‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 37 sur 82 · ANECDOTE ÉLECTORALE · texte numérisé non relu

ANECDOTE ÉLECTORALE

Une chaise de poste s'est arrêtée devant la maison de campagne de M. de la Brigue; c'est lui-même qui en descend avec André, son domestique. Mais il a eu soin avant tout d'appeler Marguerite^ sa cuisinière, et Thomas, le garçon jardinier; et ce n'est pas trop pour le descendre, tant ses jao)b^s sont douloureusement gonflées par la goutte. Enfin, les malles, Ic.saCide nuit et le maître sont transportés à leurs places respectives. M. de la Brigue est dans son grand fauteuil jaune

comme lui, la léte appuyée sur deux oreillers, et les pieds étendus sur un tabouret. Marguerite est occupée à lui envelopper les jambes dans une couverture de laine.

M. DE L\ Brigue, essafant de se retourner, — Ouf!

Marguerite, ^e relevant. — Est-il permis, bon Dieu! comme vous voilà fait ! Je vous demande un peu, pourquoi se mettre en route dans cet état là?... et voyager toute la nuit encore! Puisque vous avez été deux grands mois hors de la maison , vous auriez aussi bien fait d'en rester encore un , plutôt que de nous revenir comme un emplâtre. Allons, voyons, qu'est-ce qu'on peut vous donner pour...

M. DE LA. Brigue. — Mes lettres, Marguerite! je dois avoir des lettres, mon enfant ?

jMarguerite. — Je crois bien , toutes mes économies de gros sous y ont passé ; mais vous ne les aurez qu'après avoir bu deux bonnes tasses de tisane. Attendez-moi là.

M. DE LA Brigue. — Eh! comment veux-tu que je n'attende pas?

Marguerite, en s'en allant. — Tiens, c'est vrai... Mais voyez donc quelle figure décomposée ! et quel âge ça peut-il avoir ? quarante-huit

ans tout au plus ; ça devrait être fort et Ah! miséricorde! (^Elle

sort. )

Marguerite est rentrée \ M. de la Brigue avale la tisane et dé^ vore les lettres. Sa figure se ranime et son front s'éclaircit de let^ tre en lettre. On l'entend répéter tout bas avec complaisance: — II y a tout espoir. . . les choses sont en bon train. . . votre petite fête fera le meilleur effet... votre brochure vous a gagné autant d'électeurs que de lecteurs. ))

M. DE LA Brigue, d'un air rayonnant. — C'est là tout ce que tu as reçu pour moi ?

Marguerite. — Ah ! pardon ;j'ai encore un petit papier, mais comme c'est de Viniprimé^je croyais que c'était quelque bêtise. Tenez, monsieur.

M. DE LA Brigi E , Usaiit. Il est d\idord consterjié^ puis crispé j puis exaspéré, — Comment !.. cela ne se peut pas... Monsieur de la Brigue... C'est bien moi. Dégrèvement... diminution... Ces choseslà n'arrivent qu'à moi ! c'est une injustice criante \ mais j'en aurai raison. Je voudrais bien savoir quel est l'imbécile !.,.

UiN DOMESTIQUE, amionçaut, — Monsieur le Simple,

•^ 297 — M. DE L\ Brigué. — Ah ! mon cher le Simple, je pensais à vous ; vous me voyez accablé d'ennuis et de dégoûts. Vous savez le maudit .voyage que j'ai été obligé d'entreprendre ; cette maudite goutte m'a retenu quinze jours de trop, et voilà le maudit papier que l'on me donne à mon arrivée. Lisez vous-même.

M. LE Simple, après avoir lu tranquillement. — Eh bien! mon ami, je ne vois dans tout cela qu'un com.pliment à vous faire ; vos contributions directes s'élevaient à six cents francs, et on ne vous en demande plus...

M. DE L\ Brigue, hoi^s de lui. — Que quatre cent quatre-vingts, malheureux, que quatre cent quatre-vingts !

Marguerite. — Par exemple, si je comprends rien à votre colère, je veux bien rester fille toute ma vie. Vous qui êtes si intéressé !. . .

M. de l\ Brigue, qui n'^entend rien. — Oui, je le répète, c'est une injustice criante. Quatre cent quatre-vingts francs! {A part) Encore, s'ils m'eussent laissé à cinq cents francs, au taux des éligiblcs! {Haut) Des réductions pareilles, quand l'état ne peut faire face à tous ses engagemens!... Et il faut que cela tombe sur moi, dont les biens étaient à peine imposés à leur valeur , tandis que j'ai de malheureux voisins qui sont surchargés, et qui, depuis six ans que je suis maire, n'ont pu obtenir aucun dégrèvement! Mais je n'en resterai pas là, je suis trop bon citoyen pour tolérer de semblables abus ; c'est aux vrais patriotes à se montrer. Je vais réclamer auprès de toutes les autorités, et s'il le faut, j'intriguerai pour la première fois de ma vie. Marguerite, mon ccritoire et mon grand portefeuille, et laissez-nous.

