CYCLE BRETON
Nous avons reconnu avec les trouvères trois sources principales à l'épopée chevaleresque: les chants des Bretons, les traditions françaises, et les souvenirs de l'antiquité (i). Nous allons maintenant étudier chacune de ces sources dans ses détails, en commençant par la première ; nous parlerons ensuite des poètes qui y ont puisé.
(1) Esquisses pcéliiuiuaires.— ZifV/w de la jeune France^ t. v. p. 36.
L'âge héroïque des peuples gaulois, comme celui de tous les peuples, se perd dans un vague lointain dont il est ditficile de sonder la profondeur. La Gaule ressemble alors h un mystérieux sanctuaire d'où s'élèvent des flots d'encens, où des prêtres vêtus de blanc, et de vieux guerriers tout armés, chantent et prient ensemble a genoux, où rayonnent mille clartés pour l'imagination éblouie, mais qu'un grand voile dérobe aux regards. Ce voile, César le fendit de son glaive, et la réalité parut.
La poésie recula alors devant l'histoire, comme les Gaulois devant les Romains, et comme eux elle fut vaincue. On sait qu'elle ne mourut pas cependant, et que les bardes la recueillirent chez les Bretons, seul et dernier reste de la nation gauloise qui eut sauvé avec son indépendance les précieux débris de l'héritage druidique. C'est parmi eux, c'est dans l'Armorique et la Cambrie que nous devons l'aller entendre, et qu'elle se remontre à nous aux cinquième et sixième siècles, toute brillante et tout inspirée.
Arthur et Houel, deux guerriers du sang des vieux rois, régnaient alors sur ces deux provinces. L'un commandait aux Bretons de l'île, l'autre à ceux du continent. Ils avaient souvent à unir leurs armes contre les Saxons et les Francs, successeurs des Romains dans les Gaules ; leurs peuples étaient frères, leurs succès constans, leurs gloires communes. Le Dragon rouge^ — symbole des Bretons dans les chants du barde IMerdhyn, — le Dragon rouge triomphait toujours; il enchaînait la fureur du Dragon blanc (les étrangers), et écrasait incessamment sa tête sous ses pieds. Près d'eux «combattaient par troupes ces guerriers impétueux )) dont parle un autre barde; ces guerriers aux longues lances recourbées )) et sanglantes, qui engloutissaient comme un déluge les ennemis dans » une ruine générale ; )) ou ces chefs renommés « qui buvaient de la )) bière et du vin dans des coupes d'or, et portaient le collier d'hon- )) neur ; » ou ces autres qui « roulant comme le feu, le tonnerre et la » tempête, apprêtaient de leurs mains un repas à souhait, aux aigles » fauves et aux oiseaux de proie, et faisaient déborder de sang les fleu- )) ves après la bataille (i). »
L'histoire a appelé ces princes du surnom de grands^ et s'il est plus glorieux aux yeux de l'humanité de rompre des fers que d'en donner,
(I) Y Gododin.
ils ont mleuxméritécetitre que tant de conquérans fameux. La poésie a chanté leur mémoire et leurs siècles; et de l'ensemble des chants des bardes recueillis par les trouvères, et par eux traduits dans une nouvelle langue et animés d'une vie nouvelle, est née la branche de l'épopée chevaleresque dont nous nous occupons, qui se couvrit de fleurs si variées et si brillantes.
INIais pour bien comprendre ceci^ quelques préliminaires sur l'état des bardes, depuis la chute du druidisme , nous paraissent indispensables.
Les bardes formaient chez les Bretons une hiérarchie réo:ulièremcnt constituée par la loi ; ils avaient à leur tète le bard-y-wîad^ ou barde de la patrie, à qui son génie seul conférait cette dignité ; elle ne s'obtenait qu'au concours. Tous les trois ans, il y avait sur une liaute montagne, devant un autel druidique, une assemblée générale des anciens de la nation (Jieji ardiiriet)^ des grands et du peuple, où tous les bardes du pays venaient disputer le prix de la lyre. Le vainqueur méritait un rang distingué auprès du grcnid cJief -^ il avait le droit de chanter en sa présence pendant les trois années de son règne poétique; il obtenait \c fauteuil doré à la cour, recevait une harpe des mains de la reine avec un anneau d'or, et était honoré du titre de prince des bardes. Tels furent aux cinquième et sixième siècles, Thaliessyn , * Merdhyn et Merdhyn-Emrys, qui déposèrent sur l'autel du dieu des chrélicns leur couronne de verveine de druides, et leur rameau de guy sacré. Les degrés inférieurs de la hiérarchie étaient occupés par les bardes du prince, des seigneurs, ou des autres chefs. Le nombre de ces poètes domestiques s'élevait très-haut. Ils prenaient place au milieu des premiers officiers du palais, et y logeaient; leurs terres étaient franches et quittes de taxe et d'impôt ; en marche ils montaient des chevaux des écuries royales. Quand le souverain tenait cour plénière, aux trois principales fêtes de l'année (Pâques, Noël et la Pentecole), il faisait présent à son barde d'un échiquier d'ivoire; son épouse lui passait au cou une chaîne d'or, et il s'assevait à la droite de l'héritier présomptif, des mains duquel il prenait la harpe. Celte harpe était sacrée, comme celle du prince et du noble. Il ne pouvait ni la donner, ni la vendre, ni l'engager, ni s'en défaire pour aucune raison durant sa vie , sa charge l'obligeait h se tenir toujours prêt à chanter.
