L. de J
Par un des paies jours de l'expirante année ,
J'étais allé, l'œil moine et la tète inclinée ,
îM'égarer à pas lents dans les champs où tout dort
A travers ces sillons que cultive la mort.
Tandis que, pénétré d'une émotion sainte,
J'explorais les contours de la funèbre enceinte,
L'ame pleine à la fois de terreur et de paix
Les cieux s'étaient couverts de nuages épais
Et tout-à-coup perçant leur mobile barrière
S'en échappa la neige , éclatante poussière.
Les légers tourbillons par la brise chassés
Gagnaient le sol. Ainsi , de leur fuite lassés ,
On voit de blancs ramiers vers nos plaines s abattre
Et sans bruit sur nos bords poser leurs pieds d'albâtre.
A ces flots qui tombaient lents et silencieux ,
On eut dit qu'avertis par un instinct pieux
Ils savaient que tout doit dans ce lieu de mystère
Piespecter le sommeil qui s'endort sous la terre.
Et moi , muet aussi , morne et croisant les bras ,
J'accompagnais de l'œil la chute des frimats.
Mais h mes pieds bientôt tout le fol mortuaire
Ne fut dans sa blancheur qu'un immense suaire ,
Ou plutôt, je ne Nis, ô spectacle de deuil,
Qu'un marbre vaste et blanc sur un vaste cercueil.
Aux austères pensers j'abandonnais mon amc ,
Et laissais mon regard privé de toute flamme
Mesurer tristement le domaine des morts,
Lorsqu'un vent m'apporta quelques lointains accords.
Ce bruit qui vint frapper mon oreille inquiète,
C'était le bruit connu de la sainte clochette
Qui , résonnant au front des gémissans convois ,
A l'hymne de la mort mêle sa triste voix ,
Puis je vis s'avancer la sombre théorie
Qui, sur un double rang , tour à tour chante et prie,
Mais un frisson courut jusqu'au fond de mon cœur.
Lorsque sur le cercueil j'entrevis une fleur ;
A ce reste fané d'une corolle blême.
D'innocence et de mort double et fidèle emblème,
Aux vierges qui formaient le modeste convoi
Le secret du linceuil fut révélé pour moi.
C'était donc par un jour d'hiver rigide et sombre ,
Par un ciel d'où pleuvaient ces blancs flocons sans nombre,
C'était une beauté morte dans son matin
Dont mes yeux allaient voir s'engloutir le destin ;
Tableau triste et sacré ! Le lent et noir cortège
Défilait à pas sourds dans la plaine de neige.
Les frimats qui couvraient cet enclos -tout entier
A leurs pieds incertains refusaient un sentier,
Ils allaient, ils allaient au hasard, dans l'espace ,
Et d'un œil indécis ils cherchaient une place.
Les flamheaux, dans leurs mains agiles par le vent,
Jetaient sous un l'oiu" pàîe un jour lerne el mouvant ;
Dans le calme impos nt de l'immci se n iture
Nul bruit ne s'c'levait , si ce n'est un murmure,
Un soupir de la terre, une pl;)inte des cieux ,
Mystérieux écho d'un deuil mystérieux.
Le convoi s'arrêta d ins Te» ceinte déserte
Prête pour un cercueil; la fosse était ouverte.
Creusé dans nos jardins , tel un terrain profond
Attend le germe heureux qu'il doit rendre fécond.
jNlais alors , dévoilée aux regards de l'escorte ,
Parut dans son cercueil la jeune fille morte.
La vie , en la quittant , n'avait point emporté
Tout ce qui de son front fit la chaste beauté ;
Ses cils à demi-clos protégeaient ses prunelles ;
Tels deux saules penchés sur deux sources jumelles ,
Ses cheveux noirs qu'un souffle agitait par momens,
Seuls de la vie encor gardaient les mouvemens ;
Sa joue au doux contour, qui peut-être la veille
S'illuminait encor d'une teinte vermeille ,
Égalait en pâleur ces flocons argentés
Que sur elle en passant la brise avait jetés.
Tranquille elle semblait sommeiller dans sa couche ,
Et le divin sourire imprimé sur sa bouche
Disait encor : J'entends l'harmonieuse voix
D'un ange qui m'appelle au ciel que j'entrevois...
Oui 5 murmurai-je alors , oui , le ciel la réclame ,
Et combien dès cette heure y doit briller son ame ,
puisque ce vain débri» qui demeure ici-bas
Efface en pureté la blancheur des frimats.
Et le jour où les morts qui végètent dans l'ombre
Se lèveront pareils à des épis sans nombre.
Combien resplendira dans sa virginité
Ce lis qui dans la neige est aujourd'hui planté î
Les prêtres cependant achevaient leur prière ,
Bientôt le fossoyeur s'empara de la bière.
Dont les flancs , refermés pour la dernière fois ,
Sous le choc du marteau firent crier leur bois.
Comme un esquif brisé qui sombre au fond de l'onde ,
Le cercueil disparut dans la fosse profonde 5
Le sol se referma de son trésor jaloux.
Prêtres et fossoyeur, ils disparurent tous.
La neige recouquit dans sa chute hâtée
Une place à ses flots un moment disputée;
Et quand fut recouvert le sillon du cercueil
Je crus qu'une chimère avait trompé mon œil.
Vint la nuit. Le cœur plein du triste et doux mystère ,
Jç veillais sous mon toi^ obscur et eolitairej
Or, de toute nuée un vent purgeant les cieux ,
Voilà qu'à l'Orient le disque au front pieux
Se lève , et qu'à travers mon étroite fenêtre
Son rayon prolongé soudain vient m'npparaître.
Oh ! quand m'eut visité cette blanche lueur,
Quels furent pour long-temps les rêves de mon cœur :
Je crus voir et je vis de l'œil de ma pensée
Au fond de son tombeau la vierge délaissée ;
Je crus voir aux clartés de l'astre blanchissant
Du funéraire enclos l'aspect éblouissant ;
Puis , quand sous le sommeil ma paupière fut close ,
Du milieu de la tombe où la beauté repose ,
Je la vis se lever, et grandir , et marcher ,
Son pied sur les frimats glissait sans les toucher ;
Parfois elle agitait ses lèvres violettes,
Mais ne formait , hélas ! que paroles muettes ,
Semblables dans leur chute aux légers tourbillons
Qui , la veille sans bruit, tombaient sur les sillons ;
Des longs cils inclinés de sa large paupière
Descendait un regard , une pâle lumière :
Pareille aux blancs reflets qu'en ce même moment
La lune projetait du haut du firmament.
Puis, et la vierge morte , et la neige , et la lune
Vinrent à resplendir d'une splendeur commune ;
Et les sens inondés d'ineffables douceurs,
En elles j'entrevis comme trois chastes sa^urs ;
Ou plutôt ce n'était qu'un merveilleux mélange
Où se réunissaient , par un mystère étrange ,
La neige et son éclat, la lune et sa clarté ,
Et la vierge surtout , la vierge et sa beauté.
Peut-être aurais-je pu de cet heureux délire
Jouir long-temps encur , si , trop prompt à reluire ,
Le jour n'eut dissipé par son premier rayon
De mes esprits charmes la Iriple vision ,
Dérobant à mon œ\\ , mais non à mes pensées,
Et la vierge , et la neige, et la lune effacées.