M. LE Simple. — Là, là, mon ami, un peu de raison : tachez de vous consoler du bénéfice qui vous survient.

]NL DE LA Brigue, achevant d'écrire. — Mon cher le Simple, voulezvous me faire un grand plaisir? Allez-vous-en tout de suite. Tenez, voici ma réclamation et les pièces à l'appui : ce sont des baux en forme^ qui prouvent jusqu'à l'évidence que je ne devais pas subir la réduction d'impôts dont mon patriotisme est offensé. Nous sommes à la porte de la ville ; voyez le préfet, les membres du conseil-général, le directeur des contributions, tous les commis, le diable, s'il le faut. Priez, pressez, importunez, étourdissez... faites parler votre femme.

M. LE Simple. — Mais, mon ami , il me semble qu'il sera toujours

temps... 'UUii^ • yi' u .'oj/ . ^.,, .... - ..uukviu:.ft ir

M. DE LA Brigue. — Il n'y a pas une minute à perdre, vous dis-je ; je ne pourrais point passer deux jours comme cela. {A part) C'est demain que le collège électoral s'assemble. {Haut) Vous entendez bien , vous ferez remarquer que c'est une erreur matcriellc, qu'on peut rectilier sur-le-champ et sans aucune formalité administrative. Allez, et ne revenez qu'avec mes contributions au grand complet. A propos^ vous n'oubliez pas que je donne ce soir bal et souper : c'est pour cela que je suis revenu tant bien que mal.

M. LE Simple. — C'est bien pour cela aussi que je venais...

M. DE L\ Brigue. — Si je n'ose compter sur madame le Simple qui se couche à huit heures, nous aurons du moins votre charmante Evelina qui, je l'espère, sera bientôt la mienne, quoiqu'elle n'en sache rien encore... mais je ne veux pas commencer à parler d'elle, parce je n'en finirais plus. — Le voilà parti. Ce bon le Simple est vraiment d'une ingénuité!... il est toujours assez fin pour me faire obtenir la singulière faveur que je sollicite. Au reste, il n'est bon à rien, il n'est pas même électeur ; aussi, ne lui ai-je fait aucune confidence. Mais il a une jolie fille à marier, et une superbe fortune en portefeuille... Holà ! Marguerite, André, Thomas !. , .

Tou3. — Nous voilà, monsieur.

M. DE LA Brigue, à Marguerite. — Ah ! ça, tu as bien suivi les ordres que je t'ai envoyés? les pâtés, les poissons, le&.vins, tout est de la première qualité? ^' .: . \\\v. -^-'.^vv

Marguerite. — Soyez tranquille, monsieur, ça va vous coûter gros.

M. DE LA Brigue. — Je m'en rapporte à toi. Encore une fois, j'entends qu'on ne ménage rien aujourd'hui , mais sans tirer à conséquence. {S''adressant à Thomas et à Andi^é.) Et vous autres, voyons ; quel est celui de vous qui conduit le plus mal un cheval ?

TuoMAS. — Oh! pour ça, c'est moi, not' maître, car je ne connais rien du tout à cesbètes-là, et j'en ai une peur terrible.

M. DE LA Brigue.— C'est bicn^ mon garçon ; tu prendras ma jument aveugle et ma vieille cariole, et tu iras chercher les dames pour le bal; tu en embarqueras le plus que tu pourras à la fois, afin de faire le moins de voyages i)ossible. Et toi, André, tu attelleras mon joli petit /«mousin à mon char-à-bancs suspendu, et tu amèneras MM. les électeurs quatre par quatre, en ayant grand soin d'éviter les mauvais pas et les secousses.

M. de la Brigue resta seul jusqu'au soir, et passa toute la journée à s'habiller et à étudier devant un miroir l'espèce de sourire qu'il pourrait substituer à la grimace dont ses traits avaient contracté l'habitude depuis son dernier accès de goutte. Enfin , l'heure du bal arriva : ils dansèrent tous assez tristement ; les uns , parce qu'ils ne connaissaient personne ; les autres, parce qu'ils reconnaissaient trop de gens qu'ils ne s'attendaient pas à voir en soirée; car M. de la Brigue avait invité l'arrondissement en masse et sans distinction; la liste de ses convives n'était autre que la liste des électeurs. Il n'y avait que deux figures riantes à cette fête : c'était la belle Evelina et son petit cousin Sainville, qui dansaient toujours ensemble ou en face l'un de l'autre. Ils ne se quittaient pas des yeux ; et quand venait la chaîne des darnes^ Sainville serrait la main d'Evelina de manière à lui faire bien mal, s'il ne lui eut pas fait tant de plaisir. M. de la Brigue s'en était aperçu d'abord, et il souffrait de sa jalousie presque autant que de sa goutte, maïs rien ne pouvait porter atteinte au sourire en permanence qu'il avait sculpté

sur son visage.