Les faits et gestes de leur souverain ou seigneur, la gloire, les ex-
ploits et les actions clignes de mémoire des héros de la patrie, étaient le sujet ordinaire des chants des bardes domestiques et des bardes couronnés (i).
Au dixième siècle, ces ordonnances relatives aux bardes furent confirmées et retouchées ; au onzième, nous y trouvons ajouté cet important article :
« Nul ne sera barde, nul n'aura droit de célébrer sur la lyre les événeméns passés, qu'il ne sache par cœur tous les chants de Merdhyn, de INIerdhyn-Emris et de Thaliessin, les trois princes des bardes bretons (2). ))
Ainsi, les souverains et seigneurs de la Bretagne insulaire ou continentale : Arthur, Houel, le roi Mark, Tristan, Langaloc'h (Lancelot), Galgan (Gauvain), Perceval, tous les héros de la Table-Ronde ou du" Saint' Graal, et leurs immortelles amies Gwenwar (Genièvre), Issylt (Iseult), et les autres, eurent à leur cour des poètes qui conservaient le souvenir de leurs exploits et de leurs amours, et qui trouvèrent un écho dans les bardes des onzième, douzième siècles et suivans.
Outre cette expression lyrique, la poésie bretonne en avait une autre écrite, mais moins générale.
Ce ne fut guère qu'en 750 que l'on commença h en fixer par l'écriture les fugitifs monumens. On réunit dans un monastère d'Armorique un grand nombre de chants et de traditions concernant la mémoire des princes et chevaliers bretons, et l'on donna à ce recueil le nom de « Brut-y -Breninet^ )) c'est-à dire « Histoire des princes. »
Cinq cents ans plus tard , un moine gallois, Waltcr-Ralénius, voyageant en Armorique, trouva ce manuscrit , l'emporta en Angleterre, et le communiqua à Gai frid- Arthur, archidiacre du comté de Monmouth, qui le traduisit en latin, et dédia son ouvrage à Robert, comte de Glocester, fils naturel d'Henri l*''. Cette dédicace, la voici :
« A très-illustre et très-invincible prince et seigneur Robert, comte de )) Glocester, Galfrid de AIonmouth,en toute vénération, salut.
)) Je ne pouvais revenir de mon étonncmcnt, en voyant (juc dans leurs » ouvrages Gildas et Bcde ne parlassent point des anciens princes brc-
(1) Gyfrcilbjcu hyweldda.
(2} Uavics rjies.
)) tonSj m même d'Arthur et de ses chevaliers, et de tant d'autres qui », se succédèrent depuis ; je m'en étonnai, dis-je, vivement, car leurs » gestes méritent d'éternels éloges, et ils sont gravés dans la mémoire )) d'un grand nombre de peuples qui les chantent avec enthousiasme. )) Telles étaient mes pensées habituelles, quand Walter d'Oxford, sa- )) vant aussi versé dans l'art de la parole que dans les histoires étran- » gères^ me montra un livre singulièrement vieux, écrit en langue bre- )) tonne, et contenant en très-beaux vers les gestes et faits des anciens » Bretons... C'est à sa prière que j'ai traduit cet ouvrage en latin. )) Agréez-en l'hommage, Robert de Glocester, etc. » a.' aui^
Du latin du moine Galfrid, le J3riU-f'Breninet passa dans le français de Wace et de plusieurs aulres trouvères. C'est un des plus an"P4 ciens monumens de notre littérature au moycn-àge, et le premier roman de la Table-Ronde.
Les desccndans de Rolf-Gangr et des barbares du nord qui le suivi-| rent sur les côtes de France, étaient depuis long-temps fixés en Neustrie; ils avaient des ducs et des lois, un gouvernement constitué, parr# laient la langue des vaincus, le roman wallon, et cimentaient chaque jour par de mutuelles unions leur alliance avec leurs voisins les Bretons d'Armorique ; ces rapports devinrent si intimes, qu'ils confondirent bientôt les intérêts des deux peuples. La conquête de l'Angleterre par eux résolue et exécutée en fut un des h^uits principaux.
INIais il ne fut pas le seul ; ce fait devait avoir des conséquences dans mi autre ordre de choses bien plus importantes encore, il devait apprendre aux trouvères normands quelle mine poétique la Bretagne recelait dans son sein.
On connaît le goût des peuples du nord pour la poésie, ils le portèrent avec eux dans leur nouvelle patrie, et leurs princes continuèrent à avoir des poètes auprès d'eux.
Quand Louis- d'Outremer , usurpateur du duché de Normandie, chassa les jongleurs de la cour du jeune Richard (94 2), et qu'il en nomma sénéchal Raoul Torte, « lacoui*, nous apprend un trouvère, en fiLt tournée à ^^raiit* destruction^ — Raoul en reçut mainte malédiction ; — moult il y avait par la terre de pleurs et de gémii^semens. — Plus de vielles ni de rotes, ni de rotrucngcs, ni de chansons. — Les
vieillaiHJs, les vieilles femmes se laissaient choir à genoux ;- — les peti\5 enfans mêmes pleuraient dans plusieurs maisons. — »
Le premier acte de l'autorité de Pâcliard, après avoir reconquis ses états, fut de les rappeler ; poète distingué lui-même , et époux d'une princesse bretonne élevée au son de la harpe armoricaine, il aimait comme elle à entendre les trouvères , à les protéger, et secondait de tous ses efforts le mouvement intellectuel dont ils étaient les inslruniens.
