‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 54 sur 82 · CHRONIQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DE PARIS

Je dénonce à tous les lecteurs de VEcho un énorme abus de pouvoir ; je viens d'être troublé dans la possession de mes trois X ; on m'a intimé Tordre de décliner mon nom ; et l'auteur de cette incroyable violence , on ne le devinerait jajnais, c'est M. le directeur lui-même I Yoilà pourtant ce que c'est que ces nobles preux de la littérature : ils n'aiment que les visières levées ; les seules armes qui leur paraissent courtoises sont celles dont la marque est ciselée en toutes lettres, et, ne fût-on habitué, comme moi, qu-'à se servir du fer émoulu , il faut, bon gré mal gréj combattre à visage découvert. Si je proteste de toutes les forces de mon indignation^ j'en ai bien sujet, en vérité ; car me voici dans la position mortifiante de cette pauvre douairière, qui, ayant ôté son masque à la sortie du bal de l'Opéra, s'entendit demander si elle n'en avait pas un autre. Tranquillement abrité jusqu'ici sous mes trois superbes majuscules, comme un roi du vieux temps sous sa large couronne à pointes de fer , je jouissais de tous les bénéfices et de toutes les douceurs de l'anonyme ; on pouvait me siffler à bout portant sans m'obliger à rougir ; c'était, on le voit, aussi agréable que commode ; les gens minutieux qui parcourent un article de la tête aux pieds commençaient même à s'imaginer que mes ambitieuses initiales cachaient un nom connu. Eh bien I pas du tout : en disant qui je suis je ne ferai que changer d^incognito, et l'on ne manquera pas de crier, pour peu que l'on soit charitable, que de l'anonyme je me réfugie dans le pseudonyme. J'entends déjà la question d'usage : Quel est donc ce monsieur! et la réponse obligée : Ni vu ni connu. Comme c'est flatteur I O mes X , mes chers X , que de regrets vous allez me laisser I On ne se doutera jamais de tout ce que vous valiez pour moi ; avant d'arriver à vous et de me faire un rempart de votre trio crochu , n'ai-je pas dii cheminer d'un bout à l'autre de l'alphabet ; d'abord je trônais sur l'A, puis sur le B, puis sur le C ; mais, à peine assis, une volée d'usurpateurs venait m'assaillir, et il fallait déloger ; j'ai erré ainsi de lettre en lettre jusque par-delà le Yj je croyais avoir franchi les Balkans ; et c'est lorsque , pour la troisième fois, je déploie ma tente au soleil, qu'on m'invite à la plier I Ah I si M. le directeur savait I... Mais je m'arrête: ma douleur pourrait n'être pas comprise, et il n'y a rien de plus monotone qu'un désespoir qui ne finit pas.

Le mois de novembre nous quitte demain ; il est temps de régler son compte. Ses trente jours forment comme un chapelet dont les grains se suivent et ne se ressemblent pas ; les premiers surtout sont bien noirs; il y avait là une douce fête ; à l'avenir, ce ne sera plus qu'un lugubre anniversaire ; l'exil * a dévoré les restes d'une vie royale ; l'auguste vieillard, qui s'est endormi avec tant de calme , venait de recevoir des fleui s ; il est mort en respirant leur parfum, et cette dernière couronne, qui lui a été offerte sur la terre, n'a été sans doute que l'emblênie de celle qui l'attendait dans le ciel ; des yeux obscurcis par les larmes ont mesuré avec une douloureuse surprise la distance qui sépare Versailles deGoritz.... Elle est immense en effet cette distance fatale. Mais comment se fait-il qu'il y ait encore plus loin de Yersailles à Saint-^

Denis? que peuvent donc des cendres glacées? qu'aurail-on à craindie de la poussière de l'exil? Ahl laissez passer Charles X et Napoléon ; que Tun soit enfin réuni à ses frères dans le silenee de la tombe ; que l'autre cesse enfin d'être troublé par le bruit des flots, pour reposer sous le monument de ses victoires , et la France, la noble et généreuse France, vous bénira!

Déjà, et ceci est une muette pétition qui ne saurait être dédaignée, un deuil spontané a opéré des rapprocliemens inattendus; la froideur, l'infidélité même, se sont voilées du crêpe funèbre, et de toutes parts on a cédé à cet entraînement de cœur, qui est la plus belle qualité du caractère national , comme la légèreté d'esprit est son plus grand défaut. Tel a été l'empressement général que les magasins les plus riches en ouvriers n'ont pu suffire aux commandes. Delille et madame Gagelin ont eu à soutenir un véritable siège, et tous les tailleurs en vogue se sont vus dans la nécessité de renouveler leur fonds à la hâte. A entendre quelques implacables , ce n'est qu'affaire de ton et de mode ; chacun veut imiter la haute société pour avoir l'air d'en faire partie. Ceux qui tiennent ce langage ne réfléchissent pas qu'en le prenant à la lettre , on doit en conclure qu'une pareille influence, constatée par un hommage si public, indique une réaction complète , et prouve que tout, jusqu'aux vanités , est en voie de retour. Que dire de plus significatif?

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