DE LA RÉFORMATION
Le mouvement que Luther opéra ne vint pas de son génie : il n'avait point de génie. Il faut se souvenir que le mot de génie au temps de Bossuet ne signifiait point ce qu'il signifie maintenant. Luther, je l'ai dit, avait seulement beaucoup d'esprit et surtout beaucoup d'imagination. Il céda à l'irascibilité de son caractère, sans comprendre la révolution qu'il opérait, et laquelle même il entrava en s'obstinantà la concentrer dans sa personne; il eut échoué comme tous ses prédécesseurs, si la dépouille du clergé ne se fut trouvée là pour tenter la cupidité du pouvoir.
Après l'événement, on a systématisé la réformation ; le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, lâcheté, crime: on fait honneur à la pensée, de bassesses ou de forfaits auxquels elle n'a pas songé, et qui n'ont été produits que par un instinct vil ou un dérèglement brutal y on prétend trouver du génie dans l'appétit du tigre. De là ces phrases d'apparat, ces maximes d'échafaud qui veulent être profondes, qui, passant de l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme
Le christianisme commença chez les hommes par les classes plébéiennes, pauvres et ignorantes. Jésus-Christ appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs, et s'assit enfin sur le trône impérial. Le christianisme était alors catholique ou universel ; la religion, dite catholique, partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales ; la papauté n'était que le tribunat des peuples, lorsque l'âge politique du christianisme arriva.
Le protestantisme suivit une route opposée; il s'introduisit par la tête du corps politique, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savans et les gens de lettres, et il descendit lentement dans les conditions inférieures. Les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions.
J^a communion réformée n'a jamais été aussi j)opulaire cjue le çuUç
catholique : de race princiére et patricienne, elle ne svnripfïthîsa pas avec la foule. Équitable et moral, le protestantisme est exact dans ses devoirs, mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse; il vêtit celui qui est nu, mais il ne le réchauffe pas dans son sein; il ouvre des asiles à la misère, mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; il soulage l'infortune, mais il n'y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre ; pauvres comme lui, ils ont pour leur compagnon les entrailles de Jésus-Christ : les haillons, la paille,les plaies, les cachots ne leur inspirent ni dégoût ni répugnance ; la charité en a parfumé l'indigence et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui prêchèrent Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré, comme la dépouille sacrée d'un être ami de Dieu et ressuscité à l'éternelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort; pour lui, les tombeaux ne sont pas une religion ; car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer une ame souffrante; dans ce monde, le ministre ne se précipite point au milieu du feu, de la peste ; il garde pour sa famille particulière ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine.
Sous le rapport religieux , la Réformatîon conduit insensiblement a l'indifférence ou à l'absence complète de foi ; la raison en est que 1 indépendance de l'esprit aboutit à deux abîmes : le doute ou l'incrédulité.
Et par une réaction naturelle , la Reformations à sa naissance, ressuscita le fanatisme catholique qui s'éteignait ; elle pourrait donc être accusée d'avoir été la cause indirecte des meurtres de la saint Barlhélemy, des fureurs de la Ligue, de l'assassinat d'Henri IV, des massacres d'Irlande, de la révocation de l'édit de Nantes, et des dragonnades. Le protestantisme criait à l'intolérance de Rome, tout en égorgeant les catholiques en Angleterre et en France, en jetant au vent les cendres des morts, en allumant les bûchers à Genève, en se souillant des violences du Munster, en dictant les lois atroces qui ont accablé les Irlandais, à peine aujourd'hui délivrés après trois siècles d'oppression. Que prétendait la Réformation relativement au dogme et à la discipline ? elle pensait bien raisonner en niant quelques mystères de la foi catholique, en même temps qu'elle en retenait d'autres tout aussi difficiles à
comprendre. Elle attaquait les abus de la cour de Rome, mais ces abus ne se seraient-ils pas détruits par les progrès de la civilisation ? Ne s'élevait-on pas de toutes parts et depuis long-temps contre ces abus? Gomme je viens de le montrer, la Réformation, pénétrée de l'esprit de son fondateur^ se déclara ennemie des arts ; elle saccagea les tombeaux, les églises et les monumens; elle fit en France et en Angleterre des monceaux de ruines. En retranchant l'imagination des facultés de l'homme, elle coupa les ailes au génie et le mit à pied ; elle éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever au monde chrétien la basilique de Saint-Pierre. Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à ^Minerve ?