Ses successeurs suivirent son exemple. Guillaume-lc- Conquérant donnait à son ménestrel Berdik trois vills et cinq caracates de terres dans le Gloucestershirc, et cela sans taxes ni impôts. Par ses ordres, la langue française, qui était déjà celle de la clergie (les lettrés), de la cour, des ti'ibunaux et des grands, devenait celle de toutes les écoles; sii connaissance était exigée pour parvenir aux emplois , le code des lois saxonnes traduit dans la langue des vainqueurs, et l'antique idiome de l'Angleterre abandonné du peuple. Peu à peu, le français s'étendit partout, et au douzième siècle on ne pouvait plus l'ignorer sans passer pour s}ilain^ comme le témoigne le Dictié d'Urbain^ manuel de la civilité à cette époque, composé par Henri P^
Soyez débonnaire et courtois,
Sachez aussi parler françois ;
Car moult est langage loud^
De geulilsliommes moult aimé. ,^
Enfin la France n'était plus le seul théâtre du mouvement littéraire et intellectuel, il embrassait toute l'Angleterre,
C'est alors que naquit (de 1090 à 1 1 10), dans Tile de Gersey, le trouvère maistre Wace; il commença ses études à Caen, où il y avait une école célèbre fondée par l'abbé Lanfrank , depuis archevêque de Cantorbéry. De là il passa en France, et après un séjour de quelques années dans ce pays, il revint en Normandie.
En l'ile de Gcfsey" âuîs nd,
A Caen fus petit apporté,
Illecqucs (là) fus-je à lettres mis,
Puis fus loTi^-temps en France appris,
Quand de France je retournai^
A Caen lonoucment demeurai,
De romans faire m'entrerais,
Moult en ccrivis et eu fis. ^ j
II y composa en effet sa traduction du Britt-y-Breninet, son principal ouvrage ( 1 1 55), et la première partie du roman des Ducs de Normandie (i i6o). Mais il ne tarda pas à comprendre, à ce qu'il paraît, que la route qui mène à la gloire ne conduit guère à la fortune, car il rompit brusquement le fil de son histoire de la manière qu'on va lire :
Mais (l'aller longue voie se peut-on Lien lasser, Et de belles chansons se peut-on ennuyer ? Qui chante, boire doit, ou prendre autre loyer, De son métier se doit qui le peut avancer.
Il abandonna donc la poésie pour preîidre autre lofer. Son métier nouveau Vavança-t-'û davantage ? C'est peu probable.
Au moins sa rupture avec les muses n'était-elle point définitive; au bout de dix à douze ans, il se réconcilia avec elles, et reprit le cours de ses travaux. Il est vrai de dire que le réconciliateur était Henri II, et que le trouvère venait d'être fait chanoine de Baveux.
Il me fit donner, Dieu lui rende!
A Baycux une prébende, Et maint autre don m'a donné.
De tout lui sache Dieu bon gré.
Malgré le titre et les dons il ne put s'empêcher toutefois de laisser entrevoir comme un regret ou un vœu dès le début de la seconde partie de son roman ; peut-être aussi ne cherchait-il qu'une excuse à son long silence.
JadiSj observe le trouvère,
Moult souloient être honorés, Et moult prisés et moult aimés, Ceui qui les gestes écrivaient.
Et qui les histoires traitaient, Souvent ils avaient des barons, Et des nobles dames beaux dons.
Pour mettre leur nom en histoire (l).
Moi je puis longuement penser.
Livres écrire et translater, Faire romans et serventois, Ne trouverai qui soit courtois, Qui tant me donne et mette en maiu^ Dont j'aie un mois un écrivain, rsi qui nul autre bien me fasse (2).
(1) Allusion aui bardes.
(2) Les trouvères se servaient de copistes pour mettre au net Içui-s ouvrages.
Ils disent: Moult bien, maistre Waccf Vous devriez toujours écrire, Qui savez tant bel et bien dire !
A ce me tais, et reste mus (muet].
Do plusieurs je n'en aurai plus,
Et cependant , ajoute-t-il tristement ,
Je parle pour la riche gent
Qui a les rentes et l'argent ;
Car pour eux sont les livres faits ,
Et bons dits faits, et bien retraits (racontés).
Morte est, qui jadis fut , noblesse ,
Et périe est od (avec) lui, largesse.
Qui ses lois ait (suive), ne puis trouver,
Tant puis-je loin et près aller,
Ne trouverai qui rien me donne
Fors le roi Heuri-le-second.
Ces vers pourraient donner à croire que maistre Wace n'est pas entièrement à l'abri du reproche qu'ont adressé certains critiques à un poète de l'antiquité.
INIais ce n'est pas à notre siècle de lui en faire un crime : s'il eût vécu de nos jours, il eut parlé différemment, sans doute ; nous n'en sommes plus au temps où les poètes enviaient de quoi avoir un copiste durant un mois ; où ils léguaient à leurs femmes , par testament , le second de leurs lits après le meilleur (Shakespeare) 5 où ils reconnaissaient par devant justice en avoir reçu quarante-quatre poules et poulets avec un coq, et autres objets semblables (Cervantes); où, enfin, ils empruntaient trois sols pour payer le raccommodage de leur unique paire de soulliers , comme le grand Corneille.
