CHARLES X
La politique se sert des rois vivans, et môle leurs noms h ses in-
trigues.
L'histoire mande à sa barre les rois morts, pour les juger, et leur assigner la place qu'ils occuperont dans les siècles.
Charles X vient de comparaître h ce tribunal , il y est venu avec cette majesté , avec ce je ne sais quoi d'achevé que donne le malheur^ et parmi ceux qui de son vivant s'étaient faits ses ennemis , pas un ne s'est levé pour accuser sa mémoire.
Dans la foule, il y a eu des discoureurs qui ont jugé le prince passant de l'exil h la tombe, et ceux-là disaient :
Charles X ne convenait pas à notre temps, il avait vieilli sans npprcndre les hommes, il les croyait francs, sincères, rcconnaissans;'c<3
qui lui a manqué le plus , c'a uté la défiance ; mais de la défiance , il n'en voulait pas , il la repoussait de son ame , presque comme un péché.
Si son regard avait su aller plus avant que le sourire de l'homme qui lui disait de mielleuses paroles^ si sa franchise avait pu concevoir l'hypocrisie , aujourd'hui la royale abbaye de Saint-Denis serait tendue de draperies noires fleurdelisées et semées de larmes sans nombre , pour recevoir un hôte de plus dans ses caveaux funèbres.
Oui , si Charles X avait su se défier, il aurait su régner, et ne serait point allé mourir dans l'exil.
Parmi tous les mots que l'on a cités de lui, en voici un qui le peint merveilleusement: le sage et prudent Louis XVIII venait d'avoir une longue conférence avec son frère, et Monsieur, en sortant du cabinet du vieux roi. rencontra un de ses amis de cœur, il lui dit : A Veii croire, il faut me défier de tout le inonde; c^ est comme s'^il m'^ordonnait de vie nourrir de fiel et d^absinthe.
Du temps des armures de fer, c'eut été grande folie de se mêler sans cuirasse, sans écu et sans heaume parmi les combattans... Eh bien, de notre temps, quand on a affaire aux hommes, il faut s'armer comme eux. ---Charles X n'a pas compris cette nécessité.... Est-ce à dire que sa place sera mauvaise dans l'histoire? Je ne le crois pas. Sur sa tombe on pourra graver ces mots pour épitaphe :
Il a été meilleur que son siècle.
Léger a son début dans le monde, il a bien vite expié ses torts de jeunesse, les rudes leçons de l'adversité ont suivi de près les plaisii's, et pour le comte d'Artois la sagesse et le repentir sont venus bien avant le vieil âge. Ce prince n'avait que J\i ans , lorsqu'une femme qu'on avait, h cause de sa douceur, de son amour et de sa beauté, surnommée la LA Vallière de l'exil, mourut. — RcpcnLante sur son lit de souffrance, elle implora la religion, et pour elle qui allait mourir, et pour lui qui était condamné à vivre banni, loin de la France ! Cette piété , dont tant de Français ont fait un tort à Charles X, lui avait été ainsi amenée par la douleur, et c'est la main de la mort qui a arraché de son cœur encore jeune toute légèreté et toute inconstance.
D'autres voix ont fait d'autres reproches au prince émigré ; mais les hommes qui se moulrcul si scvcrcs uut-iis pensé que^ si la prospérité
a ses courtisans, l'adversité a aussi les siens, et qu'il n'y a pas seulement que le bonheur qui se gâte à leur souffle empoisonne, mais encore l'infortune : les flatteurs qui aiment beaucoup plus leur bien-ctre que la gloire du prince qu'ils entourent, parviennent à s'installer dans l'humble maison de l'exil, comme dans les palais du pays natal ; ils savent le chemin de Holy-Rood , comme celui des Tuileries et de Versailles.... Et quand une fois ils se sont fait une existence commode auprès du royal proscrit, ils forment autour de lui comme lui cordon de froideur, pour arrêter, pour empêcher les idées grandes et généreuses d'arriver à l'adversité qu'ils exploitent Si vous laissez élever
à l'entour du cèdre une haute muraille, ne lui demandez plus de balancer, d'agiter ses rameaux aux brises du ciel.
Vous avez vu comment toutes les misères, toutes les honorables pauvretés étaient allégées , secourues par Charles X aux Tuileries ; et bien en Ecosse et à Londres , c'était de même , et la pauvre et mesquine liste civile de l'exil venait continuellement en aide à de nobles dénûmens. Une des grandes vertus de Charles X a été la bienfaisance ; personne n'a donné autant que lui , personne n'a donné avec autant de grâce , c'était vraiment lui qui savait doubler le bienfait par la ma- ■. nière dont il l'accordait.
Le premier jour de son règne, le jour où il fit, comme roi, son entrée dans Paris, souvenons-nous du premier mot qui partit de son cœur pour le révéler. — Une femme étant parvenue jusqu'à lui, au milieu de tous les chevaux du cortège, lui remit une pétition.
