L. DE T
(1) 2« édition; 1 vol. in-8», chez Gosselin, rue St-Gcrniain-des-Prés, 9,
CABAP.KTir.R ET FABULISTE ANGEVIN (I).
Peut-être qii*un Virgile, un Cicéron sauvage , Dorment ensevelis sous ce modeste ombrage. Printemps d'un Proscrit.
Telle est la réflexion qu'inspirait à un poète rêveur la vue d'un cimetière de campagne. En effet, le génie n'est pas toujours la conséquence de l'éducation. Le génie est un diamant brut qui attend pour briller complètement le travail du lapidaire ; mais, quand ce travail lui manque, la piene précieuse quelquefois se développe au moindre frottement, et luit d'un éclat qui lui est propre. Voilà l'histoire de Blanchard; il s'est fait lui-même ce qu'il est. Doué d'un esprit observateur , il a mis tout simplement ses pensées en action ; il a construit ses petits drames , disposé ses personnages en scène, leur a donné des sentimens, des passions, et tout cela c'était pour lui, pour lui seul ; comme Lully faisait jouer Armide à huis-clos, et formait seul tout l'auditoire. Le pauvre et modeste Blanchard ne s'imaginait guère que d'autres pussent être appelés à partager ses plaisirs. Jamais il n'avait rêvé la publicité de ses œuvres poétiques ; c'eût été à ses yeux une prétention gigantesque, inadmissible. Ainsi, il a été long-temps le seul juge des acteurs de ses apologues ; il a seul amusé son oreille des sons de ce langage nouveau qui s'était révélé à lui du moment où, selon son expression naïve, il avait réussi à faire des i^ers justes. C'est déjà en vérité un effort assez extraordinaire de sa part pour qu'on lui passe la complaisance avec laquelle , comme on dit vulgairement, il s'écoute parler ; car c'est là le cachet de son talent ; c'est cette prolixité, harmonieuse quelquefois si l'on veut, qui surcharge un peu son style. Phèdre est précis, même sec ; La Fontaine embellit la pensée ; Blanchard la délaye ; mais cette surabondance de mots sonores n'est pas sans grâce ; il s'y rencontre fréquemment des expressions d'une poésie étonaante et qui sont de véritables inspirations. Quelles images plus brillantes que celles-ci :
Ces clochers lances dans les nuafies.
En parlant dujnouvement qu'imprime le paon à ses plumes en faisant la loue :
liX c&^f remis sejiiens si vains.
Voilà du style imitatif.
Ailleurs le poète s'élève à toute la pompe des vers ; voyez la rencontre des deux taureaux :
Comme OEdipe et Laïus, fiers et pleins d'arrogance, Il fallut disputer le droit de préséance.
(1) Un volume grand in-18 , orné d'une lithographie , chez Schwarîz et Al. Gagnot, libraires, place Saint-Germain-l'Auxerrois, h Paris.
Ce trait vaut au moins :
Je m'imagine voir, avec Louis-le-Graad , Philippc-Quatre qui s'avance Dans l'île de la Conlerence.
Blanchard est remarquable surtout par l'à-propos de ses citations mythologiques. Cette érudition, qu'il possède fort bien, où l'a-t-il prise? Dans les Lettres à Emilie du fade et doucereux Demoustier. C'est là le fond de la bibliothèque de notre fabuliste , avec un vieux La Fontaine, à qui il manque des pages , et quelques volumes dépareillés des Théâtres de Racine et de Foliaire. N'oublions pas cependant une vieille grammaire française et une prosodie très -usée, source de ce talent poétique qui s'est dévoilé tout-à-coup à ses compatriotes surpris. C'est donc en dépit d'obstacles de tout genre que la muse de Blanchard a pris son essor. Tous ses traits brillans appartiennent à son génie, tous ses défauts à son imparfaite éducation. Ce qui prouve à mon avis plus que toute autre chose en faveur des heureuses facultés dont notre poète a été doté par la nature, c'est sa docilité pour la critique éclairée et bienveillante, et sa facilité à changer, sur ses indications , non-seulement des mots, des vers, mais des phrases tout entières. Je lui ai vu corriger ainsi des expressions qui sentaient le terroir, des locutions angevines auxquelles il croyait la sanction académique. Ainsi, par exemple, c'est tout-à-fait la faute de ceux qui s'intéressent à lui si l'on a laissé subsister dans l'impression de ses fables des rimes vicieuses , telles que des composés en- Ir'eux. Blanchard eût cédé là-dessus à la moindre observation.
En le lisant on y ren^arque un défaut inhérent encore au cercle étroit où le sort l'a confiné : c'est cette tendance à accuser presque exclusivement les classes supérieures. Une répartition égale est la seule raisonnable , et la fiction qui charge presque entièrement les riches des iniquités humaines est une de ces banalités dont il serait bien temps de faire justice.
Revenons à Blanchard, à qui il faut savoir gré de toutes les idées vraiment morales, souvent originales, qui étincellent dans son livre, et delà gracieuse enveloppe qu'il sait leur donner ; car tout cela est à lui en propre : c'est à force d'instinct qu'il l'a deviné, et c'est un prodige d'imagination assez rare dans sa position. Si l'éducation eût aidé son génie, nul doute qu'il n'eût tracé un cercle plus vaste , plus varié. Peut-être aussi eût-il perdu ce vernis de bonhomie, de naïveté, qui font surtout le charme de l'apologue. Partant la compensa,tion est assez agréable pour qu'on l'accepte sans murmures. Lisez donc le joli volume de Blanchard , et vous trouverez que le cabarctier d'Angers tient bien sa place à côté du menuisier de Nevers et du boulanger de Nîmes. ir/p insfn««
""*<^' Le marquis de Seno.nnes.
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