Moult soûlent ils être honorés î
Wace termina la série de ses romans par deux ouvrages pieux : V Histoire de la Fête de la Conception de la sainte Vierge , et la yie de saint Nicolas, Tel était l'usage des trouvères, c'était le repos dans le sein de Dieu après les orages , un passeport d'immortalité. Ainsi les chevaliers venaient terminer leur carrière si brillante et si agitée , si pleine de guerre et d'amour, dans quelque abbaye solitaire, h l'autel de laquelle, fatigués du monde , ils appendaient leur bouclier.
On croit qu'il mourut vers la fin du douzième siècle , en Nor-» mandie selon les uns; çn Angleterre suivant d'autres.
A cela se réduit le peu de détails que nous possédions sur le trouvère normand ; nous les avons recueillis cà et là dans ses livres , comme des traits épars et brisés , pour en refaire son image , mais nous n'osons trop nous flatter d'y avoir réussi.
Il y a moins d'une année qu'égaré dans les rues de Caen, nous demandions h la vieille ville quelque souvenir de son vieux trouvère. Nous cherchions son nom sur tous les murs les plus noircis par le temps , sur toutes les portes les plus moussues. jNIais ni les murs ni les portes antiques ne nous en parlèrent. Peut-être , la maison qu'il occupait sert-elle aujourd'hui à quelque usage inftime; celle où est né Chateaubriand est maintenant l'écurie de la poste de Saint-Malo.
Nous entrâmes dans une église (Saint-Etienne, je crois), et sous les arches ogivales, les mille colonnes et les cinti'es mêlés de roman au milieu de la poussière et de l'odeur des siècles passés , le trouvère vint encore s'offrir a notre esprit. De graves chanoines réunis dans le chœur psalmodiaient l'office du soir; c'était peut-être à la même place que le cJianoinc de Baveux avait lui-même K'crscillé. Sa mé moire nous suivit ainsi sur les jolies rives de l'Orne; sans nul doute, jadis il s'y promena plus d'une fois ; nous le rêvions , la tête couverte d'un froc, et s'appuyant sur un bàlon. Il portait sous le bras un psautier, ou peut-être un de ses romans ; il était un peu triste et courbé, s'avançait lentement , et nous semblait réciter à demi-voix des vers. Hélas ! noire rêve dura peu ! Il y avait près de nous des matelots à moitié ivres , qui chantaient et fumaient en radoubant leur chaloupe.
Après avoir erré çà et là, long-temps » le long des quais et des environs, tout plein des souvenirs du moycn-àge dont la ville est remplie, nous songeâmes à revenir sur nos pas, mais soit distraction, ou plutôt ignorance des lieux, nous perdîmes bientôt notre route, et nous nous trouvâmes face à face avec un cimetière.
Quand on est seul au milieu d'une ville, et que la foule qui s'agite, et entoure, n'olfre personne à qui sourire et serrer la main, autant vaut selon nous la société des morts.
Nous entrâmes.
Le soleil sur le point de se coucher jetait en ce moment un grand éclat; il éclairait, de longs rayons pâles et brisés , la sombre verdure du feuillage , les croix des tombes et le faîte des monumens. Si tout était mouvement et bruit sur les bords de l'Orne et au sein de la ville,
icî tout était paix et calme : pas un oiseau , pas un ctre vivant, aucun murmure , que le froissement des herbes h demi fanées , et des insectes nés de l'iiomme qu'elles abritent sous leurs touffes.
Que venions-nous chercher au cimetière des Normands, nous autres fils de l'Armorique? était-ce quelque ami perdu , quelque parent défunt loin de sa terre natale, quelques bonnes et pieuses pensées, ou le tombeau de maistre Wace? Mais le trouvère, sans doute, ne repose point en ces lieux, l'Angleterre , dit-on, a recueilli ses restes.
Pourtant, nos yeux allaient de tombe en tombe et d'épitaphc en épitaphe , comme s'ils eussent cherché à retrouver la sienne.
Et notre pied subitement heurta à l'angle d'un autre tombeau , au tombeau d'un autre trouvère...
Lui aussi fut clerc-Usant de la Normandie, et honora cette province par ses ouvrages; lui aussi habita la ville de Gaen; il fut chanoine de Baveux, comme Wace, comme Wace il visita rAn^leterre; non f)lus 5 il est vrai, en voyageur et protégé d'un roi ( les rois en ce temps-là ne donnaient plus de couronnes aux poètes , ils n'en portaienC plus eux-mêmes; le peuple l'avait fait rouler avec leur tète dans leur sang , ) non ! l'Angleterre fut pour lui une terre d'exil. 11 allait en compagnie de malheureux prêtres bretons demander à cette île un refuge contre la proscription; avec eux il eût pu chanter : <( Adieu , )) pauvre pays de France ! adieu ! Assis le long du jour sur un rocher )) du rivage j'arrose mon visage de larm^es , je fatigue mes yeux à cher- )) cher h l'horizon lointain ;
(( Je fatigue mes yeux à chercher sur les mers^ si je ne vois point )) arriver quelque vaisseau de la patrie, qui m'annonce ma délivrance. »
C'était le tombeau de l'abbé Delarue... Peu de jours avant sa mort nous lui avions écrit , là nous attendait sa réponse.
