ACADEMIE FRANÇAISE
L'Académie avait à remplacer M. Laine ; elle a élu M. Dupaty. Etablira qui pourra un rapport entre ces deux hommes ; pour moi je m'abstiens. Messieurs de l'Institut ont voulu , nous assure-t-on , se donner mi ami. A la bonne heure I M. Dupaty a du monde ; il cause avec esprit , et raconte très-bien ; c'est^ en un mot, un excellent convive de conversation, et si l'Académie parvient à rétablir les petits soupers , je ne doute pas qu'il n'en soit le Boufflers.
Un critique lui a reproché avec une spirituelle bienveillance d'avoir laissé vieillir sa réputation ; mais le moyen de lui rendre de la jeunesse et de l'éclat I 31. Dupaty, nous assure-t-il , a plusieurs tragédies en portefeuille. Étrange elixir î est-ce là ce qui coulait de la fontaine de Jouvence ? était-ce de l'eau chaude ou de la tragédie fondue qui remplissait la fameuse cuve d'Eson ? Franchement , une seule tragédie, dans le goût de l'empire surtout, pourrait geler une renommée naissante : comment donc résister à plusieurs? Il me semble , sans me larguer d'être médecin de gloire, que, puisque l'opéra-comique a déjà réussi au nouvel académicien , il fera sagement de s'y tenir. C'est un régime fort doux, et dont son confrère M. Scribe s'est toujours bien trouvé.
Par une heureuse exception, le discours du récipiendaire a obtenu l'assentiment général : si ce n'est pas son meilleur ouvrage, c'est du moins celui que je préfère; M. Laine, cette haute et fière personnification du courage civil , a dignement inspiré son successeur : il lui a communiqué un instant et sa vigueur et son indépendance :
« Après une longue suite de vicissitudes où tant de nobles cœurs ont embrassé des causes différentes, s'est écrié M. Dupaty, qui osera dire qu'aucun de
jiousnc fùlgiilclL', même dans ses erreurs, par uii.ainour sincère delà patrie? Voudrons-nous contraindre tous les liommes à voir leur salut où nous le voyons ! Et me croirai-jc le droit de demander compte de ses convictions à celui qui ne céda jamais qu'aux inspirations de sa conscience ; qui , parvenu pauvre au pouvoir, en est sorti pauvre ; qui fut si désintéressé qu'il envoyait son traitement de député aux indigens de sa ville natale j qui , devenu ministre, fut si ménager des deniers de l'état, que, lorsqu'il était obligé de se soumettre à d'importunes nécessités de représentation, il empruntait à ses collègues les objets de .4uxe qui lui manquaient?
' » Je n'ai pas connu M. Laine jiendant sa jeunesse IMais quand je revins à
Bordeaux, notre commune patrie, M. Laine était déjà l'ornement du barreau qui nous a donné les Veigniaud, les Gensonné , les Garât, les Desèze, les Peyronnetj les Ravez , les Martignac , et qui fut une pépinière si féconde de grands orateurs et d'hommes d'état, qu'un de nous s'écriait, en admirant leur talent et leur courage : «Tous ces avocats de Bordeaux avaient du sang de Montesquieu dans les veines I »
« Chaque talent a sa source particulière. M. Laine puisait le sien dans l'étude assidue des grands orateui-s et des gi-ands poètes, dans la méditation constante de la justice et du but, enfin dévoilé, vers lequel marchent les siècles. Ami de la vérité, son langage était simple comme elle. Naturellement affectueux, mélancolique, et désintéressé de vaines louanges, il ne songeait qu'au triomphe des intérêts qu'on lui confiait ; et jamais, par une exaltation factice, il ne cherchait à rendre importante une cause légère. Use contentait de convaincre par la lucidité du raisonnement, lorsqu'il pouvait suffire ; mais quand il s'apercevait qu'il avait à lutter contre la mauvaise foi, l'orgueil ou l'ignorance, on était surpris de sa promptitude impétueuse, et plus surpris peut-être encore de lui voir conserver, dans les cmportemens d'une discussion violente, ce goût exquis, cette mesure parlaite dont il rie pouvait s'éloigner, parce que celui qui pense toujours bien, ne peut que bien dire, même dans la colère. Toutes les quahtés du discours que les écrivains les plus exercés obtiennent avec tant de peine, avec de la réflexion et du travail, éclataient dans son improvisation à la fois véhémente et calme, abondante et concise, ornée mais sévère, La gravité de son geste et de sa voix, tempérée parla douceur de son regard, donnait à sa parole, habituellement persuasive, le caractère imposant et dominateur qui dompte les orages ; et souvent, par l'alliance de la grâce et de la force , il s'élevait jusqu'à la poésie qui n'est ellc-iricme que l'éloquence sous des formes plus harmonieuses. ' «à» M. Laine n'avait pas été doué de la beauté des traits; mais quand il s'abandonnait, dans Tintcrct de l'humanité souftVante ou de la liberté compromise, à ces mou veinons passionnés où son ame si pure et si belle apparaissait comme une clarté céleste sur son visage, il excitait jusqu'à l'enthousiasn^c des fejnmes qui, trompées parleur sensibilité, croyaient le voir beau quand elles Iç voyaient sublime. La puissance magnétique de feoii émotion réveillait alors, jusque dans SCS adversaires les plus opiniâtres, les germes souvent endormis de pitié, de générosité, d'élévation, qu'à son insu chacun porte en soi-même , et son auditoire, orgueilleux de se sentir meilleur en l'écoutant, le récompensait aussitôt par des transports, des acclamations et des lar^nes. çpuiine mjus ;i;cçQ^ippw^jçijS
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Racîriccjuând il' nous fait découvrir au fond de nos cœurs des sentimcns que nous n'y soupçonnions pas. »
.' A peine l'Académie française avait-elle appelé M. Dupaty à occuper le fauteuil de 31. Laine, qu'une autre place est devenue vacante. L'cx-secrétaire perpétuel, M. Raynouard, est mort. Il s'était opéré chez l'auteur des Templiers une transformation qui lui a été funeste ; il a renoncé vers le milieu de sa carrière aux choses d'imagination pour les choses de savoir. Ancien avoué, il avait commencé par la procédure à Draguignan ; il a fini par l'érudition à Passy. Ses recherches laborieuses sur les premières époques de notre histoire sont comme des réminiscences des dossiers qu'il débrouillait dans son jeune âge. ,fl
On cite, parmi les notabilités Httéraires qui se disputent l'héritage de son fauteuil, M. Victor Hugo. Si le plaisir des Dieux est encore la vengeance, tous les Apollons de l'Académie doivent se frotter les mains ; les voilà complètement vengés I Une telle candidature est un bâillon pour bien des bouches.