Si la Réformation, à son origine, eut obtenu un plein succès, elle aurait établi, du moins pendant quelque temps, une autre espèce de barbarie ; traitant de superstition la pompe des autels ; d'idolâtrie, les chefs-d'œuvre de la sculpture, de l'architecture et de la peinture, elle tendait à faire disparaître la haute éloquence et la grande poésie , à détériorer le goût par la répudiation des modèles, à introduire quelque chose de froid, de sec, de doctrinaire, de pointilleux dans l'esprit, à substituer une société grandie et toute matérielle à une société aisée et toute intellectuelle , à mettre les machines et le mouvement d'une roue en place des mains et d'une opération mentale. Ges vérités se confirment par l'observation d'un fait.
Dans les différentes branches de la religion réformée, cette communion s'est plus ou moins rapprochée du beau, selon qu'elle s'est plus ou moins éloignée de la religion catholique. En Angleterre les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthérianisme conserve des étincelles d'imagination que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi de suite, en descendant jusqu'au quaker, qui voudrait réduire la vie sociale à la grossièreté des manières et à la pratique des métiers.
Shakespeare, selon toutes les probabilités, s'il était quelque chose, était cathohque ; Pope, Dryden, le furent ; Milton a imité quelques parties des poèmes de Saint- Aviti et de Masenius, KIopstock a emprunté la plupart des croyances romaines. De nos jours, en Allemagne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand l'esprit du protestantisme s'est affiiibli et dénaturé. Les Goethe et les Schiller ont montré leur génie en traitant des sujets catholiques. Rousseau et madame de Staël, en France, font une brillante exception à la règle j mais
étaient-ils protestans à la manière des premiers disciples de Calvin. C'est à Rome que les peintres, les architectes et les sculpteurs des cultes dissidens viennent aujourd'hui chercher des inspirations que la tolérance universelle leur permet de recueillir.
L'Europe, que dis-je? le monde est couvert de monumens de la religiOîi catholique. On lui doit cette architecture gothique qui rivalise par les détails et qui efface en grandeur les monumens de la Grèce. Il n'y a pas plus de trois cents ans que le protestantisme est né; il est puissant en Angleterre, en Allemagne, en Amérique ; il est pratiqué par plusieurs millions d'hommes. Qu'a-t-il élevé? il vous montrera les ruines qu'il a faites, au milieu desquelles il a planté quelques jardins ou établi quelques manufactures. Rebelle à l'autorité des traditions, à l'expérience des âges, à l'antique sagesse des vieillards, le protestantisme se détacha du passé et planta une société sans racines. Avouant pour sire un moine allemand du seizième siècle, le réformé renonça à la magnifique génération qui fait remonter le catholique, par une suite de saints et de grands hommes, jusqu'à Jésus-Christ; de là jusqu'aux patriarches et au berceau de l'univers. Le siècle protestant dénia à sa première apparition toute parenté avec le siècle de ce Léon, protecteur du monde civilisé contre Attila, et avec le siècle de cet autre Léon qui, mettant fin au monde barbare, embellit la société lorsqu'il n'était plus nécessaire de la défendre.
Si la Réformation rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, elle comprimait les grands cœurs à la guerre , l'héroïsme et l'imagination dans l'ordre militaire. Le catholicisme avait produit les chevaliers : le protestantisme fii. des capitaines braves, comme La Noue, mais sans élan (Falkland excepté) , souvent cruels à froid, et austères, moins de mœurs que d'esprit : les Chatillon furent toujours efRicés par les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestans comptassent parmi eux, Henri IV, leur échappa. La Réformation ébaucha Gustave- Adolphe, Charles XII et Frédéric ; elle n'aurait point ^ fait Bonaparte, de même qu'elle avorta de ïillotson et du ministre Claude, et n'enfanta ni Fénélon ni Bossuet, de même qu'elle éleva Inigo, Jones et Webb^ et ne créa point Raphaël et Michel-Ange.
On a écrit que le protestantisme avait été favorable à la liberté politique , qu'il avait émancipé les nations ; les faits parlent-ils comme les écrivains?
Il est certain qu'à sa naissance la Réformation fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes révèrent pour la France une es|>èce de gouvernement à principautés féodales, qui l'aurait fait ressembler à l'empire germanique ; chose étrange, l'on aurait vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau, et à travers lequel s'exhalait jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais cette première ferveur passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique. Chateaubriand.