Resté seul et le dernier d'une génération illustre , parmi les exilés du monde , pour lui bâtir un monument, il avait achevé son œuvre , 'et vu blanchir enfin, à l'horizon des mers de la vie, la voile de la délivrance !
La nuit venait ; nous nous mîmes un moment à genoux au bord de la tombe de celui qui fut notre maître , notre conseil et notre guide ; et nous nous hàlàmes de quitter ces lieux (i). Tu. V.
(t) Dans le numéro prochain, nous analyserons le roman du Brut et en donnerons des extraits.
MÉMOiUES DE LUCIEN BONAPARTE.
Dcriiièreiiient , dans un repos de chasse, le hasard me conduisit près d'une grange où un garçon de ferme était occupe à cribler du froment, et je ne pus m'empôcher d'exprimer quelque surprise en voyant tous les mauvais grains qu'il avait laissé passer : « Que vou- )) lez-vous! me répondit le paysan, ce blé là vient d'une terre pier- » reuse; il est mêlé de tant de gravier qu'il a crevé le tamis. ))
La plupart des hommes politiques qui écrivent leurs mémoires ne pourraient-ils pas en dire autant ! Combien en voyons-nous cribler leur vie et en trier soigneusement les moindres jours, sans parvenir à séparer l'ivraie du bon grain ! quel tamis, par exemple , serait de force à résister au poids d'un i8 brumaire ? Conçoit-on qu'on se dise républicain, et que Ton ait fait sauter la république par la fenêtre? Est-il une justification admissible pour la complicité d'un Brutus dans l'usurpation d'un César ! J'accorde volontiers à Lucien Bonaparte toutes les bonnes intentions qu'il s'attribue ; l'histoire contemporaine est pavée, comme l'enfer, de bonnes intentions ; je n'entends le chicaner ni eur sa conduite en Corse envers son bienfaiteur Paoli , ni sur la ferveur de son jacobinisme a Saint-]Maximin,ni sur ses votes de nécessité à Paris , ni en un mot sur tout ce qu'il appelle les erreurs de sa jeunesse ; mais ce qui me semble intolérable , c'est qu'il persiste à protester de son amour et de son respect pour la représentation populaire , après l'avoir traitée à Saint-Cloud avec une irrévérence digne de Catilina.
Un rôle aussi honorable que simple était indiqué à l'ancien président du conseil des Cinq-Cents par sa position de famille , et je regrette pour lui qu'il n'ait pas su le prendre. Il lui suffisait de rapporter tous ses actes , bons ou mauvais^ à son dévouement fraternel, qui aurait jamais songé à lui en demander compte ? L'influence du sang ne se raisonne pas plus que l'ascendant du génie ; la nature avait deux voix pour entraîner le frère de Napoléon , elle parlait en même temps à son esprit et à son cœur ; le moyen de résister lorsque tout cédait! Mais l'amour-proprc s'accommode mal de tant d'abnégation; n'eût-on qu'un rayon de gloire , on ne veut pas qu'il aille se perdre dans l'au- Téolo çj'uu autre; on tient h faire nom à part, et qu'arrive-t-il 4 c'cs
qu'on s'exagère la valeur d'une individualité qui n'a souvent qu'une illustration relative. Je désirerais qu'il lût possible d'adoucir ici le langage de la vérité ; il me répugne d'enlever une illusion au malheur et une espérance à l'exil; cependant, l'erreur que j'ai à combattre vient d'avoir de si funestes résultats, que, dans l'intérêt même et des dupes et des victimes , tout ménagement doit cesser : on trompe les Bonaparte ou ils se trompent eux-mêmes en transformant leur famille en dynastie; leur condition est irrévocablement fixée, ce ne sont pas les rejetons, ce sont les rameaux d'un arbre dont le tronc est mort : en aucun temps ils n'ont eu une existence qui leur fut propre ; sans Napoléon ils n'auraient jamais rien été ; sans lui , ils ne seraient rien encore; qu'ils se pénètrent donc bien de cette destinée toute secondaire qu'il leur a faite, et qui, en réalité, n'a rien d'humiliant puisqu'elle tient moins à leur petitesse qu'à sa grandeur ; s'ils veulent nous faire penser à eux^ leur meilleur moyen c'est de nous parler de lui ; on leur saura toujours gré d'ajouter à la richesse d'un monument national , et l'immense intérêt qui s'attache aux souvenirs de notre gloire militaire pourra les couvrir d'une protection reconnaissante.
Quand l'opinion est ainsi d'une propension facile à l'indulgence , à quoi bon l'exciter à la sévérité? Qu'y a-t-il de commun , je le demande, entre les frères de Napoléon et l'histoire? leur biographie, plus ou moins chargée d'épisodes romanesques , n'appartient qu'à la chronique ; les femmes y occupent la plus large place , tandis qu'elles ne figurent que sur le dernier degré du trône impérial. Trois préfets, ou plutôt trois pachas couronnés , changeant de sceptre et de boudoirs au gré d'un maître absolu, et devenant, sur un décret, Westphaliens , Hollandais, Napolitains ou Espagnols , est-ce là de quoi nous occuper sérieusement? Lucien a dédaigné la pourpre royale , il est vrai , mais pourquoi? Ses motifs sont écrits à chaque page de ses mémoires ; il y a en lui plus de caprice que d'indépendance : tourmenté par une imac^ination mobile et inquiète , il ne ressemble aucunement à ces hommes tout d'une pièce , qui , à force de constance , appellent le respect jusque sur leurs erreurs ; il s'est épris successivement pour deux ou trois constitutions; il a ralfolé du directoire , et il l'a culbuté ; il s'est réconcilié avec l'empire en i8i5 , après s'en être éloigné en i8o4; il a foudroyé le système du gouvernement anglais de ses périodes radicales, et il a fini par demeurer s^isi d'enthousiasme en étudiant le jeu de ses
ressorts aristocratiques ; sa vie est un choc continuel d'idées contradictoires.