Merci Madame, Je vais lire votre placet^ j'j/erai droit, je vous 7'emercie.
Ainsi , ce roi qui vient de mourir si loin de nous, se sentait de la reconnaissance envers ceux qui le mettai<3nt à môme d'obliger, et remerciait quand on lui demandait un service.... Avez-vous vu quelquefois un ruisseau arrêté dans son cours par quelque éboulement soudain de ses rives , ne pouvant plus courir et murmurer, ses eaux deviennent comme tristes et mornes; mais si la main d'un pâtre retire la roche ou la terre qui retenait ses ondes, on dirait au frémissement de la source qu'elle se réjouit de pouvoir couler encore : il en était de mêmC: de la bienfaisance de Charles X. Plus elle s'étendait, plus le vieux roi. avait de bonheur. Les ardeurs de l'été tarissent souvent les fontaines, les exils, les malheurs n'ont jamais pu tarir la générosité du prince que
i- 334 — nous pleurons. Nous venons de voir arriver en France des bienfaits datés du jour de sa mort ! La fimiille qui a pu , grâce à ce secours, daté de Gorîtz , du 6 novembre i836, retirer du mont-de-piété les eHcts qu'elle y avait déposés, et dont le besoin se faisait sentir aux approches de Fhiver , est allée demander à une c'glise voisine une messe noire pour le repos de l'ame de son royal bienfaiteur.
Par ordre , on la lui a refusée ! Nous nous taisons, nous avons
pu faire une page à^Jiistoire ^ mais il nous est interdit de faire de la politique... Eh mon Dieu, pourquoi parlerions-nous? Il y a des faits qui parlent assez d'eux-mêmes !
Si, en sortant de cette vie, il y a des âmes qui, pour arriver à Dieu, n'ont pas besoin de prières, celle du roi très-chrétien dont l'Europe porte aujourd'hui le deuil est bien de ce nombre. Le malheur , l'adversité, endurés avec douceur et résignation, sont de puissantes prières, et rendent facile et uni le chemin de l'exil au ciel ! Aussi les an£»es qui veillent aux extrémités de la terre, avant reconnu cette ame rovale et chrétienne, ont dit : Laissez passe?' ce fils de saint Louis !
Vicomte Walsh.
A trois siècles de distance apparaissent dans notre histoire deux femmes mères de deux de nos meilleurs rois : Blanche de Castille et Jeanne d'Albret. L'une et l'autre venues dans des circonstances difTicilcs comprirent et dominèrent leur époque ; Tune et l'autre eurent à lutter contre des influences puissantes pour l'éducation de leur fils, et la fermeté qu'elles déployèrent en triompha. La différence du svstèmc qu'elles employèrent est tout entière dans la différence même qui existait entre leurs deux époques. Elles savaient que l'art de gouverner n'est pas une tradition universelle , invariable, absolue. Elles savaient que, pour régner, la première condition est de connaître h quels hommes et à quelles idées on doit commander. Elles savaient enfin que les rois ne doivent être étrangers h aucun mouvement des esprits, qu'ils doivent observer d'un œil également attentif et le bien et le mal, fa'ix) tourner les défauts comme les qualités de leurs peuples aux pro-
grés de la civilisation, et so placer à la tcte do leur siècle pour en régler la marche.
Dans un temps où les grands vassaux avaient voulu ébranler la monarchie en formant une ligue ) la femme de Louis VIII , la belle-fillc de Philippe-Auguste, triompha du duc de Bretagne^ du comte de Toulouse, d'Hugues de Lusignan et de Thibault de Champagne; elle fit amener aux pieds de son fils encore enfant P/e/veil/ai^c/e/'c une corde au cou. L'alliance de ce rebelle avec l'Angleterre ne put pas rempccher de rendre hommage à genoux à son légitime souverain qui le traita avec générosité.
Dans un siècle de ferveur religieuse, quand François d'Assise faisait élever plus de trois cents couvens d'hommes qui venaient se vouer à une existence de jeûne et d'aumône , quand Thomas d'Aquin vivait presque à la cour, quand déjà plusieurs expéditions avaient été faites en Terre-Sainte, Blanche de Gastille sut inspirer à son fils toutes les vertus chrétiennes qui devaient en faire un saint , et cependant elle lui apprit à s'affranchir de la suprématie politique de la cour de Rome, suprématie qui prenait de dangereux accroissemens sous les pontificatsd'innocentlll et de Grégoire IX. L'enfant , qui avait entendu dire a sa mère qu'elle aimerait mieux le voir mort que coupable d'un seul péché mortel, énonça néanmoins dans une célèbre pragmatique-sanction les maximes propres à réprimer les abus de la puissance ecclésiastique. C'est que JBlanche avait su éclairer l'ardente foi de son fils. En faisant développer en lui toutes les pieuses vertus du chrétien, elle ne s'était jamais exposée à compromettre la dignité royale. Après l'avoir mis à la tète de son armée dès l'âge de treize ans, elle fit tous ses efforts pour empêcher une expédition où elle voyait peut-être que la France perdrait des sommes immenses, une armée valeureuse, et surtout un roi qui ne peut être comparé ni à ses prédécesseurs ;ii à ceux qui Tont suivi.
