‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 38 sur 82 · DODÉCATON, OU LE LIVRE DES DOUZE · texte numérisé non relu

DODÉCATON, OU LE LIVRE DES DOUZE

Dodécatoji! llalte-là! ceci est du grec et du vieux grec, je vous jure. Si mademoiselle Scudérv avait demandé un titre à madame Dacier , l'illustre helléniste n'aurait pu lui fournir rien de mieux ; l'inépuisable romancière, composant un volume par mois , se trouvait précisément, à la fin de l'année, dans la position dénombre du dodécalon.

Je passe à la traduction : le Livre, des Douze ! Pourquoi pas des treize, des quatorze, des quinze? La littérature a-t-elle douze maîtres, comme l'empli c douze maréchaux et le zodiaque douze signes ? Voyons : Geoj'ges Saiid, Mcriince^ LocK'e-TFeimars j Léon Gozlan, E. Souvestrc^ et de cinq! Voilà pour le premier volume. Ceci réhabilite hautement, ce me semble, les fameuses colonnes du magasin de î\î. Ladvocat; ce libraire, moins exclusif que M. Magcn dans ses classifications de gloires, avait du moins le bon esprit de commencer la liste de ses apôtres par les Chateaubriand, les Lamartine, les Victor

Hiigô7t6ut?s lés c?TéBrîi:es 'du premier ordre. Au surplus," qîTaucune susceptibilité ne sVffarouchc 5 le Dodécatoti n'est qu'une compilation de nouvelles presque toutes connues et jugées. Les unes ont paru dans la Revue de Paris ^ les autres dans la Revue des deux Mondes ; ces recueils étant placés sous une direction commune, on conçoit qu'ils aient un Parnasse commun. Pardon pour ce mot suranné de Parnasse j il m'a échappé malgré moi 5 c'est un com^dXv\o\.Q àwDodécaton^ ce que c'est que le mauvais exemple !

Madame G. Sand est la Sapho du Panthéon-Magen ; en cette qualité, elle a les lionneurs de la préséance. Son Dieu inconnu est le consolateur des am:intes afïligées du spleen ; il y a la une Romaine nommée Léa, quï pourrait bien s^appeler Lélia : si ce n'est une sœur Jumelle, c'est pour le moins une sœur cadette.

Vient ensuite M. Mérimée. Cet ordre de classement est-il fortuit ou calculé ? Je l'ignore ; mais dans les Ames du purgatoire^ comme dans tout ce qu'écrit M. Mérimée, il y a une sécheresse de scepticisme qui fait mal. M. Mérimée n'a-t-il donc jamais assisté à une a£:onie? n'a-t-il donc jamais entendu un râlement de mort, pour nous jeter avec une indifférence si stoïquement composée tant dé dénouemens terribles ? Qu'il pose la main sur un cœur expirant ou sur des chairs pantelantes, et sa main frémira. D'où vient donc que sa plume ne frémit pas?... En lisant son premier ouvrage, je l'ai admiré ; puis, en le retrouvant toujours le même, j'ai cessé de le comprendre, et maintenant je suis tenté de le plaindre.

jNI. Loève-Weimars , esprit souple et facile, est à coup sur, de tous nos diplomates improvisés^ celui qui court la poste le plus vite ; il en est de même de ses nouvelles , son Belphégor VaticstOy et je le recommande à tous ceux qui cherchent im agréable compagnon de voyage.

Quant à MM. Léon Gozlan et Souvestre, qui en sont encore à ce point de réputation où l'on travaille en conscience, ils devaient, comme de juste, être traités en surnuméraires ; ils terminent le volume, et c'est pourquoi j'engage les lecteurs à commencer par la fin.

Le second tome s'ouvre par un proverbe de M. Alfred de Musset , intitulé : Faire sans dire; il serait à désirer que M. de ÎNIusset, qui est doué d'une imagination riche, visât moins à la profondeur, ou sût du moins y atteindre plus souvent; ses efforts fatiguent; on a mal à sa tête,

La Eeatay de I\I. Auguste Barbier, n'offre aucune réminiscence de la verve des iambes ; l'auteur, qui semblait s'être enivré de Todeur de la poudre dont l'air était alors rempli , cherche maintenant l'ettët, et tout gonflé d'exagération, va sans cesse au-delà.

Le Voyage à Brindes^ de INL J. Janin, est trop connu pour que je m'y arrête ; je ne citerai aussi que pour mémoire le Philtre^ de M. Stendhal : c'est la monnaie d'une pièce qui a eu un grand cours , Leone Leoni^ moins le fond et la forme.

Sous le titre de Scènes historiques, M. Alex. Dumas a donné au Dodecaton un morceau de facture large et puissante ; c'est le connétable de Richemont qui arrache le traître de Giac à la faiblesse de Charles VIL Je ne reprocherai à cette belle composition qu'un peu trop d'agencement théâtral ; si le drame anime l'histoire, il a le défaut de la raidir.

Le proverbe de M. le comte Alfred de Vigny, Quitte pour la peur ^ est, comme dirait M. Granier (de Gassagnac) (du Gers), quelque chose de bien peigné , de bien poudré et de bien brossé. Elégance et sagacité, tel est le cachet de l'auteur de Cinq-Mars ; ses analyses morales ont une délicatesse exquise, et l'homme du monde perce à travers l'homme de talent. Certes, M. de Vigny a trop d'indépendance dans Je cœur et dans l'esprit, pour être l'esclave d'aucun préjugé, mais il est l'esclave des convenances.