A chaque nouvel événement, c'est un reflux d'opinions qui lutte contre une marée montante d'utopies 5 on ne peut comparer la tète d'un homme si prompt à s'impressionner qu'à un creuset toujours en ébullition ; rien n'y prend consistance , rien ne s'y épure , rien ne s'y achève. Que veut aujourd'hui M. le prince de Canino! Il veut tout cç que veulent les républicains , moins la république, plus l'aristocratie* Il veut que la couronne , ondoyée en i83o par deux cent dix-neuf députés , reçoive le baptême du suffrage universel ; suivant lui 5 le diadème impérial a obtenu du vote populaire une triple consécration , et il ne fut jamais de légitimité plus légitime ; à Dieu ne plaise que je veuille discuter , je me bornerai à deux observations de faits : la première, c'est que l'auteur a protesté lui-même contre cette légitimité par sa retraite ; la seconde, c'est que Napoléon croyait si peu à la validité de son titre, qu'il appelait avec impatience la sanction du temps par ce mot célèbre : Que ne suis-je mon petit-fils ! et qu'en outre , tout riche qu'il fut en héritiers collatéraux , il répudia une femme chérie pour avoir accès dans les dynasties légitimes.
Les divagations et les incohérences qui abondent sous la plume de Lucien Bonaparte ont donné lieu à de piquans mécomptes \ tous les partis ont été déçus, et cependant l'ouvrage n'est pas exempt d'esprit de parti ; on y rencontre ça et là quelques traces de vieilles passions mal éteintes ; au rebours de tous les mémoires historiques, il y a peu de faits et beaucoup de discours, l'auteur a rapporté avec l'effusion d'une tendresse paternelle toutes ses harangues aux Cinq-Cents, mais il ne nous a révélé aucun de ces détails d'intérieur , aucun de ces secrets de palais dont son nom avait éveillé l'appétit; en un mot, il n'a pas ajouté une seule page à Thisloire de son h^ère. Ce calcul tout personnel lui a mal réussi 5 je n'attribue à aucune autre cause la froideur de l'accueij général. Que ce soit donc un avertissement pour le second volume , s'il est vrai qu'il ne se soit pas perdu dans l'échauffourée de Strasbourg et que le public doive encore l'attendre.
Je ne terminerai pas sans rendre un sincère hommage à la franchise de quelques aveux; l'auteur a souvent désarmé la critique en faisant justice lui-même de ses erreurs ; ce mot : T ai tort ^ qui, suivant Rulhièrc , nous déchire la bouche , s'échappe sans peine de ses lèvres,
et la candeur de son repcnlir semble prouver la bonne foi de ses fautes. Parmi les nouvelles opinions que l'expérience lui a fait adopter , il en est deux dont je me plais à prendre acte pour Tlionneur des principes monarchiques : la première, qui appartient à Tanciennc constitution française et non à Sieycs, comme il l'avance, est relative h la supériorité du système électoral par degrés au monopole de l'élection directe ; la seconde porte sur la nécessité de tenir dans un constant équilibre les pouvoirs politiques de l'état en relevant l'élément aristocratique au niveau de l'élément démocratique.
(c Etrange puissance de certains mots dans les révolutions , s'écrie )) Lucien! puissance magique, quelquefois bienfaisante, plus souvent )) fatale ! nul mot n'eut plus d'iniluence parmi nous que celui d'aristo- » crate. L'anatlième contre l'aristocratie, né en 1789, n'a pas encore )) vieilli en i836! c'est toujours le même mot ; mais à quelles idées di- » verses et souvent opposées ne l'a-t-on pas appliqué?.... En 89 , il » indiquait les défenseurs des abus de l'ancien réoime, les aveudes )) partisans de la réunion de tous les pouvoirs dans une seule main. » Et depuis, on l'a transféré aux plus sages défenseurs ôes libertés du )) régime nouveau , aux partisans éclairés de la division et de l'équilibre )) des pouvoirs. Les ministres de Louis XVI, Necker , Malesherbes et » Roland ; Bailly et Lafayetle, les feuillans , les girondins et les mode- )) res ; en un mot, tout ce qui était renversé tour-h-tour recevait cette )) cruelle épithète, préface de l'échafaud. Nous étions sortis de ces )) crises déplorables; mais le mot qui avait cessé d'être mortel n'en » était pas resté moins odieux ; 07i eût été bien mal avisé de ?ie pas )) décocJier cette flèclic à ses adversaires:^ je fis comme les anti-cs.
Ce passage, extrait d'un des premiers chapitres, n'est que le prélude d'une thèse largement développée dans le dernier, et où l'aristocratie est envisagée sous le point de vue social. Il y a là peut-être une pensée de torysme mal digérée ; le prince de Ganino demande les effets sans vouloir les causes , mais il est sur la voie d'une vérité pratique , cl ce retour d'opinion doit ulre accueilli comme un heureux progrès.