Il fut charmant pendant le souper, et dit à droite et à gauche les choses les plus aimables, telles que : a Vous avez raison... Cela n'est pas douteux... J'ai toujours pensé ainsi... Il n'y a rien à répondre à Monsieur... )) Il savait parler à chacun de ce qui l'intéressait, et poussait même la politesse jusqu'à faire des fautes de français avec ceux de MM. les électeurs qui ne savaient pas leur langue. Aussi, vers la fin du repas, un d'entre eux , enivré du double délire des bons procédés et des bons vins, proposa un toast en l'honneur du futur député, qui connaît si bien les besoins du pajs... ; dont l'indépendance égale les lumières.,.; qui ne laissera pas la liberté dégénérer en licence, ni le pouvoir en despotisme. . .; qui est un de ces citoyens sages comme il en faut dans les circonstances graves où se trouve la France... ; qui fera passer la grande route par notre ville... ; et qui enfin se montrera toujours un des plus dignes représentans de notre belle patrie. .. Vivo!. . . — Un affreux ouragan interrompit l'orateur , en cassant une fenêtre derrière lui, et en jetant un grêlon suédois pour le moins dans le vin de Champagne qu'il portait à ses lèvres. N'importe ; le vin était tiré, et la motion fut accueillie avec un enthousiasme et un tonnerre d'applaudissemens qui faisait honte à l'autre» itj//{, i .a] o'iizlv

M. DE LA Brigue, cwec un rire prétentieux. — Messieurs, je crois déjà goûter le bonheur des élus,

Sainyille, avec ravissement. — Le bonheur des élus !. . . Et M. de la Brigue regarda fixement Sainville, qui regardait tendrenicntEvelina, qui n'osait regarder que son assiette.

On s'est levé de table, et la fête a recommence. tflÉ^r- ^^ Simple , s' approchant mjsiérieusemcnt de M. de ht Brigue.— Ah! ça, dites-moi donc, mon ami, est-ce que vous seriez un des candidats pour l'élection de demain?

'^ 'M.^de l\ "èv.iGij^ y^sans se retourner. — Apparemment. Vous devinez cela maintenant ?

M. le Simple. — Oh ! non, je m'en suis douté quand on a bu a votre nomination. Mais dans l'état de santé où vous êtes. .. Ce n'est pas l'embarras, un bon Français se doit à la patrie, h sa famille, et a soi-même. A propos, j'ai fait toutes les démarches pour votre réclamation au sujet du dégrèvement ; on m'a donné les plus grandes espérances pour dejn^ain niatin,.. A présent que j'y pense, c'est donc pour cela , c'e^st à xause de cette élection que vous mettiez tant de chaleur ?... Et pjuis ces brochures, ces aumônes, ces constructions, ces bonnes actions que vous faites depuis six mois, c'était donc toujours ?. . . ,^

M. DE LA Brigue, dhcn air presque fat. — Eh ! oui, c'est un petit système d'influence oblique.

M. LE Simple. — Et ma fille, l'avez-vous aussi un peu influencée? ^t^DE^LA Brigue. — Pas encore. Je ne veux mettre à ses pieds que l'hommage d'un député. Mais vous ferez bien de l'y préparer tout doucement, en retournant chez vous. Adieu donc, mon cher, n'oubliez pas mon affaire ; j'en attends des nouvelles à mon lever.

Nos jeunes gens avaient tout entendu , et ils n'avaient plus le cœur à la danse.

* Le bal est fini, et les voilà sur le grand chemin, s'en revenant aussi tristes qu'ils étaient arrivés joyeux.

M. LE Simple..— ^Jjl}/^^^j;;je^jj,J^Yçlina, que penses-tu de M. de la Brigue ?

EvELiNA. — Mais, papa..., qu'il pourra faire un fort bon député... "' M. LE Simple. — Et un meilleur mari, peut-être?

EvELiNA, dhtnton décidé. — Ohî d'abord, je ne veux pas d'un mari si cligible.

M. LE Simple. — Il assure qu'il n'aura que vingt-cinq ans pour t'aimer.

l^\Ehm\^ boudeuse. — Qu'importe, papa, s'il en a cinquante pour me plaire ?

Sainyille, étourdunent. — Oh! monsieur, pourriez- vous sacrifier ainsi ma petite cousine ? donnez-la moi, plutôt !

M. LE Sm^hv.^ posant le pied dans une marre f/'crti^.— Où suis-jc, et qu'est-ce que j'entends ? Apprenez, monsieur, qu'à compter de demain vous ne verrez plus votre cousine.

Sainville. — Eh ! bien, monsieur, je serai mort de langueur aprèsemam!

M. le Simple. — Il parait que vous languissez vite ; mais ce que j'ai dit sera fait.

Cependant, M. de la Brigue s'était mis au lit, engourdi de lassitude et bercé par l'espérance ; il avait un tel besoin de repos, que sa pendule sonnait quatre heures du soir quand il s'éveilla. Sa première pensée fut pour sa réclamation ; c'était la condition sine quâ non; il appela, et Marguerite lui remit une grosse lettre ployée à la hâte, qu'on venait d'apporter. Le candidat l'ouvrit aussi précipitamment qu'une jeune fille un premier billet doux. Voici ce que disait la lettre :

■ m iï9q fi' ((A trois heures après midi.

» Je m'empresse, mon cher de la Brigue , de vous annoncer qu'on » vient de vous rendre une iustice éclatante. Non-seulement on a re- » connu l'abus du dégrèvement dont vous vous êtes plaint, mais en- )) core, grâce à mes sollicitations et aux pièces qui accompagnaient vo- » tre demande, vos contributions, qui n'étaient primitivement que de )) six cents francs, seront désormais portées à treize cent cinquante, 3) non compris les centimes additionnels: vous voyez qu'elles sont » augmentées de plus du double.