Je ne puis faire le même éloge du pseudonyme Dufongeray; les deux auteurs des Soirées de Neuillj confondaient sous ce nom leur collaboration il y a quelques années , et je ne sais auquel des deux il e^t resté ; mais ce qu'il y a de bizarre, c'est qu'au lieu d'un oncle de comédie, les Souvenirs dhcn Soldat mettent en scène un jeune officier de l'armée française qui intervint en Espagne en 1823 , et prêtent à cet officier le langage d'un descamizados. L'antidate est visible.

L'auteur, que je soupçonne fort d'être aujourd'hui partie prenante au budget, veut donner à ses sentimens politiques un effet rétroactif; il en est libre, sans doute; mais, de grâce, qu'il prenne garde d'aller trop loin ; n'est-ce pas assez, par exemple, de nous peindre un jeune /•rourdi, modelé sur les Gonlier de ]NL Scribe, il faut encore ajouter, comme ornement obligé h l'esprit , à la gaité et au talent de séductio <lont on le dote, le titre de fils de régicide! Que dire de cette exclamation dans la bouche d'un cuirassier do la j^ardc en 18^3 : « Oui, mou

cher, depuis que j'ai dit à Paquita que tu es liis d'un régicide, elle ne parle que de toi ; j'en suis jaloux. )> On n'ose penser que ce soit là une flatterie; elle serait trop ignoble pour un homme de cœur, et trop maladroite pour un homme d'esprit.

Au total le Dodecaton n'est qu'une spéculation de librairie , et il est douteux que le libraire y gagne.

LES PRISONNIERS FRANCHIS EN RUSSIE ; MŒLRS ET SOKVE.MRS (l).

^. pe tous les grands événemens de l'empire, le plus dramatique, celui qui a eu le plus d'importance dans ses péripéties désastreuses, c'est la campagne de Russie. Qui de nous n'a pas interrogé cent fois, avec un intérêt mêlé d'une sorte d'orgueil , ceux qui pouvaient lui raconter avec détails et les prodiges de valeur de notre armée , et les terribles épreuves qu'elle eut à soutenir, dans sa double lutte, contre les élémens et l'Europe? On se sent le cœur ému à ces récits qui nous saisissent de tant de côtés, qu'ils n'ont besoin que d'être vraispour nous séduire. Le vicomte de Puibusque , que deux années de captivité ont mis à même de beaucoup voir et de beaucoup souffrir, a bien compris que l'art du romancier ne devait se montrer parmi des souvenirs si vivaces, qu'à la condition de ne rien enlever au sujet de ce qu'il a reçu de sa nature historique. Dans son livre tout semé de traits at-, tachans, on ne rencontre aucune prétention de style ; c'est le ton simple et franc employé autrefois dans les mémoires , ton que l'on oublie trop aujourd'hui, plus occupe qu'on est toujours de discuter que de raconter. L'auteur ne s'est pas borné, comme le titre de son ouvrage semble l'indiquer, à nous faire connaître l'existence de nos prisonniers en Russie ; il nous a livré des observations curieuses sur les mœurs, les usages et le régime politique de la Pologne. En donnant à ses narrations la forme du roman, il a pu, sans s'exposer à des transitions trop brusques, et en, suivant une existence humaine dans son cours naturel , nousconduire d'un champ de bataille au milieu d'un bal, et nous montrer après les plus affreuses images les plus riantes ligures, sauf à nous arracher, quelques instans après, à un cercle de ravissantes polonaises pour nous faire assister à une chasse de l'ours ou de l'élan.

(1) 2 vol. in-80 , chez Arihus Bertrand, rue Hautefeuille , n" 23.

Dans ce livre si varié et si instructif dont l'histoire élargit à chaque pas la perspective, on aurait peine à passer un feuillet, et cependant il tarde d'arriver au dénouement; pendant cette lutte contradictoire, on oublie l'heure, et on finit par s'oublier soi-même, comme dans une conversation intime avec un de ces hommes d'esprit qui se souviennent à-propos et qui content avec charme.

MÉMOIRES DE LUCIEN BONAPARTE (l).

Nous ne pouvons aujourd'hui qu'annoncer à nos lecteurs les Mémoires de Lucien Bonaparte ; l'espace nous manque pour nous livret* à une analyse critique de cet ouvrage ; nous en ferons un article spécial dans notre première livraison. Tout ce que nous pouvons en dire, quant à présent , c'est que des préoccupations toutes politiques ont enlevé à ces Mémoires une partie de l'intérêt qu'on devait en attendre. Le prince de Ganino nous parle trop peu de lui et beaucoup trop peutêtre de nous : il discute , il plaide sans cesse , et l'on aimerait naieux qu'il se bornât à raconter. Quoi qu'il en soit, beaucoup de pages curieuses appellent Tattention^ et doivent être recueillies par l'histoire.

L'abondance des matières nous ibrce aussi a renvoyer h notre premier numéro le compte-rendu que nous avions fait de l'ouvrage très-remarquable de M. Paul de Julvecourt : Loys ou de Nantes à Prague, En attendant que ce compte-rendu puisse paraître , nous rappellerons à nos lecteurs que nous les avons mis à même de juger de la manière d'écrire de M. Julvecourt par un Tableau de Moscou ^ dont VÉcho de la Jeune France a enrichi ses pages il y a six mois.

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