Trois siècles s'écoulent, et voilà encore une femme préparant à son fils un des règnes les plus beaux et pourtant les plus difficiles de notre histoire. Le schisme de Calvin s'est répandu en France, il y est l'occasion d'interminables guerres. Alors, paraît Jeanne d'Albret , née , le 7 janvier i528, de Henri II d'Albret et de Marguerite de Valois, sœur de François I". Quoique dépouillée de sa royauté par le trailé de Cambrai , Jeanne ; avec sa principauté de Béarn , conserva toujours le titre de reine de Navarre , élevée dans les principes de l'antique constitution
^ 336 — du Bénrn qu'on appelaît/o7\ç et qui n'était que îè'gouVéfhënYèhl' ^u paj-spar Icpajs. Là où est la liberté, là est la r/e, disait-elle souvent. Mariée à Antoine de Bourbon , prince faible et voluptueux qui mourut de bonne heure , elle eut à diriger rédu(.ation de son lils Henri et de sa fille Catherine. Faisant vivre son lils au milieu des hommes grossiers et presque farouches qui habitaient les environs de Coarasse , il apprit à s'entendre dire la vérité , a voir les hommes tels qu'ils sont ; en effet , au milieu des montagnes, il trouva des amis, et l'amitié, si peu connue des princes , le suivit sur le trône. Jeanne savait d'ailleurs admirablement concilier h Henri l'amour des Béarnais; déjà peut-être elle prévovait que ces mêmes enflms qui partageaient alors les plaisirs et les travaux du sien pourraient partager un jour ses périls et sa gloire.
La reine de Navarre, pleine d'un génie libéral et d'un grand amour pour l'indépendance du peuple , sut la préparer par l'éducation donnée à son fils. Elle voulut qu'on éloignât de l'esprit d'Henri ces fausses idées de grandeur qui rapetissent l'ame et rendent souvent inhabiles à réi^ner ceux qui v sont appelés par les circonstances ou par leur naissance; elle voulut qu'il n'écoutât jamais ces doctrines insensées qui transforment les vertus les plus nobles en exaltations dangereuses, elle voulut que , souffrant comme le pauvre , il acquît avec lui le sentiment des maux d'autrui qui tempère et modifie la plénitude du pouvoir ; elle voulut surtout qu'on éloignât de lui ces hommes qui , vivant des souvenirs d'un temps qui ne peut plus renaître, attristent la jeunesse des princes de leurs regrets ou l'aigrissent de leurs ressentimens et relèvent sans cesse la barrière du passé sur la route de l'avenir.
Elle chercha donc des gouverneurs ou plutôt des amis parmi les savans ou les hommes de guerre qui avaient Vesprit délicat , le raisonnemeiit pur , les mœurs irrépréhensibles. Des intrigues de cour lui ayant un instant enlevé son fils, elle le reprit bientôt pour le confier à Beauvoir et La Gaucherie, hommes de talens et de cœur, qui, sans fati«"uer l'esprit de leur disciple par l'enseignement prématuré de brillantes connaissances, lui faisaient entendre combien il serait humiliant pour lui de n'être que l'égal en capacité de ceux qu'il était appelé à conduire. Le jeune Henri de Navarre, qui avait excellé de bonne heure aux exercices du cheval, des armes et des courses, et dont Favien a dit : // était tant accoutumé aux fatigues et aux peines, qu'il ne se faut émeîyeillçr si cet inyincibk m guc?rc étudia les arts et les belles-
lettres avec la même ardacv qu'il cubait mise aux pi^cmicrs jeuotr de son enfance. Par un singulier caprice des cvénemens , qui allaient briser bientôt de si tendres liens, une étroite intimité exista aii collège entre trois Henri qui devaient tous trois mourir de mort violente. Henri , duc d'Anjou , depuis Henri HI , et Henri de Guise , qui lit tant pour obtenir la royauté.