.Ai\oq. ^^ Votre meilleur ami,

» le Simple. »

9jtjq-^ > .... ,: '■' V, . . ,

p. s. «J'apprends à l'instant qu'ilne s'en est faUu que de six voix

» que vous n'ayez été nommé député. C'est M. de Saint-Léon qui vient » d'élre élu au premier tour de scrutin. Que voulez-vous ? on ne peut » pas tout avoir à la fois. Nous prendrons peut-être notre revanche dans )) cinq ans. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'en rentrant chez moi, » je ne trouve plus ma fille, mais à sa place un petit papier qui m'an- » nonce que son petit cousin l'a enlevée avec sa permission et sa vieille » gouvernante. Je vais courir après eux, mais j'ai bien peur que ce soit )) pour les marier. ))

Un DOMESTIQUE , entrant dhtji air de triomphe. — Monsieur , ce sont vos pauvres qui viennent recevoir leur semaine.

M. DE LA BpvIgue, d^une voix de tonnerre. — Qu'ils aillent se... présenter chez M. de Saint-Léon. Dorénavant, tous mes pauvres auront affaire à lui.» Emile Desciumps.

Par un soleil d'été que les Alpes sont belles !

m'écriai-je un jour avec le poète, et ma résolution fut prise. Le lende»main je quitte Rome , Rome dont les monumens n'ont plus rien à me dire, dont les immenses bibliothèques me semblent trop étroites, donli'a les eaux sans cesse jaillissantes n'ont pas assez de fraîcheur et qui, avec-jj son mont Soracte , toujours blanc de neige , comme au temps d'Ho-^, race,' avec ses palais, son histoire vivante, ou au fond des tombeaux oi*j; au frontispice de ses temples anciens et modernes, n'éveille plus ca moi d'assez puissans souvenirs. Je pars, riche d'avenir, heureux d'espérance, et enterre dans une modeste calèche traînée par trois pau- j^^ vres mules, je m'achemine lentement, nouvel Annibal , à la conquête de"ctes montajrnes qu'un vers d'Alexandre Guiraud m'avait tout d'un coup» révélées.

Je marche long-temps, d'abord à travers les déserts qui environnent la ville des Césars, puis au milieu de ce jardin de fruits et do fleurs que le géographe appelle la Toscane. Je rencontrais à chaque pas presque autant de champs de batailles que d'orangers : ici, c'était Latribia où vainquit Macdonald , Novi ou mourut Joubcrt j là, Marengo

où triomplia Bonaparte; partout, sur chaque épi, un souvenir tle gloire romaine, un souvenir de féodalité ou un hommage au génie. Ici , Asti où est né le grand poète Alfiéri ; pkis loin, Alexandrie avec son arc de triomphe, sa forteresse et son pont miné sur le Tanaro ; Florence où vécurent le Dante et Michel-Ange ; Pise avec ses ponts et ses palais de marbre, Pise aussi abandonné que ses bains, aussi renommé que son Campo-Santo, que sa tour inclinée; Sienne, avec ses trois Grâces conduisant leurs danses légères dans la sacristie même de sa magnifique cathédrale ; puis de champs de bataille en champs de bataille, de glorieux souvenirs en glorieux souvenirs, j'arrivai à Suze, la ville au pied des Alpes, la cité des torrens.

Le lendemain, seul, le sac de voyage sur le dos, je gravissais, enivré de bonheur, la belle route que la main de l'empereur a tracée au milieu de ces chaînes de montagnes qui se prolongent dans l'immensité et resserré entre deux éternels rochers , toujours resplendissans de la neige qui borde le chemin^ je répétais le vers qui m'avait fait naître la première idée d'un voyage si promptement mis à exécution.

Mais toujours suivre la voie que tout le monde suit , cette échelle que descend le vulgaire ou que grimpe le commis-voyageur, ne trouvant dans les Alpes qu'un air plus vif, un appétit plus dévorant et des auberges moins confortables qu'ailleurs , ne pouvait pas long-temps me convenir. Je laissai donc bientôt les routes battues , et toujours marchant, toujours rêvant, toujours espérant, j'arrivai, sans m'en douter, sur la crête d'une montagne d'où je ne découvrais au-dessus de ma tête qu'un ciel pur et bleu, à mes pieds des nuages qui se brisaient contre les rochers, puis des précipices que mon œil ne pouvait même pas plonger.

Un tel spectacle me ravit. Mon nnagmation s extasia devant cette subHme nature que je n'avais jamais contemplée, et je serais resté bien plus long-temps èri admiration, si la faim, mais une de ces faims que l'on ne rencontre que sur les Alpes, ne m'avait promptement rappelé la faiblesse de l'humanité. Je descendis des hauteurs où je m'étais aventuré , et comme j'avais, avant mon ascension, remarqué une petite cabane de chasseur, non loin du sentier" qui me conduisait au point peut-être le plus culminant de la montagne, je mis à profit cette réminiscence qui me promettait un gîte,' et plein d'une, ivresse qu'il me serait difficile (l'exprimer àujourd'']uii , que phis d\u\ histre, et quel

l'us'irc encore! a passé sur cette époque , je frappai a la porte de genêt qui protégeait les maîtres de la chaumière.