A. de P.
rcec
LETTRE A M. LE YICO^ITE M'ALSH
SUR LA CONDAMNATION PRONO>'CÉE A ROME CONTRE DEUX OUVRAGES DK M. DE LAMARTINE ET M. DE LAMENNAIS.
" Permettez-moi, Monsieur, de vous adresser de courtes réflexions au sujet d'un événement qui a fait quelque sensation dans cette ville où le soleil ne se couche point sur l'émotion que le matin a vu naître, tant l'existence est rapide, tant les heures courent vite sur ce volcan qu'on appelle Paris. J'ai entendu apprécier diversement la mesure prise dernièrement par le Saint-Siège à l'égard d'ouvrages composés par deux hommes justement célèbres, I\L de Lamartine et ÎM. de Lamennais ; mais j'ai remarqué une disposition générale à désapprouver du moins, sous le point de vue i^olitique, la sévérité du Saint-Siège.
« Voyez, dit-on, l'imprudence d'une pareille mesure ; c'est jeter à l'opposition )) deux noms éclatans ; c'est priver la bonne cause de deux de ses plus belles lu- » mières. Les ennemis du christianisme vont triompher. Voici qu'on range >» M. de Lamartine, le chantre des Méditations si religieuses et si chrétiennes , 5> et M. de Lamennais, l'auteur de Vlndiffcrencc, parmi les adversaires de l'E- » glise. Si l'on avait quelque chose à reprocher au présent, ne devait-on pas » être reconnaissant du passé? Ne valait-il pas mieux, d'ailleurs, fermer les )) yeux sur quelques taches, quelques infractions à l'orthodoxie, que de s'aliéner » deux hommes dont la plume est un sceptre ? C'est par la prudence et la conci- » liation seulement que Rome peut maintenir son influence qui lui échappe ; » les royautés vieillies vivent de concessions. »
» Si je ne me trompe point, c'est là le résumé, à peu près fidèle, de toutes les objections qui ont été faites contre la sentence prononcée par le souverain pontife.
» IVous autres , hommes du monde, nous arrangeons un peu légèrement les affaires de l'Eglise. Nous trouvons qu'il y a d'admirables pages d'éloquence dans les ouvrages les moins orthodoxes de M. de Lamennais ; que nous faut-il de plus? Nous n'adoptons point ses erreurs et tous nos devoirs se trouvent remplis; car n'ayant point l'autorité nous n'avons point la responsabilité qui en est la conséquence naturelle. Quand donc il s'agit de l'Eglise, nous la mettons à notre place et nous voudrions qu'elle fît comme nous. Nous permettrions de grand cœur au vicaire de Jésus-Christ de ne point adopter intérieurement les pages de M. de Lamennais, où ce grand écrivain, alliant ensemble les doctrines de Rabœuf et celles de l'Evangile, trempe les vérités éternelles du christianisme dans les erreurs éloquentes de Rousseau. Mais pourquoi ces condamnations publiques? Pourquoi cet éclat qui ressemble à un scandale ? Pourquoi mettre l'univers dans la confidence des torts de M. de Lamennais et du blâme de Rome , » Pourquoi? Parce que Rome doit la vérité au monde, et que si la chaire de saint Pierre restait sans oracles, quand les conducteurs des intelligences les égarent, la chaire de saint Pierre manquerait à son devoir le plus saint, et laisserait tomber en déshérence la plus sublime de ses missions. Il ne dépend pas du Saint-Sicge de parler ou de se taire. Toutes les fois que le dépôt des doclrin s
est attaqué , que là majesté des principes est méconnue , le phare éternel, allumé à Rome par la main d'un Dieu, s'illumine, et le monde est averti que vers l'endroit où le poussent des génies téméraires il y a un écueil. Voudrait-on que par de vains ménagemens pour un écrivain, si grand qu'il soit, on laissât ternir la pureté des croyances, et qu'on voilât l'évangile par respect pour un livre écrit de main d'homme? Il faudrait donc que l'Eglise éteignît son flambeau, afin que sa lumière n'éclairât point le naufrage de M. de Lamennais, et lui permît d'entraîner dans ses égaremens tant de pauvres intelligences qui ont besoin d'être mises en garde contre l'influence de son beau génie ?
» Il est difficile de soutenir sérieusement une pareille opinion, monsieur le vicomte; aussi, après quelques regrets donnés à la chute d'un homme aussi illustre que M. de Lamennais, on l'abandonne à l'arrêt qui le condamne et l'on convient d'assez bonne grâce que le Saint-Siège ne j^ouvait point agir autrement qu'il n'a agi.
» Mais dès qu'il est question de M. de Lamartine, les objections recommencent plus nombreuses et plus formidables. M. de Lamartine est un auteur si aimé de tous ceux qui ont lu ses vers? Il y a tant de charme dans son talent, une séduction si douce dans l'harmonie de cette parole, facile comme la prose, nombreuse comme la poésie ! Les femmes, surtout, au cœur desquelles le poète a si bien parlé, ont pris Jocelyn sous la protection de leurs larmes. Elles ne peuvent croire qu'un livre où il y a tant de pieux sentimens, si heureusement exprimés, puisse contenir de graves erreurs. Et puis, M. de Lamartine n'est point im théologien, c'est un poète. Il y avait bien moins d'inconvéniens à fermer les yeux sur quelques taches. Rome n'aurait-elle pas dû adoucir sa sévérité et écouter son indulgence ?
