespérante affabulation. '^
>b Ayant dit, sir Petn* regarda brusquement ce qui i*esiairde puncfi au fond du bowlet m'assura qu'étant très-alléini par le long récit qu'il i^énait de faire,- il se verrait à regret forcé de rentrer chez'fW, sîjb h 'envoyais prendre une autre bouteille de rum. La bouteille vf^t, et fés vagues bleues du punch (lamboyèrent de nouveau dans le bowl, caressant d'un brûlant baiser les bords dorés du vase. --^ Sir Peler, m'ccriai-je, ccoutcz-moi : je crains de vous oflenscr,
mais vraiment ! je ne découvre rien dans votre récit qui ait pu mettre Swift sur la voie des Valions et des Houylinlmnis.
— Vous êtes jeune, mon ami, répondit-il ; quand vous serez plus versé dans les secrets de notre nature et surtout de la composition littéraire, vous jugerez, comme moi, qu'une filiation d'idées nous arrive souvent à propos de rien, et que l'ouvrage le plus important a été bat* sur un pied de mouche.
Je voulus établir une discussion, mais il me fut impossible. Sir Peter a ses habitudes. Quand il conte, et il conte souvent, pour parler il oublie de boire; mais quand il a fini, et il n'est jamais trop long, il boit pour ne plus parler.
Le lendemain, on me montra la note de ma dépense. Le portier avait besoin d'argent, je n'avais pas un sou ; je vendis mon exemplaire des Gullii^ej^'s TravelSy pour le payer., 3 r. j,, ,,,v ;,.,;,, ..j,.
Et aujourd'hui vous êtes à Rome, ô.mon ami Peter! vous-êtes:à Rome, d'où vous m'écrivez des pages si éloquentes sur les grandeurs de la ville éternelle et les pompes deja, .religion des apôtres, que je suis presque tenté de livrer vos lettres à l'impression. — Priez un peu votre patron, ô mon ami Peter ! priez-le dans sa ville chérie, dans son plus beau temple; afin que vos créanciers, ces maudits juifs, ne vous tourmentent plus davantage, et que vous puissiez revenir à Paris me rendre ma tranquillité et ma gaîté que j'ai perdues 1 qoii .wï
Auguste Chevalier.