Un homme dans la force de l'âge et presque taille en Hercule se présente d'un air brusque. Je le prie de m'accorderriiospitalité. «Entrez, me dit-il, dans une langue qui n'était ni le français, ni Titalien, mais qui pourtant participait un peu de toutes les deux ; entrez, puis je verrai comment nous nous arrangerons. )) Je pénétrai dans la cabane, et lorsqu'une flamme pétillante, sans cesse entretenue par les branches de pin que mon hôte jetait au feu, eut rétabli dans mes veines la circulation du sang, je demandai s'il était impossible de trouver là quelque aliment pour réparer mes forces. A peine eus-je parlé , qu'une femme, jeune et belle, dont je n'avais pas encore eu le temps de remarquer la présence, servit sur une petite table au-dessus de laquelle était suspendue une lampe projetant sa pâle lumière, un pain noir et dur, un de ces gigantesques fromages dont le mont Cenis approvisionne l'Europe, puis de l'eau qu'elle fut chercher au torrent voisin. En face de cet hùtc silencieux, tristement assis au coin de son foyer, près de cette femme aussi taciturne que lui, et devant le frugal repas auquel mon estomac ne souriait pourtant guère , je ne sais toutes les horribles réflexions qui vinrent coup sur coup assiéger mon esprit. Je regrettai ma Rome, qu'une idée troppromptement adoptée m'avait fait abandonner. Je regrettai le bien-être qui m'entourait , la suave harmonie qui me berçait presque dans mon sommeil , cet air si tiède apportant avec lui des pensées de poésie et de volupté , ce bonheur de tous les instans dont l'étude m'environnait ; et lorsque je me pris à comparer le plaisir que mes amis goûtaient à cette heure-là et les fatigues que j'avais essuyées, fatigues couronnées d'un si maigre festin; lorsqu'on me retournant j'aperçus la nudité de cette habitation , attestant la pauvreté de ses propriétaires et pcut-ctrc leur coupable industrie à laquelle un morne et continuel silence pouvait faire croire, je sentis mes membres, réchauffés par le feu, trembler comme si j'étais encore au milieu de la nuit, exposé à cet air pénétrant dont j^avais si vivement éprouvé les effets; et le pain noir, et le fromage du mont Cenis, et l'eau des Alpes, digestif si puissant, tout s'arrêtait dans ma bouche ou sur mes lèvres. INIon imagination frappée allait sans doute plus loin que la vérité. Je m'avouais bien cela ; mais seul, sans armes, inconnu à tous , ne connaissant personne, je n'avais que moi pour protecteur

contre les fantômes de dangers que je prenais plaisir à créer; et pour me rassurer, ce n'était pas assez, je vous jure. Un simple mouvement que firent mes hôtes calma cependant un peu mes frayeurs

Ils s'agenouillèrent sur la pierre du foyer. J'en fis autant. Puis le mari, d'une voix plutôt triste que sauvage, commença la prière du soir que la femme répétait avec lui. Je joignis mes prières aux leurs.

Mon cœur s'unit d'intention avec ces pauvres gens que j'étais au désespoir d'avoir si indignement calomniés dans ma conscience , et quand je crus qu'ils avaient achevé, quand un dernier signe de croix sembla m'apprendre que l'heure de se coucher sonnait pour eux, comme pour moi qui tombais de sommeil , je demandai quel était l'endroit qu'ils avaient eu la complaisance de me réserver pour la miit.

— Nous n'avons qu'un lit , Monsieur , me répond la jeune femme toute tremblante, un voyageur arrivé avant vous y repose déjà , mais ce lit est grand et large ; vous pouvez y tenir tous deux sans craindre de contact. Dormez en paix. Mon mari et moi nous allons encore prier Dieu.

La femme, qui s'était relevée pour m'indiquer le lit, se remet à genoux près de son mari, et, d'une voix pleine d'une solennelle lenteur, ils entonnent le lugubre De pr'ofiuidis . Ce psaume de deuil, auquel je n'étais guère préparé, produisit sur moi une impression aussi pénible que cruelle. jNIille pensées vinrent m'assaillir dans ce moment ; mais le sommeil plus fort que toutes ces pensées l'emporta. Je m'étendis sur la couche qu'un autre partageait avec moi, sans même m'inquiéter du voisin que le hasard me donnait, sans même, à l'aide de la douteuse et vacillante lumière répandue dans cette chambre par la lampe s'éteignant peu à peu, chercher à découvrir ses traits. Je m'endormis, entendant toujours la prière de mort que mes hôtes murmuraient en soupirant profondément, et parfois en les accompagnant de sanglots étouffés par la crainte sans doute de troubler le repos de étrangers qui étaient venus implorer d'eux un abri.

Quand le jour commença h pénétrer dans la chaumière , je me réveillai en sursaut, et mon pied, en s'allongeant, rencontra dans le lit quelque chose de froid comme le marbre. Je crus rêver encore. Suivant la même direction que venait de prendre mon pied, je porte une main mal assurée sur cet objet dont je ne m'expliquais pas la pré-

sencc a mes cotés (car j'avais complètement oublie mon voisin), et ma main touche un corps glacé. Je tire les rideaux épais qui empêchaient le jour naissant de venir éclairer cette scène horrible et qu'on juge de mon efTroi , je me trouve auprès d'un cadavre! Un homme mort reposait là; mon pied avait touché son pied, ma main s'était appuyée sur son cœur inanimé, et tous deux, sur le même chevet, nous avions mi presque dim même sommeil, lui pour ne jamais se réveiller, moi pour éprouver l'une de ces terreurs qu'il est bien difficile de maîtriser.