» Ici encore je demanderais au monde la permission de prendre la défense de Rome.
jD Comme tous les admirateurs de M. de Lamartine, monsieur le vicomte, j'ai loué le poème de Jocelyn» Il est impossible de faire descendre avec plus de bonheur l'épopée jusqu'à la vie intime, jusqu'à la vie domestique. Cette iliade , qui a poui' sujet les combats qui se livrent dans le cœur d'un simple jeune homme élevé pour le sanctuaire, est un des tableaux les plus achevés qui soient sortis des mains du Raphaël de la poésie. Mais si sous cet admirable dessin^ sous ce coloris magique, vous recherchez la pensée de l'ouvrage, vous comprendrez tout ce qu'il y a de raison et de prudence dans l'arrêt que vient de prononcer le chef de l'Eglise. Sans doute, Jocelyn n'est pas un ouvrage irréligieux, c'est un livre, au contiaire, dont le christianisme a dicté les plus belles pages. Mais c'est précisément ce mélange des croyances de la rehgion avec les passions de la terre, qui fait le danger de Jocelyn.
» Un livre athée ou immoral n'est guère dangereux; il ne trouve que l'athéisme ou l'immoralité pour lecteurs, et il ne peut corrompre la corruption même ; mais un hvre où l'on trouve la volupté à côté de la prière, les passions humaines sous la croix du Christ, cette fièvre de l'ame, qu'on nomme l'amour, à côté des méditations les plus belles sur l'Ecriture et sur l'Évangile ; ce livre a des inconvéniens d'autant plus graves que la vérité s'y trouve mêlée à l'erreur, la terxç au cid; k piu'^té des apges ^vu faiblesses btuuaiucs, Les âmes de cLoix et
d'élite qui se seraient tenues en garde contre un piège grossièrement tendu a leur innocence, ne peuvent se défendre de respirer ces molles et tièdes vapeurs qui s'élèvent de la cliaude atmosphère de Jocclfn, avec les nuages de l'encens consacré et les parfums de la prière.
» N'étes-vous point d'avis que la Noui^elie Hclohe de Rousseau a perdu plus de femmes que les romans d'une morale plus relâchée, et cela par une raison toute simple, c'est qu'on estime Julie même après sa chute, et que Rousseau a su rendre en elle le vice vertueux et la faute innocente? Eh bien, Joceljn est, en quelque sorte, la Nouvelle Héloise du sanctuaire. Il apprend anx lévites qu'on peut porter dans son cœur une passion que l'Eglise repousse, vivre avec l'incendie sans que l'incendie vous dévore, et élever vers Dieu, sans crime, un cœur rempli par une femme. Quoi qu'on puisse dire, c'est là le fond de Jocelyn. Quand l'Eglise l'a condamné, elle n'a donc fait que remplir son devoir de mère vigilante et attentive aux périls qui peuvent menacer ses enfans. Elle a vu que cet ' admirable poème était au moins aussi dangereux par ses qualités que par ses défauts ; que ce mélange du sacré et du profane était un péril de plus ; que la croix de Jésus -Christ, plantée sur cette espèce de palais d'Armide, empêcherait les meilleurs esprits de se tenir en garde contre les enchantemens de ce merveilleux poème. Alors elle a élevé la voix pour rompre le charme ; elle a parlé, elle a condamné, elle a averti.
» J'ai cru, monsieur le vicomte , que ces réflexions auraient quelque utilité dans VEcho de la Jeune France, où nous avons tous loué I\I. de Lamartine, dont nous aimons tous le beau et admirable talent. Il ne me reste plus qu'un petit nombre de paroles à ajouter pour achever de répondre aux objections des personnes dont j'ai parlé au commencement de cette lettre.
» Yoilà donc, vont-elles dire, M. de Lamennais et IM. de Lamartine définitive- » ment perdus pour l'Eglise. Tous avouerez que c'est avoir tort, contre soi- » même , que d'avoir raison, à un pareil prix, contre d'aussi grands ccri- » vains. »
. )> D'abord 31. de Lamennais et M. de Lamartine ne sont pas perdus pour le «Catholicisme. Il ont failli , parce que tous les hommes sont de leur nature faillibles et sujets à l'erreur. Mais l'Eglise, inexorable pour l'erreur, est toujours indulgente pour ses enfans. Fénélon précéda M. de Lamennais et M. de Lamartine sur la liste des auteurs dont l'Eglise désapprouve les ouvrages. Ils peuvent le suivre dans son glorieux retour, et imiter l'immortelle satisfaction que ce grand génie a donnée au Saint-Siégc et au monde chrétien. Et quand ces deux illustres écrivains persisteraient dans une mauvaise voie, Rome, qui a pu mettre Luther, le grand réformateur, et Henri YIII, le puissant monarque, au banc delà chrétienté, ne balancerait pointa maintenir, dans cette circonstance encore, les vrais principes catholiques, et à immoler ces deux hautes renommées à l'inaltérable pureté des doctrines de l'Église , qu'elle a reçues du passé et qu'elle doit à l'avenir,
«» Yeuillez agréer, monsieur le vicomte, mes respectueux compllmens.
a Alfred Netteme.nt. » ' "
LAIS INEDITS DES Xlh ET XIII. SIECLES ,
Publiés pour la première fois d'après les manuscrits de France et d Angleterre ,