‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 41 sur 82 · AU MUSÉE DE VERSAILLES · texte numérisé non relu

AU MUSÉE DE VERSAILLES

A tout seigneur , tout honneur ! Je commence donc par le bulletin des liommes de l'art ; le voici en substance : l'obélisque une lois parvenu au sommet du chemin de maçonnerie dont le point le plus élevé répondait à la surface su-

l^iieure de la partie du piédestal appelée acrotère , le problème était celui-ci : redresser le monolithe , en le faisant tourner sur une des arêtes de sa base, sans le précipiter , ni l'écorner. Pour échapper à ce double danger, M. Lebas qui , à Louqsor, avait déjà fait tourner l'obélisque sur un dcrni-cylindre , fortement adhérent à l'arête de la rotation , l'a garni de nouveau d'un bois arrondi qui , tournant dans un bois creux fixé au piédestal , a complètement atteint son but ; l'obélisque a tourné pour se redresser , en exerçant une pression très-forte contre l'acrotère , qu'on avait solidement appuyé par deux madriers énormes s'arcboutant du sol à la face arrière du piédestal.

Aucun mouffle n'avait été immédiatement passé sur l'obélisque; tous étaient fixés à la tête de dix mâts , placés en dehors de l'obélisque , cinq de chaque côté, tournant sur un cylindre de bois , dans lequel ils étaient entrés par leur base , et réunis à leurs têtes par une moise fortement liée. Ce sont ces mâts qui servaient de pivot à tout le système : ils tournaient , et l'obélisque tournait iivec eux , porté ou tiré par dix haubans qui allaient entourer la tête du monolithe. Dix palans passés à la tête des dix mâts répondaient aux dix haubans , et , sollicités par dix cabestans , emportaient tout cet ensemble sur la base de l'obélisque et sur le cylindre des mâts. Des chaînes placées au sommet de l'obélisque , et doucement filées de l'extrémité du chemin maçonné, servaient de retenue à l'appareil , qu'il fallait tenir en garde contre une sollicitation trop vive ou trop rapide de la force qui enlevait le monolithe.

Bref, l'opération a merveilleusement réussi ; elle fait le plus giand honneur à l'habileté de M. Lebas , et j'en félicite bien sincèrement notre marine dont il est un des premiers ingénieurs ; mais qu'il me soit permis de faire aussi mon bulletm. Après l'histoire , la chronique : j'ai rarement vu ime foule si considérable et si peu bruyante ; il y avait là cinquante mille spectateurs qui semblaient assister à une exécution , tant ils étaient attentifs et sérieux. Pourquoi ce recueillement? pourquoi ce silence? Etait-ce le lieu qui l'inspirait? se rappelait-on tout ce que cette masse de pierre était destinée à couvrir? y voyait-on la soudure d'mi vieux souvenir qui ne veut pas se fermer?... Oh I oui I c'était cela d'abord; mais d'autres préoccupations absorbaient les esprits : un double drame était commencé , et chaque acte ajoutait à l'émotion générale. On avait devant les yeux un homme pressé comme entre deux étaus par une effrayante alternative ; les applaudissemens ou les huées l'attendaient : c'était pour son nom une question de vie ou de mort, et, en le voyant aller et venir avec précipitation cet homme , faire signe aux marins , donner des ordres aux charpentiers, commander la manœuvre aux artilleurs, se multiplier enfin sur tous les points de son champ de bataille, on se sentait comme oppressé par la gravité, toujours croissante, de sa position. A l'approche du dénouement, quand on ne l'entendait plus qu'à de longs intervalles crier : Un demi-tour! un quart de tour! la trompette , qui accompagnait le gémissement des cabestans, glaçait tous les spectateurs : voilà le drame qu'avait l'humanité. Celui de l'intelligence n'était-il pas encore plus imposant? le génie de l'homme aux prises avec un géant de granit, et luttant corps à corps avec lui dans les airs , après l'avoir traîné en vainqueur et sur le sable et sur les flots !.., Qui empêchait l'homme de briser cette masse si lourde et d'en rajuster à loisir les fragniens ? il n'avait qu'à frapper ; mais non , c'eut été fuir la dilliculté , et

c'est la difficulté qu'il cheiclie , c'est elle qu'il aime , c'est elle qui fera le péril du combat et la gloire du triomphe. Le monolithe doit arriver intact à la place qui lui est assignée; il pèse cinq cents milliers , et son adversaire ne pèse pas deux cents livres; mais celui-ci a jeté son génie dans la balance, et ce poids l'emporte; l'obélisque se dresse à l'instant, sans tromper d'une ligne ou d'une seconde les calculs de l'homme ; la matière obéit en esclave à la pensée. N'est-ce pas là un grand et beau spectacle!

Le peuple, qui pouvait , en bonne conscience, se contenter d'être flatté dans sa dignité d'homme, a voulu l'être encore dans son orgueil national. Il a l'amassé , je ne sais où, un conte de cables traîtreusement coupés , et , fidèle à des traditions de rivalité que toutes les alliances de la diplomatie n'éteindront pas , il a tourné ses soupçons contre la jalousie anglaise : les Anglais , qui n'ont pas même de girafe , crèvent de dépit , et ont envoyé des millions (Pitt et Cobourg étaient cousus de guinées) pour faire pièce à M. Lebas. Ces généreuses absurdités ont une valeur qui n'est pas à dédaigner ; elles disent , à qui veut l'entendre , qu'il y aura toujours un Océan entre la France et l'Angleterre, et que ni pont ni tunnel ne rapprocheront la Seine de la Tamise. Ce qu'il y a de réel dans tous les bruits dont s'est alimentée la crédulité publique , c'est qu'il y a eu force paris engagés, et que bon nombre de nos voisins figurent parmi les perdans.

La pose de l'obélisque centralise les travaux de la place Louis XV et permet de leur donner une activité et un ensemble dont ils ont manqué jusqu'ici ; j'espère donc admirer, avant peu, les fontaines, les candélabres et les passerelles que l'on nous promet. Toutes ces nouveautés me consoleront peut-être de ne plus voir ni l'Arc -de-Triomphe , quand je sors des Tuileries ; ni la IMagdeleine , quand je traverse le pont ; ni la Chambre-des-Députés , quand j'arrive du boulevard. Déjà plusieurs statues du pont sont en route pour Versailles : Coudé , Duguesclin , Richelieu, Sully ont ouvert la marche , et on ne nous dit pas ce que nous recevrons en échange de si magniliqucs cadeaux. Si le chef-lieu du département de Seine-et-Oise était encore le siège de la cour de Louis Xl\ , il n'y aurait aucune observation à faire ; mais comme il n'en est pas ainsi , nous avons le droit , ce me semble , d'exiger quelque retour, ne fût-ce que pour l'épée de Duguesclin qu'on a brisée dans la translation. A une époque où les cpces illustres sont devenues parlementaires^ on ne saurait payer trop cher une épée de conné-, table.

Page 1