A cet aspect, je pousse un cri d'horreur et je me lève. Mes hôtes, qui étaient accroupis autour de leur foyer, presque dans la même position où je les avais laissés en me couchant, ouvrent les yeux qu'une veille aussi lonc^ue avait fermés. Le mari accourt.

— Voyez, m'écriaî-je tout tremblant, cet homme est froid comme un cadavre. Il est mort cette nuit près de moi, et détournant mes regards d'un pareil spectacle, je m'habille a la hâte.

— Hélas! non, IMonsieur, me répond en pleurant le montagnard, le malheureux n'est pas mort cette nuit, il l'était avant votre arrivée.

— Et vous m'avez placé dans son lit, et vous ne m'avez pas prévenu.

*^ — Vous étiez harassé de fatigues. Quelques heures de repos vous étaient nécessaires. INIa femme et moi, nous n'avons pas osé tous en priver. J'espérais que la douleur m'empêcherait de fermer les yeux. Je voulais épier votre réveil pour vous arracher h cette scène de désolation. Je n'ai pas eu ce bonheur.

— Mais cet homme quel est-il? d'où vient-il ? . — Cet homme est mon frère.

A ces mots, un torrent de pleurs coule sur le visage si pale et si beau de mon hôte, dont les touchantes prières du soir et la sombre tristesse me furent ainsi expliquées.

Un peu remis de ma juste frayeur, je m'avançai vers ce frère infortuné, dont la profonde douleur me faisait mal. Je balbutiai quelques excuses de banale consolation , de ces mots que toutes les langues stéréotipent pour toutes les calamités; et, sans presque écouter ce que je lui disais, il me laissa pour se tourner du côté du cadavre. Ses yeux s'arrêtèrent long- temps sur lui, il le contempla dans un morne abatte-

ment; mais, comme, si la vue de ce corps inanimé eut excite dans son ame de trop pénibles impressions ou réveillé quelques douloureux souvenirs^ il s'éloigna sans proférer une parole el sortit ainsi delà cabane.

Resté avec son épouse, qui, pendant notre court entretien, n'avait pas interrompu la prière que le sommeil avait eu seul la puissance de suspendre , je lui dis en m'approchant d'elle: — Votre mari est bien affligé. Sa douleur est bien profonde.

— Ah! monsieur, reprit cette femme, si vous connaissiez le bon frère que nous avons perdu, notre chagrin ne vous étomierait plus. Et pressée de questions, cette pauvre femme, qui sans doute ne demandait pas mieux que de s'entretenir du défunt, me raconta ce qui suit. Je laisse à son récit toute la simplicité qu'elle dut y mettre. ; « Giacomo , comme son frère, avait été pâtre et chasseur dès son enfance. Né dans les Alpes, sous ce chaume même où il vient d'expirer, le pauvre jeune honune devait être pâtre et chasseur toute sa vie. C'était la condition de son existence, la place que Dieu lui avait marquée sur la terre. Giacomo, tourmenté de mille vagues désirs, en proie à des passions mal déterminées, ne voulut jamais comprendre cette vérité. Il avait des rêves dans la tête^ des chimères dans le cœur, un Jbesoin de gloire jusque dans ses moindres actions. Renfermé dans un espace aussi étroit, il cherchait à étendre son nom, à se faire citer dans le voisinage comme le plus intrépide ou le plus habile des chasseurs de la montagne. Ce n'était pas pour se nourrir que dès le matin il s'élançait sur les rqcs les plus escarpés^afin de surprendre le chamois pu, ^d'attendre l'aigle à son passage. Le chamois et l'aigle lui importaient peu. Giacomo voulait qu'on dise de lui : « Il est le plus brave de tous. )) Et dans les xYlpes il n'y avait vraiment qu'un écho pour répéter ces paroles, dont les chasseurs et les jeunes filles ne se faisaient pas faute de reconnaître la justesse. iVvec cela que Giacomo était grand, fort et beau comme un jeune chêne. Mais il se lassa bientôt de celle célébrité qu'il avait tant enviée. ,,

)) A dix-huit ans il lui en fallut une autre. Sans instruction comme nous, sans protecteurs connue nous, il essaya de jeter un regardau-delà de ces montagnes ou ses jours devaient, ainsi que lesnotres^i s'écouler dans la pauvreté et dans le bonheur. Il descendit à Turin, accompagnant quelques artijstes de France et d'Angleterre qui étaient venus ^ Uûus jiacoulaicul;-ils, faire un pélcrinai^e d'a^rémcut au milieu des Al-

pes; puis il revint plus triste, plus sombre que nous ne ravions jamais vu. Il était pâle quelquefois. Ses veux répandaient des larmes qu'il ne pouvait pas toujours réussir à nous cacher; mais souvent, lorsque le soleil dorait les neiges, lorsque les aigles, passant au-dessus de nos têtes, jetaient leurs cris de guerre, ou que le ciel se chargeait de nuages et de tempêtes , son front rayonnait d'une joie incompréhensible. Il prononçait dans une espèce de déhrante extase des mots sans suite, des paroles entrecoupées ; il riait comme un insensé; il pleurait comme un pécheur pénitent; puis, tout-à-coup retombant dans sa langueur habituelle, il ne répondait ni à nos questions ni à nos caresses.