Le jeune Henri de Bourbon , présenté à la cour de Henri H , avait séduit ce monarque par la vivacité et l'à-propos de ses reparties , par son langage sincère et hardi, par toutes ces habitudes franches et guerrières qui devaient le faire surnommer le Diable-à-Quatre. Le roi de Fiance eut dès-lors la pensée d'un mariage avec sa lillc jNLarguerite. H en fît part à Jeanne d'Albret. Celle-ci comprit que cette proposition cachait des vues secrètes sur la Navarre; indignée , elle jura de ne jamais consentir à une transaction qui pourrait priver son fils de ses droits. Unissant la prudence à l'énergie, elle se déroba secrètement de la cour, revint avec rapidité en Béarn , ranima par sa présence l'affection de ses sujets et informa la noblesse des projets de Henri H. Celle-ci se répandit bientôt dans toute la Navarre pour communiquer au peuple son indignation et son enthousiasme. Le roi de France, sentant que, même avec des armées aguerries , on ne peut pas lutter bien longtemps pour le mauvais droit et contre le vœu des populations , renonça à ses projets et se contenta de reporter sur Guise et l'amiral de Coligny les hautes faveurs dont il dépouilla la maison de Bourbon , rendant ainsi plus puissans des ambitieux qui devaient s'eiïorcer de conquérir le tronc au mépris de ce grand principe d'ordre, la légitimité, sans laquelle il n'y a plus que Xo.'b faits qui ont tous un droit égal et qui enfantent toujours l'anarchie; car l'usurpation ne constitue rien , elle ne peut que chasser de son sanctuaire la véritable autorité pour la rendre un instant errante et incertaine.
Selon quelques historiens, la veuve d'Antoine de Bourbon épousa en secret un gentilhomme nommé Goyon , mais cet acte de la vie privée de Jeanne d'Albret n'exerça aucune influence sur la reine de Navarre. Toujours préoccupée de l'avenir de son fils , elle sentit qu'à une époque de luttes et chez un peuple comme le sien, Henri devait être un capitaine intrépide et habile. Elle le plaça à quatorze ans h la tète des gentilshommes des provinces. H avait choisi pour devise celle des Spartiates : Vaincra ou mourir. Mais, comme en combattant des
1P- 338 ^ ennemis, Henri devait distinguer les ambitieux qui égarent et entraînent de ceux qui , instrument aveugle des passions des autres , en sont en même temps le jouet déplorable , son sage précepteur La Gaucherie sut lui faire opposer à la première devise une seconde devise tirée de Virgile : Parxere subjectis et debellare supe/'bos. Élevé. dans ces nobles idées de justice et de clémence , Henri apprit de sa mère que l'oubli et le pardon doivent être les grandes vertus des rois qui succèdent à des révolutions, et que tout esprit de haine ou de vengeance qui découle du trône en mine les fondemens. Si les commotions politiques ébranlent un instant les nations en y semant la discorde et le malheur, elles laissent voir quelquefois de nouveaux élémens de prospérité et mettent en saillie des besoins qu'il est du devoir des princes de satisfaire. Le Vésuve vomit , pendant ses irruptions, une cendre qui fertilise les plaines où elle tombe.
Après la mort de Henri HI , pour mettre un terme aux luttes sanglantes qui avaient désolé la France, pour diriger les ambitions qu'avait lait naître la faiblesse de Henri H et Timpéritie de ses trois lils , il fallait un roi qui ajoutât à la légitimité de ses droits toute la puissance d'un génie conciliateur. Henri IV parut comme un astre qui annonce de plus beaux jours.
Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.
Dans la longue et périlleuse lutte qu'il eut h. soutenir , il se montra toujours généreux et grand. Il fut tel enfin que Jeanne l'avait voulu ; il fut digne de sa mère, digne de celle qui , suivant d'Aubigné, était une princesse 71* ayant de femme que le sexe, V ame entière aux choses viriles^ V esprit pensant aux grajides affaires ^ et le cœur invincible aux grandes adversités.
Jamais princesse ne fut assaillie par plus de vicissitudes et de malheurs^ c'était un temps de guerres civiles; jamais femme ne fut plus indignement calomniée, c'était un temps de partis ; jamais cœur de mère ne fut livré à de plus cruelles angoisses , c'était un temps où le poignard •était plus redoutable que l'arquebuse. Mais ce cœur héroïque, la Providence l'avait formé de ces fortes vertus qu'elle réserve pour les grandes races de rois.
Henri , privé de l'appui de Jeanne d'Albrct long-temps avant le terme de l'épreuve^ recueillit sur sa tombe les inspirations de son génie.
Gomme ellcj il avait vu clair dans les trames icnûbrcuscs de la ligue, il avait vu que les ambitions se couvraient du masque de la religion pour égarer le peuple et l'exciter au désordre. Sage conciliateur , il éteignit le fanatisme religieux, fanatisme plus noble dans ses causes, mais non moins terrible dans ses effets que le fanatisme politique, surtout que ce fanatisme envieux qui arme l'égalité contre la liberté, comme lorsque Cl larlcs- le- Mauvais souleva la multitude pendant la captivité du roi Jean. Léon de JouvE>fi:L,