» Ce fut ainsi qu'il passa plus d'une année. Un jour enfin, là, à cette place où j'ai pleuré toute la nuit, où je prie depuis quinze heures sur son cadavre, il me dit en se frappant le front de la main gauche : « Sœur, j'ai quelque chose là. Près de vous, je suis heureux sans doute, mais ce bonheur ne saurait me suffire. Un pressentiment me crie au fond de l'ame que je suis né pour autre chose que pour tuer des lièvres ou guetter des oiseaux de proie. Le voyage que j'ai fait à Turin m'a appris que, dans les villes, il y avait des hommes comme moi, nés sans fortune, qui, à force de travail, parvenaient pourtant à remplir le monde de leur nom. Ces artistes que j'ai conduits à Turin me l'ont raconté aussi. Je sens, dans mon cœur, le courage et la volonté qu'il faut pour marcher sur leurs traces. Je veux partir.

» Ces mots , reprit mou hôtesse , ces mots qu'il me jetait un à un , comme s'il les eut tirés de sa poitrine , me plongèrent dans la plus extrême surprise. Sachant que , lorsque Giacomo avait pris une détermination, il était impossible de l'en fiire revenir, je ne combattis point son projet extravagant, mais je le suppliai d'atlendre au moins, avant de l'exécuter, le retour de mon mari, qui alors était bien loin dans les Alpes. Giacomo promit, et quand son frère fut arrivé , quand il lui eut tenu le même langage qu'à moi , tous deux partirent : l'un, pour ne retourner que mourant; l'autre, pour lui presser encore une fois la main au bas de la montagne.

» Giacomo marcha tout di^oit jusqu'à Rome. Il n'avait pas d'argent^ il n'avait pas d'amis ; mais la nature lui avait donné du courage. Le courage lui tint lieu de tout.

» Vous dire ce qu'il fit dans la ville sacrée pour manger un peu de paijj, pour commencer une réputation qu'il rêvait si grande, me serait

impossible. Giacomo cependant m'a bien tout raconté. Souvent, plu* tard, quand il a été artiste célèbre et peintre distingué, souvent je l'ai entendu , le joyeux jeune homme , redire avec bonheur ses premiers essais, ses longues veilles, ses journées consumées dans l'étude, ses nuits sacrifiées au travail. Que de fois il m'a peint, dans son énergique langage , et lés tourmens de la faim qu'il avait plus d'une fois ressentis , et les passions dévorantes qu'il comprimait afin de ne pas arracher son imagination aux songes formés par elle. Assise au pied de son chevalet , tandis que son pinceau courait sur la toile en l'inondant de magiques couleurs , je me suis surprise admirer cet homme qui faisait notre gloire et qui , dans son cœur^ n'avait oublié que la pauvreté dont il nous tirait, que notre ignorance dont il était presque fier, car cette ignorance lui rappelait son point de départ.

)) Je vous parle de sa gloire , car j'en ai été témoin , car , une fois riche, une fois en réputation, Giacomo voulut nous avoir tous deux auprès de lui ; il nous appela à Rome. Il nous plaça dans ses appartemens , il nous combla de bienfaits. Ce fut lui qui , s'arrachant à ses travaux , voulut nous faire voir tout ce que la grande ville renferme de saint ou de beau. Il jouissait de notre bonheur comme s'il l'eût encore partagé, de notre naïve admiration comme si elle lui eût remis la sienne en mémoire. Avec nous, il parlait la langue des montagnes- Il s'intéressait aux récits de son frère qui jadis le fatiguaient tant. Il avait un sourire pour toutes nos joies, une approbation toujours prèle pour nos plaisirs, et, pendant ce temps-là, des lords d'Angleterre, des princes italiens se disputaient ses tableaux. Le plus petit de ses ouvrages était mis à l'enchère, avant même d'être achevé. On dirait qu'à force d'art il était parvenu à donner de la beauté à ce qui restait de sauvage ou d'agreste dans son pinceau , et , qu'au milieu de toutes ces natures tardées , de tous ces talens de convention ou de hasard , il promettait à l'Italie un peintre , comme Alfiéri avait été poète.

7) C'était avec bonheur , vous le pensez bien , que mon mari et moi recueillions ces éloges dont Giacomo pourtant ne se montrait plus aussi avide. Son talent lui ouvrait les palais des princes. Le jour, il s'y rendait en quahté d'artiste ; le soir, on l'y revoyait connne liomme ; car il était invité à toutes les fêtes, il prenait part à tous les plaisirs.

» Un an. s'écoula poiu^ nous dans ce rêve de bonheur. jMon mari

sentit à la fin le besoin de respirer l'air de nos montagnes. Il étoiiiïait , s'écriait-il, enfermé dans les murs dame cité. Giacomo nous combla de présens. Nous partîmes lieureux. Notre irère était heureux et digne de l'être surtout.

)) Jugez de notre étonnement, quand , long-temps après notre retour ici , une lettre de Rome vint nous annoncer que Giacomo , succombant à un mal dont la source n'était pas connue, était condamné, en désespoir de cause, par les médecins^ à essayer si l'air natal ne pourrait pas lui rendre la santé. Mon mari et moi nous abandonnâmes notre chaumière parée des dons de Giacomo, et ce ne fut qu'en pleurant, en ne fw^évoyant que trop le malheur dont nous sommes frappés aujourd'hui , que nous revîmes notre malheureux frère.

)) Il était pâle comme lorsqu'il se créait dans nos montagnes un avenir de gloire et de fortune ; mais dans ses yeux éteints , il n'y avait plus ce feu que plus tard les artistes appelèrent du génie. Son front était ridé, assombri par la douleur, ses joues creusées par une fièvre incessante ; et ses membres , jadis si nerveux , étaient devenus faibles comme le roseau qui croît sur les bords du lac.

)) En nous voyant, il pleura avec nous. Il nous tendit sa main décharnée et tremblante. IJji sourire, même de désespoir, n'effleura pas ses lèvres glacées. ^jq ^^^

))^Frère, murmura-t-il , j'aurais voulu t'épargner Taflreux spectacle de ma mort, car je sens là, dans mon cœur, que je dois bientôt mourir; mais les médecins, mais mes amis , tout le monde s'est réuni pour me conseiller ce voyage qui sera le dernier, et, s'il faut tout avouer , je n'ai pu résister au cruel plaisir de revoir encore une fois la chaumière où je fus si heureux, les beaux arbres, la neige qui m'ont si souvent entendu demander un nom et une félicité si promptement changée en douleur.

)) Il partit avec nous. Nous rcnlonrames de tous les soins imagi** nables; peu à peu nous nous limes un triste bonheur de sacrilier à >sa guérison l'or (|u'il nous avait si génércusemcjit prodigué : ce lut peine inutile. Après de longs mois de martyre, après des torrens de larmes versés et sur la vie qui lui échappait et sur ses espérances dont, nous disait-il, une seule, la plus chère de toutes, n'avait pu se realiser, l'inforluné est mort, déplorant son génie, son ambition et un amour malheureux dont l'objet n'est touibé de :scs mains que lorsque l'agonie

ne lui a plus permis de le presser sur son cœur. Tenez, monsieur, me dit celte pauvre femme en sanglottant , le jour vous permettra maintenant de voir ce portrait qu'il a si souvent arrosé de ses pleurs. Je n'ai pas encore eu le courage de le relever du pied du lit où mon frère l'a laissé tomber. »

Je m'approchai, plein d'une émotion que je ne cherchais pas à cacher, et, me penchant vers l'endroit indiqué , je saisis , d'une main tremblante , une miniature resplendissante de génie et de beauté. Je considérai long-temps les traits de cette Romaine aux yeux noirs, au front pur, à l'air si plein de charmes et de langueur, que le pinceau de Giaconio avait sans doute pris tant de plaisir à tracer; puis, tout en contemplant cette vie qui semblait déborder sur l'émail , je me retournai, par un instinct plus puissant que la volonté, vers le cadavre à côté duquel j'avais passé la nuit, vers ce cadavre que mon pied, que mes mains voulaient réchauffer quelques minutes auparavant; et à la vue de ce jeune homme tué par les passions , mort dans le désespoir , et dont le visage se réduisait h quelques os saillans et amaigris , un profond soupir s'échappa de ma poitrine. Je déposai sur le front glacé de Giacomo un baiser de paix, un baiser d'éternel adieu; puis, m'avançant \evs sa sœur, qui roulait machinalement entre ses doigts les grains de son long rosaire : « Voulez-vous , lui dis-je , me permettre d'assister aux funérailles de votre frère ? »

Le mari rentra^ précédant la croix et le prêtre. Tous quatre, nous suivîmes jusqu'à son dernier asile le pauvre Giacomo ; puis, quand la terre eut recouvert tout ce qui restait ici-bas de lui, je tendis une main amie aux malheureux qui m'avaient oifert une aussi tnste hospitalité , et mon voyage dans les Alpes fut terminé.

Quelques semaines après mon arrivée à Rome , j'assistais a une fête que donnait le banquier Torlonia. Le souvenir de la nuit que je viens de narrer s'était effacé peu à peu devant de bruyans plaisirs ou de sérieuses études, et pourtant tout ce que mon hôtesse des Alpes m'avait raconté de son frère était vrai, tous les éloges qu'elle m'avait faits de son talent étaient confirmés par la voix des artistes.

Dans les immenses galeries du palais Torlonia , je me laissais donc aller, comme les autres, à l'enivrement du bal, lorsque une femme, belle de la beauté des anges , passe en souriant à côté de moi , entraînée qu'elle était par les sons vibrans de rorchcstrc. jMcs yeux la fixent

un moment et dans la duchesse de P reconnaissent sans peine le

modèle qui inspirait Giacomo pour son dernier ouvrage.

C'était elle qu'il avait aimée , elle pour qui l'infortuné était mort d'amour, elle qui n'avait pas même connu la fatale passion du jeune peintre. Cependant je la vis danser toute la nuit avec un serrement de cœur inexprimable \ je la suivais de loin avec une tristesse qu'elle était bien loin de partager , et à chaque éclat de sa joie si chaste et si expansive , à chaque mot spirituel tombant de ses lèvres comme un baiser, je m'écriais douloureusement à part moi : (( Pauvres artistes , jouez donc votre vie sur un pareil enjeu. » J

Léopold Robert , qui souvent m'avait parlé de Giacomo, a pour-» tant lait plus tard comme lui , mais Léopold n'a pas voulu attendre la mort ; il est allé au-devant d'elle... Que n'avait-il la foi de Giacomo!

J. Crétine AU Joly,

Rédacteur en chef de ï'Herminey Gazette de la